Kitabı oxu: «Un coin du salon»

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Alphonse Brot

Un coin du salon

Entre onze heures et minuit


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066300586

Table des matières

Héléna la Vénitienne.

Le Requiem de Mozart.

I.

II.

Arthur. HISTOIRE D’AUJOURD’HUI.

Alexis Cano.

Faust, HISTOIRE FANTASTIQUE.

Thérèse Duplan.

II.

III.

Une Vision d’Hoffman.

Les Deux Gentilshommes.

L’Homme au violon.

La Messe De Minuit.

I. Deux Passions.

II. L’Orgie.

III. Est-ce une vengeance?

Héléna la Vénitienne.

Table des matières

I.

Quatre heures du matin venaient de sonner à Venise, et toute la ville sommeillait si profondément qu’on l’eût crue morte; et la lumière des réverbères se découpait si pâle sur les maisons environnantes qu’on l’eût prise pour les reflets de cierges funèbres autour d’un immense catafalque. La Venise du jour aurait renié cette Venise de la nuit peuplée alors d’édifices muets, de rues désertes, de pavés sans retentissemens; cette Venise, squelette dérisoire d’une grande cité.

Le vent des lagunes soufflait: l’air était glacé, l’on touchait au solstice hiver; et le ciel, qui toute la journée avait resplendi comme au retour du printemps, depuis quelques heures s’assombrissait de telle sorte qu’on ne pouvait rien distinguer à dix pas; enfin c’était une de ces nuits qu’un banditto dans ses prières demande à Dieu; une de ces nuits où plus d’un angle de rue reçoit avant la rosée d’en haut une rosée de sang, où plus d’un bras frappe, où plus d’une haine s’éteint, où plus d’une ame s’en va.

C’était une nuit de calme et de crime, de bonheur et de désespoir.

Une nuit enfin qu’on souhaiterait vainement en France, et qui en Italie se renouvelle à chaque coucher du soleil, parce qu’elle est une portion de l’ame italienne, parce que là on se tue comme on s’aime ailleurs, frénétiquement et sans remords.

Un bruit lointain se fit entendre.

Etranger, qui parcours sans manteau et sans poignard les rues désertes de Venise, prends garde à toi? N’as-tu pas aujourd’hui, hier, voilà huit jours, voilà un mois, regardé avec amour une femme d’Italie? Alors prends garde à toi, change de chemin, et porte la main sur ton cœur afin de ne pas mourir du coup et sans vengeance!

Un rayon de lumière s’échappe de l’angle d’une rue.

Etranger, Etranger, ce sont les yeux de ton assassin qui rayonnent ainsi. Devine sa haine, quand la jalousie arrache de telles flammes à ses prunelles!

Etranger, retourne sur tes pas: la peur devient prudence en Italie; l’assassinat s’y appelle bien à voix haute vertu!

L’étranger continue, et nul poignard n’a fouillé sa poitrine, et nulle main ne s’est trempée dans son sang!

Le bruit lointain approche, il redouble, il grossit; ce n’est plus un bruit, c’est une voix; ce n’est plus une voix, ce sont des clameurs; ce ne sont plus des clameurs, mais des cris sans fin, puis des éclats de rire.

Vénitiens, n’ouvrez pas vos portes; ne laissez pas entrevoir le visage de vos femmes si elles sont belles, car le seuil de votre maison serait dépassé, car votre honneur demain se nommerait infamie!...

Plusieurs fenêtres sont entr’ouvertes.

A travers des rideaux de gaze apparaissent par intervalles quelques charmantes figures, quelques épaules ravissantes, quelques contours délicieux; puis on agite des écharpes blanches, messagères d’amour partout ailleurs; à Venise, signe de prostitution!...

Les jeunes gens approchent, tous grands, tous beaux; ils reviennent d’un bal, d’une orgie chez la comtesse Alfieri, perle de Venise et de Florence, qui le soir se passionne et le lendemain renie son amour.

