Kitabı oxu: «Les Bourgeois de Witzheim»
André Maurois
Les Bourgeois de Witzheim

Publié par Good Press, 2020
EAN 4064066074111
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
Texte
BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
61, rue des Saints-Pères, 61

I
J'aime le français tel qu'on le parle à Witzheim, avec un accent gras et savoureux comme la cuisine du pays, mais le patois alsacien a bien aussi son charme bourru.
C'est un langage honnête et solide, tout plein d'une sorte d'humour rustique. La solennité de la phrase allemande, si rigide dans sa charpente, fait place ici à la bonhomie de grognements familiers.
L'Allemand dit: Ia; l'Alsacien dit: Iô. Ia est net, tranchant, affirmatif; Iô est traînant, ironique, dubitatif. Tout est là, et vous pouvez aller de Bischwiller à Mulhouse si vous prononcez Iô comme il faut.
Les mots français, semés dans la phrase alsacienne comme des truffes dans un pâté, retrouvent parfois dans ce terrain nouveau un parfum évaporé. Alors que chez nous: «Nom d'une pipe» est sans force, le «Nundepip» de mon ami Deck est encore un brillant juron.
Sur la place d'armes de Witzheim, entre le restaurant «Au Canon» et le restaurant «Au Saumon», je sonne à la porte de sa maison enveloppée d'un toit en pèlerine et coiffée de tuiles imbriquées que percent des mansardes en gradins:
—Nundepip! s'écrie-t-il en m'apercevant... Joséphine!... Süzele!... Wos e surprise!

II
Dans le salon de Mme Deck, aucun meuble n'a changé de place depuis le traité de Francfort. Les fauteuils et les tentures sont du Second Empire le plus pur. Au mur deux gravures naïves montrent Bonaparte au pont d'Arcole et Napoléon à Eylau. La médaille de Sainte-Hélène surmonte le congé du grand-père. Avec elle est encadré le ruban d'Italie de l'oncle Deck qui refusa d'acheter un remplaçant. Sur une console, deux statuettes en bonnet à poil veillent un casque de cuirassier ramassé à Reichoffen.
Je dis à mon ami Deck.
—Ils ont du cran, tes grenadiers.
—Iô!... répond-il... des bibelots!
Car M. Deck, en bon Alsacien, raille ses sentiments les plus vifs. De race forte et militaire, il aime les soldats et la gloire. Vivant malgré lui une histoire étrangère, il s'est attaché à des souvenirs que rien ne venait effacer. La fidélité alsacienne se cramponnait alors à l'image d'une France un peu désuète. Ici les vétérans ont conservé leur uniforme, les pompiers leur plumet rouge, et le langage des archaïsmes.
—Quel est le régiment français entré le premier à Witzheim?
—Le cent soixante toûssième te ligne, a répondu fièrement M. Deck.

III
Bien qu'il soit dix heures du matin, Joséphine apporte la tarte aux quetsches. Cinq ans de guerre ne m'ont pas fait oublier ce que Mme Deck appelle un petit morceau et j'observe depuis huit jours un demi-jeûne préparatoire.
Qui n'a pas vécu en Alsace pendant la saison des quetsches ignore les plaisirs du goût. Les fruits sont serrés comme les tuiles du toit; le jus sucré garde cependant encore une nuance d'âpreté qui le relève; la tarte immense est le symbole même de l'abondance heureuse.
Tout en savourant, j'interroge.
—Comme vous avez dû souffrir?
—Iô! souffrir!... On sait s'arranger... Ce qui a été dur, c'est le début... quand on les croyait victorieux... Ah! nundepip!
—Süzele, intervient Mme Deck, raconte voir un peu papa et les cloches.
Et Suzanne raconte son père et les cloches.
—Pendant le mois d'août 1914, presque tous les jours à midi, les cloches de l'église carillonnaient. La première fois on ne savait pas, et papa est sorti pour voir. Il a trouvé dans la rue tous les Allemands, toutes ces dames et filles d'officiers, tous pomponnés et radieux qui agitaient des drapeaux pour leur victoire de Sarrebourg. Papa est rentré en serrant les poings, la figure rouge.
Le lendemain à midi: les cloches. Papa s'est levé, a empoigné une chaise, et l'a brisée contre le mur. Cinq minutes plus tard l'agent de police frappait au carreau et demandait pourquoi nous n'avions pas sorti le drapeau. J'ai répondu que nous n'en avions pas. Il a ordonné d'en acheter un.
A la «victoire» suivante nous arborions le drapeau alsacien blanc et rouge. Le directeur du gymnase de garçons, un Allemand, est venu nous menacer. Papa est descendu à la cave pour ne plus entendre les cloches, mais le son arrivait jusque-là.
Alors quand un employé de chemin de fer nous a un matin appris Charleroi, papa a dit: «Moi, je ne peux plus. Ils vont encore sonner à midi: je vais à la campagne jusqu'au soir.» Il est parti; il a traversé toute la grande forêt, et il est monté jusqu'au sommet du Walburg. Et comme il s'asseyait, sur l'herbe, les cloches de Woerth se sont mises à sonner dans la vallée; celles de Witzheim ont répondu, puis celles de Lensbach, puis celles de Matstall, et, comme le vent portait de ce côté, papa, du haut de sa montagne, a pu entendre carillonner toutes les cloches de la basse Alsace.