Kitabı oxu: «Contes choisis de Alphonse Daudet»
Alphonse Daudet
Contes choisis de Alphonse Daudet

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315511
Table des matières
LE PHOTOGRAPHE
UN TENEUR DE LIVRES
LE SINGE
ARTHUR
LE PÈRE ACHILLE
LES TROIS SOMMATIONS
LES PETITS PATÉS
AVEC TROIS CENT MILLE FRANCS QUE M’A PROMIS GIRARDIN!…
UN SOIR DE PREMIERE IMPRESSIONS DE L’AUTEUR
LA SOUPE AU FROMAGE
LE DERNIER LIVRE
MAISON A VENDRE
LESVIEUX
LES DEUX AUBERGES
LA MULE DU PAPE 1
L’ÉLIXIR DU R. P. GAUCHER
LES ÉTOILES RÉCIT D’UN BERGER PROVENÇAL
L’AGONIE DE LA SÉMILLANTE
LE PHARE DES SANGUINAIRES
LES DOUANIERS
LE CABECILLA
LES SAUTERELLES
LE CARAVANSÉRAIL
UN DÉCORÉ DU QUINZE AOUT
LE PAPE EST MORT
LA MORT-DU DAUPHIN
PAYSAGES GASTRONOMIQUES
LA BOUILLABAISSE
L’AIOLI
LE KOUSSKOUSS
LA POLENTA
LE MIROIR
LE VOL ÉTUDE
ALSACE! ALSACE!
KADOUR ET KATEL
LES ÉMOTIONS D’UN PERDREAU ROUGE RACONTÉES PAR LUI-MÊME
LA CHÈVRE DE M. SEGUIN
LE SOUS-PRÉFET AUX CHAMPS
UN RÉVEILLON DANS LE MARAIS
HOTEL CI-DEVANT DE NESMOND MAJESTÉ JEUNE FABRICANT D’EAU DE SELTZ
WOOD’STOWN CONTE FANTASTIQUE
LES TROIS MESSES BASSES
AVEC
SEPT EAUX-FORTES PAR E. BURNAND

PARIS
LIBRAIRIE DES BIBBLIOPHILE
Rue Saint-Honoré, 338
M DCCC LXXXIII

LE PHOTOGRAPHE (Contes de Daudet
LE PHOTOGRAPHE
Table des matières

OMME ils avaient l’air d’un tout petit ménage et que leur mobilier tenait dans une charrette à bras, on leur a fait payer le loyer d’avance. Un loyer d’essuyeurs de plâtres, car ils habitent le cinquième d’une maison toute neuve, sur un de ces grands boulevards inachevés, pleins d’écriteaux, de gravats, de terrains vides entourés de planches. Il y a une odeur de peinture fraîche dans ces trois petites pièces très éclairées d’une lumière droite, qui rend plus saisissante la nudité des murs. Voici d’abord l’atelier avec son vitrage grand comme une cloche à melon, sa cheminée à la prussienne sombre et froide, et un petit feu de coke tout préparé qu’on n’allumera que s’il vient du monde. Les photographies de la famille sont accrochées au mur: le père, la mère, les trois enfants, assis, debout, enlacés, séparés, dans toutes les poses possibles; puis quelques monuments, des vues de campagne mangées de soleil. Cela date du temps où ils étaient riches, et où le père faisait de la photographie pour s’amuser. Maintenant la ruine est arrivée, et, n’ayant pas d’autre métier sous la main, il essaye de s’en faire un avec son passetemps du dimanche.
L’appareil, que les enfants entourent d’une admiration craintive, occupe la place d’honneur, au milieu de l’atelier, et, dans ses cuivres flambants neufs, ses gros verres bombés et clairs, semble avoir absorbé tout le luxe, toute la splendeur du pauvre petit logis. Les autres meubles sont vieux, cassés, vermoulus et si rares! La mère a une méchante robe de soie noire, fripée, un bout de dentelle sur la tête, la tenue d’un comptoir où les chalands ne viennent guère. Le père, lui, par exemple, s’est payé une belle toque à l’artiste, une veste en velours pour impressionner le bourgeois. Sous cette défroque reluisante, avec son grand front lunaire, plein d’illusions, ses yeux étonnés et bonasses, il a l’air aussi neuf que son appareil. Et comme il s’agite, le pauvre homme! Et comme il se prend au sérieux! Il faut l’entendre dire aux enfants: «N’entrez pas dans la chambre noire.» La chambre noire! on croirait l’antre d’une pythonisse. Au fond, le malheureux est très troublé. Le loyer payé, le bois, le charbon, il ne reste plus un sou en caisse. Et si les clients ne montent pas, si la vitrine d’exposition qui est en bas au coin de la porte n’accroche personne au passage, qu’est-ce que les petits mangeront ce soir?. Enfin, à la garde de Dieu. L’installation est terminée. Il n’y a plus rien à préparer, à faire reluire. A présent tout dépend du passant.
Minutes d’attente et d’angoisse. Le père, la mère, les enfants, tout le monde est sur le balcon, à guetter. Parmi tant de gens qui circulent, il se trouvera bien un amateur, que diable!. Mais non. La foule va, vient, se croise le long du trottoir. Personne ne s’arrête. Si pourtant. Voilà un monsieur qui s’approche de la vitrine. Il regarde les portraits l’un après l’autre; il a l’air content, il va monter. Les enfants enthousiasmés parlent déjà d’allumer le poêle. «Attendons encore», dit la mère prudemment. Et comme elle a bien fait! Le monsieur continue sa route en flânant. Une heure, deux heures. Le jour devient moins clair. Il y a de gros nuages qui passent. Pourtant, à cette hauteur, on pourrait faire encore d’excellentes épreuves. A quoi bon, puisque personne ne vient? A chaque instant ce sont des émotions, de fausses joies, des pas qu’on entend dans l’escalier, qui arrivent tout près de la porte, puis s’éloignent brusquement. Une fois même on a sonné. C’est quelqu’un qui demandait l’ancien locataire. Les figures s’allongent, les yeux s’emplissent de larmes. «Ce n’est pas possible, dit le père. Il faut qu’on ait décroché notre cadre. Va donc voir, petit.» Au bout d’un moment, l’enfant remonte, consterné. Le cadre est toujours à sa place, mais c’est comme s’il n’y était pas. Personne n’y fait attention.
D’ailleurs, il pleut. En effet, sur le vitrage de l’atelier, la pluie commence à tomber avec un petit bruit narquois. Le boulevard est noir de parapluies. On rentre, on ferme la fenêtre. Les enfants ont froid; mais on n’ose pas allumer le poêle qui contient sa dernière bouchée de charbon. Consternation générale. Le père marche à grands pas, les poings crispés. Pour qu’on ne la voie pas pleurer, la mère se cache dans la chambre. Soudain un des enfants, qui a profité d’une éclaircie pour passer sur le balcon, tape vivement aux carreaux: «Papa, papa. Il y a quelqu’un en bas à l’étalage.» Il ne s’est pas trompé. C’est une dame, une dame très bien, ma foi! Elle regarde un moment les photographies, hésite, lève la tête. Ah! si toutes les paires d’yeux braqués de là-haut sur elle avaient un brin d’aimant, comme elle grimperait l’escalier quatre à quatre!. Enfin la dame se décide. Elle entre, elle monte. La voilà. Vite, l’allumette sous le feu, les petits dans la pièce à côté. Et pendant que le père rajuste sa toque, la mère se précipite pour ouvrir, émue, souriante, avec le froufrou modeste de sa vieille robe de soie.
«Oui, Madame, c’est bien ici.» On s’empresse, on la fait asseoir. C’est une personne du Midi, un peu bavarde, mais bien complaisante, et pas avare du tout de son profil. La première épreuve est manquée. Eh bien, on la recommencera, té! pardi!. Et, sans la moindre mauvaise humeur, la dame du Midi remet son coude sur la table et son menton dans sa main. Pendant que le photographe dispose les plis de la jupe, les rubans du bonnet, on entend des rires étouffés, des poussées contre la petite porte vitrée. Ce sont les enfants qui se bousculent pour regarder leur père passant sa tête sous le drap vert de l’appareil et restant là sans bouger comme une bête de l’Apocalypse avec un gros œil transparent. Oh! quand ils seront grands, ils se feront tous photographes. Enfin voici une bonne épreuve que l’opérateur apporte en triomphe, toute ruisselante. Dans ce blanc et ce noir la dame se reconnaît, commande douze cartes, les paye d’avance et sort enchantée.
Elle est partie, la porte est fermée. Vive la joie! Les enfants délivrés dansent en rond autour de l’appareil. Le père, très ému de sa première opération, s’essuie le front majestueusement; puis, comme la journée touche à sa fin, la mère descend bien vite chercher le dîner, un bon petit dîner d’extra en l’honneur de la crémaillère, et aussi,–car il faut de l’ordre,–un grand registre à dos vert sur lequel on écrit en belle ronde le jour de la livraison, le nom de la dame du Midi et le chiffre de l’encaisse: douze francs! Il est vrai de dire que grâce au pâté, au saint-honoré, avec lesquels on a fêté la crémaillère, grâce encore à quelques petites provisions de chauffage, de sucre, de bougies, le chiffre des dépenses est juste égal à celui des recettes. Mais, bah! si l’on a fait douze francs aujourd’hui, un jour de pluie, d’installation, jugez un peu ce qu’on fera demain. Et la soirée se passe en projets. C’est incrovable ce qu’il peut tenir de projets dans un petit appartement de trois pièces, au cinquième, sur le devantt!…
Le lendemain, un temps superbe, et personne. Pas un client de tout le jour. Qu’est-ce que vous voulez? C’est le commerce, cela. D’ailleurs il reste un peu de pâté, et les enfants ne se couchent pas le ventre vide. Le surlendemain rien encore. Les stations sur le balcon recommencent de plus belle, mais sans succès. La dame du Midi revient chercher sa douzaine, et c’est tout. Ce soir-là, pour avoir du pain on a été obligé d’engager un des matelas. Deux jours, trois jours, se passent ainsi. Maintenant c’est la vraie détresse. Le malheureux photographe a vendu sa toque en velours, sa vareuse; il ne lui reste plus qu’à vendre son appareil et à entrer garçon de magasin quelque part. La mère se désole, les enfants découragés ne vont même plus regarder sur le balcon. Tout à coup, un samedi matin, au moment où ils s’y attendent le moins, voilà qu’on sonne. C’est une noce, toute une noce, qui a monté les cinq étages pour se faire photographier. Le marié, la mariée, la demoiselle et le garçon d’honneur, braves gens n’ayant mis qu’une paire de gants dans leur vie et tenant à en éterniser le souvenir. Ce jour-là on fait trente-six francs. Le lendemain le double. C’est fini. La photographie est installée. Et voilà un des mille drames du petit commerce parisien.
UN TENEUR DE LIVRES
Table des matières

RR… quel brouillard!…» dit le bonhomme me en mettant le pied dans la rue. Vite, il retrousse son collet, ferme son cache-nez sur sa bouche, et, la tête baissée, les mains dans ses poches de derrière, il part pour le bureau en sifflotant.
Un vrai brouillard, en effet. Dans les rues, ce n’est rien encore; au cœur des grandes villes le brouillard ne tient pas plus que la neige. Les toits le déchirent, les murs l’absorbent; il se perd dans les maisons à mesure qu’on les ouvre, fait les escaliers glissants, les rampes humides. Le mouvement des voitures, le va-et-vient des passants, ces passants du matin, si pressés et si pauvres, le hache, l’emporte, le disperse. Il s’accroche aux vêtements de bureau étriqués et minces, aux waterproofs des fillettes de magasin, aux petits voiles flasques, aux grands cartons de toile cirée. Mais sur les quais encore déserts, sur les ponts, la berge, la rivière, c’est une brume lourde, opaque, immobile, où le soleil monte, là-haut, derrière Notre-Dame, avec des lueurs de veilleuse dans un verre dépoli.
Malgré le vent, malgré la brume, l’homme en question suit les quais, toujours les quais, pour aller à son bureau. Il pourrait prendre un autre chemin, mais la rivière paraît avoir un attrait mystérieux pour lui. C’est son plaisir de s’en aller le long des parapets, de frôler ces rampes de pierre usées aux coudes des flâneurs. A cette heure, et par le temps qu’il fait, les flâneurs sont rares. Pourtant, de loin en loin, on rencontre une femme chargée de linge qui se repose contre le parapet, ou quelque pauvre diable accoudé, penché vers l’eau d’un air d’ennui. Chaque fois l’homme se retourne, les regarde curieusement et l’eau après eux, comme si une pensée intime mêlait dans son esprit ces gens à la rivière.
Elle n’est pas gaie, ce matin, la rivière. Ce brouillard qui monte entre les vagues semble l’alourdir. Les toits sombres des rives, tous ces tuyaux de cheminée inégaux et penchés qui se reflètent, se croisent et fument au milieu de l’eau, font penser à je ne sais quelle lugubre usine qui, du fond de la Seine, enverrait à Paris toute sa fumée en brouillard. Notre homme, lui, n’a pas l’air de trouver cela si triste. L’humidité le pénètre de partout, ses vêtements n’ont pas un fil de sec; mais il s’en va tout de même en sifflotant avec un sourire heureux au coin des lèvres. Il y a si longtemps qu’il est fait aux brumes de la Seine! Puis il sait que là-bas, en arrivant, il va trouver une bonne chancelière bien fourrée, son poêle qui ronfle en l’attendant, et la petite plaque chaude où il fait son déjeuner tous les matins. Ce sont là de ces bonheurs d’employé, de ces joies de prison que connaissent seulement ces pauvres êtres rapetissés dont toute la vie tient dans une encoignure.
«Il ne faut pas que j’oublie d’acheter des pommes», se dit-il de temps en temps, et il siffle, et il se dépêche. Vous n’avez jamais vu quelqu’un aller à son travail aussi gaiement.
Les quais, toujours les quais, puis un pont. Maintenant le voilà derrière Notre-Dame. A cette pointe de l’île, le brouillard est plus intense que jamais. Il vient de trois côtés à la fois, noie à moitié les hautes tours, s’amasse à l’angle du pont, comme s’il voulait cacher quelque chose. L’homme s’arrête; c’est là.
On distingue confusément des ombres sinistres, des gens accroupis sur le trottoir qui ont l’air d’attendre, et, comme aux grilles des hospices et des squares, des éventaires étalés, avec des rangées de biscuits, d’oranges, de pommes. Oh! les belles pommes si fraîches, si rouges sous la buée. Il en remplit ses poches, en souriant à la marchande qui grelotte, les pieds sur sa chaufferette; ensuite il pousse une porte dans le brouillard, traverse une petite cour où stationne une charrette attelée.
«Est-ce qu’il y a quelque chose pour nous?» demande-t-il en passant. Un charretier, tout ruisselant, lui répond:
«Oui, Monsieur, et même quelque chose de gentil.»
Alors il entre vite dans son bureau.
C’est là qu’il fait chaud et qu’on est bien. Le poêle ronfle dans un coin. La chancelière est à sa place. Son petit fauteuil l’attend, bien au jour, près de la fenêtre. Le brouillard en rideau sur les vitres fait une lumière unie et douce, et les grands livres à dos vert s’alignent correctement sur leurs casiers. Un vrai cabinet de notaire.
L’homme respire; il est chez lui.
Avant de se mettre à l’ouvrage, il ouvre une grande armoire, en tire des manches de lustrine qu’il passe soigneusement, un petit plat de terre rouge, des morceaux de sucre qui viennent du café, et il commence à peler ses pommes, en regardant autour de lui avec satisfaction. Le fait est qu’on ne peut pas trouver un bureau plus gai, plus clair, mieux en ordre. Ce qu’il y a de singulier, par exemple, c’est ce bruit d’eau qu’on entend de partout, qui vous entoure, vous enveloppe, comme si l’on était dans une chambre de bateau. En bas la Seine se heurte en grondant aux arches du pont, déchire son flot d’écume à cette pointe d’île toujours encombrée de planches, de pilotis, d’épaves. Dans la maison même, tout autour du bureau, c’est un ruissellement d’eau jetée à pleines cruches, le fracas d’un grand lavage. Je ne sais pas pourquoi cette eau vous glace rien qu’à l’entendre. On sent qu’elle claque sur un sol dur, qu’elle rebondit sur de larges dalles, des tables de marbre qui la font paraitre encore plus froide.
Qu’est-ce qu’ils ont donc tant à laver dans cette étrange maison? quelle tache ineffaçable?
Par moments, quand ce ruissellement s’arrête, là-bas, au fond, ce sont des gouttes qui tombent une à une, comme après un dégel ou une grande pluie. On dirait que le brouillard, amassé sur les toits, sur les murs, se fond à la chaleur du poêle et dégoutte continuellement.
L’homme n’y prend pas garde. Il est tout entier à ses pommes qui commencent à chanter dans le plat rouge avec un petit parfum de caramel, et cette jolie chanson l’empêche d’entendre le bruit d’eau, le sinistre bruit d’eau.
«Quand vous voudrez, greffier!…» dit une voix enrouée dans la pièce du fond. Il jette un regard sur ses pommes, et s’en va bien à regret. Où va-t-il? Par la porte entr’ouverte une minute, il vient un air fade et froid qui sent les roseaux, le marécage, et comme une vision de hardes en train de sécher sur des cordes, des blouses fanées, des bourgerons, une robe d’indienne pendue tout de son long par les manches, et qui s’égoutte, qui s’égoutte.
C’est fini. Le voilà qui rentre. Il dépose sur sa table de menus objets tout trempés d’eau, et revient frileusement vers le poêle dégourdir ses mains rouges de froid.
«Il faut être enragé vraiment, par ce temps-là., se dit-il en frissonnant; qu’est-ce qu’elles ont donc toutes?»
Et comme il est bien réchauffé et que son sucre commence à faire la perle aux bords du plat, il se met à déjeuner sur un coin de son bureau. Tout en mangeant, il a ouvert un de ses registres, et le feuillette avec complaisance. Il est si bien tenu ce grand livre! Des lignes droites, des en-têtes à l’encre bleue, des petits reflets de poudre d’or, des buvards à chaque page, un soin, un ordre.
Il paraît que les affaires vont bien. Le brave homme a l’air satisfait d’un comptable en face d’un bon inventaire de fin d’année. Pendant qu’il se délecte à tourner les pages de son livre, les portes s’ouvrent dans la salle à côté, les pas d’une foule sonnent sur les dalles; on parle à demi-voix comme dans une église.
«Oh! qu’elle est jeune!… Quel dommage!…
Et l’on se pousse, et l’on chuchote.
Qu’est-ce que cela peut lui faire, à lui, qu’elle soit jeune? Tranquillement, en achevant ses pommes, il attire devant lui les objets qu’il a apportés tout à l’heure. Un dé plein de sable, un porte-monnaie avec un sou dedans, de petits ciseaux rouillés, si rouillés qu’on ne pourra plus jamais s’en servir,–oh! plus jamais;–un livret d’ouvrière dont les pages sont collées entre elles; une lettre en loques, effacée, où l’on peut lire quelques mots: «L’enfant… pas d’arg. mois de nourrice.»
Le teneur de livres hausse les épaules avec l’air de dire:
«Je connais ça.»
Puis il prend sa plume, souffle soigneusement les mies de pain tombées sur son grand livre, fait un geste pour bien poser sa main, et de sa plus belle ronde il écrit le nom qu’il vient de déchiffrer sur le livret mouillé:
Félicie Rameau, brunisseuse, dix-sept ans.

LE SINGE
Table des matières

AMEDI, soir de paye. Dans cette fin de journée, qui est en même temps une fin de semaine, on sent déjà le dimanche arriver. Tout le long du faubourg, ce sont des cris, des appels, des poussées à la porte des cabarets. Parmi cette foule d’ouvriers qui déborde du trottoir et suit la grande chaussée en pente, une petite ombre se hâte furtivement, remontant le faubourg en sens inverse. Serrée dans un châle trop mince, sa petite figure hâve encadrée d’un bonnet trop grand, elle a l’air honteux, misérable, et si inquiet! Où va-t-elle? Qu’est-ce qu’elle cherche?. Dans sa démarche pressée, dans son regard fixe qui semble la faire aller plus vite encore, il y a cette phrase anxieuse: «Pourvu que j’arrive à temps!» Sur sa route on se retourne, on ricane. Tous ces ouvriers la connaissent, et, en passant, accueillent sa laideur d’un affreux surnom: «Tiens, le singe. Le singe à Valentin qui va chercher son homme.» Et ils l’excitent: «Kss… kss… Trouvera… trouvera pas.» Sans rien entendre, elle va, elle va, oppressée, haletante, car cette rue qui mène aux barrières est bien dure à monter.
Enfin la voilà arrivée. C’est tout en haut du faubourg, au coin des boulevards extérieurs. Une grande usine. On est en train de fermer les portes. La vapeur des machines, abandonnée au ruisseau, siffle et s’échappe avec un bruit de locomotive à l’arrêt. Un peu de fumée monte encore des hautes cheminées, et l’atmosphère chaude qui flotte au-dessus des bâtiments déserts semble la respiration, ’ l’haleine même du travail qui vient de finir. Tout est éteint. Une seule petite lumière brille encore au rez-de-chaussée, derrière un grillage; c’est la lampe du caissier. Voici qu’elle disparaît, juste au moment où la femme arrive. Allons! c’est trop tard! La paye est finie. Comment va-t-elle faire maintenant? Où le trouver pour lui arracher sa semaine, l’empêcher de la boire?. On a tant besoin d’argent à la maison! Les enfants n’ont plus de bas. Le boulanger n’est pas payé. Elle reste affaissée sur une borne, regardant vaguement dans la nuit, n’ayant plus la force de bouger.
Les cabarets du faubourg débordent de bruit et de lumière. Toute la vie des fabriques silencieuses s’est répandue dans les bouges. A travers les vitres troubles où les bouteilles rangées mêlent leurs couleurs fausses, le vert vénéneux des absinthes, le rose des bitters, les paillettes d’or des eaux-de-vie de Dantzig, des cris, des chants, des chocs de verres, viennent jusque dans la rue avec le tintement de l’argent jeté au comptoir par des mains noires encore de l’avoir gagné. Les bras lassés s’accoudent sur les tables, immobilisés par l’abrutissement de la fatigue; et, dans la chaleur malsaine de l’endroit, tous ces misérables oublient qu’il n’y a pas de feu au logis, et que les femmes et les enfants ont froid.
Devant ces fenêtres basses, seules allumées dans les rues désertes, une petite ombre passe et repasse craintivement. Cherche, cherche, pauvre singe!. Elle va d’un cabaret à l’autre, se penche, essuie un coin de vitre avec son châle, regarde, puis repart, toujours inquiète, fiévreuse. Tout à coup elle tressaille. Son Valentin est là, en face d’elle. Un grand diable bien découplé dans sa blouse blanche, fier de ses cheveux frisés et de sa tournure d’ouvrier beau garçon. On l’entoure, on l’écoute. Il parle si bien, et puis c’est lui qui paye!. Pendant ce temps le pauvre singe est là dehors qui grelotte, collant sa figure aux carreaux où dans un grand rayon de gaz la table de son ivrogne se reflète, chargée de bouteilles et de verres, avec les faces égayées qui l’entourent.
Dans la vitre, la femme a l’air d’être assise au milieu d’eux, comme un reproche, un remords vivant. Mais Valentin ne la voit pas. Pris, perdu dans ces interminables discussions de cabaret, renouvelées à chaque verre et pernicieuses pour la raison presque autant que ces vins frelatés, il ne voit pas cette petite mine tirée, pâle, qui lui fait signe derrière les carreaux, ces yeux tristes qui cherchent les siens. Elle, de son côté, n’ose pas entrer. Venir le chercher là devant les camarades, ce serait lui faire affront. Encore si elle était jolie, mais elle est si laide!
Ah! comme elle était fraîche et gentille quand ils se sont connus, il y a dix ans! Tous les matins, lorsqu’il partait à son travail, il la rencontrait allant au sien, pauvre, mais parant honnêtement sa misère, coquette à la façon de cet étrange Paris où l’on vend des rubans et des fleurs sous les voûtes noires des portes cochères. Ils se sont aimés tout de suite en croisant leurs regards; mais, comme ils n’avaient pas d’argent, il leur a fallu attendre bien longtemps avant de se marier. Enfin la mère du garçon a donné un matelas de son lit, la mère de la fille en a fait autant; et puis, comme la petite était très aimée, il y a eu une collecte à l’atelier, et leur ménage s’est trouvé monté.
La robe de noce prêtée par une amie, le voile loué chez un coiffeur, ils sont partis, un matin, à pied, par les rues, pour se marier. A l’église il fallut attendre la fin des messes d’enterrement, attendre aussi à la mairie pour laisser passer les mariages riches. Alors il l’a emmenée en haut du faubourg, dans une chambre carrelée et triste, au fond d’un long couloir plein d’autres chambres bruyantes, sales, querelleuses. C’était à dégoûter d’avance du ménage! Aussi leur bonheur n’a pas duré longtemps. A force de vivre avec des ivrognes, lui s’est mis à boire comme eux. Elle, en voyant pleurer les femmes, a perdu tout son courage; et, pendant qu’il était au cabaret, elle passait tout son temps chez les voisines, apathique, humiliée, berçant d’interminables plaintes l’enfant qu’elle tenait sur ses bras. C’est comme cela qu’elle est devenue si laide, et que cet affreux surnom de «singe» lui a été donné dans les ateliers.
La petite ombre est toujours là, qui va et vient devant les vitres. On l’entend marcher lentement dans la boue du trottoir, et tousser d’une grosse toux creuse, car la soirée est pluvieuse et froide. Combien de temps va-t-elle attendre? Deux ou trois fois déjà elle a posé la main sur le bouton de la porte, mais sans oser jamais ouvrir. A la fin, pourtant, l’idée que les enfants n’ont rien pour manger lui tient lieu de courage. Elle entre. Mais, à peine le seuil franchi, un immense éclat de rire l’arrête court. «Valentin, v’là le singe…!» Elle est bien laide, en effet, avec ses loques qui ruissellent de pluie, toutes les pâleurs de l’attente et de la fatigue sur les joues.
« Valentin, v’là le singe!» Tremblante, interdite, la pauvre femme reste sans bouger. Lui, s’est levé, furieux. Comment! elle a osé venir le chercher là, l’humilier devant les camarades?. Attends, attends, . tu vas voir! Et terrible, le poing fermé, Valentin s’élance. La malheureuse se sauve en courant, au milieu des huées. Il franchit la porte derrière elle, fait deux bonds et la rattrape au tournant de la rue. Tout est noir, personne ne passe. Ah! pauvre singe!.
Eh bien! non. Loin des camarades, l’ouvrier parisien n’est pas méchant. Une fois en face d’elle, le voilà faible, soumis, presque repentant. Maintenant ils s’en vont tous deux bras dessus, bras dessous, et, pendant qu’ils s’éloignent, c’est la voix de la femme qu’on entend s’élever dans la nuit, furieuse, plaintive, enrouée de larmes. Le singe prend sa revanche.

ARTHUR
Table des matières

L y a quelques années, j’habitais un petit pavillon aux Champs-Elysées, dans le passage des Douze-Maisons. Figurez-vous un coin de faubourg perdu, niché au milieu de ces grandes avenues aristocratiques, si froides, si tranquilles, qu’il semble qu’on n’y passe qu’en voiture. Je ne sais quel caprice de propriétaire, quelle manie d’avare ou de vieux laissait traîner ainsi au cœur de ce beau quartier ces terrains vagues, ces petits jardins moisis, ces maisons basses, bâties de travers, avec l’escalier en dehors et des terrasses de bois pleines de linge étendu, de cages à lapins, de chats maigres, de corbeaux apprivoisés. Il y avait là des ménages d’ouvriers, de petits rentiers, quelques artistes, –on en trouve partout où il reste des arbres,– et enfin deux ou trois garnis d’aspect sordide, comme encrassés par des générations de misères. Tout autour, la splendeur et le bruit des Champs-Elysées, un roulement continu, un cliquetis de harnais et de pas fringants, les portes cochères lourdement refermées, les calèches ébranlant les porches, des pianos étouffés, les violons de Mabille, un horizon de grands hôtels muets, aux angles arrondis, avec leurs vitres nuancées par des rideaux de soie claire et leurs hautes glaces sans tain, où montent les dorures des candélabres et les fleurs rares des jardinières.
Cette ruelle noire des Douze-Maisons, éclairée seulement d’un réverbère au bout, était comme la coulisse du beau décor environnant. Tout ce qu’il y avait de paillons dans ce luxe venait se réfugier là, galons de livrée, maillots de clowns, toute une bohème de palefreniers anglais, d’écuyers du Cirque, les deux petits postillons de l’Hippodrome avec leurs poneys jumeaux et leurs affiches-réclames, la voiture aux chèvres, les guignols, les marchandes d’oublies, et puis des tribus d’aveugles qui revenaient le soir, chargés de pliants, d’accordéons, de sébiles. Un de ces aveugles se maria pendant que j’habitais le passage. Cela nous valut toute la nuit un concert fantastique de clarinettes, de hautbois, d’orgues, d’accordéons, où l’on voyait très bien défiler tous les ponts de Paris avec leurs psalmodies différentes. A l’ordinaire cependant, le passage était assez tranquille. Ces errants de la rue ne rentraient qu’à la brune, et si las! Il n’y avait de tapage que le samedi, lorsque Arthur touchait sa paye.
C’était mon voisin, cet Arthur. Un petit mur allongé d’un treillage séparait seul mon pavillon du garni qu’il habitait avec sa femme. Aussi, bien malgré moi, sa vie se trouvait-elle mêlée à la mienne, et tous les samedis j’entendais sans en rien perdre l’horrible drame si parisien qui se jouait dans ce ménage d’ouvriers. Cela commençait toujours de la même façon. La femme préparait le diner; les enfants tournaient autour d’elle. Elle leur parlait doucement, s’affairait. Sept heures, huit heures: personne. A mesure que le temps se passait, sa voix changeait, roulait des larmes, devenait nerveuse. Les enfants avaient faim, sommeil, commençaient à grogner. L’homme n’arrivait toujours pas. On mangeait sans lui. Puis, la marmaille couchée, le poulailler endormi, elle venait sur le balcon de bois, et je l’entendais dire tout bas en sanglotant:
«Oh! la canaille! la canaille!»
Des voisins qui rentraient la trouvaient là. On la plaignait.
«Allez donc vous coucher, Madame Arthur. Vous savez bien qu’il ne rentrera pas, puisque c’est son jour de paye. Il
Et des conseils, des commérages.
«A votre place, voilà comme je ferais. Pourquoi ne le dites-vous pas à son patron?»
Tout cet apitoiement la faisait pleurer davantage; mais elle persistait dans son espoir, dans son attente, s’y énervait, et, les portes fermées, le passage muet, se croyant bien seule, restait accoudée là, ramassée toute dans une idée fixe, se racontant à elle-même et très haut ses tristesses avec ce laisser-aller du peuple qui a toujours une moitié de sa vie dans la rue. C’étaient des loyers en retard, les fournisseurs qui la tourmentaient, le boulanger qui refusait le pain. Comment ferait-elle, s’il rentrait encore sans argent? A la fin, la lassitude la prenait de guetter les pas attardés, de compter les heures. Elle rentrait; mais longtemps après, quand je croyais tout fini, on toussait près de moi sur la galerie. Elle était encore là, la malheureuse, ramenée par l’inquiétude, se tuant les yeux à regarder dans cette ruelle noire, et n’y voyant que sa détresse.
Vers une heure, deux heures, quelquefois plus tard, on chantait au bout du passage. C’était Arthur qui rentrait. Le plus souvent, il se faisait accompagner, traînait un camarade jusqu’à sa porte: «Viens donc, . viens donc.» Et même là, il flânait encore, ne pouvait se décider à rentrer, sachant bien ce qui l’attendait chez lui. En montant l’escalier, le silence de la maison endormie qui lui renvoyait son pas lourd le gênait comme un remords. Il parlait seul, tout haut, s’arrêtant devant chaque taudis: «Bonsoir, ma’me Weber… Bonsoir, ma’me Mathieu. .» Et, si on ne lui répondait pas, c’était une bordée d’injures, jusqu’au moment où toutes les portes, toutes les fenêtres, s’ouvraient pour lui renvoyer ses malédictions. C’est ce qu’il demandait. Son vin aimait le train, les querelles. Et puis, comme cela, il s’échauffait, arrivait en colère, et sa rentrée lui faisait moins peur.
Elle était terrible, cette rentrée.
«Ouvre, c’est moi.»
J’entendais les pieds nus de la femme sur le carreau, le frottement des allumettes, et l’homme qui, dès en rentrant, essayait de bégayer une histoire, toujours la même: les camarades, l’entraînement. Chose, tu sais bien. Chose qui travaille au chemin de fer. La femme ne l’écoutait pas.
« Et l’argent?
–J’en ai plus, disait la voix d’Arthur.
–Tu mens!. ..»
Il mentait en effet. Même dans l’entrainement du vin, il réservait toujours quelques sous, pensant d’avance à sa soif du lundi; et c’est ce restant de paye qu’elle essayait de lui arracher. Arthur se débattait.
« Puisque je te dis que j’ai tout bu!» criait-il. Sans répondre, elle s’accrochait à lui de toute son indignation, de tous ses nerfs, le secouait, le fouillait, retournait ses poches. Au bout d’un moment, j’entendais l’argent qui roulait par terre, la femme se jetant dessus avec un rire de triomphe.
Ah! tu vois bien.»
Puis un juron, des coups sourds, . c’était l’ivrogne qui se vengeait. Une fois en train de battre, il ne s’arrêtait plus. Tout ce qu’il y a de mauvais, de destructeur dans ces affreux vins de barrière lui montait au cerveau, et il voulait sortir. La femme hurlait, les derniers meubles du bouge volaient en éclats, les enfants, réveillés en sursaut, pleuraient de peur. Dans le passage, les fenêtres s’ouvraient. On disait:
«C’est Arthur! c’est Arthur!…»
Quelquefois aussi le beau-père, un vieux chiffonnier qui logeait dans le garni voisin, venait au secours de sa fille; mais Arthur s’enfermait à clef pour ne pas être dérangé dans son opération. Alors, à travers la serrure, un dialogue effrayant s’engageait entre le beau-père et le gendre, et nous en apprenions de belles.
T’en as donc pas assez de tes deux ans de prison, bandit? criait le vieux. Et l’ivrogne, d’un ton superbe:
«Eh bien, oui, j’ai fait deux ans de prison. Et puis après?. Au moins, moi, j’ai payé ma dette à la société. Tâche donc de payer la tienne…»
Cela lui paraissait tout simple: : j’ai volé; vous m’avez mis en prison, nous sommes quittes. Mais tout de même, si le vieux insistait trop là-dessus, Arthur impatienté ouvrait sa porte, tombait sur le beau-père, la belle-mère, les voisins, et rossait tout le monde, comme Polichinelle.
Ce n’était pourtant pas un méchant homme. Bien souvent le dimanche, au lendemain d’une de ces tueries, l’ivrogne apaisé, sans le sou pour aller boire, passait la journée chez lui. On sortait les chaises des chambres. On s’installait sur le balcon, ma’me Weber, ma’me Mathieu, tout le garni, et l’on causait. Arthur faisait l’aimable, le bel esprit; vous auriez dit un de ces ouvriers modèles qui suivent les cours du soir. Il prenait pour parler une voix blanche, doucereuse, déclamait des bouts d’idées ramassées un peu partout, sur les droits de l’ouvrier, la tyrannie du capital. Sa pauvre femme, attendrie par les coups de la veille, le regardait avec admiration, et ce n’était pas la seule.
«Cet Arthur pourtant, s’il voulait!» murmurait ma’me Weber en soupirant. Ensuite ces dames le faisaient chanter. Il chantait les Hirondelles, de M. de Bélanger. Oh! cette voix de gorge, pleine de fausses larmes, le sentimentalisme bête de l’ouvrier!. Sous la véranda moisie, en papier goudronné, les guenilles étendues laissaient passer un coin du ciel bleu entre les cordes, et toute cette crapule, affamée d’idéal à sa manière, tournait là-haut ses yeux mouillés.
Tout cela n’empêchait pas que, le samedi suivant, Arthur mangeait sa paye, battait sa femme, et qu’il y avait là, dans ce bouge, un tas d’autres petits Arthurs, n’attendant que d’avoir l’âge de leur père pour manger leur paye, battre leurs femmes. Et c’est cette race-là qui voudrait gouverner le monde!. Ah! maladie! comme disaient mes voisins du passage.
LE PÈRE ACHILLE
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IDI sonne aux cloches des fabriques; les grandes cours silencieuses s’emplissent de bruit et de mouvement.
La mère Achille quitte son ouvrage, la fenêtre où elle était assise, et se dispose à mettre son couvert. L’homme va monter pour déjeuner. Il travaille là tout près, dans ces grands ateliers vitrés qu’on aperçoit encombrés de pièces de bois, et où grincent du matin au soir les instruments des scieurs de long. La femme va et vient de la chambre à la cuisine. Tout est soigné, tout reluit dans cet intérieur d’ouvrier. Seulement la nudité des deux petites pièces est plus frappante à ce jour éclatant du cinquième étage. On voit des cimes d’arbres, les buttes Chaumont tout en haut, et çà et là de longues cheminées de briques noircies au bord, toujours actives. Les meubles sont cirés, frottés. Ils datent du mariage, comme ces deux bouquets de fruits en verre qui ornent la cheminée. On n’a rien acheté depuis, parce que, pendant que la femme tirait courageusement son aiguille, l’homme dépensait ses journées dehors. Tout ce qu’elle a pu faire, ç’a été de soigner, d’entretenir le peu qu’ils avaient.
Pauvre mère Achille! encore une qui en a eu des tristesses dans son ménage. Les premières années surtout ont été bien dures. Un mari coureur, ivrogne, pas d’enfants, obligée par son métier de couturière à vivre toujours enfermée, toujours seule dans le silence et l’ordre monotone d’une maison sans enfants où il n’y a pas de petites mains pour brouiller les pelotons, ni de ces petits pieds qui font tant de poussière et de joli train. C’est cela surtout qui l’ennuyait; mais, comme elle était très courageuse, elle s’est consolée en travaillant. Peu à peu le mouvement régulier de l’aiguille a calmé son chagrin, et l’intime contentement du travail fini, d’une minute de repos au bout d’une journée de peine, lui a tenu lieu de bonheur. D’ailleurs, en vieillissant, le père Achille a bien changé. Il boit tout de même toujours plus que sa soif; mais après il se reprend mieux à son travail. On sent qu’il commence à la craindre un peu, cette brave femme qui a pour lui des tendresses et des sévérités de mère. Quand il est ivre, il ne la bat plus jamais; et même de temps en temps, honteux de lui avoir fait une jeunesse si triste, il l’emmène promener le dimanche aux Lilas ou à Saint-Mandé.
Le couvert est mis, la chambre en ordre. On frappe. «Entre don!… La clef est sur la porte.» On entre, mais ce n’est pas lui. C’est un grand beau garçon d’une vingtaine d’années, en bourgeron d’ouvrier. La mère Achille ne l’a jamais vu; pourtant il y a pour elle dans l’expression de ce jeune et franc visage quelque chose d’intimement connu et qui la trouble. «Qu’est-ce que vous demandez?
–Le père Achille n’est pas là?
–Non, mon garçon, mais il va rentrer bientôt. Si vous avez quelque chose à lui dire, vous pouvez l’attendre.»
Elle avance une chaise; puis, comme il lui est impossible de rester inactive, elle se remet à coudre dans l’embrasure de la croisée. Celui qui vient d’entrer regarde curieusement tout autour de la chambre. Il voit une photographie au mur, s’approche et l’examine avec attention. «C’est le père Achille, ça?.»
La femme est très étonnée. «Vous ne le connaissez donc pas?
–Non, mais ce n’est pas l’envie qui m’en manque.
–Mais, enfin, qu’est-ce que vous lui voulez? Est-ce pour de l’argent que vous venez? Il me semblait pourtant qu’il ne devait plus rien à personne, nous avons tout payé.
–Non, non, il ne me doit rien. C’est même assez singulier qu’il ne me doive rien, puisque c’est mon père.
–Votre père?»
Elle se lève toute pâle, son ouvrage lui glisse des mains.
«Oh! vous savez, Madame Achille, ce n’est pas pour vous faire affront, ce que je vous dis là. Je suis d’avant votre mariage. C’est moi le fils de Sidonie; vous avez peut-être entendu parler de ma mère?»
En effet, elle connaît ce nom. Dans le commencement du ménage, ça l’a même rendue bien malheureuse. On lui disait que cette Sidonie, une ancienne de son mari, était une très jolie fille et qu’à eux deux ils faisaient le plus joli couple du pays. Ces choses-là sont toujours dures à entendre.
Le garçon continue:
«Ma mère est une brave femme, allez! D’abord, on m’avait mis aux Enfants-Trouvés; mais, à dix ans, elle m’a repris. Elle a travaillé ferme pour m’élever, me faire apprendre un état. Ah! je n’ai rien à lui reprocher, à elle! Mon père, lui, c’est autre chose; mais je ne suis pas venu pour cela. Je suis venu seulement pour le voir, pour le connaître. C’est vrai, ça m’a toujours taquiné, cette idée de ne pas connaître mon père. Tout petit, ça me tourmentait déjà, et j’ai bien souvent fait pleurer ma mère avec mes questions: «Je n’ai donc pas de père, moi? où est-il? Qu’est-«ce qu’il fait?» Enfin un jour elle m’a avoué la vérité, et tout de suite je me suis dit: «Il est à Paris, eh bien! j’irai le voir r!.…» Elle voulait m’en empêcher: «Puisque je te dis qu’il est marié, que «tu ne lui es plus rien, qu’il ne s’est jamais informé de toi. «Ça n’a rien fait. Je voulais le connaître à toute force, et, ma foi! en arrivant à Paris, j’avais son adresse, et je suis venu tout droit. Il ne faut pas m’en vouloir, c’était plus fort que moi.»
Oh! non, elle ne lui en veut pas! Mais au fond du cœur elle est jalouse. Elle pense en le regardant qu’il y a de bien mauvaises chances dans la vie; qu’il aurait dû être pour elle, cet enfant-là. Comme elle l’aurait bien soigné, bien élevé !… C’est qu’en vérité, c’est tout le portrait d’Achille; seulement il a en plus un air d’effronterie, et elle ne peut pas s’empêcher de penser que son fils à elle, ce fils tant désiré, aurait eu quelque chose de plus posé, de plus honnête dans le regard et dans la voix.
La situation est un peu embarrassante. Ils se taisent tous les deux, chacun songe de son côté. Tout à coup on entend des pas dans l’escalier. C’est le père. Il entre, long, voûté, avec la démarche traînante de l’ouvrier qui a passé beaucoup de lundis à flâner par les rues.
«Tiens, Achille, dit la femme, voilà quelqu’un qui veut te parler», et elle s’en va dans la pièce à côté, laissant son mari et le fils de la belle Sidonie en face l’un de l’autre. Au premier mot, Achille change de figure; l’enfant le rassure. «Oh! vous savez, je ne vous demande rien; je n’ai besoin de personne pour vivre; je suis seulement venu vous voir, pas plus.»
Le père balbutie: «Sans doute, sans doute. Tu as. Vous avez très bien fait, mon garçon.»
C’est égal, cette paternité subite le gêne un peu, surtout devant sa femme. Il regarde du côté de la cuisine, et baissant la voix: «Tenez, descendons, il y a un marchand de vin en bas, nous serons mieux pour causer. Attends-moi, la mère, je reviens.»
Ils descendent, s’attablent devant un litre, et on cause.
Qu’est-ce que vous faites? demande le père, moi je suis dans la charpente.»
Le fils répond: «Moi dans la menuiserie.
–Est-ce que ça va bien, chez vous, les affaires?
–Non, pas fort.»
Et la conversation continue sur ce ton. Quelques détails de métier, c’est par là seulement qu’ils se tiennent. Du reste, pas la moindre émotion de se voir. Rien à se dire, rien. Pas un souvenir commun, deux vies complètement séparées qui n’ont jamais eu la moindre influence l’une sur l’autre.
Le litre fini, le fils se lève. «Allons, mon père, je ne veux pas vous retarder davantage; je vous ai vu, je m’en vais content. A revoir.
–Bonne chance, mon garçon.»
Ils se serrent la main, froidement, l’enfant part de son côté, le père remonte chez lui; ils ne se reverront jamais.

