Kitabı oxu: «Daïra»
Alexandre Le Riche de La Poupelinière
Daïra

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066332310
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
DAIRA. HISTOIRE ORIENTALE.
TROISIEME PARTIE.
HISTOIRE ORIENTALE
En quatre Parties.

A PARIS
De l’Imprimerie de Claude-François SIMON, Chevalier de l’Ordre de Christ, de l’Académie des Arcades de Rome, Imprimeur de la Reine&de l’Archevêché.
1760.
DAIRA. HISTOIRE ORIENTALE.
Table des matières
PREMIERE PARTIE.

I je voulois rappeller ici la fatale année de ma vie, où je me suis vu réduit à quitter pour jamais mes amis, ma famille, ma chere patrie, pour me retirer dans les déserts, il faudroit mettre au jour les perfidies que j’ai essuyées, de la part de ceux même qui auraient dû m’en préserver: il faudrait développer les intrigues secrettes, les manœuvres impies, par lesquelles une femme a pû parvenir à renverser un homme d’honneur. Mais je fuis le même homme toujours,&s’il a plu au Ciel de terminer la vie de cette femme criminelle, je ne la regarde plus sur la terre que comme la pincée de poussiere que je serre en mes doigts. Je lui pardonne, Dieu m’en est témoin; je lui pardonne tous les maux, tous les tourmens qu’elle ma causés: je ne veux pas même étendre ce sentiment plus loin, de peur qu’il ne s’y répandît malgré moi quelques lumieres sur des événemens déja connus, dont on a toujours profondément ignoré les causes,&qui peut-être exciteroient à les rechercher &guideroient pour y atteindre;&comme la découverte ne pourroit qu’en être odieuse, il est plus sage d’enterrer dans d’éternelles ténébres des forfaits jusqu’à ce jour ignorés, que de les mettre en évidence aux yeux des hommes, d’autant qu’il n’en résulteroit qu’un amas de scandales, qui bien-loin de suffire à punir&à confondre le vice, ne serviroient qu’à effrayer l’innocence&la vertu.
Je préviens donc que, si j’employe le loisir que je trouve dans ma retraite à rassembler les choses qu’on va lire, ce n’est que parce qu’elles n’ont aucun rapport avec moi; je préviens que rien ne m’est plus étranger que toute l’Histoire que je vais écrire,&je crois qu’en la lisant, on jugera que j’ai bien pû me résoudre à la raconter par l’extrême intérêt que j’ai dû y prendre, &que peut-être on y prendra: car j’avoue qu’elle m’a moi-même frappé par des traits si bisarres&si tristes, &tout à la fois si tendres&si touchans, que j’en suis demeuré presque aveuglé sur mes propres disgraces, &qu’un moyen sur (s’il en est un) de les effacer de mon esprit, ce fera de me représenter souvent le tableau de toutes celles que cette Histoire contient: il me convaincra du moins, que lors même de ma plus cruelle adversité, lorsque du sein de ma douleur, je levois les, mains au Ciel contre l’iniquité qui m’accabloit, il pouvoit y avoir des personnes sur la terre assez malheureuses pour implorer un fort tel que le mien, pour le regarder comme un terme à leurs espérances;&voici par quelles routes l’invariable destinée m’a conduit pour m’en instruire, dans le séjour que j’habite aujourd’hui.
Lorsque je pris la résolution de sortir de France, je sus quelque temps à me contrarier moi-même sur le choix d’une retraite: mon premier dessein fut de passer en Angleterre; le goût des sciences, l’esprit de raison, le droit des gens, tout m’y appelloit; mais l’âpreté de son climat m’épouvanta,&m’obligea de lui préférer les Pays Méridionaux, où l’on peut dire aussi que les hommes arrivés comme moi au déclin de leurs jours, se félicitent&se trouvent heureux de participer aux influences d’un ciel pur, de jouir de cet astre toujours radieux sur leurs têtes, de sentir que son éclat&ses feux conservent dans leurs corps débiles, une vie encore active&dégagée, qui ne pourroit être que languissante&chancelante ailleurs. Ce fut dans ces pensées que je pris la route de Marseille; mais sans être absolument déterminé sur le choix du Pays ou je pourrois ensuite passer pour y faire mon établissement. J’arrivai dans cette Ville,&j’y demeurai quelques jours dans une irrésolution qui fut toujours la même: car mon esprit mélancholique aimoit à s’y arrêter,&ne rassembloit des projets que pour les détruire, que pour se plaire dans la liberté de choisir. Je parcourois le Port de Marseille; je voyois partir&arriver à toute heure des Vaisseaux de toutes Nations; j’étois tenté de m’embarquer successivement sur l’un&sur l’autre. Le premier que je vis sous voiles étoit de la Côte d’Italie,&la pensée me vint d’abord de m’y abandonner,&d’aller dans quelque Isle déserte consommer en paix le reste de ma vie; mais je craignis d’y trouver des hommes pervers, &je ne cherchois pas des hommes superstitieux. On m’ouvrit peu après la route de l’Espagne; on m’indiqua une Barque qui devoit incessamment se rendre a Séville; mais quand je me représentai les mœurs de ce Pays, la dureté des hommes qui l’habitent pour les autres Nations, je me retins de même.
