Kitabı oxu: «Les métamorphoses du jour»

Şrift:

Taxile Delord, Charles Blanc, Albéric Second, Clément Caraguel, Grandville

Les métamorphoses du jour


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318529

Table des matières

NOTICE SUR GRANDVILLE

LES MÉTAMORPHOSES DU JOUR

I

II

III

IV

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

SCÈNE I

SCÈNE II

SCÈNE III

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

XXXV

XXXVI

XXXVII

XXXVIII

XXXIX

XL

XLI

XLII

XLIII

XLIV

XLV

XLVI

SCÈNE I re .– Au Palais-Royal.

SCÈNE II.– Un appartement rue Montmartre, chez Durillon.

SCÈNE III.– A Fontenay-sous-Bois chez M. Saboulard. –SABOULARD, MADAME DURILLON, LE VICOMTE, LIMIER.

SCÈNE IV.– Chez le vicomte, huit jours après.

XLVII

XLVIII

XLIX

L

LI

LIII

DANS UNE RUE.

DANS UN SALON.

LIV

LV

LVI

LVII

LE RENARD.

LA JEUNE POULE.

LA POULE DUÈGNE.

LE SINGE VALET.

LE DOGUE PORTIER.

LVIII

LIX

LX

LXI

LXII

LXIII

LXIV

LXV

LXVI

LXVII

LXVIII

LXIX

LXX

LES

DU JOUR

PAR

GRANDVILLE

Accompagnées d’un Texte

PAR MM.

ALBÉRIC SECOND, LOUIS LURINE

CLÉMENT CARAGUEL, TAXILE DELORD, H. DE BEAULIEU, LOUIS HUART

CHARLES MONSELET, JULIEN LEMER

PRECEDEES D’UNE NOTICE SUR GRANDVILLE

PAR M. CHARLES BLANC

PARIS

GUSTAVE HAVARD, LIBRAIRE

15RUE GUÉNÉGAUD

Vu la loi et les traités internationaux, ce livre ne peut être reproduit ni traduit

sans l’auto

risation de l’éditeur.

1854

1853

NOTICE
SUR
GRANDVILLE

Table des matières

Il n’est pas indifférent de savoir que Grandville est né dans la patrie de Callot, car il a plus d’un trait de ressemblance avec l’illustre graveur de Nancy: et d’abord de l’esprit, de l’observation, l’humeur polémique; puis un mélange tout à fait imprévu de réalisme et d’idéal, une forme correcte, positive, aride même, mise au service des plus fantastiques inventions; un contour net enfermant une idée souvent indécise, un contraste perpétuel enfin entre l’élévation de la pensée et la prose du crayon.

Le véritable nom de Grandville était Gérard. Son père, peintre en miniature, était le fils d’un comédien distingué qui, sous le nom de Grandville, avait longtemps charmé la cour de Stanislas et les bourgeois de Nancy. Ce comédien avait eu deux enfants et en avait adopté un troisième qui eut bientôt un nom, et se trouva être Fleury, de la Comédie-Française. Moins heureux que leur frère adoptif, les fils de Gérard furent l’un et l’autre de modestes peintres en miniature, qui menèrent à Nancy une vie laborieuse et austère. Le plus jeune, pour se distinguer de son aîné, prit le nom de Gérard-Grandville: ce fut le père de notre artiste. Jean-Ignace-Isidore Gérard, dit Grandville, vint au monde le15septembre1803; il naquit délicat et débile, et n’en fut que plus aimé par sa mère. Il montra dès ses premières années un caractère doux, taciturne et réfléchi, jouant peu, écoutant beaucoup et observant toute chose avec de grands yeux légèrement voilés d’une teinte de mélancolie. A douze ans, on le mit au lycée de Nancy; mais il en sortit bientôt pour apprendre le dessin chez son père, qui, d’accord cette fois avec la destinée, voulait faire de lui un artiste. Malheureusement, tandis que le père flattait de son mieux ses modèles,–cela est de rigueur chez un peintre en miniature,–le fils refaisait le portrait du patient, mais avec une justesse de coup d’œil et une fidélité tellement inexorables, qu’il passait pour ne faire autre chose que des caricatures. Du reste, il dessinait du matin au soir, il dessinait tout, personnes et choses, et accrochait ses charges aux murailles de sa chambre, comme Teniers accrochait les siennes aux murailles de son cabaret.

Un miniaturiste très-connu, Mansion, passant à Nancy, alla voir son confrère, et, frappé de l’esprit du jeune dessinateur, il proposa de l’emmener à Paris. On promit d’y penser, et, à quelque temps de là, M. Gérard se décide en effet à envoyer son fils à Paris. Cent écus, une lettre pour Mansion, une autre pour M. Leméteyer, régisseur général de l’Opéra-Comique, son parent, voilà de quoi se composait tout le bagage de Grandville. Mais il eut bientôt trouvé des ressources dans son esprit ingénieux. Chez Mansion, qui l’avait pris dans son atelier, il imagina un jeu de cartes fantastique de cinquante-deux pièces, que Mansion trouva si remarquables qu’après les avoir corrigées du regard, il les publia sous son nom, avec le titre de Sibylle des Salons.

Cependant Grandville passait ses soirées à l’Opéra-Comique, et les entr’actes dans le cabinet de M. Leméteyer, où il avait connu déjà quelques artistes en renom: Vernet, Picot, Hippolyte Lecomte, Léon Cogniet, et parmi eux un deuxième ténor, Féréol, qui chantait bien et peignait mal, mais qui se croyait plus de talent pour peindre que pour chanter, genre de méprise assez fréquent parmi les artistes. Hippolyte Lecomte surprit un jour Grandville dessinant à nouveau, sur le bureau de son oncle, une composition que Féréol venait de peindre, et critiquant à coups de crayon toutes les fausses notes que le ténor avait laissé échapper dans son tableau. Le lendemain Grandville devient l’élève d’Hippolyte Lecomte. Il faut peindre à l’huile; mais ce genre de peinture l’embarrasse, lui paraît complique et d’une difficulté superflue, inutile à vaincre. Par un nouveau trait de ressemblance avec Callot, Grandville répugne à ce procédé; il le trouve trop chargé d’entraves matérielles, pas assez net pour sa pensée. D’un coup de plume il avait dit tout ce qu’il voulait dire: pourquoi ces mélanges, ces préparations, ces toiles qui doivent sécher quinze jours, et sur lesquelles il faudra revenir, quand on aura peut-être jeté ailleurs tout son feu ou changé d’idée, à moins de peindre au premier coup, ce qui n’était guère possible à un homme qui avait comme lui l’inquiétude de son art? Grandville faisait ainsi le procès à la peinture à l’huile, impatient qu’il était d’en venir aux moyens les plus simples d’épancher sa verve, car il avait l’esprit plein de pensées, l’imagination pleine de rêves.

Découragé, l’élève de Lecomte veut retourner à Nancy, lorsqu’un sociétaire du théâtre lui propose de dessiner des costumes pour les troupes de province, lui donne un peu d’argent, lui demande beaucoup de croquis, et en somme le laisse bientôt aussi abattu, aussi pauvre que devant.

Dans ce temps-là, pourtant, on venait d’inventer un art qui semblait créé tout exprès pour Grandville, la lithographie. On n’entendait chanter au théâtre, dans les salons, dans la rue, que:

Vive la lithographie,

C’est une rage partout;

Grand, petit, laide, jolie,

Le crayon retrace tout.

Nos boulevards tout du long

A présent sont un salon,

Où, sans même avoir posé,

Chacun se trouve exposé.

Nos mouchoirs de poche aussi

Ont leurs combats, Dieu merci!

Grâce à cette nouveauté,

Une sensible beauté

Peut, quand la douleur l’attaque,

Essuyer ses yeux fort bien

Avec le bras d’un Cosaque,

Ou la jambe d’un Prussien.

La lithographie, pour un artiste qui était pressé de produire, qui avait d’ailleurs le côté populaire du génie, et sentait le besoin d’agir sur l’esprit des autres, c’était une merveilleuse invention. Cependant, comme si le crayon écrasé sur la pierre eût donné des contours trop mous, comme si l’impression eût été moins incisive que le trait, Grandville voulut exécuter la lithographie à la manière d’une gravure: au lieu de grener son dessin ou de l’estomper, il arrêta vivement ses contours, ombrant avec des hachures, précisant de plus en plus ses formes au moyen des tailles, et faisant entrer ses figures dans la pierre avec son crayon, comme il les eût rentrées dans le cuivre avec un burin. C’est absolument l’histoire de Callot, lorsquil imagina de substituer au vernis mou, dont se servaient les graveurs à l’eau-forte, le vernis des luthiers, qui, étant ferme et dur, donne plus de netteté au travail de la pointe et permet au graveur de sculpter, pour ainsi dire, son dessin sur la planche.

Dessinateur lithographe, Grandville n’avait plus qu’à inventer, et c’était là précisément sa supériorité naturelle. Il pensait beaucoup, il avait beaucoup observé. Des travers du monde, de ceux que l’on coudoie chaque jour sur le pavé ou sur les tapis, pas un ne lui avait échappé. Il commença la Suite des Dimanches d’un bon bourgeois, ou les Tribulations de la petite propriété. Il était d’ailleurs assez disposé à railler la vie, dont il connaissait déjà les petites misères... et bientôt les grandes. Il occupait alors, dans l’hôtel Saint-Phar, une petite chambre, la même peut-être qui fut habitée depuis par un écrivain dont la plume a des rapports frappants avec le crayon de Grandville, Alphonse Karr. Là il se mit à l’œuvre, conseillé, dit-on, par Duval-Lecamus, fit des dessins remarquables sans doute, bien qu’ils n’eussent pas l’ampleur et le mordant de Daumier, tomba aux mains d’un éditeur en déconfiture, dut se débattre avec les créanciers, vit saisir ses dessins, et perdit son temps à courir après son argent.

Au milieu des tribulations qu’il peignait si bien et de celles qu’il éprouvait lui-même, il fit heureusement la rencontre d’un ami, M. Falampin, alors avocat, aujourd’hui un des écrivains de l’Illustration. Cet ami habitait la rue des Petits-Augustins. Il était d’une sorte de club, dont le fondateur avait dû être Achille Ricourt, club d’artistes qui chaque jour, sur les cinq heures, se réunissaient rue Saint-Benoît, dans les salons d’un Véfour à13sous, où l’on dépensait beaucoup d’esprit. Là venaient Paul Huet, Jules Janin, Chenavard et vingt autres. Grandville fut invité à quitter l’hôtel Saint-Phar et à venir se loger près de son ami.

«Il avait au cinquième étage, dit M. Clogenson, dans une maison située en face du palais des Beaux-Arts, une mansarde spacieuse, dont son esprit inventif savait tirer un rare parti. Outre le lit, la table et les six chaises qui composaient son ameublement, ses amis se rappellent un vaste rideau vert qui servait à partager en deux son appartement. Une partie, non éclairée, était sa chambre à coucher; l’autre, ornée d’une fenêtre en tabatière, par laquelle le soleil envoyait libéralement ses rayons, constituait l’atelier. Quand les visiteurs étaient nombreux, on enlevait le rideau, et le tout formait un vaste salon.

«Quelques jeunes artistes avec lesquels Grandville était lié habitaient le même quartier. Dans la maison contiguë à la sienne demeurait Paul Delaroche, qu’il avait rencontré chez son oncle, et qu’il voyait alors assez souvent; puis, dans le voisinage, il y avait Guiaud le paysagiste, Renou le peintre d’intérieur, Pannetier le miniaturiste, Horeau l’architecte, Drulin, Eugène Forest, Delange, qui tous vivaient de leur pinceau ou de leur crayon, puis Philippon, Charton, Taschereau, puis enfin M. Falampin, son ami le plus intime, qui a eu la bonté de nous aider de ses souvenirs.»

Grandville était alors assez gai, du moins en apparence; il causait timidement, mais finement, faisait peu de bruit, plaisantait le plus souvent le crayon à la main. Le soir, quand, au sortir du fameux salon de cent couverts, on s’était groupé autour d’une lampe chez le président du club, Grandville prenait une plume et se mettait à dessiner. Pendant que la conversation s’échauffait ou qu’on faisait de la musique, il traduisait sur le papier les idées que lui suggérait la mélodie, les bons mots qui se croisaient, les aventures qu’on venait de raconter; puis, s’égarant peu à peu dans sa propre pensée, oubliant ce qui l’entourait, il paraissait se plonger dans une méditation solitaire; il rêvait, et machinalement sa plume donnait une forme à ses rêves; mais son dessin devenait vague, décousu, inintelligible comme un songe. Chose bizarre! cet esprit si positif, si bien façonné à la critique de toutes les folies, était lui-même enclin aux chimères. Il côtoyait constamment les abîmes de la fantaisie.

Ses publications, pourtant, ne révélaient pas encore cette tendance. En1827, il avait mis au jour les Quatre Saisons de la Vie humaine, recueil de dix planches où il peignit les divers passe-temps de l’homme depuis l’âge de deux ans jusqu’à celui de soixante-dix. Rien de bien nouveau dans cet ouvrage, rien de brillant; le dessin en est roide et la pensée très-banale: le gros des humains y est représenté tout bonnement, en proie à la bêtise bien connue de ses goûts. Pauvre humanité! vous pouvez la suivre tout le long de sa carrière; vous la retrouvez à la fin telle qu’au début; elle a seulement changé de poupée. Le héros commence par martyriser son chat, par monter un cheval de bois ou une girafe de carton. Ensuite il vole des pommes; mais du moins, à l’inverse de l’avare de Florian, il respecte les mauvaises et ne mange que les bonnes. A douze ans, il aligne des régiments en papier et joue au soldat absolument comme les souverains. A seize ans il fait la cour, non pas aux femmes encore, mais à leurs robes, et trouve que l’étoffe en est moelleuse. De vingt à vingt-cinq, il chasse sans port d’armes sur les terres des fermiers et des maris. A trente ans, il se déguise en poissarde et va parler l’argot au bal masqué. Plus tard, il pêche à la ligne, chante Frétillon, cultive le vin muscat, compromet sa perruque dans les coulisses... que sais-je? Enfin, il termine sa vie d’une manière vraiment sinistre, en lisant devant son poêle le Constitutionnel!

Aux Quatre Saisons de la Vie humaine succède une sorte de danse macabre tout à fait inconnue aujourd’hui, entièrement oubliée du moins, et qui est cependant la mise en scène imprévue et originale d’une idée d’ailleurs bien commune. On sait que les peintres du moyen âge se plaisaient à représenter, sur les murs d’enceinte des lieux de sépulture, une sorte de ronde fantastique dansée par des morts de toute profession et de tout âge, comme celle que peignit Holbein dans le cimetière de Bâle. Grandville a repris cette allégorie funèbre, qui cadrait, mieux peut-être que la plaisanterie, avec la tournure sérieuse de son imagination. Il intitula le Voyage pour l’Éternité une série de planches où il avait dessiné la Mort empruntant tous les visages pour nous attirer à elle, changeant à chaque pas de costume pour nous séduire. Ici, elle s’affuble d’un immense bonnet à poil, prend une canne et une allure de tambour-major, et mène dans son empire tout un régiment de pauvres conscrits qui partent, en emboîtant le pas, pour le grand voyage. Là, elle s’est déguisée en cocher de tilbury, s’est fait suivre d’un groom qui porte la cocarde et l’habit galonné, et de l’air le plus charmant, elle montre son équipage à une jeune dame en l’invitant à aller au bois... d’où l’on ne revient plus. Une autre fois, sous le masque d’une prostituée, elle appelle d’une voix doucereuse de jeunes étourdis, et leur propose de monter dans son bouge pour lui acheter l’amour. Le crayon de Grandville a cette fois l’énergie d’un hémistiche de Juvénal. Plus loin, elle se fait garçon apothicaire, et, cachée dans l’officine où on lui voit piler ses poisons dans un mortier, elle sourit en écoutant le maître assurer à ses pratiques que ses drogues sont pures, de bon aloi et selon l’ordonnance. L’artiste, en composant cette série de dessins, s’est relevé des faiblesses et des banalités précédentes; il a taillé dans le vif.

