Kitabı oxu: «Un chalet dans les airs»
Albert Robida
Un chalet dans les airs

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066325671
Table des matières
LE GRAND RAVALEMENT DU GLOBE.
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
X
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XX
XXII

Le déjeuner aux pilules.

LE GRAND RAVALEMENT DU GLOBE.
Table des matières
Assis entre ses neveux Andoche et Modéran, sur le balcon de la villa qu’il venait d’acheter en vue d’un assez long déplacement, M. Cabrol, l’érudit bien connu, semblait rêveur et fronçait un peu les sourcils.
«Est-ce que vous n’êtes pas content de l’aménagement, mon oncle? demanda Modéran.
— Si, si, fit M. Cabrol, cela va... Le premier étage est assez bien disposé : quatre chambres... une pour vous, deux pour moi; il nous reste une chambre d’ami, c’est suffisant... Ce sera très bien. Ce qui me chiffonne un peu, c’est de... Mais non, mais non, cela ira... Je pensais à mes travaux, mon petit Modéran, je veux qu’ils ne souffrent pas de nos déplacements... Non, non, ils n’en souffriront pas, au contraire, avec la tranquillité, le calme, le silence... Ni vos études non plus, mes petits, car vous travaillerez aussi!
— Oh! certainement, mon oncle», s’écrièrent Andoche et Modéran d’une seule voix.
En ce moment le balcon eut un brusque mouvement. Andoche faillit glisser du divan et derrière eux la villa oscilla.
«Allons, un dernier coup d’œil au mobilier, dit M. Cabrol en poussant la porte-fenêtre. Ma chambre est bien, mon lit-cadre, mon bureau, et l’armoire aux documents et manuscrits. Il n’y a que quarante-deux casiers ou tiroirs pour mes quarante-deux ouvrages en train, c’est encombrant, mais, dame! il faut de l’ordre; il s’agit de ne pas embrouiller mes archives! Quarante-deux, mes petits! Je sais bien que beaucoup n’ont encore que le titre d’écrit, mais cela va marcher!
— Mon oncle, regardez donc là-bas, dit Andoche retournant sur le balcon.
— Ah! oui, les tourbillons de poussières et de fumées au-dessus des élévateurs ou des treuils du Grand Chantier Nord entré en activité depuis quinze jours; nous devrions déjà être partis.»
M. Cabrol tourna le dos au Grand Chantier Nord en bougonnant.
«Hélas! le monde est devenu inhabitable; on nous a saboté notre planète. Plus de solidité nulle part, aussi bien en Europe, en Amérique, que dans les petits endroits à peu près tranquilles de l’Afrique Centrale... Ce sol perforé, usé, crevassé de tous côtés par des secousses, des tassements, des ébranlements et des glissements, les anciennes mines écroulées ou envahies par des mers souterraines; les forêts détruites... Je ne récrimine pas; sans doute on peut accuser les imprudences de nos aïeux; mais aussi, notre globe prend de l’âge, il vieillit terriblement.
— Oh oui! fit Modéran.
— Et puis, il faut l’avouer, les travaux de la première grande consolidation entreprise au XXIIe siècle, assez mesquinement, avec les simples ressources que pouvait fournir l’état de la Science à cette lointaine époque, ces travaux n’ont pas valu grand chose. Il faut maintenant reprendre l’œuvre sur un vaste plan d’ensemble.
— Et voici la pièce qui commence! dit Modéran, montrant au Nord de nouvelles trombes de vapeurs et de fumées, qu’accompagnait un effroyable vacarme de roulements, de sifflements et d’explosions.
— Oui, voilà, il le faut bien! Vous savez que les Pyramides se sont encore enfoncées depuis trois mois. L’ancien sommet de la grande Pyramide n’est plus qu’à soixante-douze centimètres du sol, les autres ont complètement disparu!... Il était temps de se décider à une réfection générale de notre planète... Mais combien de temps dureront ces travaux, ce formidable ravalement devenu si nécessaire? Comme on va être ennuyé avant de retrouver un globe tout neuf et parfaitement solide! Aussi les gens prévoyants, amis de la tranquillité, sont déjà partis ou envolés vite, vite, pour s’en aller vivre dans des coins préservés par hasard ou dans les secteurs qui ne seront pas entamés tout de suite...
— Partons, partons! mon oncle.
— Moi, j’ai voulu voir le commencement du branle-bas pour donner plus de saveur à notre tranquillité ailleurs... Égoïsme de sybarite, c’est très vilain, et j’en suis déjà puni, puisqu’on me dit qu’en ces heureux et assez rares Ailleurs tout est déjà plein, archi-plein, de fuyards comme nous.
— Mais, mon oncle, dit Modéran, et le sixième continent?
— Le sixième continent? Mais, mon petit, il est vieux déjà, ton sixième continent, puisque construit à la fin du xxe siècle.
— Oui, c’est vrai, vous m’avez fait voir un vieil atlas de 1975 où il ne figure pas encore.
— Tranquillisez-vous cependant, j’espère bien trouver quelques bons petits coins pour nous près des villes de plaisance sud-américaines, dans la Suisse chilienne, la Riviera patagonienne ou les îles construites dans le Pacifique; on les dit très réussies.»
Cependant, malgré les explications de son oncle, les lèvres d’Andoche laissaient voir une certaine moue.
«Eh bien, quoi encore? dit M. Cabrol.
— Et pourquoi pas un autre astre? objecta enfin Andoche.
— Oh! fit Modéran.
— Tu préférerais un autre astre, imprudente jeunesse!
— Pas moi, dit Modéran.
— Oui, toi, tu es plus raisonnable; j’ai toujours dit que tu me ressemblais, au physique et au moral, et je t’en fais mon compliment!... Moi, je déteste les aventures, toi aussi, c’est très bien, mais cet Andoche est un risque-tout! Quand vous étiez petits, il se mettait toujours, par folle imprudence, sur le sol ou dans l’air avec ses aéroclettes, dans des situations critiques dont toi, son cadet, tu devais le tirer... Je ne me chargerais pas de lui, si tu n’étais pas avec nous pour freiner son fol esprit.
— Je freinerai, mon oncle!»
Modéran et Andoche, éclatant de rire, échangèrent quelques coups de poing d’amitié.
«Du calme! du calme! freinez tous les deux! fit Cabrol.
— Il y en a qui sont très bien, des astres! protesta encore Andoche; j’ai lu d’intéressantes communications à la Société de Géographie.
— Moi aussi, j’ai lu... Je dirai même qu’on en cite où les conditions de la vie sont vraiment délicieuses pour nous autres globistes terriens... et d’acclimatation facile, même dans les astres nouveaux venus dans notre ciel, détournés de leur route par les rayons ZZZ et captés imprudemment à des planètes lointaines.
— Oh! fit Andoche.
— Voyons, nom d’un petit bonhomme! Tu dois bien savoir que le voyage présente tout de même quelques difficultés.. Tu trouves cela alléchant, les grosses difficultés, avec ta mentalité de casse-cou, mais tu verrais...
— Pas la peiner dit Modéran.
— D’abord, il faut des appareils spéciaux, d’une construction particulièrement soignée, d’une solidité garantie, d’une quasi-invulnérabilité, — avec conduite intérieure, et c’est extrêmement délicat, la conduite intérieure de ces appareils... Et puis, on part, on se lance dans le bleu, ça va très bien, mais sait-on jamais ce que l’on va trouver là-bas? Écoutez. Je vous l’ai raconté maintes fois; moi aussi, dans ma jeunesse, j’étais aventureux comme Andoche et je n’avais pas un frère cadet pour me freiner. Je me suis laissé tenter par les affiches des agences. J’ai fait un grand voyage dans la Lune. C’était cher, 80 000 francs tout compris, hôtels, nourriture, excursions, guides, etc. Seulement, voilà ! je n’ai rien vu, nous sommes arrivés au milieu d’une épidémie de grippe et elle nous a sauté dessus dès que nous avons essayé de mettre le nez dehors! Nous avons suivi tout le programme, parbleu! Mais de quarantaine en quarantaine, tous les voyageurs couchés...
