Kitabı oxu: «Les enfances Ogier»
Adenet le Roi
Les enfances Ogier

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066327422
Table des matières
PRÉFACE
ANALYSE DU POËME
NOMS DES PERSONNES MISES EN SCÈNE OU MENTIONNÉES DANS LES ENFANCES OGIER
PRÉFACE
Table des matières
Le poëme que renferme ce volume n’est pas une œuvre d’un mérite assez élevé pour que l’éditeur puisse se flatter de l’espoir de lui voir éveiller, parmi les investigateurs du moyen âge littéraire, un très vif intérêt. Reproduisant, pour le fond, la première branche d’une composition livrée à la publicité depuis plus de trente ans, il ne se fait remarquer ni par l’invention des sujets qui s’y trouvent traités, ni par l’originalité des pensées ou des sentiments exprimés.
Comparées même aux deux autres productions de l’auteur qui jusqu’ici ont été mises au jour, les Enfances Ogier leur sont inférieures, soit pour l’attrait de la matière, soit pour la variété et la nouveauté des tableaux et des épisodes qu’elles présentent.
Néanmoins, ceux qui savent juger de la valeur d’une composition poétique datant du dernier tiers du XIIIe siècle, avec la mesure qu’il est équitable d’appliquer aux produits de cette époque, ne contesteront pas au remaniement entrepris par Adenésdes qualités poétiques relatives et reconnaîtront avec nous qu’il méritait d’être imprimé à des titres aussi respectables qu’une foule d’autres monuments de la littérature médiévale. Ils n’hésiteront pas à approuver la commission académique belge, chargée de publier les anciens écrivains nationaux, d’avoir fait succéder à la publication du Cléomadès celle des Enfances Ogier, pour arriver peu à peu à la collection complète des œuvres d’un poëte brabançon qui occupe une place marquée parmi les écrivains français du moyen âge.
M. Paulin Paris, dans la notice étendue qu’il a consacrée à la biographie et aux œuvres d’Adenés le Roi dans l’Histoire littéraire de France, a suffisamment mis en lumière les mérites et les faiblesses qui peuvent être attribués à ce trouvère, pour que nous ayons pu nous dispenser d’insérer dans cette préface nos impressions personnelles à ce sujet. On y trouvera de même sur notre poëme en particulier et sur ses rapports avec celui qui l’a inspiré, la Chevalerie Ogier de Danemarche par Raimbert de Paris, des renseignements et des appréciations dont notre édition permettra aux critiques de vérifier la justesse. Une lecture attentive des Enfances Ogier les engagera peut-être à mitiger le jugement quelque peu sévère qui souvent a été porté sur la valeur de cette pièce relativement à son modèle. En tout cas, l’impression leur permettra de mieux démêler ce qu’il y a d’individuel dans le remaniement entrepris par Adenés, soit au point de vue du plan général de la composition, soit en ce qui concerne l’agencement des épisodes et l’introduction de particularités étrangères à l’original.
La poésie du trouvère brabançon est d’une autre nature, a d’autres racines et d’autres visées que celle qui, à une époque beaucoup plus reculée, a fait éclore la Chevalerie Ogier: autres temps, autre goût, autre style.
Si, d’une part, nous nous sentons attirés par des allures vives et spontanées, par un récit un peu désordonné, mais rapide et mouvementé, par une expression parfois sauvage, mais toujours vigoureuse et naïve, nous voyons, chez Adenés, la narration s’aplanir dans une intention à la fois d’ordre, de clarté et d’ornementation artificielle, la langue se polir et se produire avec aisance en vers coulants et gracieux, les traits durs de l’original s’adoucir ou s’effacer sous l’empire d’une sensibilité plus délicate, d’un goût plus raffiné, d’une tendance plutôt à plaire qu’à émouvoir. La prolixité tant reprochée au protége de Gui de Dampierre est moins un défaut personnel qu’un effet de la dégénérescence générale de la poésie épique, et d’ailleurs rachetée par une versification facile et soignée et par une diction d’une pureté peu commune. «Le roi ménestrel du Brabant», dit M. Potvin, «fit comme les poëtes de l’époque: il chercha, dans les anciennes chansons de gestes, les sujets les plus célèbres, pour les présenter à la brillante noblesse de son temps, dans la langue et sous la forme qu’elle aimait, et avec l’idéal le plus avancé que pût alors rêver un poëte.» (Nos premiers siècles littéraires, 24e conférence, p.14.)
Mais, nous l’avons déjà fait entendre, nous ne comptons pas présenter ici des considérations littéraires sur l’ouvrage que la Commission nous a chargé de publier; notre ambition, comme éditeur, ne dépasse pas les limites de notre tâche et ne vise pas plus loin qu’à l’honneur de voir les soins que nous avons donnés à l’établissement d’un texte correct et fidèle, reconnus conformes aux justes exigences de la critique, notre édition des Enfances Ogier accueillie avec la même faveur que celles que nous avons faites successivement des œuvres poétiques des deux Condé, de Watriquet, de Couvin et de Froissart.
Parmi les quatre manuscrits dont nous avons eu connaissance, nous avons pris pour base de notre édition celui qui, de l’avis de tous ceux qui se sont occupés d’Adenés, est le plus recommandable et considéré comme écrit sous la surveillance même de l’auteur. C’est le no175 (belles-lettres) de la bibliothèque de l’Arsenal, le même qui a servi à notre confrère, M. Van Hasselt, pour son édition du Cléomadès. La transcription en a été confiée à M. Michel Deprez, de la Bibliothèque Nationale, qui s’est acquitté de cette tâche avec la plus louable exactitude. Les passages qui dans sa copie éveillaient quelque doute, ont été soumis à une soigneuse vérification, et nous sommes en droit de supposer notre texte minutieusement conforme avec celui de l’original. Des trois manuscrits de la Bibliothèque nationale qui nous ont été signalés comme renfermant les Enfances Ogier–mss. franc. 12467(anc. suppl. fonds du Roi, no428) XIIIe siècle,–fonds La Vallière, no2729,–no1471(anc. 75483) XIIIe siècle,– no1632(anc. 7630 5. 5.) XIVe siècle,–les deux derniers seulement nous ont paru valoir la peine d’un collationnement; les variantes, dignes d’être relevées, ont été consignées dans les notes qui terminent ce volume.
Ces notes présentent aussi, outre un certain nombre d’errata, des observations plus ou moins développées, destinées soit à faciliter l’intelligence précise du texte, soit à élucider quelques points de grammaire ou de lexicographie anciennes. Il est bon de dire qu’en les rédigeant, nous avons supposé des lecteurs tant soit peu familiers avec la langue d’oïl, ou du moins pourvus des manuels propres à les renseigner sur les termes ou les formes que nous passons sous silence. Dans ces sortes de commentaires, il est difficile d’observer la juste mesure; les uns se verront dans le cas de reprocher à l’auteur des inutilités, les autres se plaindront des lacunes. Quoi qu’il en soit, nous nous flattons que nos confrères en philologie romane rencontreront dans nos notes quelques détails de nature à captiver leur attention.
Nous avons cru rendre service aux études qui ont pour objet l’histoire légendaire, telle qu’elle se manifeste dans les chansons de gestes, en recueillant dans une table alphabétique tous les noms des personnages qui figurent dans les Enfances Ogier comme jouant des rôles principaux ou secondaires, ou qui n’y sont qu’incidemment mentionnés.
On ne contestera pas non plus l’utilité d’une courte analyse du poëme que nous plaçons à la suite de cette préface.
Bruxelles, 10mars1874.
AUG. SCHELER.
ANALYSE DU POËME
Table des matières
Introduction, vers1-56.
Charlemagne, revenant d’Espagne, est informé des incursions faites sur le territoire de sa tante Constance, la reine de Hongrie, par Gaufroi le duc de Danemarche, et s’apprête à en tirer une sévère vengeance. Le duc Naime, beau-frère de Gaufroi, avertit ce dernier du danger qui le menace et l’engage à le prévenir par une soumission complète. Le duc de Danemarche se rend à ce conseil et fait sa paix avec l’empereur, moyennant la reddition des conquêtes faites en Hongrie et le paiement d’un tribut, et laissant en garantie son jeune fils Ogier, que l’empereur place sous la garde du châtelain de Saint-Omer; 57-239.
Pendant sa captivité à Saint-Omer, l’enfant Ogier se lie d’amour avec Mahaut, la fille du châtelain, et devient par elle le père de Baudouin; 240-283.
Ambassade envoyée par Charlemagne en Danemarche à l’effet de presser le paiement du tribut dû par Gaufroi; à l’arrivée des messagers, le duc étant absent, sa femme leur inflige un ignominieux affront dans la criminelle intention de faire livrer à la mort l’otage Ogier, fils du premier lit de son mari, qu’elle avait intérêt à voir disparaître; les messagers, à qui la marâtre avait fait accroire qu’elle agissait de connivence avec son mari, s’en reviennent à Paris auprès de l’empereur et lui rendent compte de l’outrage qu’ils ont subi; 284-370.
Charlemagne, sur l’avis de ses barons, décide de marcher en Danemarche et ordonne la mort d’Ogier; grâce à l’intercession de Naime, cette exécution est ajournée et l’enfant confié à la garde de son oncle; 371-458.
L’armée se rassemble à Laon; mais, quand l’empereur y fut arrivé, un messager se présente et lui expose comme quoi les Sarrasins ont envahi Rome et chassé le pape; aussitôt les pré paratifs contre Gaufroi sont dirigés sur l’Italie; l’armée impériale franchit les Alpes et se réunit à Viterbe, où Charlemagne procède à la distribution des commandements militaires; l’enfant Ogier, toujours sous la garde de son oncle, fait partie de l’expédition; 459-577.
A la nouvelle de l’arrivée de l’armée chrétienne, Corsuble, le chef suprême des Sarrasins, réunit ses vassaux et leur déclare que son intention est d’attendre l’ennemi dans les murs de Rome même; 578-635.
Le troisième jour qui suivit son arrivée à Viterbe, et après avoir confié au Lombard Alori l’oriflamme de Saint-Denis, Charlemagne quitte Viterbe, s’avance jusqu’à Sustre et y établit son camp; 636-706.
Dès le lendemain, l’empereur, avec deux de ses cinq corps d’armée, se dirige sur Rome; 707-757.
Danemon, fils de Corsuble, étant sorti de la ville avec trente mille hommes armés, pour chercher aventure, aperçoit les Français sur les champs et s’avance contre eux; le combat s’engage; fuite d’Alori, le porte-bannière; 758-828.
Grâce à un renfort de vingt mille Sarrasins amenés par Brunamon, la bataille prend une tournure très critique pour les chrétiens; 829-903.
Alori, le fuyard, aperçu aux portes de Sustre par des Français du camp qui y étaient venus s’esbanyer, est désarmé par Ogier, qui endosse son armure, saisit l’oriflamme et se précipite avec cinq mille compagnons à la rescousse des chrétiens en péril; 904-1066.
Les prouesses du Danois arrêtent les succès de l’ennemi; les prisonniers sont délivrés, le courage se réveille; l’empereur, touché de la vaillance d’Ogier, lève l’arrêt de mort prononcé contre lui et l’adoube chevalier; la lutte recommence; 1067-1206.
Les payens fuient, et Charlemagne avait déjà fait sonner le retour, quand arrivent les trois batailles restées au camp de Sustre; leur secours étant devenu inutile, l’armée entière reprend le chemin du camp; 1207-1310.
Honneurs rendus à Ogier; grâce à sa généreuse intercession, Alori échappe au châtiment qui l’attend; 1311-72.
Arrivée de Charlot, fils de l’empereur, nouvellement créé chevalier par Thierri d’Ardenne; 1373-89.
A la nouvelle de la défaite de son armée, le roi Corsuble se livre au plus vif chagrin et ne se rapaise que quand on l’a informé que Carahuel, le fiancé de sa fille Gloriande, est sur le point d’arriver avec vingt mille compagnons; si Corsuble s’en réjouit, Brunamon, le rival de Carahuel, en éprouve du dépit; 1390-1479.
Prévenu par Sadoine des succès d’Ogier, Carahuel s’est à peine donné le temps de saluer le roi Corsuble et sa belle fiancée, qu’il se rend la nuit même sur les champs, avec dix mille cavaliers, dans l’espoir d’y rencontrer l’ennemi; 1480-1560.
Échauffourée de Chariot; avec deux mille hommes seulement, il quitte le camp pour chercher aventure et engage follement la bataille avec les troupes commandées par Carahuel; 1561-1673.
Voyant l’extrême danger d’une défaite complète, le duc Fagon, qui avait accompagné le jeune prince dans cette entreprise, fait demander du renfort à Sustre; grâce à ce secours et aux prouesses d’Ogier, Carahuel et les siens battent en retraite et l’armée chrétienne rentre pour la seconde fois victorieuse dans ses campements près de Sustre; 1774-1844.
Réprimande adressée par l’empereur, au sujet de la téméraire entreprise de Charlot, tant à celui-ci qu’au duc Fagon, qui s’en était rendu complice; 1845-77.
Le dépit qu’éprouve le roi Corsuble à la nouvelle de la déconfiture de Carahuel est apaisé par sa fille, et les deux chefs vaincus, Carahuel et Sadoine, échappent à sa disgrâce; 1878-1951.
Corsuble prépare la revanche; Carahuel est député auprès de l’ennemi avec la mission de sommer l’empereur soit de se rendre en abjurant sa foi, ou d’accepter la bataille; 1952-2070.
Carahuel accomplit dignement sa mission, mais essuie, quant au premier point de ses propositions, un refus énergique de la part de Charlemagne; 2071-2175.
Carahuel propose alors à Charles de vider le différend par un combat singulier entre lui et le plus valeureux de l’armée chrétienne; il s’engage à céder au vainqueur Gloriande, sa drue, à la condition que son adversaire, de son côté, promette, en cas de défaite, de renoncer à sa foi ou de livrer sa tête; Ogier accepte le défi; 2176-2220.
Charlot étant venu contester à Ogier le privilége de cet honneur, il est décidé que Carahuel se battrait avec Ogier, et son ami, le roi Sadoine, avec Chariot; 2221-2315.
Après avoir donné toutes les assurances quant à l’accomplis sement loyal de la convention faite, Carahuel s’en retourne à Rome, rend compte de sa mission et des engagements pris et obtient l’approbation de Corsuble; 2316-2488.
Apprêts du combat dans le camp chrétien; les ducs Naime et Thierri préparent et encouragent de leurs conseils les deux jeunes champions; 2489-2548.