Enfin, me rappellant l’hospitalité qui s’exerce chez les Musulmans, ayant d’ailleurs assez de connoissance des Langues Orientales, je pris le dessein de passer au Levant;&heureusement peu de jours après un Vaisseau se présenta sous mes yeux, qu’on équipoit&qu’on mettoit en état de faire voile pour l’Isle de Cypre. Je ne balançai plus, je me déterminai à me transporter dans cette Isle, d’autant qu’on me confirma ce que dit la renommée de sa beauté, de l’excellence de son terroir,&de la douceur de ses habitans.
Je partis sur ce Vaisseau; C’étoit une Tartanne légere qu’un vent frais mit bien-tôt hors du Port,&de fuite au large. Il est vrai qu’à mesure que la terre diminuoit à mes yeux, mon cœur s’attendrissoit, comme l’enfant qu’on enleve à sa nourrice,&qu’on voit les bras ouverts,&les yeux en larmes, demander par ses cris, qu’on le remette sur son sein. Cette terre enfin disparut,&en peu d’heures les eaux bornerent tout l’horison. Notre navigation fut heureuse, nous arrivâmes en vingt jours au Port de Famagouste; j’y appris qu’à douze milles de-là étoit la résidence du Consul François, que le lieu s’appelloit Singrani; je m’y rendis, je demeurai quelques jours en sa maison, la plus belle de toute l’Isle. Je lui fis part du projet que j’avois formé de m’y établir,&d’y achever le cours de ma vie: il m’approuva fort,&prit la peine de m’instruire à fond des usages&des mœurs du Pays. Cette Isle renferme aujourd’hui fort peu d’habitans,&il s’y trouve plusieurs belles Maisons de Campagne dont on connoît les propriétaires à peine, parce qu’elles sont presqu’à l’abandon. Le Consul me fit faire l’acquisition d’une à trois milles de la sienne, que j’aurois trouvée pour moi trop belle&trop spacieuse en tout autre pays,& dont le prix cependant n’excédoit pas quatre cens piastres. Elle est située à peu de distance de cette chaîne de Montagnes, qui semblent partager l’Isle en deux contrées; ces Montagnes la mettent à couvert des ardeurs du Midi. Un vaste Jardin l’environne; j’y cueille incessamment toutes les fleurs de l’Europe; je les vois avec plaisir mêlées parmi beaucoup d’autres que l’Europe, la France du moins ne connoît pas. Il est vrai que le défaut de culture est cause que toute la terre est couverte de plantes&de racines odorantes, qui semblent se nuire par la multitude&la confusion; mais il est vrai aussi qu’elles exhalent une variété de parfums si grande, que tout ce que j’y respire porte à mon cœur un sentiment de plaisir: j’avouerai même que ce baume de l’air, aussi doux pour moi qu’étranger, est ma jouissance&ma volupté de chaque jour. Derriere cette Maison étoit autrefois un Parc qui s’étendoit jusqu’au pied de la Montagne; mais les murs s’étant détruits, ce Parc est devenu un terrein sans borne qui communique à tout; ce n’est plus qu’une friche immense, où tous les germes se jouent&fructifient en désordre, ou l’oranger, le grenadier se confondent parmi les oliviers, les platanes&les cédres; ce n’est plus qu’un bois sauvage difficile à pénétrer.
