Kitabı oxu: «L'âme du cheval»

Şrift:

Adolphe Guénon

L'âme du cheval

Étude de psychologie comparée


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066325381

Table des matières

AVANT-PROPOS

INTRODUCTION

LIVRE I

CHAPITRE I.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

LIVRE II

CHAPITRE I er .

SECTION I.

SECTION II.

CHAPITRE II.

SECTION I.

SECTION II.

SECTION III.

SECTION IV.

SECTION V.

CHAPITRE III.

SECTION I.

SECTION II.

SECTION III.

SECTION IV.

SECTION V.

SECTION VI.

SECTION VII.

SECTION VIII.

SECTION VIIII

LIVRE III

CHAPITRE I er .

SECTION I.

SECTION II.

SECTION III.

SECTION IV.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

SECTION I.

SECTION II.

SECTION III.

SECTION IV.

SECTION V.

SECTION VI.

CONCLUSIONS..

TABLE DES ILLUSTRATIONS

PLANCHES HORS TEXTE.


AVANT-PROPOS

Table des matières

Cet ouvrage est écrit pour les hommes de cheval et pour tous les penseurs qui s’intéressent aux faits et gestes du Roi des Solipèdes.

Quant à ceux qui, se servant de ce noble animal comme d’une machine, ne se donnent pas la fatigue de réfléchir, je les préviens qu’ils peuvent fermer mon livre: il est incompréhensible pour eux.

La seule étude du même genre digne de captiver leur esprit reste encore à faire; elle pourrait s’intituler: Psychologie d’un automobile.

L’automobile, en effet, voudrait devenir le roi du jour.

Rien ne peut arrêter l’audace des novateurs. On en trouve déjà sonnant à pleins poumons l’hallali du cheval. N’a-t-on pas récemment — que deviens-tu, ô esthétique! — inventé l’hippo moteur?

Quelle belle chose que le progrès!!!

Aussi, par ces temps de machinisme à outrance, nombre de personnes considèrent-elles le cheval comme un simple «moteur à avoine». Bien mieux encore: sous le fallacieux prétexte que, parfois chemin faisant,

«Aux petits des oiseaux il donne la pâture»,

certains automobilistes ne désignent le noble animal que sous l’appellation gratuitement blessante de «moteur à.....», — ma plume se cabre devant la crudité du mot.

MOTEUR A AVOINE.

Cliché du Sport universel illustré.


Rivalisé, par Fred Archer.

PRIX EXTRAORDINAIRE DE LA 1re CLASSE,

CONCOURS HIPPIQUE DE PARIS 1901,

A M. DE S.....

Ils oublient, les ingrats,

«Que sa bonté s’étend sur notre agriculture.»

«VOITURES DU DIABLE.»

Ces railleurs seraient-ils des êtres éthérés? Leurs gracieux «teufs-teufs» distilleraient-ils de l’essence de roses?.....

Dessin de H. Doldier.


Sans nul doute, ces spirituels chauffeurs se servent du cheval et l’aiment à la façon d’un automobile. Ignoreraient-ils donc l’opinion du brave animal sur leur machine? Il la définit ainsi dans son secret langage: «Voiture puante, laide à faire peur et poussée par le diable en personne.»

Voilà comment le fier bucéphale se dédommage des plaisanteries qui, d’ailleurs, ne lui viennent pas jusqu’à la couronne.

Voyez dans les allées du Bois galoper nos brillants sportsmen!! Admirez les luxueux équipages qui volent vers Auteuil ou Longchamps! Suivez sur un hippodrome la course d’un grand prix! Ou bien encore, regardez sur le terrain de manœuvres un régiment de cavalerie à la charge! Quel être humain resterait insensible à ces spectacles?

Ne vous souvient-il pas des acclamations enthousiastes de la foule, saluant au passage, dans une imposante revue, l’impétueux torrent de nombreux escadrons et le tonnerre roulant de nos chars à mitraille?....

Quant à vous, «teufs-teufs» parfumés, vous avez beau reluire, et, rapides comme l’éclair «apparaître en une disparition » ; on a beau vous fleurir!

Malgré les prestigieux effets de casquettes et de lunettes de vos conducteurs, vous ne donnez pas le frisson. Personne n’est empoigné..... On sent trop qu’il vous manque cette chose que ne saurait créer le génie des inventeurs: la vie, l’âme.

Roulez! chauffeurs suaves! Grisez-vous de poussière et d’espace! Avec votre mécanique vous ne connaitrez jamais les enivrements de la charge.

LES ENIVREMENTS DE LA CHARGE.

Dessin de H. Doldier.


Vous élevez l’automobilisme à la hauteur d’un sport; sport, je le veux bien, mais ce sport ne rappelle-t-il pas un peu trop celui de l’Orient-Express ou de la Malle des Indes?.... vitesse et confortable en moins.

Lorsque votre dada à roulettes reste en panne dans la campagne, — cela se voit, dit-on, — bienheureux n’êtes-vous pas de trouver pour vous remorquer à la ville l’humble cheval de labour, gagne-pain du paysan?

Dessin de H. Doldier


«ON A SOUVENT BESOIN D’UN moins vite QUE SOI.»

Alors lentement cheminant, vous pouvez méditer ces paroles du sage:

«On a souvent besoin d’un moins vite que soi.»

On reproche au cheval de faire trop de victimes. Saura-t-on jamais à combien de cavaliers il a sauvé la vie? Est-on sûr que les accidents soient toujours dus à l’impéritie de l’animal?...

Patience! Attendons quelques années.

Les «teufs-teufs» ont battu le cheval dans le record de la vitesse; ils le battront bientôt dans le record des accidents. En peut-il être autrement avec un cheval deux fois borgne et qui fait du 50 et même du 80 kilomètres à l’heure?

Dessin de H. Doldier.


SAURA-T-ON JAMAIS A COMBIEN DE CAVALIERS IL A SAUVÉ LA VIE?

On blâme l’animal pour son indocilité, espère-t-on mieux domestiquer l’aveugle matière?

Me permettrai-je encore une remarque? Tout le monde peut monter à «teuf-teuf» ; ils forment une élite ceux qui osent enfourcher un vrai cheval, un joli destrier plein de fougue et d’ardeur.

Quelle grâce fière chez l’orgueilleux animal! quelle démarche noble et quelle agilité !....

Quand ce coursier galope, il semble avoir des ailes......

Allons, Messieurs les Automobilistes, nos chevaux ont droit au respect, ne les injuriez pas; ou l’aventure de certain renard reviendrait à l’esprit:

«Ils sont trop verls.....»,

nous feriez-vous dire.

Avouez-le donc franchement! le noble coursier vous porte ombrage; vos pneus en crèvent de rage.....

Le cheval transfigure l’homme qui le monte, l’amazone gracieuse réalise la sylphide. Le reluisant «teuf-touf» a-t-il cette vertu magique?....

Dessin de H Doldier.


L’ÉQUITATION EST UN ART; L’AUTOMOBILISME N’EST QUE DU ROULAGE.

Examinez donc la situation froidement, sans parti pris, et ne comparez pas des choses qui ne sont pas comparables: l’Equitation est un art; l’Automobilisme n’est que du roulage. Pour jouer de l’orgue de barbarie, il suffit d’un manœuvre; le violon exige un artiste.

La traction mécanique soulagera le cheval dans son office, mais ne le remplacera jamais.

Est-il une fête automobile qui se puisse comparer à l’un de nos carrousels militaires? Verra-t-on longtemps tout ce que Paris compte d’illustre dans la politique, les arts, les lettres, etc., etc... parader aux Courses et au Bois en automobile?

Non certes! le Tout Paris qui brille ou veut briller, le Tout Paris qui cherche à plaire préférera encore à l’utile «teuf-teuf» le cheval superbe et divin, notre «plus noble conquête». Même dans notre pays sillonné de belles routes, on pourra restreindre les services du glorieux solipède: attelé ou monté, il restera l’aristocratique emblème de l’élégance. Entre les jambes de l’homme, le cheval sera partout et toujours un merveilleux instrument de guerre, la première arme du cavalier, la plus belle moitié de ce Centaure.

Humble destrier, généreux compagnon, toi aussi, tu contribueras puissamment à ramener la victoire sous les plis de nos étendards en deuil; la France te devra de nouveaux jours de gloire.

La fin du cheval ne viendra qu’avec la fin du Beau et le règne du Beau n’est pas près de finir

Cliché du Sport universel illustré.



CE QUE NE DÉTRÔNERONT PAS LES «AUTOS». — AU BOIS, LE TANDEM DU COMTE DE L.....

Cliché du Sport universel illustré.


INTRODUCTION

Table des matières

«Il y a des gens qui voudraient qu’un auteur

ne parlàt jamais des choses dont les autres

ont parlé ; autrement on les accuse de ne

rien dire de nouveau. Mais si les matières

qu’il traite ne sont pas nouvelles, la disposition en est nouvelle. Quand on joue à la

paume, c’est une même balle dont on joue

l’un et l’autre; mais l’un la place mieux.»

Pascal. (Pensées).

Un homme bien connu dans la science, Agassiz, écrit quelque part:

«Toute vérité scientifique, pour avoir dans le monde ses grandes lettres de naturalisation, passe par trois phases nécessaires et successives.

«1° Cela n’est pas vrai.

«2° Mais vous battez en brèche la religion.

«3° Il y a longtemps que tout le monde le savait.»

Je répondrai d’abord et en bloc aux deux premières objections.

On dit l’âme d’un canon, l’âme d’un violon, l’âme d’un fagot, pourquoi ne dirait-on pas l’âme du cheval? L’important est de bien s’entendre sur le sens du mot.

Par âme des animaux je veux exprimer, avec Milne Edwards, l’ensemble de leurs qualités intellectuelles et morales, mais non désigner le principe immatériel et immortel que presque tous les hommes croient instinctivement exister en eux.

«Jamais les Conciles ni les Pères de l’Église n’ont songé à discuter l’âme des bêtes, nous dit M. F. de Courmelles . L’existence de celle-ci était admise.»

Saint Thomas d’Aquin la reconnaît également, mais ne la croit pas immortelle de sa nature .

Quant à la troisième objection, je n’ai qu’un seul mot à dire: Oui! car Xénophon le savait déjà ; nais depuis Descartes on l’avait légèrement oublié.

La psychologie du cheval n’a jamais été faite . On ne m’accusera donc pas d’arriver trop tard; de porter l’eau à la rivière; mon étude aura, je l’espère, quelque mérite de nouveauté. Ou, pour parler comme Pascal, «si les matières que je traite ne sont pas nouvelles, la disposition en est nouvelle.»

En composant l’Ame du cheval, je n’ai point cherché — et pour cause — à faire un travail savant: puissè-je seulement avoir fait œuvre de bon sens, cavalièrement pensée, écrite à la française.

Je me suis efforcé d’éviter les nébulosités de la métaphysique et, dans mes incursions, j’ai toujours tâché de conserver mon guide préféré : la clarté.

Je n’ai pu exécuter qu’une ébauche, car, comme l’a dit un savant psychologue doublé d’un savant homme de cheval, M. G. Le Bon: «Il s’en faut de beaucoup que, dans l’état actuel de nos connaissances, il soit possible d’écrire un travail complet sur la psychologie du cheval ou d’un animal quelconque.»

«Le jour où cette tâche serait accomplie pour le plus modeste des animaux de la création, la psychologie de l’homme serait beaucoup plus avancée qu’elle ne l’est aujourd’hui.»

Qu’on n’aille pas croire que je vienne célébrer la haute intelligence du cheval, son vif amour, son dévouement pour l’homme. Non! Je m’efforcerai de n’être pas victime de mon imagination. Je dirai seulement: le cheval est intelligent; il l’est plus qu’on ne le croit ordinairement, et, dans nos relations quotidiennes avec lui, nous ne tenons pas assez compte de ses facultés intellectuelles; d’ailleurs elles manquent de pondération, ce qui est pour lui et pour nous la source de bien des maux.

En passant au prisme de la psychologie la constitution mentale du cheval, j’espère démontrer pourquoi cet animal, cependant intelligent, se conduit si bêtement; comment chez cet être nerveux, mais timide, l’impressionnabilité annihile souvent la bonne volonté et les qualités de l’esprit.

De prime abord il semble étrange qu’une pareille œuvre n’émane pas d’un écuyer; plusieurs s’y sont essayés, ainsi qu’on le verra dans la suite. Mais comme il ne s’agit pas ici d’équitation, on me permettra de faire remarquer que, pour traiter le sujet, personne n’est peut-être mieux qualifié qu’un vétérinaire militaire. N’a-t-il pas étudié la physiologie comparée, science indispensable pour interpréter les émotions des bêtes, c’est-à-dire leurs pensées? En soignant ses malades, ce médecin surprend bien des secrets. Vivant au milieu des chevaux et des cavaliers, ne partage-t-il pas avec eux les fatigues de la guerre, sinon la gloire des combats?

En garnison comme en manœuvres, chaque fois que le régiment marche en colonne, l’hippiatre, en docte compagnie, chevauche philosophiquement à l’arrière: poste de choix pour tout voir; l’esprit libre, ne soupçonnant même pas les soucis du commandement, ce cavalier amateur observe, enregistre, échange ses impressions. S’il possède des données de psychologie humaine, il peut se divertir en les adaptant au cheval.

Affectionnant le dressage, j’ai «ramené à la raison» bien des chevaux et des mulets difficiles ou méchants au ferrage. Force m’a donc été d’étudier la mentalité de mes élèves. Instinctivement curieux, mon premier soin est de chercher le pourquoi des résistances.

L’Ame du cheval fait suite à la psychologie du mulet ; elle en est le complément naturel.

Le présent ouvrage est le fruit de longues méditations et de patientes recherches, la résultante du choc de nombreuses idées: je l’ai discuté souvent avec des collègues, commenté maintes fois en détail avec les officiers de cavalerie, au milieu desquels j’ai eu le plaisir de passer dix-sept belles années de ma carrière, et avec plusieurs officiers d’artillerie de ma connaissance, esprits fins et froids raisonneurs.

Le fruit a donc mûri lentement au soleil de la critique.

LIVRE I

Table des matières

APERÇU HISTORIQUE SUR L’AME DU CHEVAL

APERÇU HISTORIQUE

SUR L’AME DU CHEVAL

CHAPITRE I.

Table des matières

Depuis l’antiquité jusqu’au XVe siècle inclus.

Toute erreur se fonde sur une vérité

dont un a abusé.

(Bossuet).

Pendant la longue préparation de cet ouvrage, j’aspirais ardemment à connaître les opinions émises dans la suite des siècles par les principaux auteurs qui se sont occupés des facultés mentales du cheval. Les années s’écoulaient et je ne trouvais rien: Tout vient à point à qui peut attendre.

Le hasard, providence des gens dans l’embarras, m’a servi à souhait.

Si dans cet Aperçu un peu long, mais qui m’a paru indispensable, je puis offrir au lecteur des documents aussi nombreux et d’une authenticité aussi indiscutable, je le dois surtout à la bienveillance de M. le général Mennessier de la Lance, alors commandant la 3e division de cavalerie , qui m’a autorisé à puiser sans réserve dans sa bibliothèque remarquable. Sa compétence et sa persévérance de bibliophile éclairé lui ont permis de rassembler les ouvrages les plus intéressants parus sur la matière équestre.

Je lui exprime ma très respectueuse reconnaissance.

La croyance à une âme chez nos «frères inférieurs» est à peu près aussi vieille que le monde; les sauvages et les peuples plus ou moins civilisés qui, de temps immémorial, ont fait de certains animaux leurs divinités, n’en donnent-ils pas la preuve? La métempsycose ne vient-elle pas la confirmer?

Je m’occuperai uniquement de l’Ame du Cheval; je ne reprendrai donc point à l’origine la question de l’Ame des Bêtes: que le lecteur me permette de le renvoyer aux nombreux volumes écrits sur ce sujet; s’il a des loisirs, il pourra les utiliser largement.

Je passerai sous silence ces chevaux célèbres dont l’antiquité nous vante les exploits, le fabuleux n’a rien à voir ici: mais je rappellerai que la Bible assimile souvent l’animal à l’homme . Jonas, prêchant à Ninive, imposa le jeûne aux hommes et aux animaux. Dans ses derniers temps la philosophie juive adopta la transmigration. Jéhovah était «le Seigneur des esprits de tout ce qui a un corps. » Il faut signaler aussi les hauts sentiments professés par quelques peuplades guerrières pour leurs destriers.

«Pour certains Indiens de l’Amérique du Nord , écrit M. Joly, l’Ame du Cheval est semblable à celle de l’homme; aussi les cavaliers discutent-ils avec leurs chevaux comme si ces derniers étaient des êtres raisonnables.

«Ils croient leur monture immortelle; on immole sur la tombe du guerrier pawnie son cheval favori pour qu’il puisse le retrouver dans l’autre monde.

«Chez les Commanches, on enterre avec le mort ses meilleurs chevaux, ainsi que ses armes et sa pipe, pour qu’il s’en serve dans les lointaines et heureuses terres de chasse (Schovlcrafte-Indian Tribes).

«A la mort d’un chef tartare son cheval préféré est conduit tout sellé sur sa tombe pour y être tué et enterré avec lui, afin qu’il aide le défunt à traverser les eaux profondes d’un fleuve qui se trouve sur la route de la terre des morts. (Georgi Reise im Russ.)»

Chez les Gaulois, où l’éducation du glorieux solipède était très en honneur, les chevaliers faisaient souvent sépulture commune avec leur monture.

Les Francs s’occupaient moins de leurs chevaux; néanmoins leurs poëtes chantent les coursiers aux crins mouvants.

Et maintenant consultons en détail les auteurs qui ont parlé spécialement du cheval.

Xénophon.

Xénophon a écrit le premier traité sur l’équitation. Il nous dit bien (chap. 1) qu’avant lui Simon a traité la même question; mais les écrits de ce dernier ne sont guère connus. Ce Simon, paraît-il, était fort ignorant et s’exprimait assez mal .

Pour avoir un cheval de parade qui s’enlève de lui-même et qui soit brillant, déclare le célèbre écrivain et général grec (De l’équitation, chap. XI) , il faut choisir parmi ceux qui ont une âme noble et un corps robuste.

Et il ajoute que la meilleure conduite à tenir pour arriver à l’instruire «est qu’il s’attende à obtenir du repos de la part de son cavalier toutes les fois qu’il se montre obéissant. En effet, comme le dit Simon, dans ce qu’il fait malgré lui, il ne met pas plus d’intelligence et de grâce qu’un danseur qu’on flagellerait ou que l’on piquerait d’un aiguillon. C’est par le moyen des avertissements et des signes qu’un cheval doit être amené à exécuter comme de lui-même les mouvements les plus brillants.»

Platon.

Dans son Paradis, Platon «reconnaît, au cheval une âme douée de sensibilité et de raison.» .

Aristote.

Je regrette de ne pouvoir donner ici l’opinion précise d’Aristote, pour le Stagyriste l’âme est le principe des êtres vivants. Il accorde aux végétaux une âme nutritive, aux animaux une âme sensitive et à l’homme une âme raisonnable.

Je retiendrai seulement que, dans son Histoire des animaux , le prince des philosophes trouve chez les bêtes «quelque chose qui ressemble à la prudence réfléchie de l’homme et une faculté analogue à La raison qui les dirige dans leurs actions.»

Virgile.

Dans les Géorgiques, LIVRE III, Virgile, parlant de l’étalon chargé de multiplier l’espèce, recommande d’examiner «son origine, son âge, sa vigueur et toutes ses qualités: surtout s’il est sensible à la gloire de vaincre et à la honte d’être vaincu.»

Ainsi qu’on en peut juger, le plus grand des poëtes latins se faisait une haute idée des facultés intellectuelles du cheval.

Pline.

A son tour Pline vante l’intelligence du fier solipède; elle est, dit-il, au-dessus des éloges. Et il raconte sur cet animal des aventures merveilleuses. Il rapporte, par exemple, que le roi Nicomède ayant été tué, son cheval se laissa mourir de faim. Ceux qui lancent le javelot, ajoute-t-il, savent avec quelle docile souplesse les chevaux les secondent dans les coups difficiles. Il en est qui pousseraient la délicatesse jusqu’à ramasser les javelots à terre pour les présenter à leur cavalier . Enfin il prétend que «les chevaux pressentent le combat et s’affligent de la mort de leurs maîtres, exprimant quelquefois leurs regrets par des larmes.»

Chevalerie.

«Suivons la fortune du cheval dans ses diverses phases, écrit Toussenel, et le tableau successif des diverses époques de l’humanité se déroulera sous nos yeux.

«Le cheval est la première conquête du chien, c’est un des pivots de la tribu patriarcale. Etc., etc.»

«L’apogée de la splendeur du cheval dit les beaux jours de la féodalité nobiliaire et de la chevalerie. Le cheval a son nom, dans les chants des poëtes, à côté de celui des plus nobles héros.»

On voyait à l’Exposition universelle de Paris (1900), pavillon de la Hongrie, le tombeau d’un cavalier païen hongrois du neuvième siècle. Près du corps, avec des pièces de monnaie, se trouvait une mâchoire de cheval dont la tête tranchée avait été mise, selon la coutume, dans le cercueil du maître.

Les romans de chevalerie célèbrent les exploits de nombreux coursiers parmi lesquels Veillantif, le cheval de Roland, Marchegai, remarquable par sa vitesse et pour qui l’art de la boxe et du «chausson» n’avait pas de secrets; c’est grâce à ces talents qu’à Poitiers il protège Aïol, beau-frère de Louis le Débonnaire, contre ses ennemis; par ses ruades il les tient à une distance respectueuse. (Chanson d’Aïol. XIIe siècle).

L’Arioste. — Le Tasse.

Dans leurs poëmes héroïques, Arioste et le Tasse continuent la tradition; l’Hippogriffe, de l’Arioste arrive jusqu’à la lune.

Mais revenons à la réalité.

Pendant le Moyen-Age et même après, les animaux étaient considérés comme responsables, ainsi qu’en témoignent de nombreux jugements rendus par les tribunaux.

Le premier de nos quadrupèdes domestiques ne pouvait faire exception.

Selon Brehm, plusieurs auteurs anglais de la fin du XIIe siècle mentionnent les exploits d’un cheval savant du nom de Marocco, appartenant à un individu appelé Banck.

Delker nous dit que cet animal montait au sommet de Saint-Paul, suivant Peele il jouait même du luth; Raleigh prétend qu’il tirait des armes et jouait aux dés.

Au milieu de ces exagérations un fait reste certain, c’est que Marocco et son maître furent brûlés vifs comme sorciers sur un bûcher du Portugal. (Cité par M. Joly. De l’intelligence du cheval).

En 1389 les échevins de Dijon «condamnèrent à mort un cheval pour avoir méchamment occis un homme .»

Une sentence curieuse est celle prononcée dans l’Eschevinage tenu à Amiens le 3e jour d’août, l’an 1470. Elle est rapportée par un de mes collègues dans le Recueil de Médecine Vétérinaire (15 novembre 1893) sous la rubrique: «Une jument condamnée à être brûlée pour s’être trop humainement laissée séduire .»

L’exécution eut lieu en présence «de cinq ou six mille personnes del dite ville, et si fut sonné l’grand cloque du beffroy tant que la dite exécution fut faite.»

J’oubliais de dire que son séducteur, le dénommé Simon Briois, paveur, subit le même sort, «afin que jamais du dit Simon ni del dite jument, ne soit mémoire .»

Je me plais à espérer que le lecteur a une assez bonne opinion de l’espèce chevaline pour croire pleinement à l’innocence de la jument. Briois seul était coupable; pour charmer les loisirs du pavage il avait abusé de la candeur d’une pauvre créature.

En 1527 la peine de mort fut aussi prononcée, à Brionne, contre un cheval rétif, coupable d’avoir cassé la jambe à un simple manant.

Voici un autre exploit de la claudicante Thémis; il a encore trait à un cheval sorcier.

Albert Cler, qui le relate , l’a trouvé dans un vieux recueil équestre de 1664.

Un Napolitain, appelé Piétro, cultivant les dispositions naturelles d’un petit cheval qu’il possédait, en avait fait un animal savant.

Mauracco, c’était le nom du prodige, se couchait, se mettait à genoux, faisait autant de courbettes que son maître lui disait, portait un objet quelconque où on voulait, désignait la plus jolie personne de l’honorable société, etc.

Le maître et l’élève avaient fait l’admiration de l’Europe. Ils eurent la fâcheuse idée de passer par Arles et de s’y arrêter. Ces merveilles frappèrent le peuple et mirent toutes les imaginations dans un si vif émoi que Piétro et Mauracco, pris pour des sorciers, furent brûlés comme tels sur la place publique .

En ces temps lointains, il était dangereux d’être trop savant.

Les hommes connurent les motifs de leur condamnation; quant aux chevaux ils n’y virent que du feu.

La morale de tout ceci est qu’on avait alors une haute conception — beaucoup trop haute d’ailleurs — des facultés intellectuelles de l’espèce chevaline puisque ses représentants se partageaient avec l’espèce humaine les honneurs de l’auto-da-fé.

Pauvres chevaux! ils n’en demandaient pas tant et n’étaient que médiocrement flattés de se voir traités par nous sur le pied d’égalité ; ils avaient fait le sacrifice de leur liberté, mais ils auraient désiré une fraternité mieux comprise.

Et certainement tous auraient accepté d’enthousiasme la juridiction nouvelle appliquée en Bourgogne et rapportée par Guy-Pape. Dans cette province, nous dit-il, «les seigneurs avaient trouvé moyen d’augmenter leurs petits bénéfices en modifiant la loi habituelle dont le texte était — condamnation à mort pour homicide; — ils confisquaient la bête, (cheval ou bœuf), si elle avait quelque valeur.»

Voilà de la protection bien entendue..... et de la charité bien ordonnée.

CHAPITRE II.

Table des matières

Du XVIe au XVIIIe siècle inclus.

La période qui vient de s’écouler est assez pauvre en documents sur le cheval. Au seuil de la Renaissance littéraire les études vont se multiplier et s’étendre jusqu’aux animaux; le cheval viendra tenir une place honorable, les premiers ouvrages sur l’équitation vont apparaître en Europe.

Montaigne et Gassendi.

Déjà Montaigne (1533-1592) accorde une intelligence aux animaux et les appelle «nos frères inférieurs». Gassendi (1592-1655) pense à peu près de même.

Descartes.

Avec Descartes (1596-1650), renversement complet; le mathématicien philosophe invente la doctrine de l’automatisme des bêtes; il ne voit en elles que de simples machines. Cela devait arriver: «Toute erreur se fonde sur une vérité dont on a abusé », dit Bossuet. Le Moyen-Age avait trop abusé.

Le temps a fait justice des doctrines cartésiennes que d’ailleurs ne partagèrent pas plusieurs grands esprits qui vinrent ensuite, La Fontaine, Leibnitz, Bayle, Réaumur, Voltaire, etc., etc.

Examinons maintenant les appréciations des hippologues et des écuyers; n’est-il pas intéressant de savoir quels sentiments ces éducateurs prêtent à leur noble élève?

Il est assez difficile de trouver leur opinion; plusieurs sont muets; les autres sont peu prolixes et, pour ce qu’ils en disent, ne risquent pas le bûcher.

Laurent Ruse.

Le premier ouvrage de l’ère chrétienne sur l’équitation est La Mareschalerie, de Laurent Ruse, qui parut à Venise vers 1500. La première traduction française est de 1533.

C’est en vain que j’ai parcouru l’édition de 1583, par Guillaume Auvray, je n’ai rien trouvé concernant les facultés intellectuelles du cheval.

Claudio Corte.

Par contre Il cavallarizzo, de Claudio Corte di Pavio (Venise 1562), m’a plongé dans la joie. «Combien de talent et de connaissance a le cheval, écrit cet auteur, et combien sont dans l’erreur ceux qui pensent qu’il en a peu ou pas du tout! Bien peu l’apprécient,» dit-il.

Et il nous rappelle les Sybarites et les Cardians, «deux peuples qui dressaient leurs chevaux à danser au son du chalumeau avec un ordre, cadence et un certain nombre de sauts. Ils les présentaient ensuite dans des réunions où, avec une certaine façon de danser sur leurs pieds de derrière, de battre l’air avec ceux de devant (comme si c’étaient des mains), ils faisaient la joie des invités, ainsi que le disent deux auteurs très sérieux, Célio et Athénio.

«Nous avons vu, à Rome, les Allemands dresser deux bidets qui faisaient tout cela. Ils étaient guidés par un singe et faisaient tant de choses que c’était merveilleux et sujet d’étonnement.

«En particulier, ils savaient discerner dans la foule un gentilhomme d’un manant, le maître du serviteur, un jeune homme d’un vieillard, un beau d’un laid, un homme vertueux d’un vicieux. Ils connaissaient les couleurs. Envoyés par leurs maîtres à la recherche de ceux qui avaient des chaussettes blanches ou d’une autre couleur, ils savaient les désigner. Ils se couchaient à terre comme s’ils dormaient ou simulant la mort, puis se redressaient et sautaient de ci de là avec une grande dextérité et faisaient en somme des choses presque impossibles et incroyables.

«Quel meilleur argument de leur docilité peut-on trouver que la foule des exercices de manège qu’ils apprennent?

«Ces exercices si merveilleux et agréables que je ne puis penser qu’il soit homme si sévère et si savant, si brute et si sauvage qui ne s’enthousiasme et ne se réjouisse de voir des chevaux ainsi manégés! On éprouve un grand plaisir à constater leur intelligence.»

L’auteur parle également de la mémoire du cheval et il cite le trait suivant: «Il y avait un gentilhomme qui se délectait beaucoup de la chasse et des chiens et qui possédait un cheval bon et agréable. A la chasse, il l’avait plusieurs fois maltraité avec l’éperon ou autrement pour le faire courir plus vite que ses moyens ne lui permettaient.

«Un jour il fut désarçonné en courrant un lièvre dans la campagne. Le cheval se précipita sur lui avec une telle rapidité et et une telle rage qu’il le roula sous lui et l’aurait tué à coups de dents et à coups de pieds, si des prompts secours n’étaient arrivés.

«La même chose arriva à un gentilhomme de mes amis.

«De ce que nous avons dit, on peut conclure que les chevaux ont de la connaissance, sont soumis, aiment leurs maîtres, ont de l’idée, de l’intelligence, de la mémoire et de la religion (et religione).»

Fiaschi.

César Fiaschi, dans son ouvrage paru à la même époque est beaucoup moins précis. «Traicté de la Manière de bien emboucher, manier et ferrer les chevaux.» .

On y lit ce qui suit, (édition de 1759): «Le cheval sentant qu’on luy veult forcer son naturel, se met comme en un désespoir, et ce despitant contre son maistre, s’obstine et fait tout le contraire de ce qu’on veult qu’il face.»

Plus loin l’auteur recommande «d’endoctriner tellement le cheval, qu’il entende (je souligne) la volonté de son chevaucheur au moindre signe qu’on luy face.» — Livre second. Chap III.

Cet écuyer accorde donc au cheval l’entendement.

Grison.

Grison, gentilhomme napolitain, s’exprime en ces termes : «Qui pourroit jamais dire à plein les louages et la grande vertu du cheval (Livre I).» Puis il parle de Bucéphale, du cheval de César, de Pégase, etc., etc...., aventures merveilleuses que le lecteur connaît et dont je lui ferai grâce. Cet auteur renonce à peindre le cheval «des vertus et louanges duquel quand je voudrois, dit-il, je ne pourrois assez suffisamment parler: car la langue ne pourrait suffire à en parler selon la valeur, par quoy contraint de m’en taire je laisserai présentement à en faire plus long discours.»

En théorie le seigneur écuyer couvrait le cheval de fleurs, mais dans la pratique il traitait en animal féroce tout sujet récalcitrant, conseillant de le frapper «d’un bâton entre les oreilles et de tous les côtés de la tète, ou encore de lier au bout d’une perche un chat très méchant et de le mettre soit entre les jambes, soit aux jarrets, soit entre les cuisses ou sur la croupe pour contraindre le cheval à se rendre et à aller en avant.»

Que lui avait donc fait notre félin domestique que «Dieu a donné à l’homme pour lui laisser l’illusion de caresser le tigre?»

Le terrible gentilhomme définit ainsi la nature du cheval:

«Je diray donc premièrement que la qualité du cheval dépend des quatre elemens, et se conforme plus avec celuy duquel plus elle participe. S’il tient de la terre plus que les autres, il sera melancolie, terrein, pesant, et de peu de cœur: et est coutumierement de poil moreau, ou de couleur de cerf, ou pômelé, ou de poil de souris, ou de telles autres couleurs meslées. Si plus de l’eau, il sera phlegmatiq, tardif, et mol: et le plus souvent est blanc. Si plus de l’air, il sera sanguin, gaillard, prompt et tempéré en ses mouvements: et a coutume d’estre Bay. S’il tient plus du feu: il sera colère, léger, ardant et faulteur, et n’avient guère qu’il soit fort nerveux: et est communément roux alezan, ressemblant à la flâme, ou plus tost à charbon ardent: mais quand la deuë proportion il sera participant de tous les elemens ensemble, alors il sera parfait.»

Cet écuyer s’inspirait, dans sa description, des doctrines physiques en cours; on considérait encore la terre, l’eau, l’air et le feu comme constituant l’univers ; néanmoins on peut dire que la lueur des bûchers n’a guère éclairé le gentilhomme napolitain sur l’Ame du Cheval: il juge les gens (les chevaux, veux-je dire) un peu trop sur l’habit.

De Menou.

L’opinion de Menou est assez curieuse. Dans la première édition de son ouvrage (1612) il parle de la noblesse du cheval, de ses vertus, de ses vices, de sa gentillesse, de son bon naturel ou de sa colère; mais il reste dans ces généralités et manque de précision.