Les combattants des deux parts se rendent au champ clos de l’île de Valcler près de Rome, où Gloriande, l’enjeu de la bataille, sera témoin de la terrible épreuve; Danemon, le perfide, de son côté, prépare un guet-à-pens pour le cas d’une défaite des deux joûteurs sarrasins; 2549-2710.
Description du double duel; les deux payens sont vaincus; douleur de Gloriande; 2711-2890.
Danemon sort de son embuscade avec trente compagnons; le loyal Carahuel, indigné de cette lâche et traîtreuse attaque, parvient à sauver Charlot, mais ses efforts pour secourir Ogier sont vains et le bon Danois succombe sous le nombre des assaillants et reste prisonnier entre leurs mains; 2891-3019.
Deuil des Français, au retour de Charlot, sur la perte d’Ogier qu’ils supposent tué; 3020-90.
Ogier, emmené à Rome et menacé de mort, est sauvé par Gloriande, qui obtient de son père qu’il soit emprisonné dans sa propre tente; 3091-3114.
Carahuel exprime au roi Corsuble ses plaintes amères sur la trahison commise par son fils et réclame, pour sauver la foi jurée, la liberté du prisonnier; sur le refus du roi, il se rend sans délai au camp français, pour se justifier auprès de Charlemagne de l’acte perfide de Danemon et pour se mettre à sa merci; 3115-92.
L’empereur, touché de cette loyauté, confie le généreux otage à la garde courtoise du duc Naime; 3193-3229.
La nouvelle du départ de Carahuel afflige vivement le roi Corsuble; Brunamon, son rival, le lui impute à félonie et porte le défi à quiconque oserait l’en disculper; 3230-83.
Ogier, ayant appris ce défi, l’accepte avec le consentement de Corsuble et à la grande satisfaction du provocateur; 3284-3376.
A la requête de Gloriande, Ogier fait partir un messager pour Sustre, dans le double but de recommander à la clémence de Charlemagne le loyal Carahuel et de lui notifier l’engagement qu’il a pris envers Brunamon pour venger l’honneur outragé du vaillant Sarrasin; 3377-3443.
Les nouvelles apportées au camp français par ce messager déterminent Carahuel à prier l’empereur de le laisser partir sur parole afin de relever lui-même le gant jeté par son accusateur; Charles y consent; au départ, Naime lui recommande chaleureusement de protéger de tout son pouvoir la vie de son neveu; 3444-3561.
Aussitôt son arrivée à Rome et après avoir salué sa fiancée, Carahuel va trouver Ogier et convient avec lui que le lendemain ils se présenteront tous les deux armés devant Corsuble et laisseront au roi la décision quant à celui qui entrerait en lice contre Brunamon, le retour de Carahuel ayant changé la situation; 3562-3731.
Brunamon, prévenu de la question qui devait être soumise au roi, exprime sa résolution de se battre avec Ogier en premier lieu, et s’il est victorieux, de se mesurer avec Carahuel; ce dernier ayant fait de vains efforts pour l’en détourner, le duel s’engage; 3732-3918.
Description des passes; Brunamon est tué, et Ogier s’empare avec bonheur du fameux coursier Broiefort; 3919-4097.
Carahuel s’adresse de nouveau à Corsuble pour en obtenir la liberté d’Ogier, selon la foi jurée à Charlemagne; il réussit, cette fois, et après avoir récompensé le vaillant champion de son honneur en lui offrant Courte, son épée, il le ramène lui-même au camp de Sustre en se faisant escorter par dix mille hommes armés; 4098-4351.
Le nouveau coup monté par Danemon, pour se saisir d’Ogier et le tuer, est déjoué cette fois par les précautions prises par Carahuel; 4351-4399.
Arrivé près du camp français, Carahuel renvoie son escorte, se rend auprès de l’empereur, et lui livre, sain et sauf, son digne ami Ogier, dont il s’était constitué l’otage; 4400-4495.
Grande joie de Charles et de ses barons; honneurs rendus à Carahuel par toute la cour et particulièrement par le duc Naime; 4496-4629.
Carahuel prend congé et retourne à Rome; 4630-4690.
Aux reproches que lui adresse Danemon d’avoir protégé et sauvé Ogier, Carahuel répond par cette dure apostrophe: «Faus hom soit li hounis»; 4691-4705.
Les chefs sarrasins, réunis en conseil, décident l’attaque des chrétiens pour le lendemain; 4706-83.
Ils se mettent en campagne, divisés en huit batailles, dont le poëte énumère les chefs en blasonnant leurs armes; Sadoine se désole d’être empêché par ses blessures de prendre part à cette expédition décisive; 4784-4905.
Préparatifs et dispositions des Français, que le pape lui-même est venu visiter pour leur prêcher la guerre sainte; leur armée est divisée en cinq corps comme à leur arrivée; description des armoiries des divers chefs chrétiens; 4906-5168.
Les deux armées sont en présence; 5169-5215.
Éloge de Charlemagne; 5216-5250.
La bataille s’engage; c’est Ogier qui frappe les premiers coups; 5251-94.
Description de la bataille; incidents nombreux; le poëte met en scène successivement les chefs des deux armées et consacre aux prouesses de plusieurs d’entre eux des mentions multiples; celles de Charles, d’Ogier et de Carahuel sont particulièrement mises en relief; 5295-6259.
Les principaux chefs payens étant tués (Danemon sous les coups d’Ogier, Corsuble sous ceux de Charlemagne), l’armée sarrasine se débande; la chasse commence; derniers efforts de Carahuel; il était sur le point de succomber quand Ogier vient l’arracher aux assaillants et le persuade à se rendre; 6260-6496.
Carahuel et Ogier rentrent à Rome, mais Gloriande, qu’ils s’empressent de rechercher, avait dû se réfugier, ainsi que Sadoine et sa suite, dans une porte fortifiée de l’antique cité, dont les chrétiens étaient occupés, au moment même de l’arrivée d’Ogier, à faire l’assaut; ce dernier fait suspendre l’attaque et ordonne aux assaillants de protéger tous ceux qui sont enfermés dans la tour; 6497-6656.
Carahuel, reconnu de Gloriande, qui se tenait à la fenêtre, est recueilli dans la tour avec vingt de ses compagnons; il console sa fiancée éplorée et fait à Sadoine le récit de la bataille; 6657-6774.
Ogier, qui s’est rendu auprès de l’empereur pour lui rendre compte de ses procédés à l’égard de Carahuel, en obtient l’approbation; Charles engage Naime à se rendre en compagnie d’Ogier auprès des captifs de la tour pour leur confirmer la grâce qu’Ogier déjà leur avait assurée, en l’étendant à tous ceux qu’ils désigneraient; après avoir confié la tour (Porte Majour) à une garde de sûreté, le duc de Bavière retourne auprès de l’empereur; Ogier juge bon de rester pour garantir l’exécution des ordres donnés; 6775-6891.
Aspect de Rome pendant la nuit qui suivit la bataille; 6892-6922.
Riche butin des Français; abnégation de Charles; 6923-6955.
Charlemagne donne l’ordre à Thierry et à Naime de lui amener Carahuel et Ogier; tentatives faites pour déterminer le roi payen à se convertir; ni les promesses de Charles, ni les exhortations du pape ne les font aboutir; 6956-7122.
L’empereur n’en témoigne pas moins une sincère amitié pour Carahuel et charge Ogier de l’accompagner dans la recherche des prisonniers dont on lui a accordé la délivrance; Carahuel, après avoir accompli cette besogne et relevé les corps de Corsuble et de Danemon, obtient (toujours par l’entremise d’Ogier) l’autorisation de retourner dans son pays et prononce le vœu de ne plus jamais porter les armes contre l’empereur; 7123-7299.
Le surlendemain de la bataille, Charlemagne fait son entrée dans Rome et procède à la réintégration du pape dans son siège pontifical; 7300-7418.
Charles se loge au Capitole; les payens s’apprêtent à partir; touchants adieux entre Gloriande et Carahuel d’une part, Naime de Bavière et Ogier de l’autre; 7419-7534.
Carahuel et sa compagnie s’embarquent; à Triple, ils enterrent solennellement Corsuble et Danemon; à Sur s’accomplit la remise de l’héritage du roi Corsuble entre les mains de sa fille Gloriande, et enfin le mariage de celle-ci avec Carahuel; l’auteur laisse en doute si la tradition de leur conversion est fondée ou non; 7535-7650.
Après que la restauration des églises fut achevée, l’armée chrétienne quitte la ville sainte et repasse les Alpes; 7651-7776.
Charles à Paris; ses largesses; Ogier doté en Beauvoisis; 7777-7830.
L’empereur quitte Paris pour se rendre à Aix, et s’arrête pendant quinze jours à Cambrai; 7831-7855.
Ce n’est qu’en cette ville qu’Ogier apprend la mort de Mahaut, la fille du châtelain Huon de Saint-Omer, qu’il avait rendue mère de Bauduin; attendri par la douleur que lui cause cette nouvelle, l’empereur fait mander le châtelain pour le remercier et récompenser des soins qu’il avait voués à Ogier; Huon est grandement fêté par Charles et par ses barons et l’objet des démonstrations les plus affectueuses de la part d’Ogier; 7856-7958.
Charlemagne arrive à Aix; dès avant son passage à Paris, il avait appris la vérité sur l’affront qui avait été fait à ses messagers en Danemarche et comme quoi Gaufroi n’en était aucunement coupable et avait, au contraire, rendu depuis d’éclatants services à la reine de Hongrie; il appelle donc Gaufroi auprès de lui pour lui en témoigner sa satisfaction; 7959-8011.
Arrivée de la reine Constance et de son fils, le prince Henri; 8011-8056.
Pour cimenter la paix entre la famille de Gaufroi et celle de Charles, Naime propose de marier le prince Henri à Flandrine, la sœur utérine d’Ogier; le projet trouve bon accueil auprès de la reine de Hongrie et de l’empereur, et celui-ci le complète par une alliance matrimoniale entre le veuf Gaufroi et la veuve Constance, qui est également consentie par les parties; Ogier reçoit la mission d’aller chercher sa sœur, et la double union s’accomplit; 8056-8182.
Charles part pour Cologne, d’où les deux couples poursuivent leur voyage; Ogier reste près de l’empereur; 8182-8210.
Conclusion du poëme; 8211-8239.
LES
ENFANCES OGIER
Table des matières
Bien doit chascuns son affaire arréer
A ce qu’il puist sa vie en bien user;
Aumosnes est dou bien amonester
Et des preudoumes le bienfait recorder,
Car nus ne l’ot qui n’en doie amender.
Pour ce me plaist estoire à deviser,
Certaine et vraie, qui moult fait à amer:
Ce est d’Ogier qui tant fist à loer,
Qui pour l’amour de Dieu à conquester
Et pour sa foi essaucier et lever,
Fist maint paien l’ame dou cors sevrer;
Par lui morurent maint Turc et maint Escler.
Cil jougleour qui ne sorent rimer,
Ne firent force fors que dou tans passer;
L’estoire firent en pluseurs lieus fausser;
D’amours et d’armes et d’onnour mesurer
Ne sorent pas les poins ne compasser,
Ne les paroles à leur droit enarmer
Qui apartienent à noblement diter;
Car qui estoire veut par rime ordener,
Il doit son sens à mesure acorder
Et à raison, sans point de descorder,
Ou il n’i puet ne ne doit assener.
Li Rois Adans ne veut plus endurer
Que li estoire d’Ogier le vassal ber
Soit corrompue; pour ce i veut penser
Tant qu’il la puist à son droit ramener,
K’au Roi Adam le plaist à coumander
Celui que il ne doit pas refuser
Que ses coumans ne face sans veer:
C’est li cuens Guis de Flandres seur la mer.
Li jougleour deveront bien plourer
Quant il morra, car moult porront aler
Ains que tel pere puissent mais recouvrer;
Or le nous vueille Diex longuement sauver!
Droit ens ou tans k’yver couvient cesser,
Que arbrissel prennent à boutonner
Et herbeletes coumencent à lever,
Ala Adans, plus ne volt demorer,
A Saint Denis en France demander
Coument porra de ceste estoire ouvrer,
Par quoi la puist seur verité fonder;
Car n’i vorra nule riens ajouster
Fors que le voir, et mençonges oster;
Là où seront, les vorra fors sarcler.
Uns courtois moines, cui Diex puisse honourer,
Dant Nicholas de Rains l’oy noumer,
Li fist l’estoire de chief en chief moustrer,
Si coume Charles en fist Ogier mener
En sa prison el bourc à Saint Omer.
Iceste estoire dont ci m’oés parler
Est gracieuse à dire et à chanter.
En la matere vueil desormais entrer,
Plus ne m’en quier tenir ne arrester.
Or me doinst Diex que la puisse achever
En tel maniere c’on ne m’en puist blasmer.
Jadis avint, ou tans ça en arrier,
Que Charlemaines, qui tant fist à prisier,
Fu en Espaigne pour paiens guerroyer,
Si que il dut arriere repairier;
Devers Hongrie li vinrent messagier:
«Sire», font il, «nous vous venons noncier
Que li Danois ne vous ont gaires chier,
De Hongrie ont essillié grant quartier,
Li dux Gaufrois fait moult à desprisier
Quant il guerroie Constance au cuer entier,
Vostre chiereante, cui Diex gart d’encombrier.
Par nous vous mande que li venez aidier,
Car d’aye a, ce sachiés, tel mestier
Que son roiaume li couvenra vuidier
Par droite force et aler mendyer,
Se ne metez conseil en li vengier.»
Charles l’entent, le sens cuide changier;
Dieu en jura, le pere droiturier,
Que là ira pour Danois chastyer;
Ains qu’il reviengne, l’aront comparé chier.
Se Diex le sauve qui tout a à baillier,
Le duc Gaufroi fera le chief trenchier,
S’ains qu’il là viengne ne vient merci pryer.
Lors fist li rois, en cui n’ot k’ensaignier,
Tous les barons mander sans detryer;
De ces nouveles se vorra conseillier,
Car n’est pas sages, bien le puis tesmoignier,
Qui sans conseil veut grant chose embracier.
Moult bien lor sot la besoigne acointier.
Quant oy l’orent li baron chevalier,
Il virent bien qu’il avoit desirrier
De la besoigne enprendre sans targier.
Tout li loèrent, duc et conte et princier,
Car par raison ne le povoit laissier,
Car amis doit pour son ami veillier
Et l’avoir metre et le cors traveillier,
Ou il n’a pas en lui cuer droiturier.
Cis consaus fist le roi esléecier;
Trestout errant, sans point de delayer,
Vers Danemarche a fait s’ost adrecier.