Mais le titre le plus sérieux de Grandville à la popularité, son œuvre la plus remarquable, la plus originale, c’est la série des Métamorphoses du Jour. L’idée était neuve, par une face, et piquante: elle fit fureur dès le début; aussi l’artiste n’eut-il pas besoin d’aller chercher les éditeurs, il les vit venir. Sans doute l’apologue qui prêtait notre langage aux animaux était aussi ancien que le monde, et Aristote, qui a remué toute chose, avait dit, il y a quelque deux mille ans, les rapports de la physionomie humaine avec celle des animaux; mais la nouveauté consistait à leur faire endosser nos habits, à les introduire en escarpins dans nos salons, à les transformer en personnages vraisemblables, en leur assignant un rôle à chacun dans l’éternel vaudeville du monde. Grandville a rendu l’homme inséparable de l’animal; il les a soudés l’un à l’autre comme la fable avait fait les deux êtres qui composaient Chiron; mais, à l’inverse du centaure, ses acteurs ont des hures de bêtes sur des épaules humaines.

Les Métamorphoses du Jour eurent un succès prodigieux. Parmi ces satires toutes morales, il s’était glissé un trait politique, et ce fut la fortune de l’auteur... je me trompe, de l’éditeur. Il n’était bruit, dans ce temps-là, que d’une historiette de coulisses, assez ordinaire d’ailleurs, mais rendue piquante par la qualité des personnes. Le héros de l’aventure était le jeune duc de Chartres, depuis duc d’Orléans, et l’héroïne une ingénue du boulevard qui amusait les bourgeois par son talent et ennuyait les beaux fils de sa vertu. On disait alors, et sans horreur je ne puis le redire, que M. le duc avait été heureux comme il convient à un colonel de hussards, et que c’était le père de la belle ingénue qui avait lui-même conduit le jeune colonel à la victoire. Grandville, vengeant d’un seul trait la morale outragée et les soupirants jaloux, représenta Monseigneur en son beau costume de colonel de hussards, tête de grand-duc, pose élégante; le père, sous les traits d’un poisson... indigeste dont la chair n’est bonne qu’en mai; et l’Iphigénie en coulisses sous les formes d’une jeune dinde rougissante, dont le bec convexe, recouvert de sa caroncule, devait se prêter malaisément aux baisers de l’oiseau de nuit. Tout Paris voulut voir cette planche, et l’on raconte que la duchesse de Berri,–c’était en1829,–se fit un malin plaisir d’oublier sur sa table, un jour de réception, quelques épreuves de cette métamorphose, trouvée charmante par les censeurs de la branche aînée. Ce fut, on le pense bien, à qui rirait le plus haut des malheurs de l’amant heureux. A partir de ce jour, les Métamorphoses de Grandville devinrent l’objet de toutes les conversations; on les trouvait sur tous les guéridons, dans toutes les mains. Deux auteurs, MM. Paul Lacroix et Ozanneaux, improvisèrent pour l’Odéon une pièce dont l’ouvrage de Grandville leur fournit la pensée et le titre: les personnages devaient changer de tête, et l’on se demandait qui peindrait ces physionomies de carton.–Naturellement Grandville.–Mais où est cet homme depuis hier si célèbre?–On le cherche partout, et on le découvre en son cinquième étage de la rue des Petits-Augustins, no10, dans une petite chambre sans meubles. «Vous êtes sans doute un habitué du Jardin des Plantes, dit le bibliophile à l’artiste.–Monsieur, reprit modestement Grandville, je n’ai vu les animaux que dans Buffon. C’est là que je les étudie (et il montrait une petite édition anglaise de l’Histoire naturelle: Extracts from Buffon, in-12); voilà le livre d’où je suis sorti.»

Les bêtes de Grandville me rappellent que j’étais un jour avec un un homme d’infiniment d’esprit, M. Prosper Mérimée, le même qui est de l’Académie Française, à examiner des croquis d’animaux qu’il venait de dessiner d’après nature. C’étaient des rhinocéros, des hippopotames, des mastodontes et autres pachydermes. «Comment expliquer, lui disais-je, l’existence de ces êtres difformes, monstrueux? ne dirait-on pas d’un cauchemar de la nature?–Pour moi, reprit froidement l’académicien, j’ai toujours pensé que, vers le sixième jour de la création, il avait été ouvert un grand concours pour la formation d’un être digne de vivre sur la terre. De toutes parts, comme vous le pensez bien, on produisit des modèles, et Dieu seul peut savoir ce qu’on envoya d’ébauches informes, d’animaux biscornus et grotesques. La galerie dut rire beaucoup, non-seulement de la conformation des figures, mais des énormes différences qui se rencontraient dans leurs proportions relatives; lorsque après l’éléphant, par exemple, un des compétiteurs apporta modestement le rat. Le lion et le singe furent remarqués; mais l’un, ayant ouvert la gueule mal à propos, effraya les juges, et l’autre compromit son succès par une grimace intempestive; de sorte que les inventeurs de ces ouvrages n’eurent que l’accessit. Le prix fut donné à l’homme. Malheureusement, après la distribution, on oublia de détruire les modèles, de sorte que, toutes ces bêtes prenant pour elles le croissez et multipliez, crûrent et multiplièrent. Voilà ma Genèse.»

Il semble que les Égyptiens aient voulu réhabiliter tous ces animaux hors de concours, en mariant leurs formes avec celles de l’homme. C’est ainsi qu’ils virent un emblème de prudence dans le monstre auquel il donnaient la tête d’une femme et le corps d’un chat. Mais Grandville parut avoir une autre pensée en croisant les races. Il voulut châtier l’homme en lui rappelant que, malgré le premier prix qu’il avait jadis obtenu, il n’était, pas si éloigné des concurrents qu’il méprisait, et que son visage, par ses déviations fréquentes, trahissait la bestialité de leur commune origine. Il imagina donc et mit à la mode ces burlesques personnages que vous savez, hommes par le corps, animaux par la tête, et sur leur dos il se plut à fustiger les ridicules humains. On peut dire que nul ne l’a surpassé dans le talent de vêtir, de faire parler, de mettre en scène les acteurs de cette comédie universelle. Il savait trouver dans chaque animal la personnification d’un vice, d’un sentiment, d’une pensée, et de la physionomie du moindre insecte dégager une signification morale. Le costume, la corpulence, l’attitude, tout se rapportait chez lui à une idée dominante. L’homme violent et querelleur, le duelliste, avait la tête d’un hérisson sur un corps membru; l’écrevisse caractérisait naturellement le poltron qui rompt sans cesse la mesure. La luxure du bouc, la gloutonnerie du loup, la menaçante gourmandise du crocodile, la vanité du paon, n’ont été nulle part saisies, consacrées, pour ainsi dire, par le dessin, comme elles le furent dans les Métamorphoses du Jour. Grandville a mis tant de justesse dans l’emmanchement, tant d’accord dans l’assemblage des parties, et dans l’intention tant de finesse, qu’il nous serait aujourd’hui bien difficile de représenter aux yeux un vice quelconque de l’humanité autrement que sous les formes qu’il a si spirituellement adaptées à ce vice. Chacun de nos travers a maintenant son image stéréotypée dans ce Buffon de la satire. Voyez monsieur un tel, le misanthrope, le bourru, qui parle à ses gens en leur tournant le dos, qui cache sa mine renfrognée et déclare qu’il n’y est pour personne: dites-moi si l’on peut lui prêter une autre tête que celle de l’ours? Et ce gros homme, tout appétit et tout ventre, qui crève son gilet, entrouvre un jabot sale, et promène sa grosse patte poilue et poisseuse sur le museau d’une jeune modiste qu’il appelle ma petite chatte, quel autre groin peut-il loger dans son immense cravate, que celui d’un pourceau?... En vérité, au-dessous de chacune de ces têtes, on peut écrire le ne varietur.

Les d’Orléans eurent un instant leur tour. La révolution de1830 ayant donné carrière aux caricatures, on en fit d’abord contre les vaincus. Grandville, Decamps, Eugène Forest crayonnèrent des calembours qu’assaisonnait le sel de l’a-propos. Mais bientôt, laissant là le pieu-monarque, l’ex-et-lent roi, ils tournèrent leurs armes contre la dynastie nouvelle. Philippon créa le journal la Caricature; il s’y retrancha, lui troisième, avec Forest et Grandville, et fit feu de toutes ses fenêtres.

Grandville fut le héros de cette guerre qui dura cinq ans. Il y déploya, dans le détail surtout, de l’originalité et une verve infatigable. Si sa pensée manquait parfois de grandeur, de portée où d’imprévu, il y suppléait par une prodigieuse fécondité d’inventions partielles; il taillait tant de facettes à son idée, qu’elle brillait d’un éclat extraordinaire. Ce qu’il lui fallait, c’était une donnée générale, un cadre où il put faire entrer tous ses personnages. Il aimait à passer en revue sa ménagerie d’hommes d’État, parce qu’il y trouvait l’occasion de les peindre un à un, de les prendre à partie, de faire, en un mot, leur portrait moral et physique. C’était là son triomphe. Tantôt il imagine une Chasse à la liberté... et alors chacun use de ses armes: les gens de haute cour mettent la bombe dans le mortier, le maréchal Lancelot, prince de Seringapatam, braque ses pièces d’artillerie; M. Thiers charge un petit fusil pour rire; puis vient une chevauchée de ministres et de robins qui renverse, dans son élan, M. d’Argout et ses énormes ciseaux, l’étalon le Valmy et son obèse cavalier; puis c’est la meute des aboyeurs féroces,

Chiens courants et limiers, et dogues et molosses,

Tout se lance et tout crie: allons!

Tantôt la scène représente une Salle d’armes. Un homme masqué, mais reconnaissable à ses gros favoris et à son toupet, fait assaut avec une belle et forte fille aux durs appas, qui se bat sans gants et sans masque, la poitrine découverte; elle a pour ceinture une écharpe tricolore, pour coiffure un bonnet de Phrygie. Rien de plus fièrement dessiné que ces deux figures. Mais la noble fille qui engage le fer si bravement, elle ne s’aperçoit pas que son perfide adversaire s’est plastronné de la Charte, et qu’il cache dans sa main gauche... un poignard! Les tenants sont deux maréchaux: honneur à eux! Derrière la Liberté se tient le grand Madier de Montjau en bonnet rouge, et entre ses jambes apparaît un petit ministre en lunettes qui essaie de piquer la déesse à la hauteur du mollet. Quelques épisodes égaient le tableau: on aperçoit, au second plan, M. d’Argout essayant de faire assaut avec un tireur qui proteste contre les chances inégales d’un tel combat, attendu que le nez de M. d’Argout, plus long que son fleuret, donne à la passe un caractère choquant de déloyauté.

Tantôt c’est une assemblée des faux dieux de l’Olympe, où du premier coup d’œil vous reconnaissez le petit Mercure, dieu de l’éloquence et d’autre chose, le maréchal Neptune et son trident à triple jet; la déesse Thémis portant les favoris de M. Barthe, et n’étant que borgne là où il convient d’être aveugle; le vieux Vulcain pied-bot forgeant des protocoles, les Furies du parquet, le dieu Mars, si intraitable en matière de traitement, enfin Jupiter qui boit à la coupe de flatterie, et dont l’aigle s’est changé en coq et la foudre en baïonnettes... J’oubliais le champêtre dieu Pan, ministre des travaux publics et des beaux-arts; une palette protége sa pudeur, il joue du chalumeau, et dans sa nudité chaste il serait impossible de le reconnaître, s’il n’était trahi... encore par son nez!

On ne peut nier sans doute que les caricatures de Grandville, je parle de celles qui ont trait à la politique, n’aient beaucoup perdu, à l’heure qu’il est, du sel que nous leur trouvions jadis dans la chaleur du combat. Chacun, dans ce temps-là, y mettait du sien. On prêtait à l’artiste d’autant plus d’esprit qu’on était soi-même plus en colère; on riait de fureur, on admirait par indignation. Avec quelle joie on suivait de l’œil ces processions fantastiques, le Convoi de la Liberté, par exemple, où défilaient tous les héros du jour, chacun avec son indélébile signalement, les Persil, les Soult, les Barthe, les Guizot, les Dupin, les Thiers! En voici un qui est en Achille; il porte en manière de bouclier ou plutôt en guise d’écu, une énorme pièce de cinq francs. Cet autre, monté sur un mulet d’Espagne, a pour étrier la grammaire, pour couvre-chef un casque surmonté du fameux cierge, et si vous n’avez pas encore appliqué un nom à sa figure, regardez au bord de la selle de cuir cette frange sur laquelle est écrit MuriUo, vous apprendrez son nom, vous saurez où le bât le blesse... La plupart sont transformés en canons qui lancent des nuées de bêtes malsaines: l’un s’allonge en coulevrine revêtue d’un habit de laquais, vomissant des assommeurs et des gourdins; l’autre est un mortier auquel le canonnier en chef va mettre le feu, en approchant la mèche de cet orifice que les diables de Callot nous ont montré tant de fois, en des appareils si divers et des postures si différentes.

Aujourd’hui que nos vieux griefs sont presque oubliés, que nos passions, un instant refroidies, se sont rallumées pour d’autres objets, c’est à peine si nous comprenons ces images qui nous parurent autrefois si incisives; c’est à peine si nous retrouvons le sens de cette mordante ironie qui châtiait les coryphées de la tribune: celui-ci, lorsque foulant aux pieds l’honneur et la grammaire, il prononçait quelque discours trop peu français; celui-là, lorsque après avoir tracé le tableau de la Pologne égorgée, d’une capitale inondée de sang et envahie par le silence de la mort, il laissait tomber ces affreuses paroles: l’ordre règne à Varsovie. Grandville tenait alors le crayon pour le compte de la France entière. Il était le plus ardent et le plus désintéressé des secrétaires de l’opinion publique. Dans chacune de ces feuilles qui, sur l’aile de la satire, passaient toutes les frontières, trompaient toutes les douanes, et allaient provoquer partout la protestation des cœurs généreux, nous retrouvions nos pensées de la veille traduites en vives images, sculptées en relief. Il me souvient de la formidable sensation que produisit une de ces caricatures qui représentait un sergent de ville essuyant son épée rouge de sang, et disant: l’ordre règne aussi à Paris. La muse de Grandville, on le voit, laissait de temps à autre ses grelots pour saisir les lanières vengeresses de Némésis. Mais, encore une fois, ces souvenirs sont déjà loin de nous; beaucoup d’impressions qui nous firent battre le cœur, commencent à s’effacer sous le poids d’émotions plus poignantes. D’ailleurs, que de personnages ont depuis disparu de la scène! Et que sont les coups de plume du journaliste, à côté des grands coups de faux de la mort?