Tel est le séjour simple&rustique, ou je résolus, en entrant dans l’Isle, de me retirer pour toute ma vie, pour y jouir en paix, à l’abri des hommes, d’un ciel toujours serein, d’une terre toujours féconde, qui m’offroit dès-lors ses dons confus à pleines mains,&qui depuis que je la cultive, devient docile d’un jour à l’autre, déja s’assujettit à mes goûts,&bientôt, si je le veux, ne produira plus qu’avec ordre des fruits de mon choix.
Cette Maison étoit alors occupée par une famille Grecque nombreuse; c’étoit un pere, une mere&plusieurs enfans; il étoit question de les déposséder, mais lorsque je connus leur peu de fortune,&que je fus témoin des vertus&des mœurs qui unissoient cette samille, j’en fus si touché, que je crus au contraire devoir m’en rendre le Chef&le Patron, ce que je fis; mon intérêt d’ailleurs auroit bien pu m’y porter, je me trouvois seul transplanté, occupé des premiers soins d’un d’un établissement, dans une région toute inconnue toute étrangere, où il m’eût fallu chercher des domestiques, acheter des esclaves, d’une Nation plus inconnue,&plus étrangere encore; c’eût été pour moi des embarras sans fin; au lieu que dès le moment, je me considerai parmi ces saintes gens, reçu, secouru& servi comme un bon Maître, bien cher&bien aimé qu’elles auroient attendu&désiré long-temps.
On croira bien qu’en cet état, les premiers jours qui s’écoulerent, firent en moi l’effet d’une renaissance nouvelle,&que je parcourois ces riches campagnes avec des yeux aussi étonnés, que si j’eusse été porté dans quelque monde reproduit, habité par l’innocence, ou les hommes, ainsi que la terre, se seroient offerts à moi, au lendemain de leur création;&comme toutes mes promenades étoient autant de découvertes curieuses&flatteuses, je me plaisois à les prolonger toujours davantage aux environs de ma retraite.
Un jour enfin je m’éloignai de quelques milles,& pris brusquement le dessein de traverser les bois de l’ancien Parc, pour arriver jusqu’à la Montagne voisine; j’y apperçus des routes, je les suivis: ces routes me conduisirent à d’autres, mais je marchai fort long-temps envahi; le jour s’écoula,&je fus contraint de revenir sur mes pas; je m’appliquai à rechercher les chemins que j’avois suivis; je crus les reprendre, mais bien-tôt l’obscurité me les fit méconnoître,&en peu de momens je tombai dans de profondes ténébres; j’en ressentis une soudaine frayeur; elle augmenta d’un moment à l’autre,&peu-à-peu fut suivie de cruelles inquiétudes,&de je ne sçais quels noirs pressenti mens. Etanger! seul! dans ces bois immenses, égaré, en pleine nuit, conduisant mon cheval Arabe, assez mal dompté, d’une fausse route dans une autre, parmi des broussailles si fortes&si épaisses, que quelquefois j’étois forcé de retourner sur mes pas, sans sçavoir ni pouvoir imaginer quelle seroit la fin de cette journée. Je marchois ainsi, de tous côtés agité, irrésolu, déplorant déja cette avanture, attendant qu’il plût à Dieu de me prêter secours, ou que le jour revint pour éclairer ces tristes bois.
Mon cheval tout-à-coup fit un écart; je le pressai, il recula; j’imaginai que c’étoit l’approche de quelque bête féroce ou venimeuse qui lui causoit cette épouvante; je m’emportai d’un ton de colere, comme un homme seul qui se trouble dans une violente situation. Mais alors,&ce même saisissement me revient encore quand j’en parle, je fus frappé des sons d’une voix mourante, &voici les paroles Arabes que j’entendis: Qui que tu sois, détourne-toi,&laisse-moi mourir.
