Kitabı oxu: «La grande Iza»

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Alexis Bouvier

La grande Iza


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066330750

Table des matières

LA GRANDE IZA

PREMIÈRE PARTIE MARIAGE FORCÉ

I DES ETRANGES ACTIONS D’UNE MARIÉE LA VEILLE DE SES NOCES.

II LA FIN DE LA NUIT DE NOCES.

III «ALLEZ-VOUS-EN, GENS DE LA NOCE!»

IV CE QUI ARRIVA A UN BRAVE GARÇON AIMANT A VOIR LEVER L’AURORE.

V VIEILLES AMOURS.

VI COMMENT CHADI PERDIT SA JOURNÉE.

VII CE QU’ON PENSAIT AUTOUR DES TUSSAUD.

VIII OU MADAME TUSSAUD EST DE PLUS EN PLUS STUPÉFAITE.

IX HOUDARD EST INQUIET DE SON BONHEUR.

X CE QUI S’ÉTAIT PASSÉ CHEZ MAURICE LA NUIT DE JUIN ET LE MATIN.

XI TRISTES ADIEUX!–TRISTES AMOURS!

DEUXIEME PARTIE LE CRIME DE LA RUE DE LACUÉE

I CE QUI S’ÉTAIT PASSÉ RUE DE LACUÉE, DANS LA NUIT DU20JUIN.

II OU NOUS PRÉSENTONS ENFIN NOTRE HÉROINE AU LECTEUR.

III OU TUSSAUD EST BIEN HEUREUX.

IV OU MAURICE NE COMPREND PLUS RIEN.

V CE QU’ÉTAIT L’AGENT BOYER.

VI LES ADIEUX DU COUSIN.

VII UNE LUGUBRE MATINÉE.

VIII UNE NOUVELLE PISTE.

I X OU ANDRÉ HOUDARD, DIT LA ROSSE, PASSAIT SES SOIRÉES.

TROISIÈME PARTIE IZA LA RUINE

I LA MAISON TUSSAUD ET c ie .

II DEUX GRAVES AFFAIRES.

III LE PRIX DE L’AMOUR DE LA GRANDE IZA.

IV COMMENT LE BON BOYER SAVAIT SE TIRER D’AFFAIRE.

V CHERCHEZ LA FEMME.

VI LES DOULEURS ET LES AMOURS D’IZA.

VII UNE PETITE SCÈNE DE FAMILLE.

VIII UNE NUIT D’AMOUR.

QUATRIEME PARTIE MAISON BASILE, TARTUFE&C IE

I LA PETITE POLICE.

II DÉSESPOIR.

III OU CHADI S’AMUSE.

IV LE CAFÉ DU SAUVAGE

V LA COUR D’ASSISES.

VI CE QUI S’ÉTAIT PASSÉ CHEZ LES TUSSAUD.

VII DES SINGULIERS TITRES DE NOBLESSE QU’ON TROUVE CHEZ M me IZA, VEUVE SÉGLIN, COMTESSE DE ZINTSKY.

VIII LE FAUX TÉMOIN.

IX L’AFFAIRE DE LA RUE DE LACUÉE.

X LE DERNIER CAPRICE D’IZA.

XI LA FIN D’UNE LONGUE HISTOIRE.

PARIS

ANCIENNE MAISON G. BARBA

JULES ROUFF, ÉDITEUR

7, RUE CHRISTINE, 7

LA GRANDE IZA

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE MARIAGE FORCÉ
I DES ETRANGES ACTIONS D’UNE MARIÉE LA VEILLE DE SES NOCES.

Table des matières

Lorsque, dans le vieux quartier du Marais, la nouvelle s’était répandue que la belle Cécile Tussaud, la fille unique de Claude Tussaud, le fabricant de bronzes de la rue Saint-François, allait se marier, épouser le grand Houdard, dit la Rosse, ça n’avait été qu’un cri de stupéfaction et de réprobation. On se refusait à croire à une semblable alliance.

Depuis dix ans, tout le monde, dans le quartier du bronze, savait qu’Houdard commanditait la maison Tussaud. On disait même que c’était à la légèreté de la brune Mme Tussaud que cette commandite d’une maison ruinée, discréditée, était due. Seul–assurait-on– Claude Tussaud ignorait cette honte.

Mais ce qui scandalisait tout le monde, c’est le bruit répandu que c’était Mme Tussaud qui voulait le mariage de sa fille.

On est bavard au Marais; on disait bien des choses. On disait que Tussaud allait être déclaré en faillite, et qu’il mariait sa fille pour s’associer son gendre et relever sa maison. On disait que la mère indigne mariait son enfant pour conserver près d’elle celui qu’elle aimait... une infamie enfin! On disait encore que la jeune et belle Cécile aimait avec passion un ancien apprenti de son père, son compagnon d’enfance, presque son frère de lait, le petit Maurice..., et, qu’ayant été obligé de renvoyer l’apprenti devenu ouvrier à cause de cela, on se hâtait, car il n’était que temps de marier Mlle Cécile... On disait bien des choses enfin... Mais nous allons raconter, nous, ce qu’on ne disait pas: la vérité.

C’était vrai, un mariage était décidé; André Houdard, dit la Rosse, devait, le lendemain du jour où commence notre histoire, épouser Cécile Tussaud.

Depuis la veille, les ateliers du fabricant de bronzes étaient fermés, les limes et les marteaux étaient au râtelier, les étaux dormaient, la forge était éteinte, la soudure était noyée dans le borax... On ne voyait dans la maison que couturières, cordonnier, tailleur; Mme Tussaud recevait les toilettes, examinait le trousseau; Claude disait gaiement à son ami et futur gendre:

–Enfin, c’est pour demain… Heureusement que je n’ai qu’une fille, j’en deviendrais fou.

Mme Tussaud, lorsqu’elle se trouvait seule près d’Houdard, lui disait tout bas:

–Enfin, vous avez réussi!….. Dieu vous pardonne ce que vous allez faire.

Et lui tout gai, souriant à la pensée du lendemain, répondait à haute voix:

–Votre fille, maman Tussaud, sera la plus heureuse des femmes.

Et la jeune fiancée, Cécile, froide, sévère, était calme. C’était une admirable enfant de seize à dix-sept ans, aux cheveux bruns lisses et luisants comme l’aile du corbeau; elle avait des yeux bleus, des cils bruns, le nez droit et fin, la bouche enfantine. Quand elle souriait–non à cette heure–elle montrait des petites dents laiteuses; elle était en somme adorable, belle... Semblant, ce jour, seule au milieu de ce monde, elle passait indifférente, ne voulant s’occuper de rien, répondant par monosyllabes et dédaigneusement à celui qu’elle devait épouser... et à chaque question des parents par ces mots:

–Faites ce que vous voulez... J’ai dit que je vous obéirai.

Alors le père Tussaud prenait sa fille dans ses bras, l’embrassait et lui disait gaiement:

… Pauvre petite…, va toujours, tu as jugé le mariage dans les romans; quand tu seras une vraie femme, tu riras de toi-même, et tu nous béniras.

Cécile levait les yeux vers le ciel, ne répondait que par un soupir et regagnait sa chambre.

Le soir, après le dîner, auquel assistaient les témoins, Mme Adèle Tussaud dit d’un air sans façon à ses invités:

–Messieurs, nous nous sommes beaucoup occupés pendant la journée, nous sommes très fatigués, très fatigués, et nous vous demandons la permission de nous retirer. Vous le voyez, cette pauvre Cécile tombe de sommeil, elle n’a pas dit un mot de la soirée... et demain il faut que nous soyons prêtes de bonne heure.

Tout le monde se leva. Le père Tussaud, en passant ses pouces dans ses bretelles pour les remettre sur ses épaules, dit en riant:

–Croyez-vous qu’Adèle sait gentiment ficher son monde à la porte?

On rit, on se dit bonsoir très affectueusement, on s’embrassa bien fort, avec des lèvres lippeuses à la pensée de la noce du lendemain… Lorsque le grand Houdard, dit la Rosse, embrassa Cécile, elle le tint à l’écart de la main, redoutant qu’il ne la caressât trop familièrement; il dit:

–Voyons, Cécile, c’est bien arrêté maintenant... tu n’auras pas un sourire?

–Je vous ai dit, monsieur André, qu’habituée à l’obéissance envers mon père et ma mère, j’obéirai à ce qu’ils croient être le bien pour moi... Mais je vous ai dit, à vous, les sentiments que vous m’inspiriez; il vous plaît de passer outre... Vous serez responsable de ce qui peut arriver.

Ces mots amenèrent sur les lèvres de celui qui avait le singulier sobriquet de la Rosse un mauvais sourire; il y eut même dans ses yeux un éclair menaçant; mais, haussant aussitôt les épaules, il rit bêtement et dit avec affectation:

–Cécile, je te connais toute petite, je sais que t’as mauvaise tête; mais je ferai tant, tant pour ma belle petite femme... qu’elle regrettera ce qu’elle dit... et que tu m’aimeras.

A ce mot, la jeune fille eut un si singulier regard, que Houdard fronça le sourcil...

Cette courte scène s’était passée dans l’encoignure de la porte, de laquelle chacun s’était discrètement éloigné, croyant à l’échange de doux propos d’amoureux. André Houdard partit, ayant peine à cacher un mouvement de colère, et Cécile rentra.

Les époux Tussaud embrassèrent leur fille avant de gagner leur chambre, et la câlinant, le père lui dit:

–Cécile, ma mignonne, il faut être gentille, que cette dernière nuit enlève ta mauvaise humeur; tu ne vas pas nous faire cette figure-là demain, j’espère.

–Oh! non! non! je n’aurai pas cette figure-là, répondit-elle d’un ton singulier.

–Il faut être sérieuse, c’est un mariage de raison que tu fais. L’amour, ma pauvre chérie, si tu savais combien ça sert peu dans un ménage… Le bonheur, vois-tu, Zizille, est dans la quiétude, dans l’assurance d’une vie tranquille, sans misère… Tu ne connaîtras pas ça, toi, la misère! demande à ta mère, c’est la dot que nous nous sommes mutuellement apportée, et quelle vie!… S’il suffisait d’avoir de l’amour pour être heureux, il ne faudrait pas se marier, l’amour ne survit pas au mariage.

–Ton père a absolument raison, mon enfant, dit Mme Tussaud, en s’assurant que ses papillotes tenaient bien.

La jeune fille releva la tête, et, se plaçant devant ses parents, calme et parlant lentement, elle dit:

–Et si cependant je refusais? Si demain je disais: Non!

Claude et Adèle Tussaud se regardèrent tout bouleversés à cette idée, et le premier balbutia:

–Comment, malheureuse, si tu refusais... si tu refusais! mais je ne voudrais te revoir de ma vie..., mais je serais perdu..., mais je suis engagé avec André...

–Ainsi votre intérêt passe avant tout. Et d’un ton lugubre elle ajouta: J’en puis mourir!…..

–On ne meurt pas de ça, reprit sévèrement Tussaud, rouge de colère... et puis au fait, partons franchement, il faut en finir. Eh bien, je te déclare que, si les rêves que tu caresses devaient se réaliser, assurément j’aimerais mieux ta mort...

–Tais-toi, Claude, tu deviens fou! exclama bien vite Mme Tussaud, épouvantée par ce que disait son mari, qui mentait, au reste.

–Je dis la vérité, continua le fabricant de bronzes emporté par sa mauvaise humeur; j’ai élevé ma fille en honnête femme, pour l’établir comme une honnête femme, j’ai sacrifié tout pour elle; celui qui m’a aidé à me relever m’honore en la choisissant... et il lui plaît à elle de préférer un vaurien, qui était ici, un sans-le-sou, un...

–Ne t’emporte pas, père, interrompit Cécile, calme. Je ne dirai rien demain.

Tussaud, tout interdit par le ton étrange avec lequel sa fille l’avait interrompu, par la façon dont elle le regardait, se tourna visiblement troublé et inquiet vers sa femme e; celle-ci lui fit un signe de l’œil et lui dit à mi-voix:

–Laisse-la, puisqu’elle sera raisonnable.

Et après l’avoir embrassée, pendant qu’elle se retirait, Mme Tussaud continua:

–Tu conçois bien, Claude, qu’il est pénible pour la pauvre chérie de renoncer à tout jamais au rêve qu’elle avait fait..., et tout ira pour le mieux! Au reste, elle ne résiste pas, la pauvre belle, elle le dit bien, notre volonté sera la sienne.

–Oui, mais tout cela aurait été évité, si tu n’avais pas laissé cette enfant se bâtir un avenir avec Maurice.

–Est-ce que je pouvais prévoir ce... qui arrive... hélas!

Et en disant ces mots, Adèle Tussaud leva les yeux vers le ciel.

–Ah ça, ma parole d’honneur! on croirait que tu regrettes ce mariage.

–Non, non, mon ami.

–Et puis, ce qui a le plus entretenu cette idée qu’elle avait de se marier un jour avec Maurice…, c’est encore ta faute. Tu n’aurais pas dû la laisser fréquenter la sœur de ce gamin-là.

–Mais, mon ami, elles sont amies de pension, pouvais-je me douter de ça?... J’ai fait ce que tu as dit, j’ai défendu à la pauvre petite de venir...

–Il était temps!… Elle ne venait que pour lui apporter des lettres de son frère...

–Ne te fâche pas, Claude, puisque tout est fini, et que demain elle sera mariée avec... ton ami.

Les époux rentrèrent dans leur chambre pour se reposer.

Cécile, en quittant ses parents, était remontée chez elle; seule dans sa petite chambre, elle s’était assise sur son lit; là, pensive, elle était restée une grande heure, les mains jointes entre ses genoux, les yeux fixes sans regard, poursuivant une sombre idée, à en juger par le pli à peine visible qui traversait son front pur. Puis tout à coup, prenant une résolution subite, elle s’écria:

–Jamais... non, jamais... lui, surtout...

Et elle frissonna, comme à un contact répulsif.

Elle marcha sur la pointe des pieds dans sa chambre, prit un manteau qu’elle jeta sur ses épaules, sans s’inquiéter comment elle était coiffée, oubliant toute coquetterie; le cerveau occupé tout entier par une grave pensée, et évitant de faire le moindre bruit, elle sortit doucement de chez elle, descendit l’escalier, passa par les ateliers et se trouva rue Saint-François...

Elle se sauva hâtant le pas; arrivée rue de Turenne, elle regarda l’heure à la pendule d’une boutique de marchand de vin.

–Onze heures! fit-elle. Il doit m’attendre...

Et elle se mit à courir, descendant la rue de Turenne; elle traversa la place Royale et arriva bientôt sur la place de la Bastille, au coin du quai Bourdon. Aussitôt un jeune homme vint vers elle et lui tendit la main, en lui disant:

–Eh bien?

–C’est fini!….. répondit-elle d’une voix hoquetante.

–Et qu’as-tu décidé? demanda le jeune homme avec émotion.

–Oui. oui... je veux bien! fit-elle en tombant dans ses bras, et les deux malheureux jeunes gens fondirent en larmes.

Ils restèrent quelques minutes sans parler, cherchant à contenir leurs sanglots. Puis la jeune fille, semblant se dompter, s’arracha des bras du jeune homme et, essuyant vivement ses yeux, elle dit:

–Allons, Maurice, il faut maintenant avoir du courage, et ce n’est pas en pleurant que nous en trouverons. Ne restons pas ainsi, déjà des gens nous regardent.

La grande place était déserte à cette heure, et les rares passants pouvaient justement s’étonner de voir des amoureux pleurer ainsi. Cécile prit le bras de Maurice, en lui disant:

–Ce soir, j’ai encore parlé à mon père: ils veulent absolument ce mariage; je le sais bien, je puis dire non! Mais la vie ne serait pas possible chez nous... Il faudrait que je quittasse la maison.

–Tu sais que tu retrouves aussitôt une demeure.

–Non, Maurice, non, cela ne se peut pas... La nuit est douce, c’est pour nous la dernière, dit-elle d’un accent fiévreux, promenons-nous et parlons bien sincèrement… Je ne veux pas me marier parce que je t’aime d’abord.

–Ma chère Cécile, fit le jeune homme avec émotion, en l’attirant sur sa poitrine et en l’embrassant avec passion.

–Oui, ce n’est pas l’heure de voiler ce qu’on pense; pour faire ce que nous devons faire, il faut s’aimer, s’aimer follement... Écoute, Maurice, depuis hier j’ai longuement pensé, et lorsque je t’ai écrit pour te donner ce rendez-vous, j’avais épuisé tous les moyens vis-à-vis d’eux...

–Cécile, je suis effrayé de ce que je t’ai proposé... Je souffre, je ne puis vivre sans toi... Que je meure! cela est normal, je ne laisse personne derrière moi, et l’avenir que j’ai devant moi n’a rien qui puisse me faire reculer... Mais je t’entraîne dans ce crime… et, à cette heure, je recule.

–Je le veux, moi, je veux mourir, entends-tu?…

–Et pourquoi?...

–Parce que je t’aime, parce je t’ai promis que tu serais mon époux... tu seras mon époux et nous mourrons...

–Je suis épouvanté de ce que je t’ai conseillé.

–Je vais te donner du courage.–Écoute-moi, Maurice, nous nous sommes connus enfants, toi presque sans famille, tu n’avais que ta sœur, mon amie Amélie, ma famille fut la tienne; élevés comme frère et sœur, sans nous en apercevoir nous-mêmes, une affection plus vive vint en nous, nous étions tous les deux d’honnêtes enfants, et nous nous estimions trop l’un et l’autre pour mal l’aire. Nous avions rêvé de nous unir, toi en t’appliquant à être un bon ouvrier, ce que tu es, moi en m’appliquant à être une vraie femme de ménage, ce que j’aurais été... Mes parents, car tu les considérais comme les tiens... nos parents, enfin, à l’époque n’avaient pas d’ambition et ils entretenaient chez nous cette idée... Ceci, Maurice, nous justifie tous les deux: nous nous aimions et nous avions le droit de nous aimer.

Le jeune homme pleurait et Cécile reprit avec un triste sourire:

–Sois courageux, Maurice... c’est la nuit de notre union à cette heure... Un jour, un misérable, un malhonnête est entré chez nous, c’était l’ami de mon père. c’était… c’était, tu le sais... l’ami de ma mère... tu sais combien j’ai souffert de voir cette honte... mais c’est lui qui a prêté à mon père l’argent pour se rétablir, c’est lui qui doit sauver la maison… Qu’y a-t-il à faire? Dire à mon père le prix de l’argent qui lui a été prêté...; mais alors c’est ma mère répudiée, chassée, et à l’heure où elle se repent du passé... Il y a une chose épouvantable, c’est que ma mère consente à me livrer à cet homme... Eh bien, Maurice, j’ai tout entendu, il y a un mois, ma mère m’avait promis de refuser; le lendemain, je rangeais des robes dans le petit cabinet derrière sa chambre. Houdard vint, il avait reçu une lettre de ma mère qui lui déclarait qu’il n’aurait pas son consentement pour l’infamie qu’il exigeait... Si tu savais ce que j’entendis... Écoute, Maurice: si coupable que soit ma mère..., ce jour je l’ai plainte. Oh! la pauvre femme, être l’esclave de ce misérable, quel châtiment!… Ma mère, il l’exigea, s’engagea à se taire... C’est de ce jour que je t’écrivis qu’il ne fallait plus espérer... Mon père est une dupe… et il ne voit qu’une chose, sa maison relevée et mon établissement immédiat... Comment rompre? Dire la vérité à mon père, c’est le malheur de sa vie et la ruine de la maison... Dire à ma mère ce que je sais, c’est plus affreux encore… Ma mère s’humiliant devant moi, parler à ce... monsieur, cela m’est impossible, il me fait horreur, son regard est sale, ses gestes sont sales… Il m’inspire un dégoût profond, il n’y a pas de pureté, de jeunesse pour lui. il parle à toutes les femmes comme à des filles... Plutôt qu’appartenir à cet homme, je ne sais ce que je ferais… Tu le vois bien, Maurice, notre situation est sans issue...

–Tu reviens toujours à cette idée que la folie de la douleur m’a fait te proposer.

–Maurice, je ne puis être à toi devant les hommes, je le serai devant Dieu... je viens à toi ce soir... je suis ta fiancée, tu me conduiras chez toi, je serai ta femme... mais demain nous ne nous réveillerons pas...

Maurice s’était arrêté, il tenait les deux mains de Cécile et la regardait bien en face.

–Et cela, sans regrets, sans remords?...

–Au contraire, avec amour...

–Tu ne faibliras pas?...

–Je t’aime!….

–La souffrance ne fera pas que tu me maudiras, quand tout espoir sera perdu!

–lie t’aime...

Et avec une fièvre de passion, se penchant sur lui, l’enveloppant de ses bras, elle lui dit en l’embrassant:

–Maurice, je veux mourir dans tes bras en te disant: Je t’aime!

Et elle ajouta plus bas, en appuyant sa tête sur son épaule et en se disposant à marcher:

–Viens vite, Maurice, allons chez toi... j’ai peur de faiblir.

Il ne répondit pas ; son bras pressa le sien et l’entraîna, marchant plus rapidement vers l’extrémité du quai Contrescarpe. Il se sentait fort, résolu, mais lui aussi avait hâte d’être au but.

Il faisait une de ces belles soirées d’été où la tiédeur de l’atmosphère est fraîchie doucement par la brise de nuit. Entre les deux rangées d’arbres qu’ils suivaient, on voyait le ciel tout constellé d’étoiles; l’air sur les bords de l’eau avait des fraîcheurs pleines de senteur de goudron et de bois flotté; il faisait doux à se promener en ce lieu à cette heure, il faisait bon vivre par ce temps… Ils marchaient tous les deux, accrochés fortement l’un à l’autre; parfois ils se regardaient, leurs yeux avaient des lueurs étranges, ils se souriaient et ne parlaient pas… Après un grand effort, Cécile lui dit d’une voix sourde:

–Est-ce que tu as ce qu’il faut chez toi?

–Oui...

–Cela nous fera beaucoup souffrir?

–Non… On s’endort… pour ne s’éveiller jamais.

Maurice sentit les tressaillements de sa compagne, et elle l’entraîna en répétant:

–Vite, vite, marchons.

Ils passèrent devant un petit bal qui se trouve à l’extrémité du quai; on entendait la musique de l’orchestre. Cécile eut un rire nerveux et elle dit:

–Nous avons l’illusion de nos noces… Ils dansent…

–Je demeure derrière le bal, ce bruit va nous tourmenter...

–Au contraire, cela me semble drôle...

Il y eut encore un long silence; ils marchèrent sans rien dire, tournèrent une rué qui donne sur le quai, presque en face du pont d’Austerlitz. Arrivés devant la deuxième maison, Maurice lui dit:

–C’est là.

Ils entrèrent et montèrent deux étages; le jeune homme ouvrit la porte, la chambre était éclairée; elle entra et regarda surprise autour d’elle.

–Tu le vois, dit-il, j’avais tout préparé.

–Qu’est-ce que ça? dit-elle en montrant une table sur laquelle étaient deux bouteilles, des verres et quelques biscuits...

Il eut un triste sourire en disant:

–Notre repas de noce, Cécile...

–Ah! c’est ça... et elle montra une bouteille en frissonnant.

–Oui!

Elle s’assit sur une chaise devant la table, et il vint se mettre à ses genoux.

–Ma pauvre Cécile, quand nous étions enfants, était-il possible de penser que nous finirions ainsi?

–Le regrettes-tu?

–Oh non!

–Je t’ai dit, Maurice, ils feront ce qu’ils voudront, je ne serai qu’à toi... Mais je suis trop honnête fille pour consentir à n’être que ta maîtresse... C’est la mort qui nous marie.

Et ce fut elle qui prit la bouteille et en versa dans les verres... Elle prit son verre, y trempa ses lèvres et dit:

–Ça n’est pas répugnant à boire, c’est sucré…

Il but à son tour et ils s’embrassèrent; il était toujours à genoux, il s’accouda sur elle et elle passa la main dans ses cheveux blonds, puis, ce mouvement lui levant la tête, ils se regardèrent bien en face en souriant, les petits braves... Évidemment ridée de la mort n’était pas du tout dans leur cerveau... ils ne rêvaient que d’amour, car elle dit:

–Comme je t’aime!…..

–Et moi donc, fit-il simplement, en promenant ses lèvres sur sa main.

La fenêtre était entrouverte et donnait sur le jardin du bal dont nous avons parlé. L’orchestre venait de préluder et la voix du crieur qui vendait les cachets criait:

–En place, messieurs les danseurs, en place pour la dernière.

Cécile reprit:

–Il le dit, tu vois... la dernière...

Elle but encore et dit:

–Il me semble que ça grise...

–Oui, c’est exprès…

–Buvons vite, alors…

Ils trinquèrent et burent; panas, crânement, Cécile dit à Maurice:

–Lève-toi.

Il obéit. Elle le conduisit près de la fenêtre e; là, mettant sa main dans sa main et levant les yeux vers la voûte étoilée, elle dit gravement:

–Par-devant vous, monseigneur Dieu, devant qui nous allons bientôt paraître, convaincue que j’insultais au sacrement du mariage en acceptant celui qu’on voulait me faire faire..., je prends pour époux Maurice Ferrand que j’aime...

Maurice dit les mêmes mots… Elle sentit qu’il lui glissait une alliance au doigt... elle la baisa... puis, crânement et comme ayant hâte d’en finir, elle serra...

–Maintenant que nous sommes unis... buvons...

Ils burent deux fois, et elle s’écria avec un soupir:

–C’est fait maintenant, Maurice, laisse-moi seule une minute, et reviens vite; je t’attends, mon mari.

Maurice sortit, obéissant. Seule, Cécile éteignit la lumière, se déshabilla et se coucha... elle entendit le jeune homme rentrer...

–C’est toi?...

–Oui, ma Cécile.

–Viens vite… j’ai peur maintenant de mourir sans toi.

Dans le bal, l’orchestre s’arrêta une minute, et on entendit la voix du crieur:

–En avant deux, messieurs les danseurs!

II LA FIN DE LA NUIT DE NOCES.

Table des matières

Le vent, faible au commencement de cette nuit d’été, devenait plus fort; au calme succédait le bruissement des feuilles des arbres des quais, le heurt des lourds bateaux amarrés en amont du pont, attendant le jour pour s’engager dans l’écluse du canal Saint-Martin. L’orage allait succéder à la douce tiédeur de la nuit.

Dans la petite chambre de Maurice, la fenêtre, restée ouverte, était secouée par le vent; il était deux heures et demie du matin, tout était silencieux, Les deux enfants étaient étendus sur le lit, semblant dormir. Tout à coup des deux corps l’un se souleva languissant. C’était Cécile; assise sur le lit, elle passa sa main sur son front, en écartant ses beaux cheveux bruns et paraissant vouloir s’expliquer ce qu’elle éprouvait, sa tête était lourde et son cerveau rebelle; elle regarda autour d’elle sans comprendre, sans voir; était-elle en proie à un cauchemar? Elle voulut se lever, et sa main rencontra le corps de Maurice étendu près d’elle; à la sensation de froid qu’elle ressentit, elle voulut crier, mais la voix ne put sortir de sa gorge; elle prit son front à deux mains et eut un cri rauque; elle se souvenait... Comment se faisait-il qu’elle était vivante? que s’était-il passé? est-ce que Maurice l’avait trompée? Où il avait promis la mort, n’avait-il voulu donner que l’ivresse? C’était épouvantable. Elle se pencha aussitôt sur le corps de son amant et appela.

–Maurice! Maurice!

Rien ne bougea; elle lui prit la tête: la peau avait le froid moite de la mort. En tremblant, elle essaya de le relever et il retomba; elle jeta un cri épouvantable. Maurice était mort et elle vivait!

Elle était vivante, presque nue, sentant à chaque mouvement sur ses chairs brûlantes de fièvre le froid mortel.

Elle fit un violent effort et sauta du lit, échevelée, sentant que sa raison allait l’abandonner. Égarée, presque folle, elle se jeta à genoux, et, attirant la tête de Maurice, l’embrassant, elle disait:

–Maurice!….. non, tu n’es pas mort; entends-moi, réponds-moi... tu ne m’as pas trompée en voulant mourir seul. Maurice, oh! je t’en prie… mais réponds-moi...

Et des larmes abondantes coulèrent enfin de ses yeux.

–O mon Dieu! mon Dieu! mais je suis donc maudite! Vous me prenez le seul être que j’aime, et vous ne voulez pas de moi; mais je ne peux plus vivre maintenant... C’est impossible le! Maurice, mon homme, je ne veux pas que tu partes seul, il faut que je meure... Il le faut...

Elle l’embrassa encore, restant longtemps les lèvres collées sur ses lèvres comme si elle espérait y boire la mort qu’elle cherchait; puis, se redressant tout à coup, folle, égarée, elle dit:

–Je veux mourir!

Elle courut à la table et regarda les bouteilles; elles étaient vides; elle chercha du regard un couteau, une arme, et déjà sa main écartait sa chemise, découvrant ses seins jeunes et robustes… Rien! La fenêtre était ouverte, elle y courut; elle donnait sur un petit jardin, le derrière du bal, ce n’était pas la mort certaine. Le vent frais la fit frissonner, elle se regarda, et, se voyant nue, l’instinct pudique de la jeune fille lui revint aussitôt; elle recula dans la chambre et se hâta de se vêtir... Puis elle revint près du corps de son amant; elle regarda une minute en disant:

–Mon époux... car je suis mariée... maintenant je suis femme... Oh! je vais te rejoindre, va, mon homme.

Et comme le vent agitait les rideaux du lit, elle replaça le corps de Maurice au milieu du lit, accrocha les rideaux et se disposa à fermer la fenêtre; un coup de sifflet strident de machine à vapeur lui fit lever la tête; elle regarda et vit dans les buées du jour naissant, à cent pas devant elle, un bateau remorqueur. Elle jeta un cri joyeux x! La Seine, c’était la Seine qui se trouvait en bas de la maison... Cette fois elle n’en reviendrait pas; à cette heure, presque la nuit encore, le pont et les quais étaient déserts. Cécile laissa la fenêtre ouverte et revint près du corps de Maurice.

–je vais te rejoindre, mon homme, nos âmes vont se retrouver bientôt… Au revoir, au revoir...

Et, l’ayant encore embrassé, elle se sauva et descendit rapidement l’escalier. Deux minutes après, elle s’arrêtait devant la porte de la rue; obligée de s’appuyer au mur pour se soutenir, le poison agissait encore sur elle, il lui sembla qu’elle allait défaillir; le cœur lui manquait, ainsi qu’on dit familièrement; des pieds aux cheveux un froid mortel glissa dans son sang, elle ferma les yeux et crut qu’elle allait tomber; mais cela ne dura qu’une minute à peine; elle se redressa et regarda autour d’elle; la rue, les quais et le pont étaient déserts.

Le vieux quartier de la Râpée n’est rien moins que parisien, surtout à cette heure; on eût pu se croire dans un village bordant un fleuve. Le vent d’orage avait passé, le brouillard du matin des chaudes journées engrisait tout; plus de vent dans les feuilles; à peine entendait-on les roues du remorqueur battant l’eau. Une ligne bleuâtre éclaire à peine l’horizon. Sans voir, on entend de l’autre côté de l’eau, sur le chemin de halage, les grelots sonnant au poitrail des chevaux qui remontent des péniches; on entend le choc des fers des chevaux, les coups de fouet et les jurons des charretiers. Le jour va bientôt venir; ces buées sur l’eau ravissent Cécile en servant son projet.

