Kitabı oxu: «Nouveaux contes pour les enfants»

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Alexandrine-Sophie de Bawr

Nouveaux contes pour les enfants


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066307813

Table des matières

LA PIÈCE DE CENT SOUS.

LE FRÈRE ET LA SŒUR.

ROBERT

L’AVEUGLE

LE PETIT FAISEUR DE TOURS.

LE PRÉCEPTEUR


De quel prix? dit la vieille.... (Page 11.)


LA PIÈCE DE CENT SOUS.

Table des matières

Il était sept heures du matin, et le jour paraissait depuis peu; car on était au mois d’octobre. Un petit garçon, qui marchait fort vite sur la grande route d’Orléans à Paris, s’avançait vers la barrière d’Enfer, portant sur son épaule un bâton passé dans son paquet. Il était habillé d’une veste et d’un pantalon bruns fort propres. Sa figure était riante, et il sifflait gaiement un air auvergnat.

Il s’apprêtait à franchir les murs de la grande ville, quand un commis de la barrière lui cria: «Halte-là ! que portes-tu dans ce paquet?

— Un vieux pantalon et ma veste, répondit l’enfant, trois chemises, une paire de souliers, un grattoir et une genouillère en cuir. Voyez plutôt.»

Et il s’apprêtait à dénouer le torchon qui renfermait tous ces objets.

«C’est bon, c’est bon, dit en riant l’employé de l’octroi, ton bagage n’est pas de contrebande; il me paraît, mon petit ami, que tu comptes pour vivre sur la suie des cheminées de Paris?

— J’espère bien qu’il y en aura toujours, de la suie répondit l’enfant, qui se mit à rire aussi, et montra deux rangées de dents blanches comme l’ivoire; d’ailleurs, quand il n’y en aurait plus, de suie, il y aurait toujours de la boue, et je suis aussi décrotteur.

— Diable! dit le commis, voilà bien des talents. Quel âge as-tu?

— J’aurai treize ans à Pâques; j’ai fait ma première communion avant de quitter le pays.

— Tu es bien petit pour treize ans.

— C’est bien le meilleur, ça.

— Vraiment?

— Sans doute; si j’étais grand, je ne pourrais pas monter dans les petites cheminées. Voilà deux ans que mon oncle m’empêche de trop manger pour que je ne devienne pas fort.

— C’est donc ton oncle qui te nourrissait?


— Oui, puisque je n’ai plus ni, père ni mère. C’est lui qui m’a élevé, qui a commencé à m’apprendre l’état de ramoneur. Il le sait joliment, l’état, lui qui a fait sa fortune dans les cheminées de Paris.

— Sa fortune!

— Certainement; il a un moulin et deux hectares de terre dans notre endroit, auprès de Clermont.

— Mais puisqu’il est si riche pourquoi ne t’a-t-il point gardé ?

— Parce que j’étais arrivé à l’âge de gagner mon pain moi-même: mais il m’a donné ce bel habit-là, que j’ai mis aujourd’hui pour entrer à Paris, car je ne le mettrai pas tous les jours, vous entendez bien. Il m’a donc donné ce bel habit-là, sa bénédiction et vingt francs.

— Vingt francs pour venir de Clermont à Paris! il ne s’est pas ruiné, ton oncle.

— Et pourquoi voulez-vous qu’il se ruine? il sait bien que, dès que je serai dans Paris, je gagnerai mon pain, puisqu’il m’a donné une lettre pour un fumiste de ses amis qui doit me faire travailler. Et puis c’est qu’il va se remarier; c’est ce qui fait qu’il m’a dit qu’il ne pourrait plus jamais rien faire pour moi.

— C’est tendre!

— Oh! c’est qu’il n’est pas tendre, mon oncle, il s’en faut bien, répliqua l’enfant en riant. C’est égal, je lui dois ce que je lui dois; car sans lui j’aurais été élevé à l’hôpital.»

Une voiture étant passé dans ce moment, le commis que le petit ramoneur intéressait, lui dit de l’attendre une minute, et, dès qu’il eut visité la voiture, il reprit la conversation où elle était restée.

«Comment donc as-tu fait la route? dit-il.

— Sur mes jambes, à sept ou huit lieues par jour. Je passais la nuit dans l’auberge où j’achetais du pain et du fromage. On ne m’a jamais refusé la permission de coucher dans l’écurie; bien souvent même les filles ou les garçons de l’auberge me donnaient quelques bonnes choses à manger avec mon pain, une poire, des noix, à Orléans un gros morceau de lard; enfin je n’ai manqué de rien.

— Je vois que tu n’es pas difficile, dit le commis en souriant, et je veux te régaler aussi, moi.»

Alors il alla chercher dans la salle où se tiennent les employés de l’octroi une demi-bouteille de vin entamée et une tranche de veau froid qui lui restaient de son déjeuner. «Tiens, reprit-il en les lui donnant, voilà pour ton dîner d’aujourd’hui.

— Je voudrais savoir votre nom, dit aussitôt l’enfant, tout en plaçant dans son paquet le présent qu’on venait de lui faire.

— Pourquoi? demanda l’employé.

— Pour vous retrouver dans Paris, si je deviens riche.

— Je me nomme Robert Gauvain, repondit le commis, et par malheur, tu pourras me retrouver ici pendant longtemps; car j’ai beau solliciter un autre emploi, je ne puis rien obtenir.

— Robert Gauvain, répéta l’enfant, et moi je m’appelle Jacques Morlot.»

Puis, après avoir amicalement serré plusieurs fois la main du commis, il entra dans la ville.

La vue d’une foule d’objets qui s’offraient pour la première fois à ses yeux charma tellement le petit ramoneur, qu’il ne fit autre chose une grande partie de cette journée que parcourir les rues, s’arrêtant ravi d’admiration devant les belles maisons, les superbes boutiques, les magnifiques monuments dont Paris est orné. La nuit allait venir lorsque enfin son estomac lui rappela qu’il n’avait rien mangé depuis cinq heures du matin. Il entra chez un boulanger, acheta une livre de pain, et s’étant assis sur un banc placé près d’une porte cochère, il se mit à dévorer son pain tout entier, sans oublier le morceau de veau froid ainsi qu’une petite partie du vin que renfermait la bouteille, qu’il but à la santé de Robert Gauvain.

Ce bon repas fait, il n’en sentait pas moins une si grande lassitude que ses jambes lui refusaient leur service, et qu’il ne put résister au besoin de dormir quelques instants avant de porter sa lettre chez le fumiste. Il était à peine six heures du soir; Jacques, après avoir placé son paquet sous sa tête, ne tarda pas à tomber dans un sommeil si profond, qu’il ne se réveilla que le lendemain à sept heures du matin.

Sa toilette se trouvant naturellement toute faite, il se fit aussitôt indiquer la rue ou il ne doutait pas de trouver un lit, bon ou mauvais, puisque, le mois précédent, le fumiste qu’il allait chercher avait écrit à son oncle qu’il pouvait lui envoyer l’enfant, qui serait bien traité.

D’un pas rapide et léger, car il était entièrement remis de sa fatigue, l’esprit joyeux, il arrive devant la porte de celui qui doit l’aider à vivre dans cette grande ville, qui doit peut-être le conduire aussi à faire fortune, il s’adresse au portier.... le fumiste était mort depuis trois semaines, et l’on arrangeait sa boutique, qui venait d’être louée à un chapelier.

Jacques resta quelques instants comme étourdi par cette nouvelle. Enfin, revenant à lui, il sortit de la maison d’un pas lent, et le cœur serré par la triste image de l’abandon, de la misère qui l’attendait dans ce beau Paris, dont la vue l’avait tant réjoui la veille.

