Kitabı oxu: «Les contes noirs»
Alexandre Pillon
Les contes noirs

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066323752
Table des matières
LA PRINCESSE DE TRÉBIZONDE
LE DE PROFUNDIS DE CÉSAR CAPPARA
LA VENGEANCE DE LA POUPÉE
LETTRE DE WILLIAMS A SIR JOHN.

LA PRINCESSE DE TRÉBIZONDE
Table des matières
J’ai beaucoup connu un Américain dont la tournure d’esprit était singulière. Il songeait creux et avait toujours l’air de prendre son ombre pour un second lui-même, ayant une existence qui lui était propre.
Il regardait souvent derrière lui quand il était seul, et refusait obstinément de s’assoir le dos tourné vers, une porte ouverte. Le coucher du soleil, lui inspirait une inquiétude qui allait toujours en augmentant, jusqu’à ce qu’on eût éclairé suffisamment la chambre dans laquelle il se trouvait pour qu’aucune partie n’en fût obscure.
C’était un homme déjà âgé, fort intelligent, muet sur son passé, mais inépuisable quand il parlait de l’autre monde! J’étais fait à ses manières et je le laissais ordinairement aller sans l’interrompre, sachant que sa monomanie ne s’arrêtait jamais sans terminer par une histoire intéressante. Un soir, qu’il était assis au coin de mon feu, il tressaillit, jeta, selon son habitude, un regard lentement circulaire autour de lui... et entama son thème favori; c’était une théorie assez originale sur la possibilité des faits considérés comme surnaturels, qu’il termina ainsi:
— Soyez-en bien persuadé, nous sommes soumis aux fantômes.... J’ai acquis plusieurs fois cette conviction dans ma vie, tant par des faits qui me sont. personnels, que par d’autres concernant des étrangers; et si vous en vouliez une preuve, voici une histoire toute récente: — Un jour de janvier de l’année 18.., je fus forcé, par un tourbillon de neige, de chercher un refuge dans la petite église Saint-Germain-des-Prés. Vous connaissez cette église? Elle a passé par les mains des restaurateurs modernes... et a maintenant l’apparence d’un de ces meubles que l’on nommait des cabinets, sous Henri III. Ce jour-là, elle était somptueusement tendue de noir: un service avait eu lieu, le corps venait de partir, et je me trouvais placé près de l’autel, devant lequel il ne restait plus que le sacristain et un enfant de chœur qui éteignaient les cierges.
Le sacristain parlait tout seul et tout haut; j’entendais parfaitement ce qu’il disait, voici son monologue:
— C’est égal, j’en reviens toujours à mon idée, moi... Ce Macchabée-là avait au cou une drôle de blessure; j’avais pas encore vu ça, moi, y-z-ont beau dire, c’est pas naturel... bah! la v’là enterrée tout d’même.
— Et qui était cette femme? demandai-je au sacristain.
— Qui c’était?... une princesse donc!
— Une princesse!
—Oui, une princesse. Eh ben! quoi dont?.. Y m’semble que la paroisse peut en enterrer, des princesses. N’y a pas qu’Saint-Sulpice, p’t’être ben, dans Paris.
— D’accord, mais comment se nommait-elle?
— La princesse de Traki... Trabi... Comment diable qui l’appelaient donc?
— De Trébizonde, dit l’enfant de chœur.
— Singulière princesse! pensai-je... Et ce trou?
— Ah! l’trou, c’est une autre affaire... ça, c’est en la cousant... eh ben! j’ai r‘marqué au cou, comme qui dirait sus la jugulaire... un petit trou... tout fraîchement fait, plus large que haut, sans déchirures, comme une dent qui serait entrée dans les chairs... J’l’ai dit au médecin qui se trouvait là, un grand pâle, mais y m’a répondu de me mêler de mes affaires, et avec une mine si méchante que, ma foi! c’est ce que j’ai fait. Mais ce qui est ben plus extraordinaire et c’que vous ne voudrez peut-être pas croire... pour une femme riche comme ça... un appartement superbe... c’est que le corbillard est parti tout seul; oui, m’sieu, tout seul. En venant, au moins, il y avait deux hommes derrière et qui ont assisté au service; mais quand il est sorti de l’église pour aller au cimetière, il est parti tout seul, tout empanaché, quatre chevaux à grandes guides, et pas une voiture, pas un chien crotté derrière. Et tenez, les v’là justement là-bas, les deux particuliers. Voyez-vous? dans cette chapelle si noire, la chapelle Saint-Roch.