J’avouerai que je n’eus jamais un effroi semblable. Il vint d’abord à ma pensée qu’un homme venoit d’être assassiné par des brigands. Ah! malheureux, m’écriai-je, qui que tu sois toi-même, je ne dois point t’abandonner ainsi, me voilà prêt à te donner secours. En effet, à l’instant je descends de mon cheval, j’accroche sa bride à une branche d’arbre, je vais à lui,&je m’approche; la nuit étoit si profonde, que je l’entrevoyois à peine; je le trouvai tout étendu, tout ensanglanté; niais ce qui me fit une horreur, dont je tressaillis encore, c’est qu’en posant ma main sur son corps, presque sans vie, je la sentis d’abord toute mouillée de son sang: je voulus connoître sa blessure, je la trouvai cette blessure, les cheveux m’en dressent à la tête, le poignard y étoit,&ce qui me parut inconcevable, c’est qu’il eut la force de poser la main sur ce poignard, pour m’empêcher de le retirer,&que je me coupai la main moi-même pour l’arracher de la sienne. Que fais-tu, me disoit-il, laisse-moi mourir, le Ciel le veut, tout m’y condamne, laisse-moi répandre le reste de mon sang? Malheureux! m’écriai-je de toutes mes forces, quelle est la furie infernale qui vous a fait concevoir ce barbare dessein? Quoi! c’est vous, qui avez attentez sur vous? Quoi! l’honneur? Quoi! la nature même vous abandonnent à ce point? Je lui fis ces reproches; mais il ne m’écoutoit point,&je revins à moi tout-à-coup pour le ramener par des sentimens plus doux; je lui parlai comme j’aurois fait à un ami. En effet, son déplorable fort m’intéressoit déja si vivement, que je me sentois du penchant pour lui comme si je l’eusse depuis long-temps connu. Cela fit un effet que mes reproches n’avoient pû faire il voyoit que je me tourmentois pour le soulager, que je lui parlois avec tant de sensibilité, tant d’attendrissement, qu’il se laissa vaincre enfin,& consentit à recevoir les secours que je m’efforçois de lui donner. Mon dessein fut d’abord de le mettre sur mon cheval&de le transporter ainsi dans ma Maison. Mais quand je tournai la tête, je m’apperçus que mon cheval avoit disparu. Un mouvement de fureur me prit contre moi-même de l’avoir attache mal; le malheureux mourant s’en apperçut,&me dit d’une voix basse &presqu’éteinte: Tu le vois, tout s’oppose a ta générosité; ma destinée est de finir mes jours ici, c’est elle qui m’y a conduit. Je le ramenai le mieux qu’il me fut possible: Mon cher ami, lui dis-je, eh! je le suis toujours des malheureux, je me charge de vous, je vous en réponds comme de moi, je ne veux que sçavoir par quelle route on peut sortir de ces tristes lieux pour arriver à la Maison de Gaah, que je posséde depuis peu de jours,&ou l’on m’attend avec une extrême inquiétude, parce que je me suis égaré en parcourant ces bois,&que depuis plus de quatre heures je cherche un chemin que je ne trouve pas; le Ciel enfin nous permit de suivre une route que nous prîmes. Croirez-vous le parti que je pris alors? J’eus le courage&la vigueur de lever ce corps, presque sans vie, de le porter sur mes épaules un assez long espace de chemin,&par un bonheur, sur lequel je ne comptois pas je retrouvai mon Arabe, qui s’étoit empêtré dans sa bride&que j’arrêtai. Tout cela ne se passa point sans de tristes reproches, mêlés de mes louanges,&de marques de reconnoissance&de sensibilité de la part de cet infortuné; mais par des mots entrecoupés, prononcés à peine, qui me représenterent son ame dans un accablement si grand, que j’en frémis,&que je craignis de n’avoir pas le temps de le sauver. Je le mis sur mon cheval le plus commodément que je pus, je le conduisis marchant à pied, le soutenant d’une main,&tenant la bride d’une autre. C’est ainsi que nous fîmes notre voyage jusqu’à ma maison, où en arrivant, je louai Dieu de la disgrace apparente qu’il lui avoit plû de me faire essuyer, pour me donner occasion de faire une bonne œuvre, digne d’un cœur tendre&vertueux. Je ne fus pas plutôt arrivé dans ma Maison, que mon Grec, sa femme, tous leurs enfans, accoururent précipitamment, vinrent à moi, chacun d’eux tenant sa lumiere à la main. Ce monde formoit un cercle dans la Cour, au centre duquel je me trouvai. L’on eut dit que je tenois alors la tête de Meduse en ma main; les enfans de cette Maison, le pere&la mere sur-tout, surent d’abord saisis, troublés, la pâleur sur le visage, l’effroi dans les yeux: Hélas! quand je me représente l’état où j’étois, soutenant sur mon cheval un homme presqu’expirant, que j’avois couvert d’une partie de mes habits, moi près de lui, épuisé de fatigues, presque nud, mon linge teint du sang de sa playe, épuisé de toutes sortes d’efforts&de tourmens, je conçois que les témoins d’un spectacle pareil ont pû tomber immobiles&glacés à ce point.