Grandville était au plus fort de son succès, lorsqu’il fit un voyage à Nancy, en juillet1833. Il avait quitté sa ville natale à vingt ans, pauvre et obscur; il y revenait au bout de dix ans, toujours sans fortune, mais avec un des noms les plus populaires de la presse et de l’art. Il épousa à Nancy une de ses cousines, mademoiselle Marguerite-Henriette Fischer, femme intelligente et dévouée, d’une beauté calme, bien faite pour le comprendre, l’aimer et le mener doucement. De retour à Paris, il prit un appartement rue des Grands-Augustins, tout joyeux de pouvoir savourer les douceurs de la vie intime. Simple comme un enfant, naïf comme un rêveur, il n’aimait rien tant que la vie privée, le travail aux lueurs du foyer domestique. S’il avait à représenter la France, il prenait sa femme pour modèle. Il avait ainsi enfermé toute la patrie dans sa petite maison de poëte. Il eut trois enfants de ce mariage, et ce fut un indicible bonheur pour lui que de les avoir autour de son chevalet, de les entendre babiller, de les voir dormir, pendant qu’il ébauchait sur une ardoise, non plus des satires politiques, mais des dessins pour les Chansons de Béranger, dont l’éditeur Fournier préparait la publication. La Caricature, en effet, venait de mourir sur la brèche, tuée avec la presse libre par cette horrible machine de Fieschi qui avait vomi le meurtre et les lois de septembre; mais une autre carrière se présentait: l’illustration des livres. Cet art nouveau, ou du moins renouvelé, avait été récemment inauguré en France par Gigoux, dans une magnifique édition de Gil Blas, avec une originalité, une couleur, un esprit, qui n’ont pas encore été surpassés. Grandville admirait beaucoup ces croquis pleins de saveur, d’autant qu’il y voyait des qualités qui n’étaient point les siennes. Je parle du feu graphique, de celte perception rapide des formes qui n’est pas précisément la facilité, mais plutôt le sentiment devenu science. Timide à l’excès, dans son dessin aussi bien que dans les relations de la vie, Grandville n’était jamais content de lui. On ne saurait imaginer la peine que lui coûtait la moindre de ses figures; il y dépensait un temps incroyable, une patience de bénédictin. Il y a telle de ses vignettes qu’il a recommencée dix fois, toujours armé contre lui-même de ce génie de la satire qui était son tourment et sa force. Nous avons vu de lui, chez M. Philippon, son camarade, des dessins qu’il avait découpés soigneusement pour les coller sur une autre feuille, où il les corrigeait plus à l’aise, ajoutant, par exemple, une rallonge au nez de M. d’Argout, retouchant le faux col d’un éléphant, mettant des sous-pieds aux pantalons d’un lapin. Mais aussi plus il a pris de peine, plus il nous fait plaisir: c’est le propre de tous les ouvrages de l’esprit.

Je dis de l’esprit, car c’est de là que procèdent les compositions de Grandville. Elles sont pensées plutôt que senties. Il n’y laissait pas voir la tendresse de son cœur, comme s’il l’eût réservée tout entière pour les épanchemenls de la vie intérieure. Mais du moins la pensée jaillie de son cerveau, il savait la préciser, l’approfondir, la fortifier en l’accompagnant d’accessoires sobrement ménagés, et dont pas un n’était superflu. «Ce n’est pas à première vue, dit M. Charton, ni d’une seule fois, qu’en feuilletant ses oeuvres on peut saisir et comprendre tout ce que cette intelligence laborieuse savait rassembler, en un cadre étroit, d’intentions fines et spirituelles se rapportant toutes à une unité rigoureuse, toutes à l’idée principale pour l’animer, l’éclairer et la développer jusque dans ses nuances les plus délicates et les plus subtiles. Condenser le plus possible d’observation et de critique de la vie contemporaine dans le moindre espace, exprimer beaucoup avec un petit nombre de lignes, telle était son étude assidue, sa règle, on peut dire son ambition. Ce n’est rien exagérer que de le considérer comme un des artistes les plus concis et les plus expressifs de notre temps. Il lui suffisait souvent d’un seul trait de la physionomie humaine, d’un simple détail de vêtement, d’un objet quelconque à l’usage de l’homme, pour peindre au vif tout un caractère, toute une manière d’être, toute une personnalité.»

Pour en revenir aux Chansons de Béranger, Grandville était certes capable d’en dessiner les illustrations; car il avait justement les qualités gauloises de notre chansonnier, la raillerie naïve, l’esprit, la sobriété, le fin bon sens, une certaine gaîté philosophique à la manière d’Horace, tournant quelquefois à l’amer, et enfin la concision de la forme péniblement poursuivie mais atteinte avec un rare bonheur. Le soldat désarmé de la Caricature se retrouvait parfois sur son terrain, lorsqu’il traduisait ces chansons où se mêlaient si heureusement le lyrisme de l’ode et le mordant du pamphlet, et alors il taisait merveille; mais le côté sensible, comme on disait autrefois, la grâce, la tendresse, lui échappaient souvent; je veux dire que son crayon était moins habile à les rendre que son cœur à les sentir, La grâce, en peinture, est le mouvement de la beauté. On la rencontre en ne la cherchant point. Elle est spontanée; elle vient d’elle-même embellir les vers du poëte ou se poser dans le tableau du peintre. Le dessinateur la voit sortir de quelques lignes mariées presque au hasard, comme Vénus sortit un jour du sein de l’onde. Grandville atteignit rarement à cette qualité souveraine; rarement il l’enferma dans la prison de ses contours. Ses lignes positives, ses formes trop fidèles à la réalité, se refusaient à exprimer, sinon l’énergie de l’amour, du moins sa tendresse et sa poésie.

Une fois cependant il fut plein de charme lorsqu’il dessina les funérailles du poëte, tel que celui-ci les a si gaiement chantées dans ce qu’il appelle Mon Enterrement. Qui ne la sait par cœur cette chanson, drame en cinq couplets, ou mieux en cinq tableaux? Un essaim de petits Amours va former le convoi du chansonnier, qui les voit en songe procéder à la cérémonie. Mais avant de partir, les ingrats lui font mille traits: l’un caresse la chambrière, l’autre boit à plein verre le meilleur vin du défunt.–Pourquoi ménager du vin posthume?–Grandville assiste au service, il a vu tous les tours de ces petits traîtres. Celui-ci, en chasuble et bonnet carré, psalmodie sur l’air du De profundis un couplet de Frétillon; celui-là, revêtu d’un surplis trop court, laisse voir ses mollets dodus et son petit cul rose; le plus grave porte l’uniforme du suisse, et tenant en main la hallebarde de l’Amour, qui est une flèche, il veut guider le corbillard. Le drap où les pleurs tombent en lames d’argent, porte un verre, un luth et des fleurs... Mais quoi! le mort n’est qu’endormi, et avant que Lise vienne l’arracher à la tombe, deux génies s’approchent de l’oreiller aux songes funèbres; l’un mesure avec un compas la phrénologie du poëte, et l’autre, sur ce vaste front, va déposer une couronne de laurier.

Sans doute, il est des artistes qui ont mieux rendu le côté poétique des Chansons. Dans les sujets gracieux ou pathétiques, de Lemud, Johannot, Daubigny, Jacque, ont imaginé des vignettes qui donnent un grand prix à la récente édition de Béranger, et il ne serait pas surprenant qu’enrichie des admirables compositions dues au génie de Raffet, ou à la verve humoristique de Penguilly, cette édition n’emportât la préférence. Mais il est certain que sur d’autres points, Grandville conserve sa supériorité, même avec ses modestes gravures sur bois. Lorsque les animaux jouent un rôle dans la chanson, lorsque tout l’intérêt doit se concentrer dans l’expression des physionomies, Grandville est incomparable. La Requête des chiens de qualité pour rentrer aux Tuileries après la chute de l’usurpateur, est un chef-d’œuvre que lui seul pouvait exécuter et concevoir. La vignette de Madame Grégoire est le sublime du genre, et il y a telle physionomie de rufien où le burin de Grandville s’est montré aussi fort que la plume de Béranger, sans parler des splendides carnations de madame Grégoire dont le gros rire va jusqu’aux larmes, et qui déploie sous sa croix d’or «l’ampleur de ses pudiques charmes.»

Il est un recueil où Grandville aimait à publier ses plus délicates fantaisies, le Magasin pittoresque. Cette publication populaire, instructive, pleine de choses, frappée au coin du bon goût et de l’art, et où la morale a trouvé le moyen d’être charmante, elle plaisait par-dessus tout à notre satirique; il l’appelait son cher magasin, et l’aimait d’autant plus qu’elle était dirigée, alors comme aujourd’hui, par un homme d’élite dont il appréciait la distinction et l’amitié. Plus que personne, M. Charton pouvait exercer une bonne influence sur Grandville, élever son talent, lui donner un peu plus de noblesse, lui conseiller la poésie. Comprenant, en effet, tout ce qu’il y avait de puissance d’observation dans le génie de l’artiste, M. Charton le poussait de plus en plus vers les hauteurs de la satire morale, lui parlait de Greuze, d’Hogarth, d’Abraham Bosse, lui faisait entendre que, même en restant dans les données du drame bourgeois, il pouvait s’immortaliser par la peinture, non des dehors de la vie, mais des secrets de l’âme. Molière n’avait-il pas lui-même commencé par Scapin et Sganarelle avant d’en venir aux grandes figures d’Alceste et de Tartufe? Molière! voilà l’homme dont il faudrait illustrer les oeuvres, car les illustrer, c’était en comprendre toute la grandeur, c’est-à-dire passer soi-même au rang des maîtres. Le projet d’une édition nouvelle de Molière flatta Grandville. Il était ravi de la seule idée qu’on l’en supposât capable. Lui-même il confessait que pour mériter un nom illustre, il faudrait marcher, le crayon à la main, du pas de ces grands hommes et à côté d’eux; il nommait aussi la Bruyère comme le modèle du comique sérieux et délicat.

En attendant, Grandville faisait au Magasin pittoresque ses plus précieuses confidences. De temps à autre, il accompagnait son envoi de quelque billet qu’on ne manquait point d’imprimer tout vif, parce qu’il savait y remplacer le jargon de l’atelier par le langage original d’un homme d’esprit. Il fit, un jour une leçon curieuse sur les formes du visage, qu’il ramenait toutes à des figures géométriques. Tête carrée, tête pointue, disait-il: si les passe-ports s’exprimaient ainsi, ils trahiraient beaucoup mieux leur homme qu’avec ces formules consacrées: nez gros, bouche moyenne. Aux yeux de l’enfant, les têtes humaines sont toujours rondes, et pour beaucoup d’hommes, les visages ne diffèrent que du cercle à l’ovale; mais le caricaturiste, dont les yeux sont exercés à surprendre les nuances de formes qui constituent le ridicule propre à chaque physionomie, connaît encore plus de lignes, de coupes et de contours que le langage n’en peut définir. Les plaisants contrastes qui provoquent notre hilarité, sont le résultat d’une méthode non apparente... Grandville disait là son secret. A la façon de Lavater, il avait classé les visages dans un certain nombre de figures géométriques dans lesquelles il avait encadré chacune de nos passions. Le cercle, le carré, le triangle ou le cœur, le losange ou le carreau, la pyramide, le rectangle, l’ovale parfait, l’ovale écrasé, l’ovale allongé, c’étaient pour Grandville autant de caractères. L’entêté, le bourru, le poltron, le niais, chacun avait sa case dans cette autre phrénologie, et le crayon de l’artiste venant illustrer sa doctrine, on voyait ces visages bien connus s’aplatir, s’étirer, s’évaser en cœur, s’amincir en pyramide, se gonfler en cercle, se maniérer en ovale, et changer évidemment d’expression morale suivant la déviation du contour physique.

L’expression! c’était le côté fort de Grandville. En quelques traits patiemment calculés, trouvés avec peine, mais trouvés juste, il faisait dire à une physionomie tout ce qu’il voulait. Vous connaissez le monologue de Baptiste lorsqu’il monte se coucher: Que je vais bien dormir!... Eh! ma porte est ouverte... Euh! le vilain bruit... Ouch! on approche... Qui va là?... Au voleur!... Eh mais, si c’était... ce serait drôle... Eh! oui, c’est Minette... hi! hi! hi! pauvre bête, comme je lui ai fait peur!... Voilà une figure qui monte et qui descend toutes les gammes de la frayeur. Croirait-on qu’avec ses croquis, le dessinateur a mieux rendu ces fines nuances, que ne l’a fait l’écrivain avec les ressources du langage?

Je ne parle pas de Gargantua au berceau, ni des Barbes à la vapeur, ni d’une certaine Physionomie du chat que Balzac n’aurait point désavouée, ni de tant d’autres fantaisies disséminées dans notre recueil populaire; mais il faut rappeler ici quelques idées vraiment ingénieuses, de la pure invention de Grandville, entre autres, celle de la musique animée. Il s’agissait de marier le dessin avec l’écriture musicale, c’est-à-dire de prêter à telle mélodie un sens intelligible, même pour celui qui ne saurait pas lire la musique. Telle valse, telle barcarole que le musicien lit à livre ouvert, devait présenter une signification pour les yeux, se traduire en figures humaines dont l’action répondît à l’idée du compositeur. Les notes de musique, ces signes inertes, abstraits, conventionnels, Grandville voulut leur donner la vie. Il imagina des personnages intercalant leurs têtes dans les lignes de la portée, se courbant en re, se levant en si, et jouant par leurs gestes une sorte de mélodie en action. Dans ces bluettes se révélait le prodigieux talent de Grandville pour faire parler chaque détail. Si c’est une barcarole par exemple, tous les signes de musique seront empruntés au même ordre d’idées. Les soupirs seront figurés par des oiseaux de mer, la liaison sera un arc-en-ciel, la mesure un phare. Les triples croches se balanceront comme des barques sur l’onde agitée, et si quelque note descend bien bas, elle entraînera un homme à la mer. Cette valse que vous pouvez jouer et danser, elle danse elle-même. Les notes saluent, s’invitent, s’embrassent, s’élancent, tournent, s’arrêtent et font des grâces. La clef est formée par un tambour sur lequel un chef d’orchestre bat la mesure. Une mouche énorme, attirée par les lumières, vient bourdonner: c’est un dièse. Une danseuse se trouve mal, son cavalier lui offre une chaise: c’est un bécarre. Et pendant que l’action dramatique se poursuit dans son unité, la mélodie conserve la sienne. Grandville, par un même coup de plume, écrit pour l’œil du dessinateur et pour l’oreille du musicien.

De même que Jacques Callot créa des diableries à défrayer tous les Charivaris du monde, de même il n’est sorte de motifs que Grandville n’ait inventés et mis en circulation à l’usage des journaux pour rire. On dirait que Grandville, après avoir longtemps observé la création, a fermé les yeux, et a vu se confondre dans sa tête de songeur les différents degrés de l’échelle des êtres, les divers étages de la vie, depuis l’homme jusqu’au mollusque. La danse qu’exécutaient tout à l’heure les notes en personne, est devenue tout à coup un bal d’insectes. Les variétés infinies du bupreste composent un orchestre animé: clochettes, campanelle, chapeau chinois, trompette à piston, haut-bois, cymbales et timbales. Les femmes élégantes, riches de diamants, se changent en étincelants scarabées; les jeunes filles court-vêtues, les damoiseaux maniérés, les maris, les lourdauds, se transfigurent subitement, et prennent la forme de cochenille, de sauterelle, de chrysomèle, se couvrent des élytres du hanneton, se coiffent des signes du capricorne, et sautent avec la cigale qui, ayant chanté tout l’été, danse maintenant.

«Vers la fin de1837, dit Grandville (dans une lettre citée par M. Clogenson), M. Fournier vint me proposer de composer cent vingt vignettes pour orner (je ne sais si on disait alors illustrer, ce mot si ambitieux!) les fables de La Fontaine, qui pouvaient bien s’en passer. Cette tâche m’épouvanta d’abord, m’étourdit; mais comme l’âne des Animaux malades, la faim, l’herbe tendre, quelque diable aussi me poussant, je finis par accepter; j’essayai mes forces sur la Belette et le petit Lapin... Voici le mode d’exécution que j’ai constamment employé: d’abord esquisse de la pensée sur le papier, et dans les premiers temps sur l’ardoise, ce qui me permettait d’effacer et de redessiner, jusqu’à ce que j’eusse trouvé ma composition et le mouvement que je voulais donner à mes personnages.»

Interpréter les fables de La Fontaine semblait devoir être plus facile que toute autre besogne à un artiste aussi familiarisé que l’était Grandville avec la physionomie des animaux. Quelquefois, cependant, l’interprète a échoué. Le plus souvent il a réussi, et, non-seulement, alors, il rend sensible et palpable l’intention du moraliste; mais encore il répète avec infiniment d’esprit le sens de la fable dans des scènes épisodiques dont il garnit le fond de son tableau, ménageant, pour ainsi dire, un écho lointain à la pensée du poëte et à la traduction du dessinateur. La fable le Renard et le Corbeau, par exemple, a inspiré à Grandville une de ces vignettes où la scène principale est expliquée, complétée par des figures accessoires qui sont rejetées au second plan du tableau, de même que les corollaires d’une idée s’enfoncent plus ou moins dans les perspectives de l’esprit. Sur le devant, c’est le corbeau qui, pour montrer sa belle voix, laisse tomber le fromage dont l’odeur avait alléché maître Renard; dans le fond, vous apercevez ce même renard sous la forme d’un chasseur qui enjôle une jeune paysanne, plus près de glisser sur le gazon que sur la glace. Les Voleurs et l’Ane nous présentent encore une ingénieuse répétition du sujet. La Fontaine avait écrit sa fable à l’adresse de tel ou tel prince, comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois,

Dont l’âne est quelquefois une pauvre province;

Grandville représente au second plan de sa petite composition deux fantassins en querelle pour la possession d’une chambrière: survient un sergent des plus madrés, peut-être le satané farceur de Charlet, qui enlève la Dulcinée aux deux combattants: tertius gaudet. Il arrive aussi que les animaux de La Fontaine deviennent chez Grandville des personnages connus du siècle présent. Le loup et le renard, plaidant pardevant le singe, comment se les représenter de nos jours avec plus de force que sous la figure de Robert Macaire et de Bertrand? N’est-ce pas d’un comique de haut goût, de voir les animaux du fabuliste mettre sur l’oreille le chapeau défoncé du héros de la comédie moderne, s’encravater dans son ignoble foulard, se draper dans ses guenilles aux basques pleines de vols, d’où sort une queue révélatrice, assez voyante pour que le magistrat puisse leur dire:

Je vous connais de longtemps, mes amis,

Et tous deux vous paierez l’amende;

Car toi, loup, tu te plains, bien qu’on ne t’ait rien pris,

Et toi, renard, as pris ce que l’on te demande.

J’imagine que La Fontaine eût été charmé de voir la Cigale et la Fourmi, ces deux bêtes qui ouvrent si modestement son premier livre, nous apparaître sous les traits et dans le costume que Grandville leur a prêtés: celle-ci en bonne grosse fermière, chaudement vêtue et cousue de poches bien garnies, l’autre comme une aventurière à la voix enrouée, qui n’a pour toute provision d’hiver qu’une guitare, un pet-en-l’air et un ridicule... Mais, à ce propos, il convient d’avertir le lecteur que la plupart des vignettes de La Fontaine, aussi bien d’ailleurs que les autres gravures sur bois exécutées d’après les croquis de Grandville, ont souvent trahi l’inventeur en le traduisant. Il faut l’entendre lui-même exhaler ses plaintes à l’endroit de ses confrères:

«Que de fois j’ai pesté et envoyé mon dessinateur à tous les diables! Je passais souvent mes journées à redresser ses erreurs, réparant ses lourdeurs, refondant ses hachures, les recroisant, détruisant par ici, ajoutant par là... Que de visages de femmes il m’a enlaidis, que de mains il m’a allongées, grossies!.. Mais je me plains du moindre de mes maux! la mise sur bois finie, il me restait à subir la plus terrible des tortures:–passer sous l’outil impitoyable du graveur!... «Je me rappelle, à ce propos, qu’à la vue du premier dessin qui fut gravé (celui qui représente la cigale), je sautai en l’air, tant le travail avait été changé: deux pattes de l’animal avaient été supprimées! Mais le graveur me donna tant d’excellentes raisons, que je baissai la tète et me résignai. Le public, me disait-on, n’ira pas voir cela! Il me restait à en voir bien d’autres...

«Préoccupé de l’objection et du reproche que l’on m’avait faits, sur le parti que j’avais cru pouvoir prendre de ne rendre dans certaines fables que le sens moral, et non la scène exacte, littéralement, matériellement, j’étais revenu à essayer de mettre en scène les animaux de ces fables en restant dans la donnée exactement; mais je n’ai pas cru devoir me borner toujours à cette traduction du texte. Ai-je eu tort ou raison? c’est une question entre ceux qui aiment les animaux habillés et ceux qui les veulent posés sur leurs quatre pattes, au naturel, comme on dit dans les restaurants. Je n’ai pas eu de parti absolu; j’ai fait des compositions textuelles, et d’autres interprétées, pour tous les goûts. La plume ayant fait parler les animaux, le crayon pouvait bien les faire marcher et gesticuler en humains;– tant pis pour qui ne se rendra pas à ce simple argument.»

C’est à Saint-Mandé que Grandville a composé la plus grande partie des dessins des fables de La Fontaine, à telles enseignes que l’on voit encore, rue des Charbonniers, où il demeurait, des animaux de grandeur naturelle peints ou dessinés par lui sur les murs du jardin.

La mort, cette mort que Grandville avait peinte si hideuse dans les sinistres plaisanteries de son Voyage pour l’Éternité, vint s’abattre tout à coup sur la maison du pauvre artiste. En quelques années il perdit ses deux premiers enfants, frappés de mort subite, l’un et l’autre à l’âge de quatre ans. L’un d’eux périt à table, étouffé en quelques minutes sous les yeux de ses parents, par un morceau de pain tombé dans les conduits de la respiration. Le27juillet1842, Grandville vit mourir sa femme... ce fut un coup terrible et le commencement d’une incurable douleur. Lui qui ne vivait que pour sa famille, qui n’avait de joie que par elle, il se trouvait atteint aux sources de la vie. Il était d’ailleurs incapable de réagir contre le malheur; il n’avait pas cette force stoïque qui fait tête à la destinée. Mais sa femme, qui.le connaissait, qui savait la faiblesse de son cœur, quels étaient les penchants de son âme simple, et combien il avait besoin d’être aimé, entouré de soins et livré aux douceurs de la vie domestique, sa femme, au moment de mourir, exigea de lui la promesse qu’il se remarierait; elle alla même, par un admirable mouvement de généreuse tendresse, jusqu’à lui désigner la compagne qu’il devrait choisir.

Grandville obéit un jour à cette dernière volonté de sa femme. Il fit un voyage à Nancy et demanda en mariage la personne qui lui était si impérieusement indiquée. C’était mademoiselle Lhuillier; il l’épousa en1843. Il lui restait du premier lit un enfant qui s’appelait George, qu’il aimait du fond des entrailles, et sur lequel il avait reporté toute l’affection qu’il avait vouée à sa première famille. En1844, il était, installé rue des Saints-Pères, avec cette femme qu’il avait aimée d’avance, la considérant comme un don testamentaire de celle qui venait de mourir.

Les grandes douleurs ont quelquefois d’étranges répits, et nous trompent comme pour nous mieux accabler. Lorsque Prudhon eut perdu la femme qu’il aimait, il vécut encore une année entière. Après les déchirements de la séparation, il avait paru se calmer, se rasséréner un peu, et le sourire avait effleuré ses lèvres. Mais il n’est rien d’aussi cruel que le chagrin caché, renfermé au fond de l’âme: Prudhon en mourut. Grandville se crut aussi réconcilié avec la vie; il n’aperçut pas ou feignit de ne pas apercevoir l’abîme creusé dans son coeur. Il se remit à l’œuvre, et par un singulier rapprochement, il se trouva que la fortune vint jeter sur sa table un livre de bouffonneries surannées, Jérôme Paturot! Grandville éprouvait de la répugnance à entreprendre l’interprétation de ces railleries. «Je ne suis pas satisfait de cette besogne, écrivait-il à M. Fischer en1844; l’ouvrage date, c’est une revue un peu trop rétrospective, et les traits de satire sont émoussés à force d’avoir été redits. Revenir en arrière sur ces temps passés sera très-ennuyeux et très-difficile, et le public restera froid, car c’est un ogre auquel il faut de la nouveauté fraîche. Je redoute cette illustration. Je crains d’être mal à l’aise, je ne sais enfin... cela me sourit beaucoup moins qu’au moment où j’acceptai de lire l’ouvrage.» Il faut en convenir, Jérôme Paturot n’était pas fait pour donner aux conceptions de l’artiste la distinction, la grâce, après lesquelles il aspirait.

En revanche, quelle supériorité! quelle perfection dans les Animaux peints par eux-mêmes! Un tel livre n’était possible qu’avec Grandville et par lui. Qui aurait compris l’esprit charmant des écrivains de ce livre, sans ces vignettes adorables où l’on ne sait qu’admirer le plus, de la finesse de l’intention ou de la justesse du trait? Le naturaliste en serait aussi ravi que le philosophe. L’un reconstruirait le corps de l’animal sous les habits humains dont il paraît si humainement revêtu, l’autre retrouverait l’âme, le caractère et les passions de l’homme dans la physionomie de la bête. Les Animaux peints par eux-mêmes et les Métamorphoses du jour, sont les deux chefs-d’œuvre de Grandville, et l’on peut ajouter, deux chefs-d’œuvre.

L’illustration est un commentaire figuré qui occupe ordinairement la seconde place dans un livre; c’est un accessoire qui suit le texte humblement, de même que la note se place avec modestie au bas de la page. Mais Grandville a su parfois intervertir les rôles, devenir le principal auteur à son tour, et faire passer le texte à l’état de commentaire. Il a fallu tout l’esprit de l’écrivain qui se cache sous le pseudonyme d’Old-Nick (M. Forgues) pour qu’il conservât son rang dans l’ouvrage si étonnant de vérité et de verve qu’on appelle les Petites Misères de la vie humaine. Old-Nick et son compagnon nous ont fait rire deux fois, chacun à sa manière, en nous rappelant ces innombrables coups d’épingle dont se hérisse la vie de chaque jour. Ils nous ont amusés de nos ennuis. Comptez, s’il est possible, nos petites misères, et demandez-vous quel est donc l’instant où l’homme peut regretter la vie? si c’est quand il a ses pieds dans des bottes neuves qui ne veulent ni se laisser mettre entièrement, ni, à moitié mises, se laisser ôter? ou quand une porte-Putiphar le retient, nouveau Joseph, par le pan de son habit? ou bien lorsqu’un moucheron a eu l’absurde fantaisie de le faire pleurer? ou bien encore, lorsqu’il est aux prises avec un crayon trop friable, impossible à tailler, avec une encre qui ne marque pas, avec une plume qui crache... Mais, que dis-je? ce sont là les petites misères de l’écrivain: n’y ajoutons pas celle de fatiguer le lecteur.

Pauvre Grandville! il commençait à se rattacher à la vie; il s’était recomposé une famille; il appelait sa femme celle qui fait vouloir le bon Dieu; mais il avait au cœur une blessure profonde qui paraissait fermée; elle se rouvrit tout à coup et de la façon la plus cruelle. Le seul fils qui lui restât de sa première femme, celui qui représentait et résumait toutes ses anciennes tendresses, le petit George, mourut, comme ses frères, subitement. «Je n’ai jamais vu d’enfant aux traits plus charmants et plus expressifs, dit M. Clogenson. Je le vois encore avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus, les bras autour du cou du pauvre artiste! Le père et l’enfant ne causaient entre eux qu’à voix basse; souvent même un regard leur suffisait pour s’entendre.» Un mois à peine après la mort de son enfant, Grandville tomba malade. Sa pensée commençait à se perdre dans un monde chimérique. Il esquissa douze études d’Étoiles animées; il y figurait les astres sous les formes de jeunes femmes rayonnant sur le fond du ciel, au-dessus des groupes humains soumis à leur influence. Une sorte de vertige s’empara de son esprit égaré. Déjà il avait imaginé de trouver une logique à ses rêves, de rétablir l’harmonie dans le cauchemar! Il essaya dans le Magasin pittoresque de montrer la filiation des idées les plus disparates, les plus monstrueuses; il voulait ressaisir le fil de la raison dans le labyrinthe du sommeil!... Atteint d’un simple mal de gorge, qui n’inquiétait ni sa famille ni le médecin, il affirma d’une voix ferme que sa mort était proche. En montrant ses Étoiles animées à M. Guiaud, son ami le plus proche, il lui disait: «Croyez-moi, je le sens, j’irai bientôt étudier de plus près mes Étoiles.» Quelques jours avant sa mort, il fit appeler M. Charton, voulut être seul avec lui, et l’étonna par la mystérieuse grandeur de ses pressentiments. Laissant là ses habitudes de raillerie et son langage d’atelier, il lui ouvrit toute son âme, parla sérieusement de la vie future, lui demanda de l’entretenir de sa foi dans notre immortalité. Il sentait le besoin de se fortifier aux paroles de ce croyant. M. Charton passa plusieurs heures auprès du malade, bien loin de le croire en danger, et à son insu il remplit en quelque sorte la fonction sacrée d’un dernier consolateur. Le lendemain Grandville tomba dans le délire de la folie; il fallut le transporter dans la maison de santé du docteur Voisin, à Vanves, où il expira quarante-huit heures après, le17mars1847.

Les restes de Grandville ont été transportés dans le cimetière de Saint-Mandé, où reposaient déjà sa première femme et ses trois enfants. Sa tombe est ainsi voisine de celle d’Armand Carrel.

Artiste, Grandville a été, comme Callot, un véritable Lorrain, un enfant de cette province un peu champenoise, un peu allemande, où l’on rencontre à la fois l’ironique bon sens des Gaules et l’imagination philosophique de la Germanie. Il apporta dans l’art un esprit net, profond, des plus fins sinon des plus élégants, un talent prodigieux d’observation, un sentiment énergique de la réalité combiné avec des pensées ingénieuses qui touchaient à la poésie, et une puissance de fantaisie qui fait contraste avec le positif de ses formes et la précision cherchée de sa manière.

Mais ce n’est pas tout. Grandville, on ne l’a pas dit assez, fut un homme honorable. S’il consacra sa vie à la critique des immoralités et des laideurs de tout genre, c’est qu’il avait au plus haut degré le sens du beau et de l’honnête. Sa vie fut irréprochable, sa probité rigide, et il eut toujours ce noble désintéressement qui est la dignité de l’artiste. Républicain sincère, il fut armé par ses convictions du fouet de la satire. De tant de caricatures sanglantes dont la signification politique pourra s’oublier, il restera quelque chose, le côté moral. Sur ces fronts que la disgrâce ou la mort ont découronnés, on verra longtemps encore le stigmate imprimé par le moraliste. Grandville fut un moment le Juvénal de ce règne fameux qui enseigna, nous le voyons bien, tous les égoïsmes et toutes les peurs à la société française, mais qui du moins nous laissa la liberté de le penser tout haut, et put se reconnaître dans les pages que fouillait le crayon de la satire ou que burinait déjà la main de l’histoire.

CHARLES BLANC.

Août1853.

OEUVRE DE GRANDVILLE

PAR ORDRE CHRONOLOGIQUE.