Quant li dux Namles sot ce grant destourbier,
Bien poez croire, mult li dut anuier,
Car eüe ot sa seror à moillier
Icis Gaufrois dont ci m’oez raisnier;
N’en ot c’un fill, on l’apeloit Ogier,
Et une fille dont pour voir puis jugier
C’on ne devroit plus bele souhaidier;
Non ot Flandrine, or plus parler n’en quier.
Icele dame dont vous oy avés,
La suer Namlon qui de Baiviere est nés,
Fu mere Ogier qui tant su alosés;
Ne vesqui gaires, dont ce su grans pités,
Car moult su bele et plaine de bontés.
Li dux Gaufrois est jà remariés,
Femme ot reprise plaine de mauvaistés,
Car ainc ne su par li nus biens loés,
Ne pourchaciez ne fais ne alevés;
Trois fils en ot: Corras ot non l’ainsnés,
Li autres Hues, et li tiers Giboués.
Quant Namles vit que Charles fu irés,
Isnelement fu uns briés séelés,
En Danemarche fu à Gaufroi portés
De par Namlon qui estoit ses privés.
Li corrouz Charle ne li fu pas celés,
Ainçois li fu bien dis et recordés.
Quant il oy que si fu tormentés
Rois Charlemaines sor lui et abosmés,
Moult durement en fu espoentés;
De par sa terre a ses barons mandés
Pour conseil querre, et il li fu donnés
Teus que encontre Charlon soit tost alés,
En sa merci se soit dou tout livrés.
Gaufrois l’entent, tantost s’est arréés;
Encontre Charle s’en va tous aprestés,
O lui Ogier son fill, qui fu sénés,
Douz et courtois et bien endoctrinés.
Contre Charlon ala, c’est vérités;
Ainc ne finèrent tant qu’il fu encontrés;
Jà ert li rois l’aigue dou Rin passés.
Grant joie en ot Namles et li barnés,
Quant de Gaufroi sorent nouveles tés.
Quant Namles ot la nouvele escoutée
Que Gaufrois vient, grant joie en a menée;
Contre lui va à maisnie privée.
Encontré l’a el fons d’une valée;
Gaufrois le voit, s’a la teste levée;
Forment fu liez et sa gent confortée
Quant Namlon virent à la chiere menbrée;
Un petitet ont leur voie eschivée,
Droit à l’entrée d’une forest ramée
Sont arresté assez près d’une prée.
A Gaufroi a sa folie blasmée
Li bons dux Namles, ne li a pas celée.
«Frere», dist il, «ce fu foie pensée
Que vous avez tel dame tormentée
Com la roïne Constance la senée,
L’antain la flour des rois de renoumée,
Entrues qu’il ert seur la gent desfaée;
Li rois en a sa coroune jurée
Que ceste chose sera chier comparée.»
Gaufrois l’entent, mie ne li agrée,
Car bien veoit qu’il n’averoit durée
Contre la gent k’ot Charles amenée.
«Namles», dist il, «je ne sai s’à ce bée
Charles que toute soit ma terre gastée;
Ce n’iert pas fait sans ferir coup d’espée,
Il vaurroit miex c’on eüst avisée
Voie par quoi pais en fust estorée.
Merci requier, ne sai s’ele iert trouvée,
Mais, par celui qui fist ciel et rousée,
Se je ne l’ai, chier ara achetée
Charles materre, ains qu’il l’ait conquestée;
Ains en sera mainte lance froée,
Mains escus frais, mainte broigne faussée,
Que parvenus soit dusques à l’entrée.»
–«Frere», dist Namles, «laissiez ceste testée,
Car, se Dieu plaist et la Vierge hounorée,
Je cuit tant faire et dire ains l’avesprée
Que la besoigne sera si achevée
K’en bon costé sera mise et tornée.»
Lors ont la chose tout à point devisée,
Coument sera à roy Charlon moustrée.
Lors s’en part Namles, plus n’i fist d’arrestée,
Au tré Charlon s’en vient sans demorée;
L’uevre li a bien dite et recordée,
De par Gaufroi li a merci rouvée,
Et Charles l’a octroïe et graée.
Trestoute l’ost en a joie menée,
Car moult desire chascuns la retornée,
Pour ce que miex amassent la mellée
A gent qui pas ne fust crestiennée.
Moult su preudom Charlemaines-li rois;
Pardevant lui su amenez Gaufrois;
Namles, qui ert sages en tous endrois,
Dist la parole com sages et courtois.
Au roy loèrent Alemant et François
Et Brabançon, Flamenc et Ardenois,
Et Henuier, Bourgueignon, Champenois,
Normant, Breton et Pouhier et Englois,
Et Biauvoisi, Artisien, Boulonnois,
Que Gaufroi prengne à merci à son chois.
Charles l’otrie, mais ce su seur son pois,
Mais pour Namlon le fist à cele fois;
Dieu en jura, qui su mis en la crois,
Que mar i furent destourbé li Hongrois;
Amendé iert, ce sachent li Danois.
Oy avez com la besoigne ala
Si com Gaufrois à Charlon s’acorda.
Charles meïsmes l’amende devisa
En tel maniere que je vous dirai jà:
C’est que Gaufrois en Hongrie en ira,
Devant s’antain à genous se metra,
De son mesfait merci li priera
Et son damage trestout li rendera;
Et après ce Charles li mandera
Sa volenté tele com lui plaira,
Comfait treü de lui avoir vorra,
Et de ces choses bons ostages aura.
Gaufrois se drece, que plus n’i arresta,
Car moult su liez que par tant s’en passa.
Devant le roy errant s’agenoilla,
Toutes ces choses volentiers otroia,
Ogier son fill en ostage livra,
Mais au livrer un petit lermoia.
Dist l’uns à l’autre: «Com bel enfant ci a!
Ou taille ment, ou à grans biens venra,
Diex le maintiengne, qui tout le mont forma.»
Toute l’amende que Charles coumanda
Fist en Hongrie Gaufrois, riens n’oublia.
Après ces choses l’ost se parti de là,
En son païs chascuns s’en retorna,
Et Charlemaine droit par Ais s’en reva;
Une grant piece ilueques sejorna,
Au departir en France s’en rala;
L’enfant Ogier, cui tous li mons prisa,
A Saint Omer en prison envoia.
Li chastelains moult Ogier hounora,
Fer ne chaienne ainc l’enfes n’i porta,
K’au chastelain dux Namles l’arréa
Et loiaument li encouvenença
C’Ogiers de lui ne se départira;
De tous damages, ce dist, l’en getera.
En tel prison Ogiers là demora.
Seignour, oyez estoire de renon,
D’amours et d’armes, d’ounour et de raison,
Don li ver sont et gracieux et bon:
Ce est d’Ogier, en cui il ot foison
De grant prouece cueillie de saison,
Et d’autres teches su tele sa parçon
K’en lui n’en ot gaires se bonne non.
Des crestiens li plus preus, ce dist on,
Qui plus grevèrent le lignage Noiron,
Ce su Guillaumes, et il, ce tesmoigne on,
Li bers d’Orenge qui cuer ot de lion.
Il vielèrent tout doi d’une chançon,
Dont les vieles erent targe ou blazon,
Et brant d’acier estoient li arçon.
De tés vieles vielèrent maint son
Grief à oïr à la gent Pharaon;
Je croi qu’il soient orendroit compaignon
En paradis lez Dieu à son giron;
Qui de tel maistre retenroit sa leçon,
Il porroit bien avoir le haut pardon
De metre s’ame à assolucion.
Ne vous ferai de ce plus lonc sermon.–
Vous avez bien oye l’ochoison,
Pourquoi Ogiers su menez en prison
A Saint Omer au chastelain Huon;
Trois ans i fu, vraiement le set on.
Cil chastelains dont vous faz mencion
Ot une fille de gente afaitison,
Bele et courtoise, Mahaut l’apeloit on;
Moult compaignoit Ogier en leur maison,
Car moult ert biaus et de gente façon.
Force d’amours, par quoi bien mesprent on,
Joenece aussi et foie en prision,
Firent entre aus itele acordison
Que la pucele li fist de s’amour don.
Enceinte fu, que le celeroit on?
Un fill en ot, qui Baudouins ot non.
Li chastelains su loiaus et preudon,
En pais le porte pour l’amour de Namlon,
Et bien savoit que pour tele ochoison
Ne vaut corrouz la monte d’un bouton.
Ici endroit d’Ogier vous laisseron,
Si vous dirons dou gentill roi Charlon;
A Paris fu, o lui maint haut baron.
A Paris fu Charles au cuer sené,
Ensamble o lui maint prince et maint chasé.
Talent li prent k’à Gaufroi ait mandé
Que de s’amende avoir a volenté,
Quar bien li samble trop en a demoré,
Et si baron li ont ainsi loé.
Assez tost furent li message apresté,
Charles lor a son vouloir devisé,
Lors s’en tornèrent, n’i sont plus arresté.
Après ont tant esploitié et erré
Que en la terre as Danois sont entré,
Mais de Gaufroi n’i ont mie trouvé.
Sa femme truevent, cui Diex doinst mal dahé!
Ele ert marrastre Ogier l’enprisouné;
De Gaufroi ot .iij. fils de joene aé.
Pour ses enfans, qu’ele ot en grant chierté,
S’est apensée, par sa grant mauvaisté,
Que s’on avoit Ogier à mort livré,
Que si enfant tenroient l’ireté
De Danemarche, la très grant ducheé.
Avisa soi de grant diverseté;
Or vous dirai qu’ele avoit arréé.
Des mès Charlon n’a nesun houneré,
Chascun fait rere sa barbe outre son gré,
Pour ce que Charles, qui tant a de fierté,
Ait si son cuer dou despit alumé
Qu’il n’ait d’Ogier manaie ne pité.
Quant li mès Charle furent à ce mené
Que il se virent ainsi desfiguré,
Bien poez croire que ce leur a grevé.
Kant la dame ot esploitié telement
Que des messages ot fait tout son talent,
Lors est venue devant aus en present;
A aus parole malicieusement.
«Seigneur», dist ele, «pour Dieu ralez vous ent,
Le demorer ne lo pas longuement;
Dites Charlon, oiant toute sa gent,
Gaufrois nel crient un espi de forment,
Ne ne feroit pour lui, ce dist, noient;
S’il ne li siet, s’en praigne vengement.
Des couvenances que li ot en couvent
Li dux Gaufrois où Danemarche apent,
Très bien li dites que il moult s’en repent
Et moult le tient à grant abaissement.
S’il fust ici, sachiez le vraiement,
Pendu fussiez et encroé au vent.
Pour ce vous pri que moult hastievement
Vous en ralez par le mien loement.»
Quant cil l’oïrent, n’i font arrestement,
Lor oirre aprestent, si s’en vont erranment.–
Ne demora pas après ce granment
Que Gaufrois vint, qui le cuer ot dolent
Pour sa moillier k’ot ouvré folement;
Forment l’en blasme et chastie et reprent.
Bien set c’Ogiers le comparra griément;
Dedenz son cuer en ot grant mariment,
Ne set que faire, ne puet estre autrement,
Voit que la chose va perilleusement;
Car vers Charlon n’iroit mien escient,
Qui li donroit l’ounour de Bonivent;
Ainsi remaint en duel et en torment.
Et li message chevauchent durement
Dusqu’à Paris, n’i font delaiement.
Là ont trouvé Charlon o le cors gent,
Le duc Namlon et maint autre ensement,
K’adont tenoit li rois son parlement.
Li messagier sont à pié descendu,
Devant Charlon s’en vienent irascu;
Moult souplement firent le roy salu.
«Sire», font il, «mal nous est avenu,
En Danemarche fumes pour vo treü,
En vo servise nous est moult mescheü,
Des gens Gaufroi fumes mal receü;
N’i estoit mie, dont gracions Jhesu,
Sa femme i ert, car par li dit nous fu,
Se il i fust, nous fussonmes pendu
Ou escorchié ou ars dedenz un fu;
N’en eüssiens jà, ce dist, abatu.
En vo despit fumes si vil tenu
Que sans nos barbes soumes ci revenu;
S’il vous en poise, bien avons entendu
Qu’il n’en donroit la monte d’un festu.»
Quant Charles l’ot, le cuer ot esmeü,
Si que à paines a il mot respondu;
Dieu en jura et sa sainte vertu
Que Danois ont sor grief gage acreü;
Aus et Gaufroi sera moult chier vendu.
Moult fu irez Charles au fier corage,
Quant sans leur barbes revinrent si message.
Devant lui fist venir tout son barnage;
Li rois meïsmes leur recorda l’outrage
K’a fait Gaufrois, sel tinrent à folage.
«Sire», font il, «fait vous a grant hontage;
Tout maintenant, sans nul point d’arrestage,
Soient mandé et li fol et li sage,
Li jouvencel et li home d’aage;
Desouz vous mainent la gent de maint langage
Dont pluseur tienent de vous leur iretage,
Mandez partout et par terre et par nage,
Que ne remaignent pour ventne pourorage,
Ne pour essoigne fors prison ou malage;
A Loon viengnent en vostre maistre estage.
Dont porrez vous faire Gaufroi damage;
Requerre irons et lui et son lignage;
Par cel seignour qui nous fist à .s’ymage,
Ne remanra en plain ne en boscage,
Ne en montaigne, en val ne en rivage,
N’à bourc n’à vile, n’en fort, tour n’en manage,
Se ne s’en fuit coume beste sauvage.
Mar envoia à vous tel treüage;
En lieu de barbes dont a pris le paiage,
Laira la teste, n’i metra autre gage,
N’en seront mais pris plege ne ostage.»
–«Baron», dist Charles, «vos consaus m’assoage,
Hastéement vueil faire ce voiage.»
Charles li rois, qui moult fist à prisier,
De par sa terre fist ses briez envoyer
Pour ses barons qui li doivent aidier,
Car Danemarche vorra toute essillier,
Tout vorra faire à terre trebuchier;
Mar li ont fait orgueilleus destorbier,
Gaufroi le cuide faire comparer chier.
A Saint Omer a fait mander Ogier
Pour lui à pendre ou por vif escorchier.
Quant Mahaus ot d’Ogier ainsi plaidier,
Tel duel en ot, de ce n’estuet cuidier,
C’on ne peüst faire ne pourchacier
Chose qui plus li peüst près touchier,
Car quant le vit sor le cheval lyer,
Toute pasmée remest deseur l’erbier.
Pour lui morut de duel, mentir n’en quier,
Avant que fussent passé .ij. mois entier.
Ogier enmainent, ne vorrent delaier;
Droit à Paris vinrent sans plus targier.
Li pluseur prirent Damedieu à pryer,
Que il le laist sain et sauf repairier
Et le destourt de mort et d’encombrier;
Maint en couvint de pitié lermoier.