Cependant on croira bien que je n’avois pas pris la résolution de sauver cette malheureuse créature; que je ne m’étois pas donné jusques-là tant de soins&tant de peines pour ne point consommer l’ouvrage; sans doute je lui sis donner tous les secours qu’on m’auroit apportés à moi-même,&ils réussirent si bien, qu’en moins de quinze jours il se trouva presque rétabli; mais il est vrai que ce qui m’attendrit si vivement sur ses malheurs, dès le premier moment, dès le premier coup d’œil, qu’à la faveur de la lumiere j’eus pû. l’envisager; c’est qu’au travers de l’horreur de son état, c’est que malgré l’épuisement de ses forces, je crus voir un fort jeune homme, d’une taille noble&fine,&d’une figure digne d’intéresser quiconque n’auroit même pas sçû qu’il étoit malheureux; aussi s’apperçut-il bien que mon activité à le servir étoit toujours la même,&que lui seul se trouvoit l’objet de toutes mes inquiétudes.
Plus je le voyois en effet, plus son sort me touchoit, plus je sentois mon désir s’augmenter de le connoître &de sçavoir quelle cause funeste l’avoit pû plonger dans une telle calamité; je m’introduisois à ce dessein souvent seul dans sa chambre; j’y passois quelquefois les jours entiers, j’observois dans mes démarches un grand secret; comme je ne sçavois pas encore de quel caractere étoit cette avanture, j’y apportois toutes sortes de précautions,&cet infortuné en demandoit encore d’avantage; la peur qu’il avoit d’être découvert &connu, étoit cause qu’il ne laissoit pas même le jour pénétrer dans sa chambre,&que mes Grecs qui le traitoient, m’assurerent avoir guéri sa playe sans avoir pu parvenir à le voir en face.
Le sçachant enfin dans une pleine convalescence, je fus le voir pour lui ouvrir mon cœur,&lui offrir de nouveaux secours: Parlez, mon enfant, lui dis-je, je ne veux que vous servir, disposez de tout ce qui est à moi; si vous avez tant de répugnance à vous faire connoître, je n’insiste pas davantage, je vous respecte trop dans le triste état où je vous vois, je ne veux que sçavoir votre derniere intention,&je ne veux que la suivre; si quelque jour dans un état plus tranquille&plus heureux vous vous rappeliez ce que j’ai fait, si vous voulez alors que je sçache pour qui je l’ai fait, vous me retrouverez tel que je suis,&vous vous reprocherez peut-être de n’avoir pas assez répondu à la tendresse de mon cœur.
Pendant que je lui tenois ce discours, qu’il n’intérompit point, je le fixois autant que pouvoit le permettre le peu de lumiere qui pénétroit jusqu’à son lit, je l’y voyois pousser fréquemment des soupirs violens capables de le suffoquer; il me pria d’ouvrir ses fenêtres, je le fis, je tirai les rideaux de son lit,&ce fut au pied de ce même lit que je m’arrêtai en lui tendant les bras,&lui disant: venez, venez à moi, mon fils, venez dans mes bras, c’est un ami qui vous parle, ou plutôt c’est un pere attendri qui ne demande qu’à réparer, s’il en est quelque moyen, les malheurs où votre jeunesse&votre inexpérience vous ont sans doute précipité.
Je veux bien convenir ici que je n’achevai pas ces dernieres paroles sans être saisi de je ne fçais quel trouble, dont je ne connoissois pas la cause; il sembloit que ce jeune homme, d’un instant à l’autre, se métamorphosoit à mes yeux; la finesse de ses traits, la douceur de ses regards, toute sa physionomie si tendre& si belle me frapperent d’étonnement. Hélas! c’étoit une femme. Que vois-je! O Ciel, m’écriai-je! cela est-il possible! La rougeur lui couvrit alors le visage, elle baissa les yeux un instant; je me tûs pour la considérer: il sortit de son ame un soupir profond, puis d’une voix peu assurée elle me tint ce discours.
