Kitabı oxu: «La cousine Adèle»
Angélique Arnaud
La cousine Adèle

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331641
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
Texte
I
De tous les habitants de la petite ville de Saint-X***, située au centre de la France, Olivier de Frankallais était sans contredit le plus élégant, le plus accentué, le plus remarquable en un mot: c’était un homme très-grand, très-blond, très-mince et d’une allure légèrement altière, malgré la souplesse de sa taille et la grâce incontestée de son geste et de ses attitudes.
Il portait une petite moustache à la Van Dick, dont la nuance tendait au roux et s’harmoniait bien avec son teint pâle.
Quant aux yeux de ce gentilhomme, il était difficile de s’en rendre compte, car M. de Frankallais n’envoyait jamais à un interlocuteur ce coup d’œil franc et sympathique où la pensée se fait comprendre avant qu’elle soit exprimée; le plus ordinairement, il le lançait oblique ou tenait la paupière baissée; mais, lorsqu’il voulait user de sa puissance, ce regard, d’une fixité glaciale, avait des effets terrifiants qu’on ne pouvait longtemps soutenir.
On disait pourtant qu’à l’occasion ces bleuâtres prunelles savaient trouver le chemin des cœurs, et qu’alors il n’en était pas de plus douces et de plus tendres; mais c’était plutôt conjecture que certitude, car jamais on n’avait été plus discret que M. de Frankallais en matière de sentiment.
Il s’occupait, il est vrai, de plusieurs femmes à la fois, et d’une manière aussi aimable que respectueuse; mais la multiplicité même détournait les soupçons. Il y mettait d’ailleurs tant de prudence que c’est au plus si l’esprit de médisance–dont la ville de Saint-X*** est suffisamment pourvue–pouvait y trouver le plus léger aliment.
Somme toute, M. de Frankallais eût pu passer pour un homme sans reproche, sauf une porte dérobée– qui se trouvait placée à l’une des extrémités de son jardin–et que des voisins, trop préoccupés de ses intérêts, prétendaient avoir vue s’ouvrir à des heures avancées de la nuit: «Il est bien rangé tant que dure le jour, avaient dit ces bonnes âmes; mais, passé minuit, le diable n’y perd rien!»
Du reste, M. de Frankallais, bien qu’il fût très-indifférent en matière de religion, et ’même assez enclin à la critique voltairienne, allait à la messe aux jours de fêtes conservées; il ne refusait jamais d’être le cavalier servant d’une quêteuse, et consentait même à présenter le pain bénit, lorsque la fabrique de l’église Saint-Gervais, sa paroisse, lui faisait offrir le gâteau d’usage.
Malgré tant de prudence, de convenance et de tact dans tous ses procédés, on avait octroyé deux épithètes à ce gentilhomme: on l’appelait, selon l’occasion, «le Serpent» ou «le Renard.»
Pourquoi de tels mots en présence de qualités si appréciées?–L’instinct ne raisonne pas.
Au moment où nous prenons cette histoire, c’est-à-dire en pleine Restauration, M. de Frankallais pouvait avoir de vingt-huit à trente ans. Comme il était sans profession, sa journée se partageait entre les soins qu’exigeait une assez belle fortune, de longues promenades que réclamait sa santé et quelques études superficielles. Les visites imposées à l’homme du monde lui prenaient aussi beaucoup de temps.
On supposait à M. de Frankallais des opinions très-arrêtées et peu sympathiques au gouvernement que 1815avait établi. Mais en faveur de quelles convictions sa mystérieuse opposition se produisait-elle? Voilà ce que nul ne pouvait savoir. Sur ce point, Olivier ne se montrait pas moins discret qu’au sujet de ses affections; son silence ou quelques saillies malicieuses, qui lui Il étaient échappées dans la conversation, avaient pu seuls faire augurer qu’il se rangeait parmi les détracteurs du droit divin.
Une circonstance préoccupa un moment les esprits, et l’on se. crut sur le point de découvrir le mot de l’énigme. M. de Frankallais fut invité à l’une des fêtes que donnait la famille d’Orléans dans un château de plaisance appartenant à Mme Adélaïde, sœur du futur Louis-Philippe.
Olivier accepta, disant «qu’il voulait observer leurs allures.» Il se laissa même retenir pour les chasses de l’aîné des jeunes princes; mais il en revint avec les dispositions les plus critiques; personne ne songea dès lors à le classer parmi les partisans de la branche cadette, dont l’ambition et la prétention au trône se manifestaient déjà.
M. de Frankallais, après avoir jeté négligemment, dans une conversation à la sous-préfecture, quelques mots légers ayant trait au mariage secret de la châtelaine avec un général dont le nom n’était un mystère pour personne, parut prendre un grand plaisir à raconter les remarques moqueuses que se permettaient les convives réunis autour d’une table de deux cents couverts.
Il signalait entre autres le mot d’un cafetier de campagne, venu en qualité de conseiller municipal, qui, à chaque exhibition d’un nouveau service, disait à ses voisins d’un ton convaincu: «C’est mesquin! c’est mesquin!»
La femme du sous-préfet, personne très-fine et passablement caustique, réclama une explication:
–Cher comte, observa-t-elle, je ne comprends pas bien si nous devons rire aux dépens des princes ou aux dépens du cafetier?
–Ce sera comme vous le voudrez, madame; je n’y ajoute pas la moindre importance.
Le doute de la sous-préfette et la réponse d’Olivier ayant eu quelque retentissement, il demeura constant que M. de Frankallais n’épargnait pas plus ses hôtes de race royale que ses concitoyens de la plbe.
On l’en blâma. A ce moment l’opinion libérale croyait exploiter à son profit les mésintelligences qui existaient entre les deux tiges bourboniennes, en pre-– nant parti pour celle qui ne régnait pas.
Ceux qui se piquaient d’une prévoyance plus experte remarquaient certains indices qui mettaient en suspicion les démonstrations démocratiques des descendants de Philippe-Égalité.
«Le duc d’Orléans met ses enfants au collège, dit un jour le doyen des avocats; cela n’empêche pas ceux qui jouissent de son intimité d’employer–en parlant des taquineries que lui fait subir la cour–des formules comme celles-ci: Quand, nous serons roi, les choses ne se passeront pas ainsi!»
Les soirées du jeune gentilhomme–il était comte, bien qu’il eût le bon goût de n’en tirer nul avantage–étaient consacrées à des relations intimes: les unes légères, nées d’un caprice; d’autres constantes et pour ainsi dire aussi anciennes que sa vie.
Au nombre de celles-ci figurait une charmante femme qui se nommait Mme d’Aubépin et qui lui était un peu parente. Il s’occupait de cette cousine avec un soin tout fraternel. Il la conseillait pour la gestion de ses affaires; il terminait ses différends avec les colons ou les fermiers; il traitait avec les maçons si elle entreprenait quelque bâtisse; il achetait pour elle le meilleur bois du marché et l’aidait dans la vente de son blé ou de son vin; il lui rendait enfin cette foule de petits services qui épargnent de si grands soucis aux vieilles filles et aux femmes veuves.
Si les observateurs les plus subtils avaient pu distinguer parfois dans la voix de M. de Frankallais, lorsqu’il parlait à sa cousine, des inflexions assez tendres, personne, du moins, ne l’avait surpris en délit de propos galants. Cette phrase, si souvent répétée à Saint-X*** à propos de tous les rapports entre hommes et femmes: «Il lui fait la cour,» n’avait pu être sérieusement prononcée à l’occasion de Mme d’Aubépin.
M. de Frankallais se tenait toujours près de sa parente dans une attitude d’amical respect: c’était une certaine familiarité mêlée de déférence. Mme d’Aubépin acceptait cela simplement; elle y trouvait du charme. Elle craignait bien un peu le qu’en dira-ton? mais elle se sentait rassurée par ses intentions innocentes et par sa fidélité bien connue à la mémoire de son défunt mari. Olivier, d’ailleurs, ne lui avait-il pas dit un jour, sous forme de conversation générale, que, «grâce à sa frêle santé et à ses habitudes rigides, il était l’homme le moins compromettant du monde?»
Mme d’Aubépin l’avait pris au mot. Elle lui parlait souvent de cette austérité comme d’une chose hors de doute. Souvent aussi elle le traitait en malade ou en convalescent, à cause de cette frêle santé. Il était rare qu’en hiver on ne vît pas chez elle une tisane bouillant devant le feu, et des sirops sur la cheminée de l’appartement où elle recevait ce bienheureux parent.
Que cette intimité, si douce qu’elle fût, ne pût suffire à M. de Frankallais, qui s’en fût étonné? Comme il n’aimait ni le jeu, ni le tabac, ni le cercle où les hommes s’assemblent, il fallait bien qu’il s’occupât de quelque chose en dehors de ce sentiment, qui était loin d’être une grande passion.
Mme d’Aubépin ne paraissait chercher d’autre joie cependant que l’affection de son cousin. Avait-il le cœur plus vaste? L’amitié avait-elle plus de puissance dans l’âme de la jeune femme?
La solution de ce problème était de nature trop abstraite pour qu’on s’en occupât dans la petite ville. Ce qui surprenait dans les habitudes d’Olivier était certaine fréquentation que le gentilhomme avait pour ainsi dire donnée en rivalité à sa parente.
Depuis quelques mois, M. de Frankallais rentrait rarement chez lui sans avoir passé une demi-heure au moins, une heure et demie souvent, chez une femme de condition inférieure qu’on nommait Pernelle Lallaud ou bien la mère Lallaud.
L’intérieur qui attirait ainsi le jeune comte n’offrait rien de bien attrayant en apparence: Mme Lallaud, veuve d’un sergent de la vieille garde décoré sur le champ de bataille, était une femme de cinquante ans, grande, sèche, qui se tenait raide et pourtant ne manquait pas d’une certaine désinvolture.
Mme Pernelle parlait facilement et faisait souvent preuve d’un esprit vif et original, qui éclatait en saillies vulgaires. Elle était douée d’une grande force de volonté et d’une singulière énergie dont l’emploi ne s’appliquait pas toujours à la stricte équité peut-être, mais qui lui assurait un incontestable empire sur toute faible nature qu’elle trouvait à sa portée.
Du vivant de son mari, elle avait usé largement de cette prérogative en se faisant l’arbitre de tous les différends de son quartier. En ce temps-là, elle décidait de la hausse ou de la baisse d’une réputation, fixait le point où devait s’arrêter le luxe d’une artisane, grondait les enfants, faisait un sermon aux jeunes filles, déployant ainsi partout son incroyable et impérieuse activité.
Mais, depuis qu’elle s’était vue seule avec deux enfants qui grandissaient, et n’ayant d’autres ressources qu’une pension modique, à grand’peine maintenue, elle avait compris qu’elle ne devait rien détourner de son temps ni de ses forces, si elle voulait, comme on dit à Saint-X***, «joindre les. deux bouts "à la fin de l’année.»
La mère Lallaud s’était donc peu à peu retirée de ses relations habituelles, et bientôt elle avait trouvé un nouveau motif de se fortifier dans cette volontaire réclusion.
Elle avait pensé qu’au moyen de cette vie claustrale, elle pourrait garder près d’elle, le jour comme la nuit, sa fille Rose, qui s’annonçait douce et gentille, et la préserver ainsi d’une foule d’influences fâcheuses.
«Elle n’entendra parler ni de plaisirs ni de richesses, et ne fera pas mauvaise mine à notre pauvreté, se disait tout bas Mme Lallaud en regardant l’enfant travailler ou dormir; puis, quand l’âge sera venu, elle ne prendra d’inclination pour personne: je ne me verrai pas obligée de marier la faim avec la soif, comme dit le proverbe.»
En conséquence de ces raisonnements, où l’égoïsme avait peut-être bien sa part, Mlle Rose, dès l’âge de six ou huit ans, avait été vouée à la solitude. Elle avait appris à fuir les conversations inutiles, à marcher vite dans les rues, sans s’arrêter. Plus tard, elle sut qu’il ne fallait jamais regarder les garçons, et que la danse était une chose dangereuse à laquelle il ne fallait pas songer. La seule occupation de cette adolescente était de coudre ou de broder pour le monde, du matin au soir, et cela dans une chambre sans tentures, située au rez-de-chaussée et donnant sur une cour humide, aspect du nord.
Mlle Rose n’en était pas moins devenue une belle fille, à la taille un peu allongée, un peu frêle comme les plantes privées de soleil, mais fraîche néanmoins, et blanche à l’égal des lis. Du reste discrète, timide, silencieuse surtout, car elle ne parlait qu’à sa mère, et sa mère parlait sans cesse.
Le jour où M. de Frankallais fut reçu pour la première fois dans la pièce qui servait à la famille de salon et de salle à manger, Mlle Rose n’avait pas seize ans.
Comment celui qu’on nommait «le Renard» avait-il pénétré dans une bergerie si bien défendue? Ce texte fut longuement commenté à Saint-X***, sans qu’on y pût trouver une explication satisfaisante.
Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il avait fait son entrée un journal à la main, et qu’il répondit aux interrogations qui lui furent faites le lendemain, à ce sujet, par les plus déterminés curieux: «J’ai rendu à la mère Lallaud quelques petits services.»
Les têtes logiques de l’endroit conclurent de ces deux faits que M. de Frankallais avait mis la femme Lallaud sur la voie de quelque recouvrement, et l’on cessa de s’occuper du point de départ, pour se demander ce qui retenait le jeune homme dans cette société, et comment il y employait son temps.
Quoi qu’il en soit, le seuil franchi, M. de Frankallais se maintint victorieusement dans la forteresse.
Aux journaux, aux papiers, qui d’abord lui avaient servi de passe, le jeune comte avait fait succéder des plantes pour la cour, des fleurs pour le pot de grès placé sur la cheminée, des branches de millet pour le serin bien-aimé de Mme Pernelle. Bientôt le conquérant s’était trouvé assez fort pour se présenter sans prétexte.
Mais alors, par combien de petits soins, d’adroites flatteries, ne savait-il pas se rendre agréable! Dix fois en un quart d’heure, la mère Lallaud laissait tomber tous les ustensiles de sa profession;–elle était couturière.–M. de Frankallais, qui avait, comme on le sait, le regard oblique et les yeux souvent baissés vers la terre, relevait aussitôt soit les lunettes, soit le dé, le peloton et jusqu’aux aiguilles; il ouvrait la porte à Cadet, le second enfant de Mme Lallaud; parfois même il ne craignait pas de compromettre sa dignité de gentilhomme en attisant le feu où mitonnaient, pressés dans la marmite, des pruneaux ou autres fruits secs pour la collation du soir.
Les gens qui apprenaient ces détails par quelque circonstance fortuite comprenaient bien que la mère Pernelle, et surtout Mlle Rose, trouvassent un grand plaisir à cette relation, ou qu’elles pussent en concevoir certaines espérances propