Kitabı oxu: «Une grande demi-mondaine»

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Alfred Giron

Une grande demi-mondaine


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066324605

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE FERNANDE MURCIANI

DEUXIÈME PARTIE LE CRI DU SANG

TROISIÈME PARTIE LA LIQUIDATION


PREMIÈRE PARTIE
FERNANDE MURCIANI

Table des matières

En1860, les promeneurs du Palais-Royal s’arrêtaient, émerveillés, devant le magasin d’un des plus riches joailliers de la galerie de Valois. Ce n’étaient pas les diamants, les perles fines, les pierres gemmes de toute sorte, brillamment montés, qui les frappaient d’admiration; il y avait d’aussi belles parures et d’aussi beaux joyaux aux fastueux étalages voisins. C’était une adorable jeune fille de quinze à seize ans, assise au comptoir, v trônant comme une reine.

Fille d’un ouvrier joaillier des plus habiles, Valentine Murcian était entréecomme demoiselle de magasin chez le patron de son père. Certes, on pouvait dire sans métaphore exagérée qu’elle était la plus belle perle ou le joyau le plus digne d’attirer les regards, de toutes ces splendeurs, dont sa beauté faisait ressortir l’éclat et la richesse. Les yeux se portaient tour à tour sur les parures, les colliers, les pendeloques en brillants et sur la jeune fille, pour se fixer sur elle avec un attrait irrésistible.

Le riche bijoutier s’appelait Charles Marot. Il avait un fils, âgé de vingt-quatre ans, qui s’appelait Charles comme lui. Ce jeune homme éprouva bientôt une violente passion pour Valentine. Mais la jeune fille, sous ses traits charmants, doux et félins comme ceux d’une petite chatte, avait un cœur sec, froid et calculateur. Elle sut résister à l’amour d’un jeune homme, joli garçon cependant, jusqu’au jour où il abandonna le champ des protestations affectueuses et admiratives, mais platoniques, pour commencer la série plus positive des riches cadeaux.

Trop jeune ou trop inexpérimentée, ou peut-être ne le désirant pas, pour songer à se faire épouser en se maintenant dans une ligne de conduite correcte et régulière, sans repousser complétement son amoureux, Valentine entrevit néanmoins le moyen de posséder par lui quelques-uns de ces magnifiques bijoux étalés à profusion sous ses yeux, et qui étaient pour elle une amorce d’autant plus séduisante que, en plus de leur beauté, ils avaient l’attrait du fruit défendu. L’offre de pendeloques d’oreilles en perles fines de la plus belle eau, à l’occasion de sa fête, fut le premier rayon qui commença à fondre l’enveloppe de glace dont elle s’était entourée jusqu’à ce jour.

Charles avait trouvé le côté faible. La brèche était ouverte dans le rempart; il ne s’agissait plus que d’amener la place à capituler, ce qu’il fit avec cette adresse et ce flair particuliers aux Parisiens.

Trois mois après, Valentine Murcian, devenue Fernande Murciani, italianisant ainsi son nom selon la mode, avait abandonné le toit paternel, au désespoir de ses parents, et le comptoir du bijoutier, bien éloigné de penser qu’elle était devenue la maîtresse de son fils. Elle habitait un modeste appartement dans un quartier excentrique.

La vie-eût été douce et calme pour Fernande (nous désignerons ainsi désormais Valentine), si ses goûts avaient été plus modestes et si un âpre désir de luxe et de richesse n’eût dominé ses autres sentiments. Un événement bien naturel eût été un gage de plus de bonheur pour elle, car son amant lui était de plus en plus attaché et dévoué. Elle’ portait, en effet, dans son sein le gage de leur amour.

A cette nouvelle Charles fut au comble de la joie. Il pensait que la grossesse de Fernande, qu’il aimait avec passion et qu’un pressentiment secret lui disait tenir peu à lui, était le plus sûr moyen de se l’attacher. Fernande, au contraire, était furieuse de ce qui lui arrivait et en gardait une sourde rancune à son amant. Elle sut cependant se contenir lorsqu’elle vit sa joie. C’était un temps critique à passer, pendant lequel Charles lui était indispensable.

Dans ses moments de solitude, Fernande songeait aux ennuis qu’allait lut causer la naissance de cet enfant, qui venait si mal embarrasser ses plus jeunes et ses plus belles années. Qu’en ferait-elle? Le garderait-elle pour enrayer sa liberté et son indépendance. Non, il valait mieux s’en séparer une bonne fois. Le tout était d’y faire consentir Charles, qui, plus honnête et plus humain, parlait déjà avec une tendre sollicitude de l’avenir qu’il méditait pour son enfant. Pour cela, Fernande était résolue à jouer son tout. Elle sans l’enfant ou l’enfant sans elle, tel était l’ultimatum que cette femme au cœur de marbre avait arrêté de poser à son amant. Elle n’en eut pas le temps.

Auprès de la maison qu’elle habitait demeurait un homme d’une trentaine d’années, grand, mince, élancé et très-brun, les traits beaux mais fatigués, l’air effronté et presque agressif. Albert Lozart était un de ces hommes qui savent faire plier une femme sous leur volonté de fer, en même temps qu’ils comptent pour peu de chose la vie de ceux qui se mettent en travers de leurs projets. Il avait remarqué Fernande trop souvent à sa fenêtre, l’avait trouvée superbe et, sans savoir qui elle était encore, s’était juré qu’il l’aurait pour maîtresse.

Fernande aussi, avait remarqué cet homme aux grands yeux noirs, secs et brillants, et ne s’était pas retirée lorsqu’il avait eu l’impudence de lui adresser un salut familier. Albert Lozart sut dès lors à qui il avait affaire, et, un jour, il se présenta hardiment chez Fermande, qui le reçut. Toutefois, elle lui dit les ménagements qu’elle avait à garder, et l’engagea à plus de circonspection à l’avenir.

–Votre amant n’a aucun droit sur vous, lui répondit Lozart. Vous êtes libre de le renvoyer si ça vous plaît. Quant à la position qu’il vous fait, je vous en donnerai toujours bien autant. Je suis reporter et rédacteur de plusieurs grands journaux de Paris. Je gagne beaucoup d’argent et je le dépense avec la maîtresse que j’ai et à laquelle je donne l’existence la plus joyeuse que je puis.

Ce que dit Fernande pour éviter de la part de cet homme décidé, des démarches et des actes qui pouvaient la perdre ne servit à rien. Lozart lui répondit cyniquement qu’elle lui plaisait, qu’il voulait l’avoir toute à lui et rien qu’à lui, et que, pour cela, il la ferait rompre avec son amant.

La jeune femme, effrayée des conséquences d’une pareille résolution si froidement exprimée, demanda à Charles, le soir même, de lui chercher un autre appartement et aussi secrètement que possible. Celui-ci ne sut que penser de cette volonté soudaine. Mais, d’après quelques paroles irréfléchies de sa maîtresse, il entrevit la vérité. Un sentiment de jalousie déchira cruellement son cœur. Il n’avait jamais pensé qu’un autre pouvait lui enlever Fernande. Cette possibilité devint une véritable torture pour lui. Il fut assez maître de lui pour feindre une sorte d’indifférence et obtenir ainsi assez d’éclaircissements pour savoir à quoi s’en tenir. Dès lors, à son âpre sentiment de jalousie, s’ajouta un irrésistible désir de vengeance. Brave sans forfanterie, mais ne connaissant pas l’escrime et n’ayant jamais manié un pistolet, il résolut cependant de provoquer son rival en duel, s’il faisait quelque nouvelle démarche pour lier des relations avec Fernande, et, dans cette pensée, il surveilla les abords de la maison.

Plusieurs jours se passèrent sans incident. Fernande, qui guettait derrière son rideau Albert Lozart plutôt par curiosité et frayeur que par une autre raison, ne l’apercevait plus et pouvait espérer qu’il avait abandonné ses projets. Il n’en était rien. Le reporter avait été envoyé en province pour suivre les débats d’un procès fameux.

Un matin que Charles s’était attardé chez Fernande, on sonna délibérément à la porte.

Madame Murciani? demanda une voix d’homme d’un ton élevé à la bonne, qui venait d’ouvrir.

Fernande reconnut la voix de Lozart et devint toute pâle. Charles devina qui osait demander sa maîtresse, et, avant que la bonne n’eût répondu, il se trouvait menaçant en face du reporter.

–Que lui voulez-vous, à Mme Murciani? s’écria-t-il.

Tiens, vous étiez là! répondit froidement Lozart en le regardant à travers son pince-nez.

–Que voulez-vous à Mme Murciani, répéta Charles.

–La voir, parbleu! répondit le premier, toujours de même.

–Monsieur, vous êtes ici chez moi.

–Non, monsieur, je suis chez Mme Murciani.

Le reporter était parfaitement renseigné. Ces deux hommes allaient peut-être en venir aux voies de fait, lorsque Fernande s’élança entre eux.

–Monsieur, je ne vous ai pas donné le droit de vous présenter chez moi, dit-elle au reporter avec assez de présence d’esprit et une certaine fermeté.

Puis, repoussant doucement Charles dans l’intérieur de l’appartement, elle ferma la porte au nez de l’insolent.

Albert Lozart avait été quelque peu décontenancé, .malgré son assurance habituelle, et surtout très-humilié de cet accueil de Fernande. Mais il avait trop de bon sens pour faire du scandale. Il se retira en se promettant de revenir à la charge lorsque la jeune femme serait seule; non pas qu’il eût peur de Charles, mais parce que, à tout prendre, un duel peut avoir de graves conséquences, même pour le vainqueur.

Dès le jour même, Charles Marrot s’occupa de trouver un autre appartement pour Fernande, ce qui ne l’empêcha pas de chercher le soir à rencontrer le reporter, qu’il connaissait de vue, et qui fréquentait les cafés des boulevards, où il allait quelquefois.

Deux jours après ce que nous venons de raconter, la fatalité voulut qu’il allât au café du Helder, où il n’entrait presque jamais.

Albert Lozart, assis à une table, causait avec quelques hommes de lettres. En voyant Charles, pâle et la figure contractée, s’avancer vers lui, il se douta de ce qui allait arriver et se tint sur ses gardes. Charles vint s’asseoir tout près de lui et se fit servir du café.

Un instant après, il se retourna vivement du côté du reporter, comme s’il eût été froissé. Celui-ci se recula sans affectation. D’un brusque mouvement Charles le rejoignit et s’écria d’un ton véhément:

–Voilà deux fois, monsieur, que vous me touchez!

–Mon Dieu, monsieur, il ne faut pas vous approcher autant, répondit Lozart avec beaucoup de sang-froid.

–Vous êtes un insolent! s’écria de nouveau Charles d’une voix qui attira tous les regards.

Le reporter se leva, les traits contractés à son tour, mais avant qu’il eût châtié celui qui l’injuriait, comme c’était probablement son intention, la main de Charles s’abattait sur sa joue.

–Mais c’est une agression inqualifiable! s’écrièrent les témoins de cette scène en se levant tous à la fois.

Albert Lozart pâlit affreusement, ses yeux s’injectèrent de sang, mais il resta impassible sous cet outrage.

–Messieurs, dit-il à deux des personnes avec lesquelles il s’entretenait au moment de l’entrée de Charles dans le café, je puis compter sur vous, n’est-ce pas?

Ses deux amis firent un signe affirmatif.

–Eh bien! veuillez, je vous prie, vous entendre avec les témoins de monsieur. Il n’y a de réparation possible que par les armes.

Et Albert Lozart sortit du café aussi calme en apparence que si rien d’extraordinaire ne lui fut arrivé.

Charles donna l’adresse de deux de ses amis et sortit à son tour. 11courut prévenir ceux-ci, qui acceptèrent de lui rendre le service qu’il réclamait de leur amitié. Il n’était pas plus disposé à entrer en pourparlers d’arrangement que le reporter lui-même. Le rôle des témoins fut bien simple. Le choix des armes appartenait à Lozart qui choisit l’épée. Ils n’eurent plus qu’à convenir de l’heure et du lieu du rendez-vous. Ils désignèrent un terrain bordant la forêt de Saint-Germain et fixèrent huit heures, le lendemain matin, pour la rencontre.

Tout cela convenu et arrêté, Charles vint passer-la soirée chez Fernande. Après l’acte de violence qu’il avait commis et en songeant aux graves conséquences d’un duel qui n’offrait aucune issue d’arrangement, une certaine détente s’était produite dans son esprit. Il s’était bien promis de tout cacher à Fernande. Mais, à son air sérieux et en quelque sorte recueilli, à ses regards où se lisaient une ineffable tendresse, à ses paroles plus affectueuses encore que d’habitude, Fernande soupçonna la vérité, qu’elle n’eut pas de peine à lui faire avouer. Le premier sentiment qui l’agita fut une-espèce de joie sauvage de la célébrité qui allait rejaillir sur elle d’un duel dont elle serait la cause. Néanmoins, elle était trop bonne comédienne pour ne pas paraître très-inquiète et très-douloureusement affectée. Mais un observateur moins prévenu et plus attentif que Charles Marot eût faeilement découvert que les expressions exagérées dont elle se servait pour manifester sa douleur et son inquiétude dissimulaient mal la sécheresse et l’insensibilité de son cœur.

A minuit, après un entretien où Charles avait montré une grande fermeté et même un enjouement qu’il était bien loin d’avoir dans l’esprit, et où Fernande avait pu’ verser quelques larmes, les deux amants durent se quitter.

–Tu viendras déjeuner avec moi, n’est-ce pas, mon Charlot? lui dit en se pendant à son cou Fernande, qui se doutait que le duel devait avoir lieu le matin.

–Oui, mais ne m’attends pas avant une heure.

–Tu me le promets? tu me le jures?

–Compte sur moi, répondit le jeune homme en pressant sa maîtresse une dernière fois dans ses bras.

Et il s’élança dans l’escalier.

Fernande se retira dans sa chambre et se laissa choir sur un petit pouf. Elle essuya ses yeux et se mit à réfléchir bien plus au changement qui pouvait survenir dans sa position qu’au danger qu’allait courir son amant. Il était plus de quatre heures lorsqu’elle se mit au lit. Elle ne put fermer l’œil de la nuit et ne cessa de se retourner sur sa couche dans une agitation nerveuse indomptable.

Le lendemain, bien avant midi, une table et deux couverts étaient élégamment dressés dans la petite salle à manger, et un fin déjeuner avait été commandé par Fernande chez le premier restaurateur du quartier. A une heure précise, un garçon apportait dans le traditionnel panier carré en osier les mets commandés, placés soigneusement sur des réchauds. Il remit son panier à la bonne et se retira, laissant la carte sur un meuble.

L’heure était passée depuis longtemps et Charles ne venait pas. Fernande, fort inquiète après tout et dans une anxiété dont elle ne pouvait se défendre, attendait assise auprès de la fenêtre, prêtant une oreille impatiente à toutes les voitures dont le roulement annonçait l’approche. Mais elles passaient sans s’arrêter. A trois heures Charles n’était pas arrivé, Fernande se mit à table, mangea avec appétit, malgré son inquiétude, et but plusieurs verres de beaune. Son repas fini, elle revint auprès de la fenêtre, guettant les voitures, prêtant l’oreille aux bruits extérieurs et intérieurs de la maison. Rien, toujours rien ne venait lui donner le moindre espoir de l’arrivée de Charles. Sa bonne, qui se doutait que quelque chose de grave se passait, mais n’en savait pas davantage, respectait l’isolement dans lequel paraissait se complaire sa maîtresse et se tenait à l’écart.

A cinq heures on sonna. Fernande tressaillit. Était-ce enfin Charles? Non! c’était le garçon qui venait chercher sa vaisselle et le montant de la note.

–Je croyais que Madame attendait quelqu’un? hasarda la bonne.

–Oui. monsieur, et je suis très-inquiète de ne pas le voir, répondit Fernande.

–Il viendra ce soir, sans doute.

–Oh! j’espère bien, à moins qu’il ne lui soit arrivé malheur.

–Et pourquoi lui serait-il arrivé malheur? demanda la bonne.

–Il a dû se battre en duel aujourd’hui.

–Se battre en duel, M. Charles! s’écria la bonne en pâlissant.

Puis elle ajouta d’un ton où perçait un amer reproche:

–Ah! je savais bien qu’il arriverait quelque chose avec ce grand brun, qui compromettait madame!

Fernande ne répondit pas. Elle commençait à comprendre la terrible responsabilité qui pesait sur elle. A six heures elle sonna la bonne.

–Allez me chercher un journal du soir! lui dit-elle.

Dix minutes après, la bonne revenait avec le journal. Fernande le déploya avec une vivacité nerveuse et parcourut les dernières nouvelles. Voici l’entrefilet qu’elle lut:

«Ce matin, à huit heures, une rencontre dont les suites ont été déplorables a eu lieu entre MM. Ch. M... fils d’un de nos plus riches joailliers, et A.L..., le reporter bien connu du journalisme parisien.

Le combat avait lieu à l’épée. Après un engagement très-court, M. Ch. M. est tombé percé de part en part. La mort a été presque instantanée. Nous devons à la justice de dire que M.M. avait été l’agresseur.»

Quels que soient son égoïsme et sa sécheresse de cœur, une femme n’apprend pas sans douleur, ou bien ce serait un monstre, la mort tragique de celui à qui elle a appartenu le premier, qui ne lui a donné que des preuves d’amour et dévouement, de celui enfin dont elle porte l’enfant dans son sein. Fernande demeura anéantie après avoir lu ce compte-rendu froid et sec comme la lame d’acier qui avait tué son amant. Elle resta sans mouvement, mais non sans connaissance, jusqu’à la nuit. Alors la bonne revint allumer les lampes et prendre les ordres de sa maîtresse.

–Il est mort! murmura Fernande en montrant le journal.

–Qui est mort? demanda la servante, n’osant arrêter sa pensée sur ce qui pouvait être arrivé.

–Lui, monsieur Charles.

–Monsieur Charles, ah! mon Dieu! s’écria la bonne.

Et elle se mit à fondre en larmes.

Deux jours après, Fernande avait retrouvé tout son calme et toute sa présence d’esprit. Par un oubli inconcevable, Charles ne lui avait laissé que son mobilier et les économies qu’elle avait faites; car, contrairement à la plupart des femmes dans sa position, Fernande était prévoyante et aimait à amasser.

Du reste, il ne lui avait pas ménagé l’argent. Il ne s’était pas non plus occupé de l’enfant qu’elle portait. Était-ce oubli involontaire, ou bien était-il allé se battre avec le pressentiment de succomber, et s’était-il, dès lors, subitement désintéressé de la femme qui allait être cause de sa mort? Il serait difficile de le dire. Toujours est-il que cet oubli, involontaire ou non, qui touchait Fernande dans tout ce qui lui était le plus sensible, son intérêt, contribua beaucoup à la consoler de la mort de son amant et la confirma dans la résolution d’abandonner son enfant. Elle prit néanmoins le grand deuil et ne se montra pas en public.

Fernande savait bien que le duel de son amant et sa mort, qui avaient occupé les journaux à sensation pendant toute une semaine, avaient attiré l’attention d’un certain monde sur elle. Elle avait lu ces journaux avidement, et ce qu’on disait d’elle, sans la nommer, suffisait et au-delà pour piquer la curiosité. Elle était devenue l’héroïne mystérieuse du jour. Les uns en disaient du mal, d’autres faisaient son éloge; tous étaient d’accord pour vanter sa beauté remarquable.