Généreux homme, tu demandes à me connoître, je cède à tes volontés, je te dois trop pour y résister davantage. Tu vois en moi une femme en esset, mais une femme submergée dans un océan d’infortunes, tu desires que je t’en fasse le récit,&tu le croiras fabuleux; moi-même, continua-t’elle, pourrai-je le faire, aurai-je assez de courage pour oser devant toi développer l’enchaînement de mes disgraces? Dois-je devant toi me croire capable d’en soutenir l’aspect,&si je puis y suffire, comment m’y prendre pour rappeller les routes qui m’ont fait traverser tant de régions, ou plutôt pour retrouver l’affreux sentier qui d’abîme en abîme m’a conduite enfin aux portes du trépas, dans ces noires Forêts, ou le Ciel par toi a voulu me sauver&me conduire dans cet asyle: graces à tes bontés, j’y suis, mais je m’y vois comme un Voyageur épuisé, arrivé après mille peines au sommet des Montagnes, qui voudroit tourner la tête sur ses pas pour reconnoître les chemins qui lui auroient tant coûté,&qui ne verroit plus à ses pieds que l’immensité d’un pays couvert&confus. Quoi qu’il en soit tu le désires; je vais dévoiler sans crainte à tes yeux tous les événemens de ma déplorable vie: tu vas connoître jusqu’où peuvent s’étendre les tourmens d’une femme qu’une violente passion allume&soutient,& qu’une autre passion poursuit accompagnée de ses fureurs; je consens à t’en faire le récit,&le récit fidele; &puisque c’est l’histoire de mes malheurs, je vais te les peindre comme ils se sont présentés à moi-même, &je remonte jusqu’au premier.
Ce n’est point une femme de ta nation qui te parle, je ne suis que depuis peu de jours en Cypre; tu vois en moi une femme de Scio, je crois du moins pouvoir regarder cette Isle comme ma patrie; j’y fus amenée dans l’âge le plus tendre, j’y ai passé mes jeunes ans; j’y vivois dans un état obscur&retiré, sous le nom de Daïra; j’y avois atteint la quinziéme année de mon âge, dans l’innocence&dans la paix, n’ayant l’esprit&le cœur rempli que des devoirs d’une fille de cet âge, que du désir de plaire à un pere, le seul homme qui me fût connu. C’étoit un Marchand Arménien, dont la Maison située sur le Port de cette Isle, me donnoit un aspect qui attiroit mes regards souvent.
J’étois un jour dans mon appartement, seule, occupée du spectacle de la Mer, un Vaisseau y parut à voiles déployées,&de fuite entra dans le Port; j’ignorois d’où venoit ce Vaisseau; l’Equipage en confusion mit pied à terre; quelques heures après j’entendis des cris qui m’effrayerent, c’étoit une populace armée, qui sembloit poursuivre deux Etrangers je jugeai d’abord qu’ils étoient de l’Equipage du même Vaisseau; je vis avec compassion ces malheureux périr sous les coups d’une canaille furieuse, j’en conçus une extrême peine, mais qui ne fit qu’accroître ma triste curiosité; l’instant d’après un troisiéme Etranger accourut sous mes fenêtres, il se disoit poursuivi tout aussi vivement; il me tendit les bras, il me pria par des élancemens d’effroi&de douleur, de lui permettre de prendre asyle en ma maison pour se garantir d’une mort certaine. Le temps pressoit, son danger me parut terrible, je me fusse jugée coupable si j’avois balancé,&quoique mon pere fût alors absent, je cédai sans peine à la pitié qui m’entraîna. J’avois une Femme, une Gouvernante près de moi, je la chargeai de faire ouvrir promptement les portes; elle y courut, l’Etranger entra, je le sauvai,& mon ame compatissante s’applaudit&triompha d’avoir entrepris avec courage cet acte d’hospitalité. Cependant le tumulte sut bien-tôt appaisé, tout ce Peuple attroupé se dispersa,&peu de momens après le Port me parut libre&sûr;&déja je pensois à en faire informer l’Etranger qui étoit en ma maison, pour qu’il eut à se retirer sans crainte; mais alors on m’apprit qu’il étoit monté jusqu’à mon appartement, qu’il avoit pénétré jusques dans une chambre voisine de la mienne, qu’il demandoit à m’y voir, qu’il vouloit se jetter à mes pieds pour me rendre graces de sa vie, pour m’en faire un hommage.
