Kitabı oxu: «La fille du capitaine»
Alexandre Pouchkine
La fille du capitaine

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066088804
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
Texte
CHAPITRE I LE SERGENT AUX GARDES
Mon père, André Pétrovitch Grineff, après avoir servi dans sa jeunesse sous le comte Munich[1], avait quitté létat militaire en 17… avec le grade de premier major. Depuis ce temps, il avait constamment habité sa terre du gouvernement de Simbirsk, où il épousa Mlle Avdotia, 1ere fille dun pauvre gentilhomme du voisinage. Des neuf enfants issus de cette union, je survécus seul; tous mes frères et soeurs moururent en bas âge. Javais été inscrit comme sergent dans le régiment Séménofski par la faveur du major de la garde, le prince B…, notre proche parent. Je fus censé être en congé jusquà la fin de mon éducation. Alors on nous élevait autrement quaujourdhui. Dès lâge de cinq ans je fus confié au piqueur Savéliitch, que sa sobriété avait rendu digne de devenir mon menin. Grâce à ses soins, vers lâge de douze ans je savais lire et écrire, et pouvais apprécier avec certitude les qualités dun lévrier de chasse. À cette époque, pour achever de minstruire, mon père prit à gages un Français, M. Beaupré, quon fit venir de Moscou avec la provision annuelle de vin et dhuile de Provence. Son arrivée déplut fort à Savéliitch. «Il semble, grâce à Dieu, murmurait-il, que lenfant était lavé, peigné et nourri. Où avait-on besoin de dépenser de largent et de louer un moussié, comme sil ny avait pas assez de domestiques dans la maison?»
Beaupré, dans sa patrie, avait été coiffeur, puis soldat en Prusse, puis il était venu en Russie pour être outchitel, sans trop savoir la signification de ce mot[2]. Cétait un bon garçon, mais étonnamment distrait et étourdi. Il nétait pas, suivant son expression, ennemi de la bouteille, cest-à-dire, pour parler à la russe, quil aimait à boire. Mais, comme on ne présentait chez nous le vin quà table, et encore par petits verres, et que, de plus, dans ces occasions, on passait loutchitel, mon Beaupré shabitua bien vite à leau-de-vie russe, et finit même par la préférer à tous les vins de son pays, comme bien plus stomachique. Nous devînmes de grands amis, et quoique, daprès le contrat, il se fût engagé à mapprendre _le français, lallemand et toutes les sciences, _il aima mieux apprendre de moi à babiller le russe tant bien que mal. Chacun de nous soccupait de ses affaires; notre amitié était inaltérable, et je ne désirais pas dautre mentor. Mais le destin nous sépara bientôt, et ce fut à la suite dun événement que je vais raconter.
Quelquun raconta en riant à ma mère que Beaupré senivrait constamment. Ma mère naimait pas à plaisanter sur ce chapitre; elle se plaignit à son tour à mon père, lequel, en homme expéditif, manda aussitôt cette canaille de Français. On lui répondit humblement que le moussié me donnait une leçon. Mon père accourut dans ma chambre. Beaupré dormait sur son lit du sommeil de linnocence. De mon côté, jétais livré à une occupation très intéressante. On mavait fait venir de Moscou une carte de géographie, qui pendait contre le mur sans quon sen servît, et qui me tentait depuis longtemps par la largeur et la solidité de son papier. Javais décidé den faire un cerf-volant, et, profitant du sommeil de Beaupré, je métais mis à louvrage. Mon père entra dans linstant même où jattachais une queue au cap de Bonne-Espérance. À la vue de mes travaux géographiques, il me secoua rudement par loreille, sélança près du lit de Beaupré, et, réveillant sans précaution, il commença à laccabler de reproches. Dans son trouble, Beaupré voulut vainement se lever; le pauvre outchitel était ivre mort. Mon père le souleva par le collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le même jour, à la joie inexprimable de Savéliitch. Cest ainsi que se termina mon éducation.
Je vivais en fils de famille (nédorossl[3]), mamusant à faire tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu avec les jeunes garçons de la cour. Jarrivai ainsi jusquau delà de seize ans. Mais à cet âge ma vie subit un grand changement.