Avec un calcul habile au-dessus de son âge, Fernande continua à garder l’incognito. Elle savait que les hommes en quête d’une maîtresse, devenue célèbre à quelque titre que ce soit, sauraient bien la découvrir. Cela eut lieu comme elle l’avait prévu. Bientôt les lettres arrivèrent, puis les visites. Mais l’ex-maîtresse du pauvre Charles Marot n’était pas femme à accepter les hommages du premier venu. D’ailleurs, sa grossesse, adroitement dissimulée, approchait de son terme, et pour rien au monde elle n’aurait voulu faire connaître son état. Sans rebuter personne et sans donner le moindre droit à aucun, elle confia à quelques-uns que sa santé avait beaucoup souffert après le coup qui venait de la frapper si soudainement et si douloureusement, et que son médecin lui ordonnait un repos absolu d’esprit et un changement d’air. Grâce à sa pâleur et à l’altération de ses traits, bien naturelles dans sa position, il ne lui fut pas difficile de se faire croire. Elle partit donc sans dire à personne où elle allait, assurant qu’elle n’en savait rien elle-même, et se rendit dans une maison d’accouchement où tout était préparé pour la recevoir, et où, moyennant de l’argent, les choses se passaient de la manière la plus discrète.

Quelques jours après, Fernande mit au monde une petite fille qu’elle ne voulut même pas voir, de crainte que sa vue ne la fît changer de résolution. L’enfant fut remis à l’hospice des Enfants trouvés ou abandonnés, après avoir été inscrit à l’état civil comme fille naturelle non reconnue de Valentine Murcian.

Un mois après, Fernande rentrait chez elle. Son retour fut annoncé par un journal très-répandu, comme on annoncerait celui d’une personne marquante ou bien d’un artiste en renom. L’essaim des adorateurs assiégea de nouveau sa porte. Elle se montra aussi réservée et aussi peu disposée à se laisser consoler qu’avant son absence. Elle savait que plus elle se ferait désirer, plus on mettrait de prix à sa possession. Elle voulait aussi que toute trace de son accouchement eût disparu. En cela, elle fut favorisée par la nature au-delà de ce qu’elle pouvait espérer. Remarquablement bien faite, de proportions admirables, son beau corps était resté aussi ferme, aussi pur de lignes, aussi intact que-celui d’une jeune fille vierge.

Enfin, le moment vint où il fallut que Fernande se décidât. Ses économies baissaient, et quelques-uns de ses-adorateurs commençaient à se fatiguer et à craindre d’être les jouets d’une habile coquette. Elle écouta les propositions d’un riche spéculateur à la Bourse, évinça doucement.les autres et se lança dans la vie de faste et de luxe qu’elle avait toujours rêvée.

Seize années se sont écoulées depuis ce que nous venons de raconter.

Dans un petit, mais somptueux hôtel, bordant une des plus jolies avenues qui aboutissent aux Champs-Elysées, les rideaux d’une chambre à coucher étaient encore baissés, bien qu’il fût dix heures du matin et que les rayons d’un splendide soleil de printemps pénétrassent par les interstices. Nous n’essaierons pas de décrire cette chambre merveilleuse. Qu’on se figure tout ce que la richesse, alliée à l’élégance du meilleur goût, peut créer, et l’on n’aura qu’une idée imparfaite du tableau féerique qui se déroulait aux regards.

Le silence le plus complet régnait dans cette chambre et dans l’hôtel. Le vestibule, les escaliers et les planchers étaient couverts de moelleux tapis capitonnés épais. La cour même, garantie par un vitrage colorié, était parquetée de mosaïques de bois posées de champ. Tout avait été calculée et prévu avec soin pour qu’aucun bruit ne vint troubler le sommeil de la femme qui reposait dans le lit, la tête doucement posée sur un coussin garni de magnifiques dentelles, une main presque d’enfant et un bras légèrement arrondi sur le drap de la toile la plus fine à laquelle ils disputaient sa blancheur de neige.

Elle était divinement belle, cette femme.Son front moyen était admirablement dessiné. Ses yeux, alors fermés, dont les paupières étalaient, sur le satin de la joue naissante, leurs franges longues, soyeuses et brunes, étaient surmontés d’une arcade finement tracée de sourcils courts, fins et épais comme les cils. Son nez droit, irréprochable, aux narines un peu ouvertes, avait une rare distinction. La lèvre supérieure, un peu charnue et séparée au milieu par une fosse nasale accentuée, se rattachait aux joues avec une harmonie parfaite. La bouche était petite, fraîche et sensuelle, le menton rond, un peu gras et à fossette. Enfin, l’oreille, une véritable miniature pour la grandeur et la délicatesse, apparaissait, sans bijou d’aucune sorte, dans toute sa beauté, en avant d’une luxuriante chevelure, blonde comme les épis mûrs, aux mêches ondulantes, et négligeamment déroulée autour de ce charmant visage, auquel elle faisait un cadre voluptueux et splendide.

Enfin la dormeuse commença à s’agiter. Elle redressa d’un mouvement lent et gracieux sa tête un peu affaissée sur le coussin. Ses paupières s’entrouvrirent doucement sans effort, pendant qu’un profond soupir soulevait sa poitrine. Elle resta ainsi les yeux demi-clos sans faire de mouvement, comme si elle continuait, à moitié éveillée, la pensée qui peut-être occupait son esprit dans le sommeil.

Ses yeux, ce miroir de l’âme, ne déparaient pas sa beauté; ils l’éclairaient au contraire d’un rayon céleste. Ils n’étaient ni grands, ni petits, avaient des reflets clairs ou sombres selon l’émotion qu’elle éprouvait. Le regard était assuré, profond quelquefois, caressant quand elle le voulait, sec à l’état normal.

A ce regard, à l’expression calme de son visage, où se lisaient la réflexion et l’assurance que donne une certaine expérience, cette femme devait avoir trente ans. Elle n’en portait pas plus de vingt-cinq. Son intelligence devait être prusqu’à l’égal de sa beauté; son cœur, un problème.

Cette femme si remarquablement belle, cette fée entou ée d’un luxe si magnifique et si élégant, émergeant de flots do dentelles, c’était Fernande Murciani, Fernande plusieurs fois millionnaire.

Après être demeurée un bon moment plongée dans ses pensées, sans remuer à peine, elle étendit nonchalamment sun bras charmant et sa main mignonne et blanche vers un timbre.

Aussitôt les rideaux d’une porte s’écartèrent, et une soubrette élégamment vêtue, assez laide, mais au minois intelligent, parut.

–Madame a appelé? demanda-t-elle.

–Est-il venu des lettres?

–Oui, madame.

La soubrette sortil et revint une minute après avec un élégant plateau en argent ciselé sur lequel se trouvaient plusieurs lettres sous enveloppes, les unes sans timbre, les autres portant celui de la poste. Fernande les prit et les examina sans les ouvrir, comme si elle eût voulu deviner auparavant qui lui écrivait.

–Madame prend-elle un bain? demanda encore la soubrette.

–Mais oui.

La soubrette souleva une draperie qui masquait une porte au pied du lit de sa maîtresse, ouvrit cette porte et disparut. Un instant après en entendit le bruit que fait l’eau en tombant d’un robinet, et un parfum doux et suave arriva par la porte laissée entr’ouverte. Pendant ce temps Fernande déchirait enfin les enveloppes, jetant dédaigneusement de côté quelques-unes des lettres en voyant la signature, serrant avec soin les autres après les avoir parcourues.

–Le bain de madame est prêt, dit la soubrette en reparaissant une ample peignoir de bastiste à la main.

Fernande, après s’être étirée paresseusement les bras et les jambes, sauta du lit, chaussa de petites babouches de satin bleu garnies de dentelles, jeta le peignoir sur ses épaules et suivit la soubrette dans la salle de bain.

Fernande était d’une taille un peu au-dessus de la moyenne. Elle avait les épaules basses et arrondies comme par le ciseau d’un habile statuaire. On eût dit du marbre de Paros le plus pur pour la blancheur. Son cou blanc et un peu long, ce qui lui donnait plus de grâce, avait des contours charmants. Sa magnifique chevelure blonde, non encore emprisonnée dans la résille qu’elle allait mettre pour la préserver du contact de l’eau, lai tombait tumultueusement jusqu’aux hanches.

Une fois dans la salle de bain, la soubrette ferma la porte, le silence se fit complet pendant un quart d’heure, après lequel les voix reprirent, celle de la maîtresse donnant ses ordres auxquels la soubrette s’empressait d’obéir. Enfin Fernande reparut, le teint animé par la chaleur du bain, les cheveux tordus à l’antique dans son réseau, entortillée dans son peignoir de neige qu’elle serrait autour de sa taille, et radieuse de beauté. Elle resta debout auprès de son lit pendant que la soubrette lui disposait une chemise de batiste garnie de dentelles. Puis, lorsqu’elle fut prête, elle se débarrassa de son peignoir par un mouvement hardi et gracieux à la fois, et se montra complétement nue dans toute la splendeur de sa magnifique beauté aux regards admirateurs, quoique habitués pourtant, de la soubrette. Enfin, lorsqu’elle eut passé sa chemise sans hâte et en prenant tout son temps, elle se remit au lit. Sur un signe, la soubrette sortit de nouveau et revint au bout d’un moment, portant un large plateau en vermeil ciselé, comme le premier sur lequel se trouvait un déjeuner complet, aussi en vermeil, pour une personne.]

–Mets tout cela sur mon lit, dit Fernande à la soubrette, qui allait poser le plateau sur un meuble.

Elle se fit verser une tasse de chocolat à la vanille, qu’elle but à petites gorgées en écornant une brioche toute chaude. Elle se rinça ensuite la bouche avec une eau parfumée et fit emporter le plateau.

–Maintenant, je n’y suis pour personne, dit-elle en se renfonçant dans le lit, excepté pour la duchesse.

La soubrette disparut, et Fernande, qui avait plus besoin de se reposer que de dormir, se mit à rêver le regard flottant dans le vague.,

Quelques instants après le départ de la soubrette, le roulement d’une voiture retentit sourdement dans la cour.

–Madame, c’est la duchesse! fit Agathe en se montrant presque aussitôt.

Agathe était le nom de la soubrette. 1

–Ah! très-bien! répondit Fernande.

Une femme d’une taille élevée, à la démarche pleine de noblesse, parut entre les rideaux de la porte. Elle était brune de cheveux et blanche de peau, avec de grands yeux noirs. Elle était belle, très-belle, mais de cette beauté impérieuse qui impose plus qu’elle n’attire.

–Bonjour, Fernande, dit-elle en marchant tout droit au lit d’un pas lent et allongé. Comment va Ta Grâce ce matin?

–Assez bien. Et Votre Majesté? répondit Fernande en riant.

Un imperceptible plissement rida le front entre les deux sourcils de la nouvelle venue.

–Agathe, je n’y suis pour personne cette fois, c’est bien entendu, dit Fernande à la soubrette qui s’inclina et ferma la porte.

–Est-ce donc que tu m’avais consignée aussi? demanda la duchesse sans s’asseoir.

–Oh! vous savez bien que vous ne l’êtes jamais. Mais je ne vous attendais pas, et, fatiguée encore de la brillante fête de Mme de Fenouille, je voulais rester tard au lit.

–D’abord, tu sais bien que lorsque nous sommes seules, il n’y a que Jeanne et Fernande, deux bonnes amies, et que tu dois me tutoyer avec la même hardiesse que je le fais moi-même à ton égard.

–Moi, tutoyer Jeanne, marquise de Ronceville par sa naissance, duchesse de Vancouleurs par son mariage, je n’oserai jamais, vous le savez bien, madame, répondit Fernande d’une voix câline et douce.

–Je le veux, je l’exige! fit la duchesse avec un sourire persuasif, mais d’un ton impérieux aussi.

–Mais non, non, je ne pourrai pas!

–Allons, obéis et parle ainsi: «Jeanne, je ferai ce que tu désires.»

–Jeanne, je ferai ce que tu désires, répéta Fernande, cédant d’une manière enfantine à la duchesse de Vancouleurs. Alors celle-ci releva son voile qu’elle avait tenu baissé jusqu’alors à la hauteur des yeux, dont il ne masquait pas l’éclat, et, s’approchant tout à fait de la jeune femme, elle glissa son bras sous le coussin sur lequel reposait sa tête charmante, l’attira doucement à elle et lui donna un baiser.

Fernande était riche, très-riche, nous l’avons dit plus haut, et dans ses prodigalités, qu’elle savait d’ailleurs faire payer à ses amants, elle songeait toujours à amasser comme la fourmi parcimonieuse. Très-serrée, avare même, elle administrait sa fortune aussi bien qu’un homme rompu aux affaires. Nul ne se doulait de son avarice, qu’elle dissimulait habilement sous des apparences de générosité spontanée, admirable; et elle passait aux yeux de ses amis pour bonne, serviable et charitable, lorsque c’étaient eux à qui elle faisait payerer ses services et ses charités.

Mais il n’y avait pas que les hommes que cette sirène savait attirer et prendre dans ses filets: les femmes elles-mêmes la recherchaient et s’éprenaient pour elle d’affections irrésistibles. Ses manières douces, mignardes, avenantes, ses airs naïfs et câlins tout ensemble, qui la faisaient ressembler à une chatte quand elle se tenait roulée dans son petit pouf au milieu de flots de dentelle et de soie, avaient pour elles des séductions singulières. Il y en avait qui étaient heureuses de la combler de caresses et de la couvrir de baisers, comme si c’eût-été un de ces gros et frais bébés caressants et réjouis dont les mères sont si heureuses et si fières. Quelques-unes, comme la duchesse de Vancouleurs, y apportaient plus d’ardeur encore.

Et il fallait que l’affection que Fernande inspirait à Mme de Vancouleurs fût bien irrésistible pour faire oublier à l’orgueilleuse duchesse, qui tenait la première place dans la haute aristocratie parisienne, son rang, le respect qu’elle se devait à elle-même et le danger qu’il y avait pour sa réputation à venir chez une reine du demi-monde connue, comme l’était Fernande. Mais l’étonnement cessera quand nous aurons dit que Mme Vancouleurs lui devait peut-être la vie.

Une après-midi Fernande longeait à pied le boulevard Haussmam. Tout à coup arriva à fond de train un coupé armorié.dont le cheval s’était emporté. Voitures et gens se garaient à son approche. Cependant le cocher, rassemblant toutes ses forces était parvenu à arrêter le cheval qui, affolé de douleur par le mors brisé, se cabrait à faire trembler de le voir se renverser.

Fernande s’élança courageusement et, saisissant la branche du mors au moment où le cheval retombé à terre allait se cabrer de nouveau, elle maintint immobile, le fougueux animal.

La duchesse de Vancouleurs, aussi émue d’admiration pour le courage et la présence d’esprit de la charmante jeune femme que du danger auquel elle venait de l’arracher, lui en témoigna sa reconnaissance en termes passionnés. De ce jour data une liaison intime et mystérieuse entre ces deux femmes, dont la position sociale était si différente.

Fernande, assise dans son lit, tenait à la main une petite psyché à cadre d’ivoire sculpté et se mirait. Elle avait aux oreilles deux grosses perles d’une eau admirable, qui allaient merveilleusement aux tons doux et chatoyants de sa blonde chevelure, aux lobes transparents et roses de ses mignonnes oreilles. Elle paraissait ravie, et la duchesse heureuse et fière de son contentement.

–Jeanne, tu me combles! dit enfin Fernande; je ne veux plus que tu me fasses de pareils présents. L’autre jour c’était un collier de turquoises; aujourd’hui ce sont deux perles magnifiques que tu m’apportes, parce que, sans réflexion, je t’ai dit que je les avais remarquées chez Fontana. Je ne veux plus que tu me donnes rien. Continue à m’aimer comme je t’aime, mais ne me fais plus de ces riches cadeaux, qui me font bien plaisir parce qu’ils me viennent de toi, mais qui m’embarrassent.

–Allons donc, une bagatelle que ces deux perles!

«Qui valent au moins cinq mille francs.

–Non, quatre mille cinq cents.

–Eh bien! n’est-ce pas trop pour un simple caprice?

–En recevant ces perles, tu n’as pu me cacher ta surprise et ta joie, c’est tout ce que je voulais.

–Est-ce une raison pour faire des folies? Je te pardonne pour cette fois; mais ne recommence plus, ma belle duchesse, dit Fernande avec un adorable sourire.

–Attends un peu pour te montrer inexorable; car je veux encore t’offrir quelque chose qui, cette fois, ne sera pas des bijoux.

Mme de Vancouleurs se leva et fut chercher un assez gros sac en maroquin rouge, à fermoir doré, qu’elle avait posé sur un siège en entrant.

–La vente de la vieille marquise de Kerson, que ses héritiers ont eu la crasserie de laisser faire, a eu lieu hier dit-elle. Je savais que la marquise avait les plus vieilles et les plus belles dentelles de la capitale. J’ai acheté les plus remarquables, et je viens te les montrer pour que tu choisisses celles qui te plairont.

–Vraiment, tu as encore pensé à moi, Jeanne?

–Est-ce que je n’y pense pas toujours, ma Fernande? répondit Mme de Yancouleurs. Mais faire quelque chose qui te soit agréable est un bonheur pour moi, tu le sais bien. N’es-tu pas, après mon fils, ce que j’aime le plus au monde?

–Bien vrai? dit Fernande.

Elle voulut embrasser la main de la duchesse. Mme de Vancouleurs l’en empêcha.

–Pas cela, Fernande, dit-elle.

Et, se penchant sur elle, elle l’embrassa de nouveau. Elle sortit ensuite du sac les plus belles et les plus originales dentelles qu’on pût voir, des merveilles d’art et ! e patience, dont la blancheur, jaunie par le temps, anonçait l’antiquité certaine.

–Oh! qu’elles sont belles! s’écria Fernande avec un égard de convoitise; mais c’est un véritable trésor que tu as découvert là!

Et elle déployait, fripait, approchait de ses yeux, pour mieux voir la finesse du tissu, les dentelles entasées devant elle sur son lit.

–Eh bien: fais ton choix, Fernande, dit la duchesse c visage épanoui du bonheur de son amie.

–C’est que je suis très-embarrassée; elles sont si belles toutes! Donne-moi celles que tu voudras, tu as meilleur goût que moi. Puis elles me seront encore plus précieuses, si c’est toi qui me les choisis.

–Meilleur goût que toi, enfant? dit la duchesse en hochant la tête. Y a-t-il au monde une femme qui ait un goût plus fin, plus exquis, un sentiment plus délicat de la suprême élégance? C’est inné en toi, l’amour et la distinction du beau. Tu saisis du premier coup ce qu’il y a de mieux entre mille objets divers. Ton regard ne fait que glisser sur les autrés. Tu vas droit au but, et, quand tu t’arrêtes sur quelque chose, ce qui frappe le plus, c’est la facilité avec laquelle tu as distingué ce qu’il y a de plus beau, de plus charmant. Choisis donc, Fernande. Mais, tiens, veux-tu que je te dise comment sortir d’embarras? ajouta Mmede Vancouleurs sous le coup d’une subite inspiration: prends-les toutes, ces dentelles: comme cela, ni toi ni moi n’aurons le doute de nous être trompées.

–Jamais, jamais! répondit Fernande en repoussant le monceau de dentelles, comme pour ne pas céder à la tentation. Ces dentelles seront mieux portées par toi que par moi, ma belle duchesse. On pensera qu’elles te viennent d’héritages, tandis qu’on saurait bien que Fernande Murciani les a achetées.

–Oh! moi, j’en ai déjà beaucoup de ces vieilles dentelles, qui me viennent de mes ancêtres, répondit Mme de Vancouleurs avec un éclair d’orgueil, qui donna quelque chose de hautain à sa physionomie.

Et elle ajouta, d’on ton plus doux:

–Je les ai achetées pour toi et en pensant à toi. Prends-les donc, mon enfant.

–Eh bien! pour reconnaître ton bon souvenir, je prends celle-ci. Elle sera superbe sur un chapeau.

En même temps Fernande déroulait une des moins remarquables dtas.

–Vraiment! je croio que tu plaisantes! s’écria la duchesse en riant aux éclats. Tu les garderas toutes, toutes, entends-tu; n? ou je me fâche net!

Et, prenant les dentelles, elle les fourra sous les draps et les foula le long de Fernande, avec un plaisir d’enfant.

–Eh! mais j’y songe, reprit-elle, la plupart de ces dentelles ont besoin de réparations.

–En effet, répondit Fernande, et il faudrait une habile ouvrière pour les restaurer sans les gâter. En connais-tu?

–Oui, une vieille femme et sa fille ou sa petite-fille, je ne sais trop. J’ai eu déjà occasion de les occuper, et j’en ai été très-contente.

–Donne-moi leur adresse, je leur écrirai de venir.

–C’est que je ne sais si elles se dérangeront. La vieille femme est peu ingambe, et sa fille ne va seule que dans le quartier. Moi-même j’ai dû me transporter chez elle. Tiens, voici leur adresse, ajouta Mme de Vancouleurs en remettant à Fernande un feuillet sur lequel elle venait d’écrire quelques mots après l’avoir arraché d’un petit calepin en cuir de Russie.

Fernande lut: Bertrande Gossieu, rue Saint-Jacques, 215.

–Iras-tu au bois ce soir? demanda la duchesse en remettant son chapeau.

–Oui, mais pas avant quatre heures, répondit Fernande.

–J’y serai, dit la duchesse,

Et, embrassant encore Fernande, elle s’en alla.

Fernande la suivit des yeux, et, lorsque la portière fut retombée, elle rouvrit crin qui contenait les boutons en perles fines et les de nouveau à ses oreilles, puis elle se mira dans la glace. LLîle examina alors les dentelles en femme qui sait les apprécier. Enfin, après avoir donné un bon moment à occupations futiles, elle repoussa les dentelles, serra les perles fines et, laissant retomber sa tête sur l’oreiller, se mit à rêver, comme avant son bain, comme avant l’arrivée de la duchesse de Vancoulèurs.

Jeanne de Ronceville, à peine âgée de quinze ans avait épousé le duc de Vancouleurs qui en avait trente. C’était un mariage de haute convenance. La naissance, la fortune, et l’on peut même ajouter l’âge des jeunes époux, étaient en rapport. Mais si le duc, qui avait beaucoup vécu, était disposé à se reposer de sa vie agitée de garçon dans l’affection de sa toute jeune femme et dans le bonheur calme et régulier du ménage, Jeanne n’éprouvait pour le mari qu’on lui donnait ni amour, ni répulsion, pour l’existence nouvelle qui allait commencer pour elle ni attrait, ni effroi. Les commencements de leur union furent ternes et froids.

Au bout de deux ans, Jeanne donna un fils à son mari.

La naissance de cet enfant rapprocha pendant quelque temps les deux époux. Mais bientôt la jeune duchesse, qui ne voulait pas avoir d’autres enfants, redevint ce qu’elle était avant d’être mère, froide, compassée, indifférente. Le duc ne trouvant pas dans sa femme un cœur qui répondit aux élans du sien, reprit sa liberté et alla chercher ailleurs les satisfactions qu’il désirait.

Mais les deux époux se retrouvaient sur un terrain commun dans l’affection que l’un et l’autre éprouvaient pour le petit Gaston. A celui-là il ne manqua rien. Charmant enfant, il devint beau en grandissant. A cette époque c’était un cavalier accompli. Il avait reçu une instruction solide qui se doublait par son esprit sérieux et observateur. Il n’avait point voulu augmenter le nombre des désœuvrés, et, comme la carrière militaire n’avait que peu d’attrait pour lui, il voulait entrer dans la diplomatie et travaillait, en attendant d’être attaché à quelque ambassade, au ministère des affaires étrangères. Son père, portant le titre de duc de Vancouleurs, lui avait fait prendre celui de marquis de Cambrée, nom d’une terre considérable érigée en marquisat par Louis XIV pour l’un de ses ancêtres.

Cependant Gaston voyait peu son père, dont les habitudes n’étaient pas les siennes. M. de Vancouleurs ne faisait rien et n’avait jamais rien fait. Il n’administrait même pas la fortune de la communauté, qui était considérable. Il laissait ce soin à un homme d’affaires, espèce d’intendant, qui y trouvait son compte. Il allait beaucoup dans le monde, au cercle surtout, quelquefois à l’Opéra ou aux Italiens, où il avait sa loge, ne passait jamais la soirée chez lui et ne rentrait pas toujours.

Le fait est que le duc de Vancouleurs était parfaitement conservé; que nul ne montait à cheval avec plus d’audace et d’élégance, ni ne suivait plus intrépidement les grandes chasses à courre dans les forêts.

L’après-midi, il y avait foule au bois de Boulogne. De nombreux, et brillants équipages se suivaient à la file dans la grande allée ou se croisaient dans tous les sens. Celui de Mme la duchesse de Vancouleurs était re-–marquable par ses trois laquais en livrée bleue et orange.

–La duchesse était à demi-couchée dans le fond de la calèche, un petit chien blanc minuscule en face d’elle sur un coussin de velours pourpre.

Un groupe de cavaliers vint à passer à l’encontre. En tête était un homme qui paraissait le personnage le plus important. Il salua avec grâce la duchesse, imité avec empressement par tous ses compagnons. C’était le duc de Vancouleurs.

Un instant après, ce fut le tour d’un jeune homme seul. Il s’approcha, en mettant son cheval au pas, de la voiture de la duchesse, qu’il salua respectueusement.

Enfin apparut au bout de l’allée un petit coupé très-bas, véritable bijou de carrosserie, attelé de deux grands chevaux bais identiquement pareils de forme et de pelage, et qui avaient dû coûter un prix fou. Un laquais gigantesque, en livrée élégante, mais sans caractère, se tenait droit comme un1sur le siège de derrière, dépassant de toute la moitié du corps le haut du coupé. Le cocher, haut perché sur le devant, avait une culotte de peau de daim blanche et des bottes à revers jaunes. Fernande Murciani, enfouie dans des flots de dentelles et de soie, était langoureusement assise sur de moëlleux coussins. Une douzaine d’hommes à cheval la suivaient, cavalcadant et lui faisant escorte.

Fernande paraissait complétement indifférente à cet hommage rendu à sa beauté. Elle n’avait pas un sourire, pas un regard pour ces hommes qui se compromettaient à sa suite. Le coupé suivait la file des équipages à l’encontre de celle où se trouvait la duchesse de Vancouleurs. Lorsque les deux amies se virent, elles échangèrent seulement un mystérieux sourire.

Un instant après, vint à passer le groupe où se trouvait le duc. Fernande et M. de Vancouleurs se jetèrent un regard morne et froid, tandis que les compagnons de celui-ci se faisaient part de l’impression que leur causait la ravissante créature.

Derrière le groupe, à une certaine distance, venait encore Gaston de Cambrée. Dès que Fernande l’aperçut, son regard devint fixe et brillant. Une sorte de rayon éclaira subit3ment son front jusque-là un peu chargé d’ennui. Par un mouvement automatique elle se redressa peu à peu et mit la tête presque à la portière, regardant toujours l’élégant jeune homme. Gaston étonné, mais non ému de la distinction dont il était l’objet, continua comme s’il n’eût rien vu.

Fernande ne fit que deux ou trois tours dans le bois et rentra dans Paris.

Vers cinq heures, un homme se présenta chez elle; c’était le marquis de Thomay, son amant.

–Je viens dîner avec vous, Fernande. Cela ne vous dérange pas? dit-il à la jeune femme en lui baisant galamment la main.

–Vous savez bien que vous ne me dérangez jamais, répondit Fernande, et que je suis toujours charmée lorsque vous voulez bien me faire ce plaisir.

–Je cràignais de gêner vos projets pour la soirée. Ne m’ avez-vous pas dit que vous vouliez assister à la première de Jeanne d’Arc à l’Opéra.

–C’est vrai, mais je ne suis pas encore décidée. Le bal de Mme de Fenouille m’a fatiguée. En tout cas, si je vais à l’Opéra, je n’irai que tard.

–A votre aise, Fernande. Moi, j’achèverai la soirée au club.

––A propos, dit Fernande de l’air du monde le plus indifférent, il m’arrive une chose bien désagréable.

–Quoi donc; demanda le marquis en se rapprochant.

–Il va me falloir chercher un appartement.

–Et pourquoi? Vous ne vous plaisez donc plus ici?

–Au contraire; mais le bail expire à la fin du terme.

–Il faut le renouveler.

–Impossible.

–Le propriétaire veut vendre l’hôtel. Il m’a prévenue que, pour ne pas gêner l’acquéreur, il ne renouvellerait pas mon bail.

–Ah! exclama le marquis en battant le tapis du bout de sa bottine.

–C’est fâcheux, continua Fernande, car j’étais habituée à ce charmant hôtel, et s’il n’avait dépendu que de moi je n’aurais plus demeuré ailleurs. Enfin, il faut bien subir ce qu’on ne peut empêcher. Mais, ajouta-t-elle avec un soupir contenu et en changeant de sujet, puisque vous dînez avec moi, vous serez bien aise sans doute de connaître le menu.

–Oh! vous savez bien que je m’arrange de tout! Dites-moi cependant ce que vous avez, répondit le marquis.

Fernande appuya le doigt sur un bouton dissimulé dans une rosace du lambris, et Agathe parut peu après.

Connais-tu le dîner? lui demanda-t-elle.

–Le chef vient de me dicter la carte; la voici, répondit la soubrette.

Fernande prit le papier et lut:

«Potage aux bisques d’écrevisses, hors-d’œuvre, saumon de la Loire, ris de veau piqué au jus et aux truffes, gigot de présalé d’Avranches, salade de cœurs de laitue, petits pois primeur et dessert.»

–Quant aux vins, vous les connaissez, monsieur, ajouta Fernande. Trouvez-vous le dîner suffisant?

–Il me semble que oui, répondit M. de Thomay.

–Et nous dinerons à l’heure habituelle?

–Si vous voulez, Fernande.

–Pour six heures, alors, dit celle-ci à Agathe, qui se retira.

L’air insouciant et léger du marquis à son arrivée chez sa maitresse, avait fait place à une pensée sérieuse. Cette pensée se reflétait sur son front, et Fernande, qui s’en était aperçue, l’examinait à la dérobée.

Cependant, comme il gardait toujours le silence, elle jugea ne pas devoir le laisser plus longtemps à ses préoccupations, et ce fut par un lieu commun qu’elle chercha à l’en tirer,

–Il faisait un temps charmant au Bois cette après-midi, dit-elle.

–Combien donc louons-nous cet hôtel? demanda M. de Thomay, sans répondre.

–Mais je ne sais plus trop, une vingtaine de mille francs, je crois, répondit-elle avec indifférence.

–Avec les contributions, cela atteint bien vingt-cinq mille francs par an, continua le marquis comme parlant à lui-même.

–C’est cher, trop cher peut-être, mais on est chez soi, répondit Fernande; puis elle ajouta: J’ai bien envie, pourtant, de prendre un appartement plus modeste.

–Rien n’est trop cher pour vous, ma belle Fernande, dit M. de Thomay en souriant.

–Vous êtes trop bon, Albéric; mais soyez sûr que je saurai me contenter d’un appartement moins considérable, dit Fernande d’un air raisonnable.

–D’un petit entresol, par exemple, fit le marquis.

–Si vous y consentiez.

–Comme la maîtresse d’un quart d’agent de change, n’est-ce pas? Jamais! ma chère Fernande. Vous vous plaisez ici; il ne tiendra pas à moi que vous n’y restiez.

Il prononça cette dernière phrase d’un ton résolu. Un éclair de joie traversa le front de Fernande.

–A la condition toutefois que le nouveau propriétaire consente à me garder!... dit-elle.

–Je l’espère ainsi, répondit M. de Thomay d’un air indéfinissable.

–Madame est servie, dit Agathe en ouvrant les deux battants de la porte.

Le marquis passa familièrement le bras autour de la taille de Fernande, lui donna un baiser et l’entraîna dans la salle à manger.

Le repas fut servi dans de la vaisselle plate en vermeil jusqu’au dessert. Alors ce fut de la porcelaine de Sèvres. La cristallerie était en verre de Bohême. Le dîner était exquis; les vins, donnés par M. de Thomay, excellents.

C’était d’un luxe insensé qui n’excluait ni le bon goût, ni l’élégance.

Fernande fit elle-même le café dans un appareil ingénieux, et, sans façon, M. de Thomay alluma un régalia. Une heure après, il prenait congé de sa maîtresse.

Fernande, après le départ du marquis, devint pensive. Assise sur un petit pouf qu’elle affectionnait, de graves réflexions semblaient l’occuper. Elle paraissait poursuivre la solution d’un problème ou combiner un plan habile et compliqué. Sans doute qu’elle avait trouvé ce qu’elle cherchait, car son visage perdit son air de préoccupation. Un demi-sourire effleura ses lèvres, et son regard, distrait et vague, sembla suivre une image qui l’entraînait doucement dans le pays des rêves charmants.

Tout à coup la soubrette vint l’arracher à sa rêverie attachante, en grattant à la porte du boudoir, où la jeune femme se trouvait; une pièce ovale, meublée à l’orientale, avec un goût exquis.

–Madame, c’est.

–L’autre, acheva Fernande, dont le front se rembrunit subitement, pendant qu’une expression d’ennui et de lassitude se répandait sur son visage.

Il peut entrer...

Dans l’intervalle d’une minute à peine, qui s’écoula avant que ne parut l’autre, Fernande s’était composé un nouveau visage. L’expression en était redevenue sérieuse, mais toute trace d’ennui ou de lassitude avait disparu.

Son regard même annonçait plutôt le contentement que la contrainte.

Un homme de quarante-cinq ans environ entra sur la pointe du pied, son chapeau à Ja main. Il était de forte corpulence. Il avait le cou court et enfoncé entre deux larges épaules, le teint coloré, les favoris d’un noir douteux, et ses cheveux commençaient à grisonner. Ses petits yeux gris à fleur de tête ne manquaient pas d’expression. Mais autant M. de Thomay était distingué et avait l’air comme il faut, autant celui-ci paraissait vulgaire.

–Bonsoir, Suptow, lui dit Fernande en lui présentant la main. Un peu plus tôt vous vous rencontriez avec le marquis de Thomay.

–Vraiment! s’écria le nouveau venu en pâlissant.

–Une fois ou l’autre, vous vous* trouverez face à face avec lui, continua Fernande.

Suptow devint plus pâle encore.

–Pensez-vous qu’il revienne? demanda-t-il en jetant un regard circulaire, comme pour trouver un refuge en cas de surprise.–

–Non, je n’ai pas cette crainte ce soir, répondit Fernande, qui ne voulait pas trop l’effrayer. Mais soyez prudent, mon ami. Je ne veux pas de rupture avec le marquis.

–Oh! si ce n’est que cela! s’écria Suptow.

–Je sais bien que ça vous irait à merveille que M. de Thomay me quittât, parce que vous ne vous doutez pas des conséquences graves qui pourraient en résulter.

–Quelles conséquences? demanda Suptow, qui avait fini par prendre un siège.

–Cette rupture n’arriverait pas sans cause, n’est-ce pas?

–Certainement.

–Eh bien! M. de Thomay tient énormément à moi, et s’il savait qu’il a un rival.

–Alors.

–Ce rival serait un homme mort.

Vraiment! s’écria Suptow en bondissant sur son siége.

–Ne vous ai-je pas dépeint ce qu’est le marquis!

–Je crois que oui.

–Il tient beaucoup à deux choses.

–Lesquelles?

–La première, à ne pas avoir de rival; la seconde, à rester inconnu pour tout le monde.

–Vous savez bien, Fernande, que je ne suis pas un gandin, un petit crevé, un gommeux et que jamais je ne trahirai la confiance et les bontés que vous avez pour moi. Quant à savoir qui est ce marquis de Thomay, il suffit que vous m’ayez défendu de chercher à percer le mystère dont il s’enveloppe pour que je ne fasse aucune démarche pour cela.

–Puis, ça ne vous serait peut-être pas très-facile. Vous ne voyez pas le même monde. M. de Thomay est .un grand seigneur, lui, dit Fernande avec une suprême! impertinence.

–Les grands seigneurs font aujourd’hui, comme autrefois, souvent queue dans nos antichambres, répliqua avec assez d’à-propos Suptow, piqué au vif.

––Je ne crois pas que vous voyiez jamais celui-là dans la vôtre, riposta Fernande.-4

–Peut-être... Mais vous prenez bien chaudement sa défense aujourd’hui, fit le banquier d’un air jaloux. 4

–Oh! non... M. de Thomay n’a pas besoin de cela. Si j’éprouvais pour lui le sentiment qui vous préoccupe, je ne vous recevrais pas, Suptow.

–Vrai, Fernande, bien vrai, vous n’éprouvez rien pour le marquis? demanda le banquier en écarquillant ses petits yeux.

–Je n’ai pas dit cela, répondit la jeune femme. M. de Thomay est un de ces hommes très-spirituels, très-grands, très-sympathiques, auxquels on ne peut refuser ni son estime, ni son... amitié. Mais laissons le marquis tranquille, ajouta-t-elle en reprenant son air sérieux et préoccupé; j’ai bien autre martel en tête.

–C’est donc cela, ma chère Fernande, que je vous trouve impatiente et comme agacée. Qu’avez-vous, mon mie?

–Est-il besoin de vous le dire? Vous n’y pouvez en.

–Apprenez-le moi toujours, fit Suptow.

–Eh bien! je vais être forcée de quitter cet hôtel.

–Quitter cet hôtel, et pourquoi? demanda le banuier.

Fernande lui répéta à peu de chose près ce qu’elle vait dit avant le dîner à M. de Thomay. Suptow l’éoutait tout oreilles.

–Je le regrette d’autant plus, continua la jeune mme, que cette maison est parfaitement disposée. uelqu’un peut facilement sortir par la petite porte, onnant sur les derrières, sans être vu d’une personne ni entrerait par la porte principale. Jamais je ne trourai un appartement, ’un hôtel, un simple pavillon ussi commode.

–Mais le nouveau propriétaire sera sans doute fort se de vous conserver?. objecta le banquier.

–Comment voulez-vous que je le sache, puisqu’il t inconnu, et qu’il le sera jusqu’à l’adjudication, qui aura lieu qu’après mon départ?

–Diable, diableec’est vrai, murmura le banquier.

–Ah! si j’avais de l’argent?... dit Fernande entre s dents.

–Si vous aviez de l’argent, répéta Suptow, que feez-vous donc?

–Est-ce que j’ai dit cela? demanda t-elle.

–Mais, oui...

–Ah!...

–Achevez, Fernande. Voyons, que feriez-vous?

–C’est inutile.

–Je veux le savoir.

–Et moi, je ne veux pas vous le dire.

–Eh bien! j’achèverai pour vous: vous achèlerie cet hôtel, n’est-ce pas?

–Oh! me prêter cette pensée! s’écria Fernande e riant.

–Soyez franche, ma chère amie; me suis-je trompé Fernande eut l’air d’hésiter un moment.

–Allons, vous êtes sorcier, et il n’y a rien à vous ca cher. Eh! oui, c’est ce que je pensais. Vous me deman dez d’être franche; vous voyez, je le suis! s’écria-t-elle comme cédant malgré sa volonté. Mais que sert de faire un souhait irréalisable? ajouta-t elle d’un ton résigne et dolent tout à la fois, puisque mes moyens ne me l permettent pas?

–Eh bien Fernande, je te les donnerai! s’écria le banquier vraiment superbe de générosité.

–Oh! pas d’enfantillage! répondit la jeune femmei

–Je parle très-sérieusement, fit Suptow.

–Vrai, vous m’aideriez à acheter cet hôtel?. de manda Fernande avec incrédulité.

–Non, je te donnerai l’argent nécessaire pour le payer tout entier et toi-même tu feras l’affaire.

–Oh! s’écria Fernande en bondissant comme uni panthère et en entourant de ses bras nus le cou du ban quier, oh! Et elle lui donna un long baiser.

–Tu m’aimeras bien, n’est-ce pas? dit le banquie ravi de celte caresse.

–Mais ne t’aimai-je pas, gros méchant? répondi Fernande après cet élan spontané et en se rasseyant Je t’aime beaucoup, tu le sais bien.

–Oh! pas tant que l’autre! murmura Suptow d’u air soucieux.

–Qu’en sais-tu? fit Fernande d’une voix vibrante. Si Si je te disais qu’il y a de ces liaisons fatales qu’on ne peur pas rompre sans briser une destinée, une vie peut-être. Ah! ce n’est pas de moi dont je parle. Moi, vois-tu, Suptow, je ne crains rien, je n’ai peur de rien. pour moi. Je tremble, oui, je tremble, mais c’est pour un autre. Le marquis ne me pardonnerait jamais de lui donner un rival, de rompre avec lui pour ce rival. Eh! que m’importe? Mais il se vengerait aussi sur cet autre, et c’est ce qui m’arrête, me fait fléchir sous sa volonté de fer. Oui, M. de Thomay me l’a dit assez souvent pour que je le croie, moi, qui connais son caractère implacable et jaloux, il tuerait un rival heureux.

Le banquier pâlit de nouveau et jeta un regard sur l’unique porte du boudoir. A ce mouvement, un imperceptible sourire fit trembloter les lèvres de Fernande.

–Mais s’il venait, ce terrible homme, observa Suptow dont l’émotion était visible, je serais pris comme dans un traquenard?.

–Peux-tu supposer, mon ami, que je sois assez imprudente pour t’exposer à un pareil danger? dit Fernande en faisant glisser sur le banquier un doux regard à travers ses paupières demi-closes. Je vais te montrer que j’ai songé à toi et que je suis plus soucieuse de ta sûreté que tu ne penses.

Elle se leva, s’approcha d’un panneau du lambris et fit jouer un ressort dissimulé dans une moulure. Le panneau s’ouvrit et laissa voir un étroit escalier pratiqué dans l’angle de la maison et assez large pourtant pour qu’un homme de la corpulence du banquier pût y passer.

–Tu vois cet escalier, dit Fernande. 11conduit à une pièce du rez-de-chaussée au-dessous de celle-ci, à laquelle on accède par un panneau qui s’ouvre du dedans et qui se referme seul une fois sorti, sans qu’il y paraisse rien. De cette pièce on passe dans un cellier dont une porte ouvre sur un étroit couloir, qui aboutit au fond de la cour de l’hôtel voisin. Es-tu rassuré, maintenant, mon gros Suptow? demanda Fernande d’un air jubilant où un observateur eût peutt-être reremarqué quelque chose de narquois et d’ironique.

–Oh Oh! je n’ai jamais été très-inquiet, répondit le banquier, qui semblait respirer plus à l’aise et être plus tranquille depuis qu’il connaissait un moyen sûr de s’esquiver en cas de surprise. Un homme n’est qu’un homme, et ce n’est pas le marquis de Thomay que je crains, mais le scandale. Un banquier comme moi, vois-tu, Fernande, ne peut pas attirer l’attention du monde d’une manière fâcheuse sans faire un tort immense à son crédit. Un duel pour une femme, une maîtresse le compromettrait singulièrement aux yeux des hommes d’affaires. On ne le regarderait plus comme un homme sérieux. Il serait perdu.

Je comprends parfaitement, répondit Fernande; mais vous devez com prendre aussi pourquoi je regrette tant de quitter cette maison si bien appropriée, pour une autre où je ne pourrais plus recevoir qui je voudrais et comme je voudrais.

–Mais tu ne la quitteras pas, Fernande, et maintenant moins que jamais, s’écria le banquier avec feu. Va voir le propriétaire ou le notaire, achète cet hôtel, et je paierai tout; c’est Suptow qui te le dit et tu peux le croire.

Fernande tendit la main, d’un air ému, au banquier qui la porta à ses lèvres.

–Merci, Suptow, merci, mon ami, dit-elle d’un ton où l’on sentait l’attendrissement.

A onze heures le banquier s’en allait plus éperdûment amoureux que jamais de la belle Circé. Fernande appelait Agathe pour l’aider à se déshabiller et se mettre au lit. Elle avait bien employé sa journée.

Le lendemain, vers onze heures du matin, le marquis de Thomay se présentait chez Me Hurier, notaire. Il y avait une nombreuse clientèle dans la salle d’attente, mais le marquis fit passer sa carte au notaire,–et, aussitôt le départ de la personne qui se trouvait avec l’officier ministériel, celui-ci parut à la porte de son cabinet et, d’un geste gracieux et respectueux à la fois, il invita M. de Thomay à passer le premier.

–Monsieur, dit le marquis en s’asseyant, l’hôtel de l’avenue Montaigne, no ***, est à vendre?

–Oui, monsieur...

–Quel prix en demande t-on?

–Trois cent cinquante mille francs.

–Je les donne, mais tous frais de contrat compris.

–Je ne crois pas que le propriétaire accepte. Cepenpendant je vais lui faire part de votre offre, répondit le notaire en écrivant des chiffres, comme s’il se livrait à un calcul.

–Moi, je pense le contraire, fit le marquis en se levant. Aussitôt que vous aurez la réponse, vous me la ferez connaître.

Le notaire reconduisit le marquis de Thomay par l’intérieur de son appartement à l’escalier d’honneur avec force saluls respectueux et obséquieux. Aussitôt rentré dans son cabinet, il prit une feuille de papier à lettre et griffonna d’une écriture impossible:

«Monsieur,

Je trouve acquéreur de votre hôtel pour trois cent cinquante mille francs, tous frais compris. Ce prix me parait acceptable. Veuillez me faire connaître vos intentions le plus tôt possible.»

Quelques jours après, un clerc de Me Hurier se présentait chez Mme Fernande Murciani et lui demandait sa signature au bas d’un acte minuté fin sur papier timbré.

–Enfin!... murmura-t-elle.

Et après avoir pris lecture de l’acte en femme experte, elle signa: «Valentine Murcian.»

Le soir, M. de Thomay vint chez Fernande. Il paraissait radieux. La joie et le contentement l’avaient rajeuni de dix ans. Fernande, au contraire, était grave, presque soucieuse.

En voyaht entrer le marquis, elle se leva et lui présenta son front. Il y déposa un baiser. Puis remarquant l’expression de tristesse qui l’assombrissait:

–Qu’avez-vous donc, ma toute belle? lui demanda-t-il d’un air affectueux. Je m’attendais à vous trouver plus gaie.

–Je ne suis pas contente, murmura Fernande.

–Vous??

–Oui, Albéric, moi.

–Et pourquoi, ma mie?

–Ah! vous le savez bien! N’est-ce pas un acte de généreuse folie que de m’avoir acheté cet hôtel?

–Mais vous-même m’avez dit que s’il était vendu vous seriez obligé de déménager, ce qui vous serait pénible! répondit M. de Thomay assez surpris.

–Sans doute, mais c’était une nécessité à laquelle j’aurais su me soumettre.

–Du moment qu’on peut empêcher ce dérangement.

–Oui, mais à quel prix?... Ecoutez, Albéric, je ne veux plus que vous fassiez de pareilles folies pour moi. Vous me comblez chaque jour de cadeaux et de présents splendides. Votre fortune est immense, je le sais bien, mais elle n’est pas inépuisable. Vous avez une grande position dans le monde qu’il faut soutenir avec le même éclat, la même magnificence. C’est un devoir envers votre nom et la noble famille dont vous êtes le chef. Je ne veux pas être une cause, non pas d’embarras, je ne dirai pas ce mot, mais de préoccupations pour vous.

–De la morale, des réflexions aussi sérieuses, ma chère Fernande! Je m’attendais plutôt à de la joie de votre part, répondit M. de Thumay en souriant. Je connais votre désintéressement et bien souvent vous m’avez fait des remontrances sur ma générosité, lorsque je vous faisais quelque cadeau qui en valait la peine. Mais à quoi, chère amie, servirait la fortune, si ce n’était pour faire plaisir à ceux que nous aimons? Ne parlons plus de cela. Cet hôtel vous plaît; vous regrettiez d’en partir; vous y resterez. Vous êtes chez vous.

Fernande baissa la tête comme si elle ne trouvait rien à répondre. Puis, la relevant soudain, elle colla ses lèvres sur celles du marquis avec un mouvement de reconnaissance passionnée.

–C’est donc vrai que je suis enfin chez moi, ou plutôt chez vous! dit-elle d’un air câlin et avec une joie enfantine. Je sens que je m’attache plus encore à ce charmant hôtel et que je m’y plais davantage depuis que vous me l’avez donné. On est bien, n’est-ce pas? de se savoir chez soi et d’ordonner à sa manière sans avoir de compte à rendre à personne. Ainsi, par exemple, ce pavillon qui forme l’unique aile de la maison et lui donne l’air estropiée, amputée, que sais-je, moi? ne trouvez-vous pas, Albéric, qu’il serait avantageusement remplacé par une serre avec un dôme de verre et une grande porte vitrée donnant dans le grand salon. Non, deux portes vitrées vaudraient mieux, une de chaque côté de la cheminée, pour ne pas déranger l’harmonie de cette belle pièce. Si un jour il me prenait fantaisie de donner un bal comme celui de Mm0de Fenouille, eh bien! on ouvrirait les deux portes, et les invités pourraient circuler de plain pied de la salle dans la serre. Oui, c’est un caprice que je veux me passer, et, dès aujourd’hui je vais faire des économies pour le satisfaire.

M. de Thomay se mit à rire.

–Vous riez, Albéric! Eh bien! vous verrez reprit Fernande d’un ton résolu. D’abord, je voulais changer l’attelage de mon coupé. Voilà deux ans que je l’ai, et tout Paris le connaît. Puis j’ayais l’intention de vendre ma calèche un peu démodée pour la remplacer par une autre dans le goût de celle de la princesse Czerboï. Ce sera pour l’année prochaine ou l’autre. Qu’importe qu’on dise que j’ai des voitures démodées et des chevaux trop connus? Je ne m’en embarrasse guère. Mais j’aurai ma serre que j’ornerai de plantes exotiques les plus rares et les plus curieuses, et si un jour il me répugne de me montrer au bois avec ma vieille relique de calèche et mon vieil attelage, eh bien! j’irai m’asseoir dans un coin de ma serre, un livre à la main, en vous attendant.

Pendant toute cette longue tirade de sa maîtresse, le marquis n’avait cessé de jouer avec la breloque de sa chaîne de montre.

–Changez votre attelage, Fernande, achetez une autre calèche; cela ne vous empêchera pas d’avoir une serre, dit-il d’un air vraiment magnifique.

–Non, Albéric, non, mon ami, je ne vous laisserai pas faire, répondit Fernande d’un air plus résolu qu jamais. Ma serre est une fantaisie que je veux me payer sur mes économies. Cela ne vous regarde pas; j’en fais mon affaire, et j’espère que vous ne voudrez pas me contrarier à ce sujet.

«Singulière tête de femme ! Quels étranges contrastes dans son esprit et dans son âme!» pensait le marquis de Thomay en s’en allant complétement ébloui et fasciné par sa belle maîtresse.

Le même jour où M. de Thomay était parti de chez Fernande en faisant les réflexions que nous avons dites sur les étranges contrastes de son esprit, le banquier Suptow se faisait admettre presque de force, lui ordinairement si timide, chez la jeune femme. Il portait sous le bras un grand portefeuille de maroquin brun. Un sourire de satisfaction s’épanouissait sur sa grosse face rubiconde.

–Je ne vous attendais pas aujourd’hui, lui dit Fernande en jetant à la dérobée un regard sur le portefeuille.

–Commentnt! après notre dernière conversation? reprit le banquier.

–Qu’avons-nous donc dit? demanda-t-elle, comme si elle ne se rappelait rien.

–Mais ne m’avez-vous pas appris que cet hôtel allait être vendu et que vous alliez être dans la nécessité d’en chercher un autre?

–M’en avez-vous trouvé un?

–Mais vous savez bien que oui!

–Moi!... je vous jure que non.

–Est-ce exprès que vous ne voulez pas me comprendre? dit le banquier. N’a-t-il pas été convenu entre nous que, pour ne pas déménager, le meilleur moyen était d’acheter cet hôtel? Je vous ai même engagée à faire des démarches dans ce but le plus vite possible.

–C’est vrai; mais j’ai cru que ce n’était pas sérieux, n’ayant pas d’argent à y mettre.

–En affaire, je ne plaisante jamais, réponditSuptow; et la preuve, c’est que je me suis informé en sous mains du prix qu’on demande de cet hôtel.

–Comment, Suptow! c’était sérieusement que vous parliez ainsi? demanda Fernande dont le front s’éclaircit soudain.

–Oui Fernande, et je vous apporte les350,000fr. qu’en demande le propriétaire. Voyez donc le notaire le pius tôt possible pour éviter qu’on ne nous le souffle, et faites rédiger le contrat en votre nom.

En achevant, le banquier ouvrit son portefeuille et en sortit trente-cinq liasses de dix billets de banque de mille francs chacun, et les étala avec complaisance sur le guéridon.

Ce que voyant Fernande bondit à la porte, et poussant la portière:

––Agathe, dit-elle, je suis sortie pour tout le monde et surtout pour le marquis!

Elle revint ensuite, douce et câline, s’appuyer sur l’épaule de Suptow.

–Vous êtes magnifique comme un prince, mon ami, dit-elle les mains jointes, et je suis fière d’être aimée d’un homme tel que vous.

–Soyez seulement heureuse, Fernande, heureuse un jour, une heure, et je serai amplement récompensé, dit le banquier.

–Ah! je vous le jure, j’ai cru à une plaisanterie!

–En tout cas elle eût été de mauvais goût. Mais enfin la voilà réalisée au gré de vos désirs, n’est-ce pas?

–De mes désirs? Est-ce que je me permettrais, est-ce que j’oserais avoir des désirs pareils, mon ami? Oh! c’est pour moi un songe, et je ne suis pas bien certaine de n’en être pas encore le jouet en ce moment.

Pour lui prouver qu’elle étaitbien éveillée, le banquier se leva, et, entourant amoureusement de ses deux bras la taille fine et flexible de l’enchanteresse, il la serra sur son cœur et lui donna un interminable baiser.

Fernande était bien et dûment propriétaire de son hôtel, payé deux fois.: la première, par le marquis de Thomay, qui en avait versé le prix entre les mains du notaire; la seconde, par le banquier Suptow, qui lui avait remis à elle-même les350,000francs, et auquel elle faisait voir, quelques jours après, le contrat d’acquêt passé en son nom.

Un matin une nuée d’ouvriers envahirent le jardin de l’hôtel. Des poteaux furent dressés et des échafaudages établis autour de la partie de la maison qu’un caprice de Fernande voulait remplacer par une serre. La démolition commença avec une activité surprenante, et la journée n’était pas finie que le toit n’existait déjà plus. Un mois après, une serre délicieuse, de forme ovale et au dôme de verre arrondi, prenait, outre l’emplacement du bâtiment démoli, un espace de plusieurs mètres carrés sur le jardin. Un bassin de marbre blanc et un jet d’eau en forme de gerbe existaientau milieu, autant pour l’ornementation que pour donner à l’atmosphère l’humidité nécessaire. Les arbustes exotiques les plus rares, les plantes et les fleurs les plus curieuses et les plus belles formaient des massifs habilement disposés pour cacher l’exiguité de la place. Enfin un calorifère établi dans le sous-sol et muni d’un appareil fumivore, entretenait une chaleur douce dans ce bijou de serre chaude qui, telle qu’elle était en ce moment, coûtait plus de 150,000.

Le caprice de Fernande exprimé quelques semaines auparavant, comme on fait un rêve ou comme on forme un château, en Espagne, était devenu une réalité. De plus, le changement qu’elle avait désiré dans ses chevaux et ses équipages avait eu lieu; tout cela sans qu’elle eût fait un sou d’économie sur son train ordinaire, sans qu’il fût sorti un seul billet de mille francs de sa bourse.

Au quatrième étage de la maison portant le numéro 215de la rue Saint-Jacques, deux femmes étaient courbées sur des métiers à dentelle. Un modeste mobilier composait l’ameublement de la pièce assez vaste qui servait à la fois d’atelier, de cuisine et de chambre à coucher. Tout y était rangé avec ordre et symétrie et d’une propreté exquise.

Une grande fenêtre ouvrant au midi laissait entrer l’air et la lumière à flots. Quand le soleil se montrait, elle avait un aspect gai, presque joyeux.

Par une porte ouverte donnant sur un cabinet, on apercevait un petit lit tout blanc, un lit de jeune fille, et quelques meubles bien modestes comme ceux de la pièce principale.

L’une des deux femmes était âgée. Elle avait bien soixante ans. Sa mise était celle d’une personne qui a vécu à la campagne et qui prend peu à peu celle de la ville à mesure que ses vêtements usés sont remplacés. Elle avait un simple bonnet de linge blanc comme neige, qui laissait voir de chaque côté de son front large et encore légèrement bistré par le soleil des champs, de minces bandeaux de cheveux d’un blond douteux et mêlés de nombreux fils argentés. De grandes boucles d’oreilles en or, toutes rondes, ornaient, ou plutôt enlaidissaient ses oreilles, dont la partie supérieure disparaissait sous le bonnet.

Bertrande Gossieux, c’était le nom de cette femme, était grande et mince. Son teint était coloré, et l’expression de son visage annonçait l’honnêteté, le calme de la conscience, la finesse et une certaine énergie. Ses mains, aux doigts longs, étaient un, peu fortes, mais n’avaient pas été déformées par les rudes travaux champêtres. Elle maniait les légers fuseaux de son métier à dentelle avec une agilité et une dextérité extraordinaires.

L’autre femme était une jeune fille de seize ans à peine. C’était la plus charmante créature qu’on pût voir. Ses cheveux étaient blonds cendrés, elle avait de grands yeux bruns, les plus doux du monde et surmon tés d’une ligne finement dessinée de sourcils châtains, fins et soyeux, et ses paupières, d’un rose transparent, étaient frangées de longs cils presque noirs et recourbés. A ces lignes générales qu’on ajoute toutes les perfections de taille, d’élégance et de physionomie, et on aura une idée imparfaite de ce qu’élait Marthe, ouvrière dentellière.

Marthe avait son métier assez rapproché de Bertrande pour suivre son travail et recevoir ses conseils. Elle n’était pas aussi habile ouvrière qu’elle, l’expérience lui manquait encore. Mais, à voir la légèreté, la précision et même la grâce avec lesquelles, sa main mignonne maniait les fuseaux, elle ne devait pas tarder à le devenir. Elle passait pour la. nièce de Bertrande; il n’en était rien.

Bertrande et Marthe avaient quitté leur village, situé auprès d’Alençon, depuis deux ans bientôt. Bertrande n’avait fait toute sa vie que de la dentelle, mais elle excellait surtout dans les raccommodages. Pour cette spécialité, elle était une véritable artiste. Au village, on lui portait de l’ouvrage d’Alençon etdes villes voisines; on lui en envoyait même de Paris, d’où ceux qui se chargent de ces réparations lui faisaient parvenir par leurs correspondants des dentelles tellement déchirées qu’aucune ouvrière de la capitale ne voulait garantir de les réparer.

Bertrande prenait tout, grognait souvent, examinait, étudiait, se mettait au travail, et au bout de quelque temps elle renvoyait les dentelles comme neuves, et on lui comptait un modeste salaire.

Depuis longtemps les dames d’Alençon, qui avaient eu l’occasion d’apprécier son adresse et sa patience, lui conseillaient d’aller à Paris. «Là, lui disaient-elles, vous serez bien payée, car on ne trouve pas beaucoup d’ouvrières comme vous. En quelques années vous pourrez mettre suffisamment à l’épargne pour vos vieux jours, ce que vous ne ferez jamais en restant à la campagne.»

Bertrande avait hésité longtemps. 11lui en coûtait beaucoup de quitter, à son âge, le village où s’était écoulée si paisiblement sa vie jusqu’à ce jour, pour aller habiter une grande ville dont on disait beaucoup de belles choses, mais beaucoup de mal aussi. Cette pensée seule lui causait une sorte de terreur. Cependant elle se décida à partir, moins pour suivre dans son intérêt personnel les conseils qu’on lui donnait que pour un motif que l’on connaîtra plus tard. Marthe, qu’elle avait vue toute petite, lui inspirait une profonde et tendre affection. Sur elle se reportaient les sentiments de tendresse qu’elle aurait eus pour son mari et ses enfants, si elle ne fût restée vieille fille. Elle ne l’avait pas encore perdue un seul jour de vue; elle ne voulut pas s’en séparer et l’emmena avec elle.

L’existence de Bertrande et de Marthe s’écoulait doucement entre un travail presque amusant et quelques petites distractions dont la plus grande était une pro-– menade au jardin du Luxembourg, le dimanche, ou bien jusqu’aux Invalides, en suivant les quais.

–La prophétie des dames d’Alençon s’était réalisée. Elles gagnaient suffisamment, à elles deux, pour vivre mieux qu’au village, s’habiller plus cossûment et mettre un peu d’argent de côté.

Marthe avait bien vite perdu son accent de terroir et pris les manières simples et aisées d’une véritable Parisienne. Elle avait un goût exquis pour se mettre. D’une distinction et d’une élégance innées, elle savait tirer un merveilleux parti du moindre chiffon.

Et, le dimanche, quand elle accompagnait Bertrande à la promenade, la vieille fille se redressait avec orgueil et se sentait toute fière des regards admiratifs qu’attirait Marthe, dont on la prenait sans doute pour la mère ou plutôt l’aïeule. Marthe ne s’apercevait pas de son succès; si elle se mettait avec tant de goût, ce n’était pas pour attirer les regards ni chercher à plaire, mais parce qu’elle avait le sentiment de l’élégance et de l’harmonie.

Depuis quelque temps, Bertrande souffrait beaucoup d’un rhumatisme, qui ne lui permettait pas de sortir.

Auparavant, c’était elle qui faisait les courses et allait en ville pour l’ouvrage, lorsqu’on la faisait demander. Mais depuis qu’elle était souffrante Marthe avait dû se charger de ce soin.

Une jeune fille aussi belle ne circule pas longtemps dans Paris sans être remarquée et suivie. C’est ce qui était arrivé à Marthe. Point coquette, l’âme aussi pure et aussi chaste qu’elle était charmante et distinguée, loin d’être flattée des regards admiratifs et des compliments dont elle était l’objet, elle en était peinée et continuait son chemin, la tête haute, la figure sérieuse, sans se déranger d’une ligne, sans répondre un seul mot aux galants propos qu’on lui adressait.

Tous les hommes en étaient pour leurs frais et respectaient ensuite cette jeune fille, à la tenue modeste et digne et dont un silence complet avait été la seule réponse aux compliments qu’ils lui avaient adressés.

Un seul faisait exception. Ce n’était plus pourtant un jeune homme: Il passait quarante ans. Il était de haute taille, mince et brun de visage; il avait dû être beau garçon, mais ses traits durs, son regard plein d’assurance avec les hommes et d’effronterie avec les femmes le rendaient peu sympathique. Il était décoré d’un ordre étranger et avait dans la tenue et la démarche quelque chose de militaire.

Celui-là non-seulement avait poursuivi Marthe de ses compliments les plus enthousiastes, mais encore de ses propositions les plus cyniques et les plus immorales. Il était clair que cet homme n’avait guère fréquenté, en fait de femmes, que celles d’un monde interlope où la vertu se marchande et se vend après débat.

Marthe l’avait pris en horreur. Effrayée de l’obstination qu’il mettait à sa poursuite, elle avait fini par en informer sa tante.

–Eh bien! lorsque tu seras forcée de passer les ponts ou seulement d’aller à quelque distance, lui avait-elle répondu, tu prendras l’omnibus et au besoin une voiture. Ce sera un peu plus coûteux, mais tu ne seras plus importunée. Bientôt, j’espère, je serai débarrassée de mon rhumatisme, et alors je ferai les courses comme par le passé.

Bertrande et sa nièce ne voyaient qu’un petit nombre de personnes et toutes du voisinage. La première et la plus assidue dans ses visites était une Mme Marnichon, qui demeurait depuis peu à l’étage au-dessous. Elle s’était introduite félinement chez elle en leur rendant de ces petits services dont on a souvent l’occasion entre voisins.

Mme Marnichon pouvait avoir quarante ans et jouissait d’un commencement d’embonpoint, qui ressortait d’autant plus qu’elle était de petite taille. Elle avait dû être jolie et avait un reste de fraîcheur. Ses yeux gris tirant sur le vert lançaient encore des étincelles. Elle avait la parole sûre, doucereuse, et s’écoutait volontiers parler. Mais, à l’examen, on trouvait un air de fausseté et quelque chose d’hypocrite à cette femme qui, à pre mière vue, n’avait rien de remarquable.

Bertrande avait accueilli froidement ses avances. L’adroite femme avait paru ne pas s’en apercevoir. Bertrande était entêtée comme les gens de campagne. Mme Marnichon ne la contrariait jamais et se rangeait volontiers de son avis, ce qui flattait cette vanité dont les plus humbles ont toujours un petit brin caché dans quelque recoin du cœur. Elle avait si bien fait que non-seulement Bertrande la voyait avec plaisir, à la fin, mais que, lorsqu’elle ne recevait pas sa visite, il lui manquait quelque chose.

Il n’en était pas de même de Marthe, qui éprouvait pour Mme Marnichon une véritable antipathie. La jeune fille avait remarqué que les visites de leur voisine n’étaient jamais si longues que lorsque sa tante était absente. La conversation n’était plus la même.

Mme Marnichon lui faisait des demi-confidences, qui lui paraissaient singulières et qu’elle né comprenait pas souvent. Elle l’entretenait de choses dont elle n’avait jamais entendu parler, de fortunes superbes faites en un jour par des jeunes filles, qui n’avaient passa beauté. Elle y ajoutait des conseils, qui la choquaient et auxquels elle trouvait certains rapports avec les promesses et les off res corruptrices de l’homme acharné aprèselle.

Cependant l’habile femme procédait plutôt par insinuations que par conseils directs. Elle citait des exemples sans dire de les suivre; elle parlait de jeunes filles qui avaient abandonné leurs familles et menaient, sans travailler, la vie la plus douce, la plus charmante, sans la pousser à les imiter. De sorte que Marthe eût été bien embarrassée de formuler une accusation sérieuse et fondée contre elle. Il n’en est pas moins vrai qu’elle la laissait troublée, que ses pensées n’avaient plus la même tranquillité et que, si sa nature n’eût pas été foncièrement chaste et honnête, la fréquentation de Mme Marnichon aurait pu lui faire venir la pensée de tâcher de faire comme les «reines du jour» sa fortune.

Elles recevaient encore une autre visite, celle d’un homme, qui demeurait sur le même carré. Anselme Granger était sculpteur. Élève du grand artiste Garpeaux, il travaillait encore dans l’atelier de ce maître.

Anselme avait vingt-six ans. Il était grand, bien fait, brun de visage, et avait une belle tête couverte d’une abondante chevelure noire, parfois en désordre comme une crinière de lion. Son front était large et puissant, et ses grands yeux bruns avaient des regards où brillaient la fierté et le génie alliés à une extrême douceur.

L’ensemble de ses traits était peut-être un peu sérieux; mais son sourire était charmant quand il entr’ouvrait, sous une fine moustachenoire, unebouche moyenne aux lèvres vermeilles, un peu charnues, où se montraient les dents les plus blanches et les mieux rangées qu’on pût voir.–»

L’expression générale de cette belle tête d’artiste était la franchise et la loyauté.

Anselme venait chaque soir, en sortant de l’atelier, prendre des nouvelles de Bertrande et offrir ses services. Il s’asseyait rarement, bien qu’on l’y invitât toujours et ne s’arrêtait jamais longtemps.

Certes, ni Bertrande ni Marthe n’étaient bien imposantes; cependant Anselme avait parfois comme des accès de timidité, surtout lorsqu’il s’adressait à la jeune fille. Il ne lui parlait qu’avec une sorte de soumission respectueuse, presque craintive. Sa voix devenait d’une douceur charmante, et lorsque le regard franc et chaste de Marthe rencontrait le sien, il avait des rougeurs subites comme une candide jeune fille.

Bertrande voyait le jeune sculpteur avec beaucoup de plaisir. Elle avait pleine confiance en lui et lui aurait volontiers confié Marthe pour lui faire faire un tour de promenade, le dimanche, lorsque son rhumatisme l’empêchait de sortir. Mais jamais Anselme n’avait osé lui faire cette proposition. Un refus l’eût rendu profondément malheureux. Il y aurait vu comme un sentiment de défiance contre lui.

La venue d’Anselme était comme un rayon de soleil qui éclairait gaiement leur modeste intérieur. Quand une circonstance quelconque les privait de sa visite, Marthe était triste, rêveuse, si rêveuse que sa tante lui demandait parfois la cause de son silence, que la naïve jeune fille ne songeait pas à lui cacher.

––Je m’ennuie parce que M. Anselme ne vient pas, répondait-elle simplement.

Et Bertrande, qui n’avait point oublié les mœurs de la campagne, voyait là un commencement de fréquentation et n’en était pas effrayée. Le sculpteur pouvait bien prétendre à Marthe, et la jeune fille valait n’importe qui à ses yeux.

Mme Marnichon et Anselme Granger étaient, avec deux ou trois autres voisines moins familières, les seules personnes que Bertrande et Marthe vissent.

Une après-midi, une jeune dame, dans une toilette d’une richesse et d’une élégance remarquables se présentait chez Bertrande Gossieux. Elle était suivie d’une femme jeune aussi, mise avec goût, mais moins richement. C’était évidemment la femme de chambre de la première. Elle portait un carton couvertdepapierrouge maroquiné.

–Mm0Bertrande Gossieux? demanda la maîtresse, qui n’était autre que Fernande Murciani, en consultant un petit carnet de poche, à couverture d’ivoire incrustée de filigranes d’or, entourant un médaillon sur lequel étaient gravées ses initiales.

–C’est ici, madame, répondit Marthe en se levant éblouie de la beauté et de la riche toilette de Fernande; mais pour le moment elle est sortie.

Si la jeune fille était interdite par la vue soudaine de la splendide personne qui se trouvait devant elle, de son côté Fernande était comme fascinée par la beauté non moins remarquable, l’extrême distinction, l’air de candeur, le regard pur et chaste et la voix harmonieuse de Marthe.

Pendant quelques secondes, elles se regardèrent les yeux dans les yeux, puis la jeune fille baissa modestement les siens et avança un siége à Fernande.

–J’aurais bien désiré lui parler, lui dit la jeune dame en s’asseyant, en proie à un sentiment inexplicable.

–Si c’est pour des réparations de dentelles, répondit Marthe en rougissant malgré elle et en jetant un regard sur le carton, je pourrai peut-être la remplacer.–

Précisément, c’est pour cela que je venais. Mais rien ne me presse, et j’attendrai le retour de. votre tante... sans doute, reprit Fernande, qui éprouvait toujours un plaisir extrême à considérer la jeune fille.

Bertrande était allée faire une de ces courses mystérieuses qui la retenaient quelquefois plusieurs heures dehors, et comme il lui arrivait parfois.

–Après tout, nous pouvons jeter un regard sur les dentelles, dit Fernande, sauf à revenir un de ces jours si quelque chose nous embarrasse.

Elle se ménageait ainsi une occasion de revoir cette charmante jeune fille.

–Agathe, ajouta-t-elle en s’adressant à sa femme de chambre, approchez le carton.

–Si vous voulez mettre les dentelles sur cette table, mademoiselle, dit Marthe en étendant une nappe de serge noire, nous verrons mieux.

Agathe ouvrit le earton et étala sur la table toutes celles des dentelles, cadeau de la duchesse de Vancouleurs à sa maîtresse, qui avaient besoin de réparations.

–Oh! les belles dentelles! s’écria Marthe restée en admiration. Elles sont de l’époque de la Régence, et bien rarement nous en avons vu d’aussi belles.

Il eût été difficile à Fernande de dire à quel siècle appartenait la Régence. Peut-être bien Marthe ne l’aurait pas pu elle-même. Mais à force de voir de vieilles dentelles et d’entendre les attribuer à l’époque du règne de tel roi ou de telle reine, elle avait acquis assez de connaissances pour les classer à leur date.–

–Je ne vous affirmerai pas qu’elles sont du temps de la Régence, répondit Fernande; ce dont je puis vous assurer, mademoiselle, c’est qu’elles sont très – vieilles.

–Oh! madame, vous pouvez être certaine de ce que je vous dis. Mme la duchesse de Vancouleurs nous en a apporté il y a quelque temps de pareilles, et elle nous a bien dit qu’elles étaient de cette époque-là. Vous connaissez peut-être cette grande dame?

–J’en ai entendu parler, répondit simplement Fernande.

Marthe prit les dentelles les unes après les autres, fit remarquer les parties les plus abîmées et celles qui n’avaient pas grand’chose à refaire. Elle en fit ressortir les beautés avec un goût et une sûreté d’appréciation qui surprirent beaucoup Fernande de la part d’une aussi jeune fille. Puis elle se livra à l’innocent plaisir de les chiflonner de ses mains mignonnes, et poussa même l’audace jusqu’à indiquer les objets auxquels on pourrait le mieux les employer.

Fernande se sentait retenue par un charme d’une douceur inexprimable, qu’elle n’avait jamais éprouvé dans l’existence de faste et d’intrigue qui était la sienne. Le temps passait rapidement sans qu’elle s’en aperçut. Peut-être fût-elle restée jusqu’au retour de Bertrande, si Agathe ne lui eût dit quelques mots à voix basse.

C’est vrai; j’oubliais, murmura-t-elle et elle se leva. Mademoiselle, ajouta-t-elle en s’adressant à Marthe, je suis enchantée d’avoir fait votre connaissance. Je vois en effet que la présence de votre tante n’est pas nécessaire pour être parfaitement renseignée. Vous êtes plus qu’une ouvrière habile, mais presqu’une artiste. Je reviendrai, non pas pour m’entretenir à ce sujet avec Mme Bertrande, mais pour vous voir et causer avec vous.

Marthe s’inclina en signe de remercîment et Fernande partit, non sans jeter un long regard à la jeune fille, comme si ses yeux ne pouvaient se détacher de cette tête charmante.

Après son départ, Marthe resta pensive. Cette visite inattendue lui avait causé une émotion singulière et l’avait troublée. Elle ne reprit point ses fuseaux, ne se sentant plus le courage de se remettre au travail. Assise en face de la fenêtre, elle laissait errer son regard dans l’azur du ciel ou suivre distraitement les nuées folles dans l’espace.

C’est dans celle attitude que Bertrande la trouva en rentrant. Marthe lui raconta ce qui venait de se passer. Sa tante, habituée à recevoir la visite de grandes dames, qui ne croyaient pas déroger en venant trouver elles-mêmes l’humble ouvrière, n’attacha pas à celle-ci plus d’importance qu’aux autres. Elle demanda seulement si cette dame si belle et si élégante avait laissé son adresse. Marthe répondit que non et qu’elle-même n’avait pas songé à la lui demander.

Bertrande ne s’occupa plus d’une chose fort ordinaire en elle-même, laquelle, d’ailleurs, n’avait d’autre intérêt pour elle qu’un travail assez long et qui devait être bien payé.

Marthe n’était pas la nièce de Bertrande. Elle ne lui appartenait même pas par les liens du sang.

Marthe était fille de père et mère inconnus.

Elle avait été envoyée en nourrice par l’Assistance publique de Paris chez Mariotte, une sœur de Bertrande, vigoureuse paysanne qui avait un enfant tous les dix-huit mois et dont les riches mamelles lui permettaient d’adjoindre un nourrisson à l’enfant qu’elle allaitait, sans qu’elle s’en trouvât gênée. Ordinairement elle remettait à l’Assistance le nourrisson qu’on lui avait confié lorsqu’il avait trois ans, et jamais elle ne s’en séparait sans regrets ni larmes. Mais un enfant lui était venu, et elle préférait prendre un autre nourrisson, qui ne lui coûtait presque rien, que d’en garder un dont la pension couvrait à peine la dépense.

Jamais encore Mariotte n’avait eu d’aussi beau nourrisson que la petite Marthe. Grasse et potelée, la peau fine, blanche et rose, de grands yeux bruns qui semblaient sourire déjà et des cheveux blonds, comme beaucoup de bébés n’en ont pas à l’âge de dix-huit mois, telle elle était lorsqu’elle arriva chez la sœur de Bertrande. Son caractère ressemblait à sa gentillesse. Jamais elle ne pleurait. A peine si elle faisait entendre une faible plainte quand elle ressentait ces atteintes douloureuses auxquelles les petits enfants sont sujets. Et, plus tard, lorsque les autres enfants de son âge ne disaient rien ou ne faisaient que rechigner, quand leurs regards n’avaient encore aucune expression, Marthe riait déjà à gorge déployée, entourait de ses petits bras le cou de la personne qui la tenait, et frottait–naïve caresse–sa figure ce ntre la sienne. Ou bien encore elle agitait ses petites mains, les doigts écartés, en leur gazouillant une sorte de petit ramage.

On l’appelait la petite demoiselle, et personne ne voulait croire qu’elle n’eût que quelques mois, à la voir si éveillée et si attentive à tout ce qui se passait autour d’elle.

Mais celle qui en était la plus fière, c’était Bertrande. Dès les premiers jours, elle s’était attachée à Marthe avec une véritable passion. A part le sein que lui donnait sa sœur, c’était elle qui lui prodiguait.tous les autres soins. De sa poche, elle avait remplacé les langes grossiers, la layette et les lainages fournis par l’assistance publique. Elle lui avait confectionné elle-même toute une petite garde-robe et avait poussé la coquetterie pour sa petite protégée jusqu’à lui garnir ses petits bonnets, ses fichus, ses camisoles, elc, de dentelles qu’elle avait fabriquées exprès pour cela.

Marthe était vraiment remarquable lorsque le dimanche Bertrande la promenait fièrement, toute de blanc costumée, avec de la dentelle autour de sa mignonne figure, de son cou, de ses poignets. Elle avait bien J’air d’une petite demoiselle, et, personne, en la voyant si belle, si fraîche, habillée avec tant de goût et presque richement, n’eût pu croire que c’était un pauvre petit enfant abandonné.

Loin d’être jalouse de Marthe, Mariotte l’adorait. Elle était fière aussi des compliments qu’on adressait à l’enfant et en prenait sa bonne part. N’était-ce pas elle qui l’avait nourrie de son lait, n’était ce pas à cette nourriture saine et abondante qu’elle devait ses fraîches couleurs, sa santé vigoureuse et sa gaieté folâtre? Elle était plus portée à faire remarquer ses avantages que ceux de ses propres enfants et convenait très-bien que si les siens étaient aussi forts et aussi vigoureux, Marthe joignait à ces qualités plus de distinction et de délicatesse.

En grandissant, les qualités de la belle enfant ne firent que grandir aussi. Chaque jour on découvrait en elle un progrès. Son intelligence, sa mémoire se développaicnt: c’était vrai prodige. Naturellement elle prit la tête des autres enfants de son âge. C’était elle qui décidait des jeux et les dirigeait. Quand une contestation s’élevait, on la prenait pour juge, et jamais il n’y avait de résistance à sa décision. Lorsque le jeu devenait trop bruyant, elle s’en retirait tranquillement et restait spectatrice.

Il ne vint jamais à la pensée de personne de la rendre à l’Assistance publique une fois élevée. De bonne heure elle fréquenta l’école du village avec ses autres compagnes, et eut bien vite appris tout ce qu’une modeste institutrice de. campagne peut enseigner.

Lorsque Marthe fit sa première-communion, aucune de ses compagnes ne l’approchait pour la beauté, l’élégance de la taille et la distinction naturelle des manières. Mais il y avait sur son visage une expression si touchante de bonté alliée à un air si spirituel qu’on se sentait de suite sous le charme et qu’on se prenait à l’aimer. Si Mariolte l’aimait à l’égal de ses enfants, ceux-ci croyaient que Marthe était bien leur sœur. Quant à Bertrande, elle avait déclaré qu’elle se chargeait d’elle, et, en effet, elle eût été sa propre fille qu’elle ne lui eût pas montré plus de tendresse et de dévouement.

Marthe était trop mignonne, trop délicate pour les durs et pénibles travaux de la campagne. Bertrande lui apprit à faire de la dentelle. En peu de temps, la jeune fille devint tout à fait ouvrière. Le talent finit toujours par être découvert. Aussi le travail vint-il plus que jamais les chercher jusque chez elles.

Mais il ne suffisait pas à Bertrande de savoir que sa chère Marthe pourrait toujours gagner de quoi vivre. Elle avait ouï dire que lorsque l’employé de l’Assistance publique avait confié l’enfant au mari de sa sœur, il lui avait parlé d’une note écrite en regard de son nom sur le registre matricule. Elle disait que cet-enfant appartenait à une mère qui paraissait dans l’aisance; c’était tout.

C’est sur cette note, cet ouï dire bien vague, que la bonne Bertrande combinait tout un plan pour aller à la recherche de cette mère, qui paraissait dans l’aisance, mille fois récompensée si elle pouvait les voir un jour dans les bras l’une de l’autre. La jeune fille n’avait que quatorze ans. Sa naissance n’était pas encore assez éloignée pour que tous ceux qui en avaient eu connaissance fussent morts ou disparus. Mais ce n’était pas de son village qu’elle pouvait se livrer à des recherches efficaces. Il fallait être à Paris, car les démarches seraient longues et délicates et ne pouvaient se traiter par correspondance.

Bertrande fit part de son projet à sa sœur, qui l’approuva. Elle résolut de partir avec Marthe au printemps. Mais auparavant il fallut lui apprendre le secret de sa naissance, gardé religieusement jusqu’à ce jour, et le motif du voyage.

Ce fut un coup cruel pour la pauvre enfant. Elle se croyait si bien la fille de Mariotte et la sœur de ses enfants que, lorsqu’elle apprit que non-seulement sa naissance était entachée, mais qu’elle n’était qu’une étrangère pour tous ceux auxquels elle croyait tenir par les liens du sang, sa douleur fut immense. Un sentimentde honte vint de plus la faire rougir. Elle qui avait toujours été la plus aimée, la plus caressée, pour qui, dans sa famille adoptive, chacun avait les soins et les attentions les plus empressés, elle n’était que la dernière pour tout le monde. Ces. doux noms de père et de mère, de frère et de sœur qu’elle leur donnait, elle n’en avait pas le droit. Il pourrait arriver telle circonstance où on lui reprocherait sa naissance et la nourriture qu’on lui avait donnée, car Bertrande ne lui avait divulgué que le secret de sa naissance sans lui dire, pour ne pas augmenter sa douleur, qu’elle était l’élève de la charité publique; mais la pauvre enfant s’en doutait.

Certes, le cœur de Marthe n’était point ingrat; elle adorait toujours ces braves paysans qui la regardaient toujours comme l’enfant de la maison. Mais elle ne se sentait plus à sa place dans cette maison rustique où elle avait vécu jusqu’à ce jour, dans ce village où on saurait bientôt qui elle était, si on ne le savait déjà. Elle n’eut plus qu’une pensée, qu’une hâte fébrile, partir, s’en aller n’importe où, pourvu que personne n’y connût son secret, n’eût de comptes à lui demander, de reproches à lui faire.

Bertrande fut frappée de l’empressement que Marthe montrait à partir. Elle crut que l’attrait de la grande ville en était la cause et en fut péniblement affectée. Cela annonçait-il donc de l’insensibilité ou de la légèreté de sa part? Mais la jeune fille lui ouvrit son cœur comme à sa meilleure amie et lui dit les pensées qui l’agitaient. Bertrande, revenue bien vite de cette injuste impression, se sentit l’aimer davantage encore.,–.

Au mois d’avril suivant, Bertrande et Marthe arrivaient à Paris munies de recommandations pour quelques dames riches et les principaux restaurateurs de dentelles, et s’installaient dans le petit logement, rue Saint-Jacques, où nous les avons présentées au lecteur. L’ouvrage ne leur manqua pas, et bientôt, grâce à leur talent et à leur ponctualité, leur réputation s’établit de bonnes et honnêtes ouvrières.

Malheureusement Bertrande, comme nous l’avons dit, était souvent atteinte de douleurs rhumatismales, qui le retenaient au logis et l’empêchaient parfois de travailler Cet état maladif avait été cause qu’elle n’avait pu apporter toute la suite qu’elle aurait voulu dans ses démarches pour retrouver la mère de Marthe. D’ailleur les renseignements qu’on lui avait donnés étaient asse: vagues. Toutefois elle avait appris le nom et le domicil de la sage-femme qui était venue déclarer l’enfant c’était déjà beaucoup.

Bertrande se rendit à l’adresse que lui avait donné un employé, peu au courant des grands changement survenus dans Paris. Non-seulement la maison n’existait plus, mais la rue elle-même. Elle apprit cependant que la sage-femme qu’elle cherchait avait été expropriée pour cause d’utilité publique et que, avec l’indemnité qu’elle avait touchée, elle avait ouvert une maison d’accouchement du côté de la rue de Douai.

Bertrande venait d’apprendre ces intéressants détails quand elle était rentrée après le départ de Fernande. Elle ne faisait jamais part du résultat de ses démarches à Marthe, de crainte de lui donner une espérance qui pouvait être déçue. Elle lui laissait croire qu’elle s’occupait seulement dans ses courses de leurs petites affaires et de voir des chefs d’ateliers. Et lorsque la jeune fille lui rappelait, timidement et en rougissant, le but de leur venue à Paris, elle lui répondait qu’elle y pensait toujours, prenait des renseignements, et que, dès que la morte-saison viendrait, elle s’en occuperait sans interruption. Toutefois, comme elle n’était plus jeune, qu’un accident imprévu pouvait l’emporter, la brave personne se décida à lui faire connaître ce qu’elle savait et à lui donner les conseils nécessaires pour s’en servir elle-même au besoin. Son intention, du reste, était d’aller dès le lendemain rue de Douai, mais dans la nuit même elle fut reprise de ses douleurs avec une grande violence, et au matin, il lui fut impossible de se lever.

Quelques jours après la visite de Fernande, une femme de chambre arriva une après-midi en voiture. Elle venait chercher l’ouvrière dentellière pour la conduire chez Mm0la comtesse de Rossenac, villa Saint-Jouan, à Meudon. Il s’agissait de passer la revue d’une quantité de dentelles de la plus grande beauté, dont la majeure partie avaient besoin de réparations. C’était un travail considérable et qui serait parfaitement payé.

Mais la comtesse voulait voir l’ouvrière, lui faire ses observations, connaître son avis, et, pour cela, elle l’envoyait chercher en voiture. Ce jour-là, Bertrande, plus souffrante encore, pouvait à peine se remuer. Marthe proposa d’y aller à sa place. La femme de chambre parut hésiter à accepter sa proposition. Il répugnait aussi à Bertrande de laisser la jeune fille s’en aller seule. Mais il s’agissait d’un travail de plusieurs semaines, et, comme on était dans la morte saison, elle ne fit pas d’objection et dit même à la femme de chambre, dont elle crut deviner la pensée:

–Oh! n’ayez pas d’inquiétude, ma nièce peut me remplacer parfaitement! Elle vous accompagnera.

A ces mots, un éclair de joie traversa la figure de la femme de chambre.

–Très-bien, puisque vous m’en donnez l’assurance, répondit-elle. Mme la comtesse n’a pas dû sortir aujourd’hui, exprès pour vous attendre. Je ramènerai ensuite mademoiselle en voiture.

–Eh bien! Marlhe, apprête toi, dit Bertrande.

–Rien ne presse, interrompit la femme de chambre. J’ai quelques commissions à faire; je serai de retour dans une heure ou deux,

–Mais la journée avance, observa Bertrande, et il y a loin d’ici à à Meudon!

–Oh! que cela ne vous préoccupe pas, répondit la première. La voilure est légère elle cheval excellent. La route sera bien vite faite.

A ces mots elle se leva et sortit en disant:

–A bientôt.

–Je ne sais pourquoi, observa Bertrande après son départ, cette course n’a pas été remise à demain, dans la matinée. Ces grandes dames, comme la comtesse de Rossenac, se lèvent tard; tu aurais été tout aussi sûre de la trouver.

Au même moment, Mme Marnichon entra.

–Tiens, dit-elle en voyant Marthe occupée à sa coiffure, est-ce que vous allez sortir, mademoiselle?

–Oui, répondit la jeune fille toute joyeuse d’une longue course en voiture.

–Et où allez-vous donc?

–A Meudon. chez la comtesse de Rossenac, répondit Bertrande.

–J’ai bien envie de dire à la personne qui est venue me chercher–car ma nièce ne fait que me remplacer –de revenir demain, fit Bertrande.

–N’en faites rien, répondit Mme Marnichon avec empressement; ces grandes dames sont habituées à ce qu’on cède à leurs volontés. Si celle-ci témoigne le désir de vous voir, il ne faut pas la mécontenter.

Elle prit une chaise et fit l’impossible pour distraire Bertrande. Elle y parvint si bien, que près de deux heures se passèrent sans qu’elle s’en aperçut. Marthe, toute prête à partir depuis longtemps, trouvait seule le temps long.

–Ah! mon Dieu! voilà cinq heures! s’écria tout-à-coup Bertrande en jetant un regard sur un modeste cartel, qui décorait la cheminée; et cette personne ne revient pas!

–Je dirai qu’on nous mène grand train, répondit Marthe, et, à huit heures, je serai de retour.

–A huit heures, la nuit est venue depuis longtemps, observa Berlrande.

–Oh! c’est à ce moment qu’on circule le plus dans Paris, observa à son tour Mme Marnichon.

Comme elle achevait, on frappa trois ou quatre petits coups à la porte, qui s’ouvrit précipitamment.

–Je suis un peu en retard, dit la femme de chambre en entrant. On n’en finit jamais avec les couturières. Mais nous allons rattraper le temps perdu. Tant pis pour le cheval! Êtes-vous prête, mademoiselle? ajouta-t-elle en s’adressant à Marthe.

–Je vous attends depuis longtemps, répondit la jeune fille.

–Eh bien! partons.

–Marthe, prends ton châle pour revenir, mon enfant; les soirées sont froides, dit Bertrande avec sollicitude.

La jeune fille obéit et alla prendre dans le cabinet un châle tartan à carreaux rouges et blancs, croisés de gris, puis elle embrassa sa tante et suivit la femme de chambre. Mme Marnichon ne cessait de la suivre des yeux avec une sorte d’intérêt ou plutôt de curiosité. Lorsque la femme de chambre se retourna pour adresser un dernier adieu à Bertrande, on aurait pu surprendre comme un regard d’intelligence échangé entre elle et Mme Marnichon. ’¡.

Après le départ, Bertrande devint toute soucieuse.

–Qu’avez-vous donc, mademoiselle? lui demanda la Marnichon.

–Vous allez sans doute me trouver ridicule, madame Marnichon, répondit Bertrande; mais j’ai mauvaise idée de cette course. Si elle n’était partie, Marthe ne la ferait pas... ce soir, du moins.

–Ilassurez-vous, mademoiselle; il n’y a rien à craindre, je vous assure. Comment voulez-vous qu’on ose attaquer trois personnes dans une voiture à huitheures du soir, quand les chemins, et à plus forte raison les rues, sont-pleines de monde?

–Oh! ce n’est pas une attaque comme vous pensez sans doute qui me préoccupe.

–Quoi donc, alors, chère demoiselle? Mlle Marthe n’est-elle pas avec la femme de chambre de la comtesse de Rossenac?

–Mais cette personne, je ne la connais pas; la comtesse, je ne sais pas si elle existe, seulement!

–Dameme! si vous en êtes encore là, d’avoir peur de tout le monde, il vous faudra retourner à la campagne!

Et Mme Marnichon partit d’un gros rire.

–Ce n’est pas pour moi que j’ai peur, mais pour ma nièce.

–Que voulez-vous qu’on fasse à Mlle Marthe?

–Mais Marthe a été l’objet de poursuites opiniâtres de la part d’un homme, qui n’a pas craint de lui faire les propositions les plus injurieuses! s’écria Bertrande. ––Je n’en savais rien, répondit Mme Marnichon dont une crispation nerveuse rida le coin de la bouche; mais cela ne me surprend pas. Toutes les jeunes filles, surtout celles jolies comme Mlle Marthe, y sont exposées. Il leur suffit de ne pas répondre ou d’envoyer promener les importuns.

–C’est ce qu’a fait ma nièce, mais les obsessions de cet homme n’ont pas cessé pour cela, et la pauvre enfant a dû s’abstenir de faire de longues courses. Depuis quelque temps, à la vérité, elle ne voit plus cet individu, mais si je suis clouée souvent au logis comme en ce moment, il est à craindre qu’elle ne le rencontre de nouveau et qu’il ne recommence ses importunités.

–Eh bien! il en sera pour ses frais comme auparavant, répondit la Marnichon. Je ne vois, du reste, aucun rapport entre ce monsieur et la course que fait votre nièce en ce moment. Je crois que vous avez tort d’être inquiète, et qu’à huit heures au plus tard Mlle Marthe sera de retour.

Mme Marnichon se leva.

–Je ne vous dis pas bonsoir, ajouta-t-elle en se dirigeant vers la porte; je reviendrai savoir comment cette promenade s’est passée, et vous plaisanter un peu de vos terreurs sans raison.

Et elle sortit.

Bertrande se mit à son métier; mais, l’esprit préoccupé et en proie à un pressentiment pénible, elle ne trouvait pas sous sa main les fuseaux qu’il lui fallait. Voyant qu’elle ne faisait rien de bien, elle laissa son ouvrage et, s’aidant d’une canne, elle se mit à vaquer aux soins du ménage.. Il était trop tôt pour s’occuper du modeste repas du soir; elle se traîna d’un meuble à l’autre, frottant, époussetant, bien inutilement, car la main de Marthe avait passé par là,–et en fin de compte vint s’accouder à la fenêtre, suivant d’un œil anxieux toutes les voitures qui se dirigeaient de son côté.

A sept heures, Anselme Granger revint de l’atelier et entra comme de coutume chez ses voisines.

–Où donc est Mlle Marthe? demanda-t-il au bout d’un instant.

–Ah! je n’en sais rien, monsieur Anselme, répondit Bertrande dont le cœur débordait,

–Comment, mademoiselle, vous n’en savez rien?. répéta le jeune homme en pâlissant.

–Non, et vous me trouvez dans une inquiétude mortelle. On est venu la chercher en .voiture pour la conduire à Meudon, chez la comtesse de Rossenac. Je ne connais ni cette comtesse ni la femme de chambre qu’elle a envoyée pour me chercher.

–Vous chercher? interrompit Anselme.

–Oui, c’est moi que voulait voir la comtesse; et, comme je ne puis bouger, Marthe y est allée à ma place.

–Oh! alors, vous n’avez pas de motif de vous inquiéter répondit le sculpteur tout à fait rassuré. Que voulez-vous qu’il arrive de fâcheux à Mlle Marthe? Nous ne sommes plus au temps où on enlevait les femmes de force, surtout dans des chemins fréquentés comme ceux qu’elle doit suivre. Rassurez-vous donc, mademoiselle Bertrande; votre nièce sera de retour avant peu. Je Tais dîner, convaincu qu’à mon retour je la trouverai ici.

Anselme s’en alla parfaitement tranquille. Son restaurant était à une certaine distance. Il fit lentement la route en flâneur et mit tout son temps à dîner. Il revint comme il était allé. Il ne voulait pas rentrer avant l’heure qu’il calculait pour que Marthe fût de retour. Enfin il arriva sur le carré et entendit parler chez ses voisines. Il était neuf heures. Ce ne pouvaient être que Bertrande et sa nièce. Il ne prit pas le temps le frapper et entra. Mais aussitôt une sueur froide perla sur son front, et ses jambes tremblèrent sous lui.

Bertrande, assise auprès des tisons éteints sur lesquels était une casserole d’où s’échappait une odeur de agoût, pleurait à chaudes larmes, tandis que Mme Marichon, le teint rouge comme si elle avait bu, le regard lignotant, cherchait à la rassurer.

–Marthe, où est Marthe? demanda Anselme d’une choix étranglée.

–Elle n’est pas rentrée, répondit Bertrande, et il est lus de neuf heures.

–Pas rentrée?... répéta Anselme en marchant à grands pas comme s’il eût été chez lui; pas encore rentrée?...

–Eh! bon Dieu, qu’avez-vous tant à vous inquiéter? s’écria Mme Marnichon d’une petite voix flûtée. En définitive, il n’est que neuf heures. Peut-être que la comtesse est une de ces personnes qui n’en finissent pas de dire ce qu’elles veulent. On ne sait jamais quand on a terminé avec elles. Et puis, il y en a qui marchandent, qui marchandent.

–D’abord, interrompit Bertrande, il n’y a pas à marchander avant, quand il s’agit de restaurer des dentelles. Quant au prix des réparations, il est impossible de le préciser à l’avance. La meilleure ouvrière ne le pourrait pas, et ma nièce, qui le sait bien, ne se serait pas attardée à discuter pour cela.

–Eh bien! répliqua la Marnichon, ne se peut-il pas que cette comtesse ait voulu faire dîner votre nièce avant de la faire reconduire!

–Ah! s’écria Anselme en se rattachant à cette espé rance, ceci est très-possible!

–Vous ne connaissez pas Marthe, allez, répartit Bertrande en hochant la tête; elle sait que je l’attends pour souper, et rien au monde n’aurait pu la faire s’attarder de sa propre volonté.

–Peut être a-t-elle accepté sans réfléchir? hasarda Mme Marnichon.

.–Non, non, je vous dis que non! répondit Bertrande avec impatience. Ah! j’aurais mieux fait de suivre ma première pensée et de remettre cette course à demain.

–Vous eussiez pu mécontenter la comtesse, observa la Marnichon avec une expression indéfinissable.

–Eh ! je m’en moque pas mal, de cette comtesse! Ce n’est pas moi qui ai été la chercher! répondit Bertrande plus vivement encore.

Cela décida la retraite de la Marnichon.

–Demain, je trouverai Mlle Marthe ici, bien tranquillement, et vous remise de vos inquiétudes dont vous serez la première à rire. Bonsoir, mademoiselle; bonsoir, monsieur Anselme!

Et la charitable voisine descendit de suite chez la concierge lui faire part des mortelles inquiétudes de la pauvre fille et de celles qu’elle-même simula avoir, mais qu’elle n’avait pas.

–Écoutez, mademoiselle Bertrande, dit Anselme d’un ton résolu: il est neuf heures et demie; à dix je partirai pour Meudon, si Mlle Marthe n’est pas de retour.

–Ah! je n’osais pas vous le demander, s’écria Bertrande avec un éclair de joie dans sa douleur. Oui, c’est cela, mon bon monsieur Anselme; partez pour Meudon; informez-vous, demandez Mme la comtesse de Rossenac, villa Saint-Jouan, et sachez ce qu’est devenue ma pauvre nièce.

Le jeune sculpteur passa chez lui, changea de vêtements, garnit son porte-monnaie de quelques pièces d’or, et, après être revenu prendre congé de Bertrande, partit en toute hâte.

A la première station de voitures, il choisit celle qui lui parut avoir le meilleur cheval et le moins fatigué, y monta et cria au cocher:

–A Meudon! et un bon pourboire si vous me menez rondement.

La voiture fila au grand trot.

Après le départ d’Anselme, Bertrande s’enveloppa d’une grande mante de laine brune qu’elle avait rapportée de son village, et, ne voulant pas se coucher sachant bien qu’elle ne pourrait dormir, elle s’enfonça dans un vieux fauteuil, qui lui servait lorsque sa sciatique lui rendait le lit insupportable. Elle suivait avec une impatience fébrile la marche de l’aiguille sur le cartel. Jusqu’à minuit elle fut en apparence assez calme. Mais à partir de ce moment elle commença à s’agiter sur son siège. A mesure que l’aiguille marchait et que le temps devenait plus que suffisant pour que le sculpteur pût être de retour, son agitation augmentait et un tremblement nerveux faisait tressauter tous ses membres au moindre bruit extérieur.

Une heure, deux heures sonnèrent, et Anselme ne revenait pas. Bertrande était dans une anxiété mortelle; la fièvre la prenait, mais elle ne ressentait plus ses âcres douleurs rhumatismales. A quelque chose malheur est bon, dit le proverbe. Enfin, un peu après trois heures, le roulement d’une voiture se fit entendre dans la rue. Elle approcha rapidement et s’arrêta devant la maison. Bertrande se dressa tout.debout, haletante. Un coup de marteau retentit à la porte de l’allée, et presque aussitôt un pas précipité grimpait l’escalier. La tante de Marthe d’un bond fut à la porte et l’ouvrit. C’était bien Anselme, mais il était seul. Il entra comme un fou et se jeta sur un siège.

–Et Marthe? demanda la pauvre femme en se cramponnant au meuble le plus voisin, car elle sentait ses jambes prêtes à lui manquer.

–Je n’ai pu en avoir’de nouvelles, répondit le jeune homme d’une voix étouffée.

–Mais cette comtesse de Rossenac?

Personne ne la connaît; la villa Saint-Jouan n’existe pas.

–Ah! bonté divinee! s’écria Bertrande en joignant les mains. C’est un infâme guet-apens qu’on a tendu à ma pauvre Marthe. Si j’avais écouté mon pressentiment, je l’aurais empêchée de suivre cette coquine de femme de chambre. Que faire, mon Dieu! que faire? Monsieur Anselme, conseillez-moi.

–J’irai demain à la préfecture de police. J’y connais un chef de bureau, et je suis sûr qu’il ne dépendra pas ! de lui que Mlle Marthe ne vous soit rendue.

–Pourvu qu’il ne soit pas trop tard! Je ferais peut-être bien de vous accompagner.

—Je dirai que je viens de votre part, répondit Anselme, et on m’écoutera comme si c’était vous, soyez-en sûre.

Malgré la fatigue morale et physique qu’ils éprouvaient, Bertrande et le sculpteur ne se sentaient nulle .envie de dormir. Ils restèrent plusieurs heures à s’entretenir de leurs inquiétudes mortelles, à faire mille ; suppositions, à se rattraper à quelques espérances, hélass! bien faibles. Enfin, quand le jour parut, Anselme se retira, non pour se livrer au sommeil, mais pour réléchir à la démarche qu’il allait faire.

Le lendemain de ce jour néfaste pour les deux ouvrières et le pauvre Anselme, le due de Vancouleurs se présentait chez le banquier Suptow, un Allemand disaient les uns, un Américain selon les autres, en tout cas un des plus grands lanceurs d’affaires du moment. Il était à la tête d’une opération gigantesque en train d’aboutir, pour laquelle un journal venait d’être créé etd’immenses réclames insérées à force d’argent dans les grands journaux français et étrangers. Nous voulons parler du chemin de fer transatlcintico-pacifico-australien-continental. Cette ligne, partant des États-Unis, passait par Mexico, descendait vers le sud avec un mouvement de lacet, traversait l’isthme de Panama et se dirigeait, avec des embranchements sur les deux Océans, vers le rio de la Plata. Les Andes devaient être trouées comme le mont Cenis, et de gigantesques viaducs devaient permettre de franchir les grands fleuves de l’Amérique méridionale.

Le capital à souscrire d’abord était d’un demi-milliard, et la première émission d’obligations allait avoir lieu incessamment. Les avantages faits aux premiers souscripteurs étaient énormes, et M. de Vancouleurs venait pour obtenir deux mille obligations avant l’émission. y

Le duc fut reçu avant d’autres personnes qui attendaient leur tour. Il jétait un des plus forts intéressés dans la maison de banque Suptow, et, à ce titre, toutes les portes s’ouvraient devant lui.

Il trouva le banquier le plan du chemin de fer projeté sous les yeux, mais l’air soucieux et souffrant.

–Eh! qu’avez-vous donc, mon cher Suptow? de manda M. de Vancouleurs en s’asseyant d’un air dégagé. Est-ce que vous seriez malade?

–Non, mais je suis très-fatigué. Cette entreprise colossale de notre chemin de fer ne me laisse pas l’esprit en repos une seule minute. J’y travaille tout le jour, et la nuit j’y rêve. Il me faut voir quantité de gens de toute espèce: ingénieurs, ministres, agents diplomatiques, sans parler de tous les hommes de finances, et je suis sur les dents. Pourvu que mes forces ne me trahissent pas.

–Oh! vous êtes taillé en hercule, Suptow, et ce qui est une grande fatigue pour un autre n’est qu’un jeu pour vous. Vous avez plus que personne l’aptitude des grandes affaires.

–Pas tant que cela, monsieur le duc, pas tant que cela. Mais, ajouta Suptow, en regardant le duc en face, vous venez sans doute m’apporter votre souscription?

–Oui, je viens essayer de me rattraper de mes pertes sur les fonds turcs. Si je n’avais pas suivi les conseils de cet imbécile de Groslot, je n’aurais pas perdu là quatre cent mille francs, et j’aurais gagné cette somme en achetant de l’Italien, comme je le voulais.

–Vous eussiez dû me consulter, répondit le banquier d’un ton doctoral. Et combien voulez-vous d’obligations?

–Deux mille.

–Deux mille!... Comme vous y allez! Je ne sais si je pourrai.

–Allons donc! cela ne fait qu’un million, et l’émission est de cinq cents.

–C’est vrai, mais nous avons tant de monde à satisfaire? Chaque fois qu’une entreprise offrant des garanties comme la nôtre est lancée, les banquiers se réservent mutuellement un certain nombre d’actions ou d’obligations, et, plus l’affaire est bonne, plus ils se montrent exigeants. Il est vrai que c’est à tour de réciprocité. Mais aujourd’hui je suis réellement débordé de demandes.

–Je ne connais guère tout cela, répondit M. de Vancouleurs. Je vous demande deux mille obligations, et je pense bien que vous ne me les refuserez pas.

–Soit, dit Suptow après avoir posé quelques chiffres sur une feuille de papier, mais à une condition?

–Laquelle? demanda le duc.

–C’est que vous figurerez parmi les patrons de l’entreprise.

–Je ne m’en soucie pas, répondit M. de Vancouleurs.

–Vous ne la croyez donc pas bonne? s’écria le banquier en se redressant avec hauteur.

–Au contraire, puisque je souscris pour un million.

–Eh bien! alors?...

Le duc de Vancouleurs réfléchit un moment. Il voyait Suptow prêt à lui refuser ses deux mille obligations et à le renvoyer à la souscription générale comme le premier ou le dernier venu.

–J’accepte, fit-il; mais alors ce n’est plus deux mille mais quatre mille qu’il me faut en échange de mon nom.

–Vous les aurez, j’en prends l’engagement, dit le banquier avec un sourire béat.

Et il écrivit quelques mots sur son calepin.

Le duc de Vancouleurs, ayant obtenu ce qu’il voulait, prit congé de Suptow, qui était ravi d’avoir à inscrire au nombre des promoteurs de son entreprise un nom aussi honorable et aussi connu que celui du duc de Vancouleurs.

–A propos, dit le duc avant de fermer la porte, ne manquez pas de me faire adresser le journal d’Albert Lozart.

A peine M. de Vancouleurs était-il parti, que Fernande Murciani entra par une petite porte dérobée sous une tenture. On voyait qu’elle connaissait les êtres de l’hôtel.

–Vous! s’écria le banquier en allant avec empressement au-devant de la jeune femme; par quel miracle?

–Je viens vous voir, monsieur, puisque depuis quelques jours vous nie délaissez, dit Fernande en prenant le fauteuil que le duc occupait quelques instants auparavant.

–Ohh! je ne vous délaisse pas, ma chère Fernande. Je ne vous oublie pas un instant, et ce soir je comptais bien aller vous voir. Mais si vous saviez dans quel tracas je suis, quelles occupations m’accablent!

–Votre grande affaire du Chemin de fer Trasatlantico-Pacifico, etc., etc.!

–Tiens! vous savez cela?

–Je suis avec intérêt toutes les grandes entreprises financières et industrielles.

–Quelle idée!.

–Pas si mauvaise pour vous, je pense, puisque c’est elle qui m’amène?

–Comment cela?

–Je viens vous demander combien vous me réservez d’obligations ou d’actions dans votre chemin de fer?

–Vous en voulez donc?

–Sans doute, et je pense bien que vous ne m’avez pas oubliée.

—Combien vous en faut-il, ma chère Fernande? demanda le banquier avec un large sourire et en fixant sur la jeune femme un regard ardent.

–Ce que vous voudrez me donner.

–Cinq cents obligations complétement libérées...

–Cela fait deux cent-cinquante mille francs! Vous êtes généreux, Suptow, et c’est beaucoup peut-être, après le cadeau que vous m’avez fait de mon hôtel. Je ne sais si je dois accepter tout cela.

–Prenez, Fernande, prenez toujours: seulement.

–Ah! il y a une condition?

–Non, non; seulement, aussitôt la souscription close, vendez sans attendre la cote de la Bourse.

–Ah! s’écria Fernande en regardant le banquier d’un air significatif; c’est donc comme cela?

–Je n’ai rien à vous dire de plus, Fernande; vendez et soyez discrète.

–Quel intérêt aurais-je à ne pas l’être? répondit Fernande. Je prônerai bien haut votre affaire au contraire, puisque me voilà un de vos principaux actionnaires.

–Ohh! dit Suptow, je ne veux pas dire que notre affaire soit mauvaise; au contraire, j’espère bien qu’elle donnera des résultats superbes. Mais suivez toujours mon conseil; vendez.

Ainsi je vous verrai ce soir? demanda Fernande dont l’opinion était faite et en changeant de conversation.

–A moins que vous ne me le défendiez.

–Non. J’avais l’intention d’aller à la première d’Aïda, mais je resterai exprès pour vous.

–Que vous êtes bonne, ma Fernande et que je vous aime! dit le banquier en lui baisant avec ardeur les mains qu’elle lui abandonnait. Tenez, votre visite est pour moi comme un joyeux rayon de soleil. En vous voyant, j’oublie mes ingrates et absorbantes occupations.

–Plaignez-vous, dit la jeune femme en badinant Est-ce qu’il y a des occupations ingrates lorsqu’on gagne des millions comme vous?

–Des millions, des millions!... répéta Suptow d’un air sauvage. Ah! je gagne des millions?.

Puis il ajouta, avec un rire forcé:

–C’est-à-dire que j’en fais gagner aux autres; mais ils me glissent dans les mains, à moi.

–Ce n’est pas ce qu’on dit pourtant, mon cher Suptow, et vous passez pour un des plus riches capitalistes de l’époque.

–Eh bien! tant mieux, Fernande, tant mieux...

La jeune femme prit congé du banquier, qui la reconduisit jusqu’à la porte dérobée et lui donna un baiser à travers son voile de dentelle, qu’elle avait tenu constamment baissé. Puis il revint s’asseoir devant son bureau et demeura plongé dans ses pensées, la tète appuyée sur.ses mains, oubliant que le salon d’attente était rempli de monde.

Il était tout près de six heures lorsque la voiture qui emportait Marthe partit de la rue Saint-Jacques. Elle n’était pas à deux cents mètres que la femme de chambre s’écria:

–Ah! mon Dieu! j’allais faire un oubli.

–Quoi donc? demanda Marthe.

–Une commission importante de Mme la comtesse. Vous contrarierait-il que nous la fassions de suite, mademoiselle?

–Faut-il aller bien loin?

–C’est presque sur notre route.

Marthe n’osa refuser, et la femme qui l’accompagnait donna au cocher une adresse rue Bergère. Cette rue était à l’opposé du chemin qu’elles auraient dû suivre pour aller à Meudon.

Mais la jeune fille ne connaissait pas assez Paris pour le savoir. La voiture revint vers la Seine, qu’elle traversa, et mit un temps considérable pour arriver au numéro indiqué de la rue Bergère.

La femme de chambre descendit et disparut sous une grande porte-cochère. Le temps s’écoulait et Marthe s’impatientait. Enfin, la femme de chambre reparut tout essoufflée.

–C’est toujours lorsqu’on est pressé qu’on éprouve le plus de contre-temps! dit-elle.

Et elle raconta une histoire pour expliquer pourquoi elle avait été si longtemps.

La voiture roulait toujours doucement, et la nuit, qui arrivait vite, allait bientôt être tout à fait close. Marthe avait bonne envie qu’on la ramenât chez sa tante, mais elle n’osait le demander. D’ailleurs sa compagne lui donnait d’avance d’excellentes raisons pour lui en ôter la pensée.

–Allons toujours à la villa Saint-Jouan, lui disait-elle lorsqu’elle manifestait quelque impatience; vous verrez la comtesse et ferez connaissance avec elle. Vous lui plairez, j’en suis sûre. S’il est trop tard pour examiner en détail toutes ses dentelles, vous lui demanderez de revenir une autre fois, demain, si vous voulez. Elle y consentira et je viendrai vous prendre de bien meilleure heure. Aussitôt cela convenu, nous remonterons en voiture, et une heure après vous serez chez vous.

Marthe n’avait pas de motif pour suspecter ce que lui disait cette femme. Elle ne fit aucune objection et continua de se laisser emporter.

Cependant la voiture n’était pas revenue sur la rive gauche. Par les rues traversières, elle, avait gagné le faubourg Saint-Martin et avait depuis longtemps dépassé les boulevards extérieurs; elle roulait dans la campagne, du côté de la plaine des Vertus. Il était plus de huit heures, et elle roulait toujours. On ne voyait plus que rarement passer des voitures venant à l’encontre, et il n’y avait plus de reverbères depuis une demi-heure. Le quartier semblait très-désert.

Tout à coup la voiture entra dans un chemin de traverse, et peu de temps après une de ses lanternes s’éteignit.

–Mais où allons-nous donc? demanda Marthe.

–Nous voici bientôt arrivés, répondit la femme de chambre en abaissant la glace.

La voiture se mit au pas. La deuxième lanterne s’éteignit subitement comme la première. L’obscurité était complète.

–J’ai peur, dit Marthe, en se serrant contre sa voisine.

–Peur de quoi, mademoiselle? Ne suis-je pas avec vous? Voyez si j’ai peur, moi, répondit celle-ci en affectant de rire.

Ces paroles ne rassurèrent nullement la jeune fille. Elle eut comme un sinistre pressentiment et s’écria d’une voix que la frayeur faisait trembler:

–Qu’on me ramène à Paris.

–Allons, allons, pas d’enfantillage répondit sa compagne d’une voix rude, qu’elle n’avait pas encore eue jusqu’alors. Dans un instant nous sommes rendues.

–Non, non, je ne veux pas aller plus loin. D’ailleurs, à quelle heure de la nuit reviendrais-je: J’aurais bien trop peur.

–Eh bien! vous coucherez avec la comtesse.

Et la femme de rire.

–Et pendant ce temps-là ma tante serait au comble de l’inquiétude.

Et se penchant par la portière, la jeune fille cria au cocher:

–A Paris, rue Saint-Jacques, no215!

–Mais vous êtes folle de crier ainsi! dit sa compagne en cherchant à la retirer de la portière. On croirait réellement qu’on vous fait violence.

La voiture roulait toujours, et la terreur de Marthe augmentait de plus en plus. Elle ne savait quel parti prendre.

Tout à coup, la voiture, s’arrêta. Un homme ouvrit la portière, la femme de chambre descendit lestement, et il la remplaça auprès de la pauvre Marthe terrifiée. En même temps, le cocher sautait à bas de son siège pendant qu’un autre prenait sa place, et la voiture repartait aussi rapidement que l’obscurité de la nuit et une route difficile le permettaient.

–Cependant la jeune fille avait retrouvé assez de présence d’esprit pour comprendre qu’elle était victime d’un rapt odieux. Réunissant ce qu’elle avait encore de force, elle se mit à appeler au secours. L’homme qui se trouvait auprès d’elle chercha à la rassurer en lui disant qu’il était au service de la comtesse de Rossenac, qui l’avait envoyé à sa rencontre, précisément parce qu’elle si posait qu’elle pourrait avoir peur, que le coupé n’étantétant qu’à deux places, il avait cru pouvoir prendre celle qu’occupait la femme de chambre, mais que celle-ci était sur le siège auprès du cocher.

–N’ayez donc pas la moindre crainte, ma chère Marthe, ajouta-t-il de sa voix la plus douce et la plus persuasive, vous ne courez aucun danger, et avant un petit quart d’heure nous serons à la villa de la comtesse.

Mais la pauvre enfant ne l’écoutait plus. En l’appelant ma chère Marthe, l’inconnu venait de se trahir. Comment la connaissait-il? Qui lui avait appris qu’elle se nommait ainsi? Ces réflexions traversèrent l’esprit de Marthe comme un jet de lumière et avec la rapidité de l’éclair. Elle se vit, elle, pauvre jeune fille, livrée sans défense à des inconnus qui avaient organisé ce guet-apens pour l’y faire tomber, et se mit à pousser des cris désespérés. Ce que voyant, l’inconnu atteignit un ample foulard et chercha à les étouffer sous une brutale et violente pression. En même temps il la serrait avec force dans le coin de la voiture, de manière à paralyser ses mouvements. La malheureuse Marthe luttait et se débattait en vain sous cette étreinte qui ne respectait ni la pudeur, ni la frayeur de la jeune fille. Elle sentait ses forces s’épuiser. C’en était fait, elle allait perdre tout à fait connaissance, lorsque la voiture s’arrêta court.

–Eh bien! Thomas!... mais allez donc, allez donc! cria l’homme de la voiture d’une voix dure et impérieuse.

Ces paroles n’étaient pas achevées que la portière s’ouvrait brusquement, et Marthe, qui s’y était adossée pour repousser son agresseur, eût été précipitée sur la route, si on ne l’eût reçue dans les bras. Au même instant, ce dernier, qui s’élançait pour la saisir. cevait un violent coup de poing ou de canne plombes qui le rejetait tout étourdi au fond de la voiture. Quand il revint à lui, Marthe et celui ou ceux qui lui avaient apporté un secours si inattendu, avaient disparu dans la nuit.

–Es-tu là, Thomas? demanda l’homme de l’intérieur de la voiture.

–Oui, monsieur.

Comment n’es-tu pas venu à mon secours?

–Il aurait fallu le pouvoir, monsieur. Je vous ai bien entendu tomber dans le fond de la voiture mais moi-même je venais de recevoir un coup qui m’a presque aveuglé.

–Que veut dire ceci? murmura le premier avec un terrible juron. Qui peut être venu se mettre ainsi à la traverse de mes projets et porter la main sur moi? L’imprudent!

Puis, élevant la voix, il ajouta en s’adressant au cocher:

–Peux-tu nous conduire encore?

–Je vais essayer, monsieur, bien que je n’y voie guère, répondit celui-ci descendu de son siège pour ramasser ses guides qu’on lui avait violemment arrachées des mains.

–Eh bien! à Paris, fit l’inconnu.

Deux minutes après la voiture reprenait sa course, abandonnant Marthe à son sort.

Le directeur du journal financier le Moniteur général des grandes entreprises financières et industrielles étrangères était un homme de quarante-cinq à cinquante ans. Il était grand et mince. Ses traits énergiques et beaux encore, mais durs, son front large et le derrière de la tête développé annonçaient de l’intelligence, une volonté de fer et un esprit calculateur. Ses grands yeux noirs, fatigués et enfoncés dans l’orbite, brillaient d’un feu sombre avec des lueurs fauves comme le regard du tigre. Hien de plus frappant qu3cette figure où les passions les plus violentes et les plus contraires avaient creusé d’ineffaçables sillons, où les sentiments les plus opposés se faisaient voir. Le bien et le mal semblaient s’y disputer la place. La franchise et la loyauté s’y mêlaient à l’astuce, à la ruse, presque à la bassesse. Pour en arriver à ses fins, on sentait que cet homme ne devait reculer devant rien, que dans les choses ordinaires de la vie il avait assez d’habileté pour éviter de se compromettre, de même que, dans les grandes circonstances, il était capable de sauter à pieds joints pardessus toutes les considérations.

Mais, de toutes les passions qui remplissaient le cœur du directeur du Moniteur général, la plus violente sans contredit était celle des femmes. Nul cependant n’avait eu plus de succès que lui auprès d’elles, surtout dans un certain monde; aucun ne pouvait présenter une liste aussi complète, aussi longue, des beautés faciles qu’il avait entraînées dans son orbite.

Une femme, peut-être la seule, avait reçu avec un dédain plein de mépris les avances de cet homme audacieux. Malgré une persévérance, que l’insuccès rendait de l’obstination, malgré son incontestable habileté, il n’avait pu s’en faire écouter; cette femme, c’était Fernande Murciani. Il y avait de la haine dans le sentiment qu’il lui inspirait. Et lui-même avait été longtemps partagé entre ce dernier sentiment et la passion la plus irrésistible. Mais depuis quelque temps, soit enfin découragement de sa part, soit que sa passion fût émoussée, soit que d’autres visées occupassent son esprit, il avait cessé ou interrompu ses poursuites.

Du reste, le directeur du Moniteur général était grand et généreux. Il savait récompenser largement les services qu’on lui rendait.

Nul n’avait plus d’habileté pour amorcer les actionnaires et pour faire affluer les capitaux récalcitrants à la caisse du banquier. Plusieurs grandes opérations, préconisées par lui, avaient donné des résultats magnifiques; d’autres avaient échoué d’une manière désastreuse. On avait gardé le souvenir des bonnes; les secondes étaient tombées dans l’oubli, et le nom et le patronage du directeur s’étaient attachés à la réussite seule.

Tel était Albert Lozart, l’ancien reporter, celui qui seize ans auparavant avait tué Charles Marot, le premier amant de Fernande Murciani.

Dans une grande pièce encombrée de journaux, de livres, la plupart seulement brochés et dont les feuillets n’étaient pas tous coupés, et où s’étalait sur le lambris une grande carte de l’Amérique centrale sur laquelle étaient tracées des lignes coloriées, Albert Lozart, assis devant un grand bureau d’acajou, rédigeait un article-réclame à sensation en faveur du chemin de fer Transatlantico-pacifico-australien-continental. Il paraissait souffrant et avait un large bandeau sur le front que dissimulait mal une calotte grecque en velours rouge.

Tout à coup on gratta à une petite porte de la pièce. Il laissa voir un mouvement d’impatience d’être ainsi dérangé. Il alla ouvrir néanmoins. Mme Marnichon entra d’un pas délibéré et s’assit sans plus de façon dans le fauteuil le plus rapproché du directeur. Elle était mise avec assez de goût.

–Eh bien? dit-elle en manière d’interrogation à Lozart, qui revenait de pousser le verrou à la porte principale.

–Le coup est manqué, mais celui que j’ai reçu ne l’était pas, répondit-il.

–Mais la jeune fille n’est pas rentrée.

–C’est possible. En tout cas, ce n’est pas moi qui l’en ai empêchée.

–Pourtant je l’ai vue partir en voiture avec Zélie.

–Eh! parbleu, elle y était bien aussi avec Zélie1

–Eh bien! alors?

–Voici ce qui s’est passé.

Et Albert Lozart, raconta ce que l’on sait déjà.

–Mais pourquoi n’avoir pas laissé Zélie la conduire elle-même au pavillon? C’est votre présence qui a tout gâté. Marthe vous aura reconnu.

–C’est impossible! j’avais mis une longue barbe noire qui me rendait méconnaissable; d’ailleurs les lanternes de la voiture étaient éteintes et la nuit était complète. Je ne voulais pas que Zélie ni son mari sussent où je conduisais la jeune fille. Je me défie de tout le monde.

–C’est pour ça que vous mettiez une personne de plus, Thomas, dans la confidence.

–Oh! pour celui-là, j’en suis sûr.

–Après?...

–Je pouvais empêcher Marthe de sauter de voiture; mais je ne pouvais empêcher ses cris.

–C’était bien à penser que se voyant tombée dans un piège elle appellerait au secours. Vous n’y avez pas songé, vous?

–Oh! que si. Mais il n’y a pas loin de l’endroit où Zélie est descendue au pavillon, et la route est tout à fait solitaire. J’étais persuadé que nous ne rencontrerions personne.

–Et le contraire est arrivé, vous voyez bien.

–Précisément.

–Ainsi, vous ne savez pas ce qu’est devenue Marthe?

–Non. Sans doute que son mystérieux protecteur l’a emmenée quelque part, puisque vous dites qu’elle n’est pas rentrée. C’est bien cela qui me préoccupe le plus, répondit Lozart en fronçant le sourcil.

–Oui! oui, voilà que vous allez devenir jaloux, à présent! répondit la Marnichon. Ce qui me préoccupe le plus, moi, c’est comment cette affaire se terminera. Si l’homme qui est venu inopinément au secours de Marthe est un honnête garçon, il ne va pas laisser les choses dans cet état. Il aura reconduit Marthe chez elle, et à cette heure une plainte est peut-être déposée, et nous voilà tous compromis.

–Pour cela il faudrait que la police débrouillât l’affaire et nous découvrît. Personne de nous tous n’a intérêt à parler, je suppose.

–Si au contraire c’est un homme. un homme omme j’en connais, continua la Marnichon, alors il aut faire le deuil de la charmante Marthe, mon cher; elle est perdue pour vous.

–Oh! ne me dites pas cela, Léopoldinene! s’écria le directeur en pâlissant.

–Ah ça! c’est donc sérieux, cette fois? demanda Mme Marnichon en baissant la voix et avec un sourire moqueur.

–Ouiui! jamais je ne m’étais senti mordu comme aujourd’hui!!

–Et la belle Fernande Murciani, vous y renoncez donc?

–Je ne renonce jamais à une femme qui me plaît et que je n’ai pas possédée.

–Même quand vous en aimez une autre?.

–Même quand j’en aime une autre, répondit Lozart.

–Quel homme vous faites! s’écria la Marnichon.;

–Vois-tu, entre Fernande et moi il y a un événement terrible. Eh bien1cet événement au lieu de m’éloigner, m’attire vers cette femme. Je ne l’aime pas, je la déteste, je la hais; mais j’aurais une volupté sauvage à la posséder.

–Pour les femmes, Albert, vous êtes un vrai démon, dit Mme Marnichon en regardant le directeur presque avec admiration.

––Mais autant j’aurais de volupté à la posséder, autant j’aurais de plaisir féroce à la briser ensuite, ajouta Lozart.

–Si elle ne prenait pas d’empire sur vous comme elle en a pris sur le banquier Suptow, qu’elle tient pieds et poings liés à sa suite.

–Suptow fait des folies pour elle, et il n’est pas son amant en titre, l’imbécile!... répondit Lozart avec un haussement d’épaules.

–Comme vous en feriez pour Marthe si elle devenait votre maîtresse, répondit la Marnichon avec une nuance de dépit.

–Je ne dis pas non; mais, du moins, moi seul aurais des droits sur sa charmante personne.

–Eh! qui sait? murmura la première. Puis elle ajouta: Mais quel est donc celui qui entretient Fernande si magnifiquement et qu’elle trompe avec le banquier sans qu’il s’en aperçoive?

–Un haut personnage, dit-on, qui s’entoure d’un mystère si profond que personne n’a pu le pénétrer encore, répondit le directeur.

–Et vous n’avez jamais cherché à savoir quel est ce personnage?

––A quoi bon me casser la tête de cela avant de tenir la belle Fernande dans mes griffes? J’ai bien d’autres affaires que de perdre mon temps à découvrir une chose qui m’importe fort peu, au fond.

–Ah! s’il s’agissait de Marthe, ce serait bien différent, n’est-ce pas? fit la Marnichon d’un ton indéfinissable.

–Quand Marthe m’appartiendra, si elle s’avisait de me tromper, je tuerais celui qui me la rendrait infidèle, répondit Albert Lozart avec un regard et une expression terribles.

–Oh! tu n’a jamais été jaloux de moi à ce point! s’écria-t-elle avec une familiarité qu’elle avait évitée jusque-là.

–Est-ce qu’on est jaloux d’une femme comme toi? fit le directeur d’un ton de mépris.

A cette injure inutile, la Marnichon n’eut qu’un froncement de sourcils, mais son regard devint étrange.

–C’est vrai, répondit-elle en faisant un visible effort pour se contenir. C’est pour cela que j’ai préféré, non pas une rupture complète, mais une transaction raisonnable plutôt que de continuer des relations au risque d’une guerre continuelle entre nous. Seulement, poursuivit-elle en pinçant les lèvres, tu ne me paies pas régulièrement ma pension. Tu manies de bien grosses sommes... en chiffres, Albert; mais je ne crois pas que ta caisse soit aussi bien garnie que ton papier est couvert de chiffres. Quant à moi, je n’ai plus le sou, et je venais te demander la somme convenue.

–Mais le coup n’a pas réussit observa Lozart.

–Ce n’est pas par ma faute, mais par la tienne. Et maintenant il me faut de l’argent.

La Marnichon prononça ces dernières paroles d’un air sec et si résolu que le directeur entrevit une scène scandaleuse peut-être. Il ouvrit un tiroir de son bureau et prit un billet de banque de cinq cents francs qu’il lui présenta.

–Ce n’est pas cela, fit Léopoldine sans le prendre.

–Je ne suis pas riche aujourd’hui, ma chère, observa Albert Lozart d’un ton dégagé.

Ça m’est égal, dit l’impassible femme.

Lozart prit un deuxième billet de cinq cents francs et le joignit au premier.

–Ce n’est pas encore cela.

–Eh! que te faut-il donc? demanda le premier impatienté.

–Les dix mille francs convenus, répondit la Marnichon.

–Je ne les ai pas.

–Suptow n’est-il pas là? Votre grande affaire ne marche donc pas?

–A merveille, au contraire, et, bien que la souscrition ne soit pas ouverte, les demandes abondent de tous côtés: mais on ne verse pas encore. Écoute, Léopoldine, tu es bonne fille, je vais te donner deux mille cinq cents francs. C’est tout ce que je puis faire en ce moment.

Et Lozart ajouta trois autres billets de cinq cents francs aux deux premiers.

–Et Zélie, maintenant? fit la Marnichon toujours immobile.

–Eh bien! donne-lui un de ces billets, répondit le directeur.

–Allons donc! ceci est pour moi. La part de Zélie, ou je te l’envoie!

–Ah! tu ne voudrais pas me faire connaître de ces gens pour qu’ils me fissent chanter plus tard!.

–Je jure que je te l’adresse, répondit Léopoldine toujours impassible.

–Ah! gredine! murmura Lozart en s’exécutant.

La Marnichon se décida à prendre les six billets de cinq cents francs.

–Ecoute, Albert, dit-elle, si tu veux satisfaire tes passions en grand seigneur, il faut savoir agir et payer en grand seigneur. Tiens-tu toujours à Marthe?

–Plus que jamais, répondit Lozart. Les obstacles que je rencontre sont pour la passion qu’elle m’inspire comme de l’huile sur le feu.

–Eh! bien, le succès est aux patients. Je crois, comme toi, que personne de tous ceux qui ont trempé dans cette affaire ne parlera; chacun a trop d’intérêt à se taire. Attendons les nouvelles. Je continuerai mes visites chez Bertrande pour me tenir au courant de tout, et dès que je saurai quelque chose d’intéressant je t’en rendrai compte; nous aviserons alors. Mais, crois-moi, laisse-moi dresser notre nouveau plan, et sois persuadé que si Marthe doit t’appartenir elle t’appartiendra.

Après ces paroles, l’ignoble femme prit congé du directeur du Moniteur général. En rentrant, elle passa chez Bertrande. Marthe n’était pas revenue, et sa tante était au lit en proie à une fièvre violente. Anselme Granger, après avoir été chercher un médecin, qui ne venait pas, était allé à la préfecture de police.

M. Guérin, ainsi se nommait le chef de bureau dont avait parlé le sculpteur, venait de renvoyer plusieurs agents supérieurs et inspecteurs de police, dont il avait reçu le rapport, et lisait, en le retournant dans tous les sens, un papier maculé de sang et de boue, lorsque son planton lui remit une carte.

–Tiens! s’écria-t-il d’un air de surprise en lisant le nom écrit sur la carte; Anselme Granger!... Qui diable peut l’amener ici?–Faites entrer, ajouta-t-il en s’adressant au planton.

Le sculpteur était très-changé par une seule nuit d’insomnie. Il avait les yeux fatigués et fiévreux, le teint très-pâle.

–Charmé de vous voir, mon cher Granger, lui dit le chef de bureau en se levant à demi et en tendant la main au sculpteur. Veuillez donc vous asseoir.

Anselme prit machinalement le fauteuil de cuir vert que lui indiquait M. Guérin et garda le silence. Il éprouvait un certain embarras à faire sa déclaration, comme une sorte de regret d’avoir à prononcer le nom de Marthe.

–Vous avez quelque chose à me demander? dit M. Guérin après avoir échangé quelques phrases insignifiantes pour lesquelles le sculpteur n’était sans doute pas venu le déranger.

–Oui, répondit celui-ci en surmontant enfin sa timidité.

Et il raconta ce que le lecteur sait déjà: la disparition de la jeune fille et les circonstances qui l’avaient accompagnée.

–C’est une jeune fille sage et pas coquette? dit le chef de bureau lorsqu’il eut fini.

–C’est l’âme la plus pure et la plus chaste qui existe, répondit le sculpteur avec feu.

–Est-elle jolie?

–Une véritable tête de Greuse.

M. Guérin sourit imperceptiblement à cette comparaison un peu exagérée sans doute.

–Venait-il des hommes chez sa tante.

–Personne, si ce n’est moi.

–Et des femmes?

–Peu. Une seule y venait plus assidûment que les autres.

–Comment se nomme-t-elle?

–Mme Marnichon.

Le chef de bureau écrivit.

Pulsuz fraqment bitdi.

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Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
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4064066324605
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