Il marcha lontemps, la tête basse, tout acablé par le chagrin; mais peu à peu, grâce à la gaieté de caractère dont le ciel l’avait doué, il reprit courage. «Quand je m’affligerai, se dit-il en se frottant le front, comme pour chasser les noires idées qui l’occupaient, à quoi cela m’avancera-t il? Ne vaut-il pas bien mieux chercher à me tirer d’affaire tout seul? J’ai encore plus de quinze francs dans ma poche; cela me donne du temps pour réfléchir. D’abord il ne faut pas penser à retourner chez mon oncle, il m’a fait trop bien entendre que je ne dois pas compter sur lui; mais toutes ces gens que je vois passer dans les rues trouvent moyen de gagner leur vie. Essayons de gagner la mienne, et ne comptons plus que sur Dieu et sur mes deux bras.

Ayant pris ainsi sa résolution, Jacques se mit à marcher devant lui au hasard; car peu lui importait d’aller s’établir dans un quartier ou dans un autre, pourvu qu’il y eût des cheminées; une seule inquiétude le tourmentait encore, c’était de savoir où coucher. Comme l’oncle Morlot était fort bavard, et qu’il parlait toujours de la grande ville où il avait fait sa fortune, Jacques qui connaissait très-bien Paris par ouï-dire, n’ignorait point que l’on pouvait y louer un logement. «Certainement, se disait-il en regardant de côté et d’autre, ce ne sont pas les maisons qui manquent; mais je n’en vois pas d’assez vilaines pour que je puisse m’y nicher sans donner beaucoup d’argent. Gagnons le faubourg où logeait mon oncle; je dois trouver là ce qu’il me faut.

Il demanda donc au premier passant le chemin du faubourg Saint-Antoine, qu’il prit aussitôt.

Arrivé dans la grande rue, toute garnie de boutiques qui lui semblaient trop belles pour s’accorder avec sa misère, il ne s’amusa pas à la suivre jusqu’au bout. Il prit une petite rue de traverse, qu’il supposait devoir donner dans les champs, vu que de la grande rue il apercevait la barrière et là, à peine avait-il fait deux cents pas, qu’il s’arrêta devant l’allée d’une petite maison fort basse et fort sale, où se trouvait un écriteau.

Jacques, qui, grâce à l’école primaire de son village, savait lire, écrire et compter, se flatta d’avoir atteint le but de ses recherches quand il lut ces mots, écrits en gros caractères: A louer, cabinet meublé au fond de la cour.

«Si j’ai le bonheur, pensa-t-il, que ce cabinet soit près du grenier, voilà mon affaire.»

Et il entra.

Après avoir suivi l’allée, qui était fort étroite, il trouva une petite cour dans laquelle une vieille femme était occupée à étendre du linge sur des cordes. Il s’approcha d’elle, et tirant sa casquette, il lui demanda poliment de quel prix était le cabinet à louer.

«De quel prix? dit la vieille en le toisant de la tête aux pieds d’un air rébarbatif; et qu’est-ce que cela vous fait, petit?

— C’est que je cherche un cabinet pour moi, répondit-il d’une voix douce.

— Pour vous! reprit-elle; et avec quoi comptez-vous le payer? où sont vos parents?

— Mes parents sont en Auvergne, répliqua Jacques; ils m’ont envoyé à Paris pour faire mon état.

— Oui, oui, l’état de ramoneur sans doute. Pauvre état que celui-là ! D’ailleurs, je ne veux’ pas louer mon cabinet pour moins de trois mois, payés d’avance.»

En parlant ainsi, la vieille se remit à étendre ses bas et ses mouchoirs sur la corde.

«Et combien le louez-vous, madame? reprit Jacques en suivant chaque pas qu’elle faisait.

— Quarante francs par an.

— Ce serait donc dix francs à donner aujourd’hui, répliqua le pauvre enfant d’un air triste.

— Dix francs tout juste, répondit la vieille avec un sourire ironique; ainsi vous voyez bien que cela ne vous convient pas.».