Enivrés du bruit des chants, du retentissement de l’or, du parfum des femmes, de l’ambroisie des vins, ils quittèrent à quatre heures son palais, et l’orgie maintenant a confondu tous ces hommes aux diverses organisations: le capitaine qui ne rêve que batailles et vit du présent; l’artiste qui use ses jours et vit dans l’avenir; le gentilhomme qui croit vivre et ne vit pas! Tous ces hommes se sont donné la main, et ils n’ont pas compris que leur amitié d’une nuit était une dérision humaine!

Et à quatre heures du matin ils réveillaient les rues silencieuses de Venise!

Les uns, gorgés d’or, la figure pâle d’intempérance, appuyaient leur faiblesse sur ceux de leurs compagnons que l’orgie avait respectés, et un flux de paroles immondes s’élançait de leurs poitrines; ils causaient de femmes et d’amour.

Bizarre conversation qui rapprochait le beau du hideux, l’ame de la matière!...

Et tous étaient heureux sans arrière-pensée, comme si le lendemain ne devait pas arriver, et avec lui les convulsions de la veille.

Ils longeaient alors les croisées de quelques courtisanes; d’engageans propos, de séductrices paroles les arrêtèrent.

–Eh! par Satan mon patron! n’est ce pas la Syrène que j’aperçois à cette fenêtre?

–C’est elle, mon gentilhomme, murmura une voix suave, c’est elle.

–Mon ange, apporte un flambeau, afin que je m’assure de la réalité de ton apparition.

Et la Syrène apporta un flambeau.

–Toujours cette pâleur qui m’a enivré huit jours entiers? Toujours cette indolence de regards qui m’a fait regretter de ne plus t’aimer? Toujours cet enchantement dans ta personne qui m’a révélé que tu n’étais pas une femme ordinaire, qu’on te réservait une place à la gauche d’un roi!

Et un autre parlait ainsi:

–C’est toi, Diana la coquette, c’est toi Oses-tu bien demeurer encore à Venise, quand un mandat signé par le duc mon oncle t’en a ignominieusement expulsée? Dis-moi au moins les noms des gentilshommes que ta coquetterie a ruinés; dis-moi quel. Vénitien a été aux galères ou s’est fait pendre pour toi, afin que je me rie de ces niais comme on a ri de moi...

–Mon gentil cavalier, je n’ai ruiné personne depuis votre seigneurie; je ne ruine que les gens que j’aime, et je vous aime toujours...

–C’est-à-dire que tu voudrais me ruiner encore?

–Non: vous aimer, voilà tout.

D’autres cavaliers et quelques dames passèrent alors.

–La comtesse Héléna, murmura une voix...

–La comtesse Héléna! répéta un jeune homme. Compagnons, prêtez-moi assistance; arrêtez ces gentilshommes, arrêtez-les, vous dis-je! car, sur mon ame! parmi eux il y a deux personnes, une femme que j’aime, un homme que je hais. Compagnons, j’ai soupiré deux mois pour la dame, j’ai insulté deux mois son cavalier! il est temps que justice se fasse: j’ai trop d’amour et de haine dans le cœur; que l’un des deux en sorte! Ah! compagnons, si vous portez quelque intérêt à celui qui s’est enivré avec vous, qui a souri à vos propos joyeux, qui a trouvé charmantes toutes vos maîtresses, prêtez-moi assistance!...

–Oui, oui, seigneur Mario!

Tous alors prirent le haut du pavé et barrèrent la rue.

Un homme s’élança du groupe qui approchait.

Tout à coup une clameur s’entendit.

Le jeune cavalier se tordait à terre; il avait été frappé à la poitrine d’un coup de stylet, et le sang ruisselait de sa blessure.

–J’étouffe! j’étouffe! murmura-t-il: ah! mourir sans vengeance, c’est horrible!...