Outre ces publications, Grandville a fait des dessins pour Molière, Boileau. Il en a publié dans les Français peints par eux-mêmes, le Jardin des Plantes, le Magasin pittoresque, l’Artiste, le Charivari, l’Illustration, le Musée des Familles.

Voici la liste des sujets que Grandville a dessinés pour le Magasin pittoresque.

TOME III

Le Bal d’Insectes, page136.

Les Barbes à la vapeur, p.249.

TOME IV

Les différentes Formes du visage, p.387.

TOME VIII

Physionomie du Chat, p.12.

Le Carnaval du célibataire riche et le

Carnaval du pauvre, p.68et69.

Gargantua au berceau, p.137.

Musique animée, 244et408.

TOME IX

Les Métamorphoses de la Chrysalide,

p.60, 61, 64.

L’avocat Patelin, p.357.

TOME X

Trois Saisons, p. 1, 153, 273.

Le Monologue de Baptiste, p. 208.

Fadeurs, p. 333.

TOME XI

L’homme descend vers la brute, l’animal monte vers l’homme, p. 108.

TOME XII

Têtes d’hommes et d’animaux comparées, p. 272.

Le pauvre Villageois, p. 297.

L’Automne, p. 341.

TOME XV

Découpures, ou Cartes à effet d’ombre et de lumière, p. 61.

Deux Rêves. Visions et transformations nocturnes, p. 212 et 213.

En somme, l’oeuvre de Grandville s’élève au chiffre de3,000pièces, au moins.

La vente de ses dessins, qui a eu lieu rue des Jeûneurs, les4et5mars1853, a produit environ12,000francs. Dans ce chiffre, les caricatures politiques figurent pour1,310francs; les69dessins des Animaux peints par eux-mêmes, pour1,230francs. Cependant tout n’a pas été vendu, notamment les Fables de La Fontaine, dont les dessins originaux, complets et en très-bel état, forment un album sans prix.

M. Falampin avait rédigé pour cette vente un catalogue illustré, qui est déjà précieux et qui le deviendra par la suite encore davantage.

Une ingénieuse précaution, due à la famille, a beaucoup contribué à élever la valeur vénale de ces oeuvres charmantes: un timbre sec portant les initiales de l’artiste a été apposé sur chaque dessin: ceci fait, la matrice a été brisée.

LES
MÉTAMORPHOSES
DU JOUR

Table des matières


I

Table des matières

Depuis le Chicaneau et la comtesse de Pimbêche des Plaideurs, depuis la baronne du Chevalier à la mode de Dancourt, laquelle prétend faire couper un bois planté méchamment il y a cent ans, dit-elle, dans le but d’empêcher les ailes de son moulin de tourner, depuis les railleries de l’Avocat Patelin et des Fourberies de Scapin sur les gens à procès et sur les lenteurs de la justice, jusqu’au Conseiller rapporteur de Casimir Delavigne, aux vaudevilles de M. Scribe, aux romans de Balzac, qui entendait si bien les affaires judiciaires, civiles, commerciales et autres (il l’a prouvé), s’en est-on assez moqué de ces braves et infatigables clients de Thémis, qui assurent que s’il y a un Code civil, un Code de commerce, des juges, des tribunaux, des avoués, des agréés, des avocats, des huissiers, c’est apparemment pour qu’on s’en serve?

Et pourtant rien ne les a corrigés; les formes et les noms rames de justice ont changé, mais les passions, les travers, les manies des piliers de tribunaux et de toute l’avide cohorte qui les exploite sont absolument restés les mêmes. Les traits des Guêpes d’Aristophane se trouvaient parfaitement de mise dans les Plaideurs de Racine, et les bons mots et les scènes comiques des Plaideurs sont encore tout aussi bien de mise de nos jours.

Le plaideur est resté ce qu’il était; aujourd’hui, comme il y a tantôt deux cents ans, il s’écrierait avec la comtesse:

Ah! vivre sans plaider, est-ce contentement?

Et Grandville a bien su ce qu’il faisait en se souvenant du mot que dit un peu plus loin cette même comtesse:

Laissez faire, ils ne sont pas aubout;

J’y vendrai ma chemise, et je veux rien ou tout.

Savez-vous ce qui amène ce gars Baudet devant Me Lentulus des Tortues, avoué près le tribunal civil de ***, et Me Isaac Vautour, avocat israélite et normand. Vous voyez qu’il est entre bonnes mains.

* Baudet avait un pommier... c’est-à-dire Baudet avait un voisin, lequel avait un pommier. Or il advint, par une étrange fortune, que ce voisin, le père Placide, quoiqu’il fût né lui aussi non loin des bords de l’Orne, était un bon homme, jaloux de sa tranquillité, pratiquant naturellement le bien et la justice, sans jamais s’être inquiété de ce que c’était que le Code civil, les juges, les tribunaux, les huissiers et autres gens de loi; un rare Normand, n’est-ce pas, qu’en dites-vous?

Mais si la terre de Normandie produit naturellement des pommiers, il est vrai qu’il n’y croît pas moins spontanément des plaideurs et des procès.

Or, le pommier en question était né du côté de Placide, sur le versant d’un fossé mitoyen entre le champ du brave homme et celui de Baudet; mais par un de ces caprices de la nature, assez fréquents depuis que les dieux et le divin Homère ont fait de la pomme le fruit ou plutôt le pepin symbolique de la discorde, le pommier de Placide avait accusé une tendance bien marquée à allonger son branchage au-dessus du versant appartenant au voisin Baudet. Le voisin Baudet restait-il complétement étranger à cette sympathie attractionnelle du pommier vers sa terre, et sa main ne vint-elle point parfois aider la nature? c’est ce que je ne saurais dire; tout ce que je puis affirmer, c’est que le voisin Placide ne s’en préoccupait en aucune façon... A l’automne, lorsque venait le moment de la récolte, il laissait Baudet ramasser tout le fruit qui tombait de son côté, sans chercher à savoir si celui-ci en dirigeait ou non la chute. Il fit plus; s’étant un jour aperçu que son voisin gaulait les pommes, avant qu’elles fussent mûres, il lui dit:

«Dites donc, l’ami Baudet, vous n’avez pas besoin de gauler les pommes comme ça, avant la maturité; attendez la saison, si vous voulez, nous partagerons ensemble toute la récolte.

–Oui-da, répondit l’autre, vous n’êtes encore pas bête, vous; toute l’ombre de votre pommier vient sur mon champ et empêche l’herbe de pousser au bord de mon fossé, et vous ne voudriez me donner que la moitié de vos pommes!

–Eh bien, eh bien! ne vous fâchez pas, voisin, reprit Placide; en voulez-vous les trois quarts?

–Les trois quarts, soit; mais nous ferons la cueillette ensemble, et il n’y aura pas de tricherie.»

L’année suivante, Baudet ne voulut plus se contenter des trois quarts; il lui fallut toute la récolte. Comme il menaçait d’un procès, le bonhomme Placide consentit à tout ce qu’il voulut.

Mais, hélas! les pommiers comme les hommes sont mortels! le pommier du père Placide, dont le gars Baudet mangeait le fruit, est passé, l’an dernier, de vie à trépas. L’arbre mort, le bonhomme n’a trouvé rien de mieux à en faire que de le couper et de le mettre au feu. Or, en voyant enlever le bois mort, Baudet, que le décès du pommier avait déjà vivement contrarié, est entré en fureur; il a parlé d’avoués, d’huissiers, d’avocats! Placide en a tremblé; mais que faire? il y avait déjà plus de la moitié du bois de brûlé. Baudet demande quinze cents francs de dommages-intérêts, sous prétexte qu’il est bien juste qu’un pommier qui lui a donné vivant de l’ombre et des fruits, mort, lui donne encore son bois pour se chauffer.

«Mais êtes-vous décidé à pousser l’affaire jusqu’au bout? lui dit Me des Tortues; je ne vous cacherai pas qu’en première instance...

–J’y vendrais plutôt ma dernière chemise d’abord, répond Baudet.

–Eh bien, alors, attendez le jugement, s’écrie Me Vautour.»

Pauvre Baudet, comme je le disais tout à l’heure, son affaire est entre bonnes mains: il peut dire adieu à sa dernière chemise.


II

Table des matières

Que pensez-vous que puisse devenir, lorsque le temps en aura fait un homme, ce gourmand petit matou qui lampe à pleines gorgées le lait de cette bonne grosse vache qui le nourrit?

Sera-ce un fin gastronome, émule des Brillat-Savarin, des Grimod de la Reynière, des marquis de Cussy, etc., ou bien un simple et vulgaire goinfre, incapable de discerner un bon plat d’un mauvais, n’aimant les festins d’apparat que parce qu’on y mange beaucoup, et cependant capable de vendre sa conscience pour quelques bons dîners?

Car, s’il y a matous et matous, comme il y a fagots et fagots, au dire de Sganarelle, il y a aussi gourmands et gourmands.

Le gastronome et le gastrosophe, comme l’a appelé Fourier, est un homme utile à ses semblables, agréable à lui-même et dont la postérité se charge souvent d’immortaliser le nom.

Le gourmand brutal et grossier, qu’on pourrait nommer le goinfre ou le gouliafre, inutile à autrui et souvent nuisible à lui-même, possède le à peine le sentiment de son propre salut et ne sait pas toujours s’arrêter aux limites de l’indigestion.

Le gastronome est un homme qui vit par le goût et le palais.

Le goinfre est tout estomac et tout ventre.

Le gastronome déguste, savoure et digère.

Le goinfre happe, mâche, engloutit, et ne digère pas toujours.

Il faut estimer, rechercher, inviter le gastronome; il y a de l’esprit dans sa manière de manger, et presque toujours il n’en manque pas clans sa conversation.

Le goinfre, au contraire, est généralement mal élevé; il manque de distinction dans sa tenue et ses manières, de délicatesse dans son langage et souvent dans ses moeurs, gardez-vous de l’inviter; quoiqu’il se dise très-bon convive, vous le trouveriez lourd, ennuyeux, fatigant, à moins que vous n’éprouviez à voir manger un ogre humain, le même plaisir que certaines gens prétendent avoir à assister aux exhibitions d’animaux féroces au moment précis où ils prennent leur nourriture. J’ai connu un goinfre à qui la capacité insatiable de son estomac avait fait une renommée: on l’invitait à dîner par curiosité, mais une fois seulement.

C’est un gastronome qui a émis cette simple et significative théorie.

–Je déjeune rarement, je dîne quelquefois, mais je soupe toujours.

Ce qui voulait dire, si vous tenez à trouver en moi le causeur aimable, spirituel dont vous avez entendu parler, ne me priez jamais ni à déjeuner, ni à dîner, mais bien à souper.

Le souper est en effet le plus charmant repas pour l’esprit, la délicatesse du goût, la conversation. À déjeuner on mange parce qu’on a faim, pour satisfaire un besoin; à dîner, on mange par habitude; mais à souper, on mange véritablement pour l’agrément des saveurs qu’on veut donner à déguster à son palais. Demandez donc au goinfre s’il a quelque sentiment de ces nuances; non, il mange à toute heure, de la même façon, et avec la même avidité.

C’est sur le véritable gastronome que l’excellence d’un dîner agit d’une façon favorable et bienfaisante. Sur le goinfre, l’action du repas est diamétralement opposée; cela se conçoit: chez le premier, la digestion est un plaisir; elle lui procure un sentiment de bien-être, de reconnaissance pour la nature et le génie de l’homme, qui ont créé les choses exquises dont il vient de jouir; chez l’autre, la digestion est un travail pénible, qui absorbe toutes les forces de la vitalité animale et intellectuelle; incapable de penser, de causer, de se mouvoir, il s’assied dans un fauteuil et s’endort volontiers; c’est ce qui fait que le goinfre a presque toujours des tendances à l’obésité, tandis que le fin gastronome garde un embonpoint proportionné à la nature de son tempérament.

J’ai dit que le gastronome pouvait être un homme utile à ses semblables; n’est-ce pas à propos de lui que Brillat-Savarin a écrit cette belle pensée:

«La découverte d’un plat nouveau est plus utile à l’humanité que la découverte d’une étoile.»

Et cette autre! «Les animaux se repaissent, l’homme mange; l’homme d’esprit seul sait manger.»

Voyez, pour n’en citer que deux ou trois échantillons, la réputation que certains grands noms doivent à des plats célèbres: sans les abricots à la Condé, les côtelettes à la Soubise, et le poulet à la Marengo, que de gens ignoreraient encore ces trois grands noms historiques!

Donc, ne flétrissons pas trop la gourmandise; cessons de la considérer comme un de ces vices qui dégradent l’homme; et quand nous en découvrons les premiers symptômes chez l’enfant, empêchons-la de dégénérer en goinfrerie, et tâchons de tourner ces dispositions précoces en fine gastronomie.

Quant à ce petit matou, à qui il faut bien en revenir, je n’ai pas trop mauvaise opinion de lui: il paraît mettre assez d’ardeur à son action; il s’est bien gardé de pencher le plat sur le bord de la table pour le mettre à sa portée; il préfère se fatiguer sur la pointe des pieds, afin de lamper le dessus du lait, la crème épaisse et savoureuse, ce qui indique une certaine délicatesse de goût. Ne le brutalisez donc pas trop, laitière; en cultivant les dispositions de ce jeune drôle, peut-être en feriez-vous un excellent cuisinier, un Carême II.


III

Table des matières

On demandait un jour à un personnage fort célèbre pourquoi il ne craignait pas de tricher au jeu: «Et le moyen de gagner autrement!» répondit-il avec beaucoup de sang-froid. Mot d’un cynisme charmant, et que Voltaire aurait pris sous sa protection s’il avait pu l’entendre, lui qui a écrit quelque part que tricher au jeu sans gagner est d’un sot.

Voilà deux autorités fort dangereuses sans doute, et peut-être ne faudrait-il pas les ajouter aux nombreuses tentations qui font frétiller les doigts de beaucoup de joueurs quand ils ont les cartes à la main. Le prince de la diplomatie moderne et le roi de l’esprit français se rencontrant pour professer en quelque sorte le saut de la coupe, et amnistier les cartes biseautées, à la condition qu’on saura s’en servir pour gagner l’argent des autres, est chose assez plaisante. Il ne faudrait pas oublier cependant que le mot de Talleyrand s’appliquait particulièrement au whist, jeu où il est permis de tricher, dit-on, sous la sanction d’une amende quand on est pris en flagrant délit; "cette faculté ou cette règle, comme l’on voudra, a été introduite dans la charte du whist par un admirateur passionné de Lycurgue, dont les lois, vous le savez, ne punissaient le vol que lorsqu’il était perpétré maladroitement. Vous connaissez tous l’histoire du jeune Spartiate qui se laissa dévorer le sein par un renard qu’il avait dérobé, plutôt que de trahir son larcin. Cet acte d’héroïsme est le père légitime et direct de cette facilité accordée au joueur de whist. Si, après un certain temps, son erreur volontaire n’est pas découverte, le tricheur est à l’abri de toute peine, et peut invoquer l’autorité de la chose jugée; le bénéfice du vol lui est acquis: c’est une question de principe. J’ai connu des personnes assez primitives pour s’élever contre cette loi en usage dans le grand monde, et qui répétaient à ce propos le serment si connu: Je jure de lui désobéir. Dois-je ajouter que toutes les fois qu’elles avaient l’agrément de faire la partie des sectateurs de l’opinion opposée, leur vertu devenait une véritable galanterie; je ne les ai jamais vues gagner.