Jacques réfléchit quelques instants. Trois mois lui donnaient le temps d’arriver à gagner sa vie dans Paris sans se voir arrêter comme vagabond. Il lui resterait encore plus de cinq francs pour acheter du pain pendant deux ou trois semaines, et comptant sur les ramonages, il se décida à donner les deux tiers de ce qu’il possédait pour ne plus coucher dans la rue.

«Voulez-vous bien me montrer le cabinet, madame, et me prendre dans votre maison?» dit-il en tirant deux pièces de cent sous de sa poche.

La vieille s’arrêta, regarda l’enfant, dont la jolie ligure, franche et ouverte, aurait adouci le cœur d’un tigre, et, songeant qu’après tout ce petit locataire, puisqu’il pouvait payer, était préférable à quelque mauvais sujet du quartier, elle lui dit d’attendre un moment.

Alors Mme Gervais (c’était le nom de la blanchisseuse) entra dans une des deux salles dont se composait son logement au rez-de-chaussée, puis alla fermer la porte de sa cour, disant: «J’ai toujours grand soin de fermer ma porte sur l’allée quand je quitte la cour; car il ne manque pas de voleurs dans le faubourg.

— S’il y a des voleurs dans le faubourg, pensa Jacques, et qu’ils s’adressent à moi, ils seront bien attrapés.

— Pour ma maison, reprit la vieille, elle est sûre; car il n’y loge que moi, ma fille et mon neveu, qui travaille en ébénisterie et qui occupe le second cabinet.»

Entrés tous deux dans ce que Mme Gervais appelait sa maison, ils montèrent un petit escalier, ou plutôt une échelle, qui conduisait au grenier. Là, Jacques fut introduit dans une pièce qui pouvait avoir trois mètres de large sur trois mètres et demi de long; les quatre murs, proprement badigeonnés, renfermaient un lit de sangle, sur lequel reposaient un matelas, un mauvais traversin et une couverture de laine. Un buffet en guise de commode, une table, deux chaises, un vieux balai et un petit miroir pendu à l’espagnolette de la fenêtre complétaient l’ameublement.

Jacques ne s’en réjouit pas moins de l’idée qu’il allait passer trois mois couché sous un toit. Au fait, ce petit réduit lui paraissait bien clos, et, quoiqu’il fût privé de draps, jouissance dont il avait pris l’habitude chez son oncle, il se garda bien d’oser en demander, se dit qu’il dormirait là comme un prince, et se hâta de donner à madame Gervais ses dix francs, afin que le marché fût conclu.

Non content d’avoir payé, Jacques remercia de tout son cœur la vieille femme d’avoir cédé à sa demande, et, toute revêche qu’était Mme Gervais, elle se sentit presque touchée des sentiments de reconnaissance qu’exprimait le jeune Auvergnat. Son visage dur et sévère se dérida au point qu’elle lui fit remarquer en souriant les divers avantages des meubles dont il allait se servir: que la table avait un tiroir, que le buffet fermait à clef; puis serrant les dix francs dans sa poche, elle descendit l’escalier, en prenant les précautions nécessaires pour ne point se casser le cou.

Dès que Jacques se vit seul, il se pressa de quitter son bel habit et de se costumer de façon qu’il pouvait monter dans toutes les cheminées de Paris sans salir autre chose que des guenilles. Il espérait bien peu de cette journée, attendu qu’il était déjà deux heures après-midi et que le moment du travail était passé ; mais ne voulant point manquer un bon hasard, si ce hasard se présentait, il n’en sortit pas moins et parcourut les rues jusqu’à la nuit tombante, poussant sur tous les tons son petit cri de ramoneur, auquel aucune voix ne répondit.

«Demain, demain, se dit-il, il n’en sera pas ainsi sans doute: car je sortirai bien plus tôt.»

Consolé par cette espérance, il rentra chez lui, mangea un gros morceau de pain trempé dans le vin de son ami de la barrière, et sans allumer la chandelle qu’il venait d’acheter à son grand regret, il se mit à genoux pour faire sa prière. Le pauvre enfant pour toute grâce demanda à Dieu de lui envoyer de l’ouvrage le lendemain, après quoi il se jeta sur son lit et s’endormit aussitôt profondément.

Le lendemain, le jour était à peine venu que Jacques était déjà sur pied et s’égosillait dans la rue Saint-Antoine. Il s’écoula beaucoup de temps néanmoins sans qu’il obtînt plus de succès que la veille.; enfin, comme huit heures sonnaient, une fenêtre s’ouvrit, et ces douces paroles: «Montez, ramoneur,» parvinrent jusqu’à son oreille.

On imagine bien qu’il ne se le fit pas dire deux fois, et, dès qu’il eut passé la première porte qui s’ouvrait pour lui faire gagner sa vie, il eut si grand soin de ne point laisser la plus petite parcelle de suie dans la cheminée, de ne rien salir dans la cuisine, et surtout de recevoir d’un air satisfait huit sous que lui donna la cuisinière, qui lui en devait au moins dix, que cette femme, par économie, lui fit ramoner tout de suite deux autres cheminées de l’appartement.


Lorsque Jacques sortit de cette maison, sur laquelle il appelait toutes les bénédictions du ciel, la terre ne le portait pas, tant il était heureux. Il s’arrêtait de temps à autre pour s’assurer que les vingt-quatre sous qu’il venait de gagner étaient toujours dans sa poche, et, dans la joie qui le transportait, pendant plus d’un quart d’heure il négligea de pousser son cri, comme s’il ne pouvait rien ajouter à une pareille recette. Enfin il essaya d’attirer de nouveau l’attention en faisant retentir sa petite voix éclatante, ce qui lui réussit si bien que cette première journée lui valut deux francs.

Quoique les journées qui suivirent ne fussent pas toutes aussi bonnes, Jacques n’éprouvait plus d’inquiétude pour son existence, et deux semaines ne s’étaient point passées qu’il se trouvait déjà propriétaire d’une bonne petite somme, grâce à l’économie qu’il mettait dans ses dépenses. La crainte qu’il avait eue de manquer de pain lui faisait trouver si bon celui qu’il mangeait, que bien rarement il se décidait à diminuer son trésor en joignant à ce pain autre chose qu’un morceau de fromage ou une pomme. Tout son désir, toute son ambition étaient de pouvoir amasser assez d’argent pour acheter les objets nécessaires à l’état de décrotteur, attendu qu’il pensait toujours avec effroi a l’époque où l’on ne fait plus ramoner. Il avait déjà marchandé du cirage, des brosses, mais il était loin de pouvoir encore songer à faire ces emplettes. En attendant, il vivait dans l’espérance, sans ennui, sans tristesse, certain que Dieu ne l’abandonnerait point s’il ne s’abandonnait pas lui-même.

Le pauvre enfant, ne pouvait, en effet, compter ici-bas que sur la protection de Dieu, vivant complétement isolé, au milieu de cette immense population qui remplit Paris: la partie de la maison qui donnait sur la rue était habitée par des ouvriers qui partaient de grand matin pour aller à l’ouvrage et n’avaient aucune relation avec les habitants du pavillon. Mme Gervais consentait bien à charger Jacques de toutes ses commissions dans la ville, à lui faire fendre le bois pour ses lessives, etc.; mais elle croyait avoir assez noblement reconnu les services de son petit locataire en blanchissant gratis tous les huit jours une des trois chemises qu’il possédait. Du reste, elle ne causait jamais avec lui cinq minutes sans lui répéter qu’elle payait son pavillon fort cher, qu’elle avait bien de la peine à joindre les deux bouts, et qu’elle ne pouvait rien faire pour personne. Quant à Pierre Gervais, son voisin du grenier, c’était ce qu’on appelle un bon vivant, toujours prêt à rire; mais sa tante, qui ne lui épargnait pas les sermons, ne l’amusait guère, en sorte que, se trouvant nourri chez le maître ébéniste qui l’occupait, il ne rentrait le plus souvent à la maison que pour se coucher. Il avait d’ailleurs le plus grand soin de manger, et surtout de boire tout l’argent qu’il gagnait chaque jour.

Une seule personne de a famille témoignait à Jacques un certain intérêt. C’était Gertrude, la fille de Mme Gervais, blanchisseuse de fin comme sa mère, et sans laquelle la misère eût régné complétement dans le pavillon. Gertrude avait dix-neuf ans. Elle était plutôt laide que jolie; mais tous les traits de son visage exprimaient la bonté. Travaillant du matin au soir, comme elle se trouvait réduite à la société de Mme Gervais, qui convenait fort peu à la gaieté de son caractère, elle saisissait volontiers toutes les occasions de se distraire un peu, en sorte qu’elle ne voyait jamais passer le petit Auvergnat dans la cour, lorsqu’elle s’y trouvait seule, sans l’arrêter quelques moments pour causer et rire avec lui. Elle le prit bientôt en si grande affection qu’elle lui donnait parfois une petite tape amicale sur la joue, au risque de se noircir les doigts avec la suie dont le visage de l’enfant était habituellement couvert.


Par malheur, l’affection de Gertrude ne pouvait être à Jacques d’aucune utilité : d’abord parce que Mme Gervais ne souffrait point que la jeune fille gardât jamais un sou dans sa poche: ensuite parce qu’il était réellement vrai que les deux pauvres femmes, ayant très-peu de pratiques, ne gagnaient tout juste que ce qu’il leur fallait pour vivre elles-mêmes.

Isolé et libre comme l’air, il n’aurait pas été surprenant que Jacques se laissât entraîner à des torts dont certains enfants de son âge lui donnaient l’exemple; mais il voyait des petits garçons perdre ou gagner des sous au bouchon, casser les vitres d’une boutique ou jouer des tours aux passants, sans avoir la moindre envie de s’amuser avec eux; il aimait mieux s’ennuyer tout seul. Se bien conduire, travailler, lui semblait le seul moyen de se tirer d’affaire, et pourtant le souvenir de quelques bonnes lectures qu’il avait faites à l’école, joint à sa ferme croyance en Dieu, lui. inspirait seul le penchant qui le portait au bien; car nul ne s’inquiétait de lui donner des conseils pas plus que de lui donner du pain.

Il s’empressa bien, il est vrai, d’aller revoir son ami de la barrière d’Enfer; mais, comme s’il eût été écrit là-haut qu’il resterait sans appui sur la terre, il apprit par un des employés de l’octroi que Robert Gauvain venait d’obtenir une fort bonne place qui l’éloignait de Paris. Cette nouvelle chagrina Jacques pour son propre compte; il ne s’en réjouit pas moins de savoir le bon Robert plus heureux, et je ne sais comment il arrangea dans sa petite tête que la fortune de ce brave homme était un présage de sa propre fortune.

Cet espoir néanmoins était loin de se réaliser. Quoiqu’il ne dépensât que tout juste ce qu’il lui fallait pour ne point mourir de faim, il parvenait fort rarement à mettre quelques sous de côté ; car son loyer et sa nourriture absorbaient presque totalement ses petits profits.

L’hiver s’était passé de cette façon lorsqu’il vit arriver le mois de mai, époque à laquelle on cesse de faire du feu dans les cheminées. Alors, il sortit plusieurs jours de suite sans être appelé une seule fois, et se dit que c’en était fait du ramonage. D’un autre côté, le pauvre enfant, qui grandissait, sentait augmenter son appétit en raison inverse de ses recettes, et, pour comble de malheur, il lui fallait avant six semaines payer à Mme Gervais le terme courant, sous peine de se retrouver dans la rue.

Tout autre que Jacques se serait désespéré. Son courage au contraire fut ranimé par le besoin. Avec une intelligence au-dessus de son âge, il s’était instruit de tous les moyens qu’employaient les plus pauvres habitants de Paris pour gagner leur pain; mais il s’en fallait bien que tous fussent à son usage: un grand nombre lui étaient interdits par sa faiblesse et par sa petite taille, et d’autres exigeaient de l’argent pour commencer, condition qu’il lui était impossible de remplir. Un jour entre autres, comme il se reposait sur un banc, regardant passer les voitures pour se distraire, un enfant de son âge à peu près, qui portait une boîte remplie de rubans, de fils et de lacets, avait pris place à côté de lui, sans doute pour manger plus commodément un gros morceau de pain d’épices, dont il paraissait se régaler beaucoup. Tous deux n’avaient pas tardé à lier conversation ensemble, et Jacques questionnait avec le plus vif intérêt le jeune marchand sur ce que celui-ci appelait son commerce: «Combien pouvez-vous gagner par jour? demandait-il.

— Mais c’est selon; il y a bonne et mauvaise journée comme vous savez.

— Hélas, oui! répondit Jacques en poussant un gros soupir, et plus de mauvaises que de bonnes. Mais je voudrais savoir d’abord combien vous payez le mètre de ruban de fil chez la mercière.

— Chez la mercière! dit le petit garçon en éclatant de rire à ce trait d’une ignorance complète de tout négoce; si je le prenais chez la mercière j’y perdrais, puisqu’elle le vend plus cher que moi.

— Où le prenez-vous donc?

— A la fabrique; ils me font la remise, et la remise c’est mon gain.

— Combien l’achetez-vous le mètre?

— A peu près trois centimes.

— Et vous le vendez?

— Un sou.

— O mon Dieu! s’écria Jacques en frappant ses mains l’une contre l’autre; près de cent pour cent de profit!

— Écoutez donc! reprit le petit marchand; j’ai de la peine aussi.

— C’est juste, c’est très-juste, répliqua Jacques; je voulais dire seulement que vous avez un bien bon état, si vous vendez beaucoup.

— Aujourd’hui, par exemple, répondit le jeune garçon, j’ai vendu quarante mètres tout d’un trait à une dame.

— Près de vingt sous dans votre poche.

— Sans compter les petites ventes que j’ai faites de côté et d’autre.

— Ainsi vous gagnez bien plus qu’il ne vous faut pour vivre? reprit Jacques qui ouvrait de grands yeux, regardait la boîte et gémissait tout bas.

— Sans doute, et je fais des économies pour parvenir à louer une porte.

— Comment, louer une porte?

— Oh! c’est bien plus avantageux que de courir les rues, et puis ça fatigue bien moins. Quand on a une assez bonne somme pour payer la permission de s’installer sous une porte cochère avec une chaise et une petite table sur laquelle on établit la marchandise, alors on devient un vrai marchand; on se fait des pratiques dans le quartier, et faut avoir bien du malheur pour ne pas faire fortune avec le temps.

— Mais quand vous avez commencé votre état vous aviez des fonds pour acheter de la marchandise? dit Jacques avec un gros soupir.

— J’ai commencé avec six francs que ma marraine m’a donnés, répondit le petit garçon.

— Moi, je n’ai pas de marraine,» se dit Jacques le cœur si fort serré par le chagrin que, bientôt après, il quitta celui dont il enviait trop vivement le sort, lui souhaita de bon cœur une prospérité qu’il ne pouvait espérer pour lui-même, et s’éloigna tristement.

Depuis ce moment, Jacques fut poursuivi par une idée fixe qu’il ne pouvait chasser de son esprit. Il ne s’amusait plus de mille choses qui l’avaient réjoui jusqu’alors et lui faisaient prendre son malheureux sort en patience. Il ne pouvait voir passer un de ces marchands qui courent les rues sans se dire: «Il est bien heureux, celui-là ; qu’il fasse chaud ou froid, que ce soit l’été ou l’hiver, il gagne sa vie tout de même.»

Sa préoccupation néanmoins ne nuisait en rien aux efforts qu’il faisait pour sortir de la misère. Non content de parcourir la ville dès l’aurore, dans l’espoir de trouver une cheminée de cuisine à ramoner, quand il voyait la journée s’avancer, il retournait chez lui, nettoyait ses mains et son visage, mettait son bel habit, puis allait se placer au coin d’une rue, guettant l’occasion de faire une commission jusqu’à l’heure de se tenir à la porte de quelque théâtre pour ouvrir les portières des voitures, ou d’aller chercher un fiacre à la sortie du spectacle. Ce n’était pas toujours en vain que le pauvre enfant se donnait tant de peine et faisait tant de pas; toutefois ce qu’il gagnait dans ses meilleures journées se réduisait à si peu de chose, qu’il ne parvenait qu’à se nourrir. Tous les soirs, avant de se coucher, il comptait les huit ou dix sous dont se composait habituellement sa fortune, puis les remettait dans sa poche, pensant tristement aux dix francs qu’il faudrait donner bientôt à Mme Gervais. Alors, pour ne point se livrer au désespoir, il faisait sa prière, il s’adressait en pleurant au père des orphelins, et demandait à Dieu de le tirer de peine: Dieu l’exauça.

Un matin qu’il était sorti avant le jour, il lui sembla voir briller quelque chose dans les ordures que l’on avait déposées près d’une grande porte cochère. Sans penser que ce pût être un objet bien précieux, il ne s’en hâta pas moins de se baisser pour le prendre. Quelle fut sa joie, ô ciel, quand il reconnut une pièce de cent sous toute neuve! La vue de ce trésor suspendit pendant quelques instants sa respiration. Il ne pouvait en croire ses yeux, et comme le jour achevait de paraître, il restait appuyé contre la borne, riant, pleurant, retournant dans tous les sens son heureuse trouvaille, sans pouvoir en détacher ses regards. Tout à coup une idée affreuse vint le frapper: «Cette pièce était-elle bien à lui? Quel qu’un qui peut-être en avait besoin ne l’avait-il pas jetée par mégarde avec les ordures? Cinq francs aux yeux de Jacques étaient une somme si considérable, que s’en emparer ainsi secrètement c’était commettre le vol de toute une fortune. Il réfléchit quelques minutes aux avantages de garder cet argent, au remords qu’il ressentirait de l’avoir gardé ; enfin sa jeune conscience triompha de la tentation, et, repoussant toutes les pensées qui pouvaient le porter à s’emparer du bien d’autrui, d’une main il mit la pièce de cent sous dans sa poche, et de l’autre il frappa courageusement à la porte cochère.

Entré dans la loge de la portière, il lui demanda d’une voix tremblante d’émotion si elle avait jeté la veille des ordures près de la borne. Cette femme, qui venait de quitter son ouvrage pour lui tirer le cordon, lui répondit que non avec beaucoup d’humeur.


«Mais peut-être, reprit-il, pouvez-vous me dire si quelque personne de la maison en a jeté depuis hier?

— Mlle Thérèse, la cuisinière du premier, en a jeté hier soir,» dit une petite fille assise dans le coin de la loge, tout en mordant dans une énorme tartine de beurre.

Jacques, bien résolu à rendre au véritable propriétaire ce qu’il avait cru posséder un moment, n’hésita point à monter au premier, et, s’adressant à Mlle Thérèse, dont la cuisine se trouvait ouverte, il la pria de compter son argent et de voir si elle n’avait pas jeté par mégarde une pièce de cent sous près de la porte cochère.

Le bonheur voulait que Jacques s’adressât à une honnête personne; cette fille se mit à rire: «Non, mon enfant, non, répondit-elle; je n’ai pas assez de pièces de cent sous pour les jeter dans la rue.

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
17 yanvar 2025
Həcm:
203 səh. 39 illustrasiyalar
ISBN:
4064066307813
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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