Vous me connaissez, avec ce flair que je possède pour sentir les aventures qui sortent des habitudes ordinaires, je quittai le sacristain et me dirigeai vers l’enfoncement indiqué. Evidemment la solution du mystère était contenue dans cette chapelle sombre, ces deux hommes en étaient la clef.
Je manœuvrai prudemment et de façon à les bien observer. L’abordage était difficile... Mais je les tenais, ils m’appartenaient, et j’étais fermement résolu à ne les point quitter que je n’eusse appris ce que c’était que la princesse de Trébizonde, pourquoi elle avait un trou au cou... plus large que haut... sans déchirures.... et comment l’isolement s’était fait si profond autour de cette femme que pas un souvenir vivant n’accompagnait ses restes!
L’un des deux hommes était un vieillard, grand et d’un type assez vulgaire, les cheveux blancs, les moustaches rudes, boutonné de haut en bas dans un vêtement tenant le milieu entre le paletot et la polonaise. Ce devait être un ancien militaire, une nature austère, énergique, de ces gens qui se laissent volontiers tirer le nez par les enfants, mais qui se cabrent très-haut contre les mauvaises natures.
Le second, mérite une mention toute spéciale. Il était jeune, celui-là, et à l’exagération de son langage, de ses manières, à ces mille détails qui constituent un ensemble, je le reconnus pour appartenir à une espèce que l’on ne rencontre qu’à Paris, et que j’appellerai l’espèce des poëtes gras; elle n’est pas séduisante à l’œil au moins, elle n’a pas ces allures de papimanes, ces rotondités réjouissantes, ces rires pantagruéliques qui fendent jusqu’aux oreilles des joues bondies comme des ballons; elle n’a pas ces joyeux bourgeons qui fleurissent les nez des amants de la bouteille!.... Non.... C’est une espèce triste, c’est un genre de graisse particulier: celui des vêtements crasseux; celte graisse, au lieu d’arrondir, arrête anguleusement les contours et les colle à la peau, les genoux en paraissent plus maigres, les habits n’ont plus ce flou, ce moelleux élégant des étoffes propres, ils n’encadrent plus l’homme, ils l’appauvrissent. Le teint de celui qui les porte finit par prendre l’aspect terreux et blafard de la généralité du costume. Pauvres gens, ils commencent à être enfants sublimes... la porte d’or paraît vouloir s’entr’ouvrir... et ils continuent comme des meurt-de-faim.
Le jeune homme que j’avais sous les yeux appartenait à cette catégorie; il pleurait très-haut, se tordait et agitait ses bras comme un télégraphe. Sa douleur était semblable aux harmonies de ce musicien des Champs-Elysées qui se sert de ses bras, de ses genoux, de sa tête et de son ventre pour arriver à un résultat. C’était un chagrin disloqué ; il paraissait fort amoureux de la phrase, ce jeune homme, du moins il exhalait ses souffrances avec des tournures d’esprit si alambiquées qu’elles ne me parurent pas devoir être bien franches.
Au moment où je m’approchais, il s’écriait dans son langage prétentieux: — Mignon aspirait au ciel, mon Dieu! et moi j’aspire à la mort... mon ciel n’est plus de ce monde... mon paradis s’est éteint avec celle que j’aimais, etc.
Il paraît qu’il aimait une femme, peut-être la princesse... nous allons bien le savoir. Je m’adressai à l’homme à la polonaise:
— Votre ami, monsieur, semble être dans un état violent, je suis médecin, et...
— Que m’importe la vie! s’écria le poète; la vie est un bouquet qui se fane vite et dont j’ai absorbé tous les parfums!
— Bien, jeune homme,. bien! mais il ne faut pas me dire de ces choses-là, à moi; il faut les réserver pour la Comédie-Française, cela réussit très-bien dans les proverbes... Je ne suis pas poète... je suis un honnête homme de médecin qui désire simplement tâter votre pouls...
Je parlais à un sourd, mon jeune homme était évanoui. Décidément, ces gens-là étaient sérieusement tristes. Le poëte ne m’inquiétait guère, c’était un premier coup de collier, qui devait se calmer en raison de la vigueur du premier moment. Mais le vieillard faisait mal à voir... l’altération de ses traits indiquait une sensation profonde, ses yeux étaient secs, mais la douleur, au lieu de se soulager par des pleurs, s’épanchait en dedans et refroidissait le cœur! C’était un fort chêne à l’écorce rugueuse; il se tenait droit, mais l’intérieur était rongé jusqu’à la sève.
Vous dire comment je parvins à mériter la confiance de ces deux hommes, ce serait trop long; je pleurai avec eux, je fus éloquent; bref, je vais vous raconter ce que j’appris du vieux Pierre Plogojowitz, en mettant en ordre les renseignements qu’il me donna.
Peu de gens ont connu la princesse de Trébizonde, et les valets d’obsèques eux-mêmes, en revenant de la porter en terre, ne se doutaient guère de la qualité de celle qu’ils venaient d’enterrer. Cela se conçoit, et l’on aurait en vain cherché son blason dans les recueils d’armoiries les plus complets. Elle était princesse par complaisance. Ses amis l’appelaient ainsi à cause d’une magnifique propriété qu’elle possédait dans l’Arménie, et dans laquelle elle se rendait tous les ans. Elle s’était un peu révoltée dans les premiers temps contre cette plaisanterie aristocratique, mais il n’y avait pas eu moyen, il avait fallu bon gré mal gré, devenir personne princière, et elle s’était gaiement laissé élever à cette dignité par le suffrage universel d’un petit nombre d’amis.
Il est fort difficile de vous dire au juste à quel monde elle appartenait, surtout avec la nouvelle classification inventée par les vaudevillistes, qui ont divisé la société par tranches: il y a le monde d’abord, puis le demi-monde, puis le quart, etc. La princesse n’était d’aucune de ces tranches, elle était de son monde à elle; elle se conduisait selon sa convenance et non selon les convenances. Elle n’avait jamais voulu soumettre sa manière de vivre ni son caractères à ces mille petites lois, dégénérées en bêtises d’habitude, qui machinent la vie de chaque jour et la transforment en répétitions successives d’une comédie ennuyeuse. C’était réellement une personne qui sortait du commun; sa femme de chambre aurait essayé en vain de l’étouffer dans son corset, et elle n’avait jamais la migraine que lorsqu’elle avait mal à la tête.
Quoiqu’on accorde trop généreusement la qualité d’extraordinaire, en admettant que ce soit une qualité, à de mensongères individualités qui ne se distinguent le plus souvent que par une affectation excentrique, cette femme justifiait réellement ce titre, et cela précisément à cause de sa simplicité ; il ne se faisait que fort peu de bruit autour d’elle.
Pour elle, l’indépendance n’était pas un mot, et elle savait néanmoins, non-seulement éviter tous les genres de scandale, mais encore mériter le respect que l’on n’accorde, — surtout aux femmes, — qu’aux réputations irréprochablement établies. Pour qu’un homme eût pu vivre comme elle le faisait, il lui eût fallu à défaut d’une grande fortune, une puissante intelligence et un grand talent dans les lettres ou les arts. La princesse avait tout cela, et elle est restée inconnue, et elle a vécu à Paris obscurément comme une perle dans la mer.
Il faut bien comprendre le caractère de cette femme, il est fort rare. C’était la personnification vivante d’une des plus ravissantes productions d’un de nos rêveurs le plus coloriste; c’était le type de Madeleine Maupin, mais une Madeleine spiritualiste, suivant des instincts libres, appréciant fort peu néanmoins tout ce qui se présentait avec des allures romanesques. Son existence était celle d’un homme sérieux. Elle perdait beaucoup, il est vrai, avec ces façons d’agir, de la gracieuse délicatesse de la femme; seulement, le peu qui en restait formait un contraste incroyable avec ses habitudes masculines, et constituait un ensemble d’une originalité dont on ne se lassait jamais, une fois qu’on l’avait bien comprise.
C’était un tableau de grand maître, dans une bordure d’une ornementation spéciale et remarquablement élégante.
Le vieux Plogojowitz parlait beaucoup de sa beauté. Les lignes en étaient graves et dans des proportions hautes et froidement régulières. Avec sa grande taille, son teint basané et sa fière mine de Cléopâtre, elle parlait peu aux sens, mais n’en était que plus dangereuse. A première vue, ou on la détestait et cette impression continuait, ou l’on se sentait envahi par une influence magnétique contre laquelle on luttait vainement. Les plus énergiques volontés se brisaient dans la lutte, et finissaient par se. soumettre en voyant qu’elles no pouvaient dompter la passion profonde qui pénétrait leurs cœurs. Tristes amours sans espérance! l’idole était une statue et les Pygmalions actuels ne sont plus dans cet âge heureux où Jupiter, prenant fait et cause, consentait à intervenir en animant le marbre.
Ces amours tourmentaient beaucoup la princesse; comme cela se représentait à chaque nouvelle connaissance qui devait rester, il lui fallait subir l’exacte répétition des scènes précédentes. C’est fort restreint le langage de l’amour; et le bourgeois gentilhomme, malgré les savantes et ingénieuses interprétations de son professeur, est-il forcé d’en revenir purement et simplement à la phrase primitive: Belle marquise, etc. C’est un chemin bien battu que la carte de Tendre; pourtant, c’est ce que l’on possède de mieux, en fait de circonstances variées et inattendues, encore n’offre-t-elle qu’un certain nombre de tours dans son sac, qui ne vous laissent, quand on les a tous usés inutilement, que la seule ressource de se retirer.
C’était ce que la princesse ne pouvait comprendre, c’est que l’on ne se retirât pas! Avec sa franchise et son amour pour la ligne droite, la coquetterie lui semblait une monstruosité, et les coquettes, des femmes qui considéraient l’homme au point de vue de la serinette: un instrument jouant un air agréable, mais toujours le même. Or, quand elle avait dit: «Que voulez-vous de moi?
» une sensation exacte en tous points à
» votre affection exagérée, ou une comédie?
» Eh bien! je n’éprouve pas l’une et je
» suis trop honnête et trop bonne femme
» pour jouer l’autre. Contentez-vous donc
» de la seule chose que je puisse donner,
» c’est-à-dire une bonne et solide amitié,
» ayant la fermeté d’une parole d’honneur,
» et qui ne vous manquera dans aucune
» circonstance.» Quand elle avait dit cela
et qu’on avait chaleureusement serré sa belle main qu’elle tendait si fraternellement, il fallait accepter franchement cette situation; toute tentative nouvelle eût été ridicule. Mais aussi on savait que si la détermination était irrévocable, cette offre d’amitié était parole papale, c’était infaillible.
Et puis tout n’était pas fini: c’était un cœur d’or que celui de la princesse; et si, avec ce tact sûr qu’ont toutes les femmes pour sonder la profondeur des blessures qu’elles causent, si elle reconnaissait dans celui qui l’aimait un état de souffrance sérieux, courageusement combattu, oh! alors elle trouvait des ressources infinies en endossant la robe de médecin consolateur; ses beaux grands yeux noirs, ordinairement si froids, prenaient une expression de bonté touchante. Elle raisonnait, comme on raisonne un enfant, la surexcitation fiévreuse qu’elle voulait adoucir et régler, et cela avec un soin minutieux, des ménagements pleins de délicatesses affectueuses; elle effleurait la plaie comme on cueille une sensitive; la fleur se fermait, mais pas un pétale n’était froissé, si bien que le cœur le plus malade finissait par se calmer et s’endormir au son de cette parole harmonieuse dont la sonorité musicale était un charme de plus. Pauvre femme! elle est morte d’une façon bien horrible!
La guérison opérée, c’était un ami de plus, il prenait place dans le cénacle. On concevra facilement qu’il venait peu de femmes à l’hôtel de Trébizonde, elles n’y étaient pas aimées et c’était peut-être le seul travers de la maîtresse de la maison. — J’ai rarement joué à la poupée étant petite fille, disait-elle, et maintenant que je suis une grande femme, je ne m’y remettrai certainement pas en fréquentant les personnes de mon sexe. — Voilà quelle était son opinion! Aussi ne venait-il que des hommes à l’hôtel, et tous d’une intelligence supérieure. Cette petite cour masculine constituait une société qu’elle divisait en trois catégories: les amoureux (c’étaient les derniers présentés); les convalescents et les amis raisonnables. Les premiers étaient ses malades, ils formaient groupe à part, on ignorait s’ils resteraient. Les seconds se sentaient un peu plus à l’aise, ils commençaient à prendre pied; quant aux derniers, ils étaient dans son salon comme des académiciens, ils y avaient leurs fauteuils, et, à la façon dont ils s’y plaçaient, on devinait des gens qui avaient acquis, par une considération basée sur l’estime, le droit de se regarder comme étant chez eux.
On se réunissait tous les soirs, et cette réunion quotidienne formait un petit monde d’élite, aux habitudes distinguées, sans pédantisme, agréable, par les connaissances variées et étendues de ses habitants. On savait y causer, et lorsque parfois la conversation prenait une tournure trop austère, il se trouvait toujours là quelque esprit coloriste qui éclairait par une sortie éblouissante le ton généralement froid de l’ensemble.
Eh bien! tout le charme de cette existence si bien organisée allait se trouver détruit, et cela par une circonstance inouïe Une ombre allait rembrunir le tableau, mais une ombre dont les reflets déjà blafards du clair-obscur devaient se transformer en ténèbres profondes. Parmi les malades de la princesse, deux hommes, comme des chevaux vicieux, s’étaient constamment dérobés à son influence persuasive. Le premier n’avait pas d’importance, il n’était que ridicule. C’était le poète Lazare, celui qui se tortillait si singulièrement dans l’église Saint-Germain-des-Prés. Il était toléré à l’hôtel de Trébizonde, où il avait été admis à la suite de remarquables débuts littéraires, précoces manifestations d’un génie qui aurait pu se solidifier, s’il avait été nourri par le travail, et si un amour-propre insensé n’avait pas été le résultat de ses premiers succès. Sa manière, son jeu, consistaient dans l’exagération d’une sentimentalité cherchée, et non d’organisation, qui le plaçait continuellement sous l’étincelle poétique d’une machine électrique imaginaire. Les sublimes rêveries de son imagination à part le préoccupaient au point de lui retirer la perception des faits ordinaires; il avait surtout un dédain pour la propreté qui s’expliquait parfaitement.
Tout le monde en avait pris son parti. Tout le monde s’égayait également avec sa passion, c’était une sorte de douloureux martyre qui se traduisait avec des soubresauts d’anguille et un langage comme il doit en exister dans la lune. On avait cessé bien vite de le prendre au sérieux dès qu’on s’était aperçu qu’il tenait beaucoup au titre d’amoureux de la princesse; il en faisait une affaire de position dans le monde, et ce rôle de victime donnait trop beau jeu à ses excentricités pour qu’il consentit à le quitter. C’était un homme jugé, et tout-à-fait au second rang; cependant, comme il reviendra dans la suite de ce récit, il était important d’en parler.
Quant au second, avez-vous vu ces dessins de Granville où, prenant la tête de l’homme comme point de départ, il fait partir de ce prototype toujours choisi régulièrement une série de transformations irrégulières, qui amènent, par des lignes très-étroitement dégradées, le facies d’un animal le plus souvent hideux! On ne se serait jamais douté de l’étonnant rapport existant entre ces deux tètes sans la série qui l’amène. Avez-vous vu ces dessins? Eh bien! regardez maintenant la tête de M. Michel Krauft, suivez le procédé Granville, et vous arriverez au chef venimeux de la vipère! C’était une figure sinistre, et dont l’apparition devait avoir des conséquences si terribles qu’on ne pouvait attribuer au hasard sa présence dans cette société : c’était écrit!
Envoyé à Paris pour y étudier la médecine, Michel Krauft était fils unique d’une riche famille de boyards moldaves. Il avait vingt ans, et son profil était coupé dans le type slave le plus pur, mais un type féroce; il était vert plutôt que pâle, complètement imberbe, maigrelet; malingre; les lignes de sa physionomie avaient cette inclinaison anguleuse des natures tristes. Pourtant il n’inspirait pas d’intérêt, la concentration de sa pensée, toujours inconnue, se refusait aux marques d’effusion. C’était un mysantrope de parti pris, sans motifs; élevé au milieu de toutes les amusantes futilités des éducations aisées, il avait toujours trouvé la vie facile et couleur de rose, mais il était venu au monde avec un naturel sombre, méchant et haineux, et ces dispositions à mal faire n’avaient fait que s’aigrir en prenant des forces.
Le lait de sa nourrice avait tourné sur son coeur, et tout petit, au lieu de faire envoler les oiseaux de sa mère dont il était jaloux, il les étouffait. Jeune homme, il n’aurait point attiré l’attention, sans un détail qui le faisait remarquer: il avait dans la figure deux grands yeux gris, ternes, sans expression, mais d’une fixité qui gênait sans que l’on pût. s’expliquer pourquoi; ces yeux paraissaient morts, mais comme ceux des portraits, ils vous regardaient toujours, et cela, sans jamais baisser les paupières.
Il n’était pas d’une nature à s’expliquer, mais la princesse l’avait déviné, et elle en avait peur. Elle se sentait aimée, et en même temps, devant l’impuissance où elle se trouvait de lire dans ce regard qui ne traduisait rien, elle n’avait pu se décider à provoquer une explication.
Elle avait raison d’avoir peur! L’amour de Michel Krauft était égoïste, implacable comme ces mers de glace qui enveloppent les sommets des hautes montagnes et les privent éternellement des rayons du soleil.
La princesse comprenait qu’aucunes bonnes paroles, si chaleureuses qu’elles fussent, n’auraient pu fondre cette volonté, assouplir cette mauvaise nature. C’était un dangereux essai que de tendre la main à ce jeune loup pour l’apprivoiser; il avait meilleure envie de mordre que de lécher. Rien ne transpirait de cette situation à la surface; pourtant, comme elle causait à la princesse une inquiétude qui lui pesait, qui la gênait, elle résolut de se soustraire à cette influence par le procédé le plus simple. Le mois de mai était arrivé, elle avança son voyage annuel de quelques semaines et fit ses adieux à la plupart de ses amis.
Quelques-uns, les plus fidèles, furent reçus jusqu’au dernier moment, mais la veille même de son départ, elle voulut rester seule pour veiller aux derniers préparatifs; pour cela elle donna ses ordres:
— Marie, vous condamnerez ma porte ce soir, je ne veux recevoir personne.
— Est-ce que Madame a sa migraine?
— Ma migraine... et où allez-vous chercher, mademoiselle, de semblables idées?... Est-ce que la migraine est à mon service? pensez-vous qu’elle fasse partie de mes gens et que je la fasse venir lorsque j’en ai besoin?... Faites ce que je vous dis... Eh bien! d’où vient cet air effaré ? Je vois parfaitement comme vous M. Michel Krauft... il ne vous fait point l’effet d’un revenant, mais puisqu’il est entré sans se faire annoncer, il a dû entendre ce que je vous disais et que je désirais être seule.
— C’est vrai, madame, dit Michel, mais vous quittez Paris demain au matin; j’ai à vous parler de choses assez importantes pour ne pas attendre six mois, époque de votre retour, je vous prie de me consacrer une heure.
— Voilà l’instant venu, pensa la princesse: eh bien! soit, retirez-vous, Marie. — Je vous écoute, monsieur.
— Ne devinez-vous pas un peu ce que j’ai à vous dire, madame?
— En aucune façon, je suis fort gauche à deviner... Je trouve que nous n’avons point trop de toute notre attention pour bien comprendre ce que l’on nous dit, et y répondre juste... Je vous écoute, monsieur, je vous le répète.
— Eh bien! je crois que vous le devinez, moi, madame... et je crois encore autre chose... c’est qu’on se brise contre votre cœur, comme une lame d’épée contre un bouclier de diamant... Quelque bien trempé que soit l’acier, quelque fine et incisive qu’en soit la pointe, elle glisse comme un éclair pour chercher à entamer, à mordre, ou qu’elle attende patiemment un moment favorable... elle touche en vain: le diamant reste intact. C’est le plus précieux de tous les bijoux, mais c’est le plus dur; il jette comme un soleil ses rayons de tous les côtés; il paraît splendide de lumière et ce n’est qu’une apparence en effet: c’est un trésor froid: il éclaire sans brûler et demeure, malgré toutes ses chatoyantes lueurs, glacé comme un corps inerte!
— Vous calomniez bien mon pauvre cœur, monsieur, je vous assure; il n’entend rien à toutes ces choses et n’appartient pas tant que voulez le dire au règne de la minéralogie, il est bien plus dévoué que vous ne le pensez, et surtout fort patient; la meilleure preuve que je puisse vous en donner, c’est la tranquillité avec laquelle je vous écoute... et vous ne me faites rien entendre de fort agréable, vous en conviendrez... j’ignore encore le motif de votre visite...
— Je vous aime, madame!
— Ensuite...
— Comment! ensuite?
— Oui, ensuite; je le conçois très-bien, que vous m’aimiez; tous ceux qui me connaissent m’aiment; et moi-même je suis toute disposée à avoir pour vous, si vous le désirez, une grande et sérieuse affection, toute maternelle. Ma maison vous est ouverte; vous y trouverez toujours une hospitalière amitié, ingénieuse à vous distraire de votre isolement; vous êtes par votre studieuse intelligence appelé à devenir une célébrité médicale, et...
— Vous feignez de ne pas me comprendre, madame!
— C’est vrai, monsieur, et j’ai tort, répliqua la princesse avec hauteur, j’oublie un instant que je suis entièrement libre de mes paroles et de mes actions. Mais cet oubli est nécessaire, car, sans cela, il faudrait me rappeler que vous êtes chez moi assez... indiscrètement...
— L’adverbe est dur... Tenez, madame, il y a des hommes qui se couchent en rond aux pieds d’une femme comme une chienne ou un lévrier; il n’est pas dans ma nature d’user de ces pratiques galantes; je considère cela comme une lâcheté. Dans une vitrine de coiffeur, la tête de ces hommes plairait à de certaines femmes. Leur conversation est comme leur habit; elle est coupée de façon à s’ajuster, sans faire un pli, à la taille des personnes qu’ils attaquent.
Cette nature d’homme n’arrive pas jusqu’à votre appréciation, je le sais, madame, mais il faut lui reconnaître néanmoins une certaine habileté, un talent de mise en scène, qui me manquent complètement. Si le plumage du paon et la voix du rossignol sont suffisants pour constituer une bête à bonne fortune, je regrette vivement en ce moment d’être un aussi triste et maladroit personnage... Je suis trop sérieux pour avoir recours aux banalités; je pense qu’il est inutile de dire à une femme qu’on l’aime... on ne saurait le faire sans renouveler de plates répétitions qui se récitent comme une leçon de perroquet. Mon opinion est que l’amour comme la haine se devinent avec un instinct infaillible; les gens les plus maladroits ont à cet égard une intuition qui ne trompe jamais... Pourquoi donc vous, madame, qui êtes si heureusement douée, mentez-vous à votre caractère, en voulant me faire dire ce que vous savez parfaitement: vous me considérez donc comme un de ces hommes dont je vous parlais tout à l’heure? Il faut donc vous poindre avec une éloquence de convention un douloureux martyre dont l’expression est ridicule! Pourquoi m’offrez-vous une affection maternelle? Je n’en ai que faire... j’ai une mère, madame, et elle remplit trop noblement son devoir pour avoir besoin d’une doublure. Que voulez-vous que je fasse?..... Me retirer... C’est une abnégation facile aux héros des romans de chevalerie, mais je suis plus nerveusement constitué, moi, et l’application de votre écharpe sur ma poitrine, dût-elle durer dix ans, n’apaiserait pas la souffrance qui me torture le cœur!... Comment donc m’y prendre?... Qu’avez-vous à me dire?
— Peu de choses, monsieur... vous vous trompez, ce n’est pas de l’amour que vous éprouvez, c’est un acte de volonté... Vous vous êtes dit: — Je veux... et il se trouve que c’est moi que vous voulez... Cela est fâcheux, d’autant qu’il faut deviner encore que vous me voulez, et que vous ne paraissez pas être éloigné de cette idée que mon devoir serait d’aller vous demander en mariage... C’est très-original, et voilà la première fois que j’assiste à pareille scène! Aussi dois-je vous dire que c’est un motif de curiosité seul qui me la fait supporter, attendu que votre langage inconvenant et votre ton cassant demandent beaucoup d’indulgence. Il y a beaucoup de bonnes choses dans tout ce que vous dites, mais vous êtes à côté des questions que vous soulevez...
Cette intuition dont vous parlez existe en effet, mais il faudrait être une terrible magicienne pour l’avoir avec vous... Je vous ai bien regardé, pas un muscle de votre physionomie n’a bougé, pas une nuance n’est venue colorer votre teint. La statue du Commandeur serait venue faire la cour à Elvire, qu’elle n’aurait point eu une autre mine que la vôtre. Il faut vous défaire de votre air de spectre... Si vous voulez que je vous aime, mangez du beefsteak, consentez à rire, non pas du bout des dents comme vous le faites, et assez rarement encore, mais en ouvrant la bouche et d’une façon sonore; je veux bien recevoir au nombre de nos amis un bon et brave garçon, franchement organisé... mais je fermerais impitoyablement ma porte à Croquemitaine, je vous en préviens... Il vient des petits enfants ici; je vous trouverai plus sage à mon retour, je l’espère.