Quant au mot de Voltaire, il ne faut pas non plus s’en faire une arme contre lui. Quoiqu’on ne lui ait pas ménagé les attaques, je ne sache pas qu’on soit jamais allé jusqu’à en faire le promoteur des doctrines contre lesquelles a été inventée la police correctionnelle. Non, Voltaire se gardait bien de faire l’apologie du vol, et il avait de bonnes raisons pour cela. Seulement il avait tant d’esprit, qu’il ne pouvait pas souffrir que les autres fussent des imbéciles. Son mot ne veut pas dire autre chose: si vous faites tant que de tricher au jeu, faites-le avec esprit, que diable! c’est-à-dire gagnez, réussissez, ou vous êtes un sot.

La maxime a son charme, il faut en convenir, et je ne serais pas étonné qu’elle eût fait son petit chemin à travers beaucoup d’autres régions. Cela s’appelle, je crois, la doctrine du succès; et le succès, on en a besoin partout, dans toutes les sphères de l’activité humaine. Est-ce qu’on n’a pas dit aussi que ce monde représente un immense tapis vert autour duquel chacun vient s’asseoir pour jouer la partie de son existence? L’enjeu en vaut la peine; chaque joueur en tout cas lui donne une grande valeur, et veut gagner ses adversaires. Dieu! quelle merveilleuse bataille!

Et les Grecs ne sont pas ce qu’un vain peuple pense!

A propos, j’ai souvent essayé de découvrir pourquoi on avait décoré de ce beau nom de Grec le chevalier habitué à corriger les rigueurs de la fortune par certaines pratiques plus savantes que morales; j’avoue que je n’ai jamais rien trouvé de raisonnable à mettre au bout de mes investigations. De ce que les Grecs sont rusés et déliés en affaires, ce n’est pas un motif pour affliger ainsi les mânes de Miltiade, de Thémistocle ou de Platon, grands hommes qui n’ont pas laissé, que je sache, une réputation de tricheurs, d’autant plus que les Grecs ne connaissaient que le jeu des osselets; jeu rempli d’intérêt sans doute, mais avec lequel on n’a jamais fait sauter la coupe. Je ne crois pas non plus qu’Isocrate, Thucydide, Lucien, ou autres, nous aient appris que leurs compatriotes fussent enclins aux osselets biseautés.

Mais alors d’où vient cette fâcheuse assimilation?

Vous verrez que le sage Lycurgue sera encore obligé de prendre ce méfait sur son compte.

Il faut avouer qu’il avait eu là une singulière fantaisie de législateur.

Je me plais à reconnaître que les jeunes Spartiates devaient, à ce compte, devenir de fort habiles compères; mais, par Mercure! je ne leur aurais pas confié une bourse remplie de napoléons ou de monacos. Il est vrai que Lycurgue avait proscrit la monnaie.

Mais revenons de Sparte, si vous voulez bien; ou plutôt restons-y, car ce personnage que vous voyez assis à cette table de jeu est un héritier direct de ce renard lacédémonien dont je parlais tout à l’heure. Par suite de certaines peccadilles, sa famille fut jadis obligée d’émigrer, et l’un de ses descendants, fidèle aux traditions de sa race, travaille à conserver sur la terre étrangère toute la pureté du type primitif et la virginité du caractère national.

Ne faites pas attention à l’habit; c’est un déguisement; sous ce costume de cour se cache un véritable Grec. Le drôle a pensé qu’il tromperait mieux son monde en prenant la défroque d’un grand seigneur, hommage rendu par le vice à la vertu. Mais le voilà démasqué fort heureusement. L’épouse de ce vieux caniche entêté, bonne pâte de dupe, point de mire obligé des tours de son fripon d’adversaire, vient dénoncer le manége, et signale le saut de la coupe: le caniche n’y croit pas, se moque de sa femme, et perd son argent.

Le renard, qui sait son Voltaire et tient à ne pas être pris pour un sot, n’oublie rien pour justifier sa réputation de renard d’esprit.

Vous avez qu’il y réussit complétement.


IV

Table des matières

Deux canards s’aimaient d’amour tendre

LE BON LA FONTAINE.

Il faut des époux assortis

Dans les liens du mariage.

ADOLPHE ET CLARA, musique de Dalayrae.

Ne vous mariez pas, ne vous mariez pas!...

Refrain d’une chanson intitulée: «Mariez-vous, Mariez-vous?»

Écoutez la triste aventure

De deux jeunes canards, modèles des amants;

Ils pouvaient être heureux, mais l’ingrate nature

Leur causa des désagréments.

Ils étaient beaux tous deux; ils s’aimaient Dieu sait comme!

Jamais on ne trouva chez l’homme,

Qui s’y connaît pourtant, un plus fidèle amour.

Il fallait les voir, chaque jour,

Joyeux et confiants, sur la mare voisine,

Côte à côte nager et de leur col changeant

Faire onduler l’or et l’argent;

Et puis, quand le soleil brillait sur la colline,

L’un et l’autre y monter tout en se dandinant,

Secouant leurs ailes humides

Et mouillant de perles liquides

Le gazon desséché par le souffle du vent.

Mollement accroupis, de leurs vertes prunelles

Leurs âmes s’épanchaient en effluves d’amour,

Et des promesses solennelles

Juraient l’éternité pour ces rêves d’un jour!

Alors, comme deux cœurs qu’un même vœu rassemble,

Ils se relevaient radieux,

Et loin des jaloux odieux

Retournaient promener et barboter ensemble.

Hélas! l’heureux temps des amours

Passe vite, et c’est pour toujours!

Le bonheur, ici-bas, s’envole comme un songe.

Cet axiome n’est pas neuf,

Mais sur dix amants j’en sais neuf

Qui s’obstinent pourtant à le croire un mensonge.

Aimons-nous tant que nous pourrons,

Disent-ils; et puis nous verrons.

Nos deux canards étaient du nombre:

Imprudents, qui ne songeaient pas

Que tandis qu’ils s’aimaient on les suivait dans l’ombre,

Qu’un ennemi caché s’attachait à leurs pas,

Épiant leur tendre manége,

Et par quelque affreux sortilége

S’apprêtant à troubler leur innocent bonheur.

C’était un vieux hibou, vilain à faire peur.

Il trouvait la cane gentille,

Et malgré son amour pour le beau caneton

Il voulait que la pauvre fille

L’épousât, lui si laid, lui l’horreur du canton.

Oui, mais il était riche, et si pauvre était l’autre

Aussitôt le méchant apôtre

Se frottant les mains,

Par vaux, par chemins,

Va dénoncer le fait au père de la belle,

Qui l’enferme sous clef, lui promettant tout net

Une bonne volée au cas où, trop rebelle,

Elle voudrait encor revoir son freluquet.

Et puis sans pitié pour ses larmes,

Désormais impuissantes armes,

Il la jette tremblante aux mains du noir hibou,

Qui triomphe, et s’en va dans le fond de son trou

Comme un trésor qui l’inquiète

Réléguer sa chère conquête.

Mais bientôt l’entêté canard

Finit par découvrir la dame,

Et quand le hibou, sur le tard,

Sortait, recommandant son âme

Aux Dieux protecteurs des époux,

L’amoureux, riant du jaloux,

Faisait le signal à la belle,

Qui, sans trompette et sans échelle,

Descendait causer un moment.

Mais le hibou veillait. Or, un soir que l’amant,

S’oubliant à conter fleurette,

Prolongeait un peu trop ces charmants entretiens,

Le vieux, comme un sournois qui guette,

S’avance, voit le couple, et se dit: Je les tiens!...

La fureur agite

Son cœur plein d’orgueil;

Il se précipite,

La flamme dans l’oeil,

Et, dans son délire,

Que l’enfer inspire,

D’un grand coup de bec

Appliqué bien sec,

Amant et maîtresse,

Au sein de l’ivresse,

Il vous les embroche tous deux!...

Plus tard on racontait que l’époux furieux

N’avait pu dominer sa rage;

Mais que de se tuer n’ayant pas le courage,

D’orgueil et de dépit un jour il était mort.

Passant ne plaignez pas son sort.


V

Depuis vingt ans, tout le monde a pris le plaisir de se moquer des épiciers; mais il faut ajouter que les épiciers ont fini par se moquer de tout le monde. Il n’y a pas un seul écrivain, un seul romancier, un seul journaliste, qui n’ait essayé de faire rire le public aux dépens des épiciers; mais comme l’épicerie s’est vengée, en débitant par feuilles, par sacs et par cornets, les livres, les romans et les journaux!

On peut dire que le crayon de Grandville répondait à un besoin généralement senti dans un certain monde, quand il plaçait la cervelle et l’intelligence de l’épicier dans la tête d’une oie. La caricature de cette époque est tout à fait de l’avis de Grandville: elle passait son temps, sa malice et son crayon à prêter à l’épicier toutes sortes de sottises grotesques et de ridicules bouffons. Je me rappelle encore un dessin populaire qui représentait un malheureux garçon d’épicerie, avec cette légende: Être né pour être homme…. et devenir épicier!

Sous le dernier règne, l’épicier trouva dans le journalisme quatre ennemis d’une bonne humeur désespérante et d’un esprit inexorable: c’étaient Romieu, Eugène Briffault, James Rousseau et Wollis. On leur doit l’invention des meilleurs traits que l’épicerie ait reçus en plein visage: on ne saurait croire tout ce qu’ils imaginaient chaque jour pour aplatir, à coups de chiquenaudes, cette bonne figure de l’épicier.

Que l’épicier pardonne à ces quatre spirituels ennemis: Rousseau et Wollis sont morts assez tristement, assez raisonnablement. Briffault vit encore, mais il vit avec un cerveau fêlé; le vent de la misère a éteint, dans ce merveilleux cerveau, le feu qui éclairait la lanterne magique. Quant à Romieu, il est devenu un grand personnage; il pense, il ne rit plus, il s’ennuie lui-même.

Du reste, l’épicier a résisté bravement au ridicule: il a combattu le préjugé par la prétention; il a dominé le grotesque par le bonheur; il s’est relevé en gros par le détail.

L’épicier du dernier règne a failli gouverner; il aurait gouverné, à coup sûr, un peu plus tôt, un peu plus tard, s’il n’avait pas renversé un gouvernement. Il était déjà, par ma foi! un grand petit pouvoir dans l’État; il se glissait partout, il arrivait à tout, et il voulait plus encore. Il avait des ministres qui comptaient avec lui, surtout à l’approche des élections; il avait son administration, son peuple et son armée; il avait même une flotte, sous prétexte de denrées coloniales; enfin il avait un journal, oui, un journal officiel; le Journal des épiciers!... et deux ou trois journaux officieux qui représentaient gravement les intérêts les plus risibles de l’épicerie. C’est à ce moment qu’il a transformé son garçon en commis.

Si l’épicier a perdu tout à coup sa grandeur politique, électorale, gouvernementale et guerrière, il a du moins gardé son importance commerciale pour les besoins quotidiens de la vie parisienne. Il est resté quelque chose de si important dans la vie usuelle, qu’il se multiplie et pousse partout, comme les Gascons de Henri IV. Il est le marchand ordinaire, le débitant obligé, le fournisseur indispensable, le distributeur universel, le pèse-toujours des douze arrondissements de Paris, sans parler du treizième arrondissement, qui est peut-être sa meilleure clientèle, parce qu’il n’y regarde pas de bien près. Supprimez l’épicier: vous troublez chaque maison, chaque ménage, chaque quartier; l’anse du panier s’en mêle, et la révolution est faite, une révolution de cuisinières.

L’épicier, pouvoir nouveau, orgueil moderne, est insatiable de petites usurpations. L’appétit ne lui vient pas en mangeant, mais en voyant manger les autres. Il s’approprie tout ce qui peut se revendre, il accapare tout ce qu’on peut détailler, il tâte de tous les produits, il touche à tous les trafics, il met la main à tous les pâtes, il conquiert tous les métiers, il usurpe tous les états. Aujourd’hui, chez l’épicier, il y a de tout, même de l’épicerie.

L’épicier est devenu mercier, passementier, papetier, libraire, entreposeur de tabacs, marchand de vins, débitant de papier timbré, fabricant de cirage, confiseur, cartonnier, fruitier; ce sont là de petits commerces d’alluvion, qui arrondissent le domaine des denrées coloniales. L’épicier est également droguiste, et il faut être une oie, comme cet idiot qui joue du pilon, pour oser répondre à une innocente pratique: C’est pas ici une farmacerie! Un joli mot, dans une officine qui nous débite les chocolats de santé, les cafés à la chicorée, les sirops d’agrément et les huiles de ricin que vous savez!

Cette fille a raison, affreux jeune homme que je vois piler, en ce moment, quelque chose d’équivoque! Interroge le patron, qui égrène des groseilles sur le comptoir; consulte la femme du patron, qui arrange des pruneaux de Tours dans une caque à sardines: il est impossible que vous n’ayez pas quelques grains d’émétique dans le magasin de vos drogues, ou dans les drogues de votre magasin!

Donnez-moi une demi-once de métique!.. N’est-ce point là, je vous le demande, avec un seul mot, une malice cruelle, une critique affreuse, une satire profonde, dans la bouche de l’innocence et de la naïveté? Eh! l’oison!... pour une pauvre bête qui arrive de son pays, d’un pays qui est peut-être Pontoise, il me paraît que la voisine n’est pas si ânesse!

Après tout, il se peut bien que l’épicier de Grandville ait oublié d’acheter de l’émétique, pour les dames qui tombent en attaque dans un petit papier: le plus fin épicier ne peut vendre que ce qu’il achète; on ne s’avise pas de toutes les finesses et de toutes les épiceries! Mais rassurez-vous; le patron vient de prendre garde à la demande et à la réponse: s’il ne vend point d’émétique, il en vendra, il faut qu’il en vende, quand il devrait n’en point acheter!

Quoi qu’en dise l’idiot commis, nous verrons tôt ou tard l’épicerie et la farmacerie réunies; ô épicier! Qu’elles soient donc réunies pour ton intérêt, jamais mêlées pour notre agrément!


VI

Table des matières

J’ai un ami qui est un merveilleux physionomiste. Je me rappelle qu’un jour, voyageant de compagnie, nous arrivâmes dans je ne sais quelle petite ville de province, où il me donna une preuve de son singulier talent pour juger, à première vue, des rapports mystérieux qui existent entre les figures et les aptitudes, les goûts, les professions même, des bipèdes désignés en histoire naturelle sous le nom d’hommes.

Nous venions de descendre de diligence lorsque nous avisâmes un monsieur d’une taille moyenne, d’un visage ordinaire, qui n’offrait d’autre particularité qu’une ressemblance assez-vague avec un chien dogue: un nez un peu fort, à narines très-ouvertes, placé à longue distance d’une bouche dont la lèvre supérieure était excessivement mince.

–Voilà, me dit mon ami, un monsieur qui doit jouer de la clarinette.

–Bah! répondis-je, quelle plaisanterie! A quoi pouvez-vous reconnaître ainsi un pareil travers? Gall n’admet point dans son système la bosse de la clarinette.

–Peu nous importe! j’en suis sûr; et je parierais une dinde truffée contre une stalle de l’Odéon que ce particulier pratique journellement l’anche d’une clarinette.

J’acceptai ce pari aussi grotesque qu’original, et nous nous mîmes aussitôt en devoir de chercher un moyen de vérification. Nous suivîmes le suspect, et au premier gamin que nous rencontrâmes mon ami demanda:

–N’est-il pas vrai que ce monsieur joue de la clarinette?

Le gamin nous rit au nez sans nous répondre. Nous entrâmes dans un bureau de tabac, et mon ami renouvela sa question auprès de la demoiselle de comptoir. Celle-ci ouvrit la bouche, en nous exhibant la rangée de touches de piano qui lui tenaient lieu de dents; puis voyant que, malgré son rire, nous gardions notre sang-froid, elle reprit son sérieux et nous dit, d’un ton marqué de mauvaise humeur:

–Messieurs, je n’ai pas l’honneur de vous connaître; ayez la bonté d’aller plaisanter ailleurs.