Il se souleva avec effort, puis jeta autour de lui un regard effaré, et désignant du doigt la comtesse Héléna:–Ami, dit-il à un de ceux qui l’environnaient, ami, je vous lègue cette femme si vous tuez mon meurtrier.

–Et j’accepte ce legs, répondit un cavalier légèrement boiteux, à la taille moyenne, à la voix brève, aux yeux de feu.

Mario tendit la main à son bizarre vengeur, et mourut.

Quelques secondes plus tard, l’autre était près de l’assassin.

–Monsieur, lui dit-il, nous nous reverrons.

L’assassin ne put soutenir le regard de celui qui lui parlait ainsi; à peine eut-il la force de lui répondre:

–Votre nom, monsieur; je me nomme Félippini, et je suis duc.

–Mon nom? je me nomme Byron, et je suis poète.

–A demain donc, monsieur, murmura le duc.

–A demain, murmura aussi la comtesse Héléna, en serrant, pour la seconde fois depuis un mois, la main de l’étranger.


II.

Le lendemain, c’était fête à Venise, tout semblait y vivre doublement: le marbre des palais et de quelques splendides maisons s’animait sous les retentissemens publics, sous les clameurs de plaisir; les larges dalles des rues brûlaient sous les pas d’une foule de cavaliers vêtus d’habits de fête; enfin à voir Venise ce jour-là belle et parée, avec ses faubourgs encombrés de riches toilettes et de soie, on aurait dit les détours d’un vaste édifice.

Puis, à droite, à gauche, sur les places, dans les gondoles, ce n’étaient que cris de gentilshommes se donnant rendez-vous aux plus riches hôtels garnis de la ville, à Giacomo, à Margarita. Mais c’était surtout aux environs de l’ancienne demeure des doges, à la place Saint-Marc, que le peuple tourbillonnait; les longues arcades de l’édifice s’emplissaient incessamment; on ne respirait pas, on étouffait... et c’était en hiver.

A plusieurs pas de là on apercevait l’église du même nom, ouverte déjà, et d’où personne n’était surpris de voir des figures dévotes sortir pour se mêler à la fête, comme s’il leur appartenait de rapprocher ainsi la terre de la divinité.

L’église Saint-Marc est bâtie en marbre; elle se divise en cinq constructions, chacune d’elle haute et surmontée d’un dôme. Ces dômes sont tous à l’extérieur, couverts de plomb doré autrefois, ce qui leur donne un air de mosquées orientales.

L’architecture du temple est grecque, le pavé en mosaïque de jaspe et de porphyre; enfin on comprend d’abord, en voyant l’église Saint-Marc à Venise, ce que l’ame d’un Italien peut contenir de frénétique religion, de bizarre amour pour Dieu. De la petite place contiguë à la place Saint-Marc on aperçoit la mer.

La mer bleue et calme, et qui regarde avec amour les merveilles d’Italie.

Cependant le plaisir avec ses clameurs et ses tourbillons de peuple ne s’était pas réfugié dans un seul quartier della bella Venezia. Ainsi qu’un océan en démence, il avait tout occupé; ainsi que les laves échevelées d’un volcan, il avait tout incendié.

Le pont du Rialto occupe le grand canal de Venise; là aussi l’on s’était donné rendez-vous; jamais fête n’avait été plus solennelle: femmes, enfans, vieillards, encombraient la longue avenue du pont, passaient et repassaient comme un flux éternel!

Pour l’étranger qui aurait vu tout ce peuple tourbillonner, et le Rialto, long de deux cents pas, soutenu par une seule arche, il n’eût pas accordé deux minutes d’existence au pont qui soutenait le peuple, à l’arche qui soutenait le pont, et il se serait signé en priant Dieu de ne pas condamner au feu l’autre vie de ceux dont il allait anéantir la vie temporelle.

Les clameurs redoublent, la ville s’agite, s’émeut, et cependant le soleil perd, un à un, ses rayons; le jour s’éteint, et la nuit qui tombe semble envelopper Venise d’un deuil universel.