LES TROIS SOMMATIONS
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USSI vrai que je m’appelle Bélisaire et que j’ai mon rabot dans la main en ce moment, si le père Thiers s’imagine que la bonne h! leçon qu’il vient de nous donner aura servi à quelque chose, c’est qu’il ne connaît pas le peuple de Paris. Voyez-vous, Monsieur, ils auront beau nous fusiller en grand, nous déporter, nous exporter, mettre Cayenne au bout de Satory, bourrer les pontons comme des barils à sardines, le Parisien aime l’émeute, et rien ne pourra lui enlever ce goût-là! On a ça dans le sang. Qu’est-ce que vous voulez? Ce n’est pas tant la politique qui nous amuse, c’est le train qu’elle fait: les ateliers fermés, les rassemblements, la flâne, et puis encore quelque chose en plus que je ne saurais vous dire.
Pour bien comprendre cela, il faut être né, comme moi, rue de l’Orillon, dans un atelier de menuisier, et, depuis huit ans jusqu’à quinze qu’on m’a mis en apprentissage, avoir roulé le faubourg avec une voiture à bras pleine de copeaux. Ah! dame! je peux dire que je m’en suis payé des révolutions, dans ce temps-là. Tout petit, pas plus haut qu’une botte, dès qu’il y avait du bruit dans Paris, vous étiez sûr de m’y voir par un bout. Presque toujours je savais ça d’avance. Quand je voyais les ouvriers s’en aller bras dessus, bras dessous, dans le fau bourg, en prenant le trottoir tout en large, les femmes sur les portes causant, gesticulant, et tous ces tas de monde qui descendaient des barrières, je me disais en charriant mes copeaux: «Bonne affaire! il va y avoir quelque chose.»
En effet, ça ne manquait pas. Le soir, en rentrant chez nous, je trouvais la boutique pleine; des amis du père causaient politique autour de l’établi, des voisins lui apportaient le journal: car dans ce temps-là il n’y avait pas de feuilles à un sou comme maintenant. Ceux qui voulaient recevoir le journal se cotisaient à plusieurs dans la même maison et se le passaient d’étage en étage. Papa Bélisaire, qui travaillait toujours malgré tout, poussait son rabot avec colère en entendant les nouvelles; et je me rappelle que ces jours-là, au moment de se mettre à table, la mère ne manquait jamais de nous dire:
«Tenez-vous tranquilles, les enfants. Le père n’est pas content, rapport aux affaires de la politique.»
Moi, vous pensez, je n’y comprenais pas grand’– chose à ces sacrées affaires. Tout de même il y avait des mots qui m’entraient dans la tête à force de les entendre, comme, par exemple:
«Cette canaille de Guizot, qui est allé à Gand!»
Je ne savais pas bien ce que c’était que ce Guizot, ni ce que cela voulait dire d’être allé à Gand; mais c’est égal, je répétais avec les autres:
«Canaille de Guizot!… Canaille de Guizot!…»
Et j’y allais d’autant plus de bon cœur à l’appeler canaille, ce pauvre M. Guizot, que, dans ma tête, je le confondais avec un grand coquin de sergent de ville qui se tenait au coin de la rue de l’Orillon et me faisait toujours des misères, par rapport à ma charrette de copeaux. Personne ne l’aimait dans le quartier, ce grand rouge-là! Les chiens, les enfants, tout le monde lui était après; il n’y avait que le marchand de vin qui, de temps en temps, pour l’amadouer, lui glissait un verre de vin dans l’entre-bâillement de sa boutique. Le grand rouge s’approchait sans avoir l’air de rien, regardait à droite et à gauche s’il n’y avait pas de chefs, puis, en passant, uit!… Je n’ai jamais vu siffler un verre de vin si lestement. Le malin, c’était de guetter le moment où il avait le coude en l’air, et d’arriver derrière en criant:
«Gare, sergo!… voilà l’officier.»
On est comme ça dans le peuple de Paris, c’est le sergent de ville qui porte la peine de tout. On s’habitue à les haïr, les pauvres diables, à les regarder comme des chiens. Les ministres font des bêtises, c’est aux sergents de ville qu’on les fait payer, et, quand une fois il arrive une bonne révolution, les ministres s’en vont à Versailles, et les sergents de ville dans le canal.
Pour en revenir donc à ce que je vous disais, dès qu’il y avait quelque chose dans Paris, j’étais un des premiers à le savoir. Ces jours-là, on se donnait rendez-vous, tous les petits du quartier, et nous descendions ensemble le faubourg. Il y avait des gens qui criaient:
«C’est rue Montmartre, . non!… à la porte Saint-Denis.»
D’autres qui s’étaient trouvés en course de ce côté-la revenaient furieux de n’avoir pas pu passer. Les femmes couraient chez les boulangers. On fermait les portes cochères. Tout cela nous montait. Nous chantions, nous bousculions en passant les petits marchands des rues, qui relevaient bien vite leurs étalages, leurs éventaires, comme les jours de grand vent. Quelquefois, en arrivant au canal, les ponts des écluses étaient déjà tournés. Des fiacres, des camions, s’arrêtaient là. Les cochers juraient, le monde s’inquiétait. Nous escaladions en courant cette grande passerelle toute en marches qui séparait alors le faubourg de la rue du Temple, et nous arrivions sur les boulevards.
C’est ça qui est amusant, le boulevard, les mardis gras et les jours d’émeute. Presque pas de voitures; on pouvait galoper à son aise sur cette grande chaussée. En nous voyant passer, les boutiquiers de ces quartiers savaient bien ce que cela voulait dire, et fermaient vite leurs magasins. On entendait claquer les volets; mais tout de même, une fois la boutique fermée, ces gens-là se tenaient sur le trottoir, devant leurs portes, parce que chez les Parisiens la curiosité est plus forte que tout.
Enfin nous apercevions une masse noire, la foule, l’encombrement. C’était là!… Seulement, pour bien voir, il s’agissait d’être au premier rang; et dame! on en recevait de ces taloches. Pourtant, à force de pousser, de bousculer, de se glisser entre les jambes, nous finissions par arriver. Une fois bien placés, en avant de tout le monde, on respirait et on était fier. Le fait est que le spectacle en valait la peine.
Non, voyez-vous, jamais M. Bocage, jamais M. Mélingue, ne m’ont donné un battement de cœur pareil à celui que j’avais en voyant là-bas, au bout de la rue, dans l’espace resté vide, le commissaire s’avancer avec son écharpe. Les autres criaient:
«Le commissaire! le commissaire!»
Moi je ne disais rien. J’avais les dents serrées de peur, de plaisir, de je ne sais pas quoi; en moi-même je pensais:
«Le commissaire est là, . gare tout à l’heure les coups de trique.»
Ce n’était pas encore tant les coups de trique qui m’impressionnaient, mais ce diable d’homme avec son écharpe sur son habit noir, et ce grand chapeau de monsieur qui lui donnait l’air d’être en visite au milieu des schakos et des tricornes, ça me faisait un effet!. Après un roulement de tambour, le commissaire commençait à marmotter quelque chose. Comme il était loin de nous, malgré le grand silence, sa voix s’en allait dans l’air, et on n’entendait que ça:
«Mn… Mn… Mn…»
Mais nous la connaissions aussi bien que lui la loi sur les attroupements. Nous savions que nous avions droit à trois sommations avant d’arriver aux coups de trique. Aussi, la première fois, personne ne bougeait. On restait là, bien tranquille, les mains dans les poches. Par exemple, au second roulement, on commençait à devenir vert et à regarder de droite et de gauche par où il faudrait passer. Au troisième roulement, prrt! c’était comme un départ de perdreaux, et des cris, des miaulements, un envolement de tabliers, de chapeaux, de casquettes, et puis, là-bas derrière, les triques qui commençaient à taper. Non, vrai! il n’y a pas de pièces de théâtre capables de vous donner de ces émotions-là. On en avait pour huit jours à raconter cela aux autres, et comme ils étaient fiers ceux qui pouvaient dire:
«J’ai entendu la troisième sommation!.»
Il faut dire aussi qu’à ce jeu on risquait quelquefois des morceaux de sa peau. Figurez-vous qu’un jour, à la pointe Saint-Eustache, je ne sais comment le commissaire fit son compte; mais pas plutôt le second roulement, voilà les municipaux qui partent, la trique en l’air. Je ne restai pas là à les attendre, vous pensez bien. Mais j’avais beau allonger mes petites jambes, un de ces grands diables s’était acharné sur moi et me serrait de si court, de si court, qu’après avoir senti deux ou trois fois le vent de sa trique, je finis par la recevoir en plein sur la tête. Dieu de Dieu, quelle décharge! je n’ai jamais vu pareille illumination. On me rapporta chez nous la figure fendue, et si vous croyez que ça m’avait corrigé. Ah! ben oui, tout le temps que la pauvre maman Bélisaire me mettait des compresses, je ne cessais pas de crier:
«Ce n’est pas ma faute. C’est ce gueux de commissaire qui nous a trichés: il n’a fait que deux sommations!»

LES PETITS PATÉS
Table des matières
I

E matin-là, qui était un dimanche, le pâtissier Sureau, de la rue Turenne, appela son mitron et lui dit:
«Voilà les petits pâtés de M. Bonnicar,… va les porter et reviens vite… Il paraît que les Versaillais sont entrés dans Paris.» Le petit, qui n’entendait rien à la politique, mit les pâtés tout chauds dans sa tourtière, la tourtière dans une serviette blanche, et, le tout d’aplomb sur sa barrette, partit au galop pour l’île Saint-Louis, où logeait M. Bonnicar. La matinée était magnifique, un de ces grands soleils de mai qui emplissent les fruiteries de bottes de lilas et de cerises en bouquets. Malgré la fusillade lointaine et les appels des clairons au coin des rues, tout ce vieux quartier du Marais gardait sa physionomie paisible. Il y avait du dimanche dans l’air, des rondes d’enfants au fond des cours, de grandes filles jouant au volant devant les portes, et cette petite silhouette blanche, qui trottait au milieu de la chaussée déserte dans un bon parfum de pâte chaude, achevait de donner à ce matin de bataille quelque chose de naïf et d’endimanché. Toute l’animation du quartier semblait s’être répandue dans la rue de Rivoli. On traînait des canons, on travaillait aux barricades; des groupes a chaque pas, des gardes nationaux qui s’affairaient. Mais le petit pâtissier ne perdit pas la tête. Ces enfants-là sont si habitués à marcher parmi les foules et le brouhaha de la rue! C’est aux jours de fête et de train, dans l’encombrement des premiers de l’an, des dimanches gras, qu’ils ont le plus à courir: aussi les révolutions ne les étonnent guère.

LES PETITS PÂTÉS ontes de Daudet
Il y avait plaisir vraiment à voir la petite barrette blanche se faufiler au milieu des képis et des baïonnettes, évitant les chocs, balancée gentiment, tantôt très vite, tantôt avec une lenteur forcée où l’on sentait encore la grande envie de courir. Qu’est-ce que cela lui faisait à lui, la bataille? L’essentiel était d’arriver chez les Bonnicar pour le coup de midi, et d’emporter bien vite le petit pourboire qui l’attendait sur la tablette de l’antichambre.
Tout à coup il se fit dans la foule une poussée terrible, et des pupilles de la République défilèrent au pas de course, en chantant. C’étaient des gamins de douze à quinze ans, affublés de chassepots, de ceintures rouges, de grandes bottes, aussi fiers d’être déguisés en soldats que quand ils courent, les mardis gras, avec des bonnets en papier et un lambeau d’ombrelle rose grotesque dans la boue du boulevard. Cette fois, au milieu de la bousculade, le petit pâtissier eut beaucoup de peine à garder son équilibre; mais sa tourtière et lui avaient fait tant de glissades sur la glace, tant de parties de marelle en plein trottoir, que les petits pâtés en furent quittes pour la peur. Malheureusement cet entrain, ces chants, ces ceintures rouges, l’admiration, la curiosité, donnèrent au mitron l’envie de faire un bout de route en si belle compagnie; et, dépassant sans s’en apercevoir l’Hôtel de ville et les ponts de l’île Saint-Louis, il se trouva emporté je ne sais où, dans la poussière et le vent de cette course folle.
II
Depuis au moins vingt-cinq ans, c’était l’usage chez les Bonnicar de manger des petits pâtés le dimanche. A midi très précis, quand toute la famille,–petits et grands,–était réunie dans le salon, un coup de sonnette vif et gai faisait dire à tout le monde:
«Ah!. voilà le pâtissier. «
Alors avec un grand remuement de chaises, un froufrou d’endimanchement, une expansion d’enfants rieurs devant la table mise, tous ces bourgeois heureux s’installaient autour des petits pâtés symétriquement empilés sur le réchaud d’argent.
Ce jour-là la sonnette resta muette. Scandalisé, M. Bonnicar regardait sa pendule, une vieille pendule surmontée d’un héron empaillé, et qui n’avait jamais de la vie avancé ni retardé. Les enfants bâillaient aux vitres, guettant le coin de rue où le mitron tournait d’ordinaire. Les conversations languissaient, et la faim, que midi creuse de ses douze coups répétés, faisait paraître la salle à manger bien grande, bien triste, malgré l’antique argenterie luisante sur la nappe damassée, et les serviettes pliées tout autour en petits cornets raides et blancs.
Plusieurs fois déjà la vieille bonne était venue parler à l’oreille de son maître. rôti brûlé. petits pois trop cuits. Mais M. Bonnicar s’entêtait à ne pas se mettre à table sans les petits pâtés; et, furieux contre Sureau, il résolut d’aller voir lui-même ce que signifiait un retard aussi inouï. Comme il sortait, en brandissant sa canne, très en colère, des voisins l’avertirent:
«Prenez garde, Monsieur Bonnicar, . on dit que les Versaillais sont entrés dans Paris.»
Il ne voulut rien entendre, pas même la fusillade qui s’en venait de Neuilly à fleur d’eau, pas même le canon d’alarme de l’Hôtel de ville secouant toutes les vitres du quartier.
«Oh! ce Sureau!. ce Surea!…»
Et dans l’animation de la course il parlait seul, se voyait déjà là-bas au milieu de la boutique, frappant les dalles avec sa canne, faisant trembler les glaces de la vitrine et les assiettes de babas. La barricade du pont Louis-Philippe coupa sa colère en deux. Il y avait là quelques fédérés à mine féroce, vautrés au soleil sur le sol dépavé.
«Où allez-vous, citoyen?»
Le citoyen s’expliqua; mais l’histoire des petits pâtés parut suspecte, d’autant que M. Bonnicar avait sa belle redingote des dimanches, des lunettes d’or, toute la tournure d’un vieux réactionnaire.
«C’est un mouchard, dirent les fédérés, il faut l’envoyer à Rigault.»
Sur quoi, quatre hommes de bonne volonté, qui n’étaient pas fâchés de quitter la barricade, poussèrent devant eux à coups de crosse le pauvre homme exaspéré.
Je ne sais pas comment ils firent leur compte, mais une demi-heure après ils étaient tous raflés par la ligne et s’en allaient rejoindre une longue colonne de prisonniers prête à se mettre en marche pour Versailles. M. Bonnicar protestait de plus en plus, levait sa canne, racontait son histoire pour la centième fois. Par malheur cette invention de petits pâtés paraissait si absurde, si incroyable au milieu de ce grand bouleversement, que les officiers ne faisaient qu’en rire.
«C’est bon, c’est bon, mon vieux. Vous vous expliquerez à Versailles.»
Et par les Champs-Élysées, encore tout blancs de la fumée des coups de feu, la colonne s’ébranla entre deux files de chasseurs.
III
Les prisonniers marchaient cinq par cinq, en rangs pressés et compacts. Pour empêcher le convoi de s’éparpiller, on les obligeait à se donner le bras; et le long troupeau humain faisait en piétinant dans la poussière de la route comme le bruit d’un grande pluie d’orage.
Le malheureux Bonnicar croyait rêver. Suant, soufflant, ahuri de peur et de fatigue, il se traînait à la queue de la colonne entre deux vieilles sorcières qui sentaient le pétrole et l’eau-de-vie; et d’entendre ces mots de: «Pâtissier, petits pâtés» qui revenaient toujours dans ses imprécations, on pensait autour de lui qu’il était devenu fou.
Le fait est que le pauvre homme n’avait plus sa tête. Aux montées, aux descentes, quand les rangs du convoi se desserraient un peu, est-ce qu’il ne se figurait pas voir là-bas, dans la poussière qui remplissait les vides, la veste blanche et la barrette du petit garçon de chez Sureau? Et cela dix fois dans la route! Ce petit éclair blanc passait devant ses yeux comme pour le narguer, puis disparaissait au milieu de cette houle d’uniformes, de blouses, de haillons.
Enfin, au jour tombant, on arriva dans Versailles, et quand la foule vit ce vieux bourgeois à lunettes, débraillé, poussiéreux, hagard, tout le monde fut d’accord pour lui trouver une tète de scélérat. On disait:
«C’est Félix Pyat… Non! c’est Delescluze.»
Les chasseurs de l’escorte eurent beaucoup de peine à l’amener sain et sauf jusqu’à la cour de l’Orangerie. Là seulement le pauvre troupeau put se disperser, s’allonger sur le sol, reprendre haleine. Il y en avait qui dormaient, d’autres qui juraient, d’autres qui toussaient, d’autres qui pleuraient; Bonnicar, lui, ne dormait pas, ne pleurait pas. Assis au bord d’un perron, la tête dans ses mains, aux trois quarts mort de faim, de honte, de fatigue, il revoyait en esprit cette malheureuse journée, son départ de là-bas, ses convives inquiets, ce couvert mis jusqu’au soir et qui devait l’attendre encore, puis l’humiliation, les injures, les coups de crosse, tout cela pour un pâtissier inexact.
«Monsieur Bonnicar, voilà vos petits pâtés!…» dit tout à coup une voix près de lui; et le bonhomme en levant la tête fut bien étonné de voir le petit garçon de chez Sureau, qui s’était fait pincer avec les pupilles de la République, découvrir et lui présenter la tourtière cachée sous son tablier blanc. C’est ainsi que, malgré l’émeute et l’emprisonnement, ce dimanche-là comme les autres, M. Bonnicar mangea des petits pâtés.

AVEC TROIS CENT MILLE FRANCS
QUE M’A PROMIS GIRARDIN!…
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E vous est-il jamais arrivé de sortir de chez vous, le pied léger et l’âme heureuse, et, après deux heures de courses dans Paris, de rentrer tout mal en train, affaissé par une tristesse sans cause, un malaise incompréhensible? Vous vous dites: «Qu’est-ce que j’ai donc?…» Mais vous avez beau chercher, vous ne trouvez rien. Toutes vos courses ont été bonnes, le trottoir sec, le soleil chaud; et pourtant vous vous sentez au cœur une angoisse douloureuse, comme l’impression d’un chagrin ressenti.
C’est qu’en ce grand Paris, où la foule se sent inobservée et libre, on ne peut faire un pas sans se heurter à quelque détresse envahissante qui vous éclabousse et vous laisse sa marque en passant. Je ne parle pas seulement des infortunes qu’on connaît, auxquelles on s’intéresse, de ces chagrins d’ami qui sont un peu les nôtres et dont la rencontre subite vous serre le cœur comme un remords; ni même de ces chagrins d’indifférents, qu’on n’écoute que d’une oreille, et qui vous navrent sans qu’on s’en doute. Je parle de ces douleurs tout à fait étrangères, qu’on n’entrevoit qu’au passage, en une minute, dans l’activité de la course et la confusion de la rue.
Ce sont des lambeaux de dialogues saccadés au train des voitures, des préoccupations sourdes et aveugles qui parlent toutes seules et très haut, des épaules lasses, des gestes fous, des yeux de fièvre, des visages blêmes gonflés de larmes, des deuils récents mal essuyés aux voiles noirs. Puis des détails furtifs, et si légers! Un collet d’habit brossé, usé, qui cherche l’ombre, une serinette sans voix tournant à vide sous un porche, un ruban de velours au cou d’une bossue, cruellement noué bien droit entre les épaules contrefaites. Toutes ces visions de malheurs inconnus passent vite, et vous les oubliez en marchant, mais vous avez senti le frôlement de leur tristesse, vos vêtements se sont imprégnés de l’ennui qu’ils traînaient après eux, et à la fin de la journée vous sentez remuer tout ce qu’il y a en vous d’ému, de douloureux, parce que sans vous en apercevoir vous avez accroché au coin d’une rue, au seuil d’une porte, ce fil invisible qui lie toutes les infortunes et les agite à la même secousse.
Je pensais à cela l’autre matin (car c’est surtout le matin que Paris montre ses misères) en voyant marcher devant moi un pauvre diable étriqué dans un paletot trop mince qui faisait paraître ses enjambées plus longues, et exagérait férocement tous ses gestes. Courbé en deux, tourmenté comme un arbre en plein vent, cet homme s’en allait très vite. De temps en temps sa main plongeait dans une de ses poches de derrière, et y cassait un petit pain qu’il dévorait furtivement, comme honteux de manger dans la rue.
Les maçons me donnent appétit, quand je les vois, assis sur les trottoirs, mordre au beau mitan de leur miche fraîche. Les petits employés aussi me font envie, lorsqu’ils reviennent en courant de la boulangerie au bureau, la plume à l’oreille, la bouche pleine, tout réjouis de ce repas au grand air. Mais ici on sentait la honte de la vraie faim, et c’était pitié de voir ce malheureux n’osant manger que par miettes le pain qu’il broyait au fond de sa poche.
Je le suivais depuis un moment quand tout à coup, comme il arrive souvent dans ces existences déroutées, il changea brusquement de direction et d’idée, et en se retournant se trouva face à face avec moi.
«Tiens! vous voila!…» Par hasard, je le connaissais un peu. C’était un de ces brasseurs d’affaires comme il en pousse tant entre les pavés de Paris, homme à inventions, fondateur de journaux impossibles, autour duquel il s’était fait pendant un certain temps beaucoup de réclames et de bruit imprimé, et qui depuis trois mois avait disparu dans un formidable plongeon. Après un bouillonnement de quelques jours à l’endroit de sa chute, le flot s’était uni, refermé, et il n’avait plus été question de lui. En me voyant, il se troubla, et, pour couper court à toute question, sans doute aussi pour détourner mon regard de sa tenue sordide et de son sou de pain, il se mit à me parler très vite, d’un ton faussement joyeux. Ses affaires allaient bien, très bien. Ça n’avait été qu’un temps d’arrêt. En ce moment, il tenait une affaire magnifique. Un grand journal industriel à images. Beaucoup d’argent, un traité d’annonces superbe!. Et sa figure s’animait en parlant. Sa taille se redressait. Peu à peu il prit un ton protecteur, comme s’il était déjà dans son bureau de rédaction, me demanda même des articles.
«Et vous savez, ajouta-t-il d’un air de triomphe, c’est une affaire sûre: je commence avec trois cent mille francs que m’a promis Girardin.»
Girardin!
C’est bien le nom qui vient toujours à la bouche de ces visionnaires. Quand on le prononce devant moi, ce nom, il me semble voir des quartiers neufs, de grandes bâtisses inachevées, des journaux tout frais imprimés, avec des listes d’actionnaires et d’administrateurs. Que de fois j’ai entendu dire, à propos de projets insensés: » Il faudra parler de ça à Girardin!…»
Et lui aussi, le pauvre diable, cette idée lui était venue de parler de ça à Girardin. Toute la nuit, il avait dû préparer son plan, aligner des chiffres; puis il était sorti, et en marchant, en s’agitant, l’affaire était devenue si belle qu’au moment de notre rencontre il lui paraissait impossible que Girardin lui refusât ses trois cent mille francs. En disant qu’on les lui avait promis, le malheureux ne mentait pas, il ne faisait que continuer son rêve.
Pendant qu’il me parlait, nous étions bousculés, poussés contre le mur. C’était sur le trottoir d’une de ces rues si agitées qui vont de la Bourse à la Banque, pleines de gens pressés, distraits, tout à leurs affaires, boutiquiers anxieux courant retirer leurs billets, petits boursiers à figures basses qui se jettent des chiffres à l’oreille en passant. Et d’entendre tous ces beaux projets au milieu de cette foule, dans ce quartier de spéculateurs où l’on sent comme la hâte et la fièvre des jeux de hasard, cela me donnait le frisson d’une histoire de naufrage racontée en pleine mer. Je voyais réellement tout ce que cet homme me disait, ses catastrophes sur d’autres visages, et ses espoirs rayonnants dans d’autres yeux égarés. Il me quitta brusquement, comme il m’avait abordé, jeté à corps perdu dans ce tourbillon de folies, de rêves, de mensonges, ce que ces gens-là appellent d’un ton sérieux «les affaires».
Au bout de cinq minutes, je l’avais oublié, mais le soir, rentré chez moi, quand je secouai avec la poussière des rues toutes les tristesses de la journée, je revis cette figure tourmentée et pâle, le petit pain d’un sou, et le geste qui soulignait ces paroles fastueuses: «Avec trois cent mille francs que m’a promis Girardin !…»
UN SOIR DE PREMIERE IMPRESSIONS DE L’AUTEUR
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EST pour huit heures. Dans cinq minutes, la toile va se lever. Machinistes, régisseur, garçon d’accessoires, tout le monde est à son poste. Les acteurs de la première scène se placent, prennent leurs attitudes. Je regarde une dernière fois par le trou du rideau. La salle est comble; quinze cents têtes rangées en amphithéâtre, riant, s’agitant dans la lumière. Il il y en a quelques-unes que je reconnais vaguement; mais leur physionomie me parait toute changée. Ce sont des mines pincées, des airs rogues, dogmatiques, des lorgnettes déjà braquées qui me visent comme des pistolets. Il y a bien dans un coin quelques visages chers, pâlis par l’angoisse et l’attente; mais combien d’indifférents, de mal disposés! Et tout ce que ces gens apportent du dehors, cette masse d’inquiétudes, de distractions, de préoccupations, de méfiances. Dire qu’il va falloir dissiper tout cela, traverser cette atmosphère d’ennui, de malveillance, faire à ces milliers d’êtres une pensée commune, et que mon drame ne peut exister qu’en allumant sa vie à toutes ces paires d’yeux inexorables. Je voudrais attendre encore, empêcher le rideau de se lever. Mais non! il est trop tard. Voilà les trois coups frappés, l’orchestre qui prélude, . puis un grand silence, et une voix que j’entends des coulisses, sourde, lointaine, perdue dans l’immensité de la salle. C’est ma pièce qui commence. Ah! malheureux, qu’est-ce que j’ai fait?…
Moment terrible. On ne sait où aller, que devenir. Rester là, collé contre un portant, l’oreille tendue, le cœur serré; encourager les acteurs quand on aurait tant besoin d’encouragements soi-même, parler sans savoir ce qu’on dit, sourire en ayant dans les yeux l’égarement de la pensée absente. Au diable! J’aime encore mieux me glisser dans la salle et regarder le danger en face.
Caché au fond d’une baignoire, j’essaye de me poser en spectateur détaché, indifférent, comme si je n’avais pas vu pendant deux mois toutes les poussières de ces planches flotter autour de mon œuvre, comme si je n’avais pas réglé moi-même tous ces gestes, toutes ces voix et les moindres détails de la mise en scène, depuis le mécanisme des portes jusqu’à la montée du gaz. C’est une impression singulière. Je voudrais écouter, mais je ne peux pas. Tout me gène, tout me dérange. Ce sont des clefs brusques aux portes des loges, des tabourets qu’on remue, des quintes de toux qui s’encouragent, se répondent, des chuchotements d’éventails, des étoffes froissées, un tas de petits bruits qui me paraissent énormes; puis des hostilités de gestes, d’attitudes, des dos qui n’ont pas l’air content, des coudes ennuyés qui s’étalent, semblent barrer tout le décor.
Devant moi, un tout jeune homme à binocle prend des notes d’un air grave, et dit:
«C’est enfantin.»
Dans la loge à côté, on cause à voix basse:
«Vous savez que c’est pour demain.
–Pour demain?
–Oui, demain, sans faute.»
Il paraît que demain est très important pour ces gens-là, et moi qui ne pense qu’à aujourd’hui!. A travers cette confusion, pas un des mots ne porte, ne fait flèche. Au lieu de monter, d’emplir la salle, les voix des acteurs s’arrêtent au bord de la rampe et retombent lourdement dans le trou du souffleur, au fracas bête de la claque. Qu’est-ce qu’il a donc à se fâcher, ce monsieur, là-haut? Décidément j’ai peur. Je m’en vais.
Me voilà dehors. Il pleut, il fait noir; mais je ne m’en aperçois guère. Les loges, les galeries, tournent encore devant moi avec leurs rangées de têtes lumineuses, et la scène au milieu, comme un point fixe, éclatant, qui s’obscurcit à mesure que je m’éloigne. J’ai beau marcher, me secouer, je la vois toujours cette scène maudite, et la pièce, que je sais par cœur, continue à se jouer, à se traîner lugubrement au fond de mon cerveau. C’est comme un mauvais rêve que j’emporte avec moi, et auquel je mêle les gens qui me heurtent, le gâchis, le bruit de la rue. Au coin du boulevard, un coup de sifflet m’arrête, me fait pâlir. Imbécile! c’est un bureau d’omnibus. Et je marche, et la pluie redouble. Il me semble que là-bas aussi il pleut sur mon drame, que tout se décolle, se détrempe, et que mes héros, honteux et fripés, barbotent à ma suite sur les trottoirs luisants de gaz et d’eau.
Pour m’arracher à ces idées noires, j’entre dans un café. J’essaye de lire; mais les lettres se croisent, dansent, s’allongent, tourbillonnent. Je ne sais plus ce que les mots veulent dire; ils me semblent tous bizarres, vides de sens. Cela me rappelle une lecture que j’ai faite en mer, il y a quelques années, un jour de très gros temps. Sous le roufle inondé d’eau où je m’étais blotti, j’avais trouvé une grammaire anglaise, et là, dans le train des vagues et des mâts arrachés, pour ne pas penser au danger, pour ne pas voir ces paquets d’eau verdâtre qui croulaient sur le pont en s’étalant, je m’absorbais de toutes mes forces dans l’étude du th anglais; mais j’avais beau lire à haute voix, répéter et crier les mots, rien ne pouvait entrer dans ma tête, pleine des huées de la mer et des sifflements aigus de la bise en haut des vergues.
Le journal que je tiens à ce moment me paraît aussi incompréhensible que ma grammaire anglaise. Pourtant, à force de fixer cette grande feuille dépliée devant moi, je vois s’y dérouler, entre les lignes courtes et serrées, les articles de demain, et mon pauvre nom se débattre dans des buissons d’épines et des flots d’encre amère. Tout à coup le gaz baisse, on ferme le café.
Déjà!
Quelle heure est-il donc?
Les boulevards sont pleins de monde. On sort des théâtres. Je me croise sans doute avec des gens qui ont vu ma pièce. Je voudrais demander, savoir, et en même temps je passe vite pour ne pas entendre les réflexions à haute voix et les feuilletons en pleine rue. Ah! comme ils sont heureux tous ceux-là qui rentrent chez eux et qui n’ont pas fait de pièces. Me voici devant le théâtre. Tout est fermé, éteint. Décidément, je ne saurai rien ce soir; mais je me sens une immense tristesse devant les affiches mouillées et les ifs à lampions qui clignotent encore à la porte. Ce grand bâtiment que j’ai vu tout à l’heure s’étaler en bruit et en lumière à tout ce coin de boulevard est sourd, noir, désert, ruisselant comme après un incendie. Allons! c’est fini. Six mois de travail, de rêves, de fatigues, d’espérances, tout cela s’est brûlé, perdu, envolé à la flambée de gaz d’une soirée.

Pulsuz fraqment bitdi.