Nous sortîmes. Mon ami était visiblement contrarié de sa déconvenue.

–Je vois bien, me dit-il, que nous ne tirerons rien de cette population, qui ne comprend pas les fantaisies d’artistes, et ne se doute pas des merveilles de la physiognomonie. J’ai envie de courir lui demander à lui-même si...

–Par exemple! interrompis-je, ne vous avisez pas de faire une telle extravagance! Voulez-vous donc nous faire arrêter et jeter dans une maison d’aliénés? il y en a partout.

–Eh bien, cherchons un autre moyen... Mais j’y songe, on joue ce soir la Dame Blanche; exposons-nous à cette exécution malsaine; notre clarinette y fera peut-être sa partie.

Le soir venu, nous nous rendîmes en effet au théâtre; hélas! quelle ne fut pas la déception de mon ami! nous étions dans une de ces villes où l’on a joué la Dame Blanche sans musique, et remplacé le chant par un dialogue vif et animé.

–Est-il possible, s’ecria-t-il tout à coup, qu’on aime si peu la musique dans un pays où l’on a une clarinette si distinguée!

–Monsieur est étranger, on le voit bien, lui dit son voisin; car monsieur saurait que notre ville est une des plus philharmoniques de France, si j’ose m’exprimer ainsi.

–Et vous laissez jouer la Dame Blanche ainsi mutilée?

–Eh! Monsieur, voilà précisément en quoi nous faisons preuve de goût: c’est que nous ne pouvons pas souffrir la petite musiquette de vos opéras d’à présent; nous n’aimons, nous ne comprenons que la grande musique, la seule véritable, la seule digne de l’art d’Euterpe. Ils font de belles choses, vos musiciens d’aujourd’hui, je vous conseille d’en parler, avec leurs opéras où l’on crie sur des airs de contredanses! De la musique instrumentale, des symphonies de Beethoven, de Haydn, de Mozart; des duos de Viotti, des trios, des quatuors, des quintettes, des septuors, à la bonne heure! Ah! monsieur, le grand septuor de Beethoven! Et les messes donc, les messes de Lesueur, de Cherubini, et les motets, et les psaumes, voilà de la musique! Mais vos opéras, je ne les ai pas entendus et je ne veux jamais les entendre, ce ne sont que des chansons ajustées les unes au bout des autres. Nous n’aimons pas la musique? quel blasphème! O sainte Cécile! une ville qui possède une société philharmonique où l’on exécute la Pastorale mieux qu’au Conservatoire de Paris, et...

–Ah! vous avez une société philharmonique? Alors il n’est pas que vous ne possédiez une clarinette?

–Assurément, M. Ducouac, un de nos plus fameux...

–Serait-il indiscret de demander à être admis à un de vos concerts?

–En aucune façon. Précisément demain, nous jouons l’Héroïque /

Le lendemain, mon ami triomphant me prouvait qu’il avait gagné son pari, en me montrant M. Ducouac soufflant dans sa clarinette; de plus, il continuait ses exercices de physiognomonie, en cherchant à lire sur le visage de chacun des exécutants sa profession, ses moeurs, son caractère.

–Vous voyez bien, me disait-il, ce violoncelle à tête d’âne? c’est le monsieur qui nous a parlé hier soir et nous a fait inviter: sortez-le de ses symphonies, il est ignorant comme un vaudevilliste, et entêté... Ce chef d’orchestre est un vrai singe; il ne sait et ne saura jamais qu’exécuter la musique d’autrui. Ces deux violonistes à figures de chat, ne voyez-vous pas que toute leur attitude dénote des tendances à la trahison féline? je ne voudrais pas les avoir pour amis, je les soupçonne d’être dans la police. Je gagerais que ce timbalier si alerte est peureux comme un lapin. Quant à ce trombone, regardez le collet de sa redingote, vous reconnaîtrez que la propreté n’est pas son défaut. De même qu’il est aisé de deviner que ces deux contre-bassistes vivent comme des ours à qui la boîte de leur instrument sert d’antre. D’ailleurs, j’ai remarqué que la contre-basse aigrit le caractère de l’homme: Alceste devait jouer de la contre-basse. Il aurait continué ainsi longtemps; mais le concert était fini, et nous n’avions, ni l’un ni l’autre, envie d’en tâter d’un second. Le ciel vous préserve à jamais du premier!


VII

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Voltaire raconte, dans son roman de Candide, comment sept princes détrônés se rencontrèrent un soir à souper dans un cabaret de Venise. Ces sept infortunés mangèrent de bon appétit, et burent sec; ils étaient philosophes.

Il y a plus de sagesse en ce monde qu’on ne pense. Voici sept autres philosophes qui se préparent à renouveler le souper de Venise. Les premiers pouvaient se trouver malheureux d’être découronnés; ceux-ci, au contraire, c’est d’être couronnés qu’ils pourraient se plaindre: tant il est vrai que les hommes diffèrent par les goûts, par les sentiments et par les idées, et que ce qui fait le bonheur de l’un ferait le malheur de l’autre.

Au demeurant, et pour ne pas trop s’avancer, on ne saurait dire au juste de quelle nature est le banquet qui se prépare. Les convives viennent-ils confondre leur joie ou leur douleur? Un fait hors de doute, c’est qu’ils vont s’asseoir à un repas de corps. Et remarquez quelle aimable et raternité ègne entre eux. Les vaines distinctions de rang et de caste se sont effacées. A cette agape philosophique sont assis un bouc, un bélier, un taureau, un cerf; je ne les cite pas tous. Le cerf fait les honneurs de la salle à manger à un unicorne qui se trouve en retard. Ce dernier, botté et éperonné, a une allure de chasseur campagnard, et il a dû lui arriver plus d’une fois de courre ce même cerf qui aujourd’hui, oubliant d’anciennes injures, lui offre un siége; trait de courtoisie vraiment exemplaire. Combien l’unicorne doit se féliciter à présent de n’avoir jamais poussé le cerf jusqu’à l’hallali! Ceci prouve une fois de plus l’excellence de cette maxime des sages, qu’on doit mettre de la modération en toutes choses, et ne traiter jamais un ennemi de façon à ce qu’il ne puisse être un jour votre ami.

Au moment des confidences, c’est-à-dire lorsque le café a délié les langues, et communiqué aux convives sa chaleur expansive, l’entretien suivant eut lieu entre le cerf et l’unicorne grand chasseur.

–Vous souvient-il, mon ami, dit l’unicorne, de ce jour où, vous ayant lancé dès l’aube, je vous poursuivis sans relâche jusqu’au soir?

–Ma foi, il ne m’en souvient que trop, répond le cerf. Quelle course! Je dévorais les bois, les vallons, la plaine, l’espace; pendant un moment, j’eus des ailes, c’est à la lettre. Ah! la rude meute qui aboyait sur mes talons! Heureusement je réussis à la dépister.

–Eh bien, mon rapide ami, c’est ce jour-là qu’en rentrant au logis, crotté et fumant, de sueur, j’acquis la certitude….. comprenez-vous?

–Pas du tout.

–Rappelez-vous la chanson de Béranger:

Pendant que tu poursuis la bête,

Un autre chasse en ta maison.

Tonton, tontaine, tonton.

–Ah! fort bien; j’y suis. Un voisin dévastait votre pigeonnier?

–Mon pigeonnier! véritablement vous avez peu de perspicacité pour un confrère. Il s’agit bien de mes pigeons. Un autre chasse en ta maison. Voyons, réfléchissez à ce vers-là; est-ce que j’habitais un pigeonnier?

–A la bonne heure, m’y voici maintenant Moi, ce fut aussi ce jour-là, mais il n’y avait pas de ma faute; c’était pendant que vous me chassiez.

–Ah! vous êtes bien vengé, compère!

Le bouc est de sa nature débauché et coureur d’aventures. Il n’est point très-délicat dans ses amours, et il a les poches bourrées de livres qui attestent son penchant à un grossier libertinage. Je l’entends dire au bélier, qui ne l’écoute pas et qui regarde dans son assiette:

–Moi, monsieur, j’avais fait tout mon possible pour former ma femme, et je croyais avoir tout lieu de m’applaudir de mes efforts. Je lui avais donné à lire les Contes de Boccace et une quantité d’autres livres de ce genre, pensant qu’étant ainsi au courant des ruses et des stratagèmes à l’usage des galants, elle ne serait point d’une conquête aisée pour ces muguets qui mettent si justement martel en tête aux maris. Mais toute cette science que je lui avais donnée, elle l’a tournée contre moi; et elle s’est servie pour me tromper des ruses que je lui avais enseignées moi-même... Ah! Monsieur, il n’y a point à se fier aux chèvres; ce sont bien les animaux les plus capricieux de la création.

Chacun des convives raconta à son tour son histoire, comme firent les sept rois du cabaret de Venise. Nous n’osons affirmer que ces récits aient eu tous le même intérêt; les détails ont pu varier, mais il n’y a eu qu’une conclusion.

Au surplus, nos animaux ont bien la mine de prendre leur mal en patience, sauf le bouc, qui semble s’être posé ce problème: Pourquoi la chèvre varie-t-elle? Et le taureau, blessé dans son amour-propre, qui se dit: Une bête de superbe prestance comme moi! cela se peut-il! Cette pensée est le crève-cœur du sot; les autres, plus raisonnables, ne partagent point l’opinion du vulgaire sur l’accident qui les réunit, et ils répéteraient volontiers après le fabuliste:

Quand on l’ignore, ce n’est rien;

Quand on le sait, c’est peu de chose.


VIII

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Depuis La Fontaine on n’avait pas entendu dire que l’amour des astres eût fait de nouvelles victimes. L’astrologue du naïf conteur était resté au fond de son puits comme le premier et le dernier exemple, l’alpha et l’oméga d’une grande infortune due à la passion de lire les destinées humaines dans les signes du zodiaque.

Il était réservé à Grandville, cet autre fabuliste au crayon, de connaître et de révéler au monde le pendant de l’astrologue du bonhomme. Ce pendant vous l’avez devant vos yeux.

Remarquez tout de suite que ce n’est pas un être complétement humain, et, à la corne qui pare son front, déclarez hardiment qu’il appartient à l’espèce dite rhinocéros. Que si vous vous étonnez, sachez qu’en vertu de la loi du progrès, qui régit les êtres animés, l’astrologie judiciaire, en abandonnant les hommes, est passée chez les créatures classées à un degré inférieur dans la hiérarchie de la nature. Depuis, les animaux en raffolent. Sur tous les points du globe et dans les villes bâties par leurs architectes, les castors, on ne voit que lunettes et télescopes, incessamment braqués vers les régions célestes, comme disent les humains; partout des chaires publiques se sont élevées pour l’enseignement de la science nouvelle, et la foule accourt se ranger avide et empressée autour des aigles chargés d’en propager les principes. Les aigles ont tout naturellement le monopole de la doctrine, à cause du privilége que Dieu leur a exclusivement attribué de considérer le soleil sans être éblouis par ses rayons.

Grandville, qui a obtenu la faveur, qu’il méritait d’ailleurs à tous égards, d’assister à ces cours, ne cessait de vanter la supériorité magistrale avec laquelle était fait cet enseignement. L’aigle professeur que vous voyez ici a été peint sous l’impression que l’initié avait rapportée de la leçon qu’il avait entendue. Par la perfection du crayon vous pouvez juger de l’excellence du modèle.

Toutefois, parmi ces fanatiques de la science, Grandville avait distingué un adepte dont la passion n’avait point d’égale chez ses concitoyens. Cet adepte était le rhinocéros dont nous avons déjà parlé. Tous les phénomènes que la monomanie produit chez les hommes, l’amour des astres les causait chez lui. Il n’en dormait pas, il n’en mangeait pas, mais il en vieillissait avant l’heure. Ses affaires, ses plaisirs, ses affections, il négligeait tout pour s’absorber dans cette préoccupation qui s’était emparée souverainement de son existence. Lorsque la nuit était venue, ses yeux et sa corne étaient incessamment dirigés vers l’objet de sa passion, et, fantaisie bizarre, il avait totalement répudié la société de ses pareils pour vivre au milieu des aigles, dont il suivait régulièrement tous les cours.

Bonhomme d’ailleurs et de moeurs douces, il était pour sa femme d’une complaisance qui s’arrêtait néanmoins là où commençait son culte pour la science. Tolérant pour tous les caprices de sa moitié, il devenait intraitable dès qu’il s’agissait de satisfaire les imaginations que lui suggérait sa maladie. Ainsi il voulait absolument faire participer sa famille à ses études et à son enthousiasme. Cette famille, qui ne se composait que de sa femme et de son petit-cousin, était obligée de le suivre dans toutes ses excursions scientifiques; il n’entendait pas raison sur cet article, et bon gré mal gré la femme et le cousin figuraient toujours dans les mille scènes auxquelles son excentricité ne manquait pas de donner lieu.

Il est probable que cette tyrannie de notre rhinocéros ne fut pas d’abord du goût de sa femme et du petit-cousin; mais il paraît qu’ils finirent par s’y habituer, et si l’on en juge par les résultats, on doit croire qu’ils ne s’en trouvèrent pas trop mal.

Chose singulière, et que Grandville n’a jamais pu s’expliquer, toutes les fois que notre bête à corne s’avançait vers un télescope, avec l’air bonasse et heureux qu’on lui voit ici, son dos voûté recouvert d’une grande redingote à la propriétaire, sa main gauche tenant son chapeau et son bras droit recevant celui de sa moitié, qui recevait à son tour le bras de son petit-cousin, toutes les fois que le rhinocéros appliquait son œil au verre de la lunette, et quelle que fût la planète vers laquelle cette lunette était dirigée, l’aigle lui disait invariablement et avec un geste noble et majestueux: A votre droite est le signe du Capricorne.

Nous avons su depuis, ce qui semblera étrange, que malgré cette indication, notre amateur n’a cependant jamais pu voir le signe du Capricorne.


IX

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Vous connaissez sans doute, cher lecteur, cette branche de la littérature à laquelle Vadé, de joyeuse mémoire, a donné un nom et une célébrité? Il n’est pas permis de se dire au courant de l’esprit de son temps et de son pays si l’on est étranger à ces formes de langage, à ces tours, à ces vocables traditionnels sans cesse enrichis de néologismes qui nous font un autre idiome à côté de la langue du dictionnaire, idiome riche comme la pensée du peuple, varié comme ses impressions, expressif, coloré comme son imagination, libre comme ses allures, et, disons-le, quelque peu sans gêne comme ses manières et ses habitudes.

Les deux siècles qui ont précédé le nôtre avaient leurs centres littéraires; cénacles où se donnaient rendez-vous les beaux esprits de l’époque, conférences littéraires où la langue se formait, où le goût s’épurait, où les moeurs gagnaient aussi quelque chose à cette constante recherche du beau, et si l’hôtel de Rambouillet était resté ce qu’il fut pendant une assez grande partie du XVIIe siècle, Molière n’aurait pas fait ses Précieuses ridicules; ce qui serait grand dommage, vous en conviendrez.

D’où je conclus que Voiture n’a pas mal fait de jeter dans la recherche et l’affectation les tendances de cette réunion de beaux esprits et d’en pervertir le goût. L’hôtel de Rambouillet aurait passé avec beaucoup d’autres choses, et les Précieuses ne passeront jamais.