— Pas gai, dit Modéran.
— Oui! oui! dit Andoche.
— Mon petit Andoche, ne fais pas la moue encore, nous allons nous offrir du bon temps et en voir du pays, sans peine, sans fatigue, le plus confortablement du monde. Voyons, une dernière visite de la maison où nous devrons vivre sept ou huit ans, peut-être dix, car il faut toujours compter avec des retards dans les entreprises considérables, énormes, comme cette reconstruction de notre vieille planète poussive, abîmée d’une abominable façon par les générations précédentes, des gens sans soin, locataires, simples usagers comme nous, mais qui ont usé et abusé, au lieu d’habiter en pères de famille comme c’était leur devoir, et qui nous ont laissé un héritage en mauvais état!
— Nous avons fait la visite complète de la maison, mon oncle, tout est parfait, c’est gentil, coquet, le mobilier bien compris, les lits et les fauteuils sont bons, dit Andoche.
— C’est un peu cher, hors de prix naturellement, mais j’ai bien fait de m’adresser à ce constructeur que votr père m’avait recommandé. Il n’y a pas à dire, il nous a fourni un beau modèle d’aéro-chalet très étudié, très fignolé, moteur énergico-intra-atomique à l’épreuve, conduite vérifiée soigneusement, pouvant aller partout, ne craignant ni bourrasque ni tempête. En somme, une roulotte aérienne à toutes fins, air, eau, terrain! En cas de panne au-dessus des Océans, — invraisemblable, mais enfin il faut être paré contre tous les accidents — nous naviguons et nous nous en tirons par nos propres moyens...
La Villa Beauséjour.

— Parbleu! fit Andoche souriant d’aise.
— Et, si je suis content et satisfait, je devrai à mon constructeur une petite prime dans cinq ans et une surprime dans dix. Et je ne demande qu’à la lui payer, cette surprime. Pour le moment, je me déclare très content de notre chalet, une villa volante qui va nous emmener bien loin de ce colossal chantier de reconstruction, voler de paysage en paysage, à la recherche, non pas d’un seul site agréable à habiter, mais de dix, de vingt successivement! Quand on aura assez étudié population et horizons et qu’on voudra changer, on changera!
— Bravo! j’aime la variété ! s’écria Andoche.
— Moi aussi! dit Modéran.
— Et moi tout autant que vous! conclut M. Cabrol. Donc vous avez tout vu. Voilà votre chambre à deux lits-cadres devant une large fenêtre, où vous ne perdrez rien du paysage... Ma chambre à côté ; je vous aurai près de moi; on travaillera chacun chez soi... Les repas seront pris sur un coin de mon bureau, aux heures habituelles, pour ne rien changer à notre régime... Au lieu de rester figés sur place dans notre domicile terrien, ma villa volante nous emportera où nous voudrons, comme nous voudrons, à toute allure quand il s’agira de gagner du pays, ou tout doucettement lorsque le paysage vaudra la peine d’être dégusté détail par détail, sans en rien perdre... Voilà la vraie villégiature! Et puis, aux bons endroits, descente à terre et repos; nous amarrons la maison en belle vue pour quelques jours ou quelques mois, sur quelque fier promontoire, sur une douce colline ou sur un pic alpestre, ou bien dans un jardin d’envol, près de quelque cité intéressante. Êtes-vous contents?
— Contents, joyeux! Partons tout de suite...
— Ah! auparavant, il faut donner un nom à notre villa volante, où nous serons si bien; je propose...
— Villa Beauséjour.
— Non, Aéro-Pension de famille Beauséjour! Demain ouverture de notre pension de famille, pendaison de crémaillère et départ.»
M. Cabrol se frotta les mains et sa figure prit une expression joviale, ses yeux semblèrent rire à travers ses lunettes, les plis de ses joues un peu creuses remuèrent.
C’était un homme de taille ordinaire, mais assez maigre et fort sec. Il était, comme toujours, vêtu d’un long pourpoint, une espèce de paletot, comme on disait au temps jadis, à large ceinture, avec capuchette sur les épaules et long collet rabattu. Ce collet encadrait un long cou, une face étroite fortement modelée et creusée sous les pommettes, des lunettes sur d’autres creux abrités par des sourcils noirs, hérissés et touffus. De longues moustaches pendaient en belles virgules noires. Quant aux cheveux, ils se réduisaient à une grosse mèche à l’arrière d’un crâne majestueux, qui semblait plein de pensées dont le bouillonnement faisait perpétuellement sauter les rides.
Son neveu Andoche lui ressemblait peut-être, mais bien vaguement et en plus rempli. Il était jeune, et la vie, avec toutes ses exigences, les études, le formidable travail du cerveau, n’avait pas encore sculpté son visage, ses joues rondes et fraîches, ni tracé sur son front le moindre sillon. Notons qu’il, était en retard pour cela sur les jeunes gens de sa génération. Ses lèvres avaient le rire facile, et, quand elles ne souriaient pas, une expression audacieuse qui s’accentuait dans le regard de ses yeux alertes et vifs. Modéran avait, aussi bonne mine, des joues aussi roses, il avait le regard caressant, une physionomie plus douce. Là ressemblance entre les deux frères était dans les jambes, remuantes, agitées, en perpétuel mouvement, des jambes de jeunes sportifs, avides de mouvements et de sauts.
«Allons, évasion demain!» conclut M. Cabrol après un dernier regard circulaire dans le salon de l’aérochalet.
Les deux-frères bondirent. Modéran prit l’escalier flottant, tandis qu’Andoche se lançait, accroché à un fil, sur le plancher de l’envoloir.

Découverte archéologique dans le Métro.

II
Table des matières
RETROUVAILLES. — LE TRAIN PERDU IL Y A HUIT SIÈCLES.
C’est le grand jour: pendaison de la crémaillère et départ. Une belle avionnette est venue s’amarrer à l’envoloir de Saint-Germain-en-Laye. Il en est descendu le propriétaire de la Villa Beauséjour et ses deux neveux, et les parents de ceux-ci: Mme des Ormettes, députée de la Seine, et M. des Ormettes, le directeur dé la célèbre agence de voyages interplanétaires, tous deux bien connus dans tous les milieux politiques et scientifiques; M. des Ormettes, un homme tout rond, une boule surmontée d’une autre boule plus petite; Mme des Ormettes, un peu... élancée, comme son frère M. Cabrol, tous deux avec un gros portefeuille bourre de paperasses sous le bras, tous deux arpentant le sol de l’envoloir d’une allure agitée, en gens pressés, l’œil vague et la tête surchargée de préoccupations et d’affaires.
«Ah! voyons, voilà donc cette aéro-villa! Bien, bien, je reconnais, c’est bien ça. J’ai vu toutes les épures. Je viens d’en commander six pour des clients... Attendez, une note à prendre pour ne pas oublier. — Là, je suis à vous...
— Entrez!» dit Cabrol.
Tandis qu’à la porte de la villa Mme des Ormettes, distraite, cherchait la sonnette, Andoche et Modéran étaient déjà au balcon du premier et riaient aux éclats.
«Montez, montez, ou nous levons l’ancre. et partons tout seuls. Maman! Papa! entrez vite!»