Remise de sa syncope subite, elle se hâte de traverser la chaussée; elle court et regarde la berge; il faut descendre jusqu’à l’eau; elle dit entre ses dents:

–Là, c’est trop près de la rive, le courant pourrait, si je me débats, me ramener au bord.

Elle remonte alors et s’engage sur le pont d’Austerlitz, passant d’un bout à l’autre. Arrivée au milieu du pont, elle s’arrête et regarde. C’est là; dans le brouillard, c’est à peine si on voit l’eau; elle regarde autour d’elle, personne! Alors, elle franchit le parapet, doucement, prenant des précautions, ramenant pudiquement ses jupes sur ses jambes; elle est debout sur la margelle extérieure, son regard se tourne vers le côté où est la petite chambre nuptiale, où a eu lieu le mariage mortel; elle sourit et dit:

–Mon Maurice, me voici.

Et, couvrant son visage de ses mains, elle se laisse tomber en avant, sans un mot, sans un cri. En même temps que le choc dans l’eau le brouillard s’évapore, le corps est disparu et à la place où la jeune fille est tombée des disques nombreux se forment en bouillonnant. Comme si le jour et la vie n’attendaient que cet instant pour paraître, tout s’anime: les oiseaux chantent, le coq beugle, les arbres se dégagent du brouillard et dressent leurs longues silhouettes dans les gris de l’aube. Peu à peu la Seine apparaît, avec ses matineux mariniers sur les bords. Ciel, terre, arbres, fleuve se dégagent ternes et brumeux... Enfin, crevant l’horizon, miroitant sur l’eau, scintillant à travers les feuilles, le soleil paraît. Un cri a retenti de l’autre côté de l’eau, et des cabarets, des bateaux, des gens, invisibles tout à l’heure, s’élancent vers le pont, d’autres se hâtent de détacher leurs barques et gagnent à force de rames le milieu du fleuve. C’est un brouhaha général; on entend crier:

–C’est là, là, sous la troisième arche...

Et un homme s’est jeté tout habillé d’un bateau, nageant vers l’endroit qu’on désigne.

III «ALLEZ-VOUS-EN, GENS DE LA NOCE!»

Table des matières

Il n’était pas sept heures du matin que tout le monde était déjà debout chez Claude Tussaud. Lorsqu’on avait parlé de réveiller Cécile, Mme Tussaud avait dit:

–Non, non, laissez-la reposer; ses affaires sont prêtes: qu’elle s’éveille le plus tard possible.

Et on avait obéi; ç’a avait été alors dans la maison un remue-ménage indescriptible; les fournisseurs apportaient les derniers objets, le coiffeur bâtissait un monument avec les cheveux de Mme Tussaud, les meubles étaient encombrés d’objets de toilette et de bouquets envoyés par les invités à la jeune mariée. A la porte, les premières grandes voitures de louage étaient à la disposition du garçon d’honneur pour aller chercher les plus proches membres de la famille.

Claude Tussaud, en voyant tout sens dessus dessous dans sa maison, avait dit:

–Je n’attends pas le barbier, je vais chez lui.

Et il était parti se faire raser. Lorsqu’il revint, tout barbouillé de poudre de riz, et que sa femme réclama en minaudant l’étrenne de sa barbe, il refusa, disant que ce jour il la réservait à sa fille:

–A madame la mariée... Ah ça! où est Cécile?

–Elle dort, mon ami.

–Tu es donc folle de ne pas la faire éveiller?… Elle ne sera jamais prête, et les invités vont venir.

–Julie, dit Mme Tussaud à la bonne, montez donc dire à mademoiselle qu’elle se lève, que le coiffeur attend pour la coiffer.

Effectivement le coiffeur allait attendre; il terminait le monument érige sur la tête de la mère de la mariée, et Mme Tussaud se souriait dans la glace, demandant le plus naturellement du monde, en secouant légèrement la tête:

–Monsieur Renoult, vous me garantissez que ça tient bien; les cheveux ne tomberont pas?

–Soyez tranquille, madame, c’est solide; vous pourrez danser sans crainte.

La bonne redescendait et disait que mademoiselle ne lui avait pas répondu; cependant elle avait frappé trois fois.

–Comment, fit Tussaud, est-ce qu’elle est sortie ce matin?...

… Ce n’est pas possible... C’est qu’elle dort, et Julie n’aura pas frappé assez fort.

–Va donc voir un peu toi-même... et dis-lui de se dépêcher; les voitures sont là, et si nous n’arrivons pas les premiers à la mairie, nous ne pourrons pas déjeuner avant une heure.

–J’y vais; attendez une seconde, monsieur Renoult, elle va descendre.

Déjà quelques invités étaient arrivés, et Tussaud, qui les recevait, s’arrêta tout à coup, penchant la tête pour écouter, entendant le bruit des vigoureux coups de poing que Mme Tussaud frappait sur la porte de la chambre de Cécile.

–Cécile… Cécile… mon enfant, réponds-moi…

Une minute après, Adèle apparaissait tremblante, toute pâle, et elle disait à son mari:

–Tussaud, elle n’y est pas... J’ai peur...

–Tu es folle, peur de quoi?... Elle ne t’a pas répondu: elle dort, quoi!

–Non; j’ai regardé dans sa chambre par le trou de la serrure, je n’ai vu personne et son lit n’est pas défait.

–Ce sont des bêtises, c’est qu’elle est sortie...; elle a l’habitude de faire son lit en se levant, dit Tussaud visiblement inquiet, mais cherchant à rassurer les autres en se rassurant lui-même.

Tout le monde se regarda étonné, troublé. Mme Tussaud fondit tout à coup en larmes s’écriant:

–Ah! mon Dieu, mon Dieu! il est arrivé un malheur à mon enfant.

–Ah ça! Adèle, voyons, veux-tu être raisonnable?... Il y a du monde ici... Vois donc, tu dois avoir une double clef de sa chambre.

–Oui, oui, répondit Mme Tussaud, courant vivement fouiller dans le tiroir d’un meuble et bousculant tout. Tiens, Claude, voici la clef.

Tussaud prit la clef et grimpa vivement suivi par sa femme; il ouvrit la porte de la chambre et se précipita. Tout était en ordre... Sa femme le regardait effrayée, n’osant parler.

–Eh bien, tout est en ordre… Elle s’est levée de bonne heure ce matin. elle est allée à l’église... ou au bain...

Et il disait cela en regardant autour de lui, d’une voix lourde d’émotion, n’en croyant pas un mot. Tout à coup il dressa la tête, fronça le sourcil; son regard, en fouillant partout, venait de voir un papier placé bien en vue sur le marbre noir de la commode. Sur la feuille entière il n’y avait que deux lignes, signées. Il trembla en s’avançant pour le prendre. Sa femme, qui suivait tous ses mouvements, eut peur alors et dit en pleurant:

–Ah! mon Dieu! qu’y a-t-il?

Tussaud avait pris le papier; il avait reconnu l’écriture de sa fille; il était devenu livide et, comme s’écroulant, il était tombé sur une chaise; il n’avait pas jeté un cri, de grosses larmes avaient jailli de ses yeux, et quand Mme Tussaud, épouvantée, s’était précipitée sur lui pour le soutenir et lui avait demandé:

–Claude, Claude, , qu’est-ce qu’il y a? il avait sangloté.

–La malheure!….. Malheureux que nous sommes..., nous n’avons plus d’enfant...

Adèle Tussaud avait eu un cri rauque; elle avait arraché le papier des mains de son mari, affaissé sur sa chaise, comme abruti; elle avait vivement essuyé ses yeux et avait lu:

«Onze heures du soir.

» Pardonnez-moi comme je vous pardonne. Je vous avais dit: Je mourrai plutôt que d’épouser cet homme. Je vais mourir. Je vous pardonne. Adieu.

» CÉCILE.»

La mère resta quelques secondes comme hébétée; ses mains tremblantes secouaient le papier fatal; puis elle eut comme un râle et elle tomba inanimée sur le parquet aux pieds de son mari; rien ne saurait peindre l’état de ces malheureux, l’altération de leur visage; assurément, une pensée congestionnait le cerveau, une pensée épouvantable:

«C’est nous qui avons tué notre enfant.»

Au bruit de la chute du corps, les invités qui attendaient au rez-de-chaussée étaient montés aussitôtt; les uns relevaient Mme Tussaud, les autres s’empressaient autour du fabricant de bronzes.

–Qu’est-il arrivé, monsieur Tussaud? Qu’y at-il?

Il les regardait comme s’il s’arrachait à un rêve pénible, et l’œil hagard, la bouche bête, il dit:

–Cécile... ma fille... elle s’est tuée!…

–Ah! mon Dieu!…..

On fit descendre Tussaud, on relut avec lui la lettre, et on lui conseilla aussitôt de faire des recherches; il ne comprenait pas bien, tant il était écrasé par le coup inattendu qui venait de le frapper. Disons-le vite, c’était le père, le père seul qui souffrait; aucune autre pensée n’avait traversé son cerveau. Deux des invités l’accompagnèrent; il voulait aller à la préfecture de police; ils montèrent dans la grande voiture de noce, la voiture de la mariée, toute capitonnée de soie crème, avec deux chevaux blancs portant de petits bouquets de fleurs d’oranger en cocarde. Le cocher à figure réjouie se tenait droit sur le siège, ayant également des fleurs d’oranger et des rubans à sa boutonnière; ses mains immenses étaient cachées dans des gants de coton blanc. En voyant les deux invités et le père de la mariée ouvrir la portière, il donna un petit coup de guide qui fit piaffer les chevaux et il se pencha, le sourire aux lèvres, pour prendre l’ordre...

–Où allons-nous, messieurs?

Rien, non rien au monde ne peut exprimer le changement qui s’opéra dans sa physionomie lorsqu’il entendit un des invités lui dire à voix basse:

–A la Morgue... et de là à la préfecture de police.

Il dut se cramponner au siège pour ne pas tomber et faire un violent effort pour reprendre son équilibre.

La voiture partit au trot, au grand désappointement des curieux, ne s’expliquant pas pourquoi le père de la mariée partait avec ses témoins dans la voiture de sa fille et avant elle.

On avait relevé la malheurense mère, tombée presque sans connaissance dans la chambre de sa fille; on l’avait assise sur le lit de Cécile; étranglée, garrottée, sanglée dans le corset et la toilette de noce, elle allait étouffer.

La bonne et une couturière éloignèrent les hommes, et, à grands coups de ciseaux, on rendit la taille de guêpe de la pauvre femme à son état normal; ce fut sur la soie une inondation de chair; il était temps.

En quelques minutes, Adèle Tussaud reprit ses sens. Lorsqu’elle eut conscience de son malheur, ce fut une scène déchirante. A demi étendue sur le lit de sa fille, elle embrassait et couvrait de larmes l’oreiller où s’était posée sa tête; elle humait le parfum qu’y avaient laissé ses cheveux, mordait le petit bonnet de nuit que ses mains rencontrèrent sous l’oreiller, et elle gémissait, elle sanglotait, s’accusant, puis blasphémant.

En vain, les deux femmes qui la soignaient cherchaient à la consoler; elle refusait de les écouter, et elles l’entendaient répéter:

–Ma Zizile..., ma fille. Oh! je suis maudite... Oui, c’est moi qui t’ai tuée. je suis une misérable… je suis... et elle s’appliquait de grosses injures, pour redire d’une voix déchirante: Ma Zizile! mon enfant! je ne te reverrais plus... Ça n’est pas possible!

Et elle sanglotait plus fort, se tordant de douleur, écrasée par le remords. Tout à coup, on entendit un bruit singulier en bas. Elle écouta... Elle devint livide, et ses yeux eurent des lueurs farouches; elle avait reconnu la voix d’André Houdard; elle entendit son pas précipité: on venait de lui apprendre la catastrophe, et il montait près de la mère, refusant d’y croire. Quand il parut, Adèle s’était redressée, sans penser au négligé dans lequel elle se trouvait. Elle avait d’un geste fait signe aux deux femmes de se retirer. Houdard était entré; elle avait poussé la porte derrière lui, et quand celui-ci, l’air bouleversé, lui demanda:

–C’est donc vrai?

Elle ne répondit pas à sa question; elle s’élança vers lui les mains crispées, et, montrant les dents comme pour le déchirer et le mordre, elle rugit:

–Gueux, misérable, coquin, lâche..., c’est toi qui as tout fait, c’est toi qui as assassiné mon enfant, c’est toi qui, en mettant les pieds ici, as amené la honte et le malheur... Je serai perdue, mais je veux te perdre. Je le dirai à Claude, à tous, on te chassera, on te huera, on te méprisera…, gueux! Je vengerai un peu mon enfant.

Houdard s’attendait si peu à cette réception que d’abord, véritablement effrayé, il avait levé ses coudes pour se protéger et il avait reculé; Adèle le poursuivait toujours menaçante, et il se trouva accoté à la porte; elle avançait toujours, l’injuriant; il s’était remis peu à peu de la secousse, et la saisissant brutalement par le bras en disant:

–Ah! mais en voilà assez, hein!

Il la traîna et la jeta sur le lit.

–C’est ainsi que tu m’as eue, lâche: par la force! dit-elle en se redressant.

–C’est ainsi que je te ferai taire toujours.

–Bats-moi donc, misérable... Ce ne sera pas la première fois, lâche!…..

–Ah! tu vas te taire, fit-il en lui mettant la main sur la bouche, si violemment qu’elle retomba, et que voyant le poing levé sur elle, elle eut peur... et se tut.

Houdard courut aussitôt à la porte, l’ouvrit, regarda si personne n’avait écouté et entendu, et tranquille, laissant avec intention la porte ouverte, il revint vers elle et lui. demanda:

–Madame, montrez-moi la lettre de la pauvre enfant.

Adèle fondit en larmes et ne répondit pas.

Les dents serrées, les poings fermés, bouleversé par la disparition de celle qu’il venait épouser, la bile secouée par les imprécations qu’il venait d’entendre, la rage dans les yeux, la colère sur le front, André était forcé de se contenir; celui qu’on appelait la Rosse faisait de difficiles efforts pour reconquérir son calme; il se promena deux minutes dans la chambre. Ayant été regarder de nouveau dans le petit escalier si personne ne pouvait l’entendre, il revint se placer devant Adèle, qui, les mains sur son visage, pleurait toujours, soulevant à chaque sanglot sa gorge robuste, mise à nu par les femmes lorsqu’elle s’était évanouie. André ne savait comment entamer de nouveau l’entretien; il dit enfin:

–Adèle, regarde donc dans quel état tu es... Si quelqu’un entrait, il pourrait tout penser...

Mme Tussaud ne répondit pas; mais, hâtivement, avec des épingles, elle rattacha son corsage.

–Parlons raison, reprit André. Que s’est-il passé ici, hier, après mon départ?.

–Est-ce que je sais, moi!….. fit Adèle se levant impatiente et se disposant à se retirer; je pense à mon enfant.

–Tu ne vas pas descendre ainsi, commanda-t-il, en l’obligeant à se rasseoir.

Alors Adèle s’accouda, et, la tête sur son bras, elle sanglota plus fort, disant entre ses halettements:

–Mon enfant..., mon Dieu, mon Dieu..., ma pauvre enfant.

André Houdard, furieux, grinçait des dents; contre cette douleur il se sentait impuissant, et il était plus réservé, car c’était à cause de lui que le malheur était arrivé. Enfin, il haussa les épaules, paraissant décidé à attendre une accalmie dans la douleur de la mère. Il alla vers la fenêtre, l’ouvrit et s’accota, regardant le grand jardin sur lequel elle s’ouvrait. Il s’accouda sur le bord de la fenêtre et s’y appuya la tête dans sa main, pensant à ce qui venait de se passer. Les rayons du soleil de juin glissaient dans les arbres, illuminant le vert des feuilles et dorant les grappes des ébéniers jaunes; c’était un de ces grands jardins de vieux hôtels, comme il en reste encore quelques-uns dans le Marais, pleins d’ombre et de mystère.

En ouvrant la fenêtre, il entra dans la chambre une bouffée de parfums qu’exhalaient les seringas, les clématites en fleur et le foin des pelouses fraîchement coupé. Houdard aspira bruyamment et sembla plus calme, comme si ces senteurs chassaient les sombres idées de son cerveau; en glissant à travers les feuilles, les flèches du soleil venaient jouer sur son visage et l’illuminaient de lueurs fantastiques André Houdard, dit la Rosse, est un des principaux personnages de notre histoire, et nous profitons de cette minute de calme pour le peindre rapidement.

André Houdard était un solide et grand garçon, qui comptait trente-cinq ans, mais qui pouvait facilement cacher cinq ans Bien fait, vigoureusement et gracieusement bâti, l’habit de cérémonie du marié qu’il portait à cette heure lui seyait à merveille. Le buste était large et robuste, les bras nerveux; les jambes se dessinaient élégantes et fortes; les attaches étaient peut-être un peu épaisses, mais les mouvements étaient souples, agiles; il était tout à fait à son aise dans la toilette de cérémonie, chose rare dans la classe bourgeoise.

Houdard, dit la Rosse, étaient certainement un beau garçon: le visage, d’un ovale un peu long, était bien encadré par des cheveux bruns qui retombaient en boucles fines sur son front osseux; il portait la barbe, une barbe brune, mais légère, douce, qui se divisait sous le menton en deux pointes; la bouche était grande, mais admirablement garnie; cependant ses dents, en se montrant dans le rire, semblaient prêtes à mordre; les lèvres, d’un pur dessin, étaient épaisses, lourdes; une petite moustache d’un roux brun les couvrait en rapetissant la bouche; les yeux, fendus en amande, très bruns, étaient peut-être un peu trop enfoncés sous l’arcade sourcilière; mais ils avaient un regard étrange, cruel, lueur de fauve que l’ombre des cils adoucissait un peu.

Le teint était mat, l’aspect du visage fatigué. Les femmes disaient: «Il est beau, mais c’est un homme qui a vécu.» Les hommes qui le voyaient disaient: «Un solide gaillard, qui n’a pas l’air naïf…» Les gens du quartier, qui le connaissaient, répondaient, lorsqu’on parlait de lui: «Houdard, un beau gars, mais quelle rosse!…..» Les femmes qui l’avaient connu répondaient: «Oh! ne me parlez pas de cet homme; quel misérable!» Enfin, ce concert se terminait par le jugement de son ami Claude Tussaud, qui disait:

–André, c’est le meilleur garçon que je connaisse; toujours la main ouverte. C’est à lui que je dois d’être ce que je suis.

Le lecteur a déjà pu se faire une vague idée de celui dont nous parlons; nous l’avons peint du mieux que nous avons pu; les faits qui suivront lui permettront de le juger tout à fait.

André Houdard se disposait, après quelques minutes de réflexion, à venir interroger Mme Tussaud, qui, ayant cessé de pleurer et la tête inclinée, les bras inertes, le regard fixé à terre, hoquetait sous les sanglots, lorsque le bruit de plusieurs voix, qui disaient en bas: «Les voilà! les voilà!…..» lui fit tendre l’oreille. André se précipita aussitôt; il descendit juste au moment où Tussaud et ses deux témoins rentraient; il vit à leur physionomie qu’ils n’avaient pas de bonnes nouvelles; en apercevant son futur gendre, Tussaud vint lui tendre la main et, fondant en larmes, il dit:

–Ah! mon pauvre André, tu sais le malheur qui nous frappe?... Ma pauvre enfant morte, dit-on!

–Voyons, Claude, il faut avoir de la raison, et d’abord, si Cécile est partie, cela ne veut pas dire qu’elle soit morte!

Claude Tussaud releva la t$ete et il sembla reprendre espoir.

IV CE QUI ARRIVA A UN BRAVE GARÇON AIMANT A VOIR LEVER L’AURORE.

Table des matières

Laissant les gens invités à la noce se regarder tout déconfits dans leur toilette, Houdard et les témoins à leurs recherches, Claude à sa douleur et la mère coupable à son désespoir et à ses remords, nous ramènerons nos lecteurs sur le bord de la Seine, près du pont d’Austerlitz, du Côté du quai de la Gare, à l’heure où le soleil se débarbouille, à l’heure, disions-nous lorsque nous l’avons quitté, où tout s’éveillait, où mille bruits confus arrivaient, où les coqs beuglaient, les grelots sonnaient sur le poitrail des chevaux qui hennissaient, où les fouets claquaient, les chiens aboyaient, se révélant seulement par le bruit dans les buées du matin.

On se levait; le maître du bateau de lessive, où les bateaux de plaisance sont en garage, allait voir si la bosse qui les amarre les attache toujours à son bateau. Les mariniers et les charretiers étaient au cabaret, attendant «qu’ça s’débarbouille;» les peaux tannées, les mains rudes, les têtes coiffées d’une marmotte, qui tient chaudes les oreilles frileuses, torses solides que des blouses bleues enveloppent, les pieds engloutis dans des bottes immenses et le fouet passé sur le cou; ils juraient, buvaient, riaient; le jaune luisait dans les verres, et courant au milieu de ces hommes, chaste d’impudeur, la servante en jupons courts, les yeux vifs, la bouche riante, les joues rouges, les bras rouges, les mains rouges, la taille épaisse, la poitrine immense, les pieds perdus dans des chaussons sans forme, sur lesquels, comme des guêtres, retombent des bas en vrille... Elle jure aussi plus grossièrement que les autres, et c’est en riant qu’elle répond par des coups de poing aux caresses peu discrètes des habitués. Le jour piquait; l’eau seule était encore couverte de brouillards, lorsqu’un jeune homme, mis comme un ouvrier, et qui paraissait être connu des habitués, l’arrêtant par le bras, sans qu’elle s’en défendît cette fois, lui dit:

–Jeanne, vite, sers-moi un petit verre et donne-moi la clef du cadenas...

–Voilà, monsieur Aristide, répondit-elle en servant et en lui donnant la clef. Est-ce que vous venez demain?

–Oui, nous faisons le tour de Marne, et j’ai promis aux amis que je viendrais nettoyer le bateau; en sortant de l’atelier, ce soir, nous remonterons le bateau pour écluser demain matin. Nous coucherons à Saint-Maurice.

–Tiens, voilà Chadi le canotier! Payes-tu une tournée? demanda un tireur de sable.

–Je veux bien, mais vite. Allons, Jeanne, sers-nous.

–Tu travailles donc pas? Si le père Leblanc savait ça!…..

–Moi? mais si, je travaille. Est-ce que vous croyez qu’on va à l’atelier à cette heure-ci? Je me suis levé matin pour laver notre bateau, et je vais à l’atelier après. Allons, vite, vite, Jeanne, je n’ai pas trop de temps.

Ils trinquèrent, burent, et celui qu’on avait appelé Aristide et Chadi, portant une éponge et une écope, traversa le quai et descendit la berge; il passa sur le plat-bord qui conduit au bateau à lessive, où tout était muet à cette heure; il longea le bordage du bateau, et, arrivé à son canot, il descendit dedans; il ouvrit le cadenas qui fermait le coffre où les agrès du canot étaient déposés, et, se mettant à son aise pour barboter dans le bateau, c’est-à-dire retirant son paletot, son gilet, ses chaussettes, restant nu-pieds et le pantalon relevé jusqu’aux genoux, les manches de chemise relevées jusqu’aux coudes, il détacha le bateau, le dirigea vers le pont. Chadi voulait être à son aise, et, comme le soleil allait se lever, il voulait avoir l’ombre de l’arche pendant son nettoyage.

Aristide Leblanc, dit Chadi, était ciseleur en bronze; son père était un marinier; il demeurait chez ses parents, quai de la Gare, c’est pour cela que ses amis l’avaient chargé de faire la toilette de leur canot la Brise; c’est pour cela qu’il était connu au cabaret du Rendez-vous de la Marine, où nous l’avons vu.

Son portrait ne sera pas long: c’était un robuste gaillard, plutôt petit que grand, bâti comme un chêne, aux épaules larges, au cou nerveux, aux jambes d’acier, pas très gentil garçon, mais l’air bon, sympathique; des cheveux blonds, des yeux bleu clair, presque gris et à fleur de tête, le teint frais. Tous les matins, se levant pour le travail, par tous les temps courant à l’atelier. Du matin au soir, il est debout à son étau. Ce n’est pas un ouvrier artiste, il travaille dans la camelote, et le travail est plus pénible, les bras troussés ont une teinte verte, à cause de la sueur sur laquelle s’attache la limaille, son linge a des teintes verdâtres; mais bah! il est habitué à ça; il quitte le marteau pour le riffloir avec joie; il aime à faire de la limaille; il a des grattoirs à longs manches qui épouvantent le bronze lui-même. C’est ce qu’on nomme un masseur, ou pour mieux dire un abatteur. Quand il rentre chaque soir, il est las, épuisé, fourbu; il ne se plaint jamais; mais il met au plaisir la même ardeur, et le plaisir, la toquade d’Aristide, c’est le canotage.

Oh! le canotage! Aussi à cette heure, dans la Brise, faut-il le voir soulever les planchers, et, écopant et épongeant, frottant, et il a la gaieté sur la figure et la chanson aux lèvres.

Oui, il va chanter; il commençait même:

En avant la rigolade,

La rigolade en avant...

lorsqu’il entendit derrière lui un grand fracas dans l’eau; la chanson s’arrêta sur ses lèvres, il sursauta et regarda autour de lui; le brouillard se levait, mais en tout cas le bruit s’était produit trop près de lui pour qu’il pût en être gêné; il vit alors seulement de grands disques et des bouillonnements sur l’eau. Chadi était né sur le bord de l’eau, il l’adorait, il était comme les chiens de Terre-Neuve, dès qu’il la voyait, il lui fallait aller dessus ou dedanss; aussi rien ne lui plaisait-il comme l’occasion de prendre un bain; il se dressa sur l’avant du bateau et dit:

–Pour avoir fait ce chahut-là, il faut que ce soit un bonhomme qui s’y soit jeté... Mon petit père, je vais t’empêcher de prendre une si grosse goutte que ça... aïe donc, là!

Et Chadi se précipita. C’était un vrai nageur, un flotteur, comme on disait sur le port; il resta bien une grande minute sans reparaître. Il reparut, seul, mais ce n’était que pour reprendre haleine; il avait reconnu la place et connaissait son chemin, car il repiqua aussitôt pour reparaître en tenant d’une main devant lui le corps de Cécile; en trois brassées il atteignit son canot; il se cramponna alors au bordage; les clains gémissaient sous le poids; il essaya vainement de remonter ou de monter le corps. Efforts inutiles es! C’est alors qu’il fit entendre ce cri, si saisissant sur les bords d’eau:

–Au secours! au secours!

On l’entendit des deux côtés, et nous avons vu que les gens couraient, que les barques se détachaient pour se porter à leur secours...

Ah! c’est que c’était un brave gars que Chadi.

V VIEILLES AMOURS.

Table des matières

André Houdard avait d’un mot rendu l’espoir au malheureux père; sa fille, peut-être, n’était pas morte; une pensée, qui la veille l’aurait empli de rage, le rassérénait à cette heure, et il se serait bien gardé de la dire à Houdard; le père pensait logiquement; il se disait: «Ma fille a quitté la maison parce qu’elle ne veut pas se marier avec la Rosse; elle aime Maurice Ferrand; elle a fait un coup de tête; elle s’est sauvée de chez nous pour aller se cacher chez Maurice, et elle nous dit qu’elle va mourir, pour que nous n’ayons pas l’idée de la chercher là.» Tout content de ce raisonnement qui le satisfaisait, Claude Tussaud reprenait courage. Pour lui,– et il s’appliquait à se l’affirmer,–on ne mourait pas, on ne se faisait pas mourir pour des raisons d’amour. Assurément, sa fille avait été retrouver Maurice, et, dans sa pensée, courant à la fin, il se disait t: «Eh bien, quoi, elle fera un mauvais mariage, mais il sera selon son cœur… Mais elle vit..., elle vit, ma chère fille.»

C’est tout plein de ce raisonnement qu’il dit à sa femme qui descendait effrayée:

–Adèle, ne pleure plus, je vais la chercher.

Cette fois Houdard regarda Claude, se demandant ce que signifiait cette assurance. Claude, entraînant ses deux témoins, les faisait monter en voiture, et disait au cocher:

–Rue de Lacuée, en face du pont d’Austerlitz.

Les deux témoins se regardèrent, se demandant où on les menait; mais, voulant prendre leur part de l’espoir du père, ils sourirent.

Ils étaient à peine sortis que Houdard chargeait un parent de répondre aux invités qui arrivaient à chaque instant pendant qu’il allait parler à sa future belle-mère. Adèle était au milieu du petit escalier et descendait, plus calme, presque consolée par les dernières paroles de son mari. Houdard monta l’escalier, il lui prit le bras pour la faire remonter et, en sentant le tremblement répulsif que lui donnait son toucher, furieux, il la poussa brutalement. Adèle dit à voix basse:

–Que me voulez-vous donc encore?

–Je veux que nous nous expliquions. Je veux comprendre la scène que tu m’as faite tout à l’heure, et l’explication de ce que dit ton mari. Allons, monte.

Ces mots étaient dits d’une voix sourde qu’elle seule pouvait entendre, et dont le ton, l’accent ne souffraient pas de réplique.

–Je veux descendre, dit-elle cependant, essayant de passer devant lui.

Il la prit alors dans ses bras et la remonta dans la chambre; il l’assit dans un fauteuil, et cela en disant trois mots:

–En voilà assez!

Cette audace épouvanta la malheureuse; elle craignait tant d’être surprise l’esclave de cet homme, qu’elle se tut; elle restait dans le fauteuil où il l’avait jetée, brisée et comme hébétée, et elle l’entendit qui disait:

–Allons, maintenant que tu es devenue raisonnable, nous allons causer.

Et il alla fermer la porte; puis, sûr d’être bien seul avec elle, il s’assit sur le petit lit virginal de Cécile, bien à l’aise, s’étendant à demi, et placé en face de la malheureuse mère, il dit:

–Causons un peu, Adèle.

La pauvre femme, la tête baissée, les yeux démesurément ouverts, était anéantie. Après quelques minutes de silence, Houdard, négligemment étendu sur le lit, les bottes sur l’édredon, comme un fumeur sur le divan d’un estaminet de bas étage, lui dit:

–Ah ça! Adèle, quelle comédie joue-t-on ici? Qu’est-ce que tout ça veut dire? J’en suis à me demander si la petite fête n’est pas dirigée par Mlle Cécile et sa mère. Si c’est une façon d’exécuter ce que tu voulais faire, écoute bien, Adèle, je sortirai d’ici pour aller chez mon avoué et dans vingt-quatre heures Claude sera en faillite...

Adèle le regardait avec le visage d’une femme qui recevrait une douche d’eau glacée; elle ne trouvait pas un mot à répondre, tant les pensées d’Houdard la stupéfiaient.

–Mais tu crois donc avoir affaire à un enfant, en jouant ce jeu-là avec moi? Vous faites la petite comédie du suicide, en vous disant: «Il est trop engagé aujourd’hui; que le mariage ait lieu ou soit rompu, il ne peut nous abandonner, il est trop engagé, on dirait trop que ce mariage était une spéculation!» Mais oui! exclama t-il, c’est une spéculation, mais oui, et pas autre chose, et on peut le dire, vous spéculez sur votre enfant. Moi, qui me moque qu’on me dise que je suis un débauché, un libertin, qu’est-ce que ça me fait? Je suis au contraire très content de justifier le sobriquet que je porte: la Rosse!….. Et puis, après? Ah! vous avez cru que, le mariage manqué, je serais toujours l’ami?... Mais, ma pauvre Adèle, il y a longtemps que tout est fini entre nous!

–Pas assez longtemps pour que je n’en rougisse encore!