La littérature à laquelle appartient le spécimen que Grandville nous met sous, les yeux a aussi son hôtel de Rambouillet; aréopage en plein vent, tenant séance tous les jours depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, conservant et augmentant avec une verve sans cesse renaissante des trésors de linguistique depuis longtemps accumulés; les préservant avec une fervente sollicitude de tout mélange hérétique; écartant les profanes, et n’admettant que les initiés aux mystères de cet autre hiératique langage. Voiture n’y est pas possible.

Là aussi vous trouverez Ménage, Desmarets, Chapelain, Balzac et toute la fine fleur des adeptes; là vous verrez briller les Deshoulières, les La Fayette, les Sévigné, tout l’hôtel de Rambouillet, vous dis-je; seulement avec un peu plus d’abandon dans le costume, plus d’énergie dans le geste, de pittoresque dans l’expression, et surtout plus de sonorité dans l’organe des personnages; cela doit être, les dissertations ont lieu en plein air!

Vous est-il arrivé quelquefois de faire une excursion dans les environs de la halle, et de pénétrer dans les rangs pressés des divinités littéraires du lieu?

Dans ce cas vous connaissez l’Académie dont je veux vous parler.

Que dites-vous de ce pêle-mêle, de ces dialogues, de cette action oratoire, de cette pantomime, de ces apostrophes? Que dites-vous surtout de cet empire exercé avec un despotisme qui s’impose et se fait craindre?

Que voulez-vous! c’est le propre des savants d’être chatouilleux sur les questions d’amour-propre. Ces dames sont savantes, et elles abusent un peu de leur supériorité. Pauvres cordons-bleus! Que j’en ai vu n’aborder qu’en tremblant ce trône redoutable où siége dans toute la majesté de l’omnipotence l’une des cent reines de cette cour de nouvelle espèce!

–Dis donc, ma petite, t’es bien fière aujourd’hui! Excusez! Pas frais, le poisson! Voyez-vous ça! Eh ben! prends toujours, et dis à ta maîtresse que le frais est hors de prix!

Mais si le corclon-bleu ne se rend pas à la puissance de cette exhortation, malheur à lui! Alors commence une série de moyens oratoires développés dans un langue qui ne ressemble à aucun idiome connu, accompagnée de gestes et de jeux de physionomie dont aucune scène ne peut donner l’idée. Le poing sur la hanche, l’œil écarquillé, et déployant dans un rictus immense deux effrayantes mâchoires, la terrible souveraine menace d’engloutir dans ce gouffre béant le pauvre cordon-bleu et de n’en faire qu’une bouchée, son panier compris. La victime se redresse sur ses petits pieds et relève bien la tête; mais elle n’a ni l’audace, ni la force, ni, disons-le, la science philologique de son adversaire; elle n’a pas lu Vadé, et n’est pas versée dans le secret du genre poissard; aussi ne tente-t-elle pas une lutte impossible, et se borne-t-elle à conjurer ironiquement l’abîme de ne pas l’engloutir. «Ne m’avalez pas! ne m’avalez pas!» s’écrie-t-elle. Je ne voudrais pas répondre que sa prière sera entendue.

Les cordons-bleus

Sont des gens heureux.

Le poëte, sans doute, a de bonnes raisons pour le dire; mais il faut avouer que l’anse du panier a de fâcheuses co


X

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Lucullus dîne aujourd’hui chez Lucullus. Tout le monde connaît cette formule favorite du grand Romain, quand il voulait que son cuisinier se surpassât lui-même; ce qui ne devait pas être facile, attendu que, depuis les patriarches jusqu’à nos jours, on n’a guère connu que l’auteur du fameux plat de lentilles qu’Ésaü paya de son droit d’aînesse, Carême et Flicoteaux, qui pussent lui être comparés, et encore!

Or Lucullus dînait très-souvent chez Lucullus, et l’hospitalité de sa table était large et généreuse. Les prodiges qui s’accomplissaient sur les fourneaux de ses cuisines n’étaient pas pour lui seul; il en faisait splendidement les honneurs à ses amis, et vous devez penser s’il en avait. Excellent calcul d’ailleurs; car jamais le nom de Lucullus n’aurait franchi l’enceinte de son triclinium, si ses convives n’avaient chanté partout la fastueuse recherche des mets et l’opulente munificence de l’amphitryon.

Tel n’est pas, tel ne sera jamais, le goinfre qui s’étale égoïstement sur cette table qu’il embrasse tout entière, de peur qu’un intrus ne vienne en réclamer un coin. Mais aussi c’est un loup, c’est tout dire.

Ne craignez pas que la gloire du Romain trouve jamais en lui un rival capable de la balancer. Autant l’un était recherché dans le choix de ses mets, autant il avait soin de relever la variété des provenances par des préparations délicatement savantes et des condiments exquis, autant l’autre, plus jaloux de la quantité que de la qualité, dédaigne les raffinements, se moque des combinaisons appétissantes de la gastronomie, et méprise le haut goût de l’art. En dépit de Brillat-Savarin, il se repaît comme une brute. Ne lui parlez pas de varier ses morceaux; il est loup, donc il ne veut que du mouton, rien que du mouton. Voyez à son côté ce large plat rempli d’os réduits à l’état de squelette, et devant lui un formidable gigot qu’il va dévorer en attendant le tour de celui qu’apporte son cuisinier, qui connaît ses goûts et le sert en conséquence. Qu’on le laisse faire, et bientôt le mouton tout entier y aura passé, en compagnie de ces trois énormes pains, reste de sa ration de tous les jours.

Mais qu’a-t-il donc à prendre cet air revêche et à ouvrir sa gueule comme s’il voulait avaler ce personnage qui se présente humblement, le chapeau à la main, et dans l’attitude de quelqu’un qui vient solliciter un service?

Ah! j’y suis. Ce pauvre caïman n’a pas dîné, il a flairé l’heure et le repas du loup, et il arrive dans une intention facile à deviner.

Le goinfre ne s’y trompe pas, lui. La vue de ce crocodile famélique le met en fureur; il tremble pour son dîner, dont il ne veut pas offrir un atome. Meure plutôt l’affamé et toute l’espèce humaine avec lui! Ce n’est pas de sa table que tomberont les miettes nécessaires à la vie de ce nouveau Lazare. Voyez-le plutôt se mettre en défense, attirant à lui le plat qu’il couvre de son large corps, et les deux coudes vigoureusement appuyés sur deux pains qu’il protége, montrant au solliciteur un museau peu fait pour l’encourager.

Et cependant le pauvre hère a une mine si soumise, si piteuse et si propre à attendrir le cœur le plus dur! Oui, mais l’estomac, ça ne s’attendrit pas, et moins encore l’estomac d’un loup! Décidément ce crocodile à jeun est mal tombé. Et quand on songe à ce qu’il lui a fallu de courage, de ruse et de combinaisons machiavéliques pour aborder cette terrible minute qui va décider de son sort, c’est-à-dire de son dîner! Tant de souplesse, tant de soumission, unies à tant d’appétit, et tout cela dépensé en pure perte! La vue et le fumet, se dit-il avec désespoir! La vue et le fumet! Oh! à côté de moi, Tantale était sur un lit de roses!

–J’en conviens, estimable caïman; mais aussi n’êtes-vous pas un peu puni par où vous péchez? Vous n’êtes pas mal goulu, si j’en crois la réputation qu’on vous fait. Alors, puisque vous aimez à manger beaucoup, vous devriez beaucoup travailler, et peut-être êtes-vous beaucoup fainéant? Qu’en dites-vous, là, entre nous? Certes, je n’excuse pas ce loup égoïste de ne pas donner un peu de son superflu; mais vous me faites reflet d’être un parasite, mon cher caïman, et alors je ne vous plains pas; vous avez ce que vous méritez.

Je sais bien que vous allez me citer l’histoire, et vous targuer d’une illustre descendance: sans doute, il y avait à Rome des parasites qui se faisaient honneur de cette profession, car c’en était une; mais les moeurs de Rome comportaient bien d’autres excentricités qui ne seraient plus de mise aujourd’hui; il paraît même qu’on finit par s’y lasser de celle-ci, si j’en crois Plaute, qui, dans sa comédie des Captifs, fait figurer un parasite comme vous, qui gémit sans cesse sur la perte des bonnes habitudes, se plaignant que le métier s’est gâté, et qu’on n’invite plus à dîner les gens dont la profession est de dîner chez les autres.

Et parbleu! voulez-vous un bon conseil? Vous aimez les morceaux fins et copieux, n’est-ce pas, surtout quand ce n’est pas vous qui les payez? Quittez-moi donc cet habit étriqué comme votre corps; laissez de côté ce chapeau uniquement destiné à des salutations qui vous humilient sans vous nourrir; prenez-moi veste, tablier, et bonnet de coton; faites-vous cuisinier comme ce gros gaillard de dogue qui s’est mis bravement au service du loup. En voilà un qui n’est, pas fier non plus. Lui, chargé par la nature de chasser le loup et de garder le mouton, le voilà qui fait manger le mouton au loup! Ce n’est pas édifiant, mais au moins c’est engraissant; qu’en dites-vous? Cet embonpoint ne vous fait-il pas envie?

Allons donc, passez aux fourneaux; vous aurez l’avantage de goûter de tout, même avant votre maître; et quand il se présentera un importun comme vous, vous pourrez imiter cet effronté qui, pendant que le loup vous fait l’accueil que vous savez, prend un avant-goût du bon morceau qu’il vient de tirer tout fumant de la broche!


XI

Table des matières

Pour ma part, moi j’en réponds,

Bienheureux sont les chapons.

BÉRANGER.

Qui n’est pas sage maigrira,

Cette histoire vous le dira.

GRANDVILLE.

Si vous habitez la campagne,

Pour les villes n’en sortez pas;

A trop courir souvent on gagne

Ce qu’on ne cherchait point, hélas!

LA BRUYÈRE ou LA ROCHEFOUCAULD.

Il aimait trop courir, et courir l’a perdu!

VICTOR HUGO.

La belle affaire que vos maximes et vos vérités comme en disait M. de Lapalisse, quand vivait ce moraliste profond et qu’on n’a jamais remplacé! Quel rapport peut-il donc y avoir entre ces bavardages plus ou moins renouvelés des Grecs et la préoccupation de ce grand lévrier que j’aperçois depuis un bon moment, collant ses lunettes sur les affiches de Paris et enregistrant sur son calepin avec un soin minutieux le résultat de ses lectures murales? Vous qui moralisez si bien avec l’esprit des autres, monsieur l’Anglais (car à votre petit chapeau et à vos longues guêtres de cuir, sans parler de votre gros ventre et de votre grosse tournure, je vous reconnais pour un enfant d’Albion), vous feriez bien mieux de satisfaire ma curiosité et de m’apprendre pour quelle importante publication, votre compatriote (car à son visage pointu, à ses épaules pointues, à ses coudes pointus, à ses genoux pointus, je le reconnais aussi pour un enfant d’Albion), votre compatriote, dis-je, collectionne ces matériaux de nouvelle espèce.

–Apprenez, Madame, que cet infortuné jeune homme, pour lequel vous manifestez un intérêt qui me touche, était naguère aussi frais, aussi bien portant, aussi dispos que vous le voyez aujourd’hui pâle, étiré et se soutenant à peine sur ses jambes. C’est le seul parent qui me reste, et je l’aime comme mon fils. Il vivait heureux, du moins je le croyais, dans une magnifique terre que je possède dans le comté de Surrey. Habile à la chasse, pour laquelle il semblait né, mes grandes plaines étaient le théâtre de ses triomphes. Rien n’était négligé par moi pour le retenir loin du monde; il avait tout à souhait, et lorsque le soir il rentrait au logis, il trouvait, après un bon dîner pour restaurer son corps, les conseils de mon expérience pour élever son esprit et fortifier son âme.

Hélas! Madame, la jeunesse est partout la même; vous me paraissez avoir assez vécu pour ne pas l’ignorer. Tout le bonheur de mon cher John n’était qu’un mensonge. Ces courses vagabondes, ces chasses effrénées, ce dîner régulièrement dévoré de si bon appétit, ces leçons de morale reçues avec tant de déférence apparente, tout cela cachait une passion qui, trop longtemps contenue, finit par éclater furieuse et irrésistible, et m’entraîna moi-même loin des joies tranquilles que j’avais préparées à mes derniers jours.

John avait la passion des voyages; il voulait voir le monde, et de même que Dieu ne suffisait plus à Fernand, de la Favorite (vous devez avoir connu Fernand, Madame), la chasse et ma morale ne suffisaient plus à John: il fallut tout quitter et partir, car le laisser aller seul, mon cœur ne le pouvait pas. Nous partîmes donc, lui radieux comme un prisonnier qui recouvre sa liberté, moi triste et résigné comme un père qui se sacrifie aux folies de son fils. Nous passâmes quelques jours à Londres, où John fit certaines connaissances. Toutefois son imagination franchissait l’espace et rêvait les grandes chasses dans les immenses forêts du Nouveau-Monde. On s’embarqua; mais à peine eûmes-nous fait quelques milles, que John ressentit les premières atteintes du mal affreux qui le ronge, et qui, se développant à mesure que le navire s’éloignait de la terre, s’empara de tous ses organes au point de le réduire à l’état de dépérissement où vous le voyez aujourd’hui. Oui, Madame, John avait le mal de mer, puisqu’il faut l’appeler par son nom; mais le mal de mer comme personne ne l’a jamais eu et ne l’aura jamais, le mal de mer se révélant sous un aspect inconnu jusqu’à ce jour: le mal de mer chronique, le mal de mer incurable.

Notre séjour à New-York fut bien triste, comme vous le pensez, Madame. John dépérissait à vue d’œil; adieu la chasse, adieu les forêts vierges. Nous passions notre temps, lui à souffrir et moi à chercher partout des médecins impossibles et des remèdes qui n’existaient pas. Le courage m’abandonnait, les plus noirs pressentiments venaient m’assiéger, lorsqu’un bienheureux journal français me tombe sous la main et m’offre une quatrième page tout émaillée de recettes diverses et d’annonces miraculeuses promettant la guérison que je n’osais plus espérer. L’espèce de mal de mer dont John était affligé me semblait, d’après le journal en question, avoir spécialement éveillé l’attention du corps médical de Paris; on y citait tel praticien qui avait acquis à le traiter fortune et réputation; aussi, sans rechercher les causes de cette préférence bizarre, je quittai l’Amérique pour conduire John dans votre capitale.

Nous voici arrivés depuis hier, Madame, et ces recherches inquiètes de John, cette préoccupation que vous attribuez à des projets littéraires (Dieu merci, John est bien assez malheureux comme cela), vous annoncent tout simplement le désir ardent qu’il éprouve de se débarrasser d’un mal dont il demande la guérison à toutes les affiches collées aux murailles.

Voilà notre histoire, Madame; puisse-t-elle bientôt se terminer par le soulagement de mon pauvre John; ce que j’espère, si je m’en rapporte à l’abondante récolte d’adresses et de topiques qu’il fait en ce moment. Décidément, pour cette fois, le journal ne mentait pas.

–Vous ne pouviez mieux rencontrer, monsieur l’Anglais; le sort de votre John me touche, et j’y veux compatir. Je ne fais pas personnellement de la médecine, je suis marchande de volailles vivantes; mais mon mari s’est fait une spécialité de la cure de ce genre d’affection dont souffre votre jeune homme; venez chez nous, il s’en trouvera bien et vous aussi.

Grandville, en passant, avait entendu l’histoire et le dialogue, il en a fait un dessin bien plus fin et plus spirituel que le dialogue et que l’histoire; seulement il n’a jamais pu savoir si la marchande de volailles vivantes avait tenu ce qu’elle avait promis.

Pulsuz fraqment bitdi.

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
320 səh. 67 illustrasiyalar
ISBN:
4064066318529
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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