M. des Ormettes prit encore une petite note et, monta le dernier.
«Le tour du propriétaire! fit M. Cabrol: vestibule, chambre de service, magasins et salon, c’est assez grand, comme vous voyez... A l’avant, voici la logette de direction... Andoche, veux-tu bien ne pas toucher à la roue ni aux boutons de direction, tu vas nous faire faire un bond dans le ciel et enlever tes parents à 200 à l’heure!
— Malheureux! s’écria Mme des Ormettes en se levant précipitamment, je préside à cinq heures la Commission du budget aux Chambres mixtes.
— Pas de bêtises! s’écria M. des Ormettes, j’ai deux conseils d’administration pour ce soir...»
Andoche éclata de rire.
«Ce serait pourtant gentil, maman, fit Modéran, de venir avec nous. Nous avons des chambres d’amis au premier.
— Je voudrais bien, mes enfants, mais le temps? Où prendrais-je le temps?
— Vous avez de la chance, mon cher Cabrōl, de pouvoir esquiver tous les désagréments de cette bousculante période de reconstruction; cependant vous y perdez. Songez donc à toutes les découvertes archéologiques que l’on peut espérer au cours de ces immenses travaux qui vont retourner et mettre à nu presque toute la surface du globe! Découvertes de toutes sortes, géologiques, historiques, artistiques et autres. Qui peut dire ce que nous allons apprendre. C’est déjà commencé...
— Oui, oui, ces poteries gallo-romaines ou batignollaises.
— Non, non, mieux que ça. Hier on est tombé sur quelque chose de passionnant, du moins pour les gens du XXIIe siècle. Un vieux mystère éclairci! Ce matin, la Phonocinétélégazette nous a donné cela. A six heures j’ai été réveillé par le coup de sifflet des éditions sensationnelles, j’ai ouvert les yeux; la Phono fonctionnait déjà. Vous n’avez pas entendu?
— Si, mais j’ai tourné le bouton d’arrêt pour somnoler encore une demi-heure.... Qu’est-ce qu’il y avait?
— En deux mots, voici: vous devez savoir vaguement qu’au XXIIe siècle, vers 2123 ou 25, un train du Métropolitain deuxième réseau, dernier du soir, disparut totalement sur la ligne Châtelet-Longchamps, entre les stations Saint-Cloud-Puteaux. Le train était bondé ; c’était la sortie du Grand Opéra de Longchamps, où depuis environ quatre-vingts ans l’Opéra s’était transporté, dans les beaux quartiers de l’ancien Bois, en face d’une grande gare aérienne établie sur le mont Valérien. On fouilla le bois de Boulogne, on fouilla la Seine, on fouilla tous les embranchements du Métro, inutilement. Malgré toutes les recherches, on ne retrouva jamais aucun vestige, aucune trace de ce train, ni d’aucun des voyageurs. Énigme incompréhensible! Mystère effarant! On en parlait toujours, comme du Masque de fer ou de...
— Oui... oui...
— Si nous pendions cette crémaillère? glissa Mme des Ormettes consultant sa montre.
— C’est cela, asseyez-vous; en goûtant, notre ami nous débrouillera cette inquiétante énigme...»
Tout était préparé pour le goûter: des fleurs sur la nappe, quelques soucoupes et quelques petits flacons de pilules. M. Cabrol déposa une pilule dans une soucoupe devant chaque convive.
«Savourez! dit-il.
— Eh bien! reprit des Ormettes, voici l’affaire: Hier... Ah! vous savez qu’on s’est attaqué à la partie des Catacombes que le Métro n’utilisait pas. On déblaie, on refait des piliers de soutènement; or donc, dans le secteur Vaugirard, la fouille est tombée tout à coup sur ce train égaré depuis 800 ans. Stupéfaction d’abord, mais c’est bien lui. On a retrouvé des gazettes de l’époque: Mai 2124. Une fois le premier wagon rendu à la lumière, les ingénieurs ont fait presser le travail, on a pu se glisser jusqu’au bout du train à la machine motrice... Les wagons sont tous là.
— Et les voyageurs? demanda Modéran.
— Eux aussi!
— Diable!
— L’enquête commence. La justice et les journaux informent... Nous verrons les détails plus tard, cela va faire du bruit, un pareil crime, car il s’agit d’un crime énorme! Dès aujourd’hui on peut affirmer que le train, détourné de sa voie par d’audacieux malfaiteurs au croisement d’une ligne en construction, deuxième réseau, deuxième étage, à travers les Catacombes, s’enfonça dans les galeries jusque sous Vaugirard. Alors...
Le grand ravalement de Paris.

— Oh non! pas de détails impressionnants, dit Mme des Ormettes.
— Non, j’abrège. Leur besogne faite, les affreux bandits firent sauter une partie des voûtes, bloquant le malheureux train derrière et sous 150 mètres de débris en longueur et 15 mètres en épaisseur, plus quelques maisons tombées par-déssus. La voie du Métro longea pendant des siècles ce funèbre amas, et il a fallu le ravalement mondial pour avoir la clef du mystère. Brrr!»
M. des Ormettes mit solennellement une petite pilule rose dans une cuiller et leva la main:
«J’ai vu l’étiquette du flacon, c’est un extrait synthétique de Clos-Vougeot; je lève ma cuiller à votre. santé, Cabrol, et à la Villa Beauséjour, en vous souhaitant de paisibles et agréables randonnées à travers des ciels tranquilles! Je vous souhaite toutes les plus heureuses chances du monde! Bon travail à tous! Revenez, Andoche et Modéran, mes chers petits, tout prêts à réclamer vos diplômes en toutes matières, et vous, Cabrol, avec vos quarante-deux volumes terminés.
— Ah non! fit Cabrol en riant, pas tous, non, c’est trop. Je me contenterai de mes deux grands travaux, bien avancés déjà !
— Quels?
— Vous savez bien!
— Ceux que le monde savant attend si impatiemment depuis... faut-il le dire? depuis vingt-cinq ou trente ans? fit Mme des Omettes.
— L’œuvre conçue à la fleur de ma vie littéraire, creusée et caressée tout le long de mon âge mûr. Je m’y mets pour la parfaire et terminer... Chut! ne me reprochez pas l’excès de conscience de mes travaux! D’abord, et avant tout, c’est donc mon Histoire des civilisations lunatiques, d’après les documents rapportés par les voyageurs et les travaux des sélénites, et ensuite: Les Populations préhistoriques de notre globe et leurs institutions politiques...
— Très bien!
— Oui, comme on ne peut pas toujours voltiger, j’aurai de quoi m’occuper! Nous serons dérangés parfois, je ne m’en plains pas: des amis à recevoir, des visites à faire.. et puis n’ai-je pas à surveiller les études de mes neveux? Nous avons l’appareil complet de l’Universitaire Ciné-Phono; il fonctionnera régulièrement, je vous assure, et les garçons vous reviendront armés pour la vie, munis pour toute carrière à leur choix...
— Avec vous, nous sommes tranquilles, mon bon Cabrol.
— Notre programme est arrêté, revenons à notre pendaison de crémaillère: Encore une pilule de Ghambertin... Soyons gais!... Mais où donc est passée ma gouvernante, Mélanie? Elle était là tout à l’heure, je ne la vois ni ne l’entends plus. Mélanie! Mélanie!
— Délicieuse, cette pilule...
— Attendez que Mélanie nous apporte les cachets gustatifs.
— Mais ils sont là, devant vous. Mélanie a tout préparé.
— Ah! oui, j’aperçois la petite boîte aux cachets.»
En effet, un flacon et une boîte ovale, large de dix centimètres tenaient le milieu de la table sur un plateau d’argent encadré de fleurs. M. des Ormettes prit le flacon, lut: Sauterne... Champagne, et s’écria:
— Hé là ! Cabrol, vous allez nous faire faire des excès!