Ainsi la mort ternit les félicités humaines, et les détruit inopinément.

Mais Venise est une ville belle entre toutes les villes; la capricieuse n’est point lasse de plaisirs, il lui en faut de nouveaux.

Le jour tombe, un autre jour le remplace.

Dans toutes les rues ce ne sont qu’illuminations; elles pleuvent de l’intérieur des salons, elles pleuvent des croisées, elles pleuvent des balcons, si resplendissantes qu’on dirait que de la terre au soleil il n’existe en ce jour qu’un intervalle de quelques coudées!..

Vive la nuit à Venise pour un carnaval! vive la nuit! c’est alors seulement qu’il commence, c’est alors seulement que mille rivalités charmantes, rivalités d’amour, rivalités de débauche, se jettent le gant. Vive la nuit à Venise pour les galans qui n’ont que le carnaval pendant l’année afin de voir leur maîtresse préférée! vive surtout le théâtre de la Fenice pour ceux qui se couvrent d’un masque et volent, au nez des maris complaisans, l’honneurs de leurs dames!

Les gondoles cessent d’encombrer la ville; la foule diminue par intervalles; les gentilshommes ne se mêlent que rarement au peuple, qui n’a qu’un jour dans l’année pour marcher de niveau avec la noblesse.

Il est une heure du matin.

Le théâtre de la Fénice est l’idole du moment.

Depuis quelque temps, la salle, les loges, la scène, les corridors sont pleins de gentilshommes, de femmes et de jeunes cavaliers, acteurs d’un genre bizarre, qui, en une nuit, ébauchent pour une année de chagrins ou de joies; qui, en une nuit, commencent vingt drames qui exigeront de longs instans de félicité ou du sang pour dénouement.

Ici le plaisir est calme et naïf; un jeune homme et une jeune femme masqués se promènent et causent d’amour devant un millier de témoins, et se troublent sitôt qu’un cavalier les aborde. Pauvres enfans! qui ne savent point que l’amour est une occupation provisoire, un jeu qui ne dure que peu d’instans.

Là le plaisir est bruyant, il a des cris, il a des ailes, il bondit, il tressaille; des rondes se forment, il se mêle aux rondes, il danse avec les danseurs, il bruït avec les violons; il est partout dans les regards, dans les gestes, dans la voix, dans les amours qui commencent, dans les haines qui se continuent; être insaisissable, il est partout.

Ailleurs, un galant s’est affublé d’un costume de Mars, et vient offrir la main à sa maîtresse, femme d’un vieux jaloux déguisé en Vulcain.

Les déguisemens mythologiques font fureur à Venise.

L’Italie, qui a renié sa vieille gloire, abâtardi ses vieux monumens, a conservé ses divinités païennes.

Dérision que cette ville qui s’est déshéritée de son passé, qui est morte pour l’avenir!

Plus loin Jupiter se promène gracieusement avec une Junon, moins surannée et moins maussade que celle de l’Olympe.

Un dieu Pan renverse à droite et à gauche les divinités inférieures qui entravent sa course; il a aperçu de loin une fraîche et jolie comtesse auprès de son mari qui, par amour pour sa femme, est venu au bal sous un costume de Minautore!...

Tout à coup des clameurs de surprise se font entendre au loin, chacun se presse sur les pas de la foule et ne peut apercevoir la personne qui a assez de puissance, de beauté ou de bizarrerie, pour bouleverser les plaisirs de quelques milliers d’hommes.

–C’est Erato elle-même, disait un sigisbé en délaissant sa dame, c’est Erato elle-même; elle aura déserté ce soir l’Olympe et les dieux, afin de visiter la terre et ses habitans. Amis, c’est Erato elle-mème; ce parfum qui l’environne et ruissèle dans les tresses de sa coiffure, c’est de l’encens, l’enceus des immortels!

