Kitabı oxu: «André Gide: Oeuvres majeures»
André Gide
André Gide: Oeuvres majeures
Romans, Nouvelles, Poésie, Cahiers de Voyage, Essais Littéraires & Ouvres Autobiographiques
e-artnow, 2022
Contact: info@e-artnow.org
EAN: 4066338121257
Table of Contents
Romans et Nouvelles
Les Cahiers d'André Walter
Le Voyage d'Urien
Paludes
Le Prométhée Mal Enchaîné
L'Immoraliste
Le Retour de l'Enfant Prodigue
La Porte Étroite
Isabelle
Les Caves du Vatican
La Symphonie Pastorale
Les Faux-Monnayeurs
L'École des Femmes
Robert
Geneviève
Ouvres Poétiques et Lyriques
Les Poésies d'André Walter
Les Nourritures Terrestres
Les Nouvelles Nourritures
Écrits de Voyage
Amyntas
Voyage au Congo
Le Retour de Tchad
Retour de l'U. R. S. S.
Retouches â Mon Retour de l'U. R. S. S.
Essais Littéraires
Prétextes; Réflexions sur quelques points de littérature et de morale
Nouveaux Prétextes
Le Journal des Faux-Monnayeurs
Dostoïevski (Articles et Causeries)
Notes sur Chopin
Ouvres Autobiographiques
Si le Grain ne Meurt
Journal 1939–1949
Romans et Nouvelles
Table des matières
Les Cahiers d'André Walter
Table des matières
Le Cahier Blanc
Le Cahier Noir
LE CAHIER BLANC
Table des matières
Attends,
Que ta tristesse soit un peu plus reposée, – pauvre âme, que la lutte d'hier a faite si lasse.
Attends.
Quand les larmes seront pleurées, les chers espoirs refleuriront.
Maintenant tu sommeilles.
Berceuses, escarpolettes, barcarolles,
Le chant des pleureuses alanguit les chutes.
Il te faudra prier bien sagement ce soir, et que tu croies. Cela te reste, qui ne te sera pas ôté. Tu diras : Le Seigneur est ma part et mon héritage ; quand tous m'abandonneraient, tu ne me laisseras pas orphelin.
Et puis tu dormiras, – car ne réfléchis pas encore : les jours amers ne sont pas assez loin.
Endors le souvenir au gré des rêves.
Repose.
Jeudi.
Écrit des lettres...
J'ai tâché de lire, de penser... La fatigue assoupit ma tristesse ; il me semble l'avoir rêvée.
Maintenant, sous les arbres ;
L'ombre est pacifiante.
*
Que la nuit est silencieuse. J'ai presque peur à m'endormir. On est seul. La pensée se projette comme sur un fond noir ; le temps à venir apparaît sur le sombre comme une bande d'espace. Rien ne distrait de la vision commencée. On n'est plus qu'elle.
Il ne faut pas que l'âme s'alanguisse en ses rêveries mélancoliques, – mais qu'elle se réveille enfin et recommence à vivre.
⁂ Quelque soir, revenant en arrière, je redirai ces mots de deuil ; maintenant cela m'écœure d'écrire : la phrase n'est pas pour ces choses, émotions trop pures pour être parlées ; – j'ai peur qu'une rhétorique, d'ailleurs impuissante, ne profane ; par haine des mots que j'ai trop aimés, je voudrais mal écrire exprès. Je romprai les harmonies, fussent-elles fortuites :
Que tu reposes en paix, ma mère. Tu as été obéie.
Certes, l'amertume de cette double épreuve étonne encore mon âme ; pourtant, pas trop de tristesse ; ce qui domine, c'est l'orgueil d'avoir vaincu. Tu me connaissais bien si tu pensais que l'excès même de cette vertu m'exciterait à la suivre. Tu savais que les routes ardues et téméraires m'attirent, que ma volonté aime les poursuites insensées, à cause du rêve, et qu'il faut un peu de folie pour rassasier mon orgueil.
Tu les as fait tous sortir pour me parler à moi seul, – c'était quelques heures seulement avant la fin : « André », m'as-tu dit, – « mon enfant, je voudrais mourir reposée. » Je savais déjà ce que tu me dirais et j'avais rassemblé mes forces. Tu te hâtais de parler, car ta fatigue était grande : « Il serait bon que tu quittes Emmanuèle... Votre affection est fraternelle, – ne vous y trompez pas... L'habitude d'une vie commune l'a fait naître. Bien qu'elle soit ma nièce, ne me fais pas regretter de l'avoir comme adoptée depuis qu'elle est orpheline. – Je craindrais en vous laissant libres, que ton sentiment ne t'entraîne et que vous ne vous rendiez malheureux tous les deux, – tu comprendras pourquoi. Emmanuèle a déjà bien souffert : je voudrais tant qu'elle puisse être heureuse. L'aimes-tu assez pour préférer son bonheur au tien ? »
Alors tu parlas de T*** qui venait d'accourir, appelé par les tristes nouvelles. – « Emmanuèle l'estime », dis-tu. – Je savais bien. Et, comme je ne répondais rien encore : « Ai-je trop compté sur toi, mon enfant, – ou pourrai-je mourir tranquille ? »
J'étais épuisé des épreuves récentes ; j'ai dit : – « Oui, mère », sans comprendre et parce que je voulais aller jusqu'au bout – avec seulement le sentiment de me jeter dans une nuit obscure.
Je suis sorti ; quand on m'a rappelé, j'ai vu près de ton lit Emmanuèle, la main dans celle de T***. Tous nous nous sommes agenouillés ; nous avons prié. Ma pensée était inerte, – puis tu t'es endormie.
Après les ennuis cérémonieux qui distraient, nous avons communié ensemble. Emmanuèle était devant moi ; je ne l'ai pas regardée, et pour ne pas penser à elle et m'empêcher de rêver, je répétais : « Puisqu'il faut que je la perde, que je te retrouve au moins, mon Dieu, – et que tu me bénisses d'avoir suivi la route étroite. »
Puis je suis parti ; je viens ici, parce que je ne pouvais pas rester.
Jeudi.
J'ai travaillé pour que l'esprit s'occupe ; c'est dans l'effort qu'il se sent vivre. – Sorti toutes les pages écrites qui me rappellent autrefois. Je les veux toutes relire, les ranger, copier, les revivre. J'en écrirai de nouvelles sur des souvenirs anciens.
Je délivrerai ma pensée de ses rêveries antérieures, pour vivre d'une nouvelle vie ; quand les souvenirs seront dits, mon âme en sera plus légère ; je les arrêterai dans leur fuite : une chose n'est pas tout à fait morte qui n'est pas encore oubliée. Enfin je ne veux pas m'en aller, sans même détourner la tête, de ce qui m'aura tant charmé durant toute ma jeunesse. – Puis pourquoi chercher après coup les raisons d'une volonté prise, comme pour s'excuser de l'avoir ? J'écris parce que j'ai besoin d'écrire – et voilà tout. La volonté qu'on raisonne en devient plus débile : que l'action soit spontanée.
Et c'est bien plutôt, avec l'ambition ravivée, l'idée du livre si longtemps rêvé, d'ALLAIN, qui de nouveau maintenant se réveille.
20 avril.
L'air est si radieux ce matin que malgré moi mon âme espère – et qu'elle chante, et qu'elle adore avec un désir de prières.
E pero leva su ! Vinci l'ambascia Con l'animo che vince ogni battaglia Se col suo grave corpo non s'accascia... E dissi : « Va, ch'io son forte ed ardito »...
21 avril.
Pas un événement : la vie toujours intime – et pourtant la vie si violente. Tout s'est joué dans l'âme ; il n'en a rien paru. Comment écrire cela ? Rien où la pensée se raccroche et les passions, à la fin si profondes, nées je ne sais plus d'où – de toujours – insensiblement accrues.
⁂ L'éducation d'une âme ; la former à soi – une âme aimante, aimée, semblable à soi pour qu'elle vous comprenne, et de si loin que rien ne puisse entre les deux qui les sépare ; tisser et lentement des nœuds si compliqués, un tel réseau de sympathies, qu'elles ne puissent plus se détacher mais s'en cheminent parallèles par la force de l'habitude entretenue.
Lundi.
Nous apprenions tout ensemble ; je n'imaginais de joies qu'avec toi partagées ; et toi tu te plaisais à me suivre : ton esprit vagabond voulait aussi connaître.
Ce furent les Grecs d'abord, et, depuis, toujours préférés : l'Iliade, Prométhée, Agamemnon, Hippolyte, – et quand, après en avoir eu le sens, tu voulais entendre l'harmonie des vers, je lisais :
· · · · · · · · · · · · · · · Τενέδοιό τι ἰφι ἀνάσεις
Σμινθεῦ........
Τέκνον, τί κλαίεις ; τιδέ σε φρένας ἵκετο πένθος ;22 Αἵρετέ μου δέμας, ὀρθοῦτε κάρα λέλυμαι μελέων σύνδεσμα, φίλαι. Αῖ, Αῖ, πῶς ἄν δροσερᾶς ἀπὸ κρηνῖδος καθαρῶν, ὑδάτων πώμ᾽ ἀρυσαίμην......
Puis ce fut le Roi Lear ;
Le vent de la mer souffle à travers l'aubépine...
L'âpreté violente de Shakespeare nous laissait brisés d'enthousiasme : la vraie vie n'avait pas de ces enlèvements.
Les Paroles d'un croyant nous secouaient à leur souffle prophétique. Depuis, il est vrai, tu trouvais l'éloquence de Lamennais un peu bien populacière. Je t'en ai voulu de cela que je sentais pourtant juste, – parce que l'émotion déborde de ces pages, et qu'elle est toujours belle.
Puis nous reprenions les lectures de l'enfance, faites d'abord classiquement avec des admirations déflorantes : Pascal, Bossuet, Massillon... mais au charme spécieux du Carême, nous préférions la rhétorique nombreuse des oraisons funèbres, ou la sévérité janséniste...
Et tant d'autres encore – et tous les autres.
⁂ Puis, avec les ambitions révélées, ce fut Vigny, Baudelaire, – Flaubert, l'ami toujours souhaité ! Nous nous étonnions à sa rythmique savante. Les subtilités rhétoriques des Goncourt affilaient notre esprit ; Stendhal le faisait plus alerte, et plus ergoteur... (?)
ΣΥΜΠΑθΕΙΝ : souffrir ensemble, – se passionner ensemble.
« J'ai vu le Sphinx qui s'enfuyait du côté de la Libye ; il galopait comme un chacal. »
Je le déclamais à très haute voix en en développant tout d'abord l'étendue, puis en faisant saillir, sitôt après, le dactyle ; et nous frémissions tous les deux aux bondissements superbes de la phrase.
T*** nous a relu l'autre soir, m'écrivais-tu, le Voyage en Orient de du Camp et de Flaubert ; il nous a redit la chère apostrophe scandée ; mais, que T*** nous la lise ou que je la lise moi-même, c'est par ta voix toujours que je l'entends.
⁂ C'était dans la Tentation encore : « O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer ma tristesse. » – « Égypte ! Égypte ! tes grands Dieux immobiles ont les épaules blanchies par la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le désert roule la cendre de tes morts ! » – « Le printemps ne reviendra plus, ô Mère éternelle ! » – « Tu n'imagines pas la longue route que nous avons faite. Voilà les onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue... »
.....
Et tant d'autres... ; après que nous étions lassés de les redire, d'en faire résonner toutes les harmoniques, dont le souvenir vibrant nous poursuivait longtemps encore, de sorte que nous en lisions le refrain obsédant l'un sur les lèvres de l'autre, – sans parler.
⁂ Je te racontais mes ambitions ; tu souriais, t'efforçant de paraître incrédule ; et le livre que je rêvais d'écrire, je l'appellerai ALLAIN, te disais-je...
.....
Allain ! l'œuvre rêvée ; – d'abord je la voyais mélancolique et romantique, lorsqu'à l'éveil des sens, j'errais dans les bois, cherchant les solitudes, plein d'inquiétudes inconnues ; lorsqu'un chant de vent dans les pins balancés me semblait chanter mes langueurs au gré des strophes récitées ; que je pleurais aux feuilles tombantes, aux soleils couchants, à l'eau fuyante des ruisseaux, et qu'au bruit de la mer je restais songeur tout le jour.
Puis métaphysique et profonde, quand l'esprit commença de s'éveiller aux doutes... enfantins peut-être, mais qui déjà me troublaient si fort. Il n'est pas deux façons de douter.
D'abord, je n'y voyais, dans ce livre, qu'un caractère exposé, sans suite, sans intrigue.
Puis, l'idée m'est venue, à contempler notre amour, au lieu d'un vain personnage qui déclamerait sur ces choses, de les faire vivre et s'agiter immédiatement, avec la passion de ce qu'on a vécu.
25 avril.
Ils ne comprendront pas ce livre, ceux qui recherchent le bonheur. L'âme n'en est pas satisfaite ; elle s'endort dans les félicités ; c'est le repos, non point la veille : il faut veiller. L'âme agissante, voilà le désirable – et qu'elle trouve son bonheur, non point dans le BONHEUR, mais dans le sentiment de son activité violente. – Donc la douleur plutôt que la joie, car elle fait l'âme plus vivace ; quand elle ne prosterne pas, les volontés s'y exaspèrent : on souffre, mais l'orgueil de vivre puissamment sauve des défaillances. La vie intense, voilà le superbe : je ne changerais la mienne contre aucune, j'y ai vécu plusieurs vies, et la réelle a été la moindre.
Intensifier la vie et garder l'âme vigilante : elle ne se plaindra plus alors, nonchalante, mais s'amusera de sa noblesse.
§ Le grand frisson, à la fois moral et physique, qui vous secoue au spectacle des choses sublimes, et que chacun de nous croyait seul avoir, de sorte qu'il n'en parlait pas à l'autre, – quelle joie quand nous le découvrîmes l'un chez l'autre pareil : ce fut une grande émotion. Quelle source de joies, après, en lisant, de l'éprouver ensemble ; il nous semblait nous unir dans un même enthousiasme. Et ce frisson, bientôt, nous le sentîmes l'un par l'autre ; la main dans la main et très proches, nous nous y confondions éperdument.
Et, quand nous lisions, par ma voix, tantôt déclamante ou grisée, je savais les accents, aux passages aimés qui nous feraient frissonner ensemble.
Insensés ! vous aussi, vous ne m'aurez point crue.
.....
Skamandros, Simoïs, aimés des Priamides.
– Les noms seuls, ces noms grecs aux terminaisons larges, éveillaient en nous des souvenirs si splendides, que d'avance ils soulevaient les enthousiasmes latents, aux éclats de leurs sonorités.
C'était un soir d'été que nous revenions de H***. On nous avait laissés tous deux assis au haut de la voiture ; les autres s'étaient enfermés. La route était longue et la nuit tombait vite. Un même châle nous enveloppait tous deux, qui faisait nos fronts proches.
« Sœurette, lui dis-je, j'ai sur moi l'Évangile ; si tu veux nous en lirions ensemble, pendant qu'il fait encore un peu de jour. – Lisons », me dit Emmanuèle. Et, quand j'eus fini de lui dire : – « Si tu voulais, ma sœur, nous prierions ensemble ? – Non, dit-elle, prions à voix basse, sinon nous penserions à nous plus qu'à Dieu. » Et nous nous tûmes ; mais je pensais encore à toi.
La nuit était venue. – « Que songes-tu ? » me dit-elle. Et moi je récitai :
« Le crépuscule ami s'endort dans la vallée. » Alors elle : « Adieu, voyages lents, bruits lointains qu'on écoute. Le rire du passant, les retards de l'essieu : Les détours imprévus des pentes variées, Un ami rencontré, les heures oubliées, L'espoir d'arriver tard dans un sauvage lieu... »
Et je repris :
« Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente, Rêver sur mon épaule en y posant ton front ? »
Et tous deux, comme il se faisait tard, nous sommes endormis, songeurs, pressés l'un contre l'autre, les mains jointes...
... Puis soudain un brutal réveil, comme d'un rêve : c'est un chariot indistinct sur la route et qu'on heurte, – des bruits de voix, des bruits de chaîne, sans rien voir, – des aboiements – une faible lumière qui dessine les vitres d'une ferme voisine, soupçonnée. Tous deux un peu tremblants, nous serrions plus près encore, confiés l'un dans l'autre.
Songeant aux chariots lourds et noirs qui, la nuit Passant devant le seuil des fermes avec bruit, Font aboyer les chiens dans l'ombre...
Pendant notre sommeil, on avait allumé les lanternes. Nous regardions, amusés, la masse obscure des buissons dépassés surgir de l'ombre : nous cherchions des formes connues qui nous disent si la route était encore longue. – Puis des bruits de pas : un passant attardé, brusquement éclairé dans une saccade de lumière ; – et dans les raies de la lumière projetée, fuyantes en avant de nous sur la route, l'ombre des papillons de nuit qui s'en venaient heurter aux vitres des lanternes. – Je me souviens, quand nous traversions les champs vides, de l'air plus tiède qui soufflait sur nos fronts comme une douce caresse, avec le parfum des terres humides labourées. Nous écoutions chanter les grenouilles...
– Puis enfin l'arrivée, les rires de nouveau, le foyer, la lampe et le thé qui réchauffe ; – mais tous deux nous gardions dans l'âme le souvenir d'une intimité plus secrète.
Pas le paysage lui-même : l'émotion par lui causée. – Le coucher des soleils disparus ; l'apaisement des soirs emplit encore mon âme. O la paix des rayons sur la plaine !
Sitôt après le repas, nous courions vers l'étang ; il s'irisait au reflet des nuages.
(Juin 86.
« C'est une poésie exquise. Tout s'apaise ; le vent se calme, et l'étang assoupi n'a bientôt presque plus de rides. C'est l'heure où les bœufs viennent boire ; leurs pieds agitent l'eau qui se moire autour d'eux ; un enfant les conduit. – Le soleil s'est couché ; plus de couleurs, rien que des teintes, des reflets d'or que l'eau renvoie aux choses et qui les enveloppent toutes. Déjà une rive est dans l'ombre, incertaine, mystérieuse. La nuit monte dans la vallée. – et bientôt tout s'endort au chant nocturne des grenouilles. »
A L* M***, te souviens-tu, à la nuit tombante, nous allions jusqu'aux menhirs. Les moissonneurs attardés s'en revenaient sur leurs charrettes pleines, et leurs chants alternés se répondaient puis se perdaient en s'éloignant. Les grillons bruissaient dans les blés. – Nous regardions longtemps l'ombre s'étendre sur la mer violette et du fond des vallées monter comme une autre marée peu à peu noyant toutes formes. Un à un dans le lointain des côtes, les phares s'allumaient, et dans le ciel, plus claires, une à une, les lointaines étoiles. Vénus luisait étincelante ; nous rentrions doucement, les yeux caressés de sa lumière amie...
... Et la nuit descendait sur notre âme ravie.
Le matin tu vaquais aux soins du ménage ; je voyais ton tablier clair circuler dans les longs couloirs ; je t'attendais sur l'escalier, aux portes de la cuisine ; j'aimais t'aider et te voir diligente ; nous montions dans la lingerie si grande – et parfois, tandis que tu rangeais le linge, je t'y poursuivais d'une lecture commencée.
Je t'appelais alors « Marthe », parce que tu t'agitais pour bien des choses.
Mais, le soir, c'était « Marie » de nouveau ; ton âme après les soins du jour redevenait contemplative.
... On t'avait fait habiter la chambre de Lucie. Il semblait que la chère morte ne l'eût pas quittée tout entière. Quand tu vins, les choses d'elle autrefois parurent la reconnaître et revivre. Je revoyais tout : et la table et les livres, – l'obscur des grands rideaux sur le lit et la chaise où je venais lire, – le vase avec les fleurs que je t'avais cueillies... Au milieu de tout cela, tu vivais d'une vie comme passée déjà et ancienne : sa mémoire partout éparse autour de toi te faisait plus pensive. Le soir, je retrouvais son profil disparu dans l'ombre de ta tête penchée, – ta voix, quand tu parlais, me faisait souvenir. Et bientôt votre mémoire à toutes deux se confondait indécise.
Ils étaient confiants en nous et nous l'étions l'un dans l'autre ; nos chambres étaient voisines. – Te souviens-tu de ce beau soir où je suis venu te retrouver après que nous les avions quittés pour dormir ?
(Août 87.)
« Tout dort autour de nous et par la fenêtre grande ouverte aux étoiles, dans le repos de cette nuit d'été, nous viennent bien parfois quelques chants tristes d'oiseau nocturne ou le frémissement des feuilles mouillées quand un souffle les agite, si doucement qu'on croit un murmure d'amour.
Nous sommes seuls tous deux dans ta chambre, éperdus de tendresse et de fièvre. Dans la caresse de l'air, l'odeur des foins, des tilleuls, des roses ; dans le mystère de l'heure, dans le calme de la nuit, quelque chose d'ineffable fait que les larmes coulent et que l'âme veut s'échapper du corps, s'évanouir dans un baiser.
L'un contre l'autre, si près qu'un même frisson nous enveloppe, chanter la nuit de mai avec des mots extraordinaires, puis, quand toute parole s'est tue, rester longtemps, croyant cette nuit infinie, les yeux fixés sur une même étoile, laissant sur nos joues approchées nos larmes se mêler, et se confondre nos âmes en un immatériel baiser. »
Plus tôt levés que les autres, nous courions vite au bois, quand le temps était clair. Il frissonnait sous la rosée fraîche. L'herbe étincelait aux rayons obliques ; dans la vallée que des brumes encore faisaient plus profonde et comme irréelle, c'était un ravissement. Tout s'éveillait, chantait aux heures nouvelles : l'âme adorait confusément.
Excités peu à peu par l'ivresse de ces choses, nous voulûmes voir le lever des soleils ; c'était folie, car les jours étaient longs. Je venais le matin, dès l'aube, frapper doucement à ta porte ; ton sommeil était léger ; tu te levais, t'apprêtais hâtive. Mais la maison dormait encore, toutes les portes étaient closes ; nous ne pouvions sortir. – Alors, dans ta chambre, la fenêtre ouverte à la fraîcheur limpide, transis un peu quoique l'un près de l'autre serrés, nous regardions longuement pâlir les dernières étoiles et se colorer les brumes. Puis, quand les teintes s'étaient faites lumières, leur empourprement accompli, aux premiers rayons, nous retournions dormir, étourdis d'un vertige de joie, la tête un peu lassée, vide et comme sonore des chansons matinales.
Mardi.
Multiplier les émotions. Ne pas s'enfermer en sa seule vie, en son seul corps ; faire son âme hôtesse de plusieurs. Savoir qu'elle frémisse aux émotions d'autrui comme aux siennes ; elle oubliera ses douleurs propres en cessant de se contempler seule. La vie du dehors n'est pas assez violente ; de plus âpres frémissements sont dans les enthousiasmes intimes. Que l'admiration la soulève ; plus altière elle sera et plus les vibrations larges. Les chimères plutôt que les réalités ; les imaginations des poètes font mieux saillir la vérité idéale, cachée derrière l'apparence des choses.
Que jamais l'âme ne retombe inactive ; il la faut repaître d'enthousiasmes.
(1887.)
« Plan de conduite.
Liberté : la raison la nie. – Quand même elle ne serait pas, encore faudrait-il y croire.
Les influences certes nous modèlent : il les faut donc discerner.
Que la volonté partout domine : se faire tel que l'on se veut. Choisissons les influences.
Que tout me soit une éducation. »
(3 juin 87.)
« Je voudrais parler de bien des choses ; mais toutes se pressent ensemble. Je voulais fixer un peu ma symbolique qui se dessine ;... puis cette vision dans Notre-Dame, à travers les grilles du maître-autel, d'enfants de chœur en surplis blancs, à la lueur des lampes : tous chantaient, des chants clairs ; l'impression de chœur d'anges ; – une chute en mineur obstinément répétée, inattendue toujours, montait jusqu'à la voûte... – et je voulais parler aussi, ... mais ma pensée ondule incertaine, bercée sur les sonorités récentes d'un quatuor entendu. – J'écris parce que la poésie déborde de mon âme, – et les mots n'en sauraient rien dire : l'émotion plane sur la pensée ; – l'harmonie seule...
alors des mots, des mots sans suite, des phrases frémissantes, quelque chose comme de la musique.
Il est minuit ; j'ai sommeil, mais je ne pourrai pas dormir : je me consume d'amour. Tout dort autour de moi ; – je suis seul et je pleure. L'air est tiède ; dehors il pleut, une pluie de printemps qui féconde toute la nature. Et ce chant de violoncelle, dont je me souviens dans la nuit, alanguit mon délire, berce, apaise et console ; la pensée s'endort reposée : douleur, folie, amour, extase !...
... Résigne-toi, mon âme ; pleure et prie très longtemps par cette douce nuit qui t'enivre.
Pleure et résigne-toi, mon âme, prie ! »
.....
(1887,)
« ... Ou de la chair qui se déguise. On la trouve partout, l'impure ! elle se revêt spécieusement.
Certes, quand on songe à ce qui fait la poésie..., quelle poussée de désirs ! et les nerfs si vibrants au charme des couleurs à cause d'un peu de fluide épars dans l'être ;... ah ! quelle prose ! quelle sale prose au fond de tout cela.
Pourtant, c'est ce qui fait la fleur, suprême poésie de la plante... et les pétales diaprés se déploient sous les étamines dressées, comme un lit somptueux des amours inconscientes. O l'inconscience du poète ! – aveuglement ! croire à la muse inspiratrice quand c'est la puberté qui l'inquiète ; puis se promener par les nuits claires avec l'illusion qu'on chante à l'idéal... et, quand le vers ne vient pas, donner cours au flot de poésie qui l'oppresse dans d'amoureux ébats entre les bras d'une courtisane. – Certes, le dérivatif est sublime ! – O pourtant ! ce qui fait que l'homme se croit Dieu ! – Les belles nuits claires alors... une action réflexe que les vers (Musset)... Les chiens aussi aboient après les clairs de lune !
§ Ce qui est pur et ce qui souille – nous ne le pouvons savoir ; la connexion des deux essences, si subtile ; leurs causes, si mutuellement mélangées ; – tant l'ébranlement de l'une retentit en l'autre. L'abondance du sang fait le cœur généreux : si Swift avait connu l'amour, peut-être il aurait écrit des cantiques... Et tu me dis, ami. qu'il ne faut pas se soucier du corps, mais bien le laisser paître aux lieux qu'il convoite ; – mais la chair corrompt l'âme, une fois corrompue ! on ne peut mettre du vin pur en des vaisseaux qui se pourrissent ! La chair fait l'âme à soi, si l'âme ne la domine d'abord ; – il faut qu'elle se l'asservisse.
– Alors romantique parce que mon sang bouillonne... Tant pis ! l'illusion de l'idéal est bonne et je la veux garder. »
(Poubazlanec, sept. 87.)
« Ton conseil est admirable, ô Ar***. – Et ta doctrine ! « Dégager l'âme en donnant au corps ce qu'il demande ! » dis-tu ; – et tu m'estimerais plus lorsque je l'aurais fait... Mais, ami, il faudrait que le corps demande des choses possibles ; si je lui donnais ce qu'il demande, tu crierais le premier au scandale ; – et pourrais-je le satisfaire ?