— Bah! ce n’est pas mauvais, un petit croc en jambes aux habitudes, de temps en temps.. la pilule de Sauterne est pour accompagner celle de faisan truffé, et ensuite le cachet de fruits glacés synthétiques pour le dessert, avec la pilule de Champagne, et c’est tout.
— Quel festin! dit Mme des Omettes; moi je ne prendrai pas de faisan truffé, je me contenterai d’une pilule de Champagne.
— Une spule? rien qu’une? Vous ne le trouvez donc pas bon, mon Champagne?
— Au contraire, il est merveilleux, c’est une flamme liquide. Cette pilule m’a monté à la tête; n’oubliez pas que j’ai ma commission des finances, ce soir, je m’embrouillerais dans les chiffres...
— Ce cher Cabrol a une réputation bien établie de fin gourmet; il est difficile pour ses pilules gustatives.... Vraiment, sa pendaison de crémaillère est réussie. Mais quelle bombance! On se croirait revenu aux temps de nos bons aïeux
— Nos grossiers aïeux, vous pourriez dire, fit Mme. des Ormettes. Comprend-on cela? Pendant tant de siècles ils mangèrent des viandes eux-mêmes, horreur! Ils engouffrèrent des viandes de toutes sortes. Animaux gras et dodus, gibiers de tout fumet et des légumes de toute espèce, qu’il fallait faire passer de force avec des vins généreux ou des liqueurs spéciales... Ils s’emplissaient de gâteaux et pâtisseries variées, j’en ai trouvé la liste dans une vieille histoire: babas, mokas, tartelettes... pouah! Et quelle incroyable perte de temps! Deux heures à table!... Étonnons-nous après cela de leur barbarie intellectuelle, de la faiblesse de leurs sciences....
— Nos pauvres aïeux! gémit M. Cabrol.
— Nous, au moins, nos plus longs festins durent une minute et demie; nous avons des synthèses alimentaires pures de tous ferments nuisibles; nous avons des essences concentrées en pilules qui caressent doucement les papilles sans alourdir notre intellect. Que demande notre organisme pour prospérer? Rien de plus. Et nous pouvons ainsi consacrer tout notre temps à nos travaux, à nos affaires. Réfléchissez! Voyez quels retards fabuleux les anciens modes d’alimentation ont infligés au Progrès et à la Civilisation?
— C’est fort triste, reprit M. Cabrol, j’en conviens; mais, enfin, il faut se nourrir, et je veux vous ramener vos deux gaillards solides et bien portants, replets même, si possible.... Voulez-vous voir la soute aux vivres? Venez, c’est là-bas, bien au frais, le grand placard à doubles parois.... Voyons, nous allons être quatre en comptant le pilote. Mais où est-elle donc, ma gouvernante? Serait-elle rentrée à la maison? J’ai encore une foule de recommandations à lui faire.
— Elle a vos instructions, et puis elle sait bien ce qu’elle a à faire, dit Mme des Ormettes.
— Ah, mais, je vais lui laisser dans le téléphone un savon de première classe.... Je sais bien, parbleu! elle est furieuse de ce que je ne l’emmène pas... Il faut bien qu’elle reste à la maison pour garder mon petit intérieur et veiller sur mes collections.
— Vous lui donnerez vos dernières instructions par sans-fil.
— Oui, oui, satanée Mélanie! grommela M. Cabrol. Nous disions donc: j’emporte dix ans de vivres pour quatre personnes. A deux repas par jour, cela fait 730 repas par personne et par an, c’est-à-dire 7300 repas pour dix ans. Multiplions par quatre, il me faut... 30000 pilules. J’en emporte 40000, cela fait. une petite marge pour quelques invités, à l’occasion.
— C’est prudent, dit M. des Ormettes.
— Vous approuvez? J’en suis charmé, vous avez l’expérience des voyages... Donc une tonne de pilules; cela, c’est l’aliment solide. Et les provisions liquides? Les pilules de liquides concentrés: cinq cents kilos de gouttes variées. Naturellement, toute la gamme des vins, hydromels, bières,... etc. De plus, il faut tout prévoir, une caissette de pilules pharmaceutiques pour tous les cas possibles, avec le manuel de l’Académie de Médecine.
— Parfait! dit Mme des Ormettes; avec cela, je suis tranquille! Je savais bien que je pouvais vous confier sans crainte mes chers petits!
— Je vous ramènerai des hommes!
— Oh! si je n’étais pas si occupée, si je ne me devais pas à mes engagements devant mes électeurs, je partirais avec vous.
— Outre l’Universitaire Ciné-Phono, nous avons une petite bibliothèque. Je veillerai à ce que mes neveux travaillent régulièrement.
— C’est si commode, cet Universitaire Ciné-Phono, dit Mme des Ormettes; mais comprend-on que l’on n’ait pas encore trouvé de machine à corriger les devoirs?»
Une sonnerie éclate. C’est un petit signal du pilote qui sort de sa logette. C’est le grand départ. L’Aéro-Pension de famille Beauséjour va partir.
«Monsieur, dit le pilote, quatre heures moins trois minutes et demie, c’est l’instant pour l’appareillage comme vous aviez dit.»
Tout le monde s’était levé. Andoche et Modéran avaient bondi, joyeux. Les autres ne semblaient pas trop émus.
«Oui, j’ai dit trois minutes pour les effusions, c’est suffisant, dit Cabrol, la vie est si courte! Allons, embrassons-nous. Pas d’émotions puisqu’on se reverra tous les soirs dans le Télé et que l’on pourra se raconter ses journées, tranquillement, bien à son aise.
— Quand votre aéro-villa sera installée quelque part, mais quand elle voyagera?...
— Eh bien, et la sans-fil? Allons, plus qu’une demi-minute. Au revoir, bonne santé à tous! A demain au Télé !
— Bonne santé à la Villa Beauséjour!».
M. et Mme des Ormettes étaient sur le sol de l’Envoloir, Andoche et Modéran au balcon de la villa agitaient leurs mouchoirs.
La Villa Beauséjour frémit dans toutes ses membrures, roula doucement sur l’Envoloir et prit l’air, presque sans secousse.
Le constructeur méritait sa réputation: la villa volante avait belle mine aussi bien en plein vol qu’à l’amarrage Elle brillait au soleil avec sa façade émaillée, sa toiture quadrillée de lignes roses rappelant les tuiles des constructions terriennes.
Au rez-de-chaussée, trois fenêtres de chaque côté, un grand balcon à l’avant qui se prolongeait en bec avec sa logette de direction à la pointe, un autre balcon à l’arrière arrondi. A l’étage, trois fenêtres encore sur chaque flanc. Élégance et simplicité.
L’aéro-villa décrivit un grand cercle au-dessus de l’Envoloir et piqua vers le Sud, pendant que M. et Mme des Ormettes, dans leur auto-volante, s’en allaient à leurs occupations.

Les jeunes gens au travail.

III
Table des matières
AFFAISSEMENT DES ALPES, MONTÉE DE VENISE ET AUTRES CHANGEMENTS.
La Villa Beauséjour filait à 5 ou 600 m., en allure modérée, dans un ciel d’un bleu léger parsemé de petits nuages qui s’enfuyaient vers le Nord en escadrilles plus ou moins pressées, coupées de longues traînes effilochées. Déjà les hautes constructions du Paris central se perdaient au loin, ainsi que les interminables lignes des faubourgs, dans les taches vertes des parcs ou les enchevêtrements de ferrailles, de pylônes et de tours des quartiers industriels.
Cela faisait un magnifique paysage, malheureusement déjà fortement touché par l’immense bouleversement de la reconstruction mondiale.
«Installez-vous, les enfants! dit Cabrol, qui montrait encore un peu de mauvaise humeur, sans doute causée par ce changement dans ses habitudes casanières.
— Mais c’est fait, mon oncle!» répondirent à la fois Andoche et Modéran en courant d’une fenêtre à l’autre, vers l’Est ou vers l’Ouest.
Et ce fut, pendant un quart d’heure, des: «Dis donc, c’est très beau, qu’est-ce que c’est que ça, là-bas? — Et ça dans tout ce bleu? Tiens, la Loire!... Et ces fumées? un volcan? non, une entrée de chantier, des travaux.
— Piquez un peu vers l’Est! dit M. Cabrol au pilote.
— Tiens, la Suisse!
— Et ses bains de mer! Modéran, tu reconnais? L’année dernière nous y étions, aux plages de la Jungfrau... Ce tassement du sous-sol au siècle dernier, qui a produit l’enfoncement de la Suisse et l’invasion de l’Adriatique par de larges couloirs, va-t-il être arrêté définitivement?
— Les travaux avancent dans ce secteur depuis une vingtaine d’années, c’est heureux, mais quel travail!»
Pauvre vieille Venise, elle ne descendait pas, elle! L’enfoncement du Quarnero la faisait, comme par un mouvement de bascule, remonter lentement, de 8 à 10 mètres par an, depuis une cinquantaine d’années, et elle était parvenue à une altitude de 460 mètres, je crois. Voyez-vous cela, les enfants, la place Saint-Marc perchée à 460 mètres. Et quel travail pour reprendre le sol en sous-œuvre! Combien de piliers de béton armé, de traverses glissées sous les pilotis du Palais ducal! Voyez donc ces modifications aux anciennes cartes, ce chapelet de stations balnéaires concurrentes du Lido, à la place des anciens lacs, sous les ex-Jungfrau, Cervin, Brunig ou Simplon.
Venise prend de l’altitude.

Maintenant, laissant le panorama de la Suisse trans formée, avec ses grands ports maritimes de Lucerne et Genève, la Villa Beauséjour, ayant pris de la hauteur, mettait cap à l’Ouest et marchait à bonne allure. Cabrol indiqua sur la gauche de lourds tourbillonnements de vapeurs sur lesquels passaient des lueurs soudaines.
«L’Auvergne! dit-il. Les volcans ont repris leur activité, heureusement régularisée par les merveilleux travaux de nos ingénieurs, et utilisée pour le chauffage central à eau chaude d’une bonne partie de notre ancien continent... Les travaux de réfection sont assez avancés de ce côté parce que commencés il y a longtemps, lorsque l’on eut l’idée de raidir le sol par des poutres gigantesques en ciment armé, vastes quadrillages à travers lesquels l’eau de la mer, lancée en de formidables conduites, descendait se chauffer aux volcans des Puys de Dôme et remontait bouillante aux usines du chauffage central.
«D’ici vous ne voyez pas la végétation nouvelle, quasi-tropicale, qui s’est développée dans cette région, devenue ainsi comme une immense et merveilleuse serre. Et ce travail a été imité par tous les pays ayant l’heureuse chance de posséder de vieux volcans engourdis ou bien des volcans en activité, que l’on a rendus ainsi inoffensifs, en dirigeant leurs expansions et explosions...
— Il fait un peu chaud, fit Modéran en se rendant au balcon.
— Oui, c’est l’haleine des Puys, dit M. Cabrol; voyez ces bouillonnements et ces jets de vapeurs là-bas; les chaudières naturelles du chauffage central nous soufflent au visage, mais nous allons trouver dans un instant la bonne brise fraîche de l’Atlantique. »
M. Cabrol alla parler au pilote, un vieux routier de l’air qui, habitué aux voyages, semblait ne plus rien regarder, indifférent à tout ce qui pouvait se passer en bas; l’œil mi-clos, une petite pipe à la bouche, ce vieil habitant des nuages somnolait en suivant les légères volutes de fumée de sa pipette. Il ne dormait pas tout à fait, puisque de temps à autre il glissait un demi-regard vers son tableau de direction et ses manettes.
«Eh bien, Barlotin? fit M. Cabrol.
— Bonne route, répondit Barlotin, sud-sud-ouest, altitude 745, direction Aéroport d’Arcachon.
— Dans combien de temps?
— Trente à trente-cinq minutes. Faut-il accélérer?...
— Non, inutile de se presser. Nous coucherons à l’aéroport.»
La pipette, qui n’avait cessé de fonctionner, projeta un large anneau de fumée et le pilote resomnola.
«Pas bavard, le père Barlotin, murmura Andoche se remettant au balcon.
— Un vieux pilote de confiance; votre père nous l’a garanti, l’ayant employé souvent.... Le père Barlotin, toujours en l’air, n’a pas vécu huit jours par an à terre depuis des années, il dit qu’il n’a plus l’habitude et que le vertige le prend dès qu’il met le pied sur le plancher des terriens... Il ne sait plus marcher. Quand, par hasard, il est à Paris, attendant quelque gros avion à conduire, il ne quitte pas l’envoloir, la plate-forme du Phare de 300 mètres... non, pas bavard, sa petite pipe est sa seule confidente.»
L’après-midi s’achevait. Déjà dans le ciel, à l’occident, des nuages couraient sur une large nappe jaune et la ligne d’horizon étincelait sur de légères bandes mauves.
«La mer! dit Andoche sautant d’un bord à l’autre.
— Le grand air nous a donné de l’appétit, dit M Cabrol; sitôt l’atterrissage, nous dînons, puis une petite promenade sous les pins, pour nous dérouiller les jambes, puis la chambre à coucher.»
Doucement, mollement, après avoir décrit deux ou trois spirales au-dessus de la longue plage et des bois de pins encadrant de nombreux châteaux balnéaires, la Villa Beauséjour atterrit sur les chardons bleus d’un mamelon sablonneux, à une dizaine de pas du flot qui venait langoureusement battre la chanson de la marée du soir.
Andoche et Modéran n’attendirent pas que la Villa fût calée et ancrée pour sauter à terre et courir s’allonger sur un sable dépourvu de chardons, sous un bouquet de pins superbes. Ils prenaient leur élan, se couchaient, se relevaient d’un bond, et recommençaient en se bousculant avec des cris joyeux.
M. Cabrol n’avait pas autant d’ardeur à dépenser; il descendit posément et se promena autour de la Villa, les bras croisés en se frottant le front du bout du doigt.
«Je ne comprends pas, monologuait-il; le poids de Beauséjour est plus fort que je ne pensais. Hier, avec nous tous à bord, l’aiguille marquait 2 647 kilos et 125 grammes, aujourd’hui nous avons 2 739 k. 858.... Que signifie cette erreur? Je sais bien que j’ai une tendance à engraisser, mais pas de 90 kilos par jour.... Alors? N’importe, je me surveillerai tout de même. Je ne prendrai que des demi-pilules.»
Il alla rejoindre ses neveux sous les pins et s’assit à côté d’eux pour admirer à l’aise le fulgurant soleil qui allongeait ses rayons dans le ciel comme pour se préparer à faire le plongeon dans la vague étincelante de l’autre côté.
«Tiens! on dirait qu’on entend Phanor, fit Modéran.
— C’est vrai, sa voix ressemble bien à celle de ce pauvre Phanor, dit M. Cabrol après avoir tendu l’oreille; c’est quelque chien du castel derrière nous, ou bien de ce petit avion-roulotte qui se balance au-dessus des premières vagues et qui chasse sur ses ancres.
— Ce pauvre Phanor, il avait l’air bien triste en voyant nos malles; il comprenait, nous partions et nous ne l’emmenions pas.
— Pauvre Phanor, nous avons eu tort de le laisser, mon oncle.
— Oui, nous avons eu tort, je le regrette maintenant.
— Est-ce qu’on ne peut pas se le faire envoyer?
— Si fait, mais pas avant que nous soyons installés quelque part.
— Alors, dépêchons-nous.
— Pas si vite... Ah! voilà Phœbus qui s’enfonce; nous allons rentrer dîner et puis, à 21 h. 35, un mot à la famille dans le Télé ; ensuite repos, sommeil, réveil demain à 6 heures.»
M. Cabrol se releva lentement, avec effort. Il faisait si bon sous les caresses de cette douce brise, dans le calme de cette belle soirée. Ah! qu’on était bien, loin de Paris et de l’infernale bousculade du ravalement mondial! Ce secteur de l’Aquitaine maritime n’était entamé qu’à peine du côté de Bordeaux.
Le repas sur le balcon de Beauséjour fut vite expédié. Une pilule et une goutte synthétique, c’est-à-dire deux pilules par personne à avaler, ou, quand on est un peu gourmand, à laisser fondre en buvant lentement un verre d’eau froide; cela ne prend tout de même pas grand temps. Les trois convives causaient, renversés dans de bons fauteuils d’osier.
«Mais oui, je suis un peu gourmand, disait M. Cabrol.
— Et moi, donc! dit Andoche.
— Aussi, dans notre provision de pilules et de cachets gustatifs, ai-je pris pour les dimanches et les grands jours de bons petits plats soignés: poulets rôtis, canards à la rouennaise, côtelettes d’agneau, chevreuil, civet dé lièvre, andouilles de Vire, truite saumonnée; des légumes: choux farcis, pommes sautées, petits pois, pâté de bécassine, etc., pour changer de la pilule de bouilli de bœuf ordinaire...».
Andoche et Modéran échangeaient des sourires de satisfaction.
«Très agréables et... très économiques les pilules, mes petits! Ainsi, avec un poulet consommé à grand renfort dé coups de dents... Est-ce qu’on a encore des dents, maintenant, autrement que pour la décoration?»
Andoche et Modéran sourirent en montrant des dents naturelles à l’ancienne mode, mais pas très brillantes, tandis que leur oncle laissait voir deux rangées de dents admirables, en or à la mâchoire supérieure et en émail argenté à l’inférieure.
«On n’a pas encore trouvé mieux pour compléter la figure... Oui, je disais donc, avec un poulet consommé brutalement, à la façon de nos grossiers aïeux, combien peut-on nourrir de personnes? Deux au plus. Eh bien! les usines, en le combinant avec quelques fucus, des essences, des condiments divers, en tirent 50 pilules, c’est-à-dire 50 repas complets. Vous voyez l’énorme avantage! Autrement, comment nourrirait-on la terre surpeuplée, je vous le demande? Aussi Paris a-t-il voulu payer le tribut de reconnaissance dû par la Terre entière, en élevant un grand monument aux quatre chimistes de génie qui inventèrent les pilules synthétiques! Groupe colossal, où ils sont figurés au milieu de leurs cornues, de leurs fourneaux et de leurs casseroles, recevant le long cortège de toutes les bêtes utilisées pour l’alimentation: bestiaux, gibier, volailles, poissons, etc., un pur chef-d’œuvre! Mais, attention! il est 21 heures. Vite, au Télé, pour aller dire bonsoir à votre papa si occupé, et à votre chère maman, si elle n’est pas retenue à la Commission du budget.»
Le Télé-parleur, merveilleux instrument qui supprime véritablement l’absence, même par sans fil, puisque, avec un relai sur un poste régulier, on peut retrouver n’importe où, sur la plaque de l’appareil, la présence et la voix des êtres chers laissés à des milliers de kilomètres.
Le premier soin de M. Cabrol, en atterrissant, avait été de planter dans le sol l’antenne terrienne pour se relier au poste d’Arcachon.
A l’heure fixée, M. et Mme des Ormettes devaient se trouver au rendez-vous devant leur plaque de Paris.
A peine sur le balcon de l’Aéro-Beauséjour, Cabrol entendit des éclats de voix dans sa chambre.
«Allons! voilà votre père qui s’impatiente. Voyant qu’on ne lui répondait pas, il a mis l’amplificateur.»
Andoche et Modéran étaient déjà en haut et répondaient à l’appel tonitruant.
«Eh bien! eh bien! dit M. des Ormettes, que faites-vous donc?
— Coucher de soleil admirable! Nous admirions, répondit Cabrol.
— C’est que je suis pressé !
— Et nous farnientions devant le panorama; mais nous voici.... Tout va bien, première journée parfaite...
— Et maman? demanda Modéran.
— Pas revenue de la Chambre. Tenez, voyez.» La plaque papillota brusquement. M. des Ormettes disparut, puis apparut une grande table verte chargée de papiers autour de laquelle discutaient une vingtaine de personnes, parmi lesquelles au moins sept ou huit dames. Mme des Ormettes était là, lisant un rapport... On entendit quelques mots, des chiffres! Puis l’appareil repapillota et M. des Ormettes reparut.
«Tout va bien, bon, parfait....
— Nous partons demain à 6 heures, dit M. Cabrol.
— Bonne nuit alors, à revoir, les enfants!»
La plaque redevint sombre.
«Maintenant, les petits, vous avez vu papa et maman, on va se coucher, dormez bien... Moi, je reste, j’ai un dernier mot à dire à Mélanie, une liste de recommandations importantes: pour plus de sûreté, je vais lui répéter mes instructions par écrit...»
Mélanie retrouvée.

IV
Table des matières
VOYAGEURS SUPPLÉMENTAIRES.
Andoche et Modéran dormaient encore profondément quand un balancement un peu fort de la Villa Beauséjour leur fit entrebâiller les paupières; le balancement berceur continua quelques secondes et s’atténua lentement.
«Tiens! nous partons, fit Modéran bâillant et s étirant les bras.
— Nous sommes partis, dit Andoche; vite! ne perdons rien du paysage. Et puis j’ai très faim, ce matin.»
Les deux jeunes gens furent habillés en moins de cinq minutes. M. Cabrol, debout aussi, se rasait dans sa chambre.
«Bonjour, bonjour! dit-il, mais qu’est-ce que c’est encore que ces aboiements? Arcachon s’éloigne et on les entend toujours. J’ai donc la berlue?
— Mais c’est toujours la voix de Phanor, dit Andoche. Et qu’est-ce qui gratte comme ça?»
Modéran avait déjà ouvert la porte. Un petit chien bondit, fit quelques tours en jappant autour des deux jeunes gens et voulut sauter dans les bras de M. Cabrol, qui, la bouche béante d’étonnement, les joues barbouillées de savon, brandissait son rasoir.
«A bas, Phanor, à bas! Tu vas me faire couper, disait M. Cabrol, à bas! Tu es bien gentil, mais d’où sors-tu?»
La porte s’ouvrit de nouveau.
«Bonjour, Monsieur. Vous avez bien dormi?»
Cette fois, Cabrol laissa tomber son rasoir.
«Mélanie! Mélanie ici!... mais comment?
— Eh bien, oui, Monsieur, je suis ici. Pas pu me faire à l’idée de rester à la maison toute seule, loin de Monsieur qui pouvait avoir besoin de moi... et des jeunes messieurs aussi... J’en perdais la tête d’inquiétude. Alors, au dernier moment, je suis restée dans l’aéro... au fond d’une armoire de la chambre d’amis... et pas toute seule, Monsieur.»
Phanor jappa en bondissant autour de Mélanie.
«Oui, oui, pas toute seule... oui, oui, Phanor!»
Mélanie, qui tenait serré sur sa poitrine une sorte de panier-valise, ouvrit les bras. Un miaulement sortit du panier et la tête d’un gros chat blanc se dégagea d’une couverture, des pattes s’allongèrent paresseusement.
«Babylas aussi! s’écria M. Cabrol, toute la maison, alors?
— Phanor et Babylas seraient morts d’ennui loin de Monsieur...
— Et mes collections?
— J’ai prévenu l’assurance! Avant tout, c’est Monsieur qui doit être soigné plutôt que les bibelots, des vieux débris de bois ou de pierre, qui ne peuvent pas tomber malades... ou s’abîmer plus qu’ils ne sont... Alors mon devoir...
— Nous sommes à 7 ou 800 mètres d’altitude, Mélanie, je ne veux pas vous renvoyer...
— Monsieur ne ferait pas ça...
— Non. Vous me tyrannisiez à la maison, soit, vous allez continuer ici... Allons, Phanor, à bas! Toi, Babylas, viens sur mes genoux.»
Le chat, ondulant son panache blanc, sauta sur les genoux de son maître, se mit en boule et ferma les yeux en faisant ronron, sans paraître se soucier des abois de Phanor, qui venait enfoncer le museau dans sa moelleuse toison.
«C’est bien, installez-vous là-haut, pas dans l’armoire, dans la chambre. Mais vos bagages?... Vous savez, j’attendrai que les travaux soient assez avancés pour que la région de Paris soit redevenue habitable... Nous resterons le temps qu’il faudra, huit ou dix ans peut-être!
— Mes bagages sont là.
— J’y suis! Tous ces paquets que je ne reconnaissais pas, un peu partout dans les armoires...»
Mélanie sourit.
C’était une femme un peu ample, une femme forte, au physique comme au moral. Son œil calme et la tranquille assurance de son visage replet montrait bien qu’aucun doute ne l’effleurait jamais sur l’excellence de sa direction et la légitimité de ses décisions.
M. Cabrol avait déjà pris son parti. Laissant Mélanie procéder à son installation, il emmena ses neveux sur le balcon d’avant. Chacun d’eux savourait sa pilule matinale d’extrait de banane au chocolat et pouvait consacrer toute son attention sur la route.
«Eh bien! Barlotin, dit M. Cabrol, une belle journée se prépare, hein? Beau lever de soleil... Il nous faut faire une bonne étape pour entrer demain dans la partie vraiment intéressante du trajet.»
Le pilote ouvrit un œil, il avait déjà sa petite pipe à la bouche et lança quelques volutes de fumée avant de la rentrer.
«Je connais bien la route, Monsieur, dit-il; en allant doucement, sans se gêner, on sera ce soir à mi-chemin entre Dakar et Panama. Je suis exactement l’itinéraire que vous m’avez donné, avec les crochets sur les points marqués. Ce sont d’ailleurs les points habituels des tournées sur la ligne Dakar-Amérique du Sud.
— Travaille-t-on, ce matin? demanda M. Cabrol à ses neveux.
— Oh! mon oncle, congé encore aujourd’hui, nous commencerons demain.
— Bon, moi aussi, alors.»
Andoche et Modéran s’installèrent à côté du pilote, de façon à prendre une leçon de direction. Pour être paré à toute éventualité, un jeune homme, aujourd’hui, doit connaître la manœuvre, très simplifiée d’ailleurs, de tout véhicule roulant ou planant, sur terre ou dans l’air: avionnette, hydroavionnette, auto-volante, ou autres. Ils n’avaient pas encore leurs brevets, mais comptaient les prendre avant quelques mois.
Et l’on n’entendit plus dans le poste d’avant que les mots... stabilisateur, tube, manette, radioéthérogoniomètre, radioloxodromogoniomètre...
M. Cabrol, qui se promenait de long en large, signala tout à coup, du ton d’un employé des grands dirigeables: «Tolède! droit devant! Alcazar! Puente d’Alcantara! Puente San Martino...»
Andoche et Modéran, la lorgnette à la main, se penchaient au balcon.
«Attention! ne tombez pas sur les ponts de Tolède de cette hauteur, vous les casseriez. A leur âge, ils ne doivent plus être très solides... Pilote, une spirale autour pour mieux voir.»
Dans les sierras, la grande restauration était commencée; elles étaient vieilles, ces montagnes; leur carcasse effritée, rôtie et usée, se dessinait d’en haut comme un long squelette aux côtes blanchies, aplati sur un terrain pelé. La Villa Beauséjour fila dessus en accélérant l’allure, attirée par un point brillant que le pilote avait signalé, du côté d’une autre sierra, neigeuse, celle-là !
«Grenade! L’Alhambra!»
Andoche et Modéran se penchèrent de nouveau.
«Qu’est-ce que c’est que ça, qui brille?
— Le pilote vous l’a dit, l’Alhambra!
— Mais c’est du verre! s’exclama Modéran après quelques minutes.
— Une boîte de verre, en effet, pour préserver ce vieil Alhambra de tout accident et prolonger sa vieillesse — l’Alhambra attire beaucoup de visiteurs. Vous voyez ces dirigeables de tous calibres qui tournent au-dessus de lui, — et ces visiteurs ne sont pas toujours très soigneux; ils laissent tomber des colis, des bouteilles, ou bien accrochent, en tournant autour, des morceaux d’architecture... Et puis il y avait les touristes indélicats qui la nuit descendaient dans les patios pour rapporter des petits souvenirs, des sculptures, des plaques de faïence ou autre chose... Avec le couvercle de verre épais dans une forte armature d’acier, on a paré à ces dangers.»
L’Aéro-Villa Beauséjour continuait sa route en prenant de l’altitude. L’Alhambra étincelait maintenant en arrière dans le lointain et se confondait avec les neiges de la sierra Nevada.
En avant, à la pointe extrême de l’Espagne, bien au-dessus du roc de Gibraltar, si fameux aux temps lointains, écroulé dans une guerre, le travail de réfection mondiale comportait l’élargissement du grand canal maritime de Cadix, creusé il y a quelques siècles pour doubler l’ancien détroit. Une grande ligne blanche zigzagante coupait la péninsule et s’en allait à Cadix rejoindre l’Atlantique.
«Nous avons bien marché avec la brise, dit M. Cabrol, beau temps, il ne nous gêne pas, le soleil de cette Afrique que vous voyez là-bas jaune et rose, sur notre gauche. Nous serons de bonne heure à l’atterrissage.»
Plus rien à voir que du bleu; on s’en fut déjeuner à la salle à manger en écoutant les Phonogazettes du Télé. Rien d’intéressant, des nouvelles des grands chantiers de reconstruction, des plaintes venant de tous côtés sur la gêne et les embarras inouïs apportés à la vie et aux affaires.
Puis ce fut la sieste dans de bons fauteuils, quelques heures de bon repos.
«Un petit concert? dit Modéran.
— Non, un peu de théâtre... Quoi? Pas quelque chose de triste ni de... ni de...
— Bon! je choisis», dit M. Cabrol.
Sur la plaque du Télé apparut une bande de clowns hilares et cabriolants, sautant les uns par-dessus les autres et clamant des drôleries.
Mélanie était accourue pour le cirque. Phanor sauta presque sur le Télé en aboyant devant les clowns et les animaux savants, — des ânes d’une intelligence remarquable et des oies qui suivirent. Babylas se risqua, un peu effarouché par le tapage, et vint se mettre en rond sur les genoux de son maître sans vouloir regarder ce qui se passait dans le Télé, accompagnant seulement les acteurs et les musiques d’un ronron de bien-être dédaigneux.
Au bout d’une demi-heure, Andoche et Modéran somnolaient. M. Cabrol arrêta le Télé et prit son carnet pour noter quelques idées qui lui étaient venues sur les civilisations lunatiques.
Une petite sonnerie les réveilla tous les trois. Le pilote signalait quelque chose.
«Bon! dit M. Cabrol en regardant la pendule, nous devons approcher.
— L’Archipel Caucasique en vue, Monsieur! cria le pilote dans le téléphone.
— Voilà ! voilà ! Debout, les enfants! nous arrivons...
— Déjà ! firent Andoche et Modéran en bâillant, on était si bien!
— Eh! il ne faut rien perdre, le Caucase, c’est du nouveau pour vous; moi, j’y suis déjà venu.»
Le Caucase en plein Atlantique? Oui, le Caucase, ou du moins à peu près. Le Caucase, c’est l’archipel construit il y a déjà une centaine d’années à mi-chemin entre Dakar et Panama, lors du grand travail d’amélioration du Caucase, une contrée encombrée par ses montagnes, un lacis embrouillé de défilés, de gorges serrées entre de formidables pics rocheux, qui gênaient considérablement les relations entre l’Europe et l’Asie Méridionale. On avait foré bien des tubes à travers ces blocs, mais c’était coûteux et dangereux; les inondations de pétrole, les éboulements de schistes au passage des trains rendaient précaire l’exploitation de ces tubes.
Un spéculateur de génie eut une bonne idée. Tous ces cailloux sont gênants, enlevons-les et nettoyons le Caucase, exploitons-le en carrière inépuisable de béton.
Et le travail commença. Les pics gênants furent attaqués avec les perforateurs et les concasseurs électriques, transformés en béton et pudding caillouteux, ou réservés en énormes blocs, que d’immenses bateaux de charge s’en allaient porter, non pas au plus près, mais par les canaux de mer Noire, Marmara, Méditerranée régularisée et Gibraltar, en plein Atlantique, sur des hauts fonds de la mer des Sargasses. La double opération réussit. On laissait là-bas un Caucase praticable et l’Archipel Caucasique sortait des flots.
Ici les constructeurs ont eu souci du pittoresque et l’ossature des îles a été très étudiée, très travaillée, en vue de faire de ces îles, livrées, aussitôt construites, aux ingénieurs, forestiers et paysagistes, quelque chose de bien.
Le résultat a été merveilleux: côtes dentelées, hérissées de beaux rochers en falaises, découpées en promontoires, frangées d’écume blanche, avec des plages de sables fins sous des bois admirables, — flore africaine et européenne, palmiers, pins parasols, chênes, oliviers, — ruisseaux dégringolant en cascades jusqu’à la mer ou chutes majestueuses, rivières descendant en cataractes d’un grand lac-réservoir aménagé au point le plus haut de chaque île; bref, tout ce qu’il fallait pour faire de ces îles un séjour de plaisance et de cures d’air fréquenté par l’aristocratie des six continents.
L’archipel, au milieu de l’Océan, sous un ardent soleil, mais rafraîchi par les courants de retour du Gulf-Stream et par les brises et les grands coups de vent du large, jouissait d’un climat délicieux.
Pas de gouverneur, un administrateur. Le promoteur de l’entreprise, possesseur d’une bonne moitié des actions, gouverna lui-même son archipel à la satisfaction de tous pendant un bon tiers de siècle et fonda une dynastie prospère.
Il y eut donc quelque part un peuple complètement heureux. La population sédentaire, habitant les villes et villages disséminés dans ce paradis, n’était pas très nombreuse; les premiers arrivants avaient été vraiment sélectionnés dans leurs pays d’origine, physiquement et moralement; ils offraient toute garantie comme travailleurs des champs et des villes, commerçants, intellectuels, magistrats. Tous gens d’ordre, protégés contre toute intrusion du dehors par une garde civique.
Dès que l’aéro-villa eut pris terre dans une anse charmante, superbement ombragée, M. Cabrol et ses neveux sautèrent sur le sable.
«Au bois, là-bas, au-dessus des rochers, vite! s’écria Andoche, nous verrons de là tout le développement de la côte.
— Du tout, dit M. Cabrol, la douane médicale d’abord. Nous devons passer l’examen d’admission; si nous sommes admis, nous pourrons, avec le certificat, nous promener tant que nous voudrons dans l’archipel.
— Où est-elle, cette douane?
— Le bâtiment là-haut, sous les grands arbres, répondit le pilote. Je connais, je suis venu déjà.
— Bon! dit Andoche se lançant à l’escalade.
— Veux-tu nous attendre? s’écria M. Cabrol. Et Mélanie, que nous oublions!... Elle doit venir aussi... Mélanie! Mélanie!
— Faut-il emmener aussi Phanor et Babylas?
— Ne plaisante pas, ces mesures rigoureuses ont préservé l’archipel de bien des maladies, elles empêchent la diffusion des épidémies.»
Mélanie, inquiète, accourait. A la suite du pilote, tous les locataires de l’Aéro-Beauséjour s’engagèrent dans le sentier, pittoresque, mais un peu rude. Les jeunes gens bientôt gagnèrent en avant, mais Mélanie, un peu forte, soufflait:
«Doucement! doucement!».
Il fallut dix bonnes minutes pour arriver en haut, devant la douane médicale, qui planait sur un horizon vraiment splendide.
«Vite! vite! dit M. Cabrol arrachant ses neveux à la contemplation pour entrer dans le bureau, l’examen, vivement! Pourvu que le docteur soit là ! Et silence! Pas de réclamations pour ne pas perdre de temps, obtempérons!»
Le docteur y était. L’examen ne fut pas long, sauf pour la gouvernante dont l’essoufflement exigea une auscultation plus stricte; mais, en une demi-heure, tous furent expédiés avec le permis.
Andoche, dédaignant les chemins frayés, bondissait de joie à travers la campagne. Mais on le rattrapa vite, planté dans la verdure devant un groupe d’arbres inconnus.
«Est-ce beau, tout ça! s’écria-t-il, la terre, les rochers, les arbres... Et quels arbres!
— Ce sont des figuiers banyans, cramponnés à leurs faisceaux de racines; ils sont encore jeunes, reviens. les voir dans une cinquantaine d’années.
— Je ne demande pas mieux! Et ceux-ci, fortement échevelés?
— Baobabs! Et ces cactus-cierges, groupés en candélabres de quinze mètres... et ces agaves pointant de partout.... Ne vous faites pas embrocher à toutes ces pointes! Voilà qui nous change des platanes maladifs de nos boulevards, rongés par toutes les exhalaisons chimiques de nos usines ou des véhicules industriels et les courants d’ondes de toutes sortes qui s’entrecroisent dans notre pauvre atmosphère!.... Respirons, respirons largement cet air non pollué.
— Ce pays me plaît! s’écria Modéran.
— A moi aussi!
— Un peu accidenté pour mes jambes, dit Mélanie; moi, je redescends à la villa. Je regarderai d’en bas.
— Surtout, dit M Cabrol, ne touchez à rien, Mélanie, nous ne sommes pas ancrés encore! N’entrez pas dans la logette; songez que si, par inadvertance, vous touchiez à quelque appareil, vous pourriez vous envoler avec la Villa.
— Pas de danger! Monsieur, dit le pilote; avant de partir, j’ai enrayé l’énergie intra-atomique, le moteur ne bougerait pas.... D’ailleurs, je redescends avec Mélanie, je connais le pays, et puis j’ai oublié ma pipe.
— Bon! cela me rassure, nous pouvons continuer, nous retrouverons la maison en bas.»
Les trois voyageurs reprirent leur marche pour grimper à travers les fougères arborescentes et les buissons touffus de fromagers, vers le sommet nettement découpé d’un promontoire rocheux, à la base duquel la mer battait en grosses vagues.
Pulsuz fraqment bitdi.