Cette démarche m’épouvanta, j’en sus troublée; je l’envisageai comme un excès de reconnoissance qui me flattoit,&que je ne pouvois blâmer; mais tous mes devoirs m’étoient présens&ne me permettoient pas d’y condescendre. Je lui fis dire, que je me félicitois d’avoir pû contribuer au salut de ses jours, que je les croyois désormais sans danger, qu’aucun motif ne pouvoit plus retarder sa retraite,&qu’aucune raison ne l’autorisoit à me voir. Il n’étoit point à portée de me voir, mais j’étois à portée de l’entendre: eh! je n’entendis que trop bien la réponse qu’il fit; ce fut une plainte amere, entrecoupée par des soupirs; mon trouble en augmenta; je fus émuë de je ne fçais quelle compassion, que je crus n’être qu’un sentiment commun aux ames sensibles&pures,&tel que le bienfait peut en exciter lui-même pour celui qui l’a reçu. Mais tout attendrissement a des douceurs qui seduisent,&le mien m’occupa trop long-temps, sans songer à m’en défier... . J’entendois d’un moment à l’autre s’élever une voix touchante, perçante au travers des murs, pour faire passer jusqu’à moi des exclamations douloureuses... J’écoutois de tristes récits qui faisoient la plus vive peinture de tous les maux, de toutes les infortunes dont un cœur pût être agité.... Je les écoutois ces récits,&je me sentois attirée vers eux,&je ne m’appercevois pas qu’ils changeoient peu à peu la situation de mon ame, que plus j’y devenois attentive, plus cette premiere pitié s’affoiblissoit&faisoit place à des desirs confus de tout entendre,&de connoître quel pouvoit être l’Etranger que j’avois sauvé.
Quand on se trouve auprès du Mont Taurus, qui reçoit le Tigre en son sein, on se sent attiré de même jusques sur ses bords escarpés, jusqu’à la chute de ses eaux, par un bruit harmonieux qui étonne&charme l’oreille, sans penser au danger qu’on y court, sans prendre garde au précipice, que lorsque le pied va s’y perdre &qu’on est près d’y tomber. Chaque mot en effet qui parvenoit jusqu’à mon oreille nous rapprochoit davantage l’un de l’autre, au point que bien-tôt après, si quelque force céleste eut fait disparoître le mur qui séparoit cet Etranger de moi, je me fusse peut-être surprise près de lui... . C’est ainsi que ses discours, toujours plus vifs&plus passionnés, parvinrent à me causer de profondes rêveries, à retracer à ma mémoire un jeune homme que j’avois eu à peine le temps d’envisager,&à ranimer devant moi ses traits&sa figure, que j’eusse crû sans cela effacée de mon esprit C’est ainsi que je m’en occupai, que je me recueillis dans son image, que ma pensée s’y abandonna,&que de momens en momens son langage toujours plaintif &toujours plus tendre, porta enfin dans mon cœur des charmes qui jusqu’alors m’avoient été inconnus.
Tout-à-coup mes yeux s’ouvrirent&s’effrayerent du péril qui m’environnoit; ma vertu m’éclaira sur mes devoirs&sur la conduite que je devois m’imposer. Je fis promptement dire au jeune homme, que sa démarche étoit imprudente&son obstination téméraire, que je le regardois comme un Etranger dans l’Isle, peu instruit de nos mœurs, que je le priois de les respecter, que je lui demandois pour prix de mon bienfait,&pour la plus digne marque de sa reconnoissance, de se retirer de mon appartement&de la maison de mon pere où j’étois.