Dans l’édition de 1651, revue et augmentée, cet écuyer est intarissable dans les éloges qu’il décerne au cheval: «le plus noble et le plus utile de tous les animaux (Préface), il n’y en a point qui approche si fort du naturel de l’Hôme, qui ait plus de force et de courage, et avec cela soit si doux, si docile et si reconnoissant envers celuy qui le nourrit, ny qui le serve plus fidèlement et à plus d’usages. On n’en voit point qui soit capable d’apprendre de plus belles choses; on ne sçaurait trouver de serviteur qui ayme mieux son maistre, qui le soulage plus dans ses affaires et dans ses voyages, qui le défende de meilleur cœur, qui le seconde mieux dans les hazards de la guerre et qui soit plus agréable dans les plaisirs de la paix.» etc., etc.

Une perfection quoi!.... Il ne manque au cheval que la parole. Et l’écuyer chante les exploits de Bucéphale et consorts.....

Jean Tacquet.

Maintenant, lecteur, je vous présente Jean Tacquet, écuyer, seigneur de Lechène, de Helft, etc.

Son ouvrage Philippica, ou Haras de chevaux, publié à Anvers en 1614, contient des aperçus très hardis pour cette époque, sur les facultés intellectuelles du cheval.

Comme tous ceux de son temps, il exécute sa petite promenade parmi les quatre éléments qui entrent dans la constitution des «hôme et des animaux», (selon le dire des naturalistes), ajoute-t-il finement.

Dans son chapitre IV (De l’intelligence et jugement des chevaux), il écrit que Dieu a créé l’homme à son image «le douant d’un jugement et intelligence divine, et puis de l’àme immortelle. De là ne suit point, ajoute-t-il, que tous les animaux soyent entièrement et du tout sans jugement; car nous voyons qu’ils n’ont pas seulement un jugement commun, se sçachant garder de ce qui leur nuict, mais aussi ils aiment et suivent ce qui leur est bon, et à chacun d’eux selon son espèce est donné un jugement ou intellect particulier, à l’un plus, à l’autre moins .»

Puis, parlant de la mémoire des chevaux (chap. V), il la considère comme une partie de l’intellect: «Si les chevaux n’avoient mémoire, ils ne seroyent propres au service de l’hôme, qui serait tenu de dresser chaque fois le cheval à ce dont il s’en voudroit servir.»

Pierre de la Nouë.

Pierre de La Nouë 1620, nous renseigne de la manière suivante: «Chacun sait, dit-il (titre 1), que le cheval est composé des quatre Elemens, sous la prédominance desquels il est naturellement ou colère, ou sanguin, ou flegmatique.»

Et, imitant Grison, il énumère les caractères des chevaux selon leur robe; nous voyons, par exemple, que «le Noir, domicile de la melancholie, est ordinairement malicieux, vindicatif et d’autant plus vil qu’il est noir.»

Beaugrand.

Dans l’ouvrage de N. Beaugrand (1629), rien à retenir.

Pluvinel.

Arrivons maintenant à Pluvinel (1627) . Dans la 1re partie de son ouvrage, l’écuyer, s’adressant au Roy, le prévient que, pour monter à cheval, il doit se résoudre «à souffrir toutes sortes d’extravagances qui se peuvent attendre d’un animal aussi irraisonnable et les périls qui se rencontrent parmi la cholere, le désespoir, et la lascheté de tels animaux (p. 3).»

A la page suivante, l’écuyer parle encore de l’animal sans raison; cependant, il ajoute: «je n’ay pour réduire mes chevaux à la raison que ces deux choses, (la main et les deux talons).»

Plus loin, il accorde au cheval la connaissance, car il écrit p. (31): «Puis incontinent luy donnera à cognoistre que son obeyssance produit les caresses et le cheval s’apercevra et exécutera bien tost ce qu’on désire de luy.»

Comment le noble quadrupède connaîtrait-il s’il n’avait pas de raison?

D’ailleurs Pluvinel recommande à certain endroit de commencer son éducation «en recherchant la manière de lui travailler la cervelle plus que les reins et les jambes, en prenant garde de l’ennuyer si faire se peut et d’étouffer sa gentillesse car elle est aux chevaux ce que la fleur est sur le fruit.»

De la Broue.

De la Broue (1646) qualifie aussi le cheval d’animal irraisonnable (page 48).

Cependant on lit (p. 62, chap. XXIV): «Il y a des chevaux mélancholiques, qui sont vrayment rétifs par pure malice.»

Duc de Newcastle.

Le duc de Newcastle (1657) s’est affranchi des opinions ténébreuses émises par presque tous les écuyers qui l’ont précédé, il est encore plus affirmatif que Jean Tacquet; ses conceptions sont d’une netteté, d’une précision remarquables; d’ailleurs de la Guérinière le dit le plus savant homme de cheval de son temps: «Nous n’avons que deux choses pour dresser parfaitement, un cheval, écrit-il (page 8), l’espérance de la récompense et la crainte du châtiment, lequelles gouvernent tout le monde.»

Il proclame ainsi la responsabilité du cheval.

Le duc anglais raille les gens de lettres qui donnent seulement à cet animal un certain instinct que personne n’entend; d’après lui le cheval pense: «S’il ne pense point, comme dit de toutes ses bestes le fameux philosophe Monsieur Descartes, on ne sçaurait lui enseigner ce qu’il doit faire par l’espérance de la récompense et la crainte du châtiment.»

Voilà, ce me semble, de la bonne logique.

A ceux qui ne parlent que de l’instinct et de la mémoire, Newcastle répond: «Mémoire est pensement.»

Solleysel.

Le grand Mareschal français (1665) et le Parfait Mareschal de Solleysel (6e édition) (1685) ne nous apprennent rien sur la question.

Buffon.

Buffon (1707-1788) embouche la trompette de René de Menou, il en joue en virtuose et nous fait entendre l’air connu qui a charmé nos esprits d’adolescents.

«La plus noble conquête que l’homme ait jamais faite, est celle de ce fier et fougueux animal, qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats. Aussi intrépide que son maître, le cheval voit le péril et l’affronte: il se fait au bruit des armes; il l’aime, il le cherche et s’anime de la même ardeur; il partage aussi ses plaisirs à la chasse, aux tournois et à la course. Il brille, il étincelle; mais docile autant que courageux, il ne se laisse point emporter à son feu; il sait réprimer ses mouvements; non seulement il fléchit sous la main de celui qui le guide, mais il semble consulter ses desseins, et obéissant toujours aux impressions qu’il en reçoit, il se précipite, se modère ou s’arrête, et n’agit que pour y satisfaire.

«C’est une créature qui renonce à son être pour n’exister que par la volonté d’un autre, qui sait même la prévenir, qui, par la promptitude et la précision de ses mouvements, l’exprime et l’exécute, qui veut autant qu’on le désire et ne rend qu’autant qu’on veut; qui, se livrant sans réserve ne se refuse à rien, sert de toutes ses forces, s’excède, et même meurt pour mieux obéir.»

C’est là, incontestablement, de la belle littérature; le portrait est fidèle sauf en ce qui concerne le courage. Plus loin je l’expliquerai longuement.

Malheureusement Buffon se contredit d’une façon bien singulière dans son Discours sur la nature des animaux; là il attribue toutes les déterminations des bêtes à des opérations purement sensitives. Comprenne qui pourra!

De la Guérinière.

Pour la Guérinière le cheval, comme la plupart des animaux, n’obéit que par la crainte du châtiment.

C’est en vain que j’ai cherché une description des facultés du gracieux solipède, l’auteur ne nous parle que de ses vices «qui sont la timidité, la lâcheté, la paresse, l’impatience, la colère et (je souligne) la malice. La plupart de ces défauts rendent les chevaux ou ombrageux, ou vicieux, ou rétifs, ou ramingues, ou entiers.» .

Le Père Bougeant.

A cette époque paraissait l’Amusement philosophique sur le langage des Bestes , que je ne saurais passer sous silence.

Dans ce chef-d’œuvre d’esprit et d’observation, l’auteur fait preuve d’une belle indépendance pour un homme «de son état» : il ne s’est pas occupé spécialement du cheval, mais cet animal s’y trouve compris car le P. Bougeant accorde de la «connoissance» à toutes les Bêtes. Il dit d’ailleurs (p. 95): «Nous parlons aux chevaux, aux chiens, aux oiseaux, et ils nous entendent.»

On ne saurait trop recommander la lecture de ce charmant et si instructif badinage à tous ceux qui veulent se faire une opinion sur la question en évitant les dissertations savantes et ennuyeuses. La devise du P. Bougeant pourrait être: Instruire en amusant.

Auteur inconnu.

Dans la connoissance parfaite des chevaux, 1741 , il n’est question que de l’instinct; le mot intelligence manque.

Bourgelat.

«Enfin Bourgelat vint et le premier au monde»

fonda la médecine des bêtes. Il fit d’abord paraître, en 1747, sans nom d’auteur, le Nouveau Newcastle, petit ouvrage remarquable de précision et de clarté. «En travaillant un cheval, y disait-il, on doit s’attacher principalement à exercer l’esprit et la mémoire de l’animal.» (Préface, p. XV).

Un vétérinaire militaire ne saurait, sans ingratitude, se dispenser de consacrer quelques lignes de biographie à cet homme éminent.

Bourgelat naquit à Lyon en 1712. D’abord avocat à Grenoble, il se fil remarquer par ses talents oratoires. Un jour il gagna une cause injuste: édifié sur la justice des hommes, il brûla la robe et la toge témoins d’un triomphe dont il rougissait et se fit mousquetaire. L’équitation le passionnait: il s’y livra avec autant d’ardeur que de succès, ce qui lui valut l’honneur d’être nommé chef de l’Académie du roy à Lyon. Ecuyer de mérite, il n’était pas encore satisfait: «Savoir gouverner le cheval est bien; le parfaitement connaître serait mieux», dut-il penser.

Et il créa l’hippiatrique.

D’abord il étudia la médecine humaine avec deux de ses amis, savants chirurgiens de Lyon; ils firent ensemble des dissections sur le cheval et autres animaux domestiques. Bourgelat chercha ensuite à approfondir la maréchalerie. En 1761, il jeta les bases de l’Ecole vétérinaire de Lyon qui s’ouvrit le 1er janvier 1762; quatre ans plus tard celle d’Alfort suivit.

Ecrivain distingué, Bourgelat publia de nombreux ouvrages dans la science qu’il avait créée. «Peu sensible à la gloire d’auteur, nous dit Grognier, il le fut beaucoup à celle d’avoir fondé les écoles vétérinaires.»

Ce fut un savant et une âme d’élite.

Bourgelat se lia d’amitié avec l’homme sur lequel «la nature s’était plu à rassembler, nous dit Goëthe, toutes les variétés du talent, toutes les gloires du génie, toutes les puissances de la pensée.» J’ai nommé Voltaire.

«J’étais étonné, écrivait ce dernier, en 1775, au créateur de l’Art vétérinaire, qu’avant vous les bêtes à cornes ne fussent que du ressort du boucher et que les chevaux n’eussent pour leurs hippocrates que des maréchaux-ferrants. Les vrais secours manquaient dans tous les pays civilisés.

«Vous seul avez mis fin à cet opprobre si pernicieux.»

Bourgelat ne voulut point avouer le Nouveau Newcastle: il regardait ce livre comme au-dessous du but qu’il se proposait .

«Les défenses des chevaux, dit-il, (p. 37) naissent souvent plutôt de l’impéritie du cavalier, que des défauts naturels du cheval même; en effet, trois choses peuvent les occasionner, l’ignorance de l’animal, sa mauvaise volonté et son impuissance.»

Et à propos, des châtiments Bourgelat écrit encore (p. 130): «L’homme de cheval cherche à travailler plutôt sur son entendement que sur les parties de son corps; l’animal a de l’imagination, de la mémoire, du jugement; opérer sur ces trois facultés, c’est toujours le moyen le plus sûr de réussir.»

Garsault.

Garsault, dans le Nouveau Parfait mareschal , vante l’utilité, les agréments et la noblesse du cheval «qui sert à la pompe et la magnificence des Rois» (Préface).

Il s’en tient à ces vagues déclarations; toutefois, à un certain endroit, il assimile le cheval à un enfant, et il répète à son tour: «Il faut instruire un Cheval comme un Ecolier, et le châtier quand il le mérite, mais il faut proportionner le châtiment à la désobéissance, etc.»

Gaspard de Saunier.

Les Vrais principes de la Cavalerie (1749) par Gaspard de Saunier enseignent que «le Cheval n’a ni entendement ni mémoire» (p. 27).

Pourtant on lit (p. 55): «En général les chevaux d’Espagne sont plus propres au Manège que tous les autres, tant pour la mémoire (si l’on peut hasarder ce terme sans offenser les Philosophes) que pour la souplesse dans les hanches et dans les jarrets, etc.»

Mais l’auteur ne pouvait se passer de la mémoire pour expliquer la conduite du cheval; aussi écrit-il (p. 61): «Puisque les chevaux sont de différente nature, tempérament, force, légèreté, mémoire, etc.»

Les yeux de l’écuyer devaient enfin s’ouvrir à la lumière; il devait être touché par la grâce; dans L’Art de la. Cavalerie (1756), on peut lire (p. 23) : «Les chevaux ont beaucoup de mémoire, et se souviennent de l’endroit où ils ont été maltraités.»

Tout à fait converti, de Saunier dit encore, dans son ardeur de néophyte (p. 25):

«Plusieurs personnes qui n’entendent rien à la Cavalerie, se mettent quelquefois à rire lorsqu’ils entendent dire que les chevaux ont de la conception. Il en est presque de même d’un cheval comme d’un Chien; et pour prouver que les chevaux ont de l’entendement et du sentiment, je dirai: combien a-t-on vu de chevaux faire les mêmes tours que des Chiens, et qui surpassoient l’entendement même des personnes qui les voyaient travailler? On en a mené de Ville en Ville aux Foires, que l’on faisoit voir pour de l’argent, et tous les tours se faisoient à la parole et au signal du Maître. On les a vus rapporter comme un Chien, contrefaire les Boiteux, du pied même que le Maître leur disoit. et contrefaire le Mort. Tout cela ne se fait point sans entendement.»

Dupaty de Clam.

Dupaty de Clam, dans sa Pratique de l’Equitation (1769), ne s’occupe guère du moral du cheval; il cite son bon ou son mauvais naturel; et dit qu’il prête attention à celui qui le monte, qu’il a de la mémoire.

Deux ans plus tard l’auteur publiait son Essai sur la théorie de l’équitation (1771) qui, je l’avoue en toute humilité, contient des dissertations trop savantes pour moi. Que le lecteur me permette de lui faire déguster le début du Chap. I: «Le cheval considéré comme mobile ou comme un corps inanimé susceptible de recevoir des impressions réglées par la Méchanique.»

«Je considère le cheval dans l’Equitation comme une masse inanimée à laquelle l’Art donne un certain mouvement, une direction, une vitesse, en employant sur lui les règles que la Méchanique nous prescrit. Je fais abstraction des facultés que l’animal a en lui, facultés attachées à sa vie et communes à tous les êtres vivants dans lesquels elles sont une progression qui leur est propre selon leur espèce. Le cheval a cet avantage, mais je l’écarte ici pour n’envisager en lui que la disposition qui appartient à toutes les masses les plus lourdes et les plus volumineuses. Je cherche à démontrer par les lois de la Physique que cet animal, dans l’Equitation, est subordonné aux mêmes lois, ou si l’on aime mieux, qu’il existe dans l’Equitation des règles de mouvements, qui sont les mêmes que celles qu’on emploie sur les corps inanimés, quoique le cheval soit doué d’une certaine âme ou instinct qui le porte à agir par lui-même.

«La première propriété d’un corps, c’est la mobilité, c’est-à-dire une disposition naturelle au mouvement, etc.» Et voilà pourquoi votre fille.... pardon, votre serviteur, ne se sentant pas de taille à résumer ce passage des savantes théories de l’écuyer-académicien s’est vu dans la nécessité de le citer en entier.

Pourtant le livre est précédé d’une traduction de l’Equitation du limpide Xénophon qui ne semble guère avoir inspiré l’auteur. Il termine son «Essai» par un Discours où il annonce que l’équitation va marcher «à la lueur des sciences.» .

Dans un autre ouvrage il déclare que pour choisir une monture on doit consulter «ses mouvements et son âme: La douceur et la sagesse sont les plus belles qualités d’un bon cheval.»

Et on lit, chapitre IV (Des sens du Cheval):

«Il a l’instinct (sic) de considérer avec attention et inquiétude l’objet qui lui est désagréable.»

Le Baron de Sind.

Le Baron de Sind s’exprime dans un style plus compréhensible. Sa préface de L’Art du Manège (Vienne 1772) porte:

«Le cheval a reçu de la nature l’intelligence, mais cette intelligence est bornée. Il convient de lui éviter l’embarras des avertissements incertains et des signes équivoques. Le cheval a de la docilité, mais il est sensible, les caresses le flattent, les châtiments l’irritent. Il faut un juste mélange de douceur et de sévérité pour le réduire à l’obéissance ponctuelle.»

«Le cheval est un élève qu’il faut dresser avec patience, et un serviteur qu’il faut soigner avec amour.»

Voilà tout ce qu’en dit le Baron de Sind, c’est court, mais bon.

Malgré moi ce vers de Boileau me revient à l’esprit:

«Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement.»

Mottin de la Balme.

Mottin de la Balme , Essais sur l’Equitation, 1773, ne nous instruit guère sur les facultés du cheval. Il mentionne simplement ses dispositions, sa docilité ou sa colère, sa bonne ou mauvaise volonté, ses habitudes, son adresse, sa mémoire (voir Introduction, p. XXV).

Lafosse.

Le Dictionnaire d’hippiatrique de Lafosse ne parle pas de l’intelligence, mais seulement de l’instinct: «Manière de penser et d’agir qu’ont les brutes, par lequel elles se meuvent et font usage de leurs cinq sens.»

Deux ans plus tard, (Guide du Maréchal, 1778), Lafosse renonce «à faire l’éloge du cheval qui a été fait par tant d’habiles gens que ce qu’il pourroit dire serait fort au-dessous de ce qu’on a dit avant lui.» Préface — p. VII.

De Bohan.

De Bohan s’en tient à cette simple déclaration: «Pour instruire un cheval, travailler avec fruit son instinct et sa mémoire, il faut discerner son caractère.»

C’est tout ce que j’ai pu trouver, avec quelques épigrammes à l’adresse de Monsieur Bourgelat.

Thiroux.

En parcourant les ouvrages de Ch. Thiroux il m’a semblé que cet auteur restait muet sur les facultés du cheval.

De Lafont-Poulotti.

De Lafont-Poulotti s’en rapporte à Baffon qui «a exposé la structure, le caractère et le méchanisme des fonctions du cheval avec autant de vérité que de précision,» (P. 263).

La moisson de renseignements que j’ai récoltée au cours de ces trois siècles nous montre que les écuyers ne comprenaient guère la mentalité du cheval; la majeure partie ne la soupçonnant même pas. Seuls Claudio Corte, Jean Tacquet, Newcastle, Bourgelat et quelques autres en ont eu une vision plus juste. - Ils ont ainsi préparé la voie aux écrivains du XIXe siècle; la science officielle va enfin proclamer l’identité des facultés intellectuelles de l’homme et de l’animal ; celles-ci ne différant que du plus au moins.

CHAPITRE III.

Table des matières

XIXe siècle.

On ne vit guère éclore de nouveaux ouvrages d’équitation sous le Consulat et l’Empire.

Pendant cette période d’activité guerrière nos écuyers ou cavaliers avaient délaissé les Académies. Voyageant beaucoup, ils n’avaient pas le loisir d’écrire.

On parlera longtemps des brillantes chevauchées qu’ils firent alors, le sabre ou la lance au poing, sous l’audacieuse direction de Napoléon.

Les annales de la Cavalerie mentionnent avec fierté les carrousels sanglants donnés avec une maestria incomparable par Lasalle, à Rivoli et Wagram; par Bessières et Espagne, à Essling; par Curély, à Austerlitz et Eylau; par Murat, Montbrun et tant d’autres, un peu partout

Nos cavaliers d’alors avaient abandonné la haute école, pleins d’une ardeur communicative, rivalisant d’entrain, ils enseignaient l’équitation d’extérieur à l’Europe qu’ils avaient prise comme champ de manœuvres.

Huzard. — Pichard.

Les ouvrages de Huzard , de Pichard publiés à cette époque, ne traitent pas des facultés supérieures du cheval.

L. de Maleden.

Seul, L. de Maleden, dans son travail sur les haras trouve à & notre solipède beaucoup d’instinct, de connaissance, de mémoire, d’intelligence et même de bonne volonté » p. 185.

Pons d’Hostun.

Pons d’Hostun (1806) écrit que pour être soumis à un travail particulier le cheval a besoin d’intelligence, de force, d’adresse et de bonne volonté .

Le chevalier Châtelain.

En 1816 paraissait un Mémoire sur les chevaux arabes, par le chevalier Châtelain, officier supérieur de cavalerie.

Cet auteur approuve pleinement les appréciations de Buffon, sur lesquelles il renchérit encore.

«Intelligent, doux et docile, nous dit-il, le cheval suit de l’œil tous les mouvements de son maître; il le défend s’il est attaqué, prend part à l’action, et affronte avec intrépidité tous les périls qui le menacent (p. 129).»

UN CAVALIER DELORS.

PORTRAIT DU LIEUTENANT D..., DES CHASSEURS

DE LA GARDE IMPÉRIALE, PAR GÉRICAULT (Musée du Louvre).


On voit qu’en vivant au milieu des Arabes pendant trois ans, l’auteur est devenu, comme eux, amoureux de l’hyperbole.

L’année suivante, dans un traité d’équitation , il nous parle des qualités et des vices du cheval, de son naturel, de son manque de bonne volonté qui procède de deux causes: défauts extérieurs, faiblesse des membres, des reins, des jarrets, de la vue, etc.; défauts intérieurs, timidité, lâcheté, paresse, impatience, colère, malice. Maintenant qu’il s’agit du cheval français, nulle part il n’est question de son intelligence: Silence étrange.

Chevalier d’H....

Le Traité de l’Aurigie contient ce qui suit: «Le cheval a une mémoire merveilleuse; et comme il est susceptible de reconnaissance et même d’une sorte d’attachement, il garde aussi de la rancune. Si celui qui l’instruit est trop exigeant, il se brouille, il s’impatiente et se défend; et si, à de mauvaises leçons se joignent les preuves fréquentes d’une aveugle brutalité, il devient alors rétif, ramingue, et présente souvent à l’homme un ennemi aussi dangereux que malin.»

Wilhelm.

Wilhelm réédite l’éloge de Buffon sur l’animal dont les écuyers ne cesseront jamais d’admirer «l’instinct, l’intelligence et surtout la bonne volonté » Préface.

«Le cheval n’a-t-il donc pas des organes et des sentimens comme les hommes? N’est-il donc pas sensible? Ne le voit-on pas, au contraire, témoigner sa reconnaissance des soins que lui prodigue son maître, soit par des hennissements, soit par un air de satisfaction, lorsque celui-ci l’approche? Et ne prouve-t-il pas qu’il sait aussi conserver le souvenir des mauvais traitemens et de la rigueur qu’on lui a fait éprouver mal à propos?» P. 153.

Et l’auteur cite ce passage de Parmentier, de l’Institut de France: «Persuadons-nous que les animaux domestiques associés à nos travaux sont aussi de la famille, que comme nous, harassés de fatigue, ils n’ont pas moins besoin de goûter le repos dont ils sentent également les douceurs. Quoi! nous leur demandons le courage, la patience, une sorte d’attachement à leurs maîtres; nous leur supposons de l’instinct et même de l’intelligence, et nous nous refusons de croire qu’ils sont doués d’une sensibilité qui s’irrite contre la rigueur et qui sait apprécier les bontés. Ah! s’ils n’étoient pas susceptibles de reconnoissance, nous pourrions nous en prendre à nous-mêmes qui leur donnons tous les jours des preuves de notre ingratitude.»

Et Wilhelm ajoute fort judicieusement:

«0 vous cavaliers insensibles! relisez encore une fois le passage de M. Parmentier, et vous conviendrez que vous ne méritez que trop souvent les reproches de ce célèbre naturaliste.

Cordier.

Le premier traité équestre important du commencement du siècle est de Cordier . L’auteur avertit (Introduction, p 1) que «dans le travail académique» auquel il s’est livré «on trouvera établi, d’une façon claire et intelligible pour tout le monde, ce qui concerne la bonne manière de gouverner soi-même son cheval dans telle circonstance que ce soit.»

Parlant d’un changement des aides dans lequel celles du dedans deviennent celles du dehors, l’écuyer écrit: «Ce changement doit se faire graduellement, en ayant attention que le cheval puisse le bien comprendre pour y répondre.» (P. 162).

Plus loin (p 276), il s’exprime moins clairement en disant: «Le cheval travaille de mémoire, et a généralement bonne volonté d’obéir, mais il demande pour bien concevoir, que le cavalier emploie de la justesse dans ses moyens d’aides pour le bien gouverner.»

Pourtant (p. 277) l’auteur est très précis: «L’écuyer charge de l’instruction des jeunes chevaux doit avoir une connaissance parfaite du physique et du moral du cheval, afin d’être à même de discerner le genre d’exercice qui lui convient, et de pouvoir juger jusqu’à quel degré d’instruction chaque cheval est susceptible d’arriver. Il est important aussi qu’il sache étudier son caractère en distinguant les mouvements qui l’agitent lorsqu’on le châtie: observer s’il se calme facilement lorsqu’on le caresse pour pouvoir appliquer avec précision le châtiment et la récompense lorsqu’ils seront nécessaires. »

Fort bien dit, mais il est regrettable que l’auteur, qui fut un écuyer remarquable, n’ait pu mieux définir le moral du cheval que, d’instinct, il connaissait si bien.

Rigault de Rochefort.

Rigault de Rochefort consacre quelques lignes à l’intelligence du cheval, la confondant parfois avec l’instinct (p. 118).

Ducroc de Chabannes.

En 1827 paraissait le Cours d’Equitation de Ducroc de Chabannes , écrit pour les élèves de l’Ecole de Saumur, déclare l’auteur.

Les lignes suivantes, contenant tout ce qui a trait aux facultés du cheval, montrent le peu de cas qu’il faisait de celles-ci: «Bien que le cheval, ainsi que beaucoup d’autres espèces d’animaux, soit susceptible d’une sorte d’éducation intellectuelle, c’est principalement sur ses facultés physiques que l’équitation exerce son plus grand ascendant; c’est conséquemment dans la mécanique que le cavalier doit puiser ses plus puissants moyens de domination .»

Les théories de cet écuyer ne furent pas très goûtées.

Viennent maintenant deux maîtres illustres dont la gloire rayonne du plus vif éclat, deux chefs d’école, séparés par un antagonisme profond qui dura autant qu’ils durèrent eux-mêmes: le comte d’Aure et Baucher.

Comte d’Aure.

Le comte d’Aure (Traité sur l’Equitation — 1834) parle à différentes reprises de l’intelligence du cheval.

C’est ainsi qu’on peut lire (p. 128): «Quand on sent que l’intelligence et la force du cheval se développent, etc.»

Et plus loin, exposant les sources des défenses: «Plusieurs causes, dit-il, peuvent éloigner un cheval de l’obéissance:

«1° l’ignorance; 2° la faiblesse ou le manque d’haleine; 3° la mauvaise vue; 4° la souffrance; 5° la folie ou l’immobilité.»

En bonne logique il me semble que si l’auteur admet la folie chez le cheval, c’est qu’il lui suppose d’abord la raison.

«Lorsque les défenses sont causées par l’immobilité, la folie, etc., dit-il, elles sont sans remède; mais ces cas sont extrêmement rares, etc.» (p. 124).

Ces lignes reparaissent dans la 2e édition de 1844: chose bizarre, le Cours d’equitation du même auteur adopté officiellement dans l’armée, en 1853 , ne fait plus une seule fois mention de l’intelligence du cheval.

«Soumettre un cheval à l’obéissance, lit-on , l’approprier à nos besoins, en conservant et développant les qualités qui lui sont propres constitue l’art de l’équitation.

«Le talent consiste à savoir employer l’action équestre, en raison du degré de facultés du cheval, de sa nature et de ses instincts, etc.»

«Le cheval se meut en raison des sensations qu’il éprouve, etc.» L’auteur parle plus loin de la froideur et de l’apathie du cheval (p. 65), de sa finesse et de son énergie (p. 98), de son caractère (p. 168 et 186). On lit encore (p. 99): «La machine animale se compose de rouages, de ressorts, de leviers, en un mot de tous les instruments du mouvement que met en jeu la volonté de l’animal.

«L’équitation raisonnée a pour objet d’agir sur cette machine, de manière à harmoniser ses forces, à les maîtriser, tout en évitant d’exercer sur le cheval une suggestion trop grande qui annulerait en lui ses brillantes facultés.»

«Dans le mouvement du cheval, il y a deux forces à considérer: la force musculaire et la force inerte. Elles se trouvent combinées sur chaque individu dans des proportions différentes.»

Dans son Cours d’équitation le comte d’Aure ne sort pas de ces généralités un peu abstraites, et qui me paraissent bien insuffisantes pour éclairer le cavalier sur les facultés de sa monture.

Baucher.

Examinons maintenant les œuvres de Baucher.

Cet écuyer de génie est très affirmatif sur les facultés du cheval. C’est ainsi qu’il écrit: «Si nous lui rendons la part d’intelligence qui lui revient de droit, si nous reconnaissons que cet animal est capable d’appréciation, de discernement, qu’il possède la sensation, la mémoire et la comparaison, nous devons nécessairement en déduire qu’il est soumis à toutes les règles communes aux êtres sensibles et intelligents; ainsi donc, tout en s’efforçant de lui éviter ce qui lui est pénible, on recherchera naturellement ce qui lui est agréable.» .

Plus loin (p 549), Baucher déclare qu’il a toujours cru à l’intelligence chez le noble coursier. «Le cheval a la perception, dit-il, comme il a la sensation, la comparaison et le souvenir: il a donc le jugement et la mémoire; il a donc l’intelligence.»

Ailleurs il exprime cette pensée qui peut servir de conclusion: «Je ne vois pas quelle humiliation il y aurait pour notre magnifique espèce humaine à accorder de l’intelligence aux animaux en général et au cheval en particulier.» .

Baucher fut non seulement un grand écuyer, mais aussi un penseur; dans ce que j’ai pu en comprendre, ses ouvrages portent le cachet d une originalité puissante.

Fils de ses œuvres, ce simple écuyer de cirque ne dut qu’à ses seuls mérites de pouvoir s’imposer au monde équestre et d’en forcer l’admiration. Il brillera toujours au premier rang parmi les Maîtres.

«Le comte d’Aure était l’ennemi-né de l’équitation savante, nous dit le Baron d’Etreillis , et sa doctrine pouvait se résumer en ceci: En avant! toujours en avant et encore en avant.» Par conséquent il avait beaucoup moins que Baucher à se préoccuper des facultés intellectuelles du cheval.

Quant à Baucher, il enseignait qu’un cheval dans tout son train ne doit pas peser une once à la main.

Sa méthode se résumait en cette formule assez vague: Détruire les forces instinctives pour les remplacer par les forces transmises .

Pour arriver à son but, il pratiquait des flexions de mâchoires et des assouplissements à la cravache qui nécessitaient, chez le cheval, l’exercice constant des facultés de l’entendement.

Nul ne sut appliquer mieux que Baucher le principe de l’association des idées, qui sera exposé plus loin.

Mais revenons aux auteurs de moindre importance et dont les écrits paraissaient à cette époque.

Nouveau Maréchal expert.

Le Nouveau Maréchal expert publié en 1835 et qui traite de «l’Art du manège pris dans ses vrais principes» ne parle pas des facultés intellectuelles du cheval.

Commandant Vergnaud.

Dans son Manuel d’équitation, le commandant Vergnaud déclare que «lorsqu’on veut dresser un cheval il faut développer à la fois son intelligence et sa force, son adresse et sa docilité.» (P. 267).

Albert Cler.

En 1842, un spirituel auteur, Albert Cler, s’inscrit en faux contre certaines assertions chevalines de Buffon . J’ai éprouvé une véritable satisfaction, un réel délassement à lire les idées si humoristiques de la Comédie à cheval; les vingt premières pages m’ont particulièrement intéressé.

Albert Cler fait litière des préjugés si répandus au sujet du cheval vaillant et belliqueux «qui est brave...... par peur;» du cheval sentimental, «impressionnable comme un coffre-fort de banquier» ; de celui qui s’attache à son maître comme une certaine classe de courtisans s’attache à leurs souverains Mais il conteste que cet animal puisse trouver du plaisir dans la musique; le modeste ouvrage que j’ai écrit sur ce sujet montre que je suis d’un avis différent.

Si l’auteur de la Comédie à cheval reconnaît que le premier des solipèdes est doué d’une certaine intelligence, il dit aussi que «cette intelligence n’a point l’étendue et la subtilité exagérées qu’on lui a trop souvent attribuées.»

Sur ce point son avis est conforme à celui de Baucher, et il écrit que «dans toutes les altercations, oppositions, voire séparations qui peuvent survenir entre l’homme et le cheval, le tort est toujours du côté du cavalier.»

Parisot.

On voit encore, en 1843, A.-C.-M. Parisot , s’appuyant sur la géométrie? «considérer le cheval comme une simple machine mise en action par la volonté de l’homme (Avant-propos, p. III); ceci ne l’empêche pas d’enchâsser dans son ouvrage (p. 187) le portrait tracé par Buffon — qu’il ne fait suivre d’aucune protestation.

Plus loin (p. 377) il écrit en outre: «Le cheval bien mis distingue les moindres mouvements, les indications les plus secrètes du cavalier habile, et y répond avec un empressement qui paraît quelquefois même dépasser les bornes de son instinct naturel.»

Toussenel.

Je n’aurais garde d’oublier de mentionner ici l’opinion de Toussenel.

Comme on devait s’y attendre, l’immortel auteur de l’Esprit des Bêtes loue les qualités physiques et morales du cheval. On ne se lasse pas de relire les pages mémorables que l’écrivain verveux a consacrées au solipede favori; la légèreté de la forme, la fantaisie, le paradoxe, la satire n’excluent pas le sérieux de l’œuvre.

Après avoir rappelé quelques récits merveilleux, par exemple, les coursiers d’Achille pleurant Patrocle, les chevaux de Rhésus disant la bonne aventure, il ajoute: les poètes sont dans leur droit en faisant parler le cheval.

«D’ailleurs, continue-t-il, cet animal «a bien assez de qualités de mémoire, d’adresse, de courage et d’intelligence pour pouvoir se passer de celles qui ne lui appartiennent pas.»

Pour Toussenel «il n’y a qu’un seul cheval au monde, un vrai cheval, l’étalon arabe.

«Le vrai cheval est l’emblème du gentilhomme.

«Il n’y a pas à contester la parenté analogique du cheval et du gentilhomme, tant la ressemblance entre les deux types est parfaite. Admirez, en effet, comme le noble animal semble appeler la guerre de tous les mouvements de son corps, de tous les essors de son âme. Ses naseaux brûlants s’ouvrent et fument; ses pieds impatients creusent le sol; son œil ardent darde l’éclair et dévore l’espace, etc.»

«Admirez comme le noble animal semble appeler la guerre de tous les mouvements

de son corps, de tous les essors de son âme.»

Toussenel.

PÉGASE. Barbe inscrit au Stud-Book algérien, 6 ans, 1m 53, né et élevé à la jumenterie de Tiaret (Oran).

Père: Raâd, barbe.

Mère: Fabiola, barbe.

Photo du cap. Defrance.


Cardini.

Dans son dictionnaire , Cardini a écrit un article intéressant sur l’intelligence du cheval; il partage d’ailleurs à ce sujet les idées de Baucher.

Cours d’Equitation militaire (Saumur 1849).

J’ai eu le plaisir de trouver ce qui suit dans le Cours d’équitation militaire de Saumur (1849): «Le cheval dressé obéira à la seule menace des châtiments, ou plutôt, la patience et la douceur du cavalier, les caresses, les bons traitements, agissant sur l’intelligence de ce noble animal plus efficacement encore que les moyens de force et les châtiments, ils en rendront l’emploi à peu près inutile, etc.» (p. 264).

De Saint-Ange.

De Saint-Ange accorde au cheval un certain degré d’intelligence, puisque, dit-il, comme tous les animaux que nous voyons tous les jours, il est capable de percevoir les sensations, de les comparer, de les juger, d’agir enfin par une volonté raisonnée . Il ajoute que cette intelligence est très bornée et rappelle qu’un physiologiste, frappé de la petitesse du cerveau du cheval, adressa cette apostrophe au solipède: «En voyant ton fier regard et ta superbe encolure, j’avais hésité un instant à monter sur ton dos; mais depuis que j’ai regardé l’exiguïté de ton cerveau, j’ai vu que tu n’étais qu’une bête et je n’ai pas craint de t’enfourcher.» (T. 1er, p. 101).

A SAUMUR.

LE SAUTEUR AUX PILIERS.

Photo Voelcker. — Saumur.


A cela l’animal aurait pu répondre: «Hélas oui! homme savant; je ne suis qu’une pauvre bête et j’admire ta science; toutefois permets-moi de te faire humblement remarquer que tu possèdes proportionnellement quatre fois moins d’encéphale qu’un serin .

«Mon grand frère l’éléphant qui, jamais n’a passé pour un imbécile, te permet bien aussi de te prélasser sur ses larges épaules et t’y laisse tant que tu es humain envers lui.

APRÈS LA CHUTE.

Le Sauteur s’intéressant à sa victime:

«Pourquoi me contraindre à un pareil métier.»

Photo Voelcker. — Saumur.


«La Providence m’a puissamment musclé : te porter sur mon dos est pour moi jeu d’enfant. Ce faisant je prouve que j’ai assez d’intelligence pour te reconnaître cette supériorité dont tu te vantes si haut. En te servant je montre que j’ai assez d’esprit pour te comprendre.

«Je suis la bonne volonté faite chair et ne demande qu’à t’obéir; comme tous mes collègues végétariens, j’ai l’humeur pacifique: mais ne t’autorise pas de mes bonnes dispositions natives pour me brutaliser et te conduire en tyran: les plus courageux d’entre nous ont reçu la mission de venger toute l’espèce. Ils ne supportent l’homme qu’autant qu’il reste supportable.

«Pour avoir méconnu cette vérité élémentaire, nombre de tes semblables ont payé de leur vie leur témérité ou leur aveuglement. »

LA RUADE

PAR Sire, NIVERNAIS, MONTÉ PAR UN SOUS-MAITRE DE MANÈGE.

Photo Voelcker. — Saumur.


De Saint-Ange, par sa situation à Saumur, était pourtant bien renseigné sur les défenses du cheval. Je m’étonne qu’il ait pris au sérieux l’argument du physiologiste.

S’il avait pu hisser ce contempteur de l’espèce chevaline sur l’un des fameux sauteurs ou quelque vrai «rogneux» de l’Ecole de Cavalerie, le savant aurait peut-être rapidement changé d’opinion et trouvé que son argumentation péchait, par la base.

LA CAPRIOLE

PAR Sire, NIVERNAIS, MONTÉ PAR UN SOUS-MAITRE DU MANÈGE.

Photo Voelcker — Saumur.


Baron de Curnieu.

Le baron de Curnieu écrit, en 1855 : «Le cheval n’est pas une machine que l’on fait manœuvrer par la statique et la dynamique.

«Les cartésiens ont tort et les écuyers aussi.»

Cet animal possède une «intelligence qu’il emploie contre nous «dans certaines circonstances.» (P. 388).

Comte de Montigny.

J’ai parcouru les ouvrages du comte de Montigny et il m’a paru que cet écrivain ne s’occupait nulle part des facultés intellectuelles du cheval.

De Lancosme Brèves.

De Lancosme-Brèves lui accorde une intelligence assez étendue, seulement il la trouve passive et rarement active et dit qu’elle a besoin d’un aide puissant pour se développer. (P. 97).

Ainsi qu’Albert Cler, il refuse au cheval le courage (valeur). Il énumère les facultés intellectuelles qui, d’après lui, sont au nombre de sept: la volonté, l’instinct, l’intelligence, l’expression, la sensibilité, la contractilité, la mémoire» .

II existe chez cet animal deux forces morales: 1° une force involontaire, l’instinct, qui se manifeste par des résistances, quand le cheval ne comprend pas; 2° une force volontaire, l’intelligence, qui vient éclairer l’animal sur l’intention du cavalier; c’est la faculté innée qui permet au cheval de pouvoir comparer une chose avec une autre.

«Dans le dressage, l’instinct tend à résister au cavalier, tandis que l’intelligence dispose le cheval à l’obéissance.» (P. 75).

Rarey.

Rarey, un maître dans l’art de dresser les chevaux, nous dit, dans les principes fondamentaux de sa théorie «que le cheval est dépourvu de raisonnement et ne sait pas distinguer ce qui est bien de ce qui est mal; il n’a pas de volonté arrêtée .» Le célèbre «dompteur» était plus fort en pratique qu’en théorie; ses succès de dressage l’ont prouvé. Les passages suivants de sa brochure viennent contredire son affirmation précédente.

1° «Le cheval ne résistera à aucune des demandes qu’on pourra lui faire, toutes les fois qu’il les comprendra parfaitement et que l’on agira sur lui par des moyens compatibles avec les lois de sa nature».

2° «Il n’a aucune conscience de sa force tant qu’il ne l’a pas reconnue par l’expérience.»

Et plus loin il dit encore: «En fait de dressage, il n’y a jamais eu qu’une science, c’est celle qui nous apprend à agir sur l’intelligence du cheval de manière à l’instruire et à lui faire comprendre ce que nous voulons.»

Comment le cheval comprendrait-il et acquerrait-il de l’expérience s’il ne raisonnait pas?

Raabe.

En consultant la méthode d’équitation de Raabe on peut lire (p. 105):

«Pour assujettir et soumettre le cheval, il faut annuler sa volonté. changer son instinct, qui le rend indépendant, pour lui inculquer la docilité, la soumission.»

«Le cheval discipliné, assoupli, conserve toute son intelligence et emploie tous ses moyens pour satisfaire aux demandes qui lui sont transmises par son cavalier.»

Dans le travail à la cravache, Raabe écrit (p. 198): «Le cavalier doit amener le cheval à comprendre pourquoi il est frappé, pourquoi il ne l’est plus; alors, mais alors seulement l’éducation progressera.»

Et encore: «Le cheval manié suivant les lois de la nature se plaira au travail, montrera qu’il est de bonne volonté, que presque toujours c’est l’homme qui l’oblige à résister, il conversera avec son maître, lui prouvera qu’il sait, lui aussi, jouer de ruse, de finesse, enfin qu’il est moins bête que le vulgaire le pense.»

Lieutenant-colonel Gerhardt.

Le lieutenant-colonel Gerhardt, dans son remarquable Traité des résistances du cheval déclare que cet animal «ne répond pas en tous points au panégyrique exalté que les enthousiastes se sont plu à en faire.»

Je suis entièrement de cet avis, comme lorsque l’auteur écrit: «Les hommes qui passent leur vie entière au milieu des chevaux, qui les observent sans cesse et qui n’observent qu’eux, sont mieux placés pour juger de leur degré d’intelligence, qu’un philosophe, qu’un métaphysicien, qu’un naturaliste, s’appelât-il Descartes, ou Leibnitz, ou Réaumur, ou Buffon?»

Ajouterai-je que ces mêmes hommes seront dans les meilleures conditions possibles pour interpréter les actes des animaux s’ils ont étudié tout spécialement, non seulement la philosophie, mais encore la psychologie et la physiologie: «C’est dans la physiologie que la psychologie trouve des bases sûres .» G. Colin.

Le lieutenant-colonel Gerhardt accorde au cheval la perception des sensations, la mémoire, l’attention et le jugement sans réflexion (p. 249). Il déclare que cet animal n’est pas intelligent, dans l’acception générale du mot; qu’il n’a pas «cette intelligence surprenante» que quelques-uns se sont plu à lui prêter (p. 241). Sur ce dernier point nous sommes d’accord. Mais lorsque je vois le lieutenant-colonel Gerhardt reconnaître au cheval le jugement. «dépourvu de réflexion», je déclare ne plus comprendre. Juger, c’est comparer; pour comparer il faut réfléchir.

A noter que cet écuyer ne refuse pas la réflexion à toutes les hôtes; il l’accorde à l’éléphant et à certains carnassiers.

Buffon, je crois, admettait cette division dont l’arbitraire saute aux yeux de tous.

D’ailleurs si le lieutenant-colonel Gerhardt refuse au cheval la réflexion, il lui accorde «le libre arbitre» (p. 270).

J’admets encore volontiers que «le jugement d’un cheval, comparé au jugement humain, se réduit à fort peu de chose.» (P. 247).

Parlant du cheval savant qui dit son âge, indique l’heure marquée par une montre, désigne la personne la plus aimable de la société, l’ancien instructeur en chef de l’Ecole de cavalerie nie (p. 251) que l’intelligence joue un rôle dans ces tours de force; nier n’est pas prouver; il méconnaît le rôle et l’importance de l’association des idées qui est, comme l’a dit M. G. Le Bon, la pierre angulaire de la psychologie.

Puis le lieutenant-colonel Gerhardt donne de nombreux exemples «qui semblent témoigner chez le cheval d’une parfaite stupidité.»

Les faits cités prouvent, en effet, que dans certains cas, trop nombreux, hélas! les chevaux se conduisent d’une façon stupide. Mais ceci ne prouve pas que dans d’autres cas les chevaux ne puissent jamais témoigner de l’intelligence. L’espèce chevaline n’a pas le monopole de la stupidité, ce mot n’a pas été, que je sache, inventé pour les chevaux.

Le savant instructeur ne conteste pas l’influence très positive de la volonté du cheval, «mais cette faculté, dit-il, implique-t-elle l’existence d’une intelligence?»

La réponse n’est pas douteuse; elle existe depuis longtemps: On ne veut pas sans raison. Vouloir c’est savoir. (Voir plus loin: Volonté).

Je me range sous l’étendard du lieutenant-colonel Gerhardt lorsqu’il écrit que «les auteurs qui parlent de l’intelligence du cheval en hommes absolument convaincus, agissent, dans la pratique, absolument comme s’ils n’y croyaient pas.»

En effet, on est surpris de ne trouver dans leurs ouvrages «que des procédés presque exclusivement mécaniques, ressemblant du plus au moins à ceux dont on s’est servi de tout temps, et ne différant que par l’enchaînement des exercices recommandés.»

Quelque part (p. 260) se trouve signalée une inconséquence (?) de Baucher qui, comme on sait, a toujours cru à l’intelligence du cheval:» Lorsque les assouplissements auront assujetti les forces instinctives du cheval, au point de nous les livrer complètement, l’animal ne sera plus entre nos mains qu’une machine passive, attendant, pour fonctionner, l’impression qu’il nous plaira de lui communiquer.»

«Cela est clair, dit le lieutenant-colonel Gerhardt, le cheval devient une machine.» Le cheval devient une machine, en ce sens que sous l’influence du dressage, de l’habitude, cette seconde nature, il exécute alors machinalement l’ordre qu’il reçoit du cavalier; mais dans les débuts, il a fallu qu’il comprenne le sens de cet ordre; et pour le comprendre il lui fallait posséder la faculté de compréhension: l’intelligence.

Ecoutons encore le même auteur: «Je ne pourrai donc trouver un côté vraiment sérieux aux savantes élucubrations de MM. les écuyers psychologues, que le jour où je les verrai faire bien réellement, dans la pratique, la part considérable que, dans leurs théories, ils attribuent à l’entendement du cheval dans les relations du cavalier avec sa monture.»

Si le lieutenant-colonel Gerhardt vivait encore, il aurait cette satisfaction.

Il n’aurait qu’à consulter l’ouvrage de M. G. Le Bon: L’Equitation actuelle et ses principes. Il y trouverait, exposées d’une façon lumineuse, les bases psychologiques du dressage.

Le lieutenant-colonel Gerhardt a été naturellement amené à des considérations sur l’instinct; il ne le croit pas perfectible.

Mais alors, qu’ont perfectionné les Arabes sur leurs chevaux dont les facultés d’entendement — personne ne le niera — sont si développées? Qu’ont-ils perfectionné, dis-je, si ce n’est l’intelligence? Et d’ailleurs l’instinct n’est souvent que de l’intelligence cristallisée .

Quoiqu’il en soit de mes divergences de vues avec le lieutenant-colonel Gerhardt, je déclare hautement que son «Aperçu de psychologie comparée» est déjà remarquable. Aucun écuyer, avant cet auteur, n’a autant cherché à approfondir la constitution mentale du cheval.

Je retiendrai encore cette déclaration importante: l’intelligence du cheval est «fort peu développée,» mais cependant «un cavalier habile doit en savoir tirer parti .»

D’où ce corollaire obligé : le cavalier inhabile doit s’en méfier.

Debost.

Debost, dans un traité passablement compliqué , reconnaît au cheval l’instinct et l’intelligence et il s’en occupe très longuement; mais son exposition savante m’a paru manquer un peu de limpidité ; je ne me sens point de force à l’analyser.

Lenoble du Teil. — Vallée de Loncey.

Lenoble du Teil — Cours d’équitation — et Vallée de Loncey — Le Cheval du Bourgeois et du Sportsman — expliquent très laconiquement une opinion à peu près semblable; ce dernier dit même, ce qui m’est particulièrement agréable à lire (p. 8): «Ne peut-on pas penser, avec le célèbre Bonnet que ce rayon de l’essence divine qui constitue l’âme de l’homme est aussi descendu dans le cerveau des animaux, etc.»

Barroil.

Barroil fait la déclaration suivante : «C’est par des moyens de dressage raisonnés qu’on développe l’intelligence du cheval, etc.»

Commandant Bonnal.

M. le Commandant Bonnal ne s’occupe pas d’une façon spéciale des facultés intellectuelles du cheval; mais il traite cet animal en être intelligent qui sait bien discerner nos fautes. C’est ainsi que, par exemple, après avoir enseigné la progression des exercices à la longe, il conclut: «En agissant ainsi, on moralise le cheval et l’on se prépare une monture douce, confiante, disciplinée.»

Le baron de Vaux.

Le baron de Vaux, dans l’un de ses ouvrages (Ecuyers et Ecuyères) dit que «les bêtes pensent.»

Colonel Chaverondier. — Colonel Pigouche.

Dans différents articles épars, j’ai eu le plaisir de constater que deux hommes de cheval bien connus pour leur science équestre, MM. les colonels Chaverondier et Pigouche, accordent au cheval une certaine intelligence, plus développée qu’on ne croit.

Commandant Dutilh.

On peut lire (p. 10) dans la brochure qui reflète les idées de cet écuyer remarquable que le cheval est «un animal inintelligent» dont il faut éviter «d’embrouiller la mémoire.»

Marquis de Mauléon.

Le marquis de Mauléon, un fin dresseur, écrit que «le cheval est assez dépourvu de ce qu’on appelle l’intelligence chez les animaux.» .

Jules Pellier.

M. Jules Pellier s’en tient encore à la peinture de Buffon: «Impossible de donner une définition plus parfaite du cheval, dit-il, et je ne vois rien de mieux à faire que de rappeler ce morceau.» On n’est pas plus Louis XV.

Et l’auteur ne parle que de l’instinct, le mot intelligence ne figure même pas dans son dictionnaire équestre.

Fillis.

D’après M. Fillis la difficulté, dans tout le dressage, est de faire comprendre au cheval ce qu’on lui demande et ce qu’on attend de lui.

«La difficulté est grande, parce que le cheval, contrairement à ce que croient beaucoup de personnes, n’a qu’une intelligence très-limitée.

«La seule faculté qu’il possède et qu’il possède même à un haut degré, c’est la mémoire.»

Lalanne.

M. Lalanne est encore plus catégorique:

«Il ne faudrait pas accorder l’intelligence au cheval, car nous ferions fausse route dans le dressage et dans l’enseignement de l’équitation. Tout, du reste, prouve qu’il ne possède pas d’intelligence, ne fût ce que la petitesse de son cerveau; nous devons regarder le cheval comme une machine dont le cavalier est le mécanicien qui la fera fonctionner.....»

«Certains écuyers poussent la science de cet art jusqu’aux dernières limites, font exécuter au cheval les exercices les plus variés, mais il faudrait ne pas savoir ce que c’est que l’intelligence pour l’accorder au cheval.»

La conclusion de M. Lalanne pourrait se formuler ainsi: Le cheval exécute les exercices les plus variés; donc il n’est pas intelligent...

L’auteur a négligé de nous dire ce qu’il entendait lui-même par intelligence.

Musany.

De plus fort en plus fort! Voici maintenant Musany, auteur de plusieurs ouvrages. Dans tous il part en guerre pour démontrer «que rien ne prouve l’existence de facultés intellectuelles chez les animaux, ni de quoi que ce soit qui y ressemble.»

Cette opinion, qu’il s’est faite après plusieurs expériences, fut plus tard confirmée par la lecture de Descartes et de Buffon; comme on le voit, c’est du vieux-neuf, c’est le progrès..... à rebours.

Musany trouve donc «que, contrairement aux doctrines saugrenues de Darwin et consorts, il y a une différence essentielle entre l’homme et l’animal; que celui-ci n’est en aucun cas responsable de ce qu’il fait.» .

Cet écuyer ne voit, dans tous les procédés «qu’emploient les hommes de cheval, que des sensations déterminant des mouvements. » Il oublie que des sensations naissent les idées; il semble ignorer l’association de ces idées qui a une si grande importance en psychologie.

Voyez comme il traite cavalièrement Darwin dont les travaux ont fait un peu de bruit dans le monde et qui, si je ne m’abuse, passe dans certains milieux — qu’on ne saurait qualifier d’ignorants, — pour avoir eu quelque esprit de suite. «Après avoir lu, dit-il, dans les traductions et dans le texte original, l’Origine des espèces, la Descendance de L’Homme et l’Expression des Emotions, il me semble que le savant naturaliste anglais est un bien faible logicien .»

Et Musany, se faisant moraliste, ajoute encore: «Les idées de Darwin, propagées par la littérature soi-disant naturaliste, qui nous montre la bête humaine cédant à tous ses appétits, aux besoins physiques les plus vils, ont encouragé tous ceux qui, ne luttant plus que pour le bien-être et la fortune, écœurent aujourd’hui, par les scandales qui se découvrent, tous les honnêtes gens».

Le Darwinisme s’en relèvera-t-il?

Le lecteur comprendra que je n’ose me risquer à attaquer les saines doctrines exhumées par Musany. Cet écuyer trouvant déjà faible la logique de Darwin, que serait la mienne?....

Toutefois je me permettrai de placer ici une réflexion qui n’est pas de moi; je l’emprunte au Père Bougeant, un jésuite auquel on accorde généralement de raisonner assez bien. Dans son délicieux ouvrage dont j’ai parlé précédemment, l’auteur, comme on le sait sans doute, s’adresse à une dame: et il lui dit (p. 7): «Vous avez une chienne que vous aimez, et dont vous croyez être aimée, je défie tous les Cartésiens du monde de vous persuader que votre chienne n’est qu’une machine.»

Que penseriez-vous, lecteur, si quelqu’un venait vous annoncer gravement aujourd’hui cette nouvelle découverte; «C’est le soleil qui tourne autour de la terre....» ?

G. Le Bon.

Avec M. G. Le Bon (L’équitation actuelle et ses principes) nous abordons un terrain solide et nous rencontrons des données vraiment scientifiques.

Je ne m’attacherai pas aux théories d’équitation pure contenues dans l’ouvrage, n’ayant point la compétence pour les juger, mais je dois déclarer que jusque là, personne n’a fait une esquisse aussi nette de la constitution mentale du cheval; j’approuve s’ans réserve tous les principes formulés.

M. Le Bon trouve que la caractéristique du cheval est la mémoire, plus développée que celle de l’homme; il le dit peu intelligent mais ajoute que son intelligence est cependant très supérieure à ce qu’on croit généralement, car cet animal est susceptible de ruses ingénieuses.

Il constate que le cheval a une grande tendance à l’imitation, qu’il est fort sensible aux bons traitements, et surtout à la voix et aux caresses.

Cet animal comprend parfaitement. quand ils sont clairs, le sens des châtiments et le sens des récompenses; on ne doit pas lui infliger un châtiment dont il ne saisit pas la signification, mais il ne faut jamais, sous aucun prétexte, lui céder, c’est-à-dire renoncer à lui faire exécuter ce qu’on lui a demandé, quand on est certain qu’il a bien compris l’ordre donné.

Le cheval est patient, mais sa patience a des limites qu’il ne faut pas dépasser; connaître ces limites est une des grosses difficultés du dressage; lorsqu’on les dépasse, l’animal engage la lutte et, s’il reste victorieux, le dressage est compromis pour longtemps.

«Pour tirer du cheval tout le parti possible, il faut prendre la peine d’étudier son caractère; ne pas le considérer, suivant la manière de faire de beaucoup de cavaliers, comme une sorte de machine sur laquelle il n’y a qu’à taper pour la faire marcher.»

Plus loin (livre IV), Bases psychologiques du dressage, l’auteur montre, avec une évidence saisissante que, «en dehors de certains exercices d’assouplissement, le dressage proprement dit repose entièrement sur des principes fondamentaux de psychologie. On peut dire qu’en réalité le dressage du cheval n’est qu’une opération de psychologie.»

Quelque soit l’exercice demandé, pour l’obtenir il faut:

1° enseigner au cheval un langage conventionnel qu’il comprenne facilement;

2° l’amener à obéir d’une façon absolue aux signes qui constituent ce langage.

Et M. Le Bon démontre que pour atteindre ce résultat on doit appliquer une des lois fondamentales de la psychologie: l’association des idées, sur laquelle je reviendrai au Livre II.

La théorie psychologique de l’obéissance et celle de la transformation des associations conscientes en associations automatiques sont des exposés d’une limpidité parfaite qui permettent de comprendre le mécanisme de l’éducation du cheval.

Jusqu’ici ces explications manquaient aux dresseurs. «Demander à un dresseur de profession comment il obtient tel ou tel résultat. écrit M. Le Bon (p. 163), c’est absolument comme si on priait un bon marcheur ignorant la physiologie d’expliquer le mécanisme de la marche.»

«Lorsque, dit-il encore (p. 144), dans un avenir fort lointain, l’étude de la psychologie fera partie de l’éducation des écuyers, le dressage du cheval deviendra une opération beaucoup plus rapide qu’elle ne l’est actuellement. Tous les grands écuyers célèbres par leur habileté comme dresseurs étaient des psychologues instinctifs. Mais ils n’étaient qu’instinctifs, et c’est pour cette raison qu’ils n’ont jamais réussi à enseigner leur art.»

L’auteur précité aura donc, à mon avis, véritablement le mérite d’avoir jeté les bases de l’étude de la psychologie du cheval; je salue en lui un précurseur.

Lieutenant de Saint-Phalle.

Je veux dire aussi quelques mots de l’ouvrage de M. le lieutenant de Saint-Phalle .

«En fait de dressage, lit-on dans l’Avant-propos (p. X.), le grand point est d’apprendre au cheval à se laisser mettre dans la position voulue par son cavalier, et en fait d’équitation, l’important est de savoir l’y mettre.»

Suivent de longues considérations sur les déplacements du centre de gravité ; je me garderai d’y contredire, je ferai remarquer que le cheval n’est pas seulement une «machine douée de locomotion soumise à des lois d’équilibre dont elle ne peut s’affranchir» (Avant-propos, page IX), mais que c’est en outre une machine qui sent, qui pense et qui veut.

D’ailleurs, dans la pratique, on voit que l’auteur est aussi de cet avis: il accorde à cet animal l’attention (p. 37), la compréhension (p. 85), et on peut lire (p. 117): «Le cheval est sensible aux caresses et en comprend la portée Elles stimulent sa bonne volonté, l’encouragent, le rassurent lorsqu’il s’effraie d’une demande qu’il ne comprend pas, entretiennent sa confiance et sa soumission. Par elles, le cavalier fait comprendre, après une concession obtenue, que c’est bien ce qu’il voulait et qu’à la même demande, il y aura lieu de répondre de la même manière; jointes à la voix qui en augmente encore la portée, elles peuvent avoir les meilleurs effets; mais il importe de ne les distribuer qu’avec à-propos.» Et plus loin: «En prenant un cheval par la gourmandise, on peut en obtenir les résultats les plus merveilleux.»

Au sujet des corrections, on voit «que si le cheval mérite d’être récompensé quand il a bien fait, il doit aussi être châtié quand il est fautif; mais il est nécessaire de le corriger à temps et avec justice, etc.»

Mais je suis un peu surpris par ce passage (p. 225): «Par ses facultés physiques et instinctives, le cheval est éminemment propre au service de l’homme; sa volonté cède presque toujours aux demandes qu’il comprend ou aux exigences qui lui sont logiquement imposées.»

Est-ce par omission que M. de Saint-Phalle ne mentionne pas les facultés intellectuelles qui, cependant, sont indispensables pour la compréhension?

Je regrette vivement que ce livre, sobrement et élégamment écrit, ne renferme pas un chapitre sur les facultés du cheval.

L’auteur est un écuyer distingué, et il est à souhaiter qu’il vienne combler cette lacune dans sa deuxième édition.

Il me faut montrer aussi ce que pensent deux naturalistes très connus par leurs écrits: Brehm et Romanes.

Brehm.

La Vie des animaux de Brehm ne nous renseigne guère sur les facultés du cheval. Nous y trouvons des détails sur les mœurs des chevaux sauvages, qui se défendent victorieusement contre les loups.

Parlant de l’intelligence et des aptitudes du cheval, l’auteur répète, après Scheitlin, que cet animal a «l’entendement, la mémoire, l’imagination, la sensibilité, qu’il est capable de passions, d’amour et de haine. Son intelligence peut devenir de l’habileté, car il est très capable d’instruction.»

Brehm montre ensuite qu’on apprécie le naturel et le caractère, l’état actuel et les impressions du cheval par les mouvements des oreilles.

«Le cheval a une excellente mémoire, dit-il, et il en a bien des fois donné des preuves irrécusables.» Et le naturaliste donne de nombreux exemples à l’appui. Il cite également des faits qu’il me paraît avoir acceptés avec trop de confiance.

«On raconte du cheval des merveilles de dévouement et d’affection. Des chevaux se penchent attristés sur le cadavre de leur maître, le regardent, le flairent, ne veulent pas le quitter, lui restent fidèles jusqu’à la mort. Dans la bataille, ils mordent les chevaux des cavaliers ennemis et prennent part au combat.» — N’est-ce pas avec des arguments de ce genre qu’on gâte les meilleures causes? Ici Brehm a voulu trop prouver.

Romanes.

Sans entrer dans les détails sur les facultés du cheval, cet auteur en fait très bien saisir les caractères essentiels.

«Le fonctionnement émotionnel de cet animal, écrit-il , a cela de remarquable qu’il paraît susceptible d’une transformation soudaine sous l’influence d’un dompteur.» Et il rappelle les expériences de Rarey renouvelées avec succès par d’autres.

«On soumet le cheval à diverses épreuves qui, sans le faire souffrir, lui font sentir son impuissance vis-à-vis de l’opérateur. Ce

«Par son talent, par son caractère, par son enthousiasme pour les choses de la science, il a triomphé de certains préjugés qui, sournoisement, empêchaient la profession vétérinaire de prendre la place qui lui est due.»

PASTEUR.

qu’il y a de curieux, c’est qu’une fois cette impuissance reconnue, le caractère de l’animal change subitement; de «sauvage» il devient «apprivoisé ».

VÉTÉRINAIRE,

Inspecteur général des Ecoles vétérinaires, Président de l’Académie de Médecine,

Président de l’Académie des Sciences.


«Autre caractéristique curieuse des émotions du cheval: c’est la tendance qu’ont toutes ses facultés mentales à capituler devant un mouvement de terreur. Le cheval est le seul animal chez lequel, sous l’influence de la peur, tous les sens sont dominés par une envie folle de courir. Le fonctionnement mental étant ainsi envahi par le flot d’une seule émotion, le cheval perd, non seulement sa présence d’esprit comme tous les autres animaux — c’est-à-dire l’équilibre des facultés purement intellectuelles — mais encore l’usage des organes spéciaux des sens, si bien que, dans son aliénation, il peut lui arriver de courir droit et à toute vitesse contre un mur.....

«En dehors de la peur, on peut dire du cheval qu’il est aimant, friand de caresses, jaloux de celles que reçoivent ses compagnons, enjoué en compagnie de ses semblables.....

«Le cheval a une excellente mémoire, comme a pu s’en apercevoir quiconque a voyagé sur une route parcourue par sa bête une seule fois auparavant et à une date reculée.»

Romanes donne ensuite quelques exemples de sagacité chevaline dont plusieurs me laissent légèrement sceptique: tel est le cheval à la pâture qui, voyant sa maîtresse tombée à l’eau «accourut, la saisit avec ses dents, la soutenant jusqu’à ce que l’on vînt à son secours.»

Opinions des Vétérinaires.

Je n’ai pas fait connaître les opinions émises par les Vétérinaires depuis Bourgelat.

Au commencement du XIXe siècle, notre science était encore au berceau; ce n’est guère que dans le dernier quart dudit siècle qu’on trouve des documents sur la question qui nous intéresse. Jusque-là de vastes domaines inexplorés s’offraient à l’activité des médecins des bêtes. Il fallait tout créer, on allait au plus pressé ; tous les efforts des Vétérinaires étaient absorbés par la solution des nombreux problèmes se rapportant à l’art de guérir ou de prévenir. Nos écrivains ne songeaient pas encore à aborder les questions de psychologie animale: d’ailleurs les études vraiment sérieuses de psychologie humaine ne remontent guère plus haut.

Je ne saurais citer tous les auteurs vétérinaires qui ont traité ce sujet, mais je m’empresse de le déclarer: leurs écrits sont en concordance parfaite; l’unanimité est touchante. On ne cesse de rendre hommage aux facultés intellectuelles du cheval, suivant d’ailleurs en cela la voie tracée par le créateur de l’hippiatrique.

G. Colin, d’Alfort.

Dans son admirable Traité de physiologie comparée des animaux, le savant physiologiste d’Alfort rappelle que la plupart des naturalistes et des observateurs judicieux qui ont étudié avec soin les mœurs et les habitudes des animaux, ont été frappés de l’analogie qui existe entre leurs actions et les nôtres.

Puis il démontre que le cheval possède la mémoire. «Toutes les personnes qui étudient ou soignent cet animal le savent parfaitement. Celui que son maître maltraite d’habitude dresse les oreilles, et s’agite toutes les fois que quelqu’un entre dans l’écurie, parce qu’il se souvient des coups qu’il a reçus, et qu’il craint d’en recevoir encore; ceux qui ont subi des mauvais traitements, qui ont été soumis à la torture, s’en souviennent, dès que quelque chose vient réveiller les sensations pénibles qu’ils ont éprouvées. Un cheval qu’on ne peut ferrer sans contrainte s’effarouche au seul bruit de l’enclume ou à la vue du fer rouge; celui qu’on a couché plusieurs fois pour des opérations douloureuses tremble à la vue du tord-nez ou au bruit des entraves qu’on agite autour de lui. Rainard a cité l’exemple d’un cheval qui était pris de convulsions toutes les fois qu’il arrivait à un endroit où il avait éprouvé une grande frayeur.».....

«Ceux de ces animaux qui sont employés aux exercices du manège se rappellent les mouvements les plus variés, les évolutions les plus compliquées, et ils font d’autant plus vite leur éducation que leur mémoire est plus parfaite.»

On lit encore: «Le cheval, reporté si loin de l’espèce humaine dans les classifications zoologiques, n’est pas, sous le rapport intellectuel, très inférieur à certains carnassiers, et il surpasse même quelques-uns d’entre eux, tels que le hérisson. Aussi revient-il à une place plus avantageuse dans les classifications basées sur le système nerveux. Tout le monde sait avec quelle intelligence il obéit à son maître et comment, dans certaines circonstances, il semble deviner ses intentions et ses volontés.»

En traitant du caractère et des passions, le professeur d’Alfort rappelle que «le cheval paraît affectionner la main qui le soigne et le caresse. Après un temps plus ou moins long, il semble montrer un certain attachement à son maître, hennit à son approche, et porte dans le regard, l’ensemble de la physionomie, quelque chose de caressant qui exprime la reconnaissance, mais en général cette affection est peu durable. Il est susceptible aussi de s’attacher aux individus de son espèce ou d’une espèce différente avec lesquels il a l’habitude de vivre ou de travailler.»

Enfin, nous voyons que, par la civilisation et la domesticité, «le cheval est, après le chien, l’animal domestique le plus modifié, quoique infiniment moins que ce dernier. Ce solipède s’est montré souple et maniable sans perdre le cachet propre de son intelligence. Il s’est, en quelque sorte, associé à la vie de l’Arabe et du Bédouin nomades; s’habituant à vivre à la porte de la tente, à partager la course vagabonde de son maître, à se contenter d’une nourriture qui paraît si peu en rapport avec son organisation. Par les leçons de l’écuyer, son intelligence et ses facultés d’imitation se sont singulièrement développées, tandis qu’il est resté grossier et lourd avec l’habitant des campagnes, sauvage et capricieux dans les haras, où on lui a presque rendu sa liberté. Enfin, il s’est plié à mille services, à la chasse, à la course, à la guerre, au manège, et, pour cela, il a dû recevoir une éducation spéciale à laquelle ses facultés diverses le rendaient si propre.»

Le vétérinaire principal Vallon.

Je vais exposer maintenant les idées du vétérinaire principal Vallon, dont le Cours d’hippologie resta longtemps comme le bréviaire de l’officier de cavalerie .

«La plupart des actes du cheval sont instinctifs, mais tous ne sont cependant pas du domaine des instincts. Il se passe chez lui des actes qui demandent de la réflexion et de la mémoire, et qui, par conséquent, sont du ressort de l’intelligence; aussi les physiologistes de nos jours ne considèrent pas cet animal comme un automate et lui accordent quelques facultés intellectuelles. Le cheval, en effet, reçoit par ses sens des impressions semblables à celles que nous recevons par les nôtres; il conserve, comme nous, la trace de ses impressions, et ces impressions conservées forment pour lui, comme pour nous, des associations nombreuses et variées; il les combine, il en tire des rapports, il en déduit des jugements.»

L’auteur ajoute que le cheval possède à un haut degré la mémoire, en vertu de laquelle il se souvient des bons ou des mauvais traitements et des endroits où il les a reçus.

Puis nous voyons que «l’intelligence du cheval est une faculté éminemment perfectible, que l’on peut agrandir par la domesticité et le dressage.....

«C’est au moyen d’aliments recherchés que l’on fait désirer; de caresses qui produisent une sensation agréable à la peau; de paroles sonores et douces, qui plaisent à l’oreille; de privations, d’impressions douloureuses sur un de ses organes, des corrections données à propos, que l’on parvient à perfectionner les facultés intellectuelles du cheval et à modifier son caractère.....

«La plupart des passions de l’homme existent chez le cheval; celles qui dominent chez ce dernier sont: la méchanceté, la colère, la haine, la jalousie, l’orgueil, la sociabilité, l’attachement, le chagrin, la joie, la peur, l’amour, l’irritabilité, etc.»

Le vétérinaire principal Vallon a une si haute opinion de l’intelligence du cheval qu’il répète sérieusement, après beaucoup d’autres: «Ce solipède prend sa part des honneurs que l’on rend au personnage qui le monte. S’il est au milieu de la foule, conduit par un cavalier habile, et richement harnaché, il porte la tête haute; son regard est fier, ses oreilles hardies; il goûte son mors, roue son encolure et agite sa crinière; ses mouvements sont souples et liants, il piaffe et fait du passage, pour peu qu’il y ait été dressé. Mais si son cavalier est en blouse, s’il est mal harnaché, le cheval semble humilié et porte la tête basse; son œil est sans expression; ses oreilles sont peu mobiles et ses allures nonchalantes.»

Sanson.

Le savant zootechnicien, en traitant de l’Intelligence , reconnaît naturellement qu’elle existe chez les animaux et, par conséquent, chez le cheval. Parlant de la mémoire il cite «le cheval qui se venge, souvent si cruellement, du palefrenier brutal dont il a reçu des mauvais traitements; celui qui garde rancune aux hommes en général d’une offense de ce genre remontant à sa jeunesse et que l’on qualifie de méchant ou de vicieux pour ce motif; le cheval du colporteur ou du meunier qui parcourt librement les chemins et les rues des villages, s’arrêtant de lui-même à la porte de chacune des pratiques de son maître; celui qui ramène au domicile, sans se tromper de route, son cavalier ivre ou endormi; celui qui, se trouvant en face d’un chemin qu’il a déjà parcouru une fois seulement en sa vie, se dispose à le prendre de nouveau et s’y engage s’il n’en est détourné ; tous ces faits et tant d’autres, que tout le monde a pu observer, ne prouvent-ils pas jusqu’à l’évidence une mémoire parfaitement déterminée» ?

Puis l’auteur rapporte le fait suivant: «J’ai possédé, durant quelques années, un cheval fort intelligent qui, pour satisfaire sans doute une vieille rancune, avait la déplorable habitude de mordre cruellement ceux qui l’approchaient sans précaution. Tant qu’il nous voyait attentif à ses mouvements, il prenait l’air le plus innocent du monde, et se tenait coi. On n’avait pas plus tôt le dos tourné qu’il vous happait sournoisement. Il rachetait ce vice grave par une énergie, une solidité et une adresse rares, sous le cavalier. Entre autres preuves de son adresse, il me donna bien des fois celle de se débarrasser de son licol pendant la nuit, quelque soin qu’on prît pour le fixer solidement à sa tête.»

Ce n’était pas pour le simple plaisir de se rendre libre que l’animal agissait ainsi, mais pour aller puiser dans le coffre à avoine, objet de ses convoitises.

Notez bien qu’il usait mais n’abusait pas; il ne mangeait pas de manière à se rendre malade. «Pas si bête.»

Un couvercle fermait le coffre: il le soulevait avec le bout de son nez; on mit dessus une pierre de 20 kilogr.; le lendemain la pierre gisait sur le sol; on fixa un cadenas, il le brisa avec ses dents. Le coffre fut retourné de manière à s’ouvrir du côté du mur, c’est-à-dire que la face antérieure devînt la face postérieure et vice-versa, la pierre remise en place. Le lendemain celle-ci était encore à terre, le coffre avait été déplacé juste assez pour que le couvercle pût s’ouvrir. Du côté des charnières, on trouva des traces de tentative d’effraction avec les dents.

Finalement, on dût enlever le coffre, l’intelligent solipède ayant déjoué toutes les ruses employées.

Et Sanson conclut qu’il n’est pas besoin d’analyser ce fait pour y trouver des preuves de raisonnement.

H. Bouley.

J’arrive maintenant à II. Bouley, la plus rayonnante de nos gloires professionnelles .

Il ne toucha que très légèrement à la psychologie du cheval; ce fut dans ses cours du Muséum, alors qu’il s’appliquait à démontrer que, de même qu’il n’y avait pas deux médecines, — celle de l’homme et celle des bêtes, — il n’y avait pas davantage deux psychologies.

Le vénéré maître nous montre qu’entre l’homme et les animaux, la similitude est grande au point de vue du fonctionnement cérébral . «Dans l’un et dans les autres, l’idée ou l’image produite par l’impression des objets, peut donner lieu à une sensation identique à celle que l’objet lui-même a déterminée, et faire croire à sa réalité actuelle, quoique le cerveau n’en perçoive que le fantôme.»

Et il cite des hallucinations observées sur le cheval atteint de rage ainsi qu’un exemple de rêve sur un sujet soumis à l’éthérisation.

Le cheval enragé, nous dit H. Bouley, est la proie de nombreuses hallucinations; son oreille se dresse, cherchant à percevoir des sons qui l’étonnent; le sujet a des tressaillements, son œil semble suivre des objets imaginaires, il ronfle, il s’ébroue bruyamment à la manière du cheval effrayé.

La vue d’un chien irrite le malade qui se lance pour l’atteindre; il peut aussi devenir agressif pour les autres chevaux. Chez l’étalon les désirs vénériens sont exagérés, les érections fréquentes; ses hennissements d’appel s’adressent à la jument qu’il voit en imagination.

De temps à autre, le cheval enragé jette un cri particulier, rauque et voilé. Il se précipite aussi sur les corps inertes qui se trouvent à sa portée, et les mord avec fureur. Sa frénésie est telle qu’il en arrive à se mordre les épaules, le poitrail et toutes les régions à portée de ses dents.

II. Bouley rapporte également un exemple de rêve pendant le sommeil artificiel.

Un jour il avait fait soumettre à l’éthérisation un cheval qui devait subir une grave opération d’un pied postérieur. A certain moment, alors que le bistouri faisait son œuvre, l’animal fit entendre le petit hennissement propre à l’étalon qui s’approche de la jument pour la saillir. Puis aussitôt le pénis sortit du fourreau, s’allongea sur la litière et le dormeur, tout entravé qu’il fût, exécuta des mouvements lombaires très significatifs. Ce cheval, conclut H. Bouley, était sous le coup ou pour mieux dire sous le charme d’un rêve qu’il est bien permis d’appeler érotique, car il éprouvait des sensations subjectives, identiques, à coup sûr aux sensations de même ordre dans l’espèce humaine.

L’auteur nous montre encore que le cerveau des animaux est capable de conserver des idées devenant, à un moment donné, le mobile de leurs actions.

Il cite comme un exemple de mémoire un cheval qui, «descendu dans une mine pour y servir de moteur, y séjourna pendant dix années. Devenu infirme, on le remonta à la surface du sol. Dès qu’il revit le soleil, il le salua par un hennissement», puis, à la vue des objets qui l’entouraient, il s’orienta et regagna seul l’écurie qu’il avait quittée dix ans auparavant.

Un autre cheval avait été opéré à Alfort d’un abcès à l’épaule. Au bout de quelques mois on dut le ramener pour renouveler l’opération. Une troisième étant nécessaire, cette fois les souvenirs du malade se réveillèrent, il refusa de franchir la porte de l’Ecole, il fallut lui bander les yeux. On dut le ramener une quatrième fois, mais alors il se montra récalcitrant dès qu’il arriva au pont de Charenton, c’est-à-dire à plus de deux cents mètres de l’entrée de l’Ecole. On ne put lui faire parcourir ce trajet qu’avec la capote sur les yeux.

L’animal prévoyait les souffrances qui l’attendaient.

Cornevin.

Evoquant le souvenir des doctrines cartésiennes sur l’automatisme des bêtes, cet auteur écrit:

«Refuser aux animaux la conscience de leur existence passée , c’est-à-dire la mémoire, la réflexion et la possibilité d’avoir des idées pour ne leur reconnaître que le sentiment ou mieux la sensation, conduirait à nier la possibilité de dresser les animaux.» Et il conclut qu’il faut reconnaître que les animaux se livrent à des opérations intellectuelles.

«L’éducation ou le dressage des animaux porte donc sur leur intelligence qu’on éveille, qu’on exerce, qu’on développe, et non sur leurs instincts.» Cornevin a précédemment fait remarquer que «les facultés instinctives sont incompréhensibles si on les sépare des facultés intellectuelles, mais qu’elles restent moins mystérieuses si l’on admet qu’elles sont une transformation de ces dernières.»

Plus loin il ajoute: «Il ne suffit pas de savoir que, pour dresser des animaux, il faut s’adresser à leur intelligence, des notions sur. la nature de cette intelligence sont nécessaires.» Mais le savant et regretté professeur reste dans les généralités; il ne s’applique pas d’une façon spéciale à étudier les facultés du cheval.

Dans le Dressage des Equidés (p. 683), il recommande d’user de patience, de douceur. «Les gens nerveux, irritables, colères, dit-il justement, ont fréquemment des chevaux mal dressés, tandis que les gens de tempérament plus calme ont des animaux très francs.» Puis il fait remarquer qu’il est «très important d’apprendre au jeune cheval à ne pas être peureux, etc, etc.»

Jacoulet et Chomel.

Dans leur remarquable Traité d’hippologie ces deux auteurs accordent au cheval: l’intelligence, l’attention, la mémoire, la conception, l’imagination, le jugement et le raisonnement.

«Il (le cheval) est attentif, ainsi que l’observation de tous les jours le démontre. Sa mémoire est très développée et très cultivable, comme en témoignent des exemples aussi nombreux qu’éloquents.. C’est pendant le jeune àge que la mémoire est le plus vive, etc.

«L’imagination du cheval, pour être moins vive, n’est pas moins tangible que sa mémoire.» Suivent quelques exemples à l’appui.

«Quant au jugement et au raisonnement, le cheval en donne de nombreuses et concluantes preuves.»

MM. Jacoulet et Chomel montrent ensuite que le cheval a des passions, comme l’homme, «c’est-à-dire des sentiments violents, durables, involontaires, qui dominent plus ou moins tout son être. Il est susceptible de haine, d’affection, d’attachement, de jalousie, d’orgueil. On le voit éprouver du chagrin, de la joie, de la tristesse, de l’amour, de l’ambition ou de l’émulation, etc.

«Mais sa passion dominante est la peur; un rien la provoque; elle le porte à fuir ou bien le laisse immobile, tremblant et sans force, souvent pris d’une sueur profuse, d’une urination abondante ou de la diarrhée On l’a même vu frappé de canitie. La peur est contagieuse et peut engendrer des paniques dans les agglomérations de chevaux.»

Les auteurs précités reconnaissent la faculté d’expression ou le langage du cheval, «très intelligible à qui veut se donner la peine de comprendre; langage très précieux parce que, étant presque toujours instinctif, il n’est point menteur.»

La mimique du cheval est très expressive.

Mais je me sépare de mes distingués collègues lorsqu’ils écrivent: «On connaît des chevaux simulant la boiterie pour échapper au travail» (je souligne à dessein). Je donnerai sur ce fait ma manière de voir en parlant de l’Attention.

Alix.

L’auteur de l’Esprit de nos Bêtes accorde au cheval le jugement. Cet animal calcule son saut d’après la largeur et la hauteur de l’obstacle et refuse même de sauter s’il juge l’effort au-dessus de ses moyens.

Mon distingué collègue et ami donne des preuves indiscutables de raisonnement chez le cheval en nous montrant trois de ses malades ouvrant les portes de leur écurie pour aller se promener dans une cour. Il rappelle la facilité avec laquelle certains sujets se délicotent ou se font délicoter par un voisin ami.

Il rapporte même que «plusieurs observateurs ont enregistré des exemples de chevaux allant, de leur propre initiative, trouver le maréchal-ferrant pour se faire ferrer.» Romanes, je le sais, en cite un exemple. Pour mon compte, je n’ai jamais constaté quelque chose de ce genre, et, j’erre peut-être, mais ce fait surprenant m’inspire quelque méfiance.

Naturellement, M. Alix accorde au cheval la mémoire, et il fournit des exemples à l’appui. Il montre ensuite que cet animal peut associer des idées. Corrigé pour une faute avec la cravache, l’élève se méfie ensuite de cet instrument. Un sujet a-t-il eu peur ou éprouvé un accident à certain endroit de sa route, il n’y repassera pas sans appréhension, et en faisant quelques difficultés, bien que la cause ait cessé d’exister. Comme preuves d’imagination, l’auteur note «l’ardeur avec laquelle, même fatigué ou d’ordinaire paresseux, le cheval marche dans la direction de l’écurie; le peu d’entrain qu’il montre pour s’en éloigner. Et ceci ne peut s’expliquer qu’en supposant que les animaux ont une image mentale de leur écurie accompagnée, dans leur idée, de repos et de nourriture.»

Pour attacher leurs chevaux, les cavaliers arabes creusent un trou dans le sol, y introduisent l’extrémité des rênes et mettent une pierre qu’ils recouvrent de sable. Quelquefois même ils suppriment le trou et placent seulement la pierre. «Les chevaux s’imaginant être attachés solidement, ne bougent généralement pas.»

L’auteur accorde aux animaux le langage: «chez le cheval, certaines expressions physionomiques, certaines attitudes ont des significations si précises, qu’aucun cavalier ne s’y trompe.» J’ajouterai: Et à plus forte raison aucun cheval.

D’ailleurs tous ceux qui fréquentent cet animal distinguent très bien chez lui «le hennissement de la faim, de la joie, de la douleur, du désir, etc.»

Enfin nous voyons que le cheval est susceptible d’affection pour celui qui le soigne, qu’il est capable d’exercer sa vengeance envers qui le brutalise.

A mon gré le cheval occupe une trop petite place dans le livre charmant et si documenté de mon laborieux et clairvoyant collègue.

Joly.

Dans l’Intelligence du cheval , M. Joly annonce qu’il va traiter des qualités supérieures du cheval, de son intelligence, de ses besoins, de ses vertus et de ses passions. Et il montre que cet animal est capable d’attention, d’abstraction, que sa mémoire est très développée, qu’il possède le jugement et le raisonnement, qu’il est doué d’imagination.

Il lui reconnaît également le langage et fait remarquer que la peur est sa passion dominante.

L’auteur a dépensé beaucoup d’érudition dans cette étude. Oserai-je dire que, malgré son titre plein de promesses, le livre reste un peu trop une œuvre de haute philosophie?

Vétérinaire principal Decroix.

Enfin je mentionnerai la bonne opinion qu’avait, du cheval et des animaux qui nous servent, le vétérinaire principal Decroix, instigateur d’une sorte de Volapük des Bêtes, langue universelle qui aurait servi à tous les conducteurs et cochers de la terre. (Voir plus loin Langage).

Opinion des Arabes.

Il me reste à rappeler ici l’opinion des Arabes et elle est particulièrement intéressante.

Veut-on mesurer à quelle hauteur peut s’élever l’intelligence humaine? il faut la considérer chez l’homme civilisé, chez l’Européen, par exemple, et non point chez le Hottentot à l’esprit inculte. Veut-on apprécier, dans toute leur étendue, les facultés mentais du cheval? c’est sur la race arabe qu’on doit les étudier. Le cheval arabe est l’intellectuel de l’espèce.

Le musulman du désert a le culte de ce compagnon fidèle et dévoué.

Le noble de la tente comme le simple cavalier qui «vit de ses éperons» sont intarissables dans les éloges qu’ils lui décernent. On le célèbre dans des chansons, les causeries quotidiennes répètent ses louanges.

Ici nous sommes souvent en plein roman; c’est un conte oriental où la vérité et la fable se coudoient constamment: les disciples du Prophète se plaisent à orner la vérité de poétiques arabesques. Les belles légendes séduisent ces nomades à l’âme rêveuse et sentimentale.

Consultons le si remarquable ouvrage du général Daumas: Les chevaux du Sahara.

Lorsque Dieu voulut créer le cheval, il dit au vent du sud: «Je veux faire sortir de toi une créature, condense-toi.»

Et docilement le vent se condensa.

Charmante image montrant le cheval symbole de la vitesse.

Dans ce pays de vastes solitudes, le cheval est une nécessité de la vie; grâce à son généreux coursier, l’Arabe est le roi du désert: «Il commerce et voyage, il surveille ses troupeaux, il brille au combat, aux noces, aux fêtes de ses marabouts; il fait l’amour, il fait la guerre; l’espace n’est plus rien pour lui.»

L’affection immense de l’Arabe pour sa monture, idole de la tente, s’expliquerait déjà naturellement par les services qu’il en tire, mais Mahomet, qui connaissait le cœur humain, a pris soin d’exalter le «buveur d’air» ; avec raison il le considérait comme un élément indispensable au succès de la cause sainte. La religion fait un devoir au fils du désert d’aimer son cheval que le Koran appelle le bien par excellence.

Le cheval fait trois prières par jour:

Le matin il dit: «O mon Dieu rends-moi cher à mon maître.»

A midi: «Fais du bien à mon maître pour qu’il m’en fasse.»

Le soir: «Fais qu’il gagne le paradis sur mon dos.»

Dans ce monde, déclarent les Arabes, l’honneur commence à l’étrier pour finir à la selle. Puis encore: Un Arabe doit aimer les chevaux comme une partie de son propre cœur, et leur sacrifier, pour les entretenir, jusqu’à la nourriture de ses propres enfants.

Les fidèles de l’Islam pensent que leurs coursiers généreux ont été créés pour le bonheur des croyants:

«Le Paradis de la terre se trouve sur le dos des chevaux

Dans le fouillement des livres

On bien entre les seins d’une femme.»

Perfectionné avec amour par l’homme pendant une longue série de siècles le sujet de race est une des plus jolies créations de la nature; il réunit le summum de la noblesse et de la grâce;. l’ampleur de son crâne, l’étendue de son front décèlent une intelligence, qui éclate dans toute la physionomie: ses yeux ont de l’esprit.

UN «BUVEUR D’AIR».

OCÉAN. Barbe, inscrit au Stud-Book algérien, 10 ans, 1m 52, gris, né à Mostaganem, vainqueur dans onze courses.

Photo du cap. Defrance.


La religion fait un devoir au fils du désert d’aimer son cheval, etc.

Jument, 5 ans, 1m 49, des environs d’Orfa Turquie d’Asie).

Photo du cap. Defrance.


Le vrai cheval arabe possède un port de tête et un air de grandeur qui imposent, une harmonie de formes et de mouvements qui conquièrent tous les suffrages. En regardant son œil on voit qu’il y a quelqu’un à la fenêtre.

Et qui dit arabe dit barbe, car «que ce cheval s’appelle Arabe, Barbe, Turc, Persan, etc.; peu importe; toutes ces dénominations ne sont que des prénoms, le nom de famille est cheval d’Orient.»

Le cheval est l’animal qui, par son intelligence, se rapproche le plus de l’homme, écrit un auteur arabe, El Doumayry, dans son Histoire des animaux. «Cependant, fait remarquer le général Daumas, lorsque les Arabes ont avancé cette proposition, ils connaissaient très bien les animaux qui, chez nous, passent pour les plus intelligents, tels que l’éléphant, le chien , etc., etc.

«D’où cela vient-il donc?

«Ne serait-ce point que les Arabes, par leur vie intime avec le cheval, ont su développer chez lui des facultés dont nous ne nous doutons même pas, nous qui n’accordons à cet animal qu’un instinct de mémoire (sic).» Chez eux, en effet, le cheval est un ami de la famille: chez nous, au contraire, ce n’est qu’un meuble de luxe ou un instrument de travail que nous changeons par caprice ou par intérêt, témoin notre proverbe: On ne se marie pas avec son cheval. «L’Arabe, lui, se marie avec son cheval.»

Dans le groupe intitulé «Deux amis» (Musée du Luxembourg), un sculpteur de talent, M. Victor Peter, a très heureusement symbolisé cette union intime, cette amitié réciproque de l’Arabe et de son cheval. C’est une œuvre harmonieuse, vraiment inspirée et l’artiste a su donner au cheval une physionomie noble et pensante .

«Les chevaux de race n’ont point de malice, écrit Abd-el-Kader. Le cheval est le plus beau des animaux, mais son moral, sous peine de dégénérescence, doit répondre à son physique.»

«Le cheval véritablement noble réunit le courage à la fierté, et resplendit d’orgueil au milieu de la poudre et des hasards.

«Il chérit son maître et ne veut, le plus souvent, se laisser monter que par lui.

«Par l’ouïe, par la vue et par l’odorat, aussi bien que par son intelligence, il sait le préserver des mille accidents qui sont possibles à la chasse ou à la guerre.»

Pour Abd-el-Kader, les qualités physiques du cheval de race ne sont rien sans les qualités morales.

Par son intelligence, par son affection pour celui qui le nourrit, le soigne et le monte, cet animal ne doit faire qu’un avec lui.

«Demander ces qualités au cheval de race, ajoute le général Daumas, c’est tout simplement le placer dans l’ordre intellectuel, immédiatement après l’homme, comme d’après la légende, il a été immédiatement placé après lui dans la création.

DEUX AMIS

PAR PETER .

MUSÉE DU LUXEMBOURG.


Jument crise, 6 ans, 1m 30. gris-clair rouané, de race Hamdoni.

La race Hamdoni est arabe et se rencontre dans les grandes plaines situées entre Damas et l’Euphrate.

Photo du cap. Defrance.


Nous sommes bien loin de ces appréciations, je le sais, mais n’en sommes-nous pas trop loin?»

Je vais m’efforcer de contribuer à mettre les choses au point, mais auparavant je rappellerai l’opinion de la Commission d’hygiène hippique instituée au Ministère de la Guerre.

Commission d’hygiène hippique.

Il m’est spécialement doux d’enregistrer l’opinion de cette Commission; on la trouve consignée dans le Cours abrégé d’hippologie enseigné aux sous-officiers et brigadiers :

«Le cheval est un être intelligent que l’homme n’a pu assujettir, soumettre et approprier à ses usages justement que parce qu’il est intelligent et que l’homme a su lui faire comprendre, par une éducation particulière qu’on appelle le dressage, ce qu’il voulait obtenir de lui.

«Cet animal n’a pas seulement une certaine part d’intelligence, il a aussi des passions; il est susceptible d’amitié, de reconnaissance, de haine, d’esprit de vengeance. Il se souvient des bons traitements, et il sait les reconnaître par sa docilité ; il conserve le souvenir des mauvais, il se révolte contre eux et, quand l’occasion se présente, il sait parfaitement user de représailles.» Il connaît la loi du talion et rend parfois avec usure les souffrances qu’on lui fait endurer.

Les organes de ses sens sont très perfectionnés: la vue porte loin, l’ouïe et l’odorat sont d’une grande finesse. Le cheval a la mémoire des lieux; il conçoit un certain nombre d’idées à la manière de l’homme, il est sensible, il a une volonté d’après laquelle il se détermine. «Voilà ce que ne doivent jamais oublier

«ceux qui se servent du cheval et lorsque, au lieu de s’adresser a

«son intelligence, ils se montrent violents envers lui et le

«maltraitent, ils commettent un abus de la force et se rendent

«coupables d’une action véritablement mauvaise qu’on ne saurait

«trop blâmer et réprimer.»

Comme on pourra le constater, en bien des endroits la suite de mon ouvrage n’est que le développement de ce thème, et — faut-il voir là le résultat d’un simple hasard? mes idées ne le contredisent nulle part.

LIVRE II

Table des matières

CONSTITUTION MENTALE DU CHEVAL

CONSTITUTION MENTALE DU CHEVAL

Dualité Morale: l’Être pensant et l’Être sensible.

Pour bien comprendre le cheval il faut

considérer en lui deux individualités

distinctes: l’être pensant et l’être

sensible; le premier règne, mais le

second gouverne.

(L’auteur).

Nul animal ne peut se flatter d’avoir inspiré autant d’écrivains que le cheval: poètes, philosophes, naturalistes, écuyers et hippologues s’en sont occupés tour à tour. Mais rares sont les auteurs qui en ont étudié l’âme. Aussi les facultés intellectuelles du précieux serviteur restent-elles encore à peu près ignorées.

Il semble qu’on n’ait pas besoin de les connaître.

«Quant à moi, me déclarait un jour un ancien écuyer, aujourd’hui très en vue, je continue à considérer le cheval comme une machine.» Il serait superflu de vous dépeindre ici mon effarement.

Hélas! j’ai quelque regret à le dire, dans mes entretiens avec les officiers de cavalerie, une chose m’a toujours vivement frappé : c’est l’état d’incertitude dans lequel ces éducateurs se trouvaient généralement sur la mentalité de leur élève.

Cependant les poëtes de tous les temps ont chanté les vertus du cheval.

On a pu s’en rendre compte, la question dont je m’occupe a subi, pendant le cours des siècles, des vicissitudes curieuses.

L’antiquité avait une haute opinion des facultés morales du cheval. Aux temps de la Chevalerie, les poëtes célèbrent les exploits de maints coursiers dont ils exaltent les talents.

Pendant les quinzième et seizième siècles, on croit, dans l’Europe occidentale, les chevaux tellement malins, qu’on fait à plusieurs savants d’entre eux l’honneur de les brûler publiquement comme sorciers.

Descartes, l’inventeur de l’automatisme des bêtes, n’y voit naturellement que des machines.

Pourtant Montaigne et plusieurs écuyers venaient de se faire les ardents défenseurs de l’intelligence chevaline.

Lisons quelques écrivains dont les idées chevalines aient fait un certain bruit dans le monde: d’abord Buffon, puis Toussenel, le général Daumas, nous ne trouvons que des louanges à l’adresse de l’orgueilleux solipède: à l’envi tous le magnifient; ces lectures nous laissent sous le charme. D’autre part n’est-il pas de tradition, chez les Arabes, que le cheval «est le plus noble des animaux comme l’homme est la plus noble des créatures?»

Les écuyers et les hippologues ne partagent pas cette opinion flatteuse. Tous rendent hommage à l’ardeur et aux grâces physiques du généreux coursier; mais au point de vue intellectuel ils lui accordent la mémoire et l’instinct; quelques-uns, car il y a d’honorables exceptions, y ajoutent l’intelligence, mais combien font-ils de réserves? Selon l’expression du baron de Curnieu, «malgré leurs belles déclarations presque tous ces écrivains considèrent trop le cheval comme une machine qu’il faut manœuvrer par la statique et la dynamique». Dans l’armée, l’intelligence du cheval a reçu la consécration officielle. La Commission d’hygiène hippique la mentionnait expressément et la recommandait comme un facteur essentiel de l’éducation. (Voir le Cours abrégé d’hippologie enseigné aux sous-officiers et cavaliers).

Cependant l’opinion publique reste sceptique et ne cesse de répéter: «Le cheval, quel stupide animal!.....»

De ce chaos d’opinions une vérité surgit, éclatante: le cheval moral n’est pas encore connu; nous ne possédons sur lui que des idées et des sentiments confus qui n’ont pas été suffisamment approfondis.

Et nous utilisons cet animal depuis plus de six mille ans! Qui pensait qu’on pût encore avoir du neuf à écrire, sur cet antique serviteur? Ne nous en étonnons pas trop, la psychologie humaine elle-même ne date que d’hier.

Une objection s’est certainement présentée à l’esprit du lecteur: Puisque le cheval est intelligent, comment se fait-il que nos écuyers et nos hippologues aient eu tant de peine à le reconnaître?

En consultant les auteurs anciens et modernes on constate un fait assez bizarre; depuis l’apparition des premiers ouvrages d’équitation en Europe (XVIe siècle) jusqu’à nos jours, on voit d’un côté les philosophes, les physiologistes et les psychologues, c’est-à-dire les théoriciens , affirmer l’existence de l’intelligence chez le cheval, sauf toutefois pendant l’éclipse partielle du cartésianisme. Dans l’autre camp les hippologues , les écuyers — à part quelques exceptions — ne l’admettent que difficilement, semblent vouloir l’ignorer ou même la nient.

Cette divergence d’opinions ne résiderait-elle pas dans ce simple fait que les deux camps envisagent la question à un point de vue différent, d’où la difficulté de s’entendre? J’inclinerais à le croire.

Les premiers considèrent le cheval au général, et les seconds au particulier.

Les théoriciens purs ne peuvent refuser l’entendement à un être qui possède la triple faculté de vouloir, penser et sentir; les praticiens (cavaliers, écuyers. hippologues non vétérinaires) ne croient que peu ou point à l’intelligence du cheval; déroutés dans certaines de leurs prévisions, ils oublient les brillants résultats qu’ils trouvent naturel d’obtenir et ne retiennent que les manifestations d’égarement, d’emportement. Et s’ils ne peuvent vaincre l’amour de l’indépendance que cet élève, d’ordinaire soumis, possède au fond du cœur, ils qualifient de rétivité les défenses raisonnées, intelligentes, employées pour échapper à leur domination.

Nous voyons ainsi que si les premiers ont raison, l’erreur des autres s’explique.

Chez le cheval, la caractéristique de l’état mental est la prépondérance quasi-souveraine d’une grande impressionabilité sur une intelligence peu développée; le fougueux solipède n’est pas maître de ses nerfs, manque totalement de sang-froid.

Au moral personne n’a encore défini cet animal: c’est une créature composite qui présente une dualité curieuse. Pour bien comprendre le cheval, il faut considérer en lui deux individualités distinctes: l’être pensant et l’être sensible; le premier règne, mais le second gouverne.

Ces deux êtres sont en perpétuel conflit et le second fait commettre au premier des sottises innombrables.

J’espère montrer, dans l’exposé qui va suivre, combien cette dissection morale (qu’on me passe le mot) facilite et éclaire l’étude de la psychologie du cheval.

Je commencerai par l’examen de l’intelligence et des principales facultés qui lui font cortège.

Pulsuz fraqment bitdi.

3,79 ₼

Janr və etiketlər

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
359 səh. 66 illustrasiyalar
ISBN:
4064066325381
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
Yükləmə formatı:

Oxşar kitablar