Un jour dautomne, ma mère préparait dans son salon des confitures au miel, et moi, tout en me léchant les lèvres, je regardais le bouillonnement de la liqueur. Mon père, assis pris de la fenêtre, venait douvrir lAlmanach de la cour, quil recevait chaque année. Ce livre exerçait sur lui une grande influence; il ne le lisait quavec une extrême attention, et cette lecture avait le don de lui remuer prodigieusement la bile. Ma mère, Qui savait par coeur ses habitudes et ses bizarreries, tâchait de cacher si bien le malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans que l_Almanach de la cour _lui tombât sous les yeux. En revanche, quand il lui arrivait de le trouver, il ne le lâchait plus durant des heures entières. Ainsi donc mon père lisait l_Almanach de la cour _en haussant fréquemment les épaules et en murmurant à demi- voix: «Général!… il a été sergent dans ma compagnie. Chevalier des ordres de la Russie!… y a-t-il si longtemps que nous…?» Finalement mon père lança lAlmanach loin de lui sur le sofa et resta plongé dans une méditation profonde, ce qui ne présageait jamais rien de bon.
«Avdotia Vassiliéva[4], dit-il brusquement en sadressant à ma mère, quel âge a Pétroucha[5]?
— Sa dix-septième petite année vient de commencer, répondit ma mère. Pétroucha est né la même année que notre tante Nastasia Garasimovna[6] a perdu un oeil, et que…
— Bien, bien, reprit mon père; il est temps de le mettre au service.»
La pensée dune séparation prochaine fit sur ma mère une telle impression quelle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et des larmes coulèrent de ses yeux. Quant à moi, il est difficile dexprimer la joie qui me saisit. Lidée du service se confondait dans ma tête avec celle de la liberté et des plaisirs quoffre la ville de Saint-Pétersbourg. Je me voyais déjà officier de la garde, ce qui, dans mon opinion, était le comble de la félicité humaine.
Mon père naimait ni à changer ses plans, ni à en remettre lexécution. Le jour de mon départ fut à linstant fixé. La veille, mon père mannonça quil allait me donner une lettre pour non chef futur, et me demanda du papier et des plumes.
«Noublie pas, André Pétrovitch, dit ma mère, de saluer de ma part le prince B…; dis-lui que jespère quil ne refusera pas ses grâces à mon Pétroucha.
— Quelle bêtise! sécria mon père en fronçant le sourcil; pourquoi veux-tu que jécrive au prince B…?
— Mais tu viens dannoncer que tu daignes écrire au chef de
Pétroucha.
— Eh bien! quoi?
— Mais le chef de Pétroucha est le prince B… Tu sais bien quil est inscrit au régiment Séménofski.
— Inscrit! quest-ce que cela me fait quil soit inscrit ou non? Pétroucha nira pas à Pétersbourg. Quy apprendrait-il? à dépenser de largent et à faire des folies. Non, quil serve à larmée, quil flaire la poudre, quil devienne un soldat et non pas un fainéant de la garde, quil use les courroies de son sac. Où est son brevet? donne-le-moi.»
Ma mère alla prendre mon brevet, quelle gardait dans une cassette avec la chemise que javais portée à mon baptême, et le présenta à mon père dune main tremblante. Mon père le lut avec attention, le posa devant lui sur la table et commença sa lettre.
La curiosité me talonnait. «Où menvoie-t-on, pensais-je, si ce nest pas à Pétersbourg?» Je ne quittai pas des yeux la plume de mon père, qui cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin sa lettre, la mit avec mon brevet sous le même couvert, ôta ses lunettes, nappela et me dit: «Cette lettre est adressée à André Kinlovitch R…, mon vieux camarade et ami. Tu vas à Orenbourg[7] pour servir sous ses ordres.»
Toutes mes brillantes espérances étaient donc évanouies. Au lieu de la vie gaie et animée de Pétersbourg, cétait lennui qui mattendait dans une contrée lointaine et sauvage. Le service militaire, auquel, un instant plus tôt, je pensais avec délices, me semblait une calamité. Mais il ny avait quà se soumettre. Le lendemain matin, une kibitka de voyage fut amenée devant le perron. On y plaça une malle, une cassette avec un servie à thé et des serviettes nouées pleines de petits pains et de petits pâtés, derniers restes des dorloteries de la maison paternelle. Mes parents me donnèrent leur bénédiction, et mon père me dit: «Adieu, Pierre; sers avec fidélité celui à qui tu as prêté serment; obéis à tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne sollicite pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et rappelle- toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant quil est neuf, et de ton honneur pendant quil est jeune.» Ma mère, tout en larmes, me recommanda de veiller à ma santé, et à Savéliitch davoir bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court touloup[8] de peau de lièvre, et, par-dessus, une grande pelisse en peau de renard. Je massis dans la kibitka avec Savéliitch, et partis -pour ma destination en pleurant amèrement.
Jarrivai dans la nuit à Sirabirsk, où je devais rester vingt- quatre heures pour diverses emplettes confiées à Savéliitch. Je métais arrêté dans une auberge, tandis que, dès le matin, Savéliitch avait été courir les boutiques. Ennuyé de regarder par les fenêtres sur une ruelle sale, je me mis à errer par les chambres de lauberge. Jentrai dans la pièce du billard et jy trouvai un grand monsieur dune quarantaine dannées, portant de longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue à la main et une pipe à la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un verre deau-de-vie sil gagnait, et, sil perdait, devait passer sous le billard à quatre pattes. Je me mis à les regarder jouer; plus leurs parties se prolongeaient, et plus les promenades à quatre pattes devenaient fréquentes, si bien quenfin le marqueur resta sous le billard. Le monsieur prononça sur lui quelques expressions énergiques, en guise doraison funèbre, et me proposa de jouer une partie avec lui. Je répondis que je ne savais pas jouer au billard. Cela lui parut sans doute fort étrange. Il me regarda avec une sorte de commisération. Cependant lentretien sétablit. Jappris quil se nommait Ivan Ivanovitch[9] Zourine, quil était chef descadron dans les hussards ***, quil se trouvait alors à Simbirsk pour recevoir des recrues, et quil avait pris son gîte à la même auberge que moi. Zourine minvita à dîner avec lui, à la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous envoie. Jacceptai avec plaisir; nous nous mîmes à table; Zourine buvait beaucoup et minvitait à boire, en me disant quil fallait mhabituer au service. Il me racontait des anecdotes de garnison qui me faisaient rire à me tenir les côtes, et nous nous levâmes de table devenus amis intimes. Alors il me proposa de mapprendre à jouer au billard. «Cest, dit-il, indispensable pour des soldats comme nous. Je suppose, par exemple, quon arrive dans une petite bourgade; que veux-tu quon y fasse? On ne peut pas toujours rosser les juifs. Il faut bien, en définitive, aller à lauberge et jouer au billard, et pour jouer il faut savoir jouer.» Ces raisons me convainquirent complètement, et je me mis à prendre ma leçon avec beaucoup dardeur. Zourine mencourageait à haute voix; il sétonnait de mes progrès rapides, et, après quelques leçons, il me proposa de jouer de largent, ne fût-ce quune groch (2 kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce qui était, daprès lui, une fort mauvaise habitude. Jy consentis, et Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla den goûter, répétant toujours quil fallait mhabituer au service. «Car, ajouta-t-il, quel service est-ce quun service sans punch?» Je suivis son conseil. Nous continuâmes à jouer, et plus je goûtais de mon verre, plus je devenais hardi. Je faisais voler les billes par-dessus les bandes, je me fâchais, je disais des impertinences au marqueur qui comptait les points, Dieu sait comment; jélevais lenjeu, enfin je me conduisais comme un petit garçon qui vient de prendre la clef des champs. De cette façon, le temps passa très vite. Enfin Zourine jeta un regard sur lhorloge, posa sa queue et me déclara que javais perdu cent roubles[10]. Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les mains de Savéliitch. Je commençais à marmotter des excuses quand Zourine me dit «Mais, mon Dieu, ne tinquiète pas; je puis attendre».
Nous soupâmes. Zourine ne cessait de me verser à boire, disant toujours quil fallait mhabituer au service. En me levant de table, je me tenais à peine sur mes jambes. Zourine me conduisit à ma chambre.
Savéliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il aperçut les indices irrécusables de mon zèle pour le service.
«Que test-il arrivé? me dit-il dune voix lamentable. Où tes-tu rempli comme un sac? Ô mon Dieu! jamais un pareil malheur nétait encore arrivé.
— Tais-toi, vieux hibou, lui répondis-je en bégayant; je suis sûr que tu es ivre. Va dormir, … mais, avant, couche-moi.»
Le lendemain, je méveillai avec un grand mal de tète. Je me rappelais confusément les événements de la veille. Mes méditations furent interrompues par Savéliitch, qui entrait dans ma chambre avec une tasse de thé. «Tu commences de bonne heure à ten donner, Piôtr Andréitch[11], me dit-il en branlant la tête. Eh! de qui tiens-tu? Il me semble que ni ton père ni ton grand-père nétaient des ivrognes. Il ny a pas à parler de ta mère, elle na rien daigné prendre dans sa bouche depuis sa naissance, excepté du kvass[12]. À qui donc la faute? au maudit moussié: il ta appris de belles choses, ce fils de chien, et cétait bien la peine de faire dun païen ton menin, comme si notre seigneur navait pas eu assez de ses propres gens!» Javais honte; je me retournai et lui dis: «Va-ten, Savéliitch, je ne veux pas de thé». Mais il était difficile de calmer Savéliitch une fois quil sétait mis en train de sermonner. «Vois-tu, vois-tu, Piôtr Andréitch, ce que cest que de faire des folies? Tu as mal à la tête, tu ne veux rien prendre. Un homme qui senivre nest bon à rien. Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien un demi-verre deau-de-vie, pour te dégriser. Quen dis-tu?»
Dans ce moment entra un petit garçon qui mapportait un billet de la part de Zourine. Je le dépliai et lus ce qui suit:
«Cher Piôtr Andréitch, fais-moi le plaisir de menvoyer, par mon garçon, les cent roubles que tu as perdus hier. Jai horriblement besoin dargent.
Ton dévoué,
«Ivan Zourine»
Il ny avait rien à faire. Je donnai à mon visage une expression dindifférence, et, madressant à Savéliitch, je lui commandai de remettre cent roubles au petit garçon.
«Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris.
— Je les lui dois, répondis-je aussi froidement que possible.
— Tu les lui dois? repartit Savéliitch, dont létonnement redoublait. Quand donc as-tu eu le temps de contracter une pareille dette? Cest impossible. Fais ce que tu veux, seigneur, mais je ne donnerai pas cet argent.»
Je me dis alors que si, dans ce moment décisif, je ne forçais pas ce vieillard obstiné à mobéir, il me serait difficile dans la suite déchapper à sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je lui dis: «Je suis ton maître, tu es mon domestique. Largent est à moi; je lai perdu parce que jai voulu le perdre. Je te conseille, de ne pas faire lesprit fort et dobéir quand on te commande.»
Mes paroles firent une impression si profonde sur Savéliitch, quil frappa des mains, et resta muet, immobile. «Que fais-tu là comme un pieu?» mécriai-je avec colère. Savéliitch se mit à pleurer. «Ô mon père Piôtr Andréitch, balbutia-t-il dune voix tremblante, ne me fais pas mourir de douleur. O ma lumière, écoute-moi, moi vieillard; écris à ce brigand que tu nas fait que plaisanter, que nous navons jamais eu tant dargent. Cent roubles! Dieu de bonté!… Dis-lui que tes parents tont sévèrement défendu de jouer autre chose que des noisettes.
— Te tairas-tu? lui dis-je en linterrompant avec sévérité; donne largent ou je te chasse dici à coups de poing.» Savéliitch me regarda avec une profonds expression de douleur, et alla chercher mon argent. Javais pitié du pauvre vieillard; mais je voulais mémanciper et prouver que je nétais pas un enfant. Zourine eut ses cent roubles. Savéliitch sempressa de me faire quitter la maudite auberge; il entra en mannonçant que les chevaux étaient attelés. Je partis de Simbirsk avec une conscience inquiète et des remords silencieux, sans prendre congé de mon maître et sans penser que je dusse le revoir jamais.
CHAPITRE II LE GUIDE
Mes réflexions pendant le voyage nétaient pas très agréables. Daprès la valeur de largent à cette époque, ma perte était de quelque importance. Je ne pouvais mempêcher de convenir avec moi- même que ma conduite à lauberge de Simbirsk avait été des plus sottes, et je me sentais coupable envers Savéliitch. Tout cela me tourmentait. Le vieillard se tenait assis, dans un silence morne, sur le devant du traîneau, en détournant la tête et en faisant entendre de loin en loin une toux de mauvaise humeur. Javais fermement résolu de faire ma paix avec lui; mais je ne savais par où commencer. Enfin je lui dis: «Voyons, voyons, Savéliitch, finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-même que je suis fautif. Jai fait hier des bêtises et je tai offensé sans raison. Je te promets dêtre plus sage à lavenir et de le mieux écouter. Voyons, ne te fâche plus, faisons la paix.
— Ah! mon père Piotr Andréitch, me répondit-il avec un profond soupir, je suis fâché contre moi-même, cest moi qui ai tort par tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser seul dans lauberge? Mais que faire? Le diable sen est mêlé. Lidée mest venue daller voir la femme du diacre qui est ma commère, et voilà, comme dit le proverbe: jai quitté la maison et suis tombé dans la prison. Quel malheur! quel malheur! Comment reparaître aux yeux de mes maîtres? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant est buveur et joueur?»
Pour consoler le pauvre Savéliitch, je lui donnai ma parole quà lavenir je ne disposerais pas dun seul kopek sans son consentement. Il se calma peu à peu, ce qui ne lempêcha point cependant de grommeler encore de temps en temps en branlant la tête: «Cent roubles! cest facile à dire».
Japprochais du lieu de ma destination. Autour de moi sétendait un désert triste et sauvage, entrecoupé de petites collines et de ravins profonds. Tout était couvert de neige. Le soleil se couchait. Ma kibitka suivait létroit chemin, ou plutôt la trace quavaient laissée les traîneaux de paysans. Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, et sadressant à moi: «Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, nordonnes-tu pas de retourner en arrière?
— Pourquoi cela?
— Le temps nest pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus?
— Eh bien! quest-ce que cela fait?
— Et vois-tu ce quil y a là-bas? (Le cocher montrait avec son fouet le côté de lorient.)
— Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.
— Là, là, regarde… ce petit nuage.»
Japerçus, en effet, sur lhorizon un petit nuage blanc que javais pris dabord pour une colline éloignée. Mon cocher mexpliqua que ce petit nuage présageait un bourane[13].
Javais ouï parler des chasse-neige de ces contrées, et je savais quils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch, daccord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort; javais lespérance darriver à temps au prochain relais: jordonnai donc de redoubler de vitesse.
Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse du côté de lorient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui sélevait lourdement, croissait, sétendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons. Le vont se mit à siffler, à hurler. Cétait un chasse-neige. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. Tout disparut. «Malheur à nous, seigneur! sécria le cocher; cest un bourane.»
Je passai la tête hors de la kibitka; tout était obscurité et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce, quil semblait en être animé. La neige samoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils sarrêtèrent bientôt. «Pourquoi navances-tu pas? dis-je au cocher avec impatience.
— Mais où avancer? répondit-il en descendant du traîneau. Dieu seul sait où nous sommes maintenant. Il ny a plus de chemin et tout est sombre.»
Je me mis à le gronder, mais Savéliitch prit sa défense.
«Pourquoi ne lavoir pas écouté? me dit-il avec colère. Tu serais retourné au relais; tu aurais pris du thé; tu aurais dormi jusquau matin; lorage se serait calmé et nous serions partis. Et pourquoi tant de hâte? Si cétait pour aller se marier, passe.»
Savéliitch avait raison. Quy avait-il à faire? La neige continuait de tomber; un amas se formait autour de la kibitka. Les chevaux se tenaient immobiles, la tête baissée, et tressaillaient de temps en temps. Le cocher marchait autour deux, rajustant leur harnais, comme sil neût eu autre chose à faire. Savéliitch grondait. Je regardais de tous côtés, dans lespérance dapercevoir quelque indice dhabitation ou de chemin; mais je ne pouvais voir que le tourbillonnement confus du chasse-neige… Tout à coup je crus distinguer quelque chose de noir.
«Holà! cocher, mécriai-je, quy a-t-il de noir là-bas?»
Le cocher se mit à regarder attentivement du coté que jindiquais.
«Dieu le sait, seigneur, me répondit-il en reprenant son siège; ce nest pas un arbre, et il me semble que cela se meut. Ce doit être un loup ou un homme.»
Je lui donnai lordre de se diriger sur lobjet inconnu, qui vint aussi à notre rencontre. En deux minutes nous étions arrivés sur la même ligne, et je reconnus un homme.
«Holà! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas le chemin?
— Le chemin est ici, répondit le passant; je suis sur un endroit dur. Mais à quoi diable cela sert-il?
— Écoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais cette contrée? Peux-tu nous conduire jusquà un gîte pour y passer la nuit?
— Cette contrée? Dieu merci, repartit le passant, je lai parcourue à pied et en voiture, en long et en large. Mais vois quel temps? Tout de suite on perd la route. Mieux vaut sarrêter ici et attendre; peut-être louragan cessera. Et le ciel sera serein, et nous trouverons le chemin avec les étoiles.»
Son sang-froid me donna du courage. Je métais déjà décidé, en mabandonnant à la grâce de Dieu, à passer la nuit dans la steppe, lorsque tout à coup le passant sassit sur le banc qui faisait le siège du cocher: «Grâce à Dieu, dit-il à celui-ci, une habitation nest pas loin. Tourne à droite et marche.
— Pourquoi irais-je à droite? répondit mon cocher avec humeur. Où vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux à autrui, harnais aussi, fouette sans répit.»
Le cocher me semblait avoir raison. «En effet, dis-je au nouveau venu, pourquoi crois-tu quune habitation nest pas loin?
— Le vent a soufflé de là, répondit-il, et jai senti une odeur de fumée, preuve quune habitation est proche.»
Sa sagacité et la finesse de son odorat me remplirent détonnement. Jordonnai au cocher daller où lautre voulait. Les chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La kibitka savançait avec lenteur, tantôt soulevée sur un amas, tantôt précipitée dans une fosse et se balançant de côté et dautre. Cela ressemblait beaucoup aux mouvements dune barque sur la mer agitée. Savéliitch poussait des gémissements profonds, en tombant à chaque instant sur moi. Je baissai la tsinovka[14], je menveloppai dans ma pelisse et mendormis, bercé par le chant de la tempête et le roulis du traîneau. Jeus alors un songe que je nai plus oublié et dans lequel je vois encore quelque chose de prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie. Le lecteur mexcusera si je le lui raconte, car il sait sans doute par sa propre expérience combien il est naturel à lhomme de sabandonner à la superstition, malgré tout le mépris quon affiche pour elle.
Jétais dans cette disposition de lâme où la réalité commence à se perdre dans la fantaisie, aux premières visions incertaines de lassoupissement. Il me semblait que le bourane continuait toujours et que nous errions sur le désert de neige. Tout à coup je crus voir une porte cochère, et nous entrâmes dans la cour de notre maison seigneuriale.
Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de mon retour involontaire sous le toit de la famille, et ne lattribuât à une désobéissance calculée. Inquiet, je sors de ma kibitka, et je vois ma mère venir à ma rencontre avec un air de profonde tristesse. «Ne fais pas de bruit, me dit-elle; ton père est à lagonie et désire te dire adieu.» Frappé deffroi, jentre à sa suite dans la chambre à coucher. Je regarde; lappartement est à peine éclairé. Près du lit se tiennent des gens à la figure triste et abattue. Je mapproche sur la pointe du pied. Ma mère soulève le rideau et dit: «André Pétrovitch, Pétroucha est de retour; il est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta bénédiction.» Je me mets à genoux et jattache mes regards sur le mourant. Mais quoi! au lieu de mon père, japerçois dans le lit un paysan à barbe noire, qui me regarde dun air de gaieté. Plein de surprise, je me tourne vers ma mère: «Quest-ce que cela veut dire? mécriai-je; ce nest pas mon père. Pourquoi veux-tu que je demande sa bénédiction à ce paysan? — Cest la même chose, Pétroucha, répondit ma mère; celui-là est ton père assis[15]; baise-lui la main et quil te bénisse.» Je ne voulais pas y consentir. Alors le paysan sélança du lit, tira vivement sa hache de sa ceinture et se mit à la brandir en tous sens. Je voulus menfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se remplissait de cadavres. Je trébuchais contre eux; mes pieds glissaient dans des mares de sang. Le terrible paysan mappelait avec douceur en me disant: «Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse». Leffroi et la stupeur sétaient emparés de moi…
En ce moment je méveillai. Les chevaux étaient arrêtés;
Savéliitch me tenait par la main.
«Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivés.
— Où sommes-nous arrivés? demandai-je en me frottant les yeux.
— Au gîte; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombés droit sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te réchauffer.»
Je quittai la kibitka. Le bourane durait encore, mais avec une moindre violence. Il faisait si noir quon pouvait, comme on dit, se crever loeil. Lhôte nous reçut près de la porte dentrée, en tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une loutchina[16] léclairait. Au milieu étaient suspendues une longue carabine et un haut bonnet de Cosaque.
Notre hôte, Cosaque du Iaïk[17], était un paysan dune soixantaine dannées, encore frais et vert. Savéliitch apporta la cassette à thé, et demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je navais jamais en plus grand besoin. Lhôte se hâta de le servir.
«Où donc est notre guide? demandai-je à Savéliitch.
— Ici, Votre Seigneurie», répondit une voix den haut.
Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et deux yeux étincelants.
«Eh bien! as-tu froid?
— Comment navoir pas froid dans un petit cafetan tout troué? Javais un touloup; mais, à quoi bon men cacher, je lai laissé en gage hier chez le marchand deau-de-vie; le froid ne me semblait pas vif.»
En ce moment lhôte rentra avec le somovar[18] tout bouillant. Je proposai à notre guide une tasse de thé. Il descendit aussitôt de la soupente. Son extérieur me parut remarquable. Cétait un homme dune quarantaine dannées, de taille moyenne, maigre, mais avec de larges épaules. Sa barbe noire commençait à grisonner. Ses grands yeux vifs ne restaient jamais tranquilles. Il avait dans la physionomie une expression assez agréable, mais non moins malicieuse. Ses cheveux étaient coupés en rond. Il portait un petit armak[19] déchiré et de larges pantalons tatars. Je lui offris une tasse de thé, il en goûta et fit la grimace. «Faites- moi la grâce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un verre deau-de-vie; le thé nest pas notre boisson de Cosaques.»
Jaccédai volontiers à son désir. Lhôte prit sur un des rayons de larmoire un broc et un verre, sapprocha de lui, et, layant regardé bien en face: «Eh! Eh! dit-il, te voilà de nouveau dans nos parages! Doù Dieu ta-t-il amené?»
Mon guide cligna de loeil dune façon toute significative et répondit par le dicton connu: «Le moineau volait dans le verger; il mangeait de la graine de chanvre; la grandmère lui jeta une pierre et le manqua. Et vous, comment vont les vôtres?
— Comment vont les nôtres? répliqua lhôtelier en continuant de parler proverbialement. On commençait à sonner les vêpres, mais la femme du pope la défendu; le pope est allé en visite et les diables sont dans le cimetière.
— Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de la pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des champignons, il y aura une corbeille pour les mettre. Mais maintenant (il cligna de loeil une seconde fois), remets ta hache derrière ton dos[20]; le garde forestier se promène. À la santé de Votre Seigneurie!»
Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et avala dun trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans la soupente.