Quant ces nouveles sot Namles de Baivier,
Cui cele chose devoit moult anuier,
Au roi s’en vint, sel prent à araisnier:
«Sire», dist il, «par le cors saint Richier,
Mal voulez faire, je nel vous quier noier,
Quant vous Ogier voulez à mort jugier
En ceste terre, trop ariez cuer lanier;
Mais se à droit en voulez esploitier,
Ogier ferez sans plus tant respitier
Que à Gaufroi nous puissons aprochier;
S’en forterece le poons assegier,
A vos engins li faites convoyer,
Vous ne porrez Gaufroi plus corroucier,
Lui ne sa gent de riens si esmaier.»
Tout ce disoit Namles pour detryer,
Car son neveu avoit moult de cuer chier.
«Namles, dist Charles, «bien fait à otroier,
Par vo conseil doit on bien besoignier,
Vo conseils sont loial et droiturier,
A mes besoins m’ont eü maint mestier.
Encore eüst vo sereur à moillier
Gaufrois, qui m’a servi de lait mestier
Et de honteus, dont moult me doi irier,
Si sai je bien k’ains vous lairiez trenchier
Le chief que moi volsissiez conseillier
Riens dont peüsse avoir lait reprouvier.»
«Namles», dist Charles, «savez que vous ferez?
Prenés Ogier et si le me gardés,
Je le vous charche seur kanque vous tenés
Et seur tout kant que mesfaire poés.»
–«Sire», dist Namles, «si soit com dit avés.»
Lors s’est dux Namles si liez dou roy sevrés
Que de liece su si ses cuers comblés
Qu’ains n’ot tel joie dès l’eure qu’il fu nés.
Quant ce entent la cours et li barnés
K’Ogiers estoit de la mort respitiés,
Souvent en fu Damediex aorés.–
A Paris n’est Charles plus demorés.
Droit vers Loon s’en est li rois tornés,
Car là avoit ses barons ajournés.
Nes vous aroie jamais trestous noumés,
Tant en y a venus et assamblés,
Que uns que autres, que à pié que montés,
Qu’à .ij. cens mile les a on aesmés.
Mais ains que Charles soit gaires loins alés,
Ne que Gaufrois soit point par lui grevés,
Orra nouveles dont sera moult irés.
Es vous un mès qui monte les degrés,
Devant le roy fu errant amenés;
Courtoisement fu de lui salués.
Chevaliers ert vaillans et alosés,
Raimons ot non, sages fu et sénés,
De Roumenie estoit estrais et nés.
Charles le voit, sel reconnut assés.
«Raimon», dist Charles, «quels nouveles savés?»
–«Sire», dist il, «jà moult tost les sarés.»
Lors li a dit com hom bien avisés:
«Drois empereres», fait il, «or m’entendés.
A vous s’apoie toute crestientés;
Estache en estes, c’est fine vérités,
Mais perdue est se ore li falés.
Li rois Corsubles est dedenz Roume entrés,
En sa compaigne mains paiens desfaés;
Mahons ses diex est moult par lui jurés
K’à Paris iert en cest an courounés,
Mais se Dieu plaist, vous le deffenderés,
Bien est besoins que vous vous en hastés,
Car l’apostoles est de Roume getés
Et li païs est tous, desbaretés.
Moult en y a de mors et de navrés
Et d’essilliés et de mal atournés;
Puille et Kalabre chiet en grans povretés,
La terre est arse et li païs gastés.
Li apostoles, Sire, ainsi l’entendés,
Et tout li autre, ainsi que vous oés,
Par moi vous mandent que vous les secorés;
Pour Dieu, bons rois, preigne vous ent pités,
Se tost nel faites, mais à tans n’i venrés.»
A ce mot est ses messages finés.
Quant Charles ot oy le mès parler,
De grant aïr prist coleur à muer,
Les dens estrainst, le chief prist à croller,
Entour lui prist sa gent à regarder.
Le duc Namlon en prist à apeler
Et Salemon de Bretaigne le ber,
Et Manesier le conte de Montcler,
Oedon de Lengres, Gibert de Mont Wimer,
Huon de Troies et Sanson et Guimer
Et Widelon, qui ainc ne sot fausser,
Huon. dou Mans qui moult fist à douter,
De Normendie Richart c’on dut loer,
Joffroi d’Anjou n’i volt pas oublier,
Hoel de Nantes et Gaifier de Valcler,
Le duc Fagon et Gui de Saint Omer,
Et maint grant prince qu’entour lui vit ester.
«Seignour», dist il, «je nel vous quier celer,
Nostre voiage couvienra remuer;
Gaufroi cuidoie hounir et vergonder,
Mais Sarrazin me font aillours penser.
El Dieu servise vueil premerains aler,
Car lui devons souvrainement amer
Et pour sa foi les cors aventurer;
Ceaus qui ce font, Diex les fait osteler
En paradis et lez lui courouner.
Mais par saint Piere, cui on doit aourer,
Li dux Gaufrois se puet moult bien vanter,
Se Diex me laist arriere retorner,
Que je l’irai essillier et gaster
Et li ferai tous les membres couper.
En son despit feïsse trayner
Ogier son fill et pendre et encroer,
Sachiez de voir, n’en peüst eschaper,
Mais pour son oncle le lairai ore ester,
Le duc Namlon, c’on doit bien hounorer.»
Trestout en pristrent le roy à mercier,
De joie maint en veïssiez plorer
Pour leur voiage qu’en bien voient muer.
«Sire», font il, «or penssez de l’errer,
Car, par celui qui tout a à sauver,
Moult nous est tart que vengnons au chapler
Et que puissons Sarrazins encontrer,
Ne vous prions de riens fors dou haster.»
–«Tel gent», dist Charles, «vueille Diex gouverner,
Nes couvient pas longuement sermouner;
Liez doit rois estre qui tel gent doit guier,
En cui on puet si fait conseil trouver.»
Quant Charlemaines ses barons escouta,
Moult fu joians de ce qu’il li sambla
Que le mouvoir chascuns moult désira;
Dedenz son cuer moult forment les prisa,
De leur bonté Damedieu gracia.
Li bons dux Namles d’une rien s’avisa:
Que son neveu Ogier o lui menra;
Tant fist au roy que congié l’en donna.
Par tel couvent Charles li otroia
Qu’à son vouloir tous jours li rendera.
Li rois s’apreste, plus ne sejornera,
Ains le tiers jour se partirent de là.
En trois parties li rois sa gent sevra,
Diex les conduise qui tout le mont forma;
De leur jornées ne vous parlerai jà.
Tant va li os et si bien esploita
Que à Viterbe toute se rassembla,
Entour la vile ensamble se loja
Et l’endemain Charlemaines manda
Tous ses barons, et chascuns y ala
Pour ses conrois que il devisera,
Et ses batailles com les ordenera,
Coument li une après l’autre en ira.
v. grans batailles li bons rois estora,
Si com dux Namles le dist et devisa.
En l’avant garde le duc Fagon mis a,
L’autre bataille Joffrois d’Angiers guia,
Hoëls de Nantes la tierce eschiele ara,
Li dux Richars la quarte conduira,
En l’arrier-garde Charlemaines sera.
En tel manière com vous ai devisé
Sont li conrois Charlemaine avisé.
Sarrazin furent en Roume la cité;
Quant de Charlon sorent la verité
Coument s’estoient il et sa gent hasté,
Bien lor est vis qu’il n’a pas volenté
K’au roi Corsuble ait son regné quité
K’ainçois n’en soient maint ruiste coup douné;
Un en sont lié, autre en sont effraé.
Corsubles a roi Danemon mandé,
C’estoit ses fiex, moult l’ot en grant chierté,
K’en lui avoit prouece et seürté,
Mais le cuer ot si plain de fausseté
Que ne fesist à nului loiauté.
Roy Brunamon manda et Karadé,
Le roi Sadoine et le roi Clodué,
Le roy Androine et le roy Bruncosté;
Maint autre roi erent là assemblé,
Qui par moi n’ierent pas orendroit noumé.
Li rois Corsubles a premerains parlé.
«Seignour», fait il, «fait nous a grant bonté
Mahons nos diex, quant nous a amené
Charlon et ceaus qui sont de son régné;
Li souverain de la crestienté
Sont en leur ost, ce m’a on bien conté,
Et ma on dite la pure vérité
Combien de gent il pueent estre esmé,
Et selonc ce c’on m’en a recordé,
Bien trois tans soumes que li crestienné.
Dont povons nous bien estre asseüré
C’or aurai ce k’avons tant goulousé,
C’est que j’aurai mon chief d’or courouné
Droit à Paris, car ainsi l’ai voué.
Ce porrons nous bien avoir achevé,
Se à Mahom plaist, dedenz cest esté.
Quant cil premier seront desbareté,
Par quoi il soient mort et enprisouné,
Poi devront estre mais li autre douté.
Entour Viterbe sont François aüné;
Vous savez bien que tout avons gasté
Celui pays, et dou lonc et dou lé
Ne trouveront, s’il ne l’ont aporté,
Orge n’avaine, ne forrage ne blé,
Ne chose nule dont soient gouverné.
Par quoi je lo, mais que soit par vo gré,
Que nous de Roume ne soions remué
Si soient ci venu et arrouté.
Tost nous venront, c’est la certaineté,
C’outrecuidié sont et de grant fierté,
Et se il ci pueent estre atrapé,
Nous arons d’aus toute no volenté,
Car se de ci estioumes torné
Et que de nous fussent li champ pueplé,
Par quoi seüssent de no gent la purté,
Jà ne seroient tant hardi ne osé
Ne s’en fouissent, c’est fine vérité. »
Coumunaument ont ce conseil loé,
Petit et grant, n’en sont point descordé.
Sarrazin mainent joie coumunaument.
Pour crestiens qui erent telement
Venu sor aus, s’en gracient souvent
Mahom leur dieu de cuer moult liement.
Li bons rois Charles, où douce France apent,
Fu à Viterbe, mais n’ot pas grant talent
De là endroit demorer longuement,
Car moult désirs en son cuer aigrement
Que Sarrazins voie prochainement,
Car moult li touche très angoisseusement
K’as crestiens ont fait si grief torment.
Dedenz Viterbe, ce sachiez vraiement,
Ne demoura que .ij. jours seulement,
Et au tiers jour, sans plus d’arrestement,
S’en departi li os hastéement.
Vous avez bien oy com faitement
Le jour devant ot devisé sa gent
Charles li rois, com de bon escient
De ses batailles trestout l’ordenement
655Ot si bien fait qu’il n’i falloit noient.
El mois de may après une ajournée
Fu l’os Charlon de Viterbe sevrée.
Moult matinet ot la messe escoutée;
Devant la messe fu l’ensaigne aportée
De saint Denis qui moult estoit amée
De crestiens, et de paiens doutée.
Deseur l’autel fu couchie et posée
Tant que la messe fu par loisir chantée.
Tantost après, sans longue demorée,
Ont l’oriflambe seur une anste levée,
Forte à un fer dont l’alemele ert lée
Et moult trenchant, car bien est acerée.
Là veïssiez mainte broingne endossée,
Maint hiaume brun, mainte targe dorée,
Et maint vassal qui à prouèce bée.
«Sire», dist Namles, «à cui sera dounée
Vostre oriflambe k’avoumes arréée?
Encore n’est à nului devisée.»
Aloris l’ot, qui moult l’ot desirée,
Devant le roy en vient sans demorée.
«Sire», dist il, «car me soit délivrée
Vostre oriflambe, s’il ne vous désagrée.
Je sui Lombars et sui nés de Valprée,
De mil Lombars est ma route pueplée;
De Calabre ai la contesse espousée,
Mais Sarrazin ont la terre gastée.
Vengerai m’ent, se vient à la mellée;
Par cel seignour qui fist ciel et rousée,
De paiens iert l’ensaigne ensanglentée,
Ou j’en gerrai sanglens gueule baée.»
Charles le vit de grant taille et formée,
Biaus fu et Ions, s’ot la poitrine lée.
«Amis», dist Charles, «bonne avez la pensée,
Bien tailliez estes pour faire grant journée,
L’ensaigne aurez, ne vous iert refusée.»
Charles li doune par l’anste painturée,
Et cil la prist qui joie en a menée;
Miex li venist qu’ele fust enbuée.
Aloris a sa bataille ordenée,
Lors s’esmut l’ost par bonne destinée.
Bien chevauchoient coume gent hounorée
Et qui de guerre ert duite et avisée.
A Sustre vinrent ce jour ains l’avesprée,
Là s’est li os logie et arrestée,
Moult tost i ot mainte tente levée.–
As Sarrazins est la nouvele alée
Que de Viterbe est l’os Charlon sevrée
Et est à Sustre venue et aünée;
Forment en ont grant joie demenée.
«Mahom», font il, «com bonne destinée
Quant ceste gent nous avez amenée!»
A Sustre furent no baron herbergié,
Entour la vile coumunaument logié.
Le pays ont paien si essillié
Que rien n’i truevent, s’il ne l’ont pourchacié
Ou s’avoec aus ne l’ont acharroyé.
François le voient, moult lor a anuié,
Maint en y a qui en ont lermoyé
Et juré Dieu et sa douce pitié
K’ains qu’il retornent sera si adrecié
Qu’il i morront, ou il sera vengié.
Au roy Charlon su bien dit et noncié
Que il aroient sejour mesaaisié,
Se longuement avoient detryé.
Ce jour meïsme a li rois otryé
Et parmi l’ost fu de par lui huchié,
Que l’endemain, droit au jour esclairié,
Soient partout d’armes apareillié
Coumunaument à cheval et à pié.
De ce coumant furent crestien lié;
A l’endemain, quant il fu ajourné,
François s’adoubent, n’i ont plus séjourné.
Charles li rois a Namlon apelé:
«Namles», dist il, «savez que j’ai visé?
Je ne vueil pas, que soient remué
Tout no conroi, ainsi me vient à gré;
A .ij. batailles, ainsi l’ai enpensé,
Vorrai aler vers Roume la cité,
Et l’autre gent soient ci demoré;
De ceaus a pié n’i ara .i. mené.
Ce pays ont Sarrazin moult gasté,
Pour ce vorrai savoir sor quel costé
Soient no gent pour le meilleur guié.»
–«Sire», dist Namles, «à vostre volenté.»
Ainsi com l’ot rois Charles coumandé,
Fu de par lui errant par l’ost crié.
Ainsi fu fait com je vous ai conté.
Charles et Namles, où moult ot de bonté,
En .ij. batailles s’en vont bien ordené;
El premier chief sont Lombart estoré,
Aloris tint l’ensaigne au fust doré,
A l’anste roide et au fer acéré.
Charles chevauche, qui le cuer ot sené,
Il et sa gent richement arréé.
Là veïssiez maint destrier abriévé,
Maint elme brun, maint escu painturé.
Diex les conduise, li rois de majesté,
K’ainçois qu’il soient arriere retorné,
Y ara il maint penel reversé,
Maint home mort, maint pris et maint navré.
Bien vousist Charles, ains qu’il fust avespré,
Que tout li autre fussent avoec alé.
Ci vous lairons de Charlon au fier vis,
Si vous dirons de Turs et d’Arrabis
Et de Persans, d’Achopars, de Lutis,
De quoi en Roume sont si grant plenté mis
K’ainc tant ensamble n’en vit hom qui soit vis.
.vij. anz avoit passez tous acomplis
Que cis voiages fu par aus enheudis.
Tresdont avoient bien enpensé tous dis
Que Charlemaines seroit par aus conquis
Et que Corsubles porteroit à Paris
Coroune d’or; ainsi l’orent empris.
Ce jour meïsme que je ci vous devis,
Que Charlemaines fu de Sustre partis,
Ert Danemons issus tous aatis
De la cité de Roume, ce m’est vis,
En sa compaigne .xxx. mil fervestis.
Voué avoit, ce tesmoigne l’escris,
Ne retorra s’aura François choisis,
Ainçois seroient jusqu’à Sustre requis.
Paien chevauchent seur les destriers de pris,
Tant qu’il choisirent l’ensaigne saint Denis,
K’en son poing tint li Lombars Aloris.
Quant vit paiens, touz en fu abaubis;
N’i a Lombart tous n’en soit esbahis.
D’ambes .ij. pars, pour voir le vous plevis,
Sont arresté, qu’ainc congiez n’en fu pris.
Quant paien virent nostre françoise gent
Et l’oriflambe k’ert desploiie au vent,
Dist Danemons: «Chevauchons belement,
Crestiens voi devant nous en present;
Ce puet on bien veoir certainement,
Car ne sont pas de no contenement;
Jà les arons moult tost mien escient,
Car François sont gent de grant hardement.»
–«Namles», dist Charles, «dites vostre talent
De ceste chose tost et apertement,
Vous savez bien à quoi la chose tent:
Bataille arons, ne puet estre autrement.»
–«Sires», dist Namles, «par le cors saint Vincent,
Lor gent ont mise en conroi fierement;
Puisqu’il se tienent devant nous telement,
Je lo qu’à aus brochons isnelement.»
— «Namles», dist Charles, «et je bien m’i assent.»
Après ce mot n’i ot arrestement,
Monjoie escrient, si s’en vont liement.
Charles meïsmes trestout premièrement
Et li dux Namles et Jofrois ensement,
Hues de Troies et Symons de Meulent
Et tout li autre poingnent coumunaument.
Et Sarrazin n’atendirent noient,
Ainz rebrochièrent moult aïréement.
A l’assambler i ot grant mariment,
D’escus, de lances si très grant froissement,
Que d’abatus en i ot maint sanglent,
As brans d’acier font grief acointement,
Là veïssiez orgueilleus chaplement.
Quant Aloris vit cel charpentement,
N’i vousist estre pour l’or de Bonivent.
Il en apèle Gillebert de Clarvent,
Ses cousins ert, bien le tint à parent.
«Biaus niés», dist il, «pour Dieu alons nous ent,
Li demorers n’est pas à sauvement,
N’i demorroie pour plain .i. val d’argent,
A vie perdre n’a nul recouvrement.»
Et cil respont: «Vous parlez sagement.»
En fuie torne et sa route ensement,
L’ensaigne el poing s’en fuit honteusement.
Charles le voit, dusques au cuer s’en sent;
Dieu reclama le pere omnipotent:
«Ha, Diex», dist il, «n’ai pas veü souvent
Fuïr m’ensaigne, or le voi laidement.»
Quant Charles voit s’ensaigne refuser,
Bien povez croire que moult li dut peser;
Et nepourquant ce ne peüst grever,
Jà commençoient Sarrazin à branler.
Ces premerains couvenist meserrer,
Quant Brunamons, cui Diex puist mal douner,
I vint poingnant, volontiex d’assambler,
A. xx. m. Turs qui moult font à douter.
Charles les voit, Namlon les va moustrer.
«Sire», dist Namles, «faites vos cors souner
Hastéement pour vo gent raüner,
N’i a c’un tour Je n’i sai el viser,
Dou bien ferir nous couvenra penser;
Alori puist male mors soubiter
Quant l’oriflambe emprist aine à porter!
Se ce ne fust, pour voir vous puis jurer,
Encontre nous ne peüssent durer.»
–«Namles», dist Charles, «je nel vous quier celer,
Se Diex me doune arriere retorner,
Je le ferai dou cors deshounorer.»
Les cors sounèrent, pour leur gent assambler,
Cil qui de ce se devoient meller.
Ez vous poingnant maint Turc et maint Escler.
O Brunamon, cui Diex puist craventer,
Entour Charlon prendent à arouter.
Là veïssiez maint ruiste coup douner,
Escus et targes fraindre et escarteler,
Haubers desrompre et hiaumes descercler,
Cervele espandre et boiaus trayner,
Nés et visages et piez et mains couper.
Charles li rois prist Monjoie à crier,
En son poing tint le bon bran d’acier cler;
Cui il ataint, nel puet arme tenser.
Qui dont veïst Namlon esperouner
Parmi paiens et venir et aler,
Au brant d’acier crestiens conforter
Et Sarrazins ocire et afoler,
A très fin preu le peüst aesmer.
Moult le fait bien Engerrans de Montcler,
Hues de Troies et Guis de Saint Omer,
Et moult des autres, Jhesus les puist sauver!
Fiers su l’estours, si ot bataille grant,
En Brunamon ot roy fier et poissant,
Moult le tenoient à preu et à vaillant
Et à seür trestout si connoissant,
Montez estoit seur un destrier ferrant,
Fort et isnel et aspre et tost courant,
Que Broiefort noumoient li auquant.
Parmi les rens va fierement poignant,
De nostre gent fist le jour maint dolant.
Enmi sa voie encontre un Alemant
Et li douna dou brant en trespassant
Que la cervele à la terre en espant.
Rois Danemons va les rens recerchant,
Au dos le sivent cele gent mescréant,
Qui aigrement vont les nos assaillant,
Si que forment les vont adamagant;
Mais crestien moustroient bien samblant
Que de morir n’avoient nul talant.
Li bons rois Charles va Monjoie huchant,
Namles Baivière, el poing le brant trenchant,
Dont le jour fist maint Sarrazin sanglant;
Hues de Troies va Borgoigne escriant,
Saint Omer Guis enmi le tas plus grant.
Là veïssiez parmi les rens gisant
Maint pié, maint poing, maint hiaume flamboiant,
Maint trous de lance et maint escu luisant,
Et veïssiez maint crestien engrant
De servir Dieu et d’ounour desirant.
Et c’estoit bien à leur fais aparant,
Car si aloient les cors abandonnant
Qu’il ne doutassent la mort ne tant ne quant,
Mais tant i ot de la gent Tervagant
Que, se n’en pense Jhesus par son coumant,
Crestien ont chevauchié trop avant.
Grans su l’estours, moult fist à ressoignier,
Moult aigrement veïssiez Frans poignier.
Mais tant y a de la gent l’aversier
C’on peüst bien dou veoir fremyer.
Et Aloris s’en fuit tout le gravier,
Tout si Lombart le sivent par derrier.
Par defors Sustre, encoste un viez moustier,
Erent venu, ça fors esbanyer
Maint damoisel qui moult font à prisier,
Maint fill de conte, de duc et de princier,
Pour les nouveles de Charlon acointier;
En leur compaigne ont le Danois Ogier.
Grant route furent, ce sachiez sanz cuidier,
Mien escient, plus de .iiij. millier.
Il regardèrent: par delez un rochier
Virent l’ensaigne saint Denis baloier,
Moult tost la virent arriere repairier.
Savoir povez k’en aus n’ot k’esmaier,
Pluseur en prirent entre aus à lermoier,
Car bien pensèrent k’en mortel destourbier
Erent li autre qu’il ont laissié arrier.
Lors prirent Dieu jointes mains à pryer
Qu’il vueille Charle, lui et sa gent, aidier.
Ogiers parole, où il n’ot k’ensaignier:
«Seignor», fait-il, «pour le cors saint Richier,
Jœne gent soumes, s’ariemes bien mestier
D’ounour à querre et nos cors avancier.
Ce sont Lombart; j’ai oï tesmoignier
Que il ne valent en armes un denier.
Chascuns saisisse le sien sans delayer,
Li un par frain, li autre par estrier;
Gent desconfite ne s’ont povoir d’aidier,
Ç’ay oy dire, ne k’enfant ou bergier,
Bien les porrons abaubir de legier
Et traire à terre et aus deschevauchier.
Alori vueil l’ensaigne chalengier,
Se je le puis ne tenir ne baillier,
Je li cuit bien de ses mains esracier.
Ne lor remaigne ne armes ne destrier,
Mais tolons leur, sans point de l’atargier,
Puis nous hastons de nous apareillier,
Si secorrons Charlon le droiturier.
Le duc Namlon, mon oncle le guerrier,
L’ensaigne vueil porter ou chief premier.
Se Diex nous doune, qui tout a à jugier,
K’à tans viengnons as ruistes coups paier,
Nous ferons si les rens aclaroier
Bien s’en devront paiens esmerveillier.»
Dist l’uns à l’autre: «Ci a bon conseillier,
Ne moustre pas que il ait cuer lanier;
Qui li faudra, Diex li doinst encombrier.»
N’i ot celui nel vousist otryer.
Ce fu en may que resplent la rousée,
K’Aloris vint le fons d’une valée;
De là venoit à cele matinée
Où fait avoit une laide jornée,
Il et sa gent de Lombardie née.
Li plus hardis d’aus tous ot sa pensée
As esperons assez plus k’à s’espée.
La noble ensaigne à l’anste painturée
De saint Denis de France la loée
Tint Aloris, mais n’estoit pas portée
Selon les poins dont ele estoit usée.
El plus grant tas de la gent desfaée,
Là avoit ele souvent esté moustrée;
De gent paienne estoit moult redoutée,
D’aus ot esté souvent ensanglentée.
S’ele parlast, ele eüst tost prouvée
Vraie raison que mal ert assenée
Et que n’estoit pas à son droit dounée.
Aloris ot moult la chiere esfraée;
Armes ot verdes à une ourle endentée
D’or, et estoit de gueules besentée.
Malement ert sa route espoventée,
Telement ert de fraour desviée
Que n’erent pas la voie retornée
Où la gent Charle ert premerains passée.
Au lez senestre ont la voie eschivée,
Embatu sont en une grant cavée.
Là s’est leur genz toute coie arrestée
Tant que il aient alaine recouvrée;
De tous confors ert povre et esgarée.
Li escuier n’orent pas oubliée
La couvenance qu’il avoient greée,
Si que devant la vous ai devisée.
Adrecié s’erent à travers d’une prée,
Droit là il virent que l’ensaigne ert tornée;
Enz el cavain ont cele gent trouvée
Qui là s’estoit de paour entassée;
De toutes pars su lues avirounée.
Quant Lombart virent que il sont atrapé
Enz el cavain où il erent entré,
N’i a celui n’ait le chief encliné,
Car grant honte orent qu’en tel point sont trouvé.
L’enfes Ogiers a premerains parlé,
Pour le desir et pour la volenté
Que il avoit de savoir la purté
En quel point erent li autre demoré.
«Seignor» fait il, «dites, ne soit celé,
Où est rois Charles au corage aduré,
Et mes chiers oncles Namles au cuer sené,
Et li barnages où tant a de bonté?»
Dist Aloris: «Dirai ent vérité,
Je et ma route en soumes eschapé,
Mais tout li autre, de ce ne soit douté,
Sont mort et pris et tout desbareté.»
De ce mot ont li plusor souspiré
Et lermoié et tenrement ploré.
«Voir», dist Ogiers, «mort estes et alé,
Se ne nous sont erranment délivré
Cheval et armes dont estes arréé,
K’estre en voulons maintenant adoubé,
Si secorrons Charlon le roi loé.»
Et cil qui orent cuers plains de lascheté,
De couardise et de grant mauvaisté,
Ont respondu: «Aiez de nous pité,
Que ne soions ne mort ne afolé,
Et nous ferons dou tout à vostre gré.»
Lors descendirent, n’i ont plus arresté;
Leur cheval furent saisi de maint costé,
D’aus desarmer se sont forment hasté.
Des autres furent leur haubert endossé,
Au miex qu’il porent se sont tost apresté,
Moult se hastèrent d’armer li escuier;
Les Lombars prirent si dur à manoier
Que ne leur laissent riens qu’il puissent baillier,
Dont pour armer eussent nul mestier.
Ogiers saisi Alori par l’estrier;
«Maistre», fait il, «je nel vous quier noier,
Cel oriflambe vous couvenra laissier;
Se tost nel faites, vous le comparrez chier.»
Quant Aloris oy ainsi raisnier
Celui qu’il vit grant et joene et legier,
Quant de celui s’a oy manecier,
Grant paour a, si prist à fremyer.
Tost descendi de son corant destrier,
De s’armeüre se prist à despoillier.
Ogiers s’arma, n’ot soing de detryer,
L’espée pent au costé senestrier,
Ne la ceingnoient adont fors chevalier;
Puis est montés, n’ot soing de delaier,
A son col pent la targe de quartier,
Puis prent l’ensaigne au fer trenchant d’acier,
Apertement la prist à empoignier.
L’uns part à l’autre, liement, sans dangier,
Ce d’armeüre dont le puet aaisier.
Endementiers, ce sachiez sans cuidier,
Qu’il entendoient aus à apareillier,
Se départirent de là doi messagier
Qui à genz Charle erent alé noncier
Ce k’oy orent les Lombars tesmoignier,
Qu’il ont eü très mortel encombrier.
Quant ce oïrent, n’ot en aus k’esmaier,
As armes keurent chamberlenc et huissier,
Et eschançon et keu et bouteillier
De la maisnie Charlon au cuer entier
Et de la gent duc Namlon le Baivier;
Qui n’ot cheval, si monta sor soumier.
Vers l’oriflambe prennent à adrecier.
.V. mile furent, moult ont grant desirrier
Que paiens puissent temprement aprochier,
Les chevaus brochent, n’ont talent de targier;
Or les doinst Diex à joie repairier!
Ogiers chevauche, il et si compaignon,
Jusqu’à l’estour n’i font arrestoison.
De toutes pars virent Turs à foison,
Des nos avoient fait grant destruction;
Pris orent jà le bon duc Widelon,
Huon de Troies et son frere Sanson;
Pris et loié enmenoient Namlon,
A pié avoient jà mis le roi Charlon.
L’enfes Ogiers destort le gonfanon,
A l’anste roide, au fer trenchant enson,
Danemarche a escrié à haut ton.
Ensamble brochent, à Dieu beneïçon,
En la grant presse se fierent à bandon.
Ogiers feri Escorfaut de Valbron,
Mort le trebuche dou destrier arragon.
Après Ogier vinrent de tel randon
Que mort i getent maint Sarrazin félon.
Charles le voit, sel moustra à Guion
De Saint Omer, qui moult fu gentiex hon.
«Or dou bien faire», fait il, «par saint Symon,
Qu’Aloris est revenus com preudon,
Bien se maintient à guise de baron,
Li siens secours estoit bien de saison,
Je le ferai seignor de mon roion.»
Quant Charlemaines s’oriflambe choisi,
Le cuer en ot joiant et esbaudi.
«Ha, Diex!» dist Charles qui onques ne menti,
A tort avoie blastengié Alori,
Le gentill conte, et sa maisnie aussi;
Noblement sont arriere reverti
Et ont grant gent avoec aus recueilli,
Bien sont .v. tans k’à premerains n’en vi;
Diex les maintiegne par la soie merci,
Car paien sont par aus dur acueilli.»
Lors poinst Ogiers parmi le pré flori,
Voiant Charlon .i. paien abati
Au brant d’acier, un autre pourfendi;
Cui il ataint, jel tieng à mal bailli.
Quant Charles voit c’Ogiers s’ayde ainsi,
Leva sa main, de Dieu le beneï.
L’enfes Ogiers à senestre guenchi;
Ainsi com Diex le volt et consenti,
Trouva Namlon que paien ont saisi,
Et Widelon et son frère Tierri,
Huon de Troies, Sanson et Amauri.
Ogiers le voit, s’en ot le cuer mari,
Danemarche a escrié à haut cri:
«Poignons avant, pour Dieu je le vous pri,
Je voi mon oncle Namlon au cuer hardi,
Que pris enmainent Persant et Arrabi,
Huon de Troies et maint autre autressi.»
A ce mot poignent, de bien faire aati.
Là veïssiez maint haubert dessarti
Et decouper maint fort escu bruni
Et maint fort hiaume par pieces départi.
Que vous diroie? Là se maintinrent si
Li escuier que Namlon ont guerpi
Li Sarrazin, et les autres aussi.
Ogiers saisi .i. destrier arrabi,
Namlon le baille, qui tantost sus sailli;
Tout sont rescous li prison, ce vous di.
Paien le voient, s’en furent esbahi.
Dist l’uns à l’autre: «Ce sont gent Antecri,
Que li dyable nous ont ramené ci,
Et hui matin s’en estoient fuï;
Mahons nos diex nous a bien relenqui,
Se longuement dure la chose ainsi.»
A la rescousse de Namlon le barbé
Et de Huon de Troies l’alosé
Et de maint autre que je n’ai pas noumé,
Ot maint grant coup departi et douné.
Assez tost furent li prison remonté,
De toutes pars sont Franc resvigoré,
Charles meïsmes ot destrier recouvré.
Sarrazin sont arrière reculé,
Mien escient, .i. arpent mesuré.
Celui jour n’a pas Ogiers sejorné,
En son poing tint le bran d’acier letré,
De paiens l’ot taint et ensanglanté;
Cui il ataint, tost l’a à mort livré.
Devant lui vint Namles au cuer sené;
«Vassal», dist-il, «ne me soit pas celé,
Qui estes vous, dites en vérité,
Qui Danemarche avez tant escrié
Et tant paien et ocis et navré,
Et me baillastes le destrier enselé?»
Et dist Ogiers: «Oncles, par le saint Dé,
Ne m’avez vous encore ravisé?
Je suis Ogiers, par Dieu de majesté,
Dont Charles doit faire sa volenté,
Qui pour mon pere m’a si cueilli en hé
Que ne gart l’eure que il m’ait encroé;
C’est drois, car moult a vers lui meserré.»
Namles l’entent, Dieu en a aoré,
Ainc n’ot tel joie en trestout son aé,
De fine joie li sont li œil lermé.
Vint à Charlon, dit li a et conté;
Charles l’entent, Dieu en a moult loé.
Lors brocha Charles le destrier abriévé,
Lés lui Namlon, le preu et l’aduré;
Enmi les Turs ont Ogier retrouvé.
Charles le voit, si l’a araisonné:
«Ogiers», fait il, «bien m’avez visité,
Par vo prouece soumes tout recouvré,
Ce vous doit bien estre guerredouné;
Si sera il, de ce ne soit douté.
Mi mal talent vous soient pardouné,
Vous et vo pere, par la vostre bonté.»
Il passe avant, n’i a plus demoré,
Le brant d’acier li a dou poing osté,
Puis li a joint au senestre costé,
Car le fuerre orent paien tout descoupé.
Le bran li a Charles representé,
Et cil le prent, qui bien l’ot esprouvé.
Lors a li rois le bras amont levé,
El haterel a Ogier assené.
Ainsi le fait chevalier ordené
Et li promet grant pan de s’érité.
«Sire», dist l’enfes, «Diex vous en sache gré. »
Dedens son hiaume l’a Ogiers encliné,
Que paien orent en maint lieu enbarré,
Frait et rompu, percié et descloé.
«Diex», dist Ogiers, «com j’ai de richeté,
Quant j’ai mon pere à Charlon racordé.»
Des esperons a le cheval hurté,
En son poing tint le bran enaceré.
Le premier Turc que il a encontré
A si feru que mort l’a craventé.
Namles en pleure de joie et de pité,
Encoste Ogier a son cheval guié;
Cui il ataint, moult a mal oiselé;
Là veïssiez estour de grant fierté.
L’enfes Ogiers a le brant rentesé,
Roy Danemon en a tel coup douné
Que sur la croupe dou cheval l’a versé.
Dient paien: «Au dyable maufé
Soient tel coup rendu et coumandé;
Par cel cuivert soumes desbareté,
Trop malement nous ara hui grevé,
Li vif dyable le nous ont raporté.»
Le jour c’Ogiers ot la noble colée
Que li bons rois Charles li ot dounée,
Fu la bataille et fiere et adurée.
Entour Charlon su sa gent raünée,
Que Sarrazin orent moult formenée,
Mais puis c’Ogiers vint à cele meslée
Et la compaigne que il ot amenée,
Fu gent paienne malement reüsée,
Et nostre gent forment resvigorée,
Maint en y ot qui lance ot recouvrée.
«Poignons», dist Charles, «pour la virge hounorée;
Lor gent se tienent aussi com esfraée,
Desconfit sont, je voi bien lor pensée.»
Ensamble poignent tout à une huée,
Es Turs se fierent de si grant randounée
Que maint en getent sanglent gueule baée.
Là veïssiez mainte targe froée
Et mainte broigne rompue et despanée,
Des abatuz su jonchie la prée.
La su Monjoie hautement escriée,
Et Danemarche et Baiviere la lée,
Et sains Malos et Angiers et Valée
Et mainte ensaigne que je n’ai pas noumée.
Ogiers se tint, c’est veritez prouvée,
Ou plus grant tas de la gent desfaée,
De maint Turc su sa prouece doutée,
Car maint en a dou cors la vie ostée.
Paienne gent sont arrier reculée
A celui poindre plus d’une arbalestée.
Dont voient bien n’est pas lor la jornée,
En fuie tornent, n’i font plus arrestée.
Charles le voit, s’a sa resne tirée;
Erranment fait corner la retornée,
Ne veult sa gent soit à folie alée.
Quant Charlemaines vit paiens desconfis,
Dieu en gracie, le roy de Paradis.
«Or tost» fait il, «mes grans cors soit bondis,
Car ne vueil pas l’enchaus soit parfurnis,
Raisons vaut miex c’outrages, ce m’est vis.»
Ainsi su fait com je ci vous devis;
Arrier repaire l’ensaigne saint Denis.
Mais ains que Charles ait ses gens recueillis,
Y ot tant mors de Turs et d’Arrabis
Et de Coumains, de Persans, de Lutis,
C’on peüst estre dou veoir esbahis.
Entour Charlon est chascuns revertis,
Les mors cerchièrent par chans et par larris,
Et les navrés ont à cheval remis.
Chascuns i laisse les siens moult à envis,
Car au besoing voit on qui est amis.
Ez vous François poignant tous aatis:
De Sustre vienent sor les chevaus de pris,
En trois batailles; bien su chascuns garnis.
N’i a celui ne soit grains et maris,
Car bien cuidoient Charles fust malbaillis
Et tout li autre detrenchié et ocis,
Pour les nouveles k’ot conté Aloris.
Truevent les mors, ça .vi., ça .vij., ça .x.,
Maint hiaume brun, maint escu blanc et bis,
Maint trous de lance, mainte targe à vernis,
Maint bran d’acier qui estoit mal brunis,
Car de sanc ert chascuns tains et noircis.
Dist l’uns à l’autre: «Ci ot grant poigneïs.»
Quant Charlemaine a veüe sa gent
En .iij. batailles venir serréement,
Le duc Fagon choisit premierement,
Hoël de Nantes et Ernaut de Clarvent
Et Foucheré et maint autre ensement.
«Namles», dist Charles, «par le cors saint Clement,
Bien doit liez estre à cui tel gent apent.»
–«Sire», dist Namles, «je sai certainement
Que pour vous sont forment triste et dolent,
Maint en y a, ce sachiez vraiement,
Qui la moitié de tout son tenement
Vorroit avoir douné entierement,
S’eüst esté à ce charpentement.»
–«Certes», dist Charles, «je croi seürement
Qu’il est ainsi, et si n’est autrement;
De ce ne doivent pas avoir grief torment,
Car se Dieu plaist, le roy omnipotent,
Il porront estre en tel lieu courtement
Où il porront, se Jhesus le consent,
Bien recouvrer tout le delaiement
Qu’il ont eu à ce coumencement.»
Entour Charlon s’en vinrent erranment
Cil qui l’amoient de cuer très loiaument.
Quant sain le truevent, s’en gracient souvent
Dieu et sa mere et ses sains humblement.
Pou en i voient cui tout leur garnement
Ne soient frait, decoupé et sanglent.
Dist l’uns à l’autre: «Par le cors saint Vincent,
Bien pert qu’il ont eu fier chaplement.»
Charles leur conte d’Ogier, con faitement
Ont tout eü par lui recouvrement.
«Chevaliers est par itel couvenent
Que à moi a tout son racordement,
Il et ses peres et trestout lor parent;
Je cuit tant faire de son mesprendement
Que la chose iert faite hounorablement.»
Ceste nouvele de toutes pars s’estent,
Joie en demainent plus de .m. et .vij. cent,
Le roy Charlon en prisent durement.
O lui repairent ensamble liement,
Jusques à Sustre ne font arrestement.
A Sustre furent no François retourné,
Souvent ont Dieu gracié et loé
De ce qu’il orent en tel maniere erré.
D’Ogier ont moult par toute l’ost parlé,
Coumunaument dient par verité
Tout cil qui orent à la bataille esté,
Que se ne fust sa force et sa bonté,
Et sa vigours et sa grant seürté,
Mauvaisement leur fust cel jour alé.
Li bons dux Namles l’ot mené à son tré,
Conjoy l’ot de cuer plain d’amisté,
Car assez l’ot baisié et acolé
Ains que de riens l’eüst on desarmé.
N’est pas merveille se il l’ot en chierté,
Selonc ce k’ot cele jornée ouvré.
Charles n’ot pas Alori oublié,
Car moult avoit le cuer sor lui iré.
Tout erranment a li rois coumandé
Que on le pende, plus ne soit agardé.
Ogiers le sot, forment l’en a pesé;
A Namlon vint, dit li a et conté,
Pryé li a doucement et rouvé
Qu’à Charlon face par quoi il ait pité,
K’Alori ait de la mort respité.
«Certes», dist Namles, «la vostre volenté
En sera faite et vous en sai bon gré;
A mon povoir li sera destorné
C’on ne li face ne honte ne griété.»
Ogiers l’entent, moult l’en a mercié.
De là partirent, quant furent arréé;
Au tré Charlon vinrent, là l’ont trouvé.
A merveille orent le Danois regardé
Tout cil de cui il furent rencontré.
Pour la raison que m’oez deviser
Vint li dux Namles au roi Charlon parler,
Son neveu fist encoste lui aler.
Quant en son tré les vit Charles entrer,
Contre aus se lieve, n’ot cure d’arrester.
Vers Ogier vint, ce ne volt oublier,
Tantost l’ala baisier et acoler.
«Sire», dist Namles, «un don vous vient rouver
Ogiers, mes niés, que ci veez ester,
C’est que vueilliez son mesfait pardouner
A Alori que voulez encroer.
S’il a fait chose dont le doiez blasmer,
Cuers li failli, ne le pot amender,
On ne puet mie autrui cuer enprunter.»
Charles s’en rist, lors prist à regarder
Ogier et dist qu’il ne doit refuser
Chose que il li vueille demander,
Car bien a fait par quoi le doit amer.
Pour soie amour le laira ore ester,
Mais d’une chose se puet il bien vanter
Que s’il ne fust, «par le cors saint Omer,
Je le feïsse dou cors deshounorer.»
Ogiers en prist le roi à encliner
Et moult l’en vot très à point mercier.
D’estre destruis fist Alori quiter
Ogiers, ainsi que vous m’oez conter.
On corna l’aigue, si alèrent laver.
Delez le roi sist Ogiers au souper,
Car moult se paine de lui bien hounorer.–
Ez vous Charlot, le fill Charlon le ber,
Qui devers Ais vient, kanqu’il puet errer,
Après son pere, pour houneur conquester,
En sa compaigne maint joene bacheler
Qu’avœques lui avoit fait adouber.
Au duc Tierri s’ot fait armes douner,
Celui d’Ardane qui moult fist à loer.
Cil ert ses maistres, car pour lui doctriner
Ne couvenist nul meillor aviser,
Car tés estoit, ç’ai oy recorder,
Que preudons doit estre au droit deviser;
Cil qui se font de tel gent gouverner,
En doivent bien par raison amender.
Le roy alèrent sagement saluer;
Charles le voit, moult li pot agréer.
D’aus vous lairai ici endroit ester,
Dou roy Corsuble vous revorrai parler.
A Roume furent Sarrazin revenu,
Grain et dolant et de cuer irascu,
Car de leur gent ont merveille perdu.
Li rois Corsubles en a nouvele eü
Que sa gent sont à Charlon combatu.