–Oh! tout cela, des mots... Tu ne vas pas recommencer la scène du jour où j’ai demandé ta fille?... Quoi! tu diras tout à ton mari! Eh bien, finissons-en avec celle-là. Qu’est-ce qui arrive? Tu dis à ce brave garçon: «Claude, tu as cru que j’étais une honnête femme, tu as cru que la mère de ton enfant t’avait toujours été fidèle?... Tu n’étais qu’un imbécile... Ton ami André, ton plus intime ami, a été mon amant!…..» Et puis après?... tu crois qu’il m’en voudra?... Il pensera la vérité: c’est que tu n’es qu’une... tu me comprends, et que celui qui te désire… t’a facile…

–Oh! s’écria Adèle, misérable!….. gueux! tais-toi! tais-toi!

–Oh! à cette heure, tes cris ne m’effrayent plus, je suis décidé à tout. Et quand on saura que tu as été ma maîtresse, en quoi veux-tu que cela me gêne? Est-ce que le but de l’homme, indépendant, libre comme moi, n’est pas de chercher l’amour où il le trouve? L’homme attaque, il n’a pas mission de vertu et il n’a pas fait de serment de fidélité; celui de la femme est de se défendre. Et tu comprends que tes airs de Madeleine repentie n’attendriront personne.

–Ainsi vous ne respectez rien; après m’avoir séduite (et je dis ce mot qui n’exprime pas ta violence qui me fit votre victime), après m’avoir séduite, vous m’insultez et vous me menacez. Si votre cœur n’est pas assez haut pour comprendre le respect que l’on doit à la femme qu’on a flétrie, vous devriez avoir au moins de la pitié pour le malheureux honnête homme que vous voulez déshonorer; vous reculeriez devant l’infamie dont vous menacez celui que vous appelez votre ami.

–J’ai bien le droit de l’appeler ainsi, fit cyniquement Houdard, son amitié me coûte assez cher... Si vous vivez tous, je crois que vous me le devez bien un peu… C’était bien le moins que je trouve avec toi l’intérêt de cet argent-là...

–Vous m’épouvantez... Et la malheureuse, revenant à la cruauté de la situation, écrasée de honte et de mépris, fondit en larmes, s’écriant: Mon Dieu! faut-il que je vous bénisse de ce qui arrive, et n’était-ce pas un supplice plus terrible que la mort de la savoir aux mains d’un pareil homme?

–Il est bien temps de me juger! Mais je vois la comédie. Vous vous êtes dit, avec un petit scandale, il renoncera à ce mariage; vous avez joué la petite scène; on va retrouver Cécile, son père va la ramener, et alors on me fera des excuses, et elle épousera le petit chérubin de madame, l’ancien apprenti...

–Taisez-vous! taisez-vous! supplia Adèle qui se reprenait à l’espoir de retrouver sa fille et de voir l’odieux mariage rompu, en l’entendant lui-même le raconter.

–Mais ce n’est pas à la Rosse que l’on joue de ces tours-là, la belle Mme Tussaud... ainsi qu’on te nomme dans le Marais.

–Et que feriez-vous donc?

–Ce que je ferai!….. Lorsque ton mari va ramener ta fille, je lui prendrai la main, je la ferai monter en voiture, et à la mairie; et si quelqu’un s’y oppose, même Cécile, je monte dans la voiture de la mariée, je vais au tribunal de commerce et je fais déclarer la maison Tussaud et Ce en faillite...

Adèle ne répondait pas, elle se plaisait à ne plus penser qu’à sa fille; elle s’attachait à cette idée qu’on allait la lui ramener. En la voyant ainsi, André s’écria:

–Tu ne m’as pas entendu? Tu ne m’as pas compris?

–Si, parfaitement.

–Et tu ne dis rien?

–Je dis que, toute réflexion faite, le malheur de ma vie vaut bien le bonheur de mon enfant. Nous serons ruinés, mais Cécile épousera l’homme qu’elle a choisi.

–Que tu as choisi. Voilà bien le petit complot qui. commence.

–S’il est un moyen de racheter la paix, c’est en me sacrifiant à mon enfant… Je le ferai.

–Mais tu parles pour toi, continua Houdard avec un mauvais sourire, et lui, mon ami Claude, celui que tu appelles le malheureux homme, lorsqu’il saura que, si je lui prêtais de l’argent, c’est parce que...

–Parce que?... fit Adèle relevant la tête, les yeux brillants.

–Parce que je me contentais de certains intérêts que tu me payais.

–Vous lui diriez ça, vous! vous!

–Aussi tranquillement que je te le dis là...

–Eh bien, sur mon enfant, je vous le jure, je dirais à Tussaud: «Il ment, il ment, il se venge,» et mon mari me croirait, et, outragée devant lui, devant ma fille, je lui dirais: «Claude, si tu me respectes, si tu m’aimes, au nom de ton enfant, tue-le,» et monsieur Houdard, j’en jure Dieu, je connais mon homme, c’est moi qu’il croirait, et c’est à moi qu’il obéirait; il est bon, Tussaud, mais il est brave; il est doux, Tussaud, mais quand on touche à sa femme ou à son enfant, il devient féroce, et alors, s’il n’était pas assez fort, je l’aiderais, moi, entendez-vous, monsieur Houdard... Jamais, jamais je n’avouerai ma faute e; il en mourrait; et, mort pour mort, j’aime mieux qu’il finisse en homme outragé qui défend son honneur.

Tout cela avait été dit sans éclat, sans cri, d’une voix sourde, et chaque phrase frappait comme un coup de poing. Lorsqu’elle eut fini de parler, Houdard s’était levé; il était pâle, il avait compris qu’elle n’avait pas menti, et, un moment, il regardait ses mains, redoutant déjà d’y voir une arme; il voulut cacher l’émotion ressentie et il reprit du même ton gouailleur, mais plus doux:

–Tu dis toujours que tu fus ma victime. C’est comme ça qu’il aurait fallu te défendre alors.

–Alors est-ce que je savais qu’on avait besoin de se défendre: je n’avais connu que des gens qui respectaient le foyer où ils étaient reçus. Je vous croyais un honnête homme, puisque vous veniez chez nous pour nous sauver. Il a suffi d’une heure pour vous connaître... Cette heure a pesé toute ma vie sur moi. Enfin, monsieur Houdard, sachez-le: c’est le dernier entretien que nous aurons ensemble; vous pouvez nous ruiner, mais n’essayez pas de nous déshonorer... ou alors!…..

–Alors? fit-il, clignant de l’œil en la regardant.

–Alors, c’est moi et Tussaud qui vous étranglerons.

Il haussa les épaules; mais Adèle vit qu’il était dompté. On entendit la voiture qui s’arrêtait à la porte. Houdard descendit, Adèle jeta un châle sur ses épaules et se précipita, le bousculant, pour arriver en bas espérant voir sa fille. Tous les invités attendaient dans la grande salle à manger, se regardant les uns les autres, se demandant l’explication de ces retards; car, dans l’espérance que rien de grave n’arriverait, on n’avait rien dit aux invités, on s’était borné à dire la vérité aux deux ou trois intimes...

C’est Tussaud qui parut le premier. En le voyant, la malheureuse perdit tout espoir; elle courut vers lui, se jeta dans ses bras, et sanglotant lui demanda:

–Eh bien, Claude?

Il fondit en larmes en répondant:

–Rien... Nous avons été chez Maurice, elle n’y a pas été, on l’a entendu rentrer hier à l’heure habituelle, il est parti à son travail, sa fenêtre était ouverte comme toujours... Ma pauvre Adèle..., c’est fini va, nous n’avons plus d’enfant.

Et les deux malheureux pleuraient.

Houdard, accoté dans le coin de la pièce, sur le chambranle de la porte de l’escalier, regardait la scène de désolation, en mordillant ses moustaches, et se demandant ce que signifiait tout cela; il se refusait à croire à la réalité du suicide. Cécile se tuant plutôt que de l’épouser, lui, cela était impossible; et il n’avait pas dit un mot; il était gêné par ce qui s’était passé quelques minutes avant. La résistance de Mme Tussaud l’avait étonné, son audace, son courage, sa franchise l’avaient stupéfié. Il croyait être le maître de cette femme, à cause de son passé, et au contraire elle s’était redressée farouche, menaçante, et c’était lui qui avait été accusé, c’est lui qui avait été menacé.

Dans son coin, sombre, il observait la scène, un tableau triste et qui faisait ressembler la noce à un enterrement. Tout le monde pleurait et s’empressait autour des parents, cherchant à leur donner une assurance qu’il n’avait pas.

La malheureuse mère se trouvait sans force et sans énergie pour résister au résultat négatif des recherches de son mari; c’était fini, sa fille était perdue, elle n’avait plus d’enfant. Épuisée par la lutte qu’elle venait de soutenir contre Houdard, lorsque son mari, qui la soutenait dans ses bras, l’abandonna une seconde, elle s’écroula et tomba tout de son long par terre. C.’était trop, la mère était terrassée.

De son côté, Claude Tussaud, qui, au fond, s’accusait d’être la cause de la mort de sa fille, tomba sur un siège, abattu, épuisé, presque hébété, pleurant comme un enfant, disant des niaiseries sentimentales qui déchiraient le cœur de ceux qui les entendaient.

Seul, Houdard restait debout, froid, calme, accoté au mur, écoutant et observant, et tous les invités étaient si occupés des malheureux père et mère qu’ils ne le voyaient pas, qu’ils ne remarquaient pas que seul le marié semblait indifférent à la disparition de sa future.

Ce fut la couturière qui vint vers lui et dit:

–Monsieur Houdard, ça ne vous fait donc rien, à vous?

Il haussa les épaules en répondant avec un mauvais sourire:

–Ça n’est pas pour rien qu’on m’appelle la Rosse; je justifie mon nom...

VI COMMENT CHADI PERDIT SA JOURNÉE.

Table des matières

Revenons vers la Seine, sous le pont d’Austerlitz. Au cri lugubre, à l’appel désespéré de Chadi, des deux rives à la fois, les bateaux s’étaient détachés et les mariniers se dirigeaient vers celui qui les appelait. Lorsqu’ils arrivèrent, il était temps, Chadi était épuisé et le courant très rapide menaçait de l’entraîner avec celle qu’il venait si miraculeusement d’arracher à une mort certaine. C’étaient les tireurs de sable qu’il venait de voir quelques minutes avant au Rendez-vous de la Marine et ceux qui connaissaient son père, le vieux marinier–ses amis du port enfin, qui étaient arrivés les premiers ayant reconnu la voix du jeune homme. Ils aidèrent le brave garçon à placer le corps de la jeune fille dans leur bachot, ils l’y firent monter après et, pendant que Chadi, soutenant la tête de la noyée, regardait si elle donnait signe de vie, ils se dirigèrent à force d’avirons vers la berge… L’un d’eux avait crié en remontant l’arche à ceux qui regardaient sur le pont:

–Courez chercher la boîte de secours et un médecin.

Quelques minutes après ils abordaient ; de nombreux curieux se pressaient sur la berge, un médecin se trouvait heureusement là; il conseilla de laisser la jeune fille dans le grand bachot, où l’on serait moins gêné par les curieux pour lui donner les secours que réclamait son état. Chadi était sauté à terre, et chacun le félicitait; il en profita pour faire faire le cercle aux gens qui accouraient de tous côtés. La boîte de secours venait d’être apportée, et le médecin déclara ne pas en avoir besoin: la jeune fille revenait à elle.

–Elle vit encore... alors elle est sauvée, dit Chadi. Quand on en sort encore vivant..., il n’y a rien à craindre.

Cécile avait d’abord ouvert faiblement les yeux, elle avait eu quelques hoquetements, puis la respiration était revenue régulière. Du cabaret que nous avons vu, on avait apporté de grosses couvertures chauffées devant le feu, et on lui avait enveloppé les jambes; la chaleur était peu à peu remontée, et la jeune fille parut assez bien pour que le médecin essayât de l’interroger. Il était à genoux et le buste de Cécile s’appuyait sur lui.

–Mon enfant, lui demanda-t-il, où souffrez-vous?

Cécile alors ouvrit les yeux et regarda autour d’elle, semblant chercher à reconnaître l’endroit où elle se trouvait et à s’expliquer ce qui se passait; le docteur, qui l’observait, renouvela sa question... Elle fixa sur lui ses yeux hagards et balbutia des mots sans suite pour lui répondre. Étonné, le docteur l’observa plus attentivement, et tâta son pouls; après une grande minute d’examen, il dit brièvement:

–Vite, bien vite une civière...

Deux hommes se précipitèrent aussitôt, et Chadi, revenant vers celle qu’il avait sauvée, demanda en la regardant avec inquiétude:

–Docteur, est-ce que ça ne va pas bien?... Je croyais qu’elle était’ sauvée.

–Il y a là des complications que je ne m’explique pas, et ce qui vient d’arriver n’est pour rien dans son état; les déjections sont singulières, les extrémités restent glacées et l’estomac est brûlant... Cette enfant était malade avant de se précipiter à l’eau.

–Ah mon Dieu! peut-être qu’elle a fait ce coup-là dans un accès de fièvre chaude...

Cécile avait des haut-le-cœur constants, et la mousse venait à ses lèvres...

La civière venait d’arriver; on porta le corps du bateau sur le matelas que Chadi avait envoyé chercher chez lui en même temps que des vêtements. Les curieux se pressaient autour de la civière pour voir la noyée, et celle-ci les regardait comme hébétée. C’étaient de constantes exclamations admiratives:

–Oh! pauvre enfant, qu’elle est jolie!

–Oh! l’adorable créature!

–Si jeune, si belle, et penser à la mort...

–Pauvre belle petite, elle aura été séduite et abandonnée...

–Qu’elle est belle... on dirait une mariée...

A ce mot, elle se leva un peu, sourit, et, regardant tout autour d’elle comme pour saluer, elle balbutia:

–Oui… c’est moi… je suis la mariée...

Et c’est vrai, elle était bien belle, la pauvre Cécile. Dans le canot, loin du regard des curieux, on lui avait retiré ses vêtements; la grasse servante du Rendez-vous de la Marine, sur l’ordre de Chadi, avait apporté du linge chauffé en même temps que les couvertures; on avait revêtu la jeune fille de ce linge blanc, et, à cette heure, étendue dans la civière, tout habillée de blanc, sa tête, belle et pure comme celle d’une vierge, ressortait dans ses longs cheveux noirs; les traits s’étaient rassérénés peu à peu, et sa bouche adorable semblait sourire à un être invisible; la fièvre mettait la fraîcheur à ses joues et assurait la vie...; ses lèvres s’entr’ouvraient sans cesse; elle parlait, et vainement le docteur cherchait à comprendre ce qu’elle disait. Il s’adressa aux deux individus qui avaient apporté la civière:–Mes amis, hâtons-nous; suivez-moi, je vais vous conduire à la Pitié; je la ferai entrer dans mon service... Vous, mon ami, fit-il en s’adressant à Chadi, vous allez me faire le plaisir de venir nous accompagner. Les agents arrivaient en ce moment, ainsi que cela se passe ordinairement, c’est-à-dire lorsque tout était terminé. Le docteur dit à l’agent qui demandait des renseignements de vouloir bien les suivre, l’état de la jeune fille que l’on venait de sauver étant assez grave pour ne pas perdre une minute.

En route, Chadi raconta à l’agent ce qui s’était passé, et celui-ci se hâta d’écrire son rapport sur un petit carnet. Le docteur était de service à la Pitié; il y était connu, mais on n’avait pas coutume de le voir à pareille heure. On fut étonné; cependant sa présence hâta la réception de la malade. Et quelques minutes après Cécile était couchée; le docteur, aidé par les internes de service, l’avait attentivement examinée, et lorsque Chadi’ lui demanda, l’ayant vu écrire son ordonnance et la faire exécuter devant lui:

–Eh bien! docteur, cela va-t-il mieux?

–Maintenant j’espère qu’il n’y a plus de danger.

–Comment, vous avez cru un instant qu’elle ne reviendrait pas?

–Je vous dirai plus, j’ai craint de ne pas l’amener vivante ici.

–Pauvre petite!….. Aussi, si jeune, si jolie, quelle idée de se noyer...

–C’est ce qui l’a sauvée...

–Hein! exclama Chadi stupéfait et croyant avoir mal entendu... en se noyant, ça l’a sauvée!

–La pauvre petite doit avoir une bien grande douleur dans sa vie... L’idée de mourir était bien arrêtée chez elle, car, avant de se jeter à l’eau, elle s’était empoisonnée.

–Ah! qu’est-ce que vous me dites là?

–Ce que j’ai fait pour sauver la noyée, en provoquant les déjections, l’a débarrassée; elle est maintenant en proie à une fièvre terrible, j’ai à craindre de graves complications... mais enfin elle va mieux...

–Mais que dit-elle?

–Rien, elle a le délire...

–Pauvre petite, et quand on pense, monsieur, qu’à cette heure sa famille est peut-être dans la désolation.

–Vous avez raison... Vous me faites penser au premier devoir à accomplir. et nous n’y avons pas songé.

Le docteur fit appeler la sœur qui avait déshabillé la jeune fille et lui demanda si elle n’avait pas trouvé dans les vêtements un renseignement constatant l’identité de la malade; la sœur répondit qu’elle n’était vêtue que d’une camisole et d’un jupon.

–C’est vrai, exclama Chadi, puisque c’est les jupons de la mère Leblanc que j’avais envoyé chercher; ses effets sont à la Marine en train de sécher. Je vais y aller.

–Mon ami, d’abord, dites-moi votre nom...

–Aristide Leblanc, dit Chadi–quai de la Gare– ciseleur; sur le bord de l’eau tout le monde me connaît, je suis l’as de la Brise...

–Mon brave garçon, vous avez fait là une belle action.

–Allons donc... vous dites ça pour blaguer... une belle fille comme ça, que j’ai tenue dans mes bras dix minutes... c’est moi qui la remercierai...

–Mon ami, vous me ferez le plaisir de venir me dire si vous avez des renseignements.

–Monsieur le docteur, je vais vous dire, je cours d’ici chez nous, je fouille dans les effets, si je trouve quelque chose, je cours chez les parents; après, j’aurais voulu aller à l’atelier, vous savez, un samedi...

–Allons, allons… il faut faire le paresseux aujourd’hui, dit le docteur en souriant de la simplicité avec laquelle le jeune homme envisageait sa belle action, vous perdrez votre journée...

–Eh bien, vous avez raison... je reviendrai vous donner des nouvelles ce tantôt, je finirai de laver le bateau. Au revoir, monsieur le docteur...

Et Chadi courut vers le quai; en arrivant il demanda les effets de la jeune fille.

–Ils sèchent, répondit la bonne en lui montrant robe et jupons étalés sur des chaises devant la grande cheminée où le sarment pétillait...

Une heure après Chadi entrait chez les Tussaud.

–Monsieur Tussaud? demandait-il...

–C’est moi! fit le pauvre homme en larmes et pouvant à peine se soutenir. Mais Adèle Tussaud, en voyant un inconnu arriver essoufflé chez eux, avait relevé la tête et contenait un instant ses sanglots, pour écouter.

–Que voulez-vous, monsieur?

–Monsieur, vous connaissez ça? et il montrait un petit porte-monnaie-portefeuille.

–Ah! mon Dieu! exclama Tussaud..., c’est de Cécile.

–Cécile! cria Mme Tussaud en se levant vivement...

–Parlez, monsieur, parlez, où est-elle?

Houdard, clignant de l’œil, observait la scène et tendait l’oreille... Chadi, tout étourdi, en voyant tous ces gens en habit de noce et les yeux baignés de larmes qui l’interrogeaient, ne savait que dire:

–Venez avec moi, vous allez la voir.

–Elle vit, monsieur? demanda Mme Tussaud, anxieuse, les traits bouleversés.

–Ah! oui... pour ça...

–Ah! mon ami... fit Tussaud en l’embrassant.

–Où est-elle!

–A la Pitié!

On sait l’effet terrifiant que produit dans la classe bourgeoise travailleuse l’idée de l’hospice; ces mois: à la Pitié! avaient glacé chacun. Chadi n’en revenait pas, il regardait autour de lui et cherchait l’explication du drame auquel il venait d’assister si heureusement. Ces gens habillés pour aller à la noce, c’étaient les parents de l’enfant qu’il avait arrachée à la mort! Pendant que là-bas, elle se jetait à l’eau, pendant qu’on retendait sur la civière pour aller la coucher dans un lit d’hôpital, chez elle on se préparait pour une fête! Vainement, le brave garçon cherchait à assembler ces faits entre eux, son cerveau se refusait à lui donner une solution.

Adèle Tussaud avait pris les mains de Chadi, et, anxieuse, n’osant croire, elle lui demandait:

–Elle vit! elle vit?...

–Oui, oui, madame.

–Pourquoi l’a-t-on conduite à la Pitié, qu’a-t-elle eu?

–Où était-elle? demanda Tussaud, est-ce un accident?

–C’est un accident volontaire... Est-ce qu’elle n’était pas malade?

–Non, qu’y a-t-il enfin?

–Je vais vous dire, elle a voulu se noyer...

–Ah! mon Dieu! exclama tout le monde.

Houdard écoutait attentivement, paraissant surpris de ce qu’il entendait.

–Noyer!

–Se noyer! se noyer! s’écriait Mme Tussaud épouvantée et prête à se trouver mal.

–Oui, madame, elle s’est jetée par-dessus le pont d’Austerlitz. et heureusement j’étais là, j’ai piqué une tête et je l’ai ramenée.

–Vivante?

–Ah oui!

–Vous, vous, monsieur, et Adèle pleurant embrassait Chadi tout honteux des marques d’admiration qu’on lui prodiguait; car chacun, à l’envi, venait lui presser la main.

–Vite, vite, disait Mme Tussaud à la bonne, donnez-moi un pardessus, un manteau; nous allons aller la chercher.

Tussaud interrogeait Chadi, et les invités se penchaient autour d’eux écoutant, attentifs.

–J’étais sous le pont, dans mon bateau, en train de lui faire sa toilette pour demain; j’étais en train de chanter; tout à coup j’entends: pouf! et pas un mot, pas un cri. Je me retourne, je vois l’eau qui bouillonnait; je connais ça; je me dis: Bon… quelqu’un qui prend une goutte. Attends un peu. J’étais justement en costume, ma cotte retroussée comme un caleçon. Je pique une tête, je cherche, je vois des jupons qui se sauvaient en filant le long de la pile. Je me dis: Bon, elle va dans le remous. Je connais l’endroit; je suis né en face. Je remonte respirer; je repique droit sur les vêtements et je la rattrape près de la pile; je remonte avec, mais c’était dur, allez... C’est qu’il y a du courant là, et je pensais que je n’arriverais pas à mon bateau; c’est que c’est lourd une femme; enfin, je me cramponne etj’appelle. Ah! vous pensez, tout le monde avait vu le coup et on venait de tous côtés; mais il était temps s; le courant est si raide qu’une minute de plus, et j’y allais avec elle.

–Et elle vivait? demanda Tussaud.

–Elle était sans connaissance ce; nous la montons dans le bachot et justement il y avait un médecin de la Pitié qui revenait d’une visite de nuit; ah! ça n’a pas été long; il lui a appuyé à un endroit sur l’estomac, il a fait semblant de l’embrasser, il lui a fait frictionner les jambes... Faut pas vous fâcher de ça, on lui a vu les mollets... mais sans penser à mal. Enfin elle est revenue à elle; mais le médecin a dit qu’elle était atteinte d’une autre maladie... C’est alors qu’il l’a fait conduire à la Pitié dans son service. Et quand je l’ai quittée pour venir vous prévenir, il m’a dit: elle est sauvée!

Chacun eut un soupir de soulagement à ce dernier mot, et Adèle, qui venait de revêtir son manteau, demanda en souriant sous ses larmes:

–Oh! vous ne me trompez pas, monsieur, elle est sauvée?

–Absolument, madame.

–Et vous allez nous conduire vers elle?

–Je vous attends pour ça.

–Mon ami, fit Tussaud en le prenant à part, c’est à vous que je dois la vie de mon enfant, je ne pourrai jamais m’acquitter envers vous... mais vous accepterez bien. et il fouillait à sa poche.

–Eh bien, qu’est-ce que vous faites là, vous? Est-ce que je vous demande quelque chose? Pour qui me prenez-vous? Vous m’avez donné une bonne poignée de main, votre dame m’a embrassé; quand votre demoiselle sera sur pied, vous lui direz d’en faire autant; un bon baiser, votre amitié et ça fera le compte.

Tussaud lui serra affectueusement les mains et dit:

–Allons, vite, partons... emmenons Houdard.

–Ah ça! es-tu fou? fit vivement Mme Tussaud, c’est à cause de lui que la malheureuse a voulu se tuer...

–C’est vrai..., le pauvre garçon...

–Allons, viens vite!

Houdard avait tout entendu, et son regard s’était croisé avec celui de Mme Tussaud; mais, ne voulant pas paraître céder, il vint à Chadi et lui dit:

–Je vous félicite, monsieur, de votre belle action.

–Il n’y a pas de quoi, vraiment.

–Tussaud, je te laisse aller avec ta femme la chercher; moi, je reste avec nos invités pour nous excuser.

–Ça se refera… C’est remis, quoi! balbutia Tussaud qui ne voulait pas se fâcher avec Houdard.

–J’y compte bien, fit celui-ci, en lui serrant la main et souriant malignement en regardant Mme Tussaud qui tirait la manche de son mari pour le faire taire, disant:

–Claude, dépêchons-nous, donc, est-ce l’heure de parler de ça?

Ils prirent une des voitures de noce, et firent monter Chadi près d’eux.

–Mais, monsieur, madame, regardez donc comme je suis fait, je ne peux pas monter là-dedans, j’irai aussi vite que vous à pied... ou bien, attendez, je vais monter sur le siège.

–Plaisantez-vous, monsieur, fit Adèle... Vous, à qui je dois d’aller encore embrasser ma Cécile, montez vite et asseyez-vous près de moi.

Chadi obéit et la voiture partit rapidement dans la direction du jardin des Plantes.

Moins d’un quart d’heure après, Claude et sa femme, dirigés par Chadi, entraient dans la salle de la Pitié. A l’aspect des petits lits, des murs nus, des longues salles silencieuses traversées par les sœurs calmes, Adèle Tussaud chancela, un frisson courut dans ses os et dans son sang. Tussaud aussi devint pâle, il eut peur, il craignit d’avoir été trompé par Chadi.

Quand Chadi, leur montrant un des lits, dit:

–C’est là.

Ils se précipitèrent chacun d’un côté, disant le même mot, son petit nom d’enfant:

–Zizille, mon enfant!

Cécile ouvrit ses grands yeux; son regard fiévreux se fixa sur eux. Elle ne les reconnut pas.

Épouvantée, Adèle, qui lui tenait la tête dans ses bras et l’embrassait, disait:

–C’est nous, c’est nous, Zizille, c’est ton père, ta mère.

Les regards de Cécile restaient fixés sur eux, sans les reconnaître. Une seconde cependant il y eut dans ses yeux comme un éclair, elle semblait reconnaître sa mère; alors celle-ci, lui souriant, dit aussitôt:

–Zizille, ma mignonne chérie, nous allons te ramener chez nous... Tu es libre... Tu ne l’épouseras pas... Tu seras la femme de celui que tu as choisi… Tu verras Maurice.

Pendant que sa mère parlait, Cécile semblait peu à peu revenir à elle et comprendre. Au dernier mot, elle se dressa tout à coup sur son lit, les yeux hagards et se débattant furieusement, écartant ses parents effrayés et répétant:

–Maurice, Maurice, me voici, attends-moi…

Elle jeta un grand cri et retomba raide sur l’oreiller. Le médecin, qui était au pied du lit, se précipita en s’écriant:

–Ah! mon Dieu, qu’avez-vous fait?

Chadi resta stupéfait.

Claude et sa femme, épouvantés, terrifiés, tombèrent à genoux, et, les mains jointes, la mère suppliait:

–Pitié, pitié, mon Dieu, ne nous la prenez pas.

VII CE QU’ON PENSAIT AUTOUR DES TUSSAUD.

Table des matières

Ç’avait .été, on le devine, un grand scandale dans le monde du bronze, que la tentative de Mlle Tussaud, préférant mourir que d’épouser celui qui passait pour avoir été l’amant de sa mère. Trop de gens avaient été invités à la noce et avaient assisté aux différentes scènes que nous venons de raconter, pour qu’on ne jugeât chacun des principaux acteurs. Tout le monde était d’accord pour reconnaître que Cécile avait courageusement et dignement agi; étant donné que le mariage satisfaisait son père et sauvait sa maison, que son refus en éloignant Houdard, en le fâchant avec son père, les ruinait tous, elle ne pouvait refuser brutalement, elle avait donc fait son devoir de fille bien élevée, soumise à la volonté de ses parents; mais l’homme qu’elle devait épouser lui répugnait, elle sentait qu’avec lui elle n’aurait pu vivre en honnête femme, et plutôt que d’accepter semblable situation, elle y échappait en se sacrifiant ainsi. Sa mort obligeait Houdard à un certaine réserve, il eût été indigne qu’après la mort dont il aurait été la cause involontaire, il abandonnât les malheureux parents. Pour cela, il fallait une victime, et la pauvre et brave Cécile s’était sacrifiée. Voilà le jugement porté sur son action.

Ceux qui avaient assisté aux terreurs du matin, qui avaient vu les malheureux parents, écrasés par la disparition de leur fille, qui avaient vu l’attitude au moins singulière d’Houdard, s’entendaient tous pour juger favorablement la mère; l’opinion revenait sur elle, on disait que le mariage de sa fille lui avait été imposé... Quelques-uns prétendaient qu’ayant bien observé dans ce moment douloureux l’attitude d’Adèle Tussaud et d’Houdard, ils étaient convaincus qu’on avait calomnié la femme; elle n’avait jamais été la maîtresse de la Rosse. Et elle le traitait même très sévèrement. Nous devons reconnaître qu’en l’accusant moins, la plupart, cependant, croyaient toujours aux relations anciennes de Mme Adèle Tussaud. Quant à Tussaud, tout le monde était d’accord, c’était un imbécile qui appartenait tout entier à Houdard la Rosse; il lui avait pris sa femme, il voulait lui prendre sa fille, et un jour il lui prendrait sa maison.

Tout cela avait été, pendant quinze jours, le sujet des conversations sur la place; cela s’explique naturellement au reste, puisque nous avons dit que le crédit de la maison Tussaud dépendait du mariage; or, après ce scandale, qu’allait-il devenir? Mlle Tussaud était toujours à la Pitié, entre la vie et la mort, ne reconnaissant pas ceux qui l’entouraient, c’est-à-dire sa mère et son père, qui avaient obtenu, ne pouvant faire transporter leur fille chez eux, qu’elle fût dans une chambre pistole où ils pourraient l’aller voir tous les jours.

Houdard paraissait peu chez Tussaud, venant seulement pour prendre des nouvelles de Cécile; il avait répondu à Tussaud, le surlendemain, lorsque celui-ci lui avait raconté ce qu’avait dit le docteur:

–Ce n’est pas tout ça, il ne faut pas que ce malheur fasse oublier la maison, les affaires; tu feras ton bordereau de fin de mois, et je te ferai les fonds… Ça clouera la langue à ceux qui disent que tu faisais une spéculation.

–Quel brave garçon tu es, avait dit aussitôt Tussaud en lui serrant affectueusement la main; si elle te connaissait comme moi, elle comprendrait que c’est son bonheur que je voulais.

–Sauve-la d’abord! Peut-être qu’elle réfléchira maintenant... Une petite histoire comme celle-là, quand on en revient, ça rend raisonnable.

–Espérons-le...

Et à la suite de cet entretien duquel Tussaud n’avait pas dit un mot à sa femme, il avait fait son bordereau, l’avait touché et avait payé sa fin du mois. Nous disons qu’il n’en avait rien dit à Adèle Tussaud, non parce qu’il craignait que celle-ci le blâmât, mais parce qu’Adèle n’y eût rien compris. A cette heure, pour la malheureuse mère, il n’y avait plus de maison, plus d’affaires, rien ne l’occupait que sa fille, au chevet de laquelle elle était sans cesse, guettant sur son visage le mieux qu’elle désirait. C’est qu’Adèle Tussaud s’attribuait tout ce qui était arrivé; c’est parce qu’elle avait connu Houdard, que celui-ci avait eu le droit d’agir ainsi qu’il l’avait fait; la faute commise, elle n’avait pu reculer; c’était le pied dans le crime, chaque pas en faisait commettre un nouveau. N’était-ce pas un crime que le consentement donné au mariage de sa fille, et le plus odieux, avec un homme qui avait été son amant; et le plus épouvantable, puisqu’à cette heure elle ne savait si son enfant n’en serait pas la victime... Oh! si ce malheur devait arriver, elle était résolue, elle n’y résisterait pas, elle irait en quittant l’hospice, après avoir une dernière fois demandé pardon au cadavre de son enfant, se jeter dans la Seine au même endroit où Cécile s’était jetée. Dans les longues heures qu’elle passait près de sa fille, lorsque sa pensée quittait son enfant, c’était pour évoquer son passé à elle, c’était pour rougir seule de sa vie, de sa vie la cause de tout, et elle se promettait, son enfant rétablie, de se jeter à ses genoux, de lui demander pardon en l’assurant d’obéir toujours à ses volontés, et son regard se dirigeait vers la malade. En voyant cet œil brillant de fièvre qui ne la reconnaissait pas, en entendant les mots sans suite qui échappaient de ses lèvres sèches, un frisson se glissait jusque dans ses moelless; elle pleurait et tombait à genoux, levant les mains vers le ciel, et suppliant:

–Mon Dieu! mon Dieu! je suis bien coupable... punissez-moi, mais pas dans mon enfant!

Si sa fille vivait, quoi qu’il pût arriver–c’était absolument arrêté dans son idée–Houdard ne remettrait jamais les pieds chez eux; sa fille se rétablirait doucement, elle choisirait son époux, Houdard, jamais!

Pour tout le monde, pour les parents, les invités, pour le fiancé même, ce qui était arrivé le matin du jour où devait avoir lieu le mariage s’expliquait le plus simplement du monde, et tout à l’avantage de la jeune fiancée restée pour tous la plus pure des femmes.

Rentrée chez elle à onze heures du soir, Cécile s’était décidée à mourir plutôt que de se marier avec Houdard; jusqu’au dernier jour, jusqu’à la dernière heure elle avait espéré que ce mariage ne se ferait pas, et elle ne s’était pas préparée. On était arrivé au jour, le mariage devait avoir lieu; que faire?... Mourir! Elle l’avait dit: Je mourrai plutôt que d’épouser cet homme; et on n’avait pas cru à ce qu’elle avait dit. C’était le matin qu’il fallait obéir; elle se décida et écrivit la lettre; mais, cela fait, comment mourir... sans donner l’éveil à personne à cette heure? elle avait alors attendu le petit jour; elle était sortie sans bruit, elle avait couru jusqu’à la Seine, et, enfiévrée par la nuit passée avec cette idée, elle s’était précipitée à l’eau.

Pour tous, c’est ainsi que la tentative de suicide avait eu lieu; la jeune fille pure, la fiancée qui avait voulu mourir, si miraculeusement sauvée peut-être, était toujours digne du respect et de l’estime de tous... Et si la malheureuse enfant, par les médisances, avait eu connaissance des accusations portées contre sa mère... alors, sa conduite, son sacrifice ne méritaient que des éloges, ne pouvant, ne voulant pas accepter cet inceste moral d’épouser l’amant de sa mère, ne pouvant dire les causes de son refus, fille trop respectueuse pour accuser sa mère, aimant trop ses parents pour amener le trouble dans le ménage, ne trouvant enfin que le sacrifice d’elle-même, la mort pour parer à tout.

Ce fut seulement au bout d’un mois que le médecin déclara que Cécile était sauvée. On attendit encore huit jours pour la faire transporter rue Saint-François. Heureuse de voir enfin sa fille hors de danger, Adèle Tussaud oubliait tout… Son enfant lui parlait, la reconnaissait elle lui demandait sans cesse:

–Souffres-tu encore, ma mignonne?

–Non, mère...

–Alors, souris-moi donc... Si tu savais combien cela m’ennuie, quand je suis si heureuse, de te voir si triste.

Cécile ne souriait pas ; elle se contentait de presser affectueusement la main dans laquelle sa mère tenait la sienne.

Adèle, croyant ramener un peu de gaieté sur son visage, lui disait:

–Maintenant, ma Zizille, sois sans crainte; tu as payé assez cher le droit de choisir toi-même ton époux. Houdard ne mettra plus les pieds chez nous… Nous ne l’avons plus revu depuis le jour que tu sais... Ma fille chérie, tu épouseras qui tu voudras, et, soulignant ces derniers mots, elle ajoutait:–Qui tu voudras, Zizille, tu me comprends?

Alors, Cécile mettait ses mains sur son visage et fondait en larmes. Et cette scène s’était renouvelée plusieurs fois sans que jamais Cécile voulût répondre, lorsqu’on lui demandait la cause de ses larmes.

Voyant l’effet douloureux que le souvenir de ce nom provoquait, Adèle Tussaud évita prudemment d’en parler. Cécile, transportée rue Saint-François, réinstallée dans sa petite chambre, entra tout à fait en convalescence. Jamais, au grand étonnement de sa mère, elle ne parlait de Maurice; nous venons de le dire, on imitait cette réserve; un jour que des amis de la famille, des invités de la singulière noce que nous avons racontée, étaient venus la voir et s’informer de sa santé, elle allait sommeiller, ils se retirèrent discrètement et descendirent dans la salle à manger, sur laquelle s’ouvrait le petit escalier conduisant à la chambre de la jeune fille. Mme Tussaud, craignant que sa fille n’eût besoin d’elle et ne voulant pas manquer de se rendre à son appel, laissa la porte ouverte.

Les amis étaient descendus et avaient quitté la chambre de la malade, nous l’avons dit, parce qu’elle paraissait vouloir sommeiller; croyant qu’elle dormait, certains qu’ils ne pouvaient être entendus, une fois seuls avec les Tussaud, on parla de la catastrophe; les amis, qui savaient l’adoration que la jeune fille avait pour Maurice, demandèrent naturellement si on avait eu depuis ce jour des nouvelles du jeune homme. En entendant prononcer ce nom, Cécile, avec l’ouïe particulière aux malades, tendit l’oreille et écouta. C’est son père qui répondit:

–Quand nous la cherchions, j’ai été jusque chez lui; on ne l’avait pas vu... Mais, depuis, j’ai appris qu’il y avait eu un malheur; quelques heures après nous, Cachard, d’Orléans, qui était venu aux recherches avec moi, regagnait le chemin de fer en voiture–vous vous souvenez, il est parti l’après-midi.–En passant devant la rue de Lacuée, il a vu un rassemblement considérable et des agents devant la maison; il était en retard pour son train, il n’est pas descendu; mais il s’est douté de ce qui était arrivé et il m’a écrit. Le pauvre petit Maurice se sera tué, ça devait être convenu entre eux... et, moins heureux que cette enfant, il n’a pas été secouru.

–Vous croyez qu’il est mort?...

–J’en suis certain... Depuis, nous n’avons pas revu sa sœur… Vous comprenez que je ne puis décemment chercher à voir cette famille; car c’est nous qui sommes la cause involontaire de ce malheur. Pauvre enfant! toute ma vie je me reprocherai ce que nous avons fait là… Adèle a bien raison, c’était un brave garçon, honnête travailleur… et j’ai été mal inspiré... enfin, il est trop tard pour pleurer.

–Et M. Houdard?

–Dame! le pauvre garçon, vous pensez qu’il est bien malheureux de ce qui est arrivé, car c’est la crème des hommes, vous savez... malgré ce qu’on dit; il vient presque tous les jours au magasin pour avoir des nouvelles… Qu’est-ce que vous voulez? il sait bien que ma femme ne peut pas le sentir, et, entre nous, Adèle, je ne m’explique pas ça, il a toujours été prévenant pour toi.

–Non... je ne veux plus le revoir...

–Mon Dieu, ma bonne, je comprends bien que sa présence te rappelle le jour cruel que nous avons passé, mais cela s’est fini heureusement.

–Heureusement, et Maurice?

–Je dis heureusement pour nous, Maurice n’était pas de la famille, dit Tussaud avec son naïf égoïsme.

Puis, s’adressant aux invités, il reprit:

–Comprenez-vous ça? voilà un homme très beau garçon, intelligent, vous le connaissez, qui nous est très dévoué, qui est riche.

–D’où lui vient sa fortune et quelle est-elle? dit Adèle.

–Je ne vais pas aller lui demander ça... Vous autres femmes, vous êtes toutes les mêmes; quand vous en voulez à quelqu’un, rien en lui n’est bien. Tu n’as rien à dire sur sa conduite, tu t’en prends à sa fortune... L’argent, ça ne pousse pas, n’est-ce pas? Pour en avoir, il faut toujours que ça sorte de la poche de quelqu’un; qu’est-ce que les affaires? C’est de faire sortir l’argent de la poche des autres pour le mettre dans la sienne. Lorsque le mariage a été pour être décidé, c’est toi qui as dit: nous nous sommes mariés sans notaire, notre enfant peut en faire autant; devant M. le maire on apporte chacun sa part, voilà tout. Tu avais raison, puisque notre enfant n’apportait rien et que, ainsi, elle était censée apporter la moitié de ce qu’ils auraient eu... Lui, il n’a pas sourcillé, il a dit: j’accepte. Je vous assure, on ne connaît pas la bonne nature que c’est cet Houdard; mais, ma femme, elle a toujours été comme ça, elle n’a jamais pu le voir seulement en peinture…

–Toi, pourvu qu’il ait de l’argent, tu donnerais ta fille au premier venu.

–Ça ne prouve qu’une chose, ça, c’est que je ne veux pas que mon enfant soit malheureuse... Une jolie chose d’écouter des caprices d’enfant...

–Il vaut mieux les écouter que de risquer de le tuer.

–Bon! tu vas me dire des méchancetés… Est-ce qu’on pouvait se douter de ça?... Cette enfant qui a l’air doux, elle a tout mon caractère, emporté, ne raisonnant pas, pauvre petite… Tu vois aussi ce que je fais maintenant, je ne lui en parle même pas… Mais ça n’empêche pas qu’il vaut mieux, c’est mon avis, un homme sérieux, bien occupé de son intérieur, qui s’occupe de ses affaires, qu’un gamin qui sera tout le temps à se mirer dans les yeux de sa femme, et qui, lorsqu’il sera rassasié d’elle, courra après le premier nez en l’air qu’il verra;–Houdard, au moins, avait vécu.

–Oui, avec qui? fit avec dégoût Mme Tussaud...

–Voilà bien les femmes sévères... On ne va pas s’amuser avec des mères de famille... Tu vas trouver mauvais qu’au lieu de courir les ménages, les familles, pour troubler ceux-là, déshonorer celles-ci, il ait préféré avoir des cocottes, des femmes entretenues, comme tu dis... Chacun son goût; lui, il aime le chic... Et puis, quoi, il ne s’en cache pas: il a été la coqueluche de ces dames, et c’est ce qui prouve sa force, son bon sens, pour s’amuser il a choisi les plus jolies des filles de Paris, des femmes faites pour l’amour, embaumant, couvertes de batiste, de soie, tout le diable et son train... et en avant la folie... Mais, lorsqu’il s’agit de mariage, il recherche une famille honnête et une jeune fille sage, et tu ne diras pas que c’est l’intérêt qui le guide, puisque nous ne donnons rien à notre enfant.

–Nous lui donnons une part dans la maison, la moitié de ce que nous avons.

La réponse stupéfia un instant Claude Tussaud, mais il y avait du monde, il se contenta d’appuyer:

–Oui, oui, c’est vrai, il devenait notre associé... Enfin, de tout ça, vous le voyez, il y a une chose surtout, c’est que ma femme n’a jamais pu supporter Houdard.

Les déclarations et les affirmations de Claude Tussaud semblaient gêner énormément ceux auxquels il s’adressait; ils se regardaient entre eux, puis observaient Mme Tussaud, que la conversation de son mari n’embarrassait nullement.

–En somme, dit un des amis avec la cruelle indifférence bourgeoise, votre position est maintenant plus nette, Houdard ne vous tourmente pas, il a rendu sa parole à cette chère Cécile, et d’un autre côté vous êtes débarrassés de ce petit Maurice qui risquait dans un coup de tète de compromettre votre enfant?

–Absolument.

–Allons, tout est pour le mieux et je vous en félicite sincèrement, ajouta-t-il en lui prenant la main et en se levant...

Les dames l’imitèrent, tout le monde souriait; une des dames dit:

–Ma chère madame Tussaud, nous sommes bien heureux du rétablissement de Cécile.

–Je vous dis, sans ses maux de cœur qui sont les restes de son mal–elle irait tout à fait bien.

–Ce ne sera rien, et il faut espérer que bientôt elle nous fera danser et pour de bon.

–Oh! ça ne serait pas long si elle voulait me comprendre, dit Tussaud.

Adèle lui lança un coup d’œil furieux; on se fit des révérences, et les Tussaud reconduisirent les amis jusqu’à la porte.

Dans la chambre, Cécile avait écouté; en entendant raconter la constatation de la mort de son Maurice, elle pleura, et quand ses larmes cessèrent, malgré elle, elle entendit, elle écouta la fin de la conversation. Un rire amer vint sur ses lèvres, et elle répéta:

–C’est vrai, on est débarrassé et je leur dois un bal.

Quand les Tussaud rentrèrent, le fabricant de bronzes allait se diriger vers ses ateliers lorsqu’il lui sembla que sa fille l’appelait; il monta aussitôt:

–Tu m’appelais, ma Zizille?

–Oui, père... je voulais te demander si M. Houdard n’était pas venu savoir de mes nouvelles?

–Mais si, mon enfant… Seulement il n’ose pas monter te voir...

–Lorsqu’il viendra, père, tu le feras monter... que je le remercie…

Mme Tussaud, étourdie, n’osait croire ce qu’elle entendait, et les deux époux se regardèrent stupéfaits.

VIII OU MADAME TUSSAUD EST DE PLUS EN PLUS STUPÉFAITE.

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La demande de Cécile ravit plus qu’elle ne surprit Claude Tussaud, et il embrassa chaleureusement sa fille, puis s’empressa de descendre à l’atelier, craignant que la Rosse ne fût venu pendant qu’il n’y était pas, et ayant hâte, dès qu’il arriverait, de le faire monter près de Cécile. Claude était heureux; il se reprenait à l’espoir du mariage rêvé.

Il n’en était pas de même d’Adèle Tussaud; c’est en vain qu’elle cherchait à s’expliquer le motif qui dirigeait sa fille. Il n’était pas douteux que Cécile abhorrait André Houdard, dit la Rosse. Si la pauvre enfant savait la mort de celui qu’elle aimait, de Maurice Ferrand, c’était une raison de plus de haïr celui dont l’exigence avait été la cause de ce malheur. Non! ce n’était pas possible, Cécile ne pensait pas à renouer avec Houdard les relations rompues. Et cependant, pourquoi demandait-elle à le voir? Peut-être Mlle Tussaud voulait-elle avoir une explication loyale, décisive avec celui qui avait été son fiancé, et lui demander que son refus de devenir sa femme n’entraînât pas une rupture avec son père, son vieil ami. Cela était possible; car Mme Tussaud, en considérant sa fille attentivement, cherchait vainement à retrouver la naïve enfant, gaie, toujours souriante, dont l’insouciance était jadis le trait distinctif.

Depuis la catastrophe, Cécile était changée du tout au tout; toujours belle, plus belle peut-être, l’enfant était devenue femme; elle était plus calme, plus réfléchie, presque sombre. Sous ce beau front blanc, on sentait de sérieuses pensées; le regard plus observateur avait plus de volonté, les lèvres ne babillaient plus au hasard. La jeune âme était sortie de l’enveloppe de l’enfance; elle s’était arrachée de l’ombre et était, à cette heure, comme environnée d’un nimbe: la vie à venir.

Sa mère ne pouvait s’expliquer cette transformation; elle l’attribuait au chagrin persistant de la mort de Maurice; tant de fois elle l’avait surprise, la croyant endormie, pleurant silencieusement. Non! non n! c’était impossible, son enfant avait un cœur trop sensible pour penser à l’homme qui avait amené le malheur dans sa maison. C’est qu’aujourd’hui Adèle était décidée à la lutte, et sa force s’augmentait de la honte qu’elle ressentait de sa faiblesse passée; elle ne consentirait jamais à ce qu’on reparlât de ce mariage.

Peut-être, pensait-elle encore avec crainte, la pauvre petite, voyant la douleur de son père, voyant les soins assidus dont elle était entourée, croyant que ce qu’elle avait fait allait amener la ruine et la misère dans la maison, et n’ayant plus maintenant l’espoir d’épouser celui qu’elle aimait, indifférente à tout, était-elle prête à se sacrifier… Non! non! cela n’était pas possible, jamais Adèle ne consentirait à cela, jamais sa fille n’épouserait celui qui avait été son amant et, dût-elle s’humilier devant son enfant, avouer sa faute, elle le ferait. Cette pensée lui faisait bien venir le rouge au visage; mais, un secret pressentiment lui disait que cet homme portait le malheur avec lui.

Claude était descendu aux ateliers. Adèle était seule avec Cécile et elle aurait bien voulu l’interroger, finement, sur la raison qui lui faisait demander André; elle rangeait et époussetait les meubles, et demanda à sa fille:

–Eh bien, Zizille, ça va-t-il mieux aujourd’hui? Souffres-tu toujours de l’estomac?

–Un peu, mère.

–Cela te brûle-t-il toujours?…

–Oh! cela va mieux, je ne souffre presque pas, à vraiment dire, mais je suis ennuyée par des maux de cœur.

–Cela va bien maintenant, ce n’est plus qu’une affaire de temps, tu te sens forte à présent.

–Oh! pas trop.

–Enfin, tu peux causer, discuter… puisque tu demandes à voir Houdard pour lui parler....

–J’ai si peu de choses à lui dire...

Adèle était arrivée tout simplement au but; enfin, elle avait sur les lèvres: «Mais qu’est-ce que tu veux donc lui dire?» lorsqu’elle entendit la bonne frapper à la porte; impatientée, elle ouvrit.

–Qu’est-ce que vous voulez encore?

–Madame, c’est M. le docteur...

–Ah! M. le docteur, qu’il vienne bien vite. Et elle alla au-devant de lui.

Cécile, en entendant annoncer le docteur, avait eu un mouvement de satisfaction. Le docteur entra et la regarda longtemps.

–Allons, dit-il à la mère, cela va très bien... Et souffrez-vous mon enfant?

Et, en disant ces mots, il prenait le poignet de sa malade; il sentit que Cécile faisait une pression sur son bras pour l’attirer vers lui, en même temps qu’elle disait:

–Mère, ouvre donc les rideaux.

Pendant qu’Adèle Tussaud allait docilement à l’extrémité de la chambre ouvrir les rideaux, Cécile disait bas au médecin:

–Docteur, éloignez ma mère, j’ai à vous parler.

Le docteur fut un peu surpris; il demanda à Mme Tussaud l’état de sa fille, comment elle avait sommeillé, si elle avait eu la fièvre; et, bien renseigné sur le diagnostic de la maladie, il dit tout naturellement à la mère:

–Chère madame Tussaud, voudriez-vous me laisser quelques minutes seul avec votre demoiselle? Je voudrais l’interroger sur certains symptômes, et peut-être gêneriez-vous ses réponses.

Cette fois encore, Mme Tussaud fut assez stupéfaite. Quelles questions pouvait-on adresser à sa fille pour lesquelles elle serait embarrassée de répondre devant sa mère?… Voulait-on lui demander si les médicaments ordonnés lui étaient bien donnés, si on avait pour elle les soins que réclamait son état? Enfin, il n’y avait pas à répliquer: on doit toujours obéir au médecin. Toute autre idée ne pouvait passer par le cerveau de la mère. Le nom, la respectabilité, l’âge du docteur, obligeaient à avoir pleine confiance en lui.

–Monsieur le docteur, est-ce que vous verriez, dans ce que je vous ai dit, certains caractères de gravité qui vous surprendraient, et vous feraient craindre un mal nouveau?

–Non, ma chère dame, rassurez-vous, votre belle Cécile va très bien, très bien.

Rassurée, elle dit avec ennui, en sortant:

–Je vous obéis, docteur, je me retire.

Lorsque sa mère fut sortie, Cécile s’accouda sur son lit, et, pleurant, elle dit:

–Monsieur le docteur, un médecin est plus qu’un prêtre, on doit tout lui dire, et l’on peut espérer que ce qu’on lui dira mourra avec lui.

–C’est le devoir de tout honnête homme, mon enfant, mais c’est une obligation dans notre profession.

–Ce que j’ai à vous dire est si grave, si grave, que vous me voyez toute tremblante et toute confuse devant vous.

–Ma belle enfant, reprenez courage et ne craignez rien… Est-ce un conseil que vous voulez me demander?

–Non, docteur, c’est un aveu que je vais vous faire.

–Voyons. Le docteur prit un siège et se plaça à la tête du lit; là, assis devant elle, il lui prit les mains et, avec un sourire encourageant, il lui dit: «Racontez-moi ça.»

–Docteur, j’ai refusé de répondre à toutes les questions qui me furent faites, même par vous; c’est vous qui avez fort justement reconnu que je m’étais empoisonnée avant de me jeter à l’eau.

–Pauvre enfant! C’était donc bien grave... bien grave, que vous ne reculiez pas devant une si cruelle mort?

–Vous allez en juger. Je vais vous raconter pourquoi et comment je me suis décidée.

–J’écoute, fit le vieux docteur, l’observant avec inquiétude.

Cécile raconta alors longuement au docteur les circonstances de son double suicide, circonstances entièrement connues de nos lecteurs et sur lesquelles nous n’avons pas besoin de revenir.

Adèle Tussaud était descendue dans la salle à manger et attendait impatiemment le résultat de l’entretien particulier que le docteur avait réclamé; malgré l’assurance que lui avait donnée ce dernier, elle était très inquiète. C’est après un long quart d’heure qu’il sortit de la chambre; en le voyant, la mère chercha à lire sur son visage l’impression de son examen; mais la physionomie du docteur était impénétrable. Adèle l’interrogea et il répondit:

–Madame, votre fille est absolument bienn; elle entre maintenant en pleine convalescence, elle a beaucoup souffert, et a plus que jamais besoin de votre tendresse, de votre affection, de votre bonté.

–Que voulez-vous dire, monsieur?

–Rien autre chose que ce que je vous dis. Les soins du médecin sont maintenant inutiles, le corps est sauvé, ma présence n’est plus nécessaire, et cependant madame, l’intérêt que je porte à ma jeune malade, arrachée si extraordinairement à la mort, me fait réclamer de vous la permission de venir la voir quelquefois.

–Oh! monsieur le docteur, vous devez être assuré du plaisir que nous éprouverons à voir souvent celui auquel nous devons la vie de notre enfant. C’est nous qui vous serons reconnaissants de venir le plus tôt et le plus souvent possible.

–Jen abuserai, madame...

Et en reconduisant le docteur, Adèle, soupçonneuse, demandait:

–C’est bien vrai? elle est sauvée, absolument hors de danger...?

–Absolument, c’est maintenant une convalescente.

–Et doit-elle suivre un régime?

–Le régime que vous lui ferez suivre sera de ne rien lui refuser.

Et le docteur partit. Adèle rentrait pensive; elle trouvait bien énigmatiques les déclarations et les recommandations du médecin; elle monta chez sa fille. Cécile avait la tête tournée du côté du mur; il lui sembla qu’elle pleurait; elle se pencha et lui dit:

–Zizille, qu’as-tu, mon enfant? le médecin t’a tourmentée?

–Non, mère… non, je n’ai rien, je suis lasse et je veux dormir.

Désappointée, Mme Tussaud dut se contenter de cette réponse et accepter le congé qu’elle lui donnait. Elle sortit doucement, sans bruit, sur la pointe des pieds. Seule, Adèle Tussaud, rassurée tout à fait sur la situation de son enfant, pensa aux événements qui avaient bouleversé la maison, et lorsqu’elle en cherchait la cause, elle rougissait et, confuse, baissait la tête; puis la relevant soudain, la rougeur au front, le dégoût aux lèvres,–celui qui se serait penché près d’elle aurait pu l’entendre dire tout bas:

–Je n’ai pas été coupable, j’ai été victime.

Et accoudée sur la table, la tête dans sa main, les yeux fixes, elle pensait, et des tressaillements, des frissons secouaient son corps; c’était le souvenir de ce que contenait sa phrase: «J’ai été victime,» qui hantait son cerveau, et se répondant à elle-même, elle ajoutait:

–Oh! que je le hais, cet homme!

Puis elle se secoua comme pour chasser ses pensées, et ses regards tombèrent sur un calendrier de bureau portant en grosses lettres la date du mois et l’éphéméride du jour; elle dit en hochant la tête avec étonnement:

–Comment! deux mois!….. Il y a deux mois aujourd’hui que ce mariage devait avoir lieu! Que de choses depuis deux mois! Pauvre Maurice! pauvre enfant!….. C’est à son souvenir qu’elle pleurait! Sans rien dire à Cécile, j’irai voir sa sœur, je demanderai où repose le pauvre garçon, et lorsqu’elle ira tout à fait bien, nous irons faire un pèlerinage à sa tombe. Ils voulaient mourir l’un pour l’autre; comme ils s’aimaient! Oh! nous avons été bien coupables!… Mais je rachèterai cela avec ma Zizille.

Adèle Tussaud était encore une jeune et jolie femme à cette époque. Elle avait eu sa fille dix mois après son mariage, et elle s’était mariée à seize ans et deux mois. Sa fille avait, le jour où elle devait se marier, juste dix-sept ans. Adèle Tussaud avait donc trente-quatre ans, et certainement les quatre dernières années ne paraissaient pas. C’était une adorable femme de trente ans, de taille ordinaire, mais robuste et cependant fine de ligne, souple et presque élégante d’attaches; le corsage superbe s’attachait bien à ses épaules opulentes; la gorge forte seyait à sa taille un peu longue; le cou gracieux portait bien la tête et avait cette ligne charnelle qu’on nomme dans le peuple «le collier de Vénus» sous la peau blanche et diaphane, fraîche, douce au toucher comme le velours, on devinait le sang sain à la clarté du teint. Le nez fin, droit et pur de profil, avait des narines roses qui se dilataient et frémissaient aux impressions de la causerie; la bouche fraîche, appétissante, aux lèvres un peu épaisses, laissait voir dans le rire qui lui était habituel–avant les deux mois que nous venons de raconter–des gencives roses enchâssant deux rangées de perles d’un blanc nacré; les yeux étaient admirables, bruns; le regard était bête, mais d’une vivacité de bavarde; les cils étaient bruns, les sourcils roux brun, ce qui adoucissait le visage et donnait un air riant au front; les oreilles étaient toutes petites et d’un rose transparent; l’ovale court du visage était admirable, encadré par une chevelure brune et soyeuse qui faisait valoir la clarté du teint. Enfin, l’ensemble de ce visage était beau, gai et bon, mais bêta, et, nous l’avons dit, Adèle Tussaud était admirablement faite.

Au contraire de bien des femmes, on pouvait lire la pensée dans le regard. Et à l’heure où nous la dépeignons, accoudée, la main dans ses cheveux, en face de la fenêtre par laquelle tombaient sur son visage les derniers rayons du soleil couchant, elle eût ravi plus d’un peintre, «la belle Mme Tussaud,» comme on la désignait au Marais.

Elle rêvait, et sursauta tout à coup en entendant son mari qui clamait:

–Adèle, Adèle, entre donc chez ta fille, va la prévenir que nous montons avec Houdard.

–Elle dort, répondit aussitôt Mme Tussaud furieuse.

–Elle dort... elle dort... éveille-la, elle n’est pas fatiguée; elle ne fait que ça... et puis c’est elle qui a dit qu’elle voulait qu’on lui menât André lorsqu’il viendrait.

Cette dernière phrase était dite à plus haute voix, presque criée. Tussaud voulait absolument que Houdard, qui était à quelques pas derrière lui, l’entendît.

Il fallait obéir, et Mme Tussaud monta. Cécile était éveillée; elle avait entendu, et avec un ton singulier qui fit retourner la tête à sa mère, elle lui dit:

–Dis-leur de monter.

Quand Houdard entra dans la chambre, Cécile lui tendit la main, et, lorsqu’il la prit, il eut un tressaillement: la main de la jeune fille était glacée.

Tussaud et sa femme observaient la scène chacun avec un sentiment différent, Claude souriant, Adèle les sourcils froncés. Houdard, qui avait connu Cécile enfant et qui la tutoyait, dit:

–Eh bien, Cécile, tu vas mieux enfin...

–Oui, Dieu merci, c’est fini... Et j’ai tenu à vous remercier de vous être informé de moi...

–C’était bien le moins.

Il y eut un silence que Cécile rompit avec peine en disant:

–J’ai été folle, je le regrette bienn; vous ne m’en voulez pas, André?

Houdard, assez étonné, répondit aussitôt:

–Oh! ma pauvre enfant, t’en vouloir, tu as tant souffert!

–Voyez-vous, André, ces deux mois-là m’ont bien vieillie. J’ai beaucoup pensé, j’ai été bien malheureuse du mal que j’avais fait à ceux qui m’aimaient... J’ai compris que j’avais agi comme une petite fille, mes parents avaient raison...

–Tout cela était dit d’un ton saccadé, avec difficulté, comme en faisant des efforts pour parler; et cependant les trois personnes qui entouraient la jeune fille ne le virent pas, tant elles étaient bouleversées par ce qu’elles entendaient; Adèle surtout, Adèle restait bouche béante au pied du lit, regardant sa fille et paraissant lui entendre parler une langue qu’elle ne comprenait pas. Houdard, assez surpris, dit:

–Mon Dieu, Cécile, j’étais monté pour te voir, et je ne t’aurais pas. parlé de tout ça; c’est toi qui le fais; alors, je te dirai que tu m’as rendu le plus malheureux des hommes; cependant j’ai compris et n’ai point blâmé le sentiment qui t’a fait agir.

A ces mots le regard de Cécile alla chercher dans celui d’Houdard ce qu’il voulait dire; il continua:

–Ce sentiment est naturel, tu aimais ailleurs... Je n’ai pas le droit de t’en vouloir, je sais tes souffrances que l’amour fait endurer, puisque je t’aime et que tu me hais.

–André, vous ne m’en voulez pas, je vous demande pardon de ce qui est arrivé, pardon du scandale, et je suis disposée à tout faire pour le racheter, si vous m’en jugez encore digne.

Houdard la regardait, stupéfait; Claude souriait, mais Adèle s’écria:

–Ah ça, qu’est-ce que tu dis, Cécile?

Tussaud, imposant silence à sa femme, dit aussitôt:

–Adèle, veux-tu me faire le plaisir de te mêler de ce qui te regarde et les laisser s’expliquer?...

Houdard s’avança près de Cécile, cherchant à lire dans son regard; mais celle-ci avait constamment les yeux baissés.

–Cécile, je n’ose te comprendre, je n’ai rien à pardonner, puisque j’ai été la cause involontaire du mal; le scandale, tu sais que j’y attache peu d’importance, je méprise l’opinion publique.

Il sembla à Houdard qu’il avait entendu glisser entre les lèvres de Cécile:

–Oh! oui. Je le sais, cela!

Il se trompait, sans doute, et il continua:

–Cécile, tu es toute pardonnée, parce que je t’aime, et si aujourd’hui, plus raisonnable, tu comprends l’amour que j’ai pour toi, si tu veux tout faire pour racheter ce coup de tête, je te demande de reprendre nos relations où elles en étaient. Hélas! je n’ai plus de raison d’avoir de la jalousie.

Il y eut une crispation sur le visage de la jeune fille.

–Je te sais toujours la plus digne, comme tu es la plus belle... Veux-tu renouer ce mariage brisé?

Cécile mit sa main dans celle d’Houdard et dit simplement avec un gros soupir:

–Oui.

–A la bonne heure, ma Cécile, voilà où je te reconnais, ma fille... C’est toute ma nature; elle fait une boulette, elle le reconnaît, et pas de rancune, pas de fausse honte, elle revient... Oh! ma Zizille, c’est bien ça.

Et Tussaud, qui s’était penché sur sa fille, l’embrassait... André, tout étourdi, en sentant sa main dans sa main, en entendant: Oui, était tombé à genoux, et il embrassait la main de Cécile. Aèle Tussaud, cramponnée au bateau du lit, était comme pétrifiée; elle ne trouvait pas un mot à dire. Après bien des efforts, elle finit par jeter un cri:

–Mais c’est impossible!

Cécile dit aussitôt à son père et à Houdard:

–Retirez-vous, je vous prie. J’ai dit: Oui, et c’est arrêté!… Laissez-moi avec ma mère...

Les deux hommes obéirent; Houdard échangeant un regard avec Adèle, regard qu’elle soutint, furieuse, menaçante. Lorsqu’ils furent sortis, elle s’élança vers sa fille, et, tombant à genoux, fondant en larmes, elle s’écria:

–Cécile! Cécile! mon enfant, je t’en supplie, tu n’épouseras pas cet homme.

–Ne pleure pas, mère… Ne m’en parle plus, c’est arrêté, je l’épouserai.

–Je ne le veux pas... entends-tu... je ne le veux pas; c’est impossible!

Alors Cécile se pencha sur Adèle et dit, l’embrassant et pleurant:

–Ma pauvre mère!…..

Un instant, surprise et émue par les larmes de sa fille, par le ton singulier avec lequel elle venait de lui parler, Adèle regarda son enfant, et, suppliante, elle reprit aussitôt:

–Non, Cécile, non, tu ne peux te marier avec cet homme; c’est Dieu qui a voulu que tu survécusses à la catastrophe dont il fut la cause. Cécile, un mariage avec cet homme, c’est la mort; non, non, je t’en prie, mon enfant, à genoux, je t’en prie… Tu n’aimes donc plus ta mère.

–Mère, ma résolution est irrévocable... Relève-toi...

–Mais, non! ça n’est pas possible...

Et, tout d’un coup, semblant prendre une résolution héroïque, elle dit:

–Il y va de ta vie; qu’importe ce que tu penseras de moi, Cécile! Cet homme, ne peut pas être ton mari, parce que... cet homme est mon...

A ces mots, Cécile se jeta hors du lit, courut prendre sa mère dans ses bras et, avant qu’elle eût achevé, elle lui plaça la main sur la bouche, en disant à mi-voix:

–Tais-toi... je le sais.

Les yeux hagards, les lèvres tremblantes, de rouge de la honte subitement devenue pâle, Adèle regardait sa fille; elle balbutia:

— Tu le savais ?

— Oui !

Adèle Tussaud, écrasée, tomba sur sa chaise, au chevet du lit,–pendant que. Cécile se recouchait,– la tête basse, n’osant lever les yeux, elle répétait:

–Elle savait!….. On sait donc!

Elle sentit que le bras de sa fille passa autour de son cou, elle l’embrassa... La malheureuse femme pleura, et, toujours évitant le regard de son enfant, elle dit:

–Je .suis une misérable, une indigne créature; il faut avoir pitié de moi.

Et elle était lamentable à entendre.

–Non, mère, non! tu es une victime, je le sais... Un jour, sans le vouloir,–je cherchais dans le cabinet où sont nos robes, qui se trouve derrière la chambre,– j’entendis une vive discussion que tu avais avec André; il était question de moi oi; j’écoutai, j’appris que tu étais l’esclave de cet homme qui tient entre ses mains votre position; je compris dans ce que tu lui dis que tu avais été sa victime par la violence, et qu’il s’était, cependant, assuré ta discrétion et même ta complicité, parce qu’il obligeait mon père; il exigeait de toi, ce jour, de ne plus t’opposer à mon mariage avec lui, et tu dus céder. O mère chérie, j’ai tout entendu et j’ai vu que tu étais la plus malheureuse et la meilleure des femmes, et lui je l’ai jugé. C’est l’être le plus infâme, le plus misérable, le plus odieux.

–Et, ma pauvre enfant, c’est cet homme que tu veux épouser...

–Oui, ma mère... et elle sembla plaisanter en ajoutant, pour te venger peut-être.

–Non... non, je ne veux pas être vengée... le sacrifice de moi-même n’est rien, j’y suis décidée, je ne veux pas que tu souffres de ma faute...

–De ton malheur…, pauvre mère...

–Pour le monde, il n’y aura pas de malheur, c’est une faute!….. Non, et, puisque tu sais, je n’ai plus de ménagements à garder, je ne veux pas, entends-tu, je ne veux pas que tu sois la femme de celui qui fut mon amant. Tu n’épouseras pas cet homme.

–Il le faut, mère...

–Et pourquoi donc?

–Pourquoi... Écoute bien, mère: je pouvais refuser de me marier avec André, et tout était dit.

–Je l’avais espéré.

–Mais alors, outré de mon refus, il vous abandonnait... C’est moi qui tiens les livres chez vous, je connais la situation de notre maison... C’était la faillite, la ruine... De plus, c’était le déshonneur pour toi, car, je l’ai entendu, il te menaçait de révéler à tous vos relations.

Le visage caché dans ses mains, Adèle sanglotait...

–Ne pleure pas, mère, le temps des épreuves est fini... Je le savais capable d’exécuter ses menaces... Que faire? Un refus amenait tout cela; ma mort, au contraire, l’apitoyait sur vous, et ne fût-ce que pour ne pas être odieux à tous, étant la cause involontaire de ma mort, il ne pouvait vous abandonner... Moi, tu le sais, j’aimais Maurice, je lui avais tout dit, il avait été dé mon avis, et nous convînmes ensemble, ne pouvant nous marier devant les hommes, de nous marier devant Dieu.

Adèle avait relevé la tête et écoutait attentivement sa fille, étonnée devoir un plan arrêté, raisonné et exécuté avec une telle force de volonté par celle qu’elle croyait encore un enfant.

… Ce n’est pas le matin, c’est le soir en vous quittant que je suis partie d’ici; je ne suis restée dans ma chambre que le temps d’écrire les quelques lignes que vous avez trouvées. J’allai retrouver Maurice qui m’attendait place de la Bastille; il me mena chez lui où tout était préparé, nous bûmes le poison, il me mit au doigt cette alliance, et nous nous couchâmes…

–Que me dis-tu là? fit Adèle Tussaud étourdie.

–Je me réveillai au matin à l’aube... Maurice était mort... Je ne voulais pas lui survivre, j’assemblai ce que j’avais de force pour me lever, et je courus me jeter à l’eau… Tu sais le reste.

–Oh! mon Dieu! Et Adèle regardait sa fille sans trouver un mot à dire, la bouche demi-ouverte, écoutant, buvant ses paroles.

–Mère, j’étais mariée à Maurice Ferrand, je suis veuve!… et je serai mère...

–Ah! comment, tu es...? oh!

–Tantôt, c’est moi qui avais demandé au médecin de rester seul avec moi; je l’ai consulté sur ce que je redoutais... C’est vrai! ce que tu prenais pour un malaise survenant de ma maladie, ces maux de cœur, que tu croyais être les dernières traces de l’empoisonnement… ce sont les commencements de ma grossesse...

–Ah! ma pauvre enfant! qu’allons-nous faire? s’écria la mère affolée...

Cécile sourit singulièrement en disant:

–Je te l’ai dit, mère... je vais me marier avec Houdard; il faut un père à mon enfant, il faut que je le venge, lui, car c’est à cause d’Houdard que nous avons voulu mourir et qu’il est mort.

Adèle Tussaud, assise près du lit de sa fille, les mains croisées sur ses genoux, perdait la tête, étourdie par ce qu’elle venait d’apprendre, tandis que Cécile, calme, souriait méchamment au plan qu’elle avait arrêté, et semblait visiblement soulagée par l’aveu qu’elle venait de faire.

–Tu le vois, mère, il faut que je me marie. avec Houdard, n’est-ce pas?... C’est bien le moins qu’il élève l’enfant, puisqu’il est la cause qu’il n’a pas de père.

–C’est toi qui as combiné, arrêté tout cela? Tu m’épouvantes…

–Tu verras plus tard, mère; tu ne sais aujourd’hui que la première partie du châtiment que je veux infliger à cet homme... Mère, je suis bien fatiguée maintenant; laisse-moi dormir, il est tard, va les retrouver, et rends mon pauvre père bien heureux en lui disant que tu approuves mon mariage... Bonsoir, maman.

Et elle dit ces derniers mots en enfant, attirant sa mère dans ses bras, et l’embrassant avec amour. Adèle lui rendit ses baisers, lui dit bonsoir, et sortit de la chambre, presque en s’appuyant au mur, toute secouée, toute bouleversée par ce qu’elle venait d’apprendre.

Lorsqu’elle arriva dans la salle à manger, Houdard et Tussaud buvaient un verre de fine eau-de-vie; ce dernier lui dit:

–Eh bien, est-ce que tu vas maintenant t’opposer à la volonté de cette enfant?

Le regard d’Houdard la cherchait; elle le regarda en souriant et dit:

–Non, au contraire… nous avons causé sérieusement, et j’ai vu que cette fois elle était absolument décidée. Aujourd’hui ce n’est plus un sacrifice, au contraire après ce qui s’est passé elle a hâte d’être mariée, je l’approuve.

Houdard en fut tout interdit, et Tussaud trinquant avec lui, dit joyeusement:

–Enfin!….. c’est pour de bon, cette fois; à ta santé, mon gendre!

IX HOUDARD EST INQUIET DE SON BONHEUR.

Table des matières

On juge facilement de l’étonnement que produisit sur chacun des gens du quartier la nouvelle que le mariage de la charmante Cécile Tussaud avec la Rosse était repris à nouveau, et ce n’était pas un petit scandale après celui qu’il y avait déjà eu. Cette fois, tout. ce que la méchanceté, la jalousie peuvent mettre de venin aux lèvres des bavardes se répandit: «On savait bien que tout cela n’était qu’une comédie, et peut-être même Cécile l’avait-elle jouée pour se débarrasser de son ancien amant, et même rien ne prouvait que, depuis quelque temps, Houdard n’était pas l’amant préféré, que ce n’était pas lui, connu pour être capable de tout, qui avait combiné tout cela.»

Enfin Cécile épousait Houdard, et Cécile était jolie, et on savait qui Houdard était; non, cela était incroyable, et toutes les vieilles filles restées pour compte aux parents, et toutes les bossues, les borgnes, les bancales, tous les laiderons qui mouraient de consomption devant les étalages de marchands de fleurs d’oranger, clamaient une jolie chanson sur la belle et jeune épouse. La vérité était assez cruelle, elles l’ignoraient, et leurs inventions la dépassaient et bien au delà; si elles l’avaient sue, qu’auraient-elles dit?

La maison de la rue Saint-François avait repris l’allure qu’elle avait au début de cette histoire; ce n’était plus dans l’intérieur qu’un va-et-vient de couturières et de lingères… et cette fois, ainsi que le disait Tussaud:

–J’y vais tranquillement t; je bâtis sur du solide; je suis sûr de ma fille, un vrai caractère; c’est long à se décider, mais une fois que ça y est... c’est tout d’une pièce, et quand ça vous promet quelque chose on est certain de l’avoir.

Cécile était étonnamment changée, et seule, sa mère le remarquait; son charmant visage était toujours sévère, mais parfois un rayon de gaieté, gaieté singulière, déchirait le voile; éclat nerveux, saccadé, dont l’exagération vous stupéfiait; elle riait si largement de choses absurdes qu’on se demandait si la jeune fille qu’on avait jugée spirituelle dans son bagout de petite enfant gâtée, n’était pas une grande niaise imbécile. Seule, sa mère savait, et cette gaieté factice d’une heure à laquelle succédaient des journées de tristesse et des nuits d’insomnie, l’effrayait. Adèle était triste, mais on attribuait son état à la jalousie qu’elle éprouvait de voir Houdard adorer sa fille.

Houdard avait été souvent surpris de ces accès de gaieté, et, se souvenant des dernières phrases que lui avait adressées Cécile la veille de sa tentative de suicide, il devenait rêveur. Cécile, on s’en souvient, avait répondu le soir, au moment de quitter Houdard qui lui disait:

–Voyons, ma belle petite Cécile, tout est bien arrêté maintenant, demain nous nous marions... tu n’auras pas un sourire?

–Je vous ai dit, monsieur André, qu’habituée à l’obéissance envers mon père et ma mère, j’obéirai à tout ce qu’ils croient être le bien pour moi... Mais je vous ai dit, à vous, les sentiments que vous m’inspiriez; il vous plaît de passer outre, vous serez responsable de ce qui peut arriver.

Ces mots, dits avec calme, avaient amené un mauvais sourire sur les lèvres d’André Houdard; il avait eu un éclair menaçant dans les yeux, puis il avait haussé les épaules. Mais, à cette heure, la phrase revenait sans cesse lui rougir le front; est-ce que, vaincue par le sort qui dans sa tentative mortelle n’avait pas voulu la servir, acceptant stoïquement la situation que voulait son père, «habituée à l’obéissance,» elle ne se marierait pas pour en finir, mais avec l’idée d’exécuter sa menace: «Vous serez responsable de ce qui peut arriver?» Houdard était tourmenté par cette pensée à ce point que lorsque Cécile, tout à fait rétablie, assise près de la fenêtre, occupée à quelque travail de couture, ne le voyait pas, il la regardait avec admiration, , avec amour, puis peu à peu le front se plissait, il avait peur, et Tussaud, le surprenant ainsi, s’écriait:

–Ah ça, André, qu’est-ce que tu as? est-ce que tu deviens malade?

Cécile relevait la tête. Houdard lui souriait, elle lui rendait un sourire triste, et reprenait son travail.

Cela tracassait la Rosse, et la veille du mariage il résolut d’avoir une explication avec sa fiancée.

Cécile était dans l’embrasure de la fenêtre, Tussaud faisait la paye à ses ouvriers. Mme Tussaud préparait les toilettes du lendemain, Houdard embarrassé, gêné, prit un siège et vint se placer près de sa fiancée; un tressaillement qu’il ne vit pas, secoua le corps de la jeune fille… Il était très embarrassé pour parler. Cécile ne lui était pas familière, il était content près d’elle; amour puissant, mais mal venu, conscient de sa naissance immorale, il était honteux et n’osait se faire voir; l’homme n’avait donc que le côté matériel du fait, la passion ne l’animait pas, l’amour heureux ne l’exaltait pas, et il se sentait bête. Houdard fit un effort:

–C’est demain, Cécile... enfin... Si tu savais combien je voudrais que cette journée fût passée...

–Pourquoi? demanda Cécile calme, et sans lever la tête.

–J’ai tant souffert, il y a deux mois… j’ai peur maintenant.

–Mais, monsieur Houdard, je vous ai dit, cette fois, que vous aviez ma parole, et je vous l’avais refusée alors...

–C’est vrai! et je sais bien que tu n’as qu’une parole... C’est justement pour cela que je voudrais te parler.

Cécile releva la tête, son grand œil calme se fixa sur Houdard et l’embarrassa.

–Vous voulez me parler pour ça? dit-elle.

–Oui.

–Je vous écoute.

–Tu as été si sévère avec moi, si cruelle, l’autre fois, que je me demande si aujourd’hui ce n’est pas à une volonté que tu obéis en acceptant sans résistance ce que tu repoussais si durement avant.

–Oui, j’obéis à une volonté.

–Hein!

–La mienne! je vous ai dit tout cela, Houdard, le jour où je vous ai demandé pardon.

–Aujourd’hui rien ne te force?

–Non, rien que la raison...

–Mon Dieu! ma chère Cécile,–et en disant cela il cherchait à prendre sa main; la jeune fille feignit de ne pas voir le mouvement et se remit à coudre,–je sais bien que ce n’est pas l’amour qui t’entraîne vers moi, tu n’es pas à l’âge où l’on sait ce qu’est l’amour... l’amour des petites filles te fera rire plus tard.

–Ah! fit Cécile calme.

–Oui, ça n’est pas ça, l’amour.

Houdard sentit qu’il disait des bêtises, des niaiseries, et n’arrivait pas à demander ce qu’il voulait. Il y eut un silence, que Cécile se garda bien de rompre, devinant la gêne et l’embarras d’Houdard.

–Enfin, tu te maries aujourd’hui de ton plein gré?

–Absolument.

… Tu n’as pas de regret?

–Mais non; pourquoi me demandez-vous ça?

–Écoute, Cécile, parce que j’ai peur.

–Peur! et de quoi?

–Tu n’es plus la même... Tu es presque toujours sombre; puis tout d’un coup, pour la moindre des choses, tu deviens gaie, d’une gaieté qui fait mal...

–Oui, vous avez raison, c’est ma maladie qui est cause de cela; mais, ajouta-t-elle feignant de croire que c’était à propres de sa tenue le lendemain qu’il lui parlait, soyez tranquille, André, demain je ferai bien attention, je ne serai plus sombre, je serai gaie, bien franchement gaie.

–Enfin, tu ne feras pas d’efforts?

— Mais non!

–Je t’aime tant, Cécile, maintenant, je crains que tu ne sois tourmentée...

–Je vous assure, fit-elle encore avec son sourire singulier, que demain, je serai très gaie, très heureuse. J’aurai fait ce que je veux… Vous entendez, André, ce que je veux.

Et elle le regarda, et les yeux d’Houdard voulurent lire dans les siens si ces mots ne signifiaient pas autre chose; elle soutint le regard avec calme et en souriant, et Houdard se leva dépité, presque furieux, grognant entre ses dents:

–Qu’est-ce que ça veut dire?

Mais il se rassura bien vite; après tout, que pouvait-il advenir? Cécile était une brave et honnête fille, incapable de toutes vilenies; si un jour entraînée dans un amour de petite fille, elle avait été un peu loin, non seulement sauvée de la catastrophe, elle était vivement revenue à elle, mais au contraire, il semblait que cela lui avait servi de leçon, et l’avait rendue plus douce et plus souple. La réflexion le rassurait sur Cécile; il n’en était pas de même lorsqu’il voulait s’expliquer la conduite d’Adèle Tussaud: quelle raison avait pu transformer aussi radicalement ses idées? quel mobile la faisait agir après avoir été si sévère avec lui? d’où venait cette souplesse? Il se souvenait de la scène odieuse du matin du mariage; il se rappelait la fauve farouche qu’il avait eue devant lui, l’injuriant, le menaçant et ne baissant la voix presque que sous les coups. Il entendait encore ses déclarations lorsqu’elle disait préférer voir sa fille morte que la voir entre les bras d’un tel époux. A cela, il ne trouvait qu’une réponse, c’est que Cécile avait imposé sa volonté à sa mère; et cela lui plaisait à penser. Alors il se trouvait non gêné, mais tremblant de ne plus sentir la résistance accoutumée, comme le tireur à l’épée, ne sentant plus le fer de l’adversaire, craint à chaque seconde d’être touché. Il allait en aveugle, entraîné si doucement, si facilement, qu’il n’osait y croire.

Le lendemain, la rue Saint-François était littéralement impraticable, à cause de la foule qui stationnait devant la porte et autour des voitures, attendant pour voir monter en voiture «la jeune fille qui s’était jetée à l’eau;» et c’est là qu’il fallait en entendre de belles; c’est là que de nouvelles légendes couraient; il suffisait de les entendre pour être à jamais dégoûté du mariage. Au contraire de ce qu’on aurait pu croire, les invités étaient plus nombreux. Les Tussaud s’étaient bien promis de faire une noce intime après ce qui était arrivé, se bornant à inviter les proches parents et les vieux amiss; mais alors ils avaient été tourmentés par des réclamations, les demandes d’invitation venaient de tous les côtés, et il fallait accepter, car Tussaud disait:

–Quand on est dans les affaires, on est bien forcé de n’y pas regarder; et puis, vous savez, ça me fait plaisir de voir l’intérêt qu’on nous porte.

La vérité, c’était que le mariage si rapidement renoué étonnait tout le monde; comme pendant la maladie de Cécile on avait été très discret, on flairait un mystère, on espérait qu’il se passerait quelque chose d’extraordinaire, on voulait voir, on prenait ses billets; on voulait, dans l’espérance d’un scandale, pouvoir dire plus tard: J’y étais.

Les voitures de grande remise étaient superbes; elles avaient presque des allures de voitures de maître, n’étaient les grands diables de chevaux, qui remplaçaient en hauteur la maigreur de leurs flancs; les oreilles étaient un peu tombantes, les dents usées jusqu’aux gencives, les genoux un peu fléchissants; mais quel harnais! que de fleurs d’oranger! et les cochers, comme ils flairaient bien le monde bon enfant, où l’on place à côté d’eux un bon jeune homme qui vous offre des cigares et fait passer le temps par une agréable conversation. Ils avaient des bonnes faces réjouies, qui tranchaient sur leur cravate blanche, comme des guignes sur de la crème.

Lorsque le garçon d’honneur fit avancer la voiture de la mariée, ce fut un brouhaha, une bousculade que contenaient à peine les mouvements et les piaffements des chevaux. Toutes les têtes se tendirent, les yeux guettèrent, les lèvres étaient tremblantes; on allait pouvoir médire, assurément, et c’est le fiel qui les rendait si luisantes.

Cécile parut, les yeux modestement baissés, sans embarras, gracieuse dans sa toilette d’un jour, éclatante de beauté dans son grand voile levé sur sa tête; le ton de sa chair était admirable dans ce blanc laiteux, ses cheveux semblaient d’un noir étrange, et de toutes ces lèvres, où pendaient la haine, la jalousie, l’envie, une seule exclamation s’échappa; un cri d’admiration:

–Oh! qu’elle est belle!

Cécile, élégante en chacun de ses mouvements, monta dans la voiture, paraissant n’avoir pas entendu et n’avoir rien vu autour d’elle; pour un observateur attentif, on eût pu croire qu’elle marchait dans un rêve, isolée, seule au milieu de ce monde; elle allait se marier avec un fiancé imaginaire, tops ceux qui l’entouraient étaient des comparses, elle seule voyait.

Ce cri d’admiration échappé, il serait payé, on pouvait en être sûr; ah! on ne pouvait pas l’attaquer au physique e! Laissez partir les voitures, et glissez-vous dans le groupe, et vous verrez ce qu’on dit du moral.

Les parents montèrent, et la voiture tourna au pas le coin de la rue pour attendre les autres, toujours enveloppée de curieux; les femmes seraient volontiers montées sur le marchepied, auraient passé leur tête par la portière pour mieux voir. ou pour essayer de mordre; les hommes regardaient la mariée; ils avaient de l’humidité dans le regard, et d’un clignement d’yeux significatif indiquaient une pensée que nous nous abstiendrons de traduire ici.

Quand le marié monta en voiture, ce fut encore, de la part des femmes, un petit cri admiratif, tout joyeux, que quelques-unes exclamèrent effrontément assez haut, avec l’intention d’être entendues et remarquées...

Enfin le cortège se mit en route vers la mairie; lorsque les deux fiancés placés devant le bureau du maire se levèrent pour la cérémonie, il y eut une petite bousculade parmi les invités; on espérait que le petit scandale allait avoir lieu; mais tout se passa pour le mieux, et on entendit très distinctement les deux: oui, des époux. Il y eut une petite désillusion; on n’espérait rien pour l’église; c’était donc le soir seulement qu’il y aurait quelque chose.

On se rendit à l’église; le prêtre unissait les deux époux lorsque tout à coup un mouvement se produisit; tout le monde se pencha pour regarder; plusieurs des invités sortirent même des rangs pour mieux voir. On n’entendait rien, mais assurément il se passait quelque chose. Et voyez quel guignon: à l’église, juste le lieu où décemment on ne pouvait quitter sa place pour se rapprocher des époux, les acteurs, à cette heure, de la comédie que les invités féroces venaient voir.

Il y avait un bruit incroyable dans l’église, que la voix de l’orgue couvrit heureusement; les frou-frou de soie, les heurtements de chaises, les livres de messe qui tombaient et le bourdonnement de cette phrase qu’on se disait à mi-voix:

–Qu’y a-t-il? qu’y a-t-il?

Il y en avait même qui, s’oubliant, disaient effrontément à leurs voisins:

–Ah! c’est maintenant; c’est maintenant!

Heureusement, nous l’avons dit, la voix puissante de l’orgue chantait le jour de l’heureux hymen.

Il se passait véritablement quelque chose, car les époux étaient debout devant le prêtre et celui-ci, semblant tout décontenancé, les regardait l’un et l’autre. André, droit devant Cécile, le front plissé, semblait l’interroger, et celle-ci, calme, ne paraissait, pas l’entendre.

Ce qui se passait était des plus simples, le prêtre accomplissait son œuvre, et on était au moment où les époux se glissent au doigt l’anneau nuptial. Cécile, toujours isolée au milieu de sa noce, se trouvant par sa volonté dans un mariage imaginaire où Maurice vivant était son fiancé, les yeux mi-clos, évoquait la mémoire de son cher mort. Lorsque Houdard dut lui passer au doigt l’anneau nuptial, sans tourner la tête elle tendit la main. Houdard, heureux depuis le matin, satisfait enfin dans son rêve, prit le bout des doigts de celle qui était désormais sa femme; souriant, il regardait la main blanche et fine de Cécile; il allait glisser l’anneau, lorsqu’il vit une large alliance; étonné, il lui dit tout bas:

–Cécile, retire cet anneau.

Cécile tourna la tête et le regarda d’une telle façon, avec un tel air de mépris, qu’il en eut un tressaillement.

Alors, le sourcil froncé, il prit le doigt et essaya d’en arracher l’anneau, en disant, d’une voix que Cécile. seule pouvait entendre:

–Qu’est cela?

Cécile retira vivement sa main, craignant déjà que l’alliance ne fût souillée par le toucher d’Houdard, et. elle ferma la main, en disant bas:

–C’est l’alliance de celui dont je suis veuve.

Houdard était stupéfait, comme pétrifié. Le prêtre, en voyant Cécile retirer sa main, en voyant un anneau brillant de neuf à son doigt, crut la petite cérémonie accomplie; et, avec la tranquillité indifférente de ceux qui se chargent de prier pour les autres, il continua… Heureusement, on s’asseyait; il était temps, André s’écroula sur sa chaise.

Anéanti, livide, dans la grande église pleine de monde, il ne voyait plus. Que voulait donc dire cette phrase qui bourdonnait à son oreille, et quel rôle comptait donc jouer dans son ménage celle qui lui avait répondu ainsi? Si c’eût été en tout autre lieu, une explication, immédiate aurait suivi; il tenait toujours dans ses mains gantées l’alliance et ne savait comment la cacher au regard de tous; il lui semblait que tout le monde regardait sa main. Il ne pouvait savoir combien les femmes étaient dépitées; car, effectivement, au moment de la remise de l’alliance, toutes s’étaient penchées afin de voir si l’anneau glissait plus bas que la dernière phalange, ce qui indique, paraît-il, que la femme sera la maîtresse à la maison. Et elles n’avaient rien vu et moins deviné encore, puis le petit scandale attendu ne s’était pas encore produit. Cependant on trouvait que monsieur le marié faisait une drôle de tête. Sentant les regards peser sur lui, André se dompta; en cherchant son mouchoir, il cacha l’alliance; il épongea son front où la sueur perlait, et, ne voulant pas ajouter le ridicule à sa situation anxieuse, il sourit et tourna la tète pour adresser un bonjour de tête aux quelques amis qui se trouvaient le plus près de lui.

La cérémonie était terminée; il prit le bras de sa femme et sortit de l’église, suivi de tous les invités, lesquels, sous le portique, lui adressaient leurs plus sincères (!) compliments et félicitations.

Il conduisit Cécile à la voiture et monta près d’elle, accompagné de la demoiselle d’honneur et d’Adèle Tussaud.

André n’était pas un niais; de plus, André était un fort qui savait, lorsqu’il le fallait, obliger les muscles de sa face a sourire quand son âme était en deuill; il affecta dans la voiture d’être l’homme le plus heureux de la terre, entièrement occupé de sa jeune femme, aux petits soins pour elle, soutenant son bouquet, disposant les plis de sa robe, s’informant si les émotions ressenties ne risquaient pas de la rendre souffrante e; il n’y avait pas si longtemps qu’elle était tout à fait convalescente!

Aussi, ceux qui étaient venus pour la première du scandale commençaient-ils à tout oublier et à prendre définitivement le parti de s’amuser. On trouva qu’Houdard valait beaucoup mieux que sa réputation, qu’il était très «comme il faut,» très galant auprès des dames, plein de passion et de réserve, de bon goût avec la jeune mariée. Cécile, de l’avis de tous, était adorable; elle avait eu un sourire aimable pour tout le monde. Il y en avait bien qui trouvaient que ce sourire, c’était bien un peu niaiss; mais enfin toutes ces dames avaient passé par là et connaissaient l’embarras de la situation. Adèle était visiblement mal à l’aise; on ne se gênait pas pour le remarquer et le faire remarquer. Tussaud était radieux; il avait déchiré deux paires de gants à force de donner des poignées de main, et s’était même enroué à force de raconter à tous la joie qu’il éprouvait; cela devenait presque une habitude.

André avait cherché à rencontrer le regard de Cécile; celle-ci ne l’avait pas évité, et ses grands yeux calmes avaient soutenu le regard d’Houdard, absolument étourdi et se demandant si elle n’avait pas conscience de ce qu’elle avait dit. C’était encore un caprice d’enfant, c’était probable!

Quand Maurice et Cécile s’étaient juré de mourir ensemble, alors peut-être ils avaient échangé un anneau d’or; le pauvre garçon n’existait plus, et n’était-il pas tout naturel qu’elle rendît à la mémoire de celui qui était mort pour elle le culte du souvenir. Et Houdard se disait alors qu’il était bien ridicule à elle d’avoir choisi ce jour pour mettre cet anneau à son doigt, car il en était absolument certain, Cécile n’avait ordinairement jamais de bague au doigt.

«Enfin, le plus simple, concluait-il, est de me taire, de m’occuper absolument de nos invités, et rentrés chez nous, seuls, d’avoir quelques mots d’explication dans lesquels, tout en n’attaquant pas son culte des morts, je réclamerai le respect des vivants.»

Ceci une fois arrêté dans son cerveau, plus calme, il revint tout entier à ses invités, et ce ne fut, de la part des dames, qu’un concert de louanges.

–Mais il est charmant, M. André.

–Quel galant homme!

–Ce sera assurément le meilleur des maris.

La partie masculine de la noce, pendant que les voitures conduisaient les dames faire le tour du lac au bois de Boulogne, se répandit dans les deux ou trois cafés qui environnaient le restaurant, pour jouer l’absinthe en trente points au billard.

Aucun incident ne survint; les dames revinrent du bois; on envoya les enfants au rappel des époux, on se mit à table; et le repas terminé, on se prépara pour le bal. Décidément il ne devait y avoir aucun scandale, «il fallait en faire son deuil,» ainsi que le disait la charmante Mme Boulon, ancienne maison Rebord, la fabricante de mouvements de pendule, une petite blonde aux yeux bleus, la douceur même, qui en était à son troisième mari, et qui donnait des conseils sur le cérémonial, car elle avait passé par là, Dieu merci. Elle avait une page de son carnet pleine des adresses des gens dont on a besoin lors d’un mariage, et elle disait: «Il faut toujours conserver ça; on ne sait pas ce qui peut arriver.» On dansa. A mesure que l’heure avançait, Mme Tussaud souffrait visiblement; sans cesse autour de sa fille, elle lui parlait bas. Que disait-elle? Et chaque fois Cécile souriait et semblait la rassurer.

Pour ne pas troubler le bal, la blonde Mme Boulon, ancienne maison Rebord, conseilla de faire partir les mariés vers trois heures sans rien dire; cela se passe toujours ainsi, elle l’assurait, parce que lorsqu’on s’aperçoit qu’ils ne sont plus là, «ça jette un froid.» Tussaud approuva, et à trois heures du matin Mme Tussaud reconduisait sa fille à sa voiture.

Là encore Mme Boulon, ancienne maison Rebord, avait donné un conseil et elle dit à Adèle qu’elle avait tort de ne pas la suivre. Adèle devait accompagner sa fille jusqu’à la chambre nuptiale; la mère de la mariée et la mère du marié doivent assister à la toilette de nuit, afin de montrer à la famille de l’époux «qu’on a du beau linge;» Adèle avait laissé partir sa fille seule avec son mari: c’était une faute capitale. Adèle eut beau dire que sa fille l’avait exigé ainsi, Mme Boulon, de l’ancienne maison Rebord, son premier, n’avait jamais agi autrement dans cette heureuse circonstance de la vie...

C’était effectivement Cécile qui résolument avait dit à sa mère:

–Laisse-moi maintenant, mère... je veux être seule avec lui.

Et Adèle souffrante était remontée.

Une fois dans la voiture, seul avec sa femme, Houdard lui prit doucement la main. Cécile la lui abandonna, et attirant la jeune fille sur lui, il dit:

–Ma chère Cécile, j’ai bien souffert aujourd’hui; je me suis tu pour le monde qui nous entourait et pour le lieu où nous étions; maintenant, que nous sommes seuls, je crois que nous devons, à ce sujet, avoir une explication.

–Je suis de votre avis, André; vous voulez une explication, elle sera courte...

–Tu garderas cet anneau, si tu veux, non à ton doigt cependant; si tu...

–Ne continuez pas. Je garderai cet anneau, et je le garderai seul...

–Que dis-tu là, fit-il doucement... Maintenant nous sommes mariés, tu es ma femme.

–Pour le monde qui nous entourait, oui; mais seulement ainsi.

–Hein! Qu’est-ce que cela veut dire?

–Mon Dieu, ce que je veux dire est simple, je ne serai jamais la femme du misérable qui, par force, devint l’amant de ma mère.

–Oh! exclama André stupéfait, la regardant la bouche béante, le regard hébété.

Cécile était calme, elle avait parlé sans emportement, en appuyant sur chaque mot; André venait enfin de comprendre la docilité de la jeune fille, le changement opéré en elle; au ton dont elle avait parlé il avait compris un plan arrêté qu’on exécutait; on se vengeait. Il avait eu honte une minute, mais il revint aussitôt à la situation; il dit, les dents serrées:

–Ah! ta mère t’a raconté ça? Elle dirige bien ton éducation!….. Et enfin, arrivons vite au but, tu dis que tu ne seras pas ma femme; que comptes-tu faire?...

–Je n’ai pas besoin de m’expliquer pour que vous me compreniez. Nous sommes mariés pour tout le monde, cela suffit au but que je voulais atteindre.

–Enfin, si tu avais un si grand mépris de celui que ta mère t’a déclaré avoir été son amant, il ne fallait pas te marier; tu ne peux dire cette fois que je t’ai violentée...

–Je sais que j’étais le prix d’un immonde marché; c’était la ruine de mon père, si après avoir commis l’infamie vous n’aviez pas eu la fille.

On luttait contre la Rosse; aussitôt il se redressait, et sa mauvaise nature reprenait le dessus; il dit en riant cyniquement:

–Et maintenant, ma petite, tu penses que si tu n’es ma femme que pour te ficher de moi, je vais aider la maison Adèle Tussaud et Cie-à se relever?

–Aujourd’hui j’ai, de par la loi, autant de bien que vous.

–Tu crois ça?

–Je le sais.

–Mais dis donc, pour une jeune fille, tu sais bien faire tes petites affaires… En somme, voici ce que ton petit cerveau a arrêté: en raison de ce que maman m’a conté qu’André était un misérable qui avait abusé d’elle, moi je vais venger maman; je me marie avec lui, je n’ai rien que ma famille à ma charge, lui a de l’argent; le lendemain de mon mariage, je suis aussi riche que lui, et je peux disposer du bien que mon mari m’apporte en faveur des parents qui ont comploté avec moi cette petite affaire bien délicate. Maintenant, moi, je suis trop honnête fille pour avoir des relations avec un monsieur qui a été l’amant de maman... Donc je me marie, et le soir de mes noces mon mari rentrera chez lui et moi chez moi...

–Vous venez absolument de dire ce que j’ai arrêté.

–Et tu t’es dit naturellementt: cela va aller tout seul, Houdard est un grand dadais dont on a peur, mais moi, je le dompterai, je le mènerai...

–Je me suis encore dit cela, fit tranquillement Cécile...

–Ah! mais tu as oublié une chose, Cécile, c’est que lorsque les petites filles ne sont pas sages, on leur donne le fouet, quand elles ne veulent pas marcher on les conduit…, et je vais être obligé de te conduire ainsi... Tu ne crois pas que cela va durer; mon Dieu, tout cela est très original, c’est jusqu’à un certain point amusant...; mais, avant d’en venir aux choses sérieuses, je te prie de m’écouter.

–Je vous écoute.

–Il a plu à ta mère de te raconter une chose qui, même si elle était vraie, n’aurait jamais dû sortir de ses lèvres, surtout pour s’adresser à toi; je ne sais à quel but elle tend, mais cela est faux, je n’ai jamais été l’amant de ta mère...

Cécile le regarda et haussa imperceptiblement les épaules; puis elle dit:

–Vous avez encore un sentiment de pudeur que j’apprécie... mais je sais, monsieur Houdard, que vous n’avez pas été l’amant de ma mère, vous avez été un misérable, vous en avez fait votre victime...

–Elle a raconté…

–Ma mère ne m’a rien dit; c’est moi qui vous ai surpris un jour la torturant, l’outrageant, pour obtenir d’elle son consentement à l’union honteuse que nous avons contractée aujourd’hui...

–Allons, c’est bon! si tu as vu, tant pis; finissons cette comédie, il est trop tard maintenant, c’est ce matin qu’il fallait réfléchir... et, s’il le faut, mademoiselle ma femme... vous aussi vous serez ma victime...

Cécile ne répondit pas; elle semblait calme, absolument tranquille, et c’est ce qui exaspérait Houdard; elle paraissait certaine de le dompter; celui-ci haussa les épaules, disant:

l s–Mais elle serait très drôle celle-là, si j’y voulais souscrire... Tuas lu ça dans un roman, la jeune fille mariée, restant sous le toit de son mari, chaste et pure... C’est donc la raison de cette insistance à avoir deux chambres, moi qui croyais voir là le rêve d’une petite bourgeoise que le mariage enrichit, qui, voulant en garder toute la poésie, craint que son mari ne la surprenne dans un négligé qui l’enlaidirait... Ce n’était pas un caprice d’enfant, c’était un plan, la chambre de mademoiselle-madame Houdard... Ma pauvre Cécile, il faut descendre des nuages où tu rêves, il faut venir dans la lourde réalité. Tu seras madame Houdard, une bonne femme de ménage qui s’endormira chaque soir dans les bras de son époux, tu feras comme tout le monde...

La voiture s’arrêtait, il lui dit en se moquant d’elle:

–Nous sommes arrivés au lieu du supplice, veux-tu descendre?...

Cécile haussa dédaigneusement les épaules en se disposant à descendre, et elle dit:

–Faites-moi la grâce de ne pas mêler le cocher à notre explication...

Il se tut et lui tendit la main; elle descendit s’enveloppant dans la grande pelisse dont sa mère l’avait couverte en sortant du restaurant, et elle prit un petit sac de cuir qui, sans doute, contenait quelques objets habituels. Elle s’appuyait sur sa main, et, la tête près de la sienne, elle dit tout bas.

–Je vous ai dit que pour le monde je veux être la femme que vous rêviez.

Houdard haussa les épaules, éclata de rire et lui tendant le bras, qu’elle prit:

–Allons, viens, Zizille...

Le concierge de la maison avait veillé pour attendre le retour des mariés; il avait mis des tapis dans l’escalier jusqu’à la porte des époux, et avait éclairé luxueusement. Il salua les deux nouveaux époux qui montaient, Cécile appuyée sur le bras d’Houdard et un peu penchée sur lui; lorsqu’ils furent au premier étage, la concierge dit à son mari:

–Elle est très jolie et elle a l’air de bien l’aimer... Ça fera un bon ménage.

–C’est un si bon garçon... Toutes les femmes que nous lui avons vues en raffolent.

André avait ouvert l’appartement, ils étaient entrés, et il dirigeait sa femme vers sa chambre. Lorsqu’ils y furent, Houdard s’assit dans un fauteuil et dit en riant:

–Maintenant, voici ta chambre, et sérieusement ma Zizille, tâche de me mettre à la porte.

–Oui, fit-elle simplement, c’est la première et la dernière fois que vous y entrez.

Houdard la regarda, se demandant si décidément il ne lui était pas resté quelque chose de sa maladie. Enfin il lui dit avec douceur:

–Voyons, Cécile, il faut parler raisonnablement, maintenant que nous sommes seuls, libres et chez nous. Je me suis marié pour avoir une bonne femme de ménage, et, je l’espère, une bonne mère de famille.

Cécile était devant sa glace et détachait sa couronne; elle tourna nonchalamment la taille, adorable dans ce mouvement qui levait au-dessus de sa tête ses bras nus, et elle répondit avec un calme stupéfiant sans se presser, doucement–un couteau qu’on enfonce lentement, elle répondit:

–Pour le monde, je serai tout cela. Voyez-vous, André, j’ai juré sur le corps du seul homme que j’aie aimé et que j’aimerai, de n’être qu’à lui; je suis veuve, André, et, dans six mois, je serai mère...

Le visage d’André s’était tout à coup transformé; menaçant, effrayant, il bondit vers elle en s’écriant:

–Que dis-tu là?... Tu mens?...

Cécile se dressa, et, regardant résolument Houdard, elle répondit:

–Mais, non, je ne mens pas ; je suis veuve... L’anneau que vous avez voulu m’arracher du doigt est l’alliance que m’a donnée Maurice la nuit de notre union. Il y a trois mois, lorsque je vous quittai, vous disant: «Ne vous en prenez qu’à vous de ce qui adviendra,» j’avais juré que je ne serais qu’à Maurice. Je sortis le soir, j’allai le retrouver chez lui et je me donnai à lui. Vous savez le reste... Dans six mois, je vous le répète, je serai mère!

Devant ce calme effronté, devant cette transformation de la petite fille qu’il connaissait en femme audacieuse, Houdard restait pétrifié. Il s’était élancé furieux, menaçant, presque la main levée, et il restait à sa place, sans force, écrasé par ce qu’il venait d’entendre. On s’était moqué de lui! Il était maintenant uni à tout jamais avec une fille qui apportait à son foyer l’enfant d’un autre.

–Et tu as pensé que je ne me révolterais pas; tu as pensé que j’accepterais cette situation?

–Il le faut bien!

–Tu ne t’es pas dit qu’aujourd’hui ma femme, ma chose à moi, j’abuserais des droits que j’avais sur toi?

–Je suis certaine que vous n’en ferez rien...

–Je t’étranglerai, toi, entends-tu... et si cet enfant doit voir le jour, je lui briserai le crâne sur le mur.

–Vous me respecterez, monsieur Houdard... Et en disant ces mots elle ouvrait le petit sac de cuir qu’elle avait apporté avec elle.

–Tu es ma femme et puisque je n’ai plus de respect à avoir pour toi, puisque je puis te traiter comme une fille que tu es, allons, allons, déshabillons-nous, arrache cette robe, ce bouquet... Tu payeras en mépris cette honte... Allons, vite, dépêchons.

Houdard s’était redressé, la bouche méchante, l’œil allumé; il avait d’un coup arraché sa cravate blanche et les boutons de son col qui l’étranglait; les poings serrés, la tête en avant, il avançait sur Cécile; il levait déjà la main, lorsque celle-ci tirant de son sac un petit revolver, lui en plaça le canon devant les yeux en disant, d’un ton qui ne permettait pas de se faire illusion:

–Si votre main me touche je vous brûle la cervelle.

Houdard eut un mouvement de corps en arrière; dix secondes au moins il resta sous la menace de l’arme, puis ses bras tombèrent le long de son corps et sa tête pencha sur sa poitrine. Cécile dit encore:

–Monsieur Houdard, vous avez amené chez nous le malheur et la honte, je vous le rends aujourd’hui. Vous avez brisé ma vie, eh bien! j’ai brisé la vôtre; nous sommes attachés l’un à l’autre, et là où vous vouliez l’affection, vous ne trouverez que la haine; je serai votre remords de chaque heure, votre châtiment de chaque jour... Votre orgueil sera abaissé, je vous savais lâche, puisque vous vous attaquez aux femmes, et j’étais sûre de vous dompter, moi, qui ai le courage qui vous manque, moi, qui ai le mépris de la vie... C’est à cause de vous que Maurice est mort, que son enfant se serait trouvé sans père; il est bien juste que vous lui rendiez la famille et le nom que vous lui avez retirés, fils légitime quand même et quoi que vous puissiez dire. Si vous avez le courage, ou plutôt le cynisme, de plaider en séparation, mon enfant sera le vôtre, nous sommes mariés en communauté et vous serez forcé de lui donner une part de votre fortune... C’est vous qui avez fait chasser Maurice de chez mon père et vous serez forcé de vous occuper de son fils, de faire son éducation… Maintenant, monsieur Houdard, il est tard, je vous prie de vous retirer chez vous...

Et, en parlant, Cécile jouait avec son petit revolver. La tête basse, les yeux grands ouverts et ne voyant pas, Houdard restait au milieu de la chambre; c’est à peine s’il pouvait comprendre; il sentait de grosses gouttes de sueur couler sur son visage. Une chaleur lourde montait de sa poitrine et envahissait le cou. Il était gêné pour respirer et son cerveau s’enveloppait; c’était comme une congestion. Il était absolument écrasé; il s’appuya au dossier d’un fauteuil et se recula à petits pas. Il répétait sans cesse tout bas les mêmes mots:

–Maurice était son amant...

Cécile lui dit encore:

–Bonsoir, André!

En titubant, Houdard sortit. Lorsqu’il fut dans la pièce qui précédait la chambre de sa femme, il s’accota à la porte et desserra ses vêtements; il étouffait; peu à peu il se remit; alors il s’accouda au mur et pensa...

Cécile, restée seule dans sa chambre, en avait laissé la porte ouverte, écoutant si Houdard s’éloignait. Ne l’entendant pas marcher, elle ne se déshabilla pas ; elle se décoiffa seulement, se tenant toujours sur ses gardes, ayant devant elle, au milieu des objets de son nécessaire de toilette, le petit revolver. Houdard avait reculé, mais il n’était pas vaincu, et Cécile le connaissait, elle craignait qu’il ne revînt. Ne voulant pas être surprise, elle laissait la porte ouverte.

Houdard, nous l’avons dit, était accoudé sur le mur, la main crispée dans ses cheveux, s’apaisant seul, se relevant de son écrasement. Ce qui venait de se passer était extraordinaire dans la petite enfant qu’il avait fait sauter sur ses genoux, dans la jeune fille respectueuse; il s’attendait si peu à rencontrer cette femme impitoyable qu’il n’en pouvait revenir à lui. Cet ange, cette petite fille sainte était la maîtresse de Maurice. et Maurice vivait toujours en elle.

Tout à coup, en pensant à Maurice, il se redressa et répéta encore:

–Elle aime Maurice, toujours!…..

Il eut un mauvais rire et, se dirigeant vers la chambre de Cécile, il frappa discrètement sur le chambranle de la porte:

–C’est moi, Cécile, dit-il avec douceur...

Cécile, étonnée, se tint aussitôt sur ses gardes, approchant le revolver de sa main.

–Entrez! dit-elle.

Il entra et vainement la jeune femme chercha à lire ce qu’il pensait sur son visage. André dit doucement:

–Cécile, mon enfant, tu comprends facilement que le coup a été rude; je ne m’attendais pas à être si cruellement puni. Enfin tu aimais, tu aimes... Mieux vaut vivre ainsi que tu le dis. Après ce qui s’est passé, ce que nous savons l’un de l’autre, il est impossible de vivre autrement; tu seras ma femme, et mon Dieu, voilà tout, ton enfant sera mon fils, il aura ce que j’ai, mais il sera à moi; je serai pour lui ce que la loi me donne le droit d’être, son maître. Pour toi, tu vivras seule, c’est entendu, nous n’aurons ensemble que les relations fraternelles auxquelles le monde nous oblige. Cependant, ma chère, si, ainsi que tu le disais, j’ai porté le déshonneur dans ta maison, je veillerai à ce que cela n’arrive pas chez moi.

–Pour qui me prenez-vous?

–Permets-moi, à mon tour, d’établir nos conventions... Je t’ai écoutée, je t’obéirai; je demande la réciprocité.

Cécile le regardait avec inquiétude, se demandant où il voulait en venir, cherchant à deviner le piège caché sous ce verbiage.

Houdard continuait:

–Ainsi donc, si je te touchais, tu me tuerais... C’est entendu... Mais, si jamais un autre homme entrait ici, ce serait, sois-en certaine, la mort pour lui... Nous verrions pour toi...

Cécile se contenta de hausser les épaules.

–C’est bien entendu; maintenant, ma chère Cécile, dans tes accusations il y en a une que je n’accepte pas: tu dis que j’ai été la cause de la mort de Maurice!

–Eh bien?

–Tu es ma femme absolument; tu m’as choisi de ton plein gré, cette fois: c’est toi-même qui l’as voulu... Ma chère, tu t’es trompée: Maurice n’est pas mort, il vit... et tu ne pourras plus l’épouser.

Cécile, étourdie à son tour, exclama:

–Maurice vivant, c’est impossible!

–Ma chère Cécile, Maurice est vivant, je te le jure... et même j’aurai le plaisir de lui envoyer demain une lettre de faire part de notre mariage.

Et, en souriant, Houdard dit:

–Bonsoir, Cécile... Bonsoir, ma belle.

Et il sortit en fermant la porte.

Cécile était devenue livide; elle passait la main sur son front comme pour chasser le nuage qui voilait ses regards; elle se soutenait à son lit... Mais c’était trop; elle voulut marcher, tituba et répétant:

–Maurice! vivant!…..

Elle tomba raide sur le tapis.

X CE QUI S’ÉTAIT PASSÉ CHEZ MAURICE LA NUIT DE JUIN ET LE MATIN.

Table des matières

Maurice vivait, c’était vrai. Le lendemain matin du jour où commence notre histoire, il était étendu sur son lit, raidi, presque froid, lorsque sa sœur vint chez lui, –ainsi qu’elle le faisait chaque matin,–pour faire son ménage; elle avait, à cause de cela, une double clef; elle entra; croyant son frère indisposé, elle lui parla, il ne répondait pas ; alors elle se pencha sur lui et jeta un cri en voyant sa pâleur livide, ses yeux éteints, en touchant son front froid. Mais Amélie Ferrand, quoique fort jeune, était une fille sérieuse, logique, ne dépensant pas en cris et en plaintes stériles le temps qu’elle pouvait employer plus utilement. Elle devina une partie de ce qui s’était passé, c’est-à-dire qu’elle pensa, la fiancée adorée de son frère devant se marier le matin même, que le pauvre garçon n’avait pas voulu survivre à ce malheur. Amélie vit qu’il s’était suicidé par le poison. En mettant la main sur le cœur, elle n’avait pas. senti les battements, mais la poitrine était brûlante; le pouls était sans pulsations, mais les mains étaient chaudes et l’extrémité des doigts noire. Elle prit une bouteille sur la table et courut chez un pharmacien; celui-ci était heureusement chimiste expert; au récit que lui fit la jeune fille, il passa dans son laboratoire; dans les dernières gouttes, il avait reconnu le poison. Il rapporta à Amélie Ferrand le contre-poison, lui disant ce qu’elle avait à faire.

La pauvre enfant, affolée, courut tout d’une traite et commença l’énergique médication...

Quatre heures après, épuisé, sans force, Maurice reprenait connaissance; il regarda autour de lui avec égarement, ne s’expliquant pas comment il se trouvait ainsi, vivant encore. Sa sœur lui raconta ce qui s’était passé, qu’elle l’avait trouvé le matin presque mort, lorsqu’elle venait faire son ménage.

Maurice ne répondit pas, des larmes abondantes coulèrent de ses yeux, une affreuse pensée venait de lui traverser le cerveau. Maurice/ ne retrouvant pas celle qu’il aimait à ses côtés, se dit qu’il avait été dupe dans la comédie jouée; celle qu’il aimait avait feint de vouloir mourir pour se débarrasser de lui, de l’amant, pour se marier sans être inquiétée par le passé. Alors qu’il buvait le poison, elle feignait de boire. Puis, lorsqu’elle avait vu les premiers effets du poison sur son amant, elle s’était levée et habillée; elle avait attendu qu’il fût mort et était partie sans bruit. Comment expliquer autrement ce qui s’était passé? Si Cécile avait échappé miraculeusement aux atteintes du poison, en se retrouvant vivante à côté de lui, mourant, elle lui aurait porté secours; si quelqu’un était venu dans la chambre et avait sauvé Cécile, on se serait également occupé de lui. Rien de tout cela n’était. Or, c’était logique: Cécile s’était revêtue, était sortie, avait fermé la porte et était partie bien tranquille sur le passé, et le front encore humide de ses baisers, elle était retournée chez elle s’offrir aux caresses d’Houdard, son fiancé, et à cette heure la fourbe, tout de blanc vêtue, le bouquet virginal au sein, se mariait à celui qu’elle préférait.

Maurice ne voulut rien dire à sa sœurr; il garda pour lui sa douleur et son mépris, et lorsque le voyant pleurer elle l’interrogea, il se contenta de répondre qu’il souffrait horriblement. Amélie Ferrand dut reconnaître que si son frère était sauvé, il n’était pas guéri, bien au contraire; il allait falloir des soins assidus, et les deux pauvres enfants travaillaient tous les deux pour gagner le pain de chaque jourr; non seulement cela était insuffisant, mais encore cela obligeait Amélie à abandonner son frère pour aller gagner sa journée; il n’y avait que l’hôpital, ce qui épouvantait la jeune fille… Que faire?… Amélie se souvint alors d’une vieille tante restant à dix lieues de Paris, qui bien souvent les avait invités à venir passer quelques jours chez elle; le labeur quotidien les avait toujours obligés de refuser; n’était-ce pas bien le moment d’en profiter? Elle en parla à son frère:

–Ainsi, vois-tu? tu seras bien soigné par la mère Ferrand, qui sera très contente de nous voir, et puis tu n’as pas de frais à faire.

–Oui! et personne ne saura ce qui s’est passé... Je t’en supplie, Amélie, que tout le monde l’ignore.

–A qui veux-tu que je le dise, puisque je pars avec toi? Si tu veux, avant de partir, j’essayerai de voir Cécile...

–Jamais, jamais, exclama aussitôt Maurice. Jamais, je ne veux plus que tu me parles d’elle.

–Mais ce n’est pas sa faute...

–Tais-toi... Amélie... D’abord, sache bien une chose, je n’aime plus Cécile… Je la méprise... je la hais...

La jeune fille était bien un peu stupéfaite; mais, comprenant ce que devait souffrir son malheureux frère à la pensée que celle qu’il adorait en épousait un autre, elle se tut.

Et le pauvre garçon gémissait, se tordant dans son lit, grommelant entre ses dents avec des injures et des blasphèmes.

–Pourquoi, mon Dieu, ne m’avez-vous pas laissé mourir...? L’indigne, l’infâme, tant souffrir pour elle, la misérable! Et sa sœur, émue et effrayée par ses sanglots déchirants, revenait vers lui, l’embrassant, pour chercher à consoler cette âme qui ne voulait pas de consolation.

A un moment, Amélie l’entendit dire:

–Non, non, c’est impossible, je n’y survivrai pas, on ne se manque pas deux fois.

Amélie vint aussitôt se jeter au pied de son lit, et à genoux, suppliante:

–Maurice, Maurice, oh! c’est mal la pensée que tu as... tu ne m’aimes donc pas, moi... Quand notre père et notre mère sont morts, tu leur as juré de rester toujours près de moi; est-ce que j’ai mal agi pour que tu veuilles mourir...? Je ne suis donc rien pour toi… moi? je n’ai rien à aimer sur terre que toi… Maurice, non, tu ne chercheras pas à te tuer...; tu ne m’abandonneras pas, mon frère, au nom de notre mère... Si elle ne t’aime pas, elle, je t’aime, moi, mon frère... tu es toute ma famille… Oh non! tu ne me laisseras pas seule... mais, penses-y donc, si tu n’étais pas là, qu’est-ce que je deviendrais?...

Cette supplication bouleversa le jeune homme, qui prit sa sœur entre ses bras et, fondant en larmes, s’écria:

–Oh! Mélie, je suis bien malheureux.

Elle hoquetait de sanglots en lui disant:

–Oui, mon pauvre frère... je le sais bien, va… mais je ne te quitterai pas!….. Maurice, jure-moi que tu n’essayeras plus de te tuer?

–Mon Dieu! mon Dieu! gémissait Maurice.

–Je veux que tu le jures ici, sur les cendres de notre mère... Jure... sans ça, j’aurai toujours peur...

–Je te le jure... Mélie... Je te le jure, ma petite mère.

Et les deux enfants restèrent ainsi longtemps, pleurant dans les bras l’un de l’autre, évitant de prononcer le nom adoré et maudit t: Cécile!

Ils ne voulaient pas qu’on pût se douter dans la maison de ce qui s’était passé; après une tentative de suicide avortée, on se sent toujours un peu ridicule. Sans bruit, Amélie descendit avec son frère, le portant presque, car le malheureux, dévoré de fièvre, était sans force; ils marchèrent doucement; lorsqu’elle vit une voiture, ils y montèrent et se firent conduire à la gare Saint-Lazare.

Heureusement les deux sages jeunes gens avaient quelques économies. Amélie tira de son petit sac le prix de deux secondes, car Maurice aurait trop souffert sur les bancs rudes des troisièmes classes, et ils partirent à Triel, où demeurait la veuve Ferrand, la sœur de leur père.

C’est là que le pauvre garçon se rétablissait lentement, pendant que se passaient les différentes scènes auxquelles nous avons fait assister le lecteur.

On était assuré, dans la famille Tussaud, que Maurice était mort. Des circonstances que le lecteur connaîtra dans la seconde partie de notre histoire avaient aidé à propager cette erreur. D’un mot on pouvait être absolument renseigné; mais Tussaud, se sentant un peu l’auteur du suicide, se serait bien gardé d’y aller, et s’il avait dû, dans ses courses, passer de ce côté, il aurait fait le double du chemin pour ne pas voir la rue. Un seul homme savait, c’était Houdard; il avait trop intérêt à savoir ce que devenait celui qui était aimé de sa fiancée pour ne pas se renseigner.

Il apprit, le jour même où Cécile avait parlé de renouer l’union rompue, que le jeune homme, désespéré dans ses amours, était parti dans sa famille. Si Cécile avait su Maurice vivant, peut-être serait-elle revenue sur sa décision; aussi se garda-t-il bien de le lui apprendre. Nous avons vu comment cette nouvelle, qui aurait dû être un bonheur, était devenue un châtiment.

En sortant de la chambre de Cécile pour gagner la sienne, André Houdard était heureux; pendant quelques minutes, il oublia avec quel mépris il avait été traité, avec quelle facilité il avait été joué. Tout entier à ce qu’il venait de faire, il était heureux, il avait fait du mal. Lorsque Cécile croyait se venger, lorsqu’elle croyait écraser sous sa haine et sous son mépris celui qu’elle épousait, au contraire c’était lui, André Houdard, le galant respectueux, le doux mouton pendant tout un long mois, qui reprenait son nom: la Rosse. Elle avait tout préparé contre lui, le passé, le présent, l’avenir; dans le passé, l’éternel remords d’une conduite indigne; dans le présent, le refus de se prêter à l’inceste moral, en n consentant pas à cohabiter avec lui, et enfin, dans l’avenir, l’enfant de l’autre qui venait dans le foyer, qui prendrait tous les droits d’un enfant légitime, qu’il était mal gré tout...

Un mot de la vérité dit à quelqu’un, et la médisance s’en emparant, c’était pour le beau Houdard la honte et le ridicule; la Rosse, qui se moquait de tout le monde était joué par une petite fille; en se mariant, il amena chez lui toutes les hontes qu’il avait portées ailleurs Assurément, c’était plus qu’il n’en fallait pour boulevele ser un homme plus fort que lui. Mais Houdard pouvait être frappé, abattu, non vaincu aussi facilement; le premier coup passé, il se redressait et revenait à l’attaque, et cela avait été terrible. Il remontait chez lui pensant qu’il disait à Cécile: «Celui que tu veux venger est vivant, et tu viens de le perdre à tout jamais; tu es maintenant mariée, tu m’appartiens et il vit. Vivant, il ignore quelles circonstances t’ont amenée à ce que tu as fait, et, voyant que tu as trahi tes serments, il t’accusera. Si, par impossible, tu lui révélais que ton enfant est le sien, cet enfant étant le mien, il n’aura aucun droit sur lui et je pourrai me venger sur lui de la faute de sa mère. L’amour pour toi est sans espérance, tu as mis au foyer la haine et le mépris; ce sont de vilaines herbes qui emplissent tout dans l’endroit où on les a semées. Plus d’affection dans la maison, par cela plus de famille, et tu ne retrouveras rien là-bas, car tu seras surveillée, et celui qui se moquait tant de l’honneur des autres sera sévère pour le sien. Tu ne reverras jamais ton ancien amant, tu sauras qu’il te méprise et tu apprendras un jour qu’il en aime une autre et qu’il l’épouse; c’est la vie sans horizon, le malheur sans issue et la maternité avec la peur, car tu adoreras l’enfant que je vais haïr... Et, maintenant, ce n’est pas tout t; il n’est pas nécessaire d’avoir une femme pour la touver jolie; on passe de belles nuits d’amour au côté de créatures abjectes que l’on méprise moralement en les admirant physiquement; parfois des bandits souillent, après l’avoir assassinée, le corps de leur victime... et Cécile, tu es bien belle, adorablement belle; il arrivera un jour où nous nous éveillerons deux dans ton alcôve; toi, la rage au cœur; moi, la joie dans l’âme; je me serai vengé… On se garde bien huit jours, un mois; je saurai attendre... Aujourd’hui, je suis suffisamment heureux, je t’ai mis la douleur dans l’âme. Celui que tu aimes est libre et tu appartiens à un autre.»

Houdard se frottait les mains. Arrivé dans sa chambre, il retira son habit, son gilet de soirée; il sentit l’anneau que la jeune fille avait repoussé le matin et le serra soigneusement dans un écrin, en disant:

–Un jour tu t’éveilleras en l’ayant au doigt... Non, non, mademoiselle Tussaud, vous vous appelez Mme Houdard, vous serez Mme Houdard... Oui, j’ai du courage avec les femmes, vous le verrez bientôt… Vous m’avez trompé... avant... mais je ne serai pas ridicule après... D’abord, je m’attaquerai à la femme... après à la mère et...

Il n’acheva pas sa pensée, il se mit une minute à la fenêtre, et ayant bruyamment respiré, pris à plein poumon l’air rafraîchissant de la nuit, il rentra dans sa chambre, se parlant à lui-même:

–Ce serait trop bête de passer ainsi ma nuit de noce... Ça peut se savoir, il faut mettre le cynisme de mon côté... Ce ne sera pas elle, c’est moi, viveur effronté, qui aurai négligé d’aller rejoindre ma femme dans la chambre nuptiale.

Et Houdard se dirigea vers la chambre où se trouvait sa garde-robe; il choisit un vêtement lui-même, ne voulant pas réveiller son domestique, auquel la veille, et pour d’autres raisons, il avait recommandé d’être rentré dans sa chambre avant son retour. Il s’habilla lui-même avec soin, riant avec ses pensées, et se parlant, tout en coupant ses phrases comme s’il répondait à quelqu’un.

–Tout se sait un jour ou l’autre, et il est bien évident que je suis absolument absurde; on rirait de moi. Non, aussi j’aurai le bon rôle et les rieurs de mon côté... Sans compter qu’il est probable que la première chose que Cécile fera demain, ce sera de s’informer de moi; notre conversation ne peut en rester là, elle a des renseignements à me demander assurément... et devant les gens nous verrons la tête qu’elle fera... d’autant que, d’après nos conventions, elle feindra d’avoir été quittée quelques minutes avant...

Et il glissait ses boutons de manchettes...

–Et c’est la tête d’Adèle, qui ne manquera pas demain de venir voir sa fille!….. Car il n’y a pas de noce sans lendemain... Adèle sait; ça devait être convenu entre elles; mais Tussaud va être scandalisé... Il va consoler sa fille. et les invités!….. Je les entends; mon nom va fleurir sur leurs lèvres: Quelle rosse!… Le curieux, ce sera le maintien de Cécile.

Et, il éclata de rire. Il fouilla dans un tiroir, y prit une poignée d’or; puis, ennuyé de sentir le poids dans sa poche, il la remit et fouilla dans un tiroir secret, ne gardant que quelques louis. Il prit une liasse de billets de banque. Obligé de déplacer, pour la prendre, un paquet de valeurs différentes, il les regarda une seconde et grommela:

–Il faudra que je fasse un voyage pour me débarrasser de ça; c’est imprudent de garder ça ici.

Il referma le meuble, et, après s’être. soigneusement observé dans sa tenue, il sortit de chez lui, évitant de faire du bruit. Une fois dans la rue, il sauta dans une voiture, donna l’adresse au cocher et s’étendit sur les coussins, en allumant un cigare. Quelques minute? après, la voiture passait devant le restaurant où la noce continuait. Houdard mit la tête à la portière et regarda les fenêtres illuminées. A l’une d’elles, il reconnut Adèle Tussaud accoudée sur la coudière, et tenant un mouchoir. Elle pleurait. Il haussa les épaules et rentra dans la voiture, en disant:

–Quel effet, mes enfants? Si je montais là-haut leur souhaiter le bonjour?

Et il rit plus fort, en ajoutant:

–Ça ne fait rien, ça se saura demain, et on la trouvera drôle quand je dirai: «Que voulez-vous? J’avais parié que je passerais la première nuit de mes noces chez la grande Iza…» J’entends le concert: «Oh! la Rosse! qu’il mérite bien son nom!»

Et la voiture se dirigea vers les Champs-Elysées.

XI TRISTES ADIEUX!–TRISTES AMOURS!

Table des matières

Cécile ne reprit connaissance qu’à l’heure où le jour naissait. Du reste, ils étaient rentrés très tard chez eux, et son explication avec Houdard avait duré assez longtemps. Sa syncope avait donc été de courte durée.

En s’éveillant, en regardant autour d’elle, dans sa jolie chambre capitonnée de soie crème sur laquelle le jour du matin jetait des teintes verdâtres, elle eut un moment d’illusion; est-ce que son mariage n’était qu’un rêve? Est-ce que sa tentative de suicide était de la veille au soir? N’avait-elle qu’à se dresser pour voir le corps de son amant sur le lit?… L’illusion dura peu; en se levant, elle vit son vêtement, elle vit le bouquet de fleurs d’oranger; en se regardant dans la glace, elle vit sa coiffure en désordre, ses beaux cheveux bruns qui retombaient sur ses splendides épaules; elle se souvint alors de la scène atroce qu’elle avait eue, avec Houdard et du dernier trait porté par celui qui était son mari... Elle se laissa tomber sur une chaise longue, et de grosses larmes coulèrent de ses yeux: Maurice vivait, et elle l’avait trompé é; sa conscience pouvait-elle le lui reprocher? Non; mais qui la croirait? et puis cela devait rester un secret entre elle et son mari. Celui-ci consentait à ne point livrer à chacun la faute de sa femme; mais, en échange, elle devait cacher au monde le rôle ridicule qu’elle lui faisait jouer. Si Houdard était resté une minute de plus, s’il avait vu sa femme tomber évanouie dans la chambre, tout était fini; il aurait abusé de sa situation, et ses projets, si audacieusement conçus et soutenus, s’envolaient.

Enfin elle était mariée, et Maurice vivait, et, comme le jeune homme ne savait rien, il pouvait à son tour chercher à se venger de celle qui l’avait abandonné, et sa vengeance était facile: il racontait à tous la vérité. Que faire e? D’abord éviter que Maurice pût se douter que l’enfant qu’elle portait en elle était le fils de son œuvre.

Voir Maurice pour lui demander le pardon et l’oubli, cela était imprudent; son mari l’avait prévenue, et, d’autre part, Cécile ne se sentait pas la force de se retrouver en sa présence; elle se décida à écrire, mais comment parviendrait la lettre? Elle écrivit toujours: elle trouverait l’adresse après.

S’étant enfermée chez elle et ayant ouvert les rideaux, elle se plaça devant un petit bureau et écrivit:

«Mon ami,

» Je viens te demander pardon. Aujourd’hui seulement j’apprends que tu vis, et je ne m’appartiens plus; il y a un mois, mes parents auraient consenti à tout. Je te dois

le récit fidèle de ce qui s’est passé, le voici : Tu t’en souviens, nous nous embrassâmes une dernière fois et ma tête retomba; je t’entendis encore dire: «Adieu, Cé» cile, nous allons nous retrouver bientôt;» et je perdis connaissance. Je revins à moi lorsque le jour commençait à poindre; j’étais effroyablement malade, et ne pouvais m’expliquer où je me trouvais, lorsque je te vis, étendu à mes côtés... Je t’appelai, épouvantée, je tâtai ton front, tes mains, tu étais froid et je te crus mort! c’était horrible. Juge, tu étais mort et j’étais là, près de toi, vivante, tu étais mon époux, mon homme, et j’étais veuve, c’était impossible! puisque je t’avais appartenu, je n’avais plus d’espérance, et je voulus, fidèle au serment que je t’avais fait, mourir... Je regardai si je pouvais me jeter par la fenêtre lorsque je vis la Seine qui coulait presque en bas de chez toi; mon parti fut pris aussitôt; je me hâtai de me revêtir, je t’embrassai et j’allai me précipiter à l’eau par-dessus le pont.

» Te dire ce que je souffris, ce que je fis d’efforts pour arriver jusque-là serait impossible le; enfin, j’y parvins. En tombant dans l’eau, j’eus comme une impression de bien-être; tout mon corps était en feu, et je perdis presque immédiatement connaissance; quand je revins à moi, j’étais sur une civière, entourée de monde qui me regardait; on me mena à l’hôpital, on envoya chercher mon père, et je restai, presque folle, délirant, sans cesse entre la vie et la mort, deux mois. Tu comprends si tout cela m’a changée; je suis entrée en convalescence, épouvantée de ce que j’avais fait. Pour moi, tu étais certainement mort, puisque je t’avais quitté froid, raidi sur ton lit... Tu comprends que personne ner parlait de toi. Mes parents et tout le monde croient que

je me suis sauvée de chez nous le matin seulement pour aller me jeter à l’eau. Si j’avais douté de ta mort un instant, ce doute se serait évanoui. Mon père avait reçu une lettre de son ami Crochard (tu te souviens, Crochard, que tu as vu souvent à la maison); mon père l’avait invité au mariage: il était venu d’Orléans, où il réside ordinairement, lorsque ma tentative de suicide bouleversa tout; il partit le même soir, et, en passant en voiture devant la rue de Lacuée, il vit un grand rassemblement; il n’avait pas le temps de descendre, mais il apprit dans la gare que c’était ou un crime ou un suicide qui venait de se découvrir; on avait trouvé quelqu’un de mort dans la maison; c’est ce qui motivait ce rassemblement. De ce jour je n’eus plus de doute. Tout cela a-t-il été inventé et raconté pour me retirer tout espoir et me décider au mariage que je viens de faire? Je ne le sais; mais j’ai cru, et depuis ce jour ton ombre aimée n’a cessé de hanter mon chevet... J’ai bien pleuré, va, j’ai bien souffert…

» Que pouvais-je faire seule désormais? Car c’est encore une chose qui m’affermissait dans ce que je croyais: je n’ai jamais revu Amélie depuis ce jour, elle n’est même pas venue s’informer de moi. Maurice, tu as bon cœur, tu sais quelle affection j’ai pour mes pauvres parents; en voyant leur désolation, en voyant le changement opéré en eux par la seule idée de la possibilité de ma mort, je me suis trouvée sans force pour résister, et j’ai dit: «Oui!» Pardon, Maurice, pardon! mais je ne suis pas coupable, je suis une victime... Ton souvenir aimé restera éternellement en moi; mais tu sais que je suis trop honnête pour consentir maintenant à te revoir, et si je ne peux effacer le passé, si l’heure d’amour et de bonheur immuable que j’ai passée près de toi ne peut

s’effacer… je viens à genoux te demander en grâce de l’oublier... Je sais que tu as le cœur trop haut pour me refuser... Si la médisance pouvait dire un jour que j’ai été ta maîtresse une heure, tu affirmeras qu’on ment, et tu le jureras... Voilà, Maurice, la dernière grâce que je viens te demander; je pourrai vivre malheureuse, je ne saurais vivre méprisée... Maurice, jure-moi que, quoi qu’il advienne, tu déclareras que je ne suis jamais allée chez toi dans la nuit du20juin, que tu ne m’as pas vue ce jour; que, ainsi qu’ils le croient, je suis partie le matin de chez nous, pour aller me jeter dans la Seine.

«Aujourd’hui, mariée à un homme que je méprise, que je hais, que j’exècre, tu comprends que ma pensée sera toujours avec toi, amour pur de rêve et d’illusion qui ne s’éteindra jamais, mais que j’aurai la force de contenir et de ne jamais satisfaire.

» Mon ma… M. Houdard, tu le comprends, est jaloux, il me l’a déjà déclaré, et je suis l’objet d’une surveillance active. Je le sais assez peu scrupuleux pour violer le secret d’une lettre qui me serait personnellement adressée et tomberait entre ses mains… Tu vas répondre à ma prière; adresse ta lettre poste restante, à mon nom de demoiselle.

» Adieu, mon bien-aimé… et pardonne à celle qui t’aime et souffre.

» C * * *»

Sa lettre signée, elle la glissa sous enveloppe et chercha longtemps par quel moyen elle allait la faire parvenir; puis, pensant à la chose la plus simple, elle écrivit sur une seconde enveloppe:

«A Mademoiselle Amélie Ferrand, brunisseuse, chez M. Lelong, doreur vernisseur, rue des Terres-Fortes. Prière de faire parvenir en cas d’absence.»

Elle écrivit sur la première enveloppa:

A Monsieur Maurice Ferrand.

(Absolument personnelle.)

Puis elle glissa la lettre dans la seconde enveloppe, et, plus tranquille, elle la plaça sous son oreiller, se déshabilla hâtivement et se coucha. Quand sa mère vint la voir, elle lui raconta ce qui s’était passé. Celle-ci lui dit que le domestique d’Houdard n’avait pas trouvé son maître dans sa chambre. Cécile se douta du petit scandale qu’André voulait faire; elle y para aussitôt en priant sa mère d’aller retrouver les quelques personnes qui attendaient au salon, et de leur dire qu’André l’avait quittée deux heures avant, en promettant qu’il serait revenu avant midi.

Effectivement midi sonnait lorsqu’il entra, et ce fut Cécile qui vint au-devant de lui en disant:

–Vous voyez qu’il est exact... J’avais dit que vous m’aviez quittée ce matin, assurant que vous seriez revenu avant que j’aie eu le temps de faire ma toilette.

Houdard resta tout coi de cette effronterie. Décidément, la petite Cécile était bien forte; il n’en douta pas en la voyant prendre affectueusement son bras et appuyer amoureusement sa tête sur son épaule, à ce point qu’il entendit Tussaud dire à mi-voix:

–Voyez maintenant, elle l’adore.

Dans le courant de la journée, Cécile alla jeter sa lettre à la poste. Deux jours après elle allait au bureau de poste et trouvait une lettre. Elle la prit et revint chez elle s’enfermer dans sa chambre pour la lire:

«Ma chère Cécile,

» Je t’aime et je te pardonne, mais j’en mourrai… Sur

les cendres de ma mère, je te jure que jamais je ne parlerai de la nuit du20juin; je te jure que je démentirai toutes les médisances à ce sujet.

» Adieu... Celui qui se meurt pour toi. Adieu!

» MAURICE.»

La lettre lui glissa des mains, et la pauvre enfant, ne pouvant plus contenir ses sanglots, fondit en larmes.

Dans l’avenir, elle sentait que c’était un danger nouveau qui se dressait devant elle. Cécile aimait Maurice; elle voyait, par sa lettre, que son amant lui pardonnait et comprenait que la fatalité avait plus fait qu’elle contre lui; que la malheureuse avait été la victime des circonstances. Enfin Maurice la jugeait toujours digne; il était désespéré, mais il aimait; il parlait de mourir, mais Cécile trouverait bien le moyen de le faire renoncer à ce projet, tout en restant ce qu’elle devait être. La désespérance répandue dans la lettre la touchait moins que la générosité complète, le dévouement absolu et surtout l’amour puissant qu’on y lisait dans chaque mot.

La lettre était datée de la veille et d’un bureau de Paris. Maurice était donc près d’elle, elle pouvait le rencontrer à chaque instant et ce n’était pas là sa moindre appréhension. Les larmes qu’elle versait la soulageaient; c’était depuis longtemps la première sensation douce qu’elle éprouvât, et elle s’y abandonnait.

Depuis le jour de son mariage, elle n’avait vu Houdard qu’à l’heure du repas du soir; ils dînaient ensemble, et leurs allures vis-à-vis l’un de l’autre étaient restées les mêmes. Houdard seul tutoyait Cécile. On causait, en dînant, des choses les plus banales du monde; de Maurice, il n’avait plus été question, ce qui surprenait absolument André; aussi surveillait-il attentivement sa femme.

André ne couchait presque jamais à la maison; et comme cet abandon aurait pu être remarqué par les domestiques, Cécile disait que depuis sa maladie sa santé exigeait des soins constants… En somme, tout était calme, tranquille, mais de gros nuages noirs, précurseurs d’orage, apparaissaient à l’horizon de ce bagne du mariage.

Nous reviendrons vers Maurice. Les soins assidus de sa sœur, les prévenances de la vieille tante Ferrand le remirent bientôt sur pied; il resta en convalescence à Triel, pendant que sa sœur revenait à Paris et apprenait que le mariage allait avoir lieu. Elle en avisa Maurice, et, révoltée de cet abandon, de cet oubli de Cécile envers son frère, elle résolut de ne point aller voir son amie, partageant, cette fois, la pensée de Maurice, c’est-à-dire que le malheureux garçon avait été la dupe de la jeune fille.

Rétabli tout à fait, il revint à Paris et reprit son travail; pendant sa convalescence, sa sœur l’avait fait déménager et avait loué à la place de sa petite chambre de garçon un petit logement rue Moret, près de Ménilmontant. Ils y avaient chacun une chambre; une petite salle à manger. Amélie travaillait une heure de moins; elle faisait le ménage et la cuisine e; au lieu de manger au cabaret, Maurice rentrait le soir et dînait en famille avec sa sœur. C’est la petite sœur qui avait décidé et exécuté tout cela, effrayée du changement survenu dans son frère depuis sa maladie et surtout depuis qu’il avait appris l’oubli, l’ingratitude de celle à laquelle il avait voulu donner sa vie. Toujours triste et pensif, Maurice n’avait de sourire que pour la courageuse enfant qui, plus jeune que lui d’un an, semblait son aînée et lui remplaçait sa mère, subissant, sans se plaindre, ses mauvaises humeurs, ses caprices, ses volontés.

Lorsque Amélie reçut à son atelier la lettre de Cécile, elle en reconnut l’écriture et devint pâle; que contenait cette lettre? était-ce un nouveau malheur pour son frère? était-il prudent de lui remettre cette lettre? ne valait-il pas mieux la glisser sous enveloppe et la renvoyer à son auteur?... Elle était presque décidée à le faire; mais son frère, tôt ou tard, viendrait à l’apprendre et il se fâcherait de cette tutelle allant aussi loin. Elle se résigna, et le soir, lorsqu’ils se levèrent de table, lorsqu’elle le vit s’accouder sur la fenêtre et rêver, elle se décida à lui en parler. Maurice était souvent ainsi accoudé sur la coudière et le visage dans ses mains, il faisait revivre dans la nuit la scène de volupté du20juin; il revoyait en rêve la jeune fille, admirablement belle, se livrant à ses caresses, et des tressaillements le secouaient. Sa sœur qui le guettait, qui voyait et ses tressaillements et ses frissons, souffrait de le voir ainsi, ne pouvant se douter du souvenir plein de charme qu’il évoquait, et cherchait à le distraire de ses pensées; elle lui parlait, mais il n’entendait pas, il ne répondait pas, et lorsqu’elle parvenait enfin à lui faire relever la tête, ses yeux étaient mouillés et son visage baigné de larmes; alors elle pleurait à son tour en disant:

–Non, Maurice, non, ça n’est pas bien de souffrir comme ça tout seul, tu me promets d’être raisonnable, et c’est toujours la même chose… C’est moi, à mon tour, qui tomberai malade...

Maurice ne répondait pas, il essuyait ses yeux, il l’embrassait, et c’était oublié.

–Maurice, écoute-moi, voyons, il faut que je te parle.

Il ne l’entendait pas!…

–J’ai quelque chose de sérieux à te donner... mais il faut que tu me promettes d’être raisonnable.

Maurice ne bougeait pas, elle l’entendait répéter à mi-voix des phrases qu’elle ne pouvait saisir, et qui lui semblaient se terminer par un bruit de baiser. Elle insista en disant:

–Maurice, je t’apporte des nouvelles d’Elle.

Il se dressa aussitôt, la regardant bien en face pour s’assurer qu’elle ne le trompait pas, et répétantt:

–Des nouvelles, des nouvelles d’Elle; tu l’as été voir?

–Non, tu me l’avais défendu.

–Tu l’as rencontrée?

–Non, plus que cela, et j’ai peur, je n’ose te le dire.

Le jeune homme s’était retiré de la fenêtre et, la lèvre frémissante, les mains tremblantes, le regard anxieux, il répétait:

–Amélie! oh! je t’en prie, petite sœur, ne me fais pas languir… Que sais-tu?

Et le pauvre garçon, suppliant, tendait les mains. En voyant cette agitation, ce tremblement, Amélie aurait voulu n’avoir rien dit et elle aurait jeté la lettre au feu. C’est qu’à cette seule idée qu’il allait avoir des nouvelles de Cécile, de celle dont depuis trois grands mois il avait défendu qu’on parlât et dont on n’avait pas parlé, il était transformé, il était redevenu le beau garçon que nous avons vu, dans les premières scènes de notre histoire, attendant Cécile sur la place de la Bastille pour accomplir leur union in extremis.

Il était fort beau, et nous devons au lecteur le portrait de notre héros si miraculeusement sauvé. C’était un assez grand garçon de dix-neuf ans, presque vingt ans à cette heure, grand, bien pris, svelte, élégant, le geste bien aisé, le mouvement rapide, prompt, et, quoique négligemment vêtu dans son vêtement d’ouvrier, il semblait un homme distingué, préférant dépenser à sa toilette l’argent que d’autres portent au cabaret, ne rougissant point de paraître travailler pour vivre, mais ne croyant pas qu’il est nécessaire d’être malproprement vêtu parce qu’on est ouvrier.

Il portait une jaquette sombre, un gilet de même couleur sur lequel retombaient les deux pointes d’une cravate de taffetas noir, émergeant d’un col rabattu, bien blanc.

De ses manches sortaient des mains un peu fortes, mais blanches, et dont quelques durillons seulement révélaient l’habitude du travail...

La tête était belle pour un homme, le visage avait quelque chose de trop féminin; l’œil noir avait des reflets verdâtres; il était un peu enfoncé dans l’arcade sourcilière; les sourcils et les cils, d’un roux marron, étaient très longs et faisaient encore ressortir la flamme douce du regard; le nez était droit et fin; la bouche, couronnée d’une moustache rousse douce à l’œil; le visage, d’un ovale assez long, était encadré d’une admirable chevelure blonde; la peau était encore un peu duvetée; le teint était clair, les joues roses... Très beau enfin, d’allures douces, d’un maintien timide et réservé, comme les enfants élevés par les femmes.

Sa sœur lui dit:

–Maurice, tu me promets d’être raisonnable?

–Oui, oui, mais parle...

–Tiens, fit-elle, c’est une lettre d’Elle, pour toi,

Et elle tendit la lettre. Il la prit vite en s’écriant avec joie:

–D’elle, d’elle, et la baisant avec transport avant d’en briser le cachet, il disait:

–Qu’elle contienne la mort ou la vie…, c’est déjà du bonheur!

Et il déchira l’enveloppe.

Il lut la longue lettre de Cécile tout d’une traite, comme le buveur altéré boit sans respirer sa coupe pleine, et, à mesure que sa lecture s’achevait, ses traits exprimaient les différentes émotions qu’il éprouvait; sa sœur, craintive, observait attentivement sa physionomie, ne le quittant pas du regard, prête, au moindre signe de défaillance, à le soutenir. Après une contraction nerveuse qui l’inquiéta un moment, Amélie vit ses yeux se mouiller et son visage s’inonder de larmes; il pleurait, une crise n’était plus à craindre; il avait cessé de lire; elle lui dit:

–Eh bien, Maurice, qu’y a-t-il?

–Ah! ma pauvre Mélie, fit-il en se laissant tomber sur une chaise et en sanglotant, ah! je suis bien malheureux...

–Voyons, sois raisonnable, ne me fais pas regretter de t’avoir donné cette lettre... Depuis longtemps tu sais ce qu’elle vaut, l’ingrate, la misérable…

Maurice se leva aussitôt et, mettant la main sur la bouche de sa sœur, l’interrompit en suppliant, et il s’écria:

–Tais-toi, tais-toi, Mélie... Nous ne savions rien... elle est bien malheureuse...

Assez étonnée, Amélie tendait la main pour prendre la lettre. Maurice la prit vivement... et, essuyant ses larmes, il s’assit et relut lentement, buveur désaltéré, que le goût de la liqueur a ravi, et qui revient à sa coupe boire à petites gorgées le liquide enivrant. Il lut, l’œil humide d’émotion, paraissant éprouver lui-même les souffrances décrites. En relevant la tête, il vit sa sœur, sa compagne dévouée, qui le regardait toujours avec inquiétude. En voyant son regard interrogateur, il comprit que, dans l’intérêt même du secret qu’il voulait garder sur la nuit du20juin, il était utile de lui dire quelque chose de la lettre. Amélie attendait, ne s’expliquant pas le changement si rapide survenu dans le jugement que son frère portait sur celle qui l’avait trompé.

–Ma pauvre Mélie, à l’heure où j’essayais de me suicider, Cécile se sauvait de chez elle et se jetait dans la Seine.

–Que me dis-tu là?

–Ce qu’elle m’écrit... Miraculeusement sauvée et conduite à l’hôpital, elle resta deux mois malade, et lorsqu’elle revint à elle, qu’elle s’informa de moi, elle apprit que je m’étais tué; on le lui fit croire... Cécile me croyait mort; c’est d’hier seulement qu’elle sait la vérité.

… Ce n’est pas possible.

–Écoute, elle parle même de toi… C’est moi qui, en te défendant d’aller la voir, ai été une des causes de ce qui est arrivé. Écoute: «On me mena à l’hôpital, on envoya chercher mon père, et je restai presque folle, délirant sans cesse, entre la vie et la mort pendant deux mois...»

Maurice s’arrêta, la phrase qui suivait aurait révélé à sa sœur ce qui s’était passé... il passa quelques lignes et lut:

«Tu comprends que personne ne parlait de toi... Si j’avais douté de ta mort une fois, ces doutes se seraient évanouis: mon père avait reçu une lettre de son ami Crochard (tu te souviens, Crochard que tu as vu souvent à la maison); mon père l’avait invité au mariage, il était venu d’Orléans, où il réside ordinairement, lorsque ma tentative de suicide bouleversa tout; il repartit le même soir, et, en passant en voiture devant la rue de Lacuée, il vit un grand rassemblement; il n’avait pas le temps de descendre de voiture; mais il apprit dans la gare que c’était un crime ou un suicide qui venait de se découvrir; on avait trouvé quelqu’un de mort dans la maison, c’est ce qui motivait ce rassemblement… De ce jour, je n’eus plus de doute. Tout cela a-t-il été inventé et raconté pour me retirer tout espoir et me décider au mariage que je viens de faire? Je ne le sais, mais j’ai cru, et depuis ce jour ton ombre aimée n’a cessé de hanter mon chevet... J’ai bien pleuré, va, j’ai bien souffert...»

Il s’arrêta, sa sœur émue le regarda et lui dit:

–Eh bien?

–Eh bien, je ne dois plus la revoir, puisqu’elle est mariée; elle a assez souffert pour que je ne sois pas cause de souffrances nouvelles; cependant, il y a une chose que je voudrais bien savoir, c’est ce qui a pu motiver ce rassemblement rue de Lacuée, juste le jour que nous l’avons quittée; je veux savoir s’il y a là une coïncidence malheureuse ou un petit complot de mensonges et de fourberies ourdi autour d’elle et dont nous sommes les victimes.

–Que veux-tu que je fasse, mon frère? fit vite Amélie toute prête à servir celui qu’elle aimait comme un enfant. Veux-tu que j’aille voir Cécile et que je me renseigne près d’elle?

–Non! non! dit Maurice; et, après un gros soupir, découragé, il ajouta: Il ne faut plus penser à Cécile; elle est morte pour nous.

–Ah!….. elle le veut?

Il ne répondit pas, mais il reprit:

–Je veux, ma chère Mélie, que tu ailles au plus tôt, demain, si tu le peux, rue de Lacuée, et que tu saches ce qui s’est passé.

–J’irai, mon frère.

Il était tard; Amélie, qui tout en causant s’était occupée des soins du ménage, rangeait sa vaisselle, et Maurice, assis dans un coin, relisait sa lettre. Il cherchait ce qu’il allait répondre, et son idée était de demander un dernier rendez-vous; mais, en relisant la lettre, la phrase suivante sembla se souligner sous ses yeux:

«Maurice, pardon, ton souvenir aimé restera éternellement en moi; mais tu sais que je suis trop honnête pour consentir maintenant à te revoir, etc.»

Il baissa la tête et pensa. Il n’avait qu’une chose à faire: pardonner... et jurer ce qu’on lui demandait, c’est-à-dire qu’il n’avait jamais été l’amant de Cécile, que celle-ci n’était jamais venue chez lui; il jura et écrivit la lettre que nous connaissons.

Il était l’heure du repos; sa sœur ne voulait le quitter que lorsqu’il serait couché; il le vit et se hâta de lui dire bonsoir, ayant hâte d’être seul pour pleurer à son aise. Ils s’embrassèrent, et Amélie rentra dans sa chambre. Ce fut alors une scène cruelle de morne désespoir où le malheureux se roulait sur son lit, pleurait et embrassait entre ses sanglots la lettre de son amoureuse.

Il pensa que sa sœur, si dévouée, en voyant le changement survenu en lui par la lettre, ne manquerait pas de chercher à savoir ce qu’elle contenait, si bonne, si charmante qu’elle fût, surtout convaincue d’agir dans un bon sentiment. Amélie avait ce vice féminin, ce vice héréditaire de la première femme: la curiosité... Elle ne manquerait pas de vouloir mordre à la lettre... Et, de ce jour, l’honneur de Maurice était en jeu à ce que personne ne sût ce qu’il avait juré de cacher, de nier au besoin. Il pouvait brûler la lettre, mais cela était au-dessus de ses forces; ce papier sur lequel sa main s’était promenée, sur lequel ses larmes étaient tombées, c’était à cette heure tout ce qu’il avait d’elle; il résolut donc de l’emporter le lendemain à l’atelier; chez lui, il n’était pas en sûreté. Pendant dix jours, Amélie allait fouiller partout. Quand il aurait déclaré qu’il avait déchiré et brûlé la lettre, qu’Amélie serait lasse de ses recherches indiscrètes, alors, il rapporterait la lettre chez lui. Pour dormir, ainsi qu’aux petites filles qui veulent coucher avec leur poupée, il lui fallut avoir toute la nuit la lettre dans sa main et il l’appuyait sur ses lèvres. Le lendemain soir, lorsque Maurice fut rentré, sa sœur lui dit qu’elle avait été aux renseignements rue de Lacuée. Effectivement, cette nuit-là, une femme qui restait de l’autre côté de la rue, presque en face de la maison où son frère demeurait, s’était suicidée, disaient les uns, avait été empoisonnée, disaient les autres, était morte d’un anévrisme, disaient les amis... Bref, ç’a avait été un événement, parce que morte la nuit sans secours, on n’avait constaté la mort que le lendemain soir. Il était vrai que la police était venue, que de nombreux rassemblements avaient stationné devant la porte pendant cette journée, que le corps avait été porté à la Morgue, et depuis on n’en avait pas entendu parler; et Amélie concluait:

–Tu conçois qu’il suffisait de demander le plus petit renseignement, pour savoir que la victime était une femme; donc, je n’accuse pas Cécile, puisqu’elle était malade, presque folle, et ne pouvait agir; mais c’est chez elle que le petit complot a été organisé.

Maurice, la tête baissée, ne répondit pas ; il pensait. Décidément le sort était contre eux; sa sœur ne savait pas que Cécile l’avait quitté le croyant mort; qu’elle devait croire aveuglément; que c’est plutôt en apprenant qu’il vivait qu’elle aurait pu douter; pour les autres, sa vie leur était tout à fait indifférente; au contraire, ils aimaient mieux croire à sa mort que d’y aller voir. La cause de tout, c’était son départ à la campagne avec sa sœur, leur absence de Paris justifiant ce qu’on pensait et, disons le mot, ce qu’on désirait. Il dit à sa sœur:

–Il ne faut accuser que le sort: je suis maudit!

Ils dinèrent et se couchèrent. Le lendemain, au point du jour, on frappa à la porte de leur petit logement. Maurice sauta du lit et, à peine vêtu, il alla à la porte; à cause de son négligé, il demanda:

–Qui est là?

–Au nom de la loi, ouvrez!

–Oh! mon Dieu! exclama Amélie, qui passait sa tète curieuse par l’entre-bâillement de la porte.

Maurice ouvrit tout étonné et tremblant. Un commissaire, ceint de son écharpe, entra, suivi de deux agents; il demanda:

–Maurice Ferrand?

–C’est moi, monsieur, fit le jeune homme stupéfait.

–Au nom de la loi, je vous arrête.

DEUXIEME PARTIE LE CRIME DE LA RUE DE LACUÉE

Table des matières

I CE QUI S’ÉTAIT PASSÉ RUE DE LACUÉE, DANS LA NUIT DU20JUIN.

Table des matières

Nous demanderons au lecteur la permission de le ramener au jour qui suivit la nuit pendant laquelle s’ouvre cette histoire. Il était environ six heures du soir, un rassemblement nombreux stationnait, rue de Lacuce, devant la maison placée juste en face de celle où nous avons vu Maurice conduire Cécile, la nuit précédente, petit hôtel moderne, ouvrant de plain-pied sur la rue. Les curieux racontaient qu’une personne qui habitait l’hôtel, une jeune dame étrangère, très mystérieuse, inconnue du quartier, avait été assassinée; en entrant dans sa chambre, on l’avait trouvée morte, les uns disaient étranglée, les autres empoisonnée. Une de nos connaissances, Chadi, était dans la foule, et il racontait:

–C’est le jour des femmes, aujourd’hui; ce matin, il y en a une qui se jette à l’eau, ce soir on en trouve une empoisonnée. A qui le tour?… Et elles sont jolies toutes les deux.

–Vous la connaissiez? vous la connaissiez? demanda-t-on de tous côtés.

–Je la connaissais sans la connaître, comme un homme connaît une jolie femme de son quartier, c’est-à-dire que chaque fois que je la voyais passer, monter bu descendre de voiture, je l’admirais et je me disais que j’aimerais mieux qu’elle me tombe dans les bras que le tonnerre. Une grande blonde, entre vingt-cinq et trente ans, toujours mise avec un chic étourdissant, des yeux superbes, des mains si petites qu’on en aurait mis quatre dans une seule des miennes... Elle vivait seule; on dit même qu’elle ne venait là que certains jours pour y rencontrer quelqu’un; toujours est-il que la femme qui faisait le ménage ne venait que deux fois par semaine et ne la voyait presque jamais: c’est Catherine, la femme à Gudin, le tonnelier. C’est elle qui, tout à l’heure, venant pour faire le ménage, l’a trouvée morte, à moitié tombée du lit...

–Oui, on dit même, ajouta une petite femme à l’œil égrillard, qu’elle n’était guère vêtue.

–Je crois bien, elle est nue comme Ève… C’est moi qui aurais bien voulu être appelé pour les constatations.

Une voiture qui venait obligea les curieux à s’écarter, et Chadi dit:

–C’est le commissaire.

En effet, c’était le commissaire qui descendit devant la porte du petit hôtel, suivi par trois agents de la sûreté. Il frappa; le coup retentit lugubre, portant écho comme dans les maisons vides. Aussitôt la porte s’ouvrit, le commissaire entra avec les gens qui l’accompagnaient, et la porte se referma sur le nez des curieux désappointés. Le commissaire, s’adressant à la femme de ménage qui venait de lui ouvrir, lui demanda:

–C’est vous, madame, qui étiez chargée de la garde et du ménage de cette maison.

–Oui, monsieur le commissaire.

–Vous veniez ce soir, ainsi que vous faisiez ordinairement?

–Oui, monsieur: tous les vendredis, madame venait dans la journée et ne repartait que le samedi vers midi; je venais alors vers deux heures ou plus tard, à mon choix, quand je n’avais pas d’ordre pour tout remettre en ordre...

–Et ce soir, vous veniez dans ce but... A quelle heure?

–Vers cinq heures.

–Et vous avez trouvé votre maîtresse morte?...

–Oui, monsieur.

–En entrant, vous n’avez constaté aucun bouleversement? rien n’était dérangé?

–Absolument rien, monsieur le commissaire.

–La porte était fermée?

–Oui, monsieur le commissaire, la porte était fermée à clef et la clef était emportée.

–Et vous avez tout laissé dans l’ordre?

–Oh! monsieur le commissaire, depuis que je suis entrée et que je l’ai vue, je me suis sauvée de la chambre et je n’ai pas osé remonter seule... J’ai envoyé mon mari vous chercher et je suis restée dans cette pièce.

–Bien! veuillez nous diriger.

–Dans la chambre? demanda la femme en frissonnant.

–Oui!

–Montez, fit-elle, désignant l’escalier et s’effaçant pour les laisser passer devant elle. Ils montèrent au premier et entrèrent dans un grand salon dont la porte, était ouverte. La femme désigna une autre porte également ouverte qui se trouvait à droite du salon et dit:

–C’est là, monsieur.

–Est-ce que les portes étaient ouvertes lorsque vous êtes entrée ici?

–Non, monsieur, non; c’est moi qui, en me sauvant lorsque j’ai vu le corps, n’ai plus pensé à rien fermera

Ils entrèrent dans la chambre à coucher; c’est à peine si l’on pouvait se diriger: les persiennes étant fermées ne laissaient pénétrer que le jour qui passait entre les lames de bois, et ce jour était encore affaibli par les rideaux; la chambre était dans une demi-obscurité qui ne permettait de distinguer que le corps dont le blanc mat tranchait dans cette ombre.

Sur l’ordre du commissaire, on ouvrit une fenêtre et, les persiennes ouvertes, on la referma aussitôt; on entendit monter de la rue le bruit tumultueux de la foule. Le commissaire regarda autour de lui et chargea un des agents de prendre les notes nécessaires au premier rapport. La chambre dans laquelle le crime ou le suicide s’était accompli était une vaste pièce; le lit, en ébène sculpté, était très large, presque carré; il occupait, sous une vaste tenture bleue et blanche, le fond de la chambre. Il était à colonnes cannelées et ornées de chapiteaux; on y montait pour se coucher par trois marches couvertes d’une ample peau d’ours noir; en face dut lit s’ouvraient les deux fenêtres qui donnaient sur la rue de Lacuée; entre ces fenêtres était un bureau-chiffonnier; très bas, sur le marbre noir, s’étalait tout un arsenal de toilette en nacre, brosses, peignes, ongloirs, limes… Au-dessus, une glace de Venise biseautée, à large cadre de chêne sculpté, un peu penchée en avant, et dans laquelle se reflétait à cette heure le corps de la victime. Dans chaque coin de la chambre un petit fauteuil bas, capitonné de soie bleue et blanche, une chaise longue capitonnée de même. A droite du lit, une haute cheminée garnie de bronzes magnifiques es; devant, un guéridon bas qu’on avait dû pousser là en se couchant, et sur lequel étaient encore dressés deux couverts, deux coupes à champagne et deux bouteilles de ce vin, vides.

Avant de se coucher, la victime avait fait une petite collation; car, dans les assiettes, on ne voyait que des débris de fruits et de gâteaux... Sur la chaise longue deux jupons de batiste à traîne, un grand peignoir de faille bleu clair, garni de valenciennes; à côté, des bas de soie fins, transparents; à terre, au pied de la chaise longue, des jarretières de soie bleue et des petites bottines d’enfant…; sur le bateau du lit, tranchant de son blanc bleu sur l’ébène noir, une chemise fine et diaphane comme une toile d’araignée, toute garnie de dentelle.

Après avoir inspecté la chambre et constaté que tout était bien en ordre, les hommes regardèrent la victime et, malgré eux, ils eurent un mouvement d’admiration.

Le corps, complètement nu, était étendu sur les marches du lit, plus blanc de l’intensité du noir de la peau d’ours sur laquelle il était couché; les pieds étaient restés sur la marche du haut, la tête en bas, un peu penchée sur le bras droit recourbé et sur ses cheveux d’un blond éclatant formant comme une auréole le; l’autre bras abandonné avait un mouvement pudique, et, n’est le froid éprouvé au contact des chairs, le corps avait gardé une souplesse qui faisait douter de la mort. Un statuaire n’aurait pas plus gracieusement posé son modèle pour une nymphe endormie.

La victime était absolument belle...

Après avoir pris les notes et en attendant le médecin qui devait constater la mort, le commissaire cherchait vainement sur le visage une contraction douloureuse; au contraire, le visage doux, reposé, souriait; on eût dit qu’un songe voluptueux l’endormait. Le commissaire demanda à la femme de ménage:

–Avez-vous vu la dernière personne reçue par la victime le jour qui a précédé le crime?

–Non, monsieur.

–Connaissez-vous les gens qu’elle recevait ordinairement?

–Non, monsieur.

–Vous n’avez jamais vu entrer personne chez elle?

–Si, monsieur le commissaire; mais je les ai vus de loin et ne pourrais les reconnaître. J’en ai vu deux.

–Quelles allures avaient-ils? A quel monde vous ont-ils paru appartenir?

–L’un était un jeune homme, l’autre était un prêtre.

Le commissaire fit la grimace, en disant:

–Ah!

Puis il rectifia:

–Vous voulez dire qu’il portait un costume de prêtre?

–Cela peut être, car je n’ai pas vu son visage.

–Elle n’avait pas de relations dans le voisinage?

–Non, monsieur.

Après quelques minutes d’observation, le commissaire dit:

–Il va falloir faire une minutieuse enquête dans le quartier, savoir si elle est venue hier seule ou accompagnée.

S’adressant à la femme de ménage, il demanda:

–Est-ce que vous avez une cave ici?

–Oui, monsieur.

–Et ce vin en sort? interrogea-t-il, en montrant les bouteilles à champagne restées vides sur la table.

–Non, monsieurr; il n’y a pas de vin dans la cave. Une fois, on a reçu un panier de bouteilles de vin de Bordeaux; madame me l’a fait placer dans l’office.

–Ce panier est venu par le chemin de fer et vous devez avoir l’adresse de l’envoyeur.

–Non, monsieur, c’est madame qui un jour l’a apporté elle-même, en voiture, et c’est mon mari qui l’a descendu, et mon mari, qui s’y connaît, en voyant les bouchons, a dit que c’était du vin qui valait plus de quinze francs la bouteille…

–Savez-vous le nom de votre maîtresse?

–En entrant ici, elle avait loué sous le seul nom de Léa...; mais comme elle recevait deux lettres par moi ici, j’ai vu son nom, elle se nommait Ella Médan...

–D’où venaient ces lettres?

–D’Allemagne et de Prusse.

–Toujours?

–Oui, monsieur, toujours.

–Et à date fixe?

–A date à peu près fixe, c’est-à-dire tous les quinze jours.

–Quels sont ses fournisseurs habituels?

–Il n’y en a pas, c’est moi qui achetais tout, et comptant; elle ne voulait même pas que je laissasse entrer ici pour livrer la marchandise; je devais la porter moi-même.

–Vous ne pouvez nous renseigner par aucun indice?

–Non, monsieur, je suis terrifiée, épouvantée depuis deux heures; personne ne venait ici, elle n’avait pas d’ennemis, elle était aussi bonne que belle, et très généreuse.

–Savez-vous si elle avait des valeurs ici?

–Non, monsieur!…

Le commissaire se pencha sur le cadavre, regardant les mains et les oreilles, et il demanda:

–Portait-elle ordinairement des bijoux?

–Pas toujours, monsieur, des fois elle venait avec des boucles d’oreilles très belles en diamant nt; d’autres fois rien.

–Avait-elle des bagues?

–Souvent, oui...

Un des agents, qui n’avait pas cessé de fouiller partout, dit aussitôt.

–Il est facile de le voir.

–Il se baissa et regarda les mains du cadavre.

–Elle avait trois bagues à une main, deux à l’autre, la trace est visible...

–Ah! très bien, le vol est le mobile de l’affaire.

–Assurément, et par quelqu’un connaissant la maison, et un soigneux, car tous les meubles sont refermés.

–Aviez-vous de l’argenterie? demanda le commissaire.

–Oui, monsieur.

–Regardez si elle est encore là.

La femme de ménage courut dans la salle à manger et revint aussitôt en disant:

–L’argenterie est là; on n’y a pas touché.

Le commissaire, s’adressant à l’agent, lui dit:

–Boyer, vous devez avoir votre trousseau?

–Oui, monsieur le commissaire.

–Ouvrez donc les armoires.

L’agent obéit. Il ouvrit l’armoire, le chiffonnier et un petit secrétaire; dans l’armoire seulement, on trouva du linge de corps, de toilette et de literie...

Assez désappointé, le commissaire relisait les notes prises par le troisième agent lorsque le médecin appelé entra; il procéda aussitôt à un examen minutieux du corps et déclara que la jeune femme était morte empoisonnée; elle devait être sur le lit et, dans un spasme, elle avait roulé et était tombée sur le tapis à moitié morte, comme ivre, et s’était endormie là pour ne plus s’éveiller; il concluait à un suicide. Le commissaire se rangea aussitôt de son avis. Elle avait dû employer, pour se donner la mort, l’ivresse d’abord qui l’avait fortifiée, puis un de ces poisons mystérieux amenant la mort au milieu des rêves les plus étranges; sur son visage l’agonie n’avait laissé que la trace du plaisir.

–Nous devons avoir devant nous, conclut le médecin, une malheureuse atteinte d’hystérie, qui s’est tuée dans un de ses accès par un poison qui apporte la mort dans la volupté.

L’agent, droit comme un I, le menton dans une de ses mains, le coude dans l’autre, réfléchissait en mordillant ses lèvres, et lorsque le médecin eut donné son avis, que le commissaire lui demanda:

–Qu’en pensez-vous, Boyer?

L’agent Boyer se contenta de hocher la tête. Le médecin le regarda et dit:

–Vous croyez à un crime?

Après une pause d’une minute, il répondit:

–Oui.

–Et quels indices vous font conclure ainsi?

L’agent fit quelques pas dans la chambre sans répondre, regardant, fouillant partout, puis revenant vers le commissaire et le médecin, il dit:

–Ce qui me fait conclure au crime, je vais vous le dire. Auguste, mettez en note ce que je vais faire remarquer. Monsieur le docteur, comment expliquez-vous qu’une femme élégante se suicide nue?

–L’atroce chaleur qu’il faisait hier et qu’un orage a suivie.

L’agent haussa légèrement les épaules et, de sa canne désignant la chemise jetée sur le panneau du lit, il reprit:

–On n’a pas trop chaud avec cette toile d’araignée; il y a dans ceci la révélation claire des mœurs impudiques de la victime, et voilà tout; voici dans le lit la place occupée par elle, sur l’oreiller la trace de sa tête; sur le lit, l’empreinte du corps; à côté, dans l’oreiller et sur le lit, l’empreinte d’un autre corps. Penchez la tête, monsieur le docteur, cet oreiller a gardé le même parfum qui s’exhale de cette chevelure. Celui-ci n’a pas la même senteur: deux personnes étaient couchées dans ce lit.

–C’est possible.

–C’est absolu!….. On ne s’est pas mis à table pour faire une collation; il n’y a pas eu de siège autour, on a bu et grignoté des gâteaux étant couchés, des miettes de gâteau restent dans le lit. La table était là sur cette peau d’ours, près des marches du lit; on l’a repoussée au moment où la femme, ivre et mourante, attribuait à l’ivresse les prodromés du poison, se laissant glisser sur cette peau d’ours noir, sur laquelle elle s’endormit en se posant voluptueusement; elle n’est pas tombée, elle s’est couchée lascive, pour se montrer plus belle, plus blanche à celui qu’elle croyait son amant et qui fut son assassin… Maintenant regardez les coupes: l’une est transparente, les dernières gouttes du champagne ont la teinte d’or; l’autre est terne et trouble; une des bouteilles était empoisonnée… Celui qui a fait le coup a dû proposer de boire chacun une bouteille; on a pris chacun la sienne; voyez, les derniers coups n’ont pas été bus dans les coupes; regardez, la trace des lèvres est restée sur la cire brune des goulots... Il reste un demi-verre dans la bouteille de champagne pur, et rien, pas une goutte dans l’autre; pour l’expertise, on devra se servir du verre… Cherchez là, dans la cheminée, voyez-vous les cendres mouillées? Ce qui restait de la bouteille est là… Cette femme avait aux oreilles des bijoux; regardez, et vous verrez le petit sillon rouge sur le blanc de l’oreille: les doigts portent encore l’empreinte des bagues. Eh bien, docteur, croyez-vous toujours à un suicide?

Le docteur avait suivi avec attention les remarques et les déductions de l’agent, et il n’osait plus se prononcer; ce dernier reprit:

–Il y a crime. L’amant de cette femme l’a empoisonnée pour la voler. Peu importe qu’elle soit morte sur le lit ou qu’il l’ait placée ainsi après sa mort. Cette femme est morte sans agonie, elle est morte heureuse. Nos recherches doivent donc se porter sur celui ou ceux qu’elle recevait ici, car pour nous il n’y a pas encore de doute de ce côté. Cette femme n’avait ici qu’un pied-à-terre, sorte de petite maison qui lui servait pour ses rendez-vous. Ce luxe, sa mise, cette élégance particulière du linge intime, nous disent assez devant quel genre de femme nous nous trouvons. Nous avons affaire ici à un Philippe de haute école.

On frappait en bas. La femme de ménage étonnée regardait le commissaire et les agents, semblant leur demander ce qu’elle devait faire.

–Ce sont sans doute ces messieurs du parquet, M. le juge d’instruction; vite, allez ouvrir.

La femme obéit, et l’agent Boyer recommença son inspection rigoureuse. C’était en effet le juge d’instruction, accompagné de son greffier et d’une autre personne. Le commissaire s’empressa d’aller au-devant de lui, et, après lui avoir présenté le docteur et les agents et raconté ce qu’il avait constaté depuis son arrivée, il l’introduisit dans la chambre du crime. Le juge d’instruction dit alors:

–Avez-vous fait une perquisition?

–Une perquisition sommaire et inutile, tout a été enlevé, il ne reste que le linge de corps et de toilette.

–Ah! vous n’avez pas trouvé de papiers?

–Non, monsieur.

–Dans les notes que je reçois du parquet, le mobile du crime serait le vol de ces papiers, très importants à avoir.

L’agent regardait le médecin.

–Monsieur le juge, est-ce que vous avez des notes constatant l’identité de la victime?

–Absolument; elles ne vous ont pas été remises? Elle se nomme Ella Kermedan, dite Léa de Médan. Elle demeure dans un appartement de la rue Byron, aux Champs-Elysées; c’est un sujet autrichien, elle est née à Vienne… Il faut à tout prix trouver le coupable. Qui allez-vous prendre pour commencer une enquête adroite?

–J’ai là Boyer que j’ai eu l’honneur de vous présenter et qui, déjà, avait à peu près constitué le crime, contre M. le docteur qui concluait à un suicide...

–Ah! très bien... Qu’allez-vous faire, monsieur Boyer?

–Monsieur, j’ai deux hommes avec moi, et je vais chercher dans le quartier.

–Dans le quartier?

–Nous savons par madame qu’il n’y a pas de vin de Champagne en cave: nous allons envoyer pour savoir où ont été achetées ces deux bouteilles, et par qui; voici des gâteaux, nous en ferons autant; avec les renseignements obtenus, nous aurons des données certaines; d’abord le signalement. Il faut que nous sachions ensuite à quelle heure cette femme est venue; si elle est arrivée seule, à pied ou en voiture.

La femme de ménage dit alors:

–Je puis vous dire que madame est arrivée tard dans la soirée, car moi je suis venue à neuf heures apporter du linge et personne n’était à la maison. Madame ne venait jamais en voiture jusqu’ici; elle descendait toujours à la place de la Bastille, et venait à pied...

–Voilà un précieux renseignement.

Le juge se fit expliquer dans tous les détails ce que nous savons, puis il signa l’ordre de lever le corps pour le porter à la Morgue où devait avoir lieu l’autopsie; il ordonna l’apposition immédiate des scellés et se retira en pressant le commissaire et les agents de hâter l’enquête et de l’informer des premiers résultats obtenus. A peine était-il parti que les porteurs, qui attendaient en bas, placèrent le corps sur une civière et le portèrent à la Morgue. Un garçon du greffe fit un paquet des vêtements et l’emporta. Après avoir fait procéder, en sa présence, à l’apposition des scellés, le commissaire se retira suivi des agents; il était tard; on se sépara, remettant au lendemain les premières recherches.

L’agent seul résolut, malgré l’heure avancée, de commencer le soir même. Avant de quitter la chambre du crime, il avait pris, dans une petite boîte de carton, une pincée de cendre mouillée qu’il avait remarquée dans la cheminée; ayant quitté ses acolytes au coin de la rue, il cherchait, tout en marchant, comment il allait commencer, lorsqu’il fut presque aveuglé par la lumière rouge que jetaient sur lui les globes d’un pharmacien; il leva machinalement la tête et vit sur le vitrage de la porte ces mots:

«Chimiste expert.»

–Tiens! exclama-t-il, commençons par là!

Et il entra dans la pharmacie et exposa au pharmacien qu’un accident étant arrivé, une personne s’étant empoisonnée, il désirait savoir avec quelle substance et il lui remit la boîte en disant:

–C’est tout ce que j’ai trouvé.

Le chimiste regarda et dit qu’il lui fallait un peu de temps… Craignant que ce retard ne fût demandé pour un autre motif, Boyer montra sa carte d’agent de sûreté.

–Oh! monsieur, fit aussitôt le chimiste, je n’hésitais pas... il me faut véritablement ce temps; le poison assurément, est mêlé à une boisson quelconque que prend tout dans cette cendre, et je ne le trouverai que par quantité infinitésimale...

–La boisson dans laquelle le poison a été jeté est du vin de Champagne.

–Du Champagne!

—Oui...

–Tiens! c’est singulier.

–Qu’y a-t-il? demanda vivement l’agent flairan une piste.

–Ce matin, déjà, on est venu me demander le contre-poison pour un poison absorbé dans du Champagne.

–Ce matin?

–Ayant cette indication, vous pouvez immédiatement voir si c’est le même.

–Oh! tout de suite… Je vous demande une minute.

Le vieux chimiste passa dans son laboratoire, et l’agent, anxieux, attendit dans la boutique. Cinq minutes après le pharmacien reparaissait et disait:

–C’est absolument la même chose...

–Ah! ah! et ce matin on est venu vous demander le contre-poison?

–Oui, monsieur.

–Vous l’avez donné?

–Immédiatement, naturellement nt; d’autant plus que ce narcotique, excessivement dangereux, se prend assez souvent depuis certains articles de journaux qui ont révélé son effet étrange; la jeunesse est imprudente, elle voit le plaisir et ne voit pas le danger... et, en cherchant la volupté, elle risque de trouver la mort... C’était le cas: je le vis aussitôt, car celle qui accourait était échevelée comme une folle; c’est une jeune fille de dix-huit à vingt ans, qu’il me semble avoir vue dans le quartier.

Boyer écoutait attentivement, mordant ses ongles; il demanda:

–Quel genre de personne?

— Une petite ouvrière ; ces malheureuses petites se paradis de Mahomet... le vice dans le sommeil…, en trouvent toujours prises aux récits fantaistes des ateliers; elles imaginent qu’une goutte les conduit au restant sages...

Boyer laissait dire; mais sa pensée était loin de ce que disait le pharmacien. Après avoir pris sur la jeune fille les renseignements nécessaires et les avoir soigneusement notés, il se retira.

Seul dans la rue, il regagnait sa demeure, jouant avec sa canne, pensant et parlant sans s’en apercevoir; il marchait, disant à mi-voix:

–L’assassin est du quartier; il a été obligé assurément de prendre, lui aussi, un verre de la bouteille empoisonnée pour engager ou rassurer sa victime... Il en avait pris trop peu pour tomber là; mais, une fois chez lui, il a envoyé sa maîtresse, assurément, car elle était épouvantée, chercher le contre-poison... On n’est pas; revenu, donc il est sauvé... C’est dans le quartier qu’i faut chercher… Demain, je saurai cela... Il faudra bien que nous trouvions le marchand qui a vendu le champagne et celui qui a vendu les gâteaux… C’est là que j’aurai le signalement de l’homme.

Et, clignant de l’œil, satisfait de lui-même, l’agent Boyer rentra chez lui se coucher.

L’agent Boyer, à qui était confié le soin de rechercher le coupable dans l’affaire de la rue de Lacuée, était un grand gaillard de bizarres allures, maigre et long comme une latte; sa tête, en lame de couteau, avait l’aspect d’une tête de fouine; son œil, petit et plein d’éclairs, semblait chercher sans cesse, sans s’arrêté jamais. A peine âgé de trente à trente-cinq ans, il avait le crâne fauché par un calvitie précoce, qui ne lui lais sait, de chaque côté de la tête, que deux touffes de cheveux plats. Vêtu de vêtements courts et étroits, se pieds et ses mains paraissaient immenses ; les mains surtout avaient de gigantesques proportions.

Le lendemain, les trois agents fouillaient le quartier. Le soir, à une heure déterminée, ils devaient se trouve tous les trois dans un cabaret du quai de la Râpée, pouv-ant l’enseigne du Renseignement. C’est là que les canoniers, montant le dimanche en Marne, écrivent aux amis attardés, sur un grand tableau placé devant le comptoir, endroit où ils se rendent en bateau. De là l’enseigne: Au Renseignement.

Les trois agents, le premier jour, n’avaient rien trouvé, et l’agent Boyer était de mauvaise humeur. Ils se quittèrent pour se donner rendez-vous le lendemain.

Le lendemain au soir, l’agent Borel entrait, lorsque Boyer lui demanda:

–Eh bien! avez-vous quelque chose de nouveau?

–Oui, monsieur Boyer.

–Ah! asseyez-vous et dites vite.

–J’ai trouvé le marchand de vin chez lequel ont été achetées les deux bouteilles de Champagne.

–Ah! très bien.

–Il se nomme Bérard et sa maison est située rue de Lyon, près de la gare. C’est samedi soir qu’un jeune nomme d’une vingtaine d’années, très pâle, mais paaissant calme, s’est présenté et a demandé deux bouteilles d’excellent Champagne; il a payé les deux bouteilles seize francs. On lui a offert de les faire porter et il a refusé en disant qu’il demeurait à deux pas de là.

–Avez-vous demandé le signalement?

–Oui, et je l’ai bien complet. Pendant que le mari était descendu à la cave chercher le vin, la femme Bénard était dans le comptoir, et comme le garçon était très joli, elle l’admirait. C’est l’expression même dont elle s’est servie, ajoutant même: «Si beau, ma foi, qu’un moment je me demandais si ce n’était pas une femme habillée en homme.»

–Hein! fit l’agent Boyer, dressant l’oreille. C’est un détail qu’il ne faut pas oublier… Une femme, mais cela serait possible... Vous avez ce signalement?

–Le voici, dit l’agent, cherchant dans son portefeuille et en tirant un papier qu’il lut:

«Assez grand, bien pris, paraissant vingt ans, l’air distingué, yeux noirs aux regards doux, cils et sourcils châtains, nez droit, bouche petite, teint clair, moustaches rousses, cheveux blonds qu’il porte longs, air timide. Vêtu d’une jaquette de drap couleur sombre, pantalon et gilet de même étoffe, chemise à grand col rabattu, cravate noire, petit chapeau rond... habitant assurément le quartier, car la femme Bérard prétend l’avoir vu passer le soir et le matin assez souvent devant chez elle.

–Voilà qui est parfait...

L’agent Auguste entrait dans le cabaret et cherchait du regard si ses deux collègues étaient arrivés; Boyer lui fit signe de venir s’asseoir près d’eux.

–Eh bien n! Auguste, avez-vous trouvé quelque chose, vous?

–Oui.

— A la bonne heure.

–Place de la Bastille, à la pâtisserie de la rue Saint-Antoine, on est venu samedi soir, vers huit heures, ache ter deux livres de petits gâteaux assortis. Ceux que j’ai présentés au maître de la maison sortaient de chez lui

–Ah! très bien. A-t-il remarqué celui qui est venu les acheter?

–Oui, car il a longtemps hésité s’il ne devait pas prendre une grosse pièce avec, pour faire un souper a-t-il dit.

–Et vous avez le signalement?

–Complet, vous allez voir.

A son tour, l’agent tira un papier de sa poche, et lut:

«Le samedi20juin, vers huit heures du soir, s’est présenté chez le sieur X..., pâtissier confiseur, place de la Bastille, un jeune homme de vingt ans environ, ayant un visage de femme...

–N’oublions pas ce détail que nous retrouvons encore, dit Boyer à Borel.

–Qu’est-ce que vous dites?

–Rien, Auguste, continuez.

»... Assez grand, bien fait, très convenablement vêtu, les yeux noirs, le nez droit, la bouche petite, la moustache châtain clair, les cheveux blonds, l’air timide; il portait un paletot-jaquette en drap sombre, le gilet et le pantalon de la même couleur; il était coiffé d’un chapeau rond et avait l’allure d’un ouvrier ou employé aisé. On ignore s’il est du quartier: c’est la première fois que le sieur X... le voyait.»

–Parfait, le signalement est le même...

–Oui, Borel a trouvé le marchand chez lequel les bouteilles de champagne ont été achetées, par le même individu. Nous connaissons maintenant notre homme... ou notre femme... C’est assez pour aujourd’hui; demain vous battrez le quartier, toutes les rues environnantes, en vous informant si l’on connaît chez les commerçants un homme se rapportant à ce signalement… Moi, je ferai la rue de Lacuée.

–Bien, c’est entendu... et toujours rendez-vous ici?

–Oui; donnez-moi vos notes, je ferai ce soir mon rapport pour M. le procureur chargé de l’instruction.

Les deux hommes donnèrent leurs notes et ils se séparèrent.

Cette fois, l’agent Boyer avait des renseignements précis; il n’y avait pas à en douter, celui que l’on cherchait était bien ce singulier jeune homme, aux traits féminins. Il ne restait qu’une chose: savoir qui il était et s’en emparer. Pour assurer l’enquête et ne pas donner l’éveil au coupable, on n’était plus retourné dans la maison du crime, et l’on pouvait croire que, en raison de circonstances exceptionnelles, l’affaire en était restée là. Ce bruit avait même été adroitement répandu dans le quartier de la Râpée. Le lendemain, Boyer entrait dans la maison de la rue de Lacuée, demandait si ce n’était pas là que demeurait un jeune homme, dont il avait oublié le nom, mais dont il donnait le signalement.

Il avait déjà vu six maisons sans résultat, lorsqu’il arriva dans une maison sans concierge. En l’entendant monter et descendre l’escalier, un des boutiquiers ouvrit la porte qui donnait sur l’allée, et lui demanda assez durement ce qu’il faisait:

Pulsuz fraqment bitdi.

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Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
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680 səh. 1 illustrasiya
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4064066330750
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Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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