Admirable, ta quiétude ! tu t'es dit : à quoi bon la lutte ? il ne faut pas que l'âme s'épuise en des combats indignes d'elle, – et, te soumettant d'avance, tu t'es épargné le combat. – Mais ne sais-tu donc pas que la gangrène de la chair attaque l'âme ? – Pour moi, je n'ai pas un désir que toute mon âme n'en soit ébranlée.
§ Et tu te donnes en exemple. – Certes, je t'admire : ta philosophie est grande, et tu prends la vie comme elle finira peut-être par me prendre ; – mais ce que je ne t'ai pas dit, ce que tu ne sauras pas. de peur que ton aimable calme ne s'en trouble, c'est le grand effondrement de mes rêves, quand tu m'as conté tout cela, la désillusion sur toi-même ; – ah ! je te croyais plus altier... Et des larmes sur mon orgueil blessé, dont, pour la première fois, je soupçonnais la vanité ; un écœurement, oui jusqu'à la nausée, en regardant la vie, la vie qu'il fallait vivre. – J'aime mieux mon rêve, – mon rêve !...
Tu souriais en disant ces choses, je souriais en les écoutant, mais je ne comprenais plus tes paroles ; une seule pensée grisait mon cœur de larmes : il est retourné près de cette fille, et elle ne l'a pas reconnu ! – Pas reconnu, Seigneur, est-ce possible ?... mon âme en a pleuré toute la nuit. – A quoi bon cette tristesse ? Ces choses-là devaient être. Pourquoi l'aurait-elle reconnu ? Elle en avait tant vu depuis, – puis, malgré soi, le souvenir des traits s'efface. – Il t'avait tout donné pourtant ! Le savais-tu seulement ? Avait-il osé te le dire ? – Que cela est lugubre, lugubre ! Ah fi ! si c'est là la vie qu'il faut vivre...
J'aime mieux mon rêve, Seigneur ! j'aime mieux mon rêve. »
(Juillet 87.)
« J'en hais jusqu'à l'approche, et ces mots sifflés à l'oreille, intonations triviales ou subtiles, voix de goules et ou de sirènes ; je les hais ! je les hais tout entières. – Et, quand je marche dans la rue, je quitte les trottoirs, je cours hâtif sur les pavés ; je les vois de loin qui se retournent, vont et viennent... et leurs gestes, leurs propos soupçonnés m'intriguent malgré tout ; – j'aimerais savoir...
C'était il y a deux ans. pour la première fois et l'unique d'ailleurs, car maintenant je suis attentif et je marche loin d'elles, – une chantait un refrain triste ; un peu moqueur, mais tendrement, et d'une voix si frêle, alanguie... Comme je passais auprès d'elle, elle s'est retournée. avec un geste, sans cesser de chanter. – C'était la première fois, une première nuit de printemps ; l'air était si tiède et la mélodie énervante... les larmes me sont jaillies des yeux ; malgré moi. je me suis écarté, j'ai pris le large. Elle a ri très haut ; une autre qui rôdait auprès s'est écriée : « Faut pas avoir peur comme ça, mon joli garçon !... » L'émotion était si violente que j'ai pensé m'évanouir ; le sang m'est monté au visage ; une rougeur de honte, de honte pour elles ; – l'impression d'une souillure, rien que d'avoir entendu leurs paroles. Mes tempes battaient, mes yeux se brouillaient pleins de larmes : je me suis enfui.
Mais je me souviendrai, par cette nuit de printemps affolante et si tiède, de cette ombre chantante aux reflets du gaz et sous les marronniers fleuris ; puis cet éclat de rire, aigu comme une chose qui se brise ; – et les larmes que j'ai pleurées. Oui, je m'en souviendrai toujours ; c'était une extraordinaire poésie !
J'écris ces choses ce soir parce que la saison est la même, que l'air est aussi tiède et que tout m'aide à me souvenir. J'avais joué le scherzo de Chopin que je me rappelle encore, puis j'ai couru dans la campagne, grisé de sonorités, d'harmonies. Le ciel était sans lune, mais clair d'étoiles ; quoiqu'il n'y eût pas de nuages, la pluie s'est mise à tomber, une pluie tiède, presque une rosée ; –