Je ne l’entendis plus, je le crus éloigné; je chargeai ma Gouvernante Razzivil de descendre, de s’assurer de sa retraite,&de m’en venir rendre compte; mais quelle fut son étonnement&le mien! Elle ouvre la porte de ma chambre, elle le trouve par terre, étendu sur ses pas.... Venez voir, s’écria-t’elle, venez voir un triste spectacle. J’y courus, je le vis renverse par terre en effet, je me crus menacée de tous les malheurs ensemble; eh! je ne fus pas capable de m’en occuper long-temps; la présence de ce jeune homme m’en détourna, dès le moment qu’il revint à la vie, que ses yeux fermés se rouvrirent, me porterent leurs premiers regards&se rallumerent aux miens... . C’étoit le premier trait sensible que l’amour eut encore sait parvenir jusqu’à moi, rien n’eut pû m’y préparer; il est aisé de concevoir le trouble qu’il me causa: mais puisqu’il faut que je revéle dans la fuite, le progrès, la violence,&les effets incroyables de cette premiere impression, je ne balance point, je m’humilie d’avance, j’avoue avec sincérité que les regards de ce jeune homme, que l’éclat de toute sa personne, que (je l’ose dire) l’excellence de sa beauté porta subitement dans le fond de mon ame un trait que dès ce moment rien ne put arracher. Daïra! me dit-il, d’une voix foible &douce, dont les sons encore m’accompagnent par-tout, Daïra! j’allois me soumettre à vos volontés que j’adore, j’allois me sacrifier à vos commandemens, je m’en croyois du moins le courage, lorsque tous mes sens m’ont abandonné. C’est un Etranger pour vous, Daïra! qui vous parle; mais, reprit-il, c’est un malheureux Amant, qui depuis trois mois vous cherche, vous suit, vous environne, toujours anime, toujours transporté de votre divine image; elle est pour jamais gravée dans son ame, elle sait le tourment de sa vie, parce que vous l’ignorez; elle en feroit les charmes, s’il osoit vous l’apprendre, s’il vous voyoit approuver la passion la plus vive, la plus pure qui fut jamais.
je fus étourdie de cet étrange langage, j’en demeurai sans mouvement. Mes yeux de même arrêtés sur les siens, sans songer à me reprocher cette espece de foiblesse; il n’étoit pas au pouvoir de mon cœur de paroître insensible au spectacle d’un jeune homme aimable, que je voyois gémissant, abbatu, écrasé sous le poids de sa douleur, presque sans vie, à mes pieds s’offrant pour victime d’une passion malheureuse, dont j’étois l’objet unique. Je le plaignois sincérement, d’autant que mon dessein étoit toujours de le résoudre à se retirer,& je l’y excitois encore lorsque j’entendis un bruit a la porte de la Maison. C’étoit mon Pere. Razzivil nous quitta pour s’en instruire,&revint sur ses pas pour me l’apprendre. Je tombai éperdue à l’arrivée de ce Pere qui m’imposoit des loix de bienséance sort austeres; je le crus prêt à me surprendre avec cet Etranger: Malheureux Etranger! m’écriai-je, vous allez être vous-même la victime de sa fureur, il va vous frapper d’un coup mortel, ou vous livrer aux rigueurs des Loix. Se peut-il, oh Ciel! qu’une action de ma part, si pure dans sa source,&si généreuse jusqu’à ce moment, soit suivie d’une catastrophe si déplorable! Vous perdez un temps précieux, répliqua Razzivil; vous n’avez aucun reproche à vous faire,&la malheureuse destinée a sait tout; votre cœur est pur,&votre honneur m’est sacré. Quoi qu’il en coûte, il faut le mettre à couvert. Cependant on vint avertir Razzivil que mon Pere portoit par-tout des regards inquiets, qu’il avoit fait garder les portes de la Maison, qu’il y faisoit d’exactes recherches, que le silence qu’il gardoit faisoit comprendre qu’il n’étoit pas dans un état naturel. Hélas! j’étois dans un état terrible,&l’Etranger en ma présence n’en ressentoit aucune atteinte,&ne me paroissoit agité que par les mouvemens de son cœur, qui ne lui permettoient seulement pas de prêter l’oreille au danger. Ecoutez-moi, reprit Razzivil, j’ai un expédient sûr pour abuser votre Pere, puisqu’il le faut,&que la circonstance nous y force. Votre Pere nous a dit qu’il souhaitoit que vous prissiez une seconde Gouvernante auprès de vous, il faut pour ce moment que cet Etranger paroisse l’être, il ne lui manque que les robbes de mon sexe pour qu’on s’y méprenne; sa jeunesse&ses graces, toute sa stature élégante&leste, nous donne pour cela une vraisemblance qu’il saut. Entrez, lui dit-elle, dans cette chambre voisine, je vous donne d’avance le nom de Meall, vous allez dans l’instant passer pour la seconde Gouvernante de Daïra.
Pulsuz fraqment bitdi.