–Bella, reprenait un autre, si votre patrie est éternelle, et votre puissance suprême, tâchez de vous prendre d’amour pour moi. Je suis duc et riche: tâchez que je ne vous aime pas moi tout seul, car l’amour que vous inspirez est pur comme l’éclair de votre regard.

–Viva la divinita di Venezia! murmura une voix.

–Viva! crièrent deux cents voix.

La dame parvint enfin à se dégager des flots de cavaliers qui l’entouraient.

Elle était ravissante à voir.

Et certes, si la muse mythologique, dont elle avait emprunté le costume, fût ressuscitée de la tombe, elle serait une seconde fois morte, non plus de vieillesse, mais de désespoir de se voir dépassée en beauté par une Vénitienne.

Quelques jeunes seigneurs se rapprochèrent, et, après avoir inutilement dépensé toutes les ressources d’une galanterie délicieuse afin de lever le mystère de son déguisement, quittèrent la place.

L’un d’eux s’attacha à elle comme son ombre, ou son mauvais génie, la poursuivant d’éloges, l’abreuvant de sarcasmes; lassé enfin, il voulut arracher le masque de cire qui lui couvrait la figure.

La dame masquée porta avec effroi la main à son visage, et jeta un cri.

D’autres jeunes gens approchèrent; on se donna rendez-vous pour le lendemain.

Cependant l’inconnue avait disparu quelque temps, semblable à une vision céleste qui nous quitte après nous avoir fait espérer le bonheur.

Elle revint bientôt; elle donnait le bras à un étranger.

Et chacun la reconnut.

Et plus d’un gentilhomme de Venise fut tenté de chercher querelle à ce cavalier.

La dame masquée l’entraîna dans une loge séparée de celle du théâtre, et, après en avoir fermé la porte, alla s’asseoir dans l’ombre.

L’étranger restait debout:

–Mylord, asseyez-vous, lui dit-elle d’une si douce voix qu’on aurait cru à un accord des cieux; mylord, asseyez-vous.

Byron s’assit.

–Mylord, il paraît que vous n’êtes que depuis peu à Venise, et c’est peut-être votre première aventure amoureuse?

Byron ne répondit rien.

Et le sein de la jeune femme se gonfla, et de violens soupirs s’en échappèrent.

–Ecoutez, mylord, c’est la première fois que vous allez en Italie, cette terre de feu, où l’amour est une fureur. Aucune dame italienne ne vous a pris sans doute la main comme je prends la vôtre!.... Aussi êtes-vous étonné de votre aventure de ce soir?

Et la voix de la jeune femme devint tremblante d’émotion.

Byron ne fit pas semblant de s’en apercevoir, et demeura muet comme par le passé.

–Une femme vous a dit cependant qu’elle vous aimait: ne vous souvenez-vous plus de cette femme?

–Je ne veux pas m’en souvenir.

–Mylord, ajouta la dame masquée se rapprochant tout-à-fait de lui, on ne vous a donc pas murmuré à l’oreille ces mots: A demain?

Et le cœur de l’inconnue palpitait en ce moment, mais bien fort; et si quelqu’un avait été assez hardi pour ôter le masque qui lui recouvrait la figure, il aurait aperçu sur cette figure des traces d’amour et de crainte.

Byron ne répondit pas.

–Cependant, cette nuit-là, la rue était illuminée de flambeaux, il y eut du sang répandu sur le pavé, continua-t-elle.

–Je ne me souviens de rien, madame.

–A demain, mylord, à demain; vous serez à mes pieds, et je vous repousserai du pied.

La dame masquée entr’ouvrit violemment la porte de la loge, et disparut.

Byron voulut la joindre! il ne la vit plus.

Alors il pensa à ce qui lui était advenu, et il ne se reprocha pas de n’avoir point soulevé, comme il l’avait résolu d’abord, le masque de l’Italienne.

Quelques minutes après, il oublia ce commencement d’ aventure.

Il retourna au bal.

Et il admira du profond de son ame l’étrange et bel aspect d’un carnaval de Venise, et cédant à l’entraînement, il se confondit aux groupes, hasarda quelques paroles aux dames.

A cinq heures du matin il sortit.

A peine dehors, il crut s’apercevoir qu’on le suivait.

–Au revoir! Byron, lui cria une voix.

Byron regarda.

A quelques pas de lui, il vit un groupe de cavaliers masqués et costumés bizarrement.

Il appela un gondolier, et se prépara à descendre dans une gondole.

–Au revoir! Byron, lui cria encore la même voix...

Byron fit un mouvement convulsif, et se détourna pour découvrir qui lui parlait ainsi.

Les cavaliers l’entourèrent tout à coup....

La porte d’un hôtel se referma sur lui; il avait disparu comme par enchantement, et, deux heures après, toute la ville racontait que Byron venait d’être enlevé au sortir d’un bal.


III.

Quelques jours après, un homme traversait à six heures du matin la place Saint-Marc; il était vêtu de brun et recouvert d’un vaste manteau. La démarche de cet étranger faisait pressentir la dignité de son origine; son visage pâle portait ce caractère qui étonne sans que l’on sache pourquoi, et qui force au respect, comme si un homme en dehors des autres hommes avait empreint sur le front ce qu’il doit léguer de génie à son nom, d’immortalité à son siècle.

Il marchait, et comme le givre tombait abondamment, ce n’était que par intervalle que l’étranger se découvrait: ses cheveux noirs et rares garnissaient à peine ses tempes amaigries; ses grands yeux fixes dans leurs orbites resplendissaient encore; mais un cercle noir trahissait la jeunesse tumultueuse de cet homme, l’abus des passions et l’abus du travail.

Sa bouche et ses lèvres amincies révélaient un amer sarcasme, une profonde dérision de l’humanité.

Et cet homme était celui qui avait accepté comme un legs la vengeance du jeune cavalier mourant.

Cet homme c’était Byron, depuis un mois citoyen de Venise et futur soldat de Salamine et d’Athènes.

Cet homme c’était Byron, qui fuyait sans regrets sa patrie, abandonnait sa femme; c’était Byron, homme-démon, poète incarné, qui allait retremper sous d’autres cieux son âme, volcan éternel!

Byron, qui, blasé d’orgies, saturé de femmes, près de mourir en Angleterre, s’exilait de son château natal afin de trouver de nouvelles sensations sous un nouveau climat, afin de se recréer lui-même comme un Dieu!

Byron courant le monde et les aventures, approfondissant et dédaignant toutes choses, foulant aux pieds la poussière de Waterloo et lui demandant le capitaine corse qui avait long-temps serré le monde sur sa poitrine... et que le monde avait étouffé!..

Byron écrivant son Don Juan, et sous un nom supposé se léguant à l’avenir!...

Un hôtel s’adossait à la place Saint-Marc; le poète s’arrêta à la porte de cet hôtel, monta, et fut bientôt dans l’ appartement de la comtesse Héléna.

O vous, qui que vous soyez, qui avez couru le monde et laissé des regrets de femmes dans toutes ses contrées; vous qui avez aimé la bayadère d’Orient, idolâtré l’Anglaise indolente et l’Espagnole passionnée, ne me parlez pas de toutes ces femmes, car la Vénitienne vaut mieux cent fois qu’elles.

L’appartement d’Héléna offrait ce que le poète cherche vainement, ce que l’ame désire, ce qui ferait mourir l’ame si elle était mortelle.

Tout respirait la volupté dans ce boudoir, les peintures suaves de Perdenone, les naïves sculptures de Villetri, les parfums qui jaillissaient d’une cassolette d’or.

En entrant, on se disait: C’est là qu’est l’extase de l’amour, c’est là qu’est l’Eden.