Et s’ont paien mort et pris et vaincu.
Danemon mande de cuer d’ire esmeü,
Et cil i vient, qu’il n’a arresteü.
«Fiex», dist li peres, «com tu m’as deceü
Que sans moi as Charlon seure coru!»
Rois Danemons li a tout conneü
De la bataille ainsi com ele fu,
Com Charles su à pié el pré herbu
Et que Franc erent presque tout recreü,
Quant une flote de leur gent raparu,
Où il avoit gent de trop grant vertu.
«Par ceaus avons esté si court tenu
Que lor gent furent par aus tout secoru.
Maint en y ot de prouece esleü;
Entre les autres en avons .i. veü,
Ogiers a non, ainsi l’ai entendu;
Cis nous a hui maint houme à mort feru
Et maint navré et à terre abatu,
Maint hiaume frait et maint haubert rompu
Et mainte targe percie et maint escu.
Se cil n’i fussent à ce point embatu,
François l’eüssent si paié lor treü
Que tout i fussent ou mort ou retenu;
Le roy Charlon vous eüsson rendu.
Ainsi vous est par Ogier mescheü.»
Corsuble l’ot, le cuer ot esperdu,
Ses diex maudist, Mahoumet et Cahu,
Il ne les prise la monte d’un festu.
Li rois Corsubles a la nouvele oye
Coument sa gent est morte et malbaillie;
De maltalent la face li rougie,
Mais n’en pot el avoir à cele fie.
Ez vous .i. mès en la sale voutie,
Devant Corsuble s’en vient teste drecie.
Il le salue de la loy paiennie;
«Sire», dist il, «ne vous esmaiez mie,
Karahues vient, fiex le roy d’Orcanie,
O lui amaine noble chevalerie,
.xx. .m. paiens a en sa compaignie;
Avoir vorra Gloriande s’amie,
Vo bele fille, la gente, l’eschevie.
O vous ira en France la garnie,
N’en tornera s’iert la terre saisie.
Ci sui venus, ne sai que plus vous die.
Pour prendre terre pour sa gente maisnie,
Car ne veut faire vers nului vilounie;
Coumandez tost qu’ele me soit baillie,
Car no gent sont près à liue et demie.»
Corsubles l’ot, Mahoumet en gracie,
Car moult l’en su s’ire rassouagie.
Le mès baillièrent terre à sa coumandie,
Où leur gent pot bien estre herbergie.
Li rois apele toute sa barounie,
De Karahuel hounorer moult lor prie,
Car rois estoit de moult grant seignorie,
Dou grant lignage dou regné de Persie;
De mainte guerre a bien fait sa partie.
«Or pueent bien Franc aler à folie,
Car n’a plus preu dusk’au mont d’Aumarie;
De lui sera ma fille noçoye,
C’est Gloriande, je li ai octroyé;
.i. an avant que ceste ost su banie,
L’avoit il jà jurée et fiancie,
Mais trop ert jœne, pour ce l’ai detriie.
Orli dourrai, car je l’ai tant nourie
Que bien est poins que ele se marie,
Mais ains serai, je et ma barounie,
Entrez en France, k’ai lonc tans couvoitie.»
Brunamons l’ot, moult en ot grant envie,
Car la pucele avoit si enchierie
Pour la biauté dont ele ert raemplie,
Qu’il l’amoit si d’amour très enragie
Que c’est merveille qu’il demoroit en vie,
Car tant ert bele, de biauté adrecie,
Que dou veoir estoit grant melodie.
Com flours de lis estoit blanche et polie
Et plus vermeille que n’est rose espanie,
Si mist au faire Nature sa maistrie
Que plus ne su plus bele riens choisie;
Sage et courtoise su et bien ensaignie,
Selon sa loi estoit bien entechie.
A li en fu la parole noncie
Que Karahues vient devers Barbarie,
Près ert de Roume, la fort cité antie;
Forment en loe les diex en cui se fie.
Quant Karahues dut à Roume venir,
Grant joie en maine, ne vous en quier mentir,
Uns Sarrazins qui moult fist à cremir,
Non ot Sadoines, fiez le roy de Moumir;
Leurs terres doivent près ensamble marchir.
Contre lui va, ne s’en pot astenir,
Forment se prirent l’uns l’autre à conjoïr.
D’Ogier li conte mot à mot par loisir,
Coument se sot en estour maintenir:
«A paines puet nus hom ses coups soufrir
Puis k’à plain coup puet à lui avenir;
N’est armeüre qui le puist garandir
Ne le couviengne de male mort morir;
Jà nous a fait sa prouece fouir
Et mains des nos l’ame dou cors partir.»
Karahues l’ot, moult en ot grant aïr,
Par maltalent coumença à rougir.
Mahoumet jure que il a grant desir
K’en la bataille puist Ogier consivir,
Et bien se prent de ce à aatir
Que la nuit toute ne vorra pas dormir,
K’ains l’endemain que jour doie esclairir,
Vorra François à leur très envaïr.
Et dist Sadoines: «Je m’i vueil assentir;
Par Mahoumet cui je doi obéïr,
El premier front me porrez vous choisir,
Se ne me faut Baiars de Montespir.»
Quant Karahues su à Roume venus,
Dou roi Corsuble su moult biau receüs,
Et de sa fille cui devoit estre drus,
Car moult ert biaus et gens et parcreüs,
Courtois et sages et de bonnes vertus,
Selonc sa loy dont il estoit tenus;
De pluseurs su moult amez et créus.
A Gloriande fist Carahues salus:
«Bele», fait il, «pour vous fui esmeüs,
Car la riens estes el mont que j’aime plus;
D’aler en France sui moult bien pourveüs
Où il a gens de prouece esleüs,
Mais n’i iert nus d’armes si bien vestus,
Ne n’auront glaives ne dars si esmolus,
Que à no loi ne soit chascuns rendus;
Mains en sera escorchiez ou pendus,
Se il ne croient Mahoumet et Cahus.
Or ne soit mie Corsubles irascus
Ne pour François durement esperdus;
Par toute France iert ains boutez li fus,
S’en sera ains mains bons haubers rompus
Et mains chastiaus versez et abatus,
Que de s’emprise ne viengnent au desus.
Pour vostre amour iert moustrez mes escus
A ceaus de France, nel me desfendroit nus,
Ains que li jours soit demain aparus.»
De Gloriande su à droit respondus.
Rois Carahues est liement veüs,
Car sage estoit par nature et par us;
Pour Karahuel furent maint paien lié,
De sa venue ont Mahon gracié.
Quant assez ot et parlé et raisnié
A Gloriande au gent cors afaitié,
Courtoisement a pris à li congié.
Il et Sadoines n’i sont plus detryé,
A leur osteus sont andoi repairié.
Quant reposé furent et aaisié,
Lors se sont bien armé et haubregié.
Un poi ainçois qu’il fust tout anuitié,
Issent de Roume très bien apareillié;
X. mile furent, n’en y ot .i. à pié.
Là veïssiez maint escu embracié
Et mainte targe dont li ais sont cuirié;
D’aus furent moult crestien manecié.
Tant ont ensamble erré et chevauchié
K’à .ij. lievetes sont de Sustre aprochié.
Lez .i. boschet se sont moult bien rengié,
Mahoumet prient, à cui sont otryé,
K’ains qu’il retornent, se soient essaié
A nostre gent, car moult l’ont couvoitié;
Mais ains qu’il voient le jour bien esclairié,
Les aront il de plus près aproismié.
Cele nuit a Charlos eschargaitié,
En sa compaigne maint chevalier proisié.
Icele nuit Charlos eschargaita,
Le duc Thierri d’Ardane o soi mena,
Li dux Fagons aussi avoec ala
Et tant des autres que .x. mile en y a.
Dedenz son cuer moult forment se blasma
K’encore n’a veü ceaus de delà;
Talent li prent que Roume aprochera.
Le duc Tierri d’une part apela,
Dist li vers Roume aler li couvenra
Si coiement que l’ost ne le sara;
Jà pour nului, ce dist, ne le laira;
Se paiens trueve, à aus se combatra.
Vousist ou non, maugré lui l’otria
Li dux Tierris, nepourquant li moustra
Assez de poins que granment mesfera
Et il et cil qui ce li loera.
Au duc Fagon Charlos tant en pria
Qu’il li otrie et avoec lui ira,
Car en son cuer de ce bien s’avisa
K’encore n’a eü à ceaus delà
Riens nule à faire, nient plus que Charlos a:
Ce su la chose pour quoi plus le loa.
Li dux Fagons bien sa gent ordena,
Bien et à droit l’eschargaite laissa,
Dist leur coument chascuns se maintenra;
A .ii. mile homes se partirent de là.
Diex les conduise, qui tout le mont forma,
K’ains qu’il reviengnent maint en i avera
Qui de l’emprise moult se repentira.
Uns Sarrazins qui les chemins cercha,
Oy la noise, i. petit s’arresta;
Tant su illuec que il bien escouta
No gent venir; lors plus ne demora,
Plus tost qu’il pot arrier s’en retorna.
A Karahuel vint, moult tost le nonça,
A tous les autres dou dire se hasta.
«Seignor», dist il à aus, «or i parra
Coument chascuns en l’estour le fera,
Vez ci François, vous les averez jà;
Je les laissai sor cel tertre deçà.»
Sarrazin l’oent, chascuns s’apareilla,
Et Karahues son escu embraça,
L’anste paumoie dont li fers moult trencha,
Le gonfanon erranment desploia.
Il et Sadoines, chascuns moult goulousa
Que, se il puet, premiers assamblera,
Car hardemens leur cuers le coumanda
Et seürtez au faire s’otria.
Un petitet ains qu’il fust ajourné,
Luisoit la lune et getoit grant clarté,
Si faisoit bel, ce sachiez par verté,
K’en l’air n’a voit nesun point d’oscurté.
François chevauchent et rengié et serré,
Un petitet se furent arresté,
Chevaux escoutent henir à grant plenté.
Dient François: «Bien nous est encontré,
Ce k’aliens querre, ce croi avons trouvé.»
Li auquant ont lor chevaus recenglé.
Maint chevalier veïssiez apresté
De la bataille et moult entalenté.
Li dux Tierris a Charlot apelé;
«Sire», fait il, «j’ai fait vo volenté,
Or faites tant k’en bien en soit parlé,
Que de Charlon ne nous soit reprouvé
Qu’il ait en nous nul point de lascheté.»
Et dist Charles: «De ce ne soit douté;
Miex ameroie avoir le chief coupé
K’en moi fust jà trouvéé mauvaisté.»
Ains qu’il eüssent lor conroi ordené
Ne lor afaire se pou non devisé,
Vinrent paien poingnant parmi le pré.
Devant les autres, .i. arpent mesuré,
Vint Karahues le frain abandonné,
Lez lui Sadoine au senestre costé.
Le premier coup a chascuns goulousé,
L’uns le desire à l’autre avoir emblé.
François les voient, l’uns l’autre l’a moustré,
D’ambes .ii. pars poingnent desconréé.
Li fiex Charlon n’i a pas arresté,
Devant sa route a premiers assamblé.
Il et Sadoines se sont si encontré
Que li cheval en sont vuit demoré.
Karahues a au duc Fagon jousté,
Lor lances brisent, outre s’en sont passé.
Li dux Tierris, de son espiel plané,
A .i. paien telement assené
Que l’armeüre ne li valut .i. dé;
Parmi le cors li mist l’espiel quarré,
Mort le trébuché lés l’ariere d’un blé.
Dou tronçon a .i. autre rencontré
Si dur que il l’a à terre porté.
Là ot maint Franc et maint paien versé
Et maint espiel desor escu froé.
Après les lances ont as brans recouvré;
A la rescousse dou fill le roi sené
Et de Sadoine ot maint grant coup douné;
A moult grant paine ont chascuns remonté,
Estour i ot de moult très grant fierté.
Mais tant par sont li paien desfaé
Que François sont tout d’aus avirouné.
Là veïssiez maint haubert depané
Et mainte targe et maint escu troé
Et maint fort hiaume frait et escartelé,
Qui par espaules gisent tout descerclé,
Maint bran d’acier taint et ensanglenté;
Moult le font bien li nouvel adoubé.
Charlos li enfes, el poing le bran letré,
Maint Sarrazin en a si assené
Que moult l’en ont et cremi et loé.
Il et li sien se sont moult bien prouvé,
Mais, se n’en pense li rois de majesté,
A tart seront arriere retorné,
Car de paiens y a moult aüné.
Grans su l’estours, moult fist à ressoignier,
Bien se desfendent no baron chevalier,
Li dux Tierris et Charlos au vis fier
Et maint des autres, car bien en ont mestier.
Fagons regarde, si choisi Desyer,
Un vassal preu, nés su de Mondidier,
Parmi le cors su ferus d’un espier
Si k’à l’arçon l’en couvint apoier;
Li dux Fagons l’en prent à araisnier:
«Amis», fait il, «pour Dieu vous vueil pryer
K’à ce besoing nous vousissiez aidier,
Que vousissiez vostre cheval coursier
Un petitet des esperons brochier,
Dusques au gait la nouvele noncier
Que tost nous viengnent sans point de delaier;
De ce à faire feriés moult à prisier.»
— «Sire», fait il, «refuser ne vous quier,
Mais, par celui qui tout a à jugier,
Se plus peüsse Sarrazins damagier,
N’en partesisse pour la teste à trenchier,
D’autrui de moi feïssiez messagier;
Mais navrez sui, dont me doit anuier.»
Et dist Fagons: «Par le cors saint Richier,
N’en alez mie à guise de lanier.»
Lors broche cil le bon corant destrier,
Moult tost s’en va par delez .i. rochier,
Droit vers le gait se prent à adrecier;
Si haut qu’il pot leur coumence à huchier
Que il sekeurent Charlot, se point l’ont chier;
La droite voie leur prent à ensaignier;
Lors veïssiez ceaus dou gait desrengier.
Cil s’en passe outre, ne se volt delaier,
Dusk’au tref Charle ne fina de coitier;
Moult tost li conte le mortel destorbier.
Charles l’entent, le sens cuida changier;
Mander le fait et Namlon et Ogier.
As armes keurent Alemant et Baivier,
Et Brabençon, Flamenc et Hainuier,
Et plusor autre vassal preu et guerrier;
Forment se hastent d’aus tost apareillier.
Quant monté furent, n’ont cure de targier,
Dusk’à l’estour ne vorent detryer.
Là veïssiez mainte lance enpoignier
Et maint escu fierement embracier.
Mais Sarrazin erent jà mis arrier,
Car cil dou gait erent venu premier,
Qui moult avoient fait leur cris abaissier,
Car moult en orent mors getez sor l’erbier;
Là les prenoient forment à enchaucier.
Grans su l’enchaus et fier sont li estour,
Et dist Sadoines à la gent paiennour:
«François nous vienent et devant et entour,
Alons nous ent, je n’i voi autre tour,
K’au demorer ariens nous le poiour,
Mains .iiij. tans avons gent que li lour,
Ne poons riens gaaignier ou demour.»
Lors s’en tornèrent par un val tenebrour,
En desfendant sans trop grant esfreour;
De près les sivent la nostre gent Francour.
Karahues fust hom de très grant valour,
Se il creïst en Dieu le creatour;
En son poing tint le bon brant de coulour,
Courte avoit non, plus trenche d’un rasour.
Il et Sadoines, li sires de Valflour,
D’aus bien desfendre ne quierent nul séjour,
Ains se maintienent com gent de grant vigour.
Ez vous Ogier, le noble poigneour,
Très bien armé el destrier coureour,
Lance ot de fresne et targe painte à flour-
Et dist Sadoines: «Par les diex cui j’aour,
Vez ci Ogier qui nous fist l’autre jour
Maint Sarrazin morir à grant dolour;
Bien reconnois ce destrier milsoudour.»
Dist Karahues: «Jà n’aie je hounour
Et me retoille Gloriande s’amour
Si que n’en aie mais ne bien ne douçour,
S’encontre Ogier maintenant ne retour.»
Sadoines l’ot, si ot moult grant paour
Que cele emprise ne tornast à folour.
Karahues torne la teste dou cheval,
Tout entour lui rendent sa gent estal;
Espiel li baille Marados de Broussal,
Uns Sarrazins estrais de Portingal,
Tint de Luserne la tour et le casal,
Puis fist Garin d’Auseüne maint mal.
Karahues prent le fort espiel poignal,
La targe embrace à pierres de cristal.
Ez vous Ogier tout le pendant d’un val,
Lance sor fautre à loi de bon vassal,
Jà ot tant fait entre la gent roial
Que tout le tienent à preu et à loial.
Karahues broche le pendant d’un costal
Seur un cheval meilleur de Bucifal,
Fors Broiefort ainc hon ne vit ital,
C’ert li chevaus Brunamon l’amiral,
Puis le conquist Ogiers en champ mortal,
Quant combatirent ensamble par ingal
Par dedenz Roume la cit impérial,
Dont Sarrazin firent maint duel coral.
Ogiers regarde parmi les prez flouris,
Voit Karahuel qui vient tous aatis,
La lance ou poing, au fer trenchant massis;
Vers lui adrece com chevaliers de pris;
S’il i eüssent tousjours mis leur avis,
S’est l’uns de l’autre noblement envaïs
Des fers, des lances, tout droit enmi les pis.
Des targes rompent ais et cuir et vernis,
Les coups detinrent li fort haubert treslis,
Lor .ij. espiez ont en maint tronçon mis.
Chascuns passe outre, com d’armes bien apris.
Au retour traient les brans d’acier fourbis,
L’uns vient vers l’autre fiers et volenteïs.
Ogiers le fiert el hiaume k’ert brunis,
Tel coup li doune devant enmi le vis
Que Karahues en su tous estourdis;
Ne fust li cercles qui el hiaume ert assis,
Mien escient, Karahues fust ocis.
Vers Ogier torne, ne su pas esbahis,
Entre aus deus fust jà moult grans li estris,
Mais Karahues doute à estre souzpris,
Car François vienent par plains et par larris.
Ez vous Sadoine, qui par le frain l’a pris,
K’entour lui voit trop de ses anemis;
Puis li a dit: «Ne soiez alentis,
Mais alons ent, ou nous feroumes pis,
Car de François voi mons et vaus pourpris,
Et vous avez des coups Ogier sentis.»
Dist Karahues: «Chevaliers est faitis,
Preus et vassaus, fiers et amanevis;
Pleüst Mahom, à cui je sui sougis,
Qu’il se fust ore à no loi convertis,
Et de ma terre fust à moitié partis.»
Et dist Sadoines: «Laissiez ester ces dis,
K’en ce ne gist ore pas nos pourfis,
A autre chose couvient estre ententis;
De toutes pars voi nos gens desconfis.»
Lors se rafichent. sur les destriers de pris,
De hardement et de fierté espris.
A aus rassamblent et Persant et Lutis
Et li Coumain et li Amoravis;
Derrier se tienent, de ce soiez tous fis,
Des premerains fussent moult à envis,
Car chascuns ert vassaus, preus et eslis.
Moult sagement ont leur gens recueillis,
Et en leur garde les ont si acueillis
Com font pastour pour les leus lor brebis.
Ainsi s’en vont com je ci vous devis.
On avoit jà les cors Charlon bondis
Pour remanoir faire l’enchauceïs.
Grans su la noise, li cris et la huée;
Paien s’en vont parmi une valée,
Desconfi furent à cele matinée,
Franc les enchaucent de moult grant raudounée.
Ez vous Charlon poignant parmi la prée,
Qui moult desire sa gent ait rassamblée,
K’enchauçant gent s’est errant oubliée,
Par quoi tost puet estre à folie alée,
Et il avoit souvent tel chose usée.
Ogier saisi par la targe dorée;
«Ogier», fait il, «vo resne soit tirée,
Car j’ai jà fait corner la retornée,
Ne l’avez pas, ce m’est vis, escoutée,
K’à l’enchaucier aviez plus vo pensée.»
Dist Ogiers: «Sire, si soit com vous agrée.»
Entour Charlon est sa gent arrestée,
De toutes pars venue et aünée,
Arrier retornent, plus n’i font demorée,
Moult en reportent de gent morte et navrée.
A Sustre vienent, l’oriflambe levée;
En leur ost rentrent, fait ont bonne jornée,
Dieu en gracient et sa mere hounorée.
Quant Charles su arriere repairiés,
De ce fu moult li rois joians et liés
Que ses barons ot de perill sachiés.
Se li secours dou gait fust trop targiés,
Estre en peüst avenu tés meschiés
De quoi ce fust damages et pitiés.
A duc Fagon fu Charles corrouciés;
Tantost le mande qu’il fu deshaubregiés;
Charlos refu tost pouroec envoiés
Et il i vienent, n’en est uns detryés;
En lor compaigne vient mains joenes et viés
A nés coupés, à visages froissiés.
Chascuns i vint, qui en fu aaisiés,
De ceaus par qui fu l’estours coumenciés;
Maint en i ot qui n’i portent les piés,
Car navré furent de lances et d’espiés.
Li dux Fagons fu premiers araisniés.
«Dux», dist li rois, «li gais vous fucharchiés,
Trestoute l’ost en vostre garde aviés,
Le gait laissastes, dont forment sui iriés;
Nel faites mais, car mains en vaurryés;
Chascuns doit estre de ce bien conseilliés
Que de son gait ne soit point esloigniés
De ci à tant que jours soit esclairiés.»
–«Sire, c’est voirs», dist Fagons li proisiés,
Li dux Tierris, vraiement le sachiés,
Nous dist tout ce que vous nous retraiés,
Mais de vo fill en fui si fort pryés
Que n’en poi estre nulement relaissiés.»
–«Par si», dist Charles, «le pardon en aiés,
Que autre foiz avisé en soiés.»
De tous en su Charles moult mercyés,
A son ostel est chascuns radreciés.
A Sustre su Charles et ses barnés;
A Fagon su tous li mesfais quités,
Et à Charlot, de ce dont vous avés
Oy de quoi li rois su tormentés.
Droit après ce que Charles fu sevrés
De la bataille et arrier retornés,
Fu Karahues dedens Roume rentrés,
Il et Sadoines ensamble lés à lés,
Et mains des autres, et bleciés et navrés.
A roi Corsuble s’en est uns mès alés,
Par cui li fu li afaires contés
Coument Charlos dut estre demorés:
«Se li secours ne se fust si hastés,
Renduz vous fust et .m. autres delés;
Pour voir vous di, pas ne m’en mescreé,
Que Karahues est vassaus esprouvés,
Fiers et hardis et fors et adurés;
Il et Sadoines, chascuns s’est si prouvés
Que li mains preus en doit estre hounorés,
Car s’il ne fussent, c’est fine vérités,
De tous les autres n’en fust uns eschapés;
La grant prouece d’aus .ij. nous a sauvés. »
Quant Gloriande a ces moz escoutés,
De fine joie li ert li cuers levés;
Li mes en su de ses bras acolés,
Karahuel aime plus que devant assés.
Et dist Corsubles: «Ce fu grans foletés,
Quant sans moi sont à François assamblés. »
Dist Gloriande: «Sire, mal en parlés,
Joene gent sont, vraiement le savés;
C’est à grant tort se vous les en blasmés,
K’ounour doit querre li nouviaus adoubés,
Si que feïstes, sire, quant fustes tés:
Vous conquesistes hounor, pour ce l’avés.
Que n’eüssiez pas, se fussiez remés;
Se en tans n’est nons d’ounour conquestés,
A paines mais puet estre recouvrés.
Pour ce vous pri, sire, se tant m’amés,
S’il ont mesfait, que vous leur pardounés
Et quant il vienent, bon samblant lor moustrés,
Ne ne soiés pas envers aus irés.»
–«Voir», dist Corsubles, «vous le me requerés
Com cele où maint courtoisie et bontés
Et gentillece et debounairetés;
Et jel ferai puisque vous le voulés. »
–«Sire», dist ele, «Mahons en soit loés,
Qui vous en sache .v. c. mercis et grés.»
Quant Gloriande, la pucele au cors gent,
Ot à son pere bien dit tout son talent,
Ne demora pas après ce granment
Que Karahues devant le tré descent,
Il et Sadoines et maint autre ensement;
Le roi Corsuble saluent erranment.
Ez Gloriande, qui par les mains les prent,
Entre aus .ij. s’est assise isnelement.
Dist Gloriande: «Moult ressemblés bien gent
Qui d’estour viengnent auques nouvelement,
Car vo viaire samblent taint d’atrement;
Bien doit pucele veoir très liement
Gent qui repairent ainsi de chaplement.»
Li rois Corsubles parla courtoisement:
«Seignor», fait il, «ne vous chaut de noient,
On m’a bien dit trestout vostre errement:
Perdu avés à ce coumencement.
Si va de guerre, ce sachiez vraiement,
L’une fois lié et à l’autre dolent,
Et si pert on et gaaigne on souvent.
Or n’en soiez pas en trop grant torment,
Car, par Mahom à cui mes cuers s’atent,
Ainçois .viij. jours ou plus prochainement,
En cuit je prendre si cruel vengement
Qu’il en morront maint millier et maint cent.»
Karahues fu liez quant le roi entent,
Car son corroux ressoignoit durement.
Quant Carahues a Corsuble entendu,
De joie en ot le cuer tout esmeü.
Ez Danemon et Brunamon venu,
Devant la tente le roi sont descendu;
Dedenz entrèrent li joene et li chenu,
De leur damage erent moult irascu.
De Mahoumet firent le roi salu;
«Sire», font il, «moult nous est mescheü,
Que jà nous ont François .ij. fois vaincu
Et dedenz Roume à force rembatu;
Vous i avés maint Sarrazin perdu.
Alons à aus, trop avons atendu,
Hastéement soient seure coru.
Se ces premiers avions recreü
Et eüssiens Charlon le chief tolu,
En France iriens, qui nostre ancestre fu;
N’i a pas gent par cui soit desfendu
Que ne metons toute la terre en fu,
Se ne vous rendent à vo vouloir treü.»
Et dist Corsubles: «Tost seront confondu,
Les viles arses, li chastel abatu;
Ainc cil de France ne virent tant escu,
Ne tante targe, ne tant brant esmolu,
Ne tant espiel, ne tant fort hiaume agu,
Que g’i menrai, ne tant destrier crenu,
Car de ce faire soumes bien pourveü,
Mais encore ierent de nous ci atendu,
Tant que de Sustre se soient esmeü.»
A ce conseill se sont dou tout tenu.
Li rois Corsubles fist forment à douter,
Car tant a gent c’on nes porroit esmer.
Rois Brunamons li a pris à moustrer;
«Sire», fait il, «je nel vous quier celer,
Il seroit bon c’on feïst arréer
Un de vos princes qui bien seüst parler,
Et de par vous à Charlon demander
S’il se vorroit à no loi atorner,
Par quoi sa gent ne laissast pas tuer,
Ne son roiaume essillier ne gaster.
Se il vous vuet venir merci crier,
Vous l’en lairés sain et sauf retorner,
Mais qu’il vous vueille si grant treü douner
Que en sa terre le vorrez coumander.
S’il est qui bien le sache recorder,
On ne porroit leur gent plus esfraer.»
Et dist Corsubles: «Bien le vueil creanter.
Mais je ne sai qui i porra aler;
A ce couvient mon conseil aviser. »
En piez se prist Karahues à lever,
Devant Corsuble s’est alez présenter,
Que le matin, quant devra ajorner,
Ira Charlon ce message porter.
Et dist Corsubles: «Vassal, moult estes ber;
Par tel couvent m’i vorrai acorder
K’au roi Charlon ne sarez deviser
Riens que ne vueille otroier et graer.»
Dist Karahues: «Bien me doit agréer
Cis dons, k’à paines l’osasse demander.»
Li rois en prist à son dent à hurter
Son doi, pour miex celui don confermer,
Et Karahues l’en prist à encliner.
Dient Persant, Sarrazin et Escler:
Trestout li mondes doit Karahues amer.
En Brunamon n’en ot que aïrer,
Car ce message dont ci m’oez conter
Amast moult miex, pour son pris alever,
Que nul avoir c’on li seüst douner,
Mais ce ert chose qu’il ne puet recouvrer.
Karahues ot de Corsuble l’otroi
Qu’il s’en ira droit à Charlon le roi.
Moult en souspire Gloriande en recoi,
Pour Karahuel ot le cuer en effroi,
Car loiaument l’amoit selonc sa foi.
Sadoines prist Karahuel par le doi,
A Gloriande prennent congié andoi.
Dist Gloriande: «Karahues, je vous proi
Que vous gardez de parler à desroi,
Je le vous lo par la foi que vous doi,
Car François sont gent de moult grant bufoi. »
Dist Karahues: «Bele, regardez moi,
Li cuers dou ventre me rit quant je vous voi.
Vous le me dites pour bien, ainsi le croi;
Pour vostre amour parleroi par conroi,
Je vous coumant as diex de nostre loi.»
Au partir pleure Gloriande .i. très poi;
Tant qu’ele pot, li fist des iex convoi.
Karahues prend Danemon delés soi,
A son ostel s’en sont alé tout troi.
Pulsuz fraqment bitdi.