Les croisées étaient environnées dedraperies bleu-ciel, et sous ces draperies l’œil entrevoyait des gazes, et sous ces gazes des vitraux barriolés. Une lumière s’échappait d’une lampe suspendue à la voûte, et cette lumière resplendissait pure comme un souvenir de jeune fille. De soyeuses ottomanes tapissaient la chambre, et leur mollesse faisait rêver le plaisir: tout était entraînant.

Sur un lit dont l’acajou se cachait sous d’immenses rideaux, reposait une femme belle de sa jeunesse, belle de sa fraîcheur, belle de sa beauté! Elle reposait, mais si négligemment, mais si voluptueusement, qu’on eût pu deviner ses pensées; sa bouche, ses regards, sa pose, tout trahissait l’amour dont cette femme était brûlée.

Elle semblait ravissante ainsi placée sur son lit, la tête appuyée sur des coussins, les bras nonchalans et chargés de langueur!... Et de légers soupirs s’élançaient par intervalles de sa poitrine, sa bouche murmurait de ravissantes paroles d’amour, son sein se gonflait.

Était-ce là du bonheur, ou seulement l’espérance du bonheur?

Au moment où lord Byron entra, l’ange des songes avait détaché doucement l’ame d Héléna de son beau corps pour la transporter aux régions célestes.

Elle rêvait de lui, lui qui était si près d’elle!...

Byron tressaillit involontairement; la comtesse s’éveilla.

Une femme autre qu’Héléna se fût épouvantée de se voir ainsi surprise, elle n’en éprouva qu’une agréable sensation; elle était si éblouissante de beauté, on le lui avait répété tant de fois, elle le savait si bien!... Elle ne se déplaça donc pas; ses cheveux inondaient ses épaules, elle ne rattacha point ses cheveux; ses épaules étaient blanches à faire honte au cou d’un cygne, elle ne recouvrit pas ses épaules...

Cette femme était belle, elle voulait qu’on analysât sa beauté; elle aimait, elle voulait qu’on jugeât de son amour par le sacrifice de sa pudeur!

–Monsieur, dit-elle, tournant sur Byron un délicieux regard, monsieur, je ne vous attendais plus, et cependant je ressentais le besoin de vous revoir, de vous parler encore.

–Et moi, signora, je viens vous faire mes adieux.

–Vos adieux? mylord, vous partez donc?

–Oui, madame, je ne suis en Italie que depuis un mois, et déjà l’Italie me pèse; il me faut maintenant d’autres climats, d’autres sensations peut-être....

–Quoi, vous quittez Venise! Quoi, vous me quittez, moi?...

–Oui, madame, j’abandonne l’Italie dans huit jours, et je vous l’annonce aujourd’hui; n’est-ce pas, signora, que c’est une belle occasion pour un stylet vénitien?

Et Byron souriait dédaigneusement alors.

–Vous vous trompez, monsieur; une Vénitienne les mains saignantes! Non, non: la femme qui n’a de bonheur qu’à jeter ses bras autour du cou de l’homme qu’elle aime, afin de l’attirer plus délicieusement sur son cœur, afin que leurs haleines, leurs soupirs, leurs baisers se confondent, oh! cette femme, toute de passion, redoute l’odeur du sang!... Mais sachez donc qu’en Italie les dames ne sont pas ce qu’on se les crée ailleurs, raffolant de vengeance? Non, les dames italiennes aiment passionnément; quand on les méprise, elles pleurent; quand on les délaisse, elles se tuent!... Nous comprenons ainsi l’amour, notre contrée est de feu, notre ame s’allume au même foyer, nous aimons comme l’on vit ailleurs; en Italie l’amour est dans l’air, à chaque pas nous le respirons!...

–En Italie, comme partout ailleurs, l’amour naît avec nous, signora, et comme partout ailleurs, il faut que l’amour absorbe l’ame, ou que l’ame absorbe l’amour!

–Oh! ne parlez pas ainsi lord, Byron: lorsque vous vous êtes offert à moi, vous avez prononcé un nom qui a du retentissement en Italie, en Angleterre, en France, dans le monde.... Suis-je donc si criminelle de vous avoir aimé?...

–Je ne vous comprends plus, madame...

–Vous ne me comprenez plus, et votre main que j’ai autrefois pressée en vous quittant, et la joie que j’ai témoignée en vous retrouvant au bal, et ce désordre de ma toilette, de mes sens, que je ne vous déguise point; vous ne me comprenez pas? vous voulez donc que je me jette à vos pieds, que je vous dise: Byron, premier poète du siècle et du monde, Byron qui as rehaussé et blasphémé l’amour, qui jouas avec le profane et le divin; je n’ai pu te voir sans t’aimer profondément. A moi encore ton amour, à moi l’éclair qui jaillit de tes yeux, le génie qui bout dans ton cerveau, les sublimes paroles qui partent de ta bouche; à moi Byron tout entier, ne fût-ce plus qu’un mois, qu’une semaine, qu’un jour, qu’un instant!...

Héléna s’était précipitée de son lit, et elle serrait ses bras autour du poète, qui la contemplait froidement, et elle appuyait avec délire sa bouche sur une bouche où le sarcasme étincelait.

–Madame, lui dit sévèrement Byron, n’oubliez pas que vous vous nommez Héléna et que vous portez la couronne de comtesse.

–J’oublie qui je suis, pour ne me souvenir que de vous, pour vous dire que je vous aime, qu’il ne fallait point paraître à mes yeux, et que, puisque vous l’avez fait, il ne vous reste pas, mylord, le droit de me repousser ainsi....

–Si je ne vous aimais pas cependant, signora, si je ne vous aimais pas?

–Byron, quelques paroles te coûteront peu à toi qui écris des pages que l’aquilon des années n’enlèvera point de cette terre; quelques sermons te seront faciles à toi qui créas Beppo, Lara, la fiancée d’Abydos; à toi qui as jeté dans le cœur de tes héros des passions qui les rapprochent de Dieu et de Satan.

–Quelques regards de tendresse et quelques mots d’amour, voilà ce que je réclame de toi... Rien que cela pour l’abandon de mon corps, pour la perdition de mon ame!...

–Héléna, je vous aimerais presque, si depuis long-temps je ne méprisais point les femmes...

–Profane.... profane!

Et la Vénitienne apparaissait si belle, si ravissante, qu’à moins d’être mort à ce monde, aucun homme n’aurait pu la contempler froidement. •

Byron lui-même, Byron, qui se joua de tout, qui nivela tout, subit la fascination qu’Héléna répandait autour d’elle comme un parfum...

Il l’étreignit dans ses bras, la regardant passionnément.

Les cheveux ruisselans, le regard humide, la bouche entr’ouverte, Héléna ne vivait pas, ne respirait pas...

Elle se croyait au ciel à la droite de Dieu!...

Et certes le bonheur des anges n’eût pas valu son bonheur d’à présent; son appartement vénitien n’était-il point préférable au ciel? lord Byron, l enlaçant de ses bras, n’était-il pas pour elle l’égal d’un dieu?...

Il ne semblait plus un homme, elle ne semblait plus une femme, mais deux élus, deux démons peut-être....

Un râle de volupté bien prolongé, bien pénible, annonça enfin que le paradis s’était refermé sur eux... qu’ils étaient retombés du ciel!.....

Toute brûlante de caresses, toute impregnée de baisers, Héléna se dégagea des bras du poète.

–Comtesse, lui dit Byron, je vous quitte...

–Quoi! sitôt? quoi! déjà?...

Byron désigna du doigt la pendule...

–Huit heures, murmura-t-il...

–Eh! que vous fait l’heure? n’est-elle pas à vous?

–Depuis dix minutes je devrais être chez la signora Julia...

–Ah! pitié pour moi, pour vous... me préférer cette femme, une actrice!

3,94 ₼

Janr və etiketlər

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
200 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
4064066300586
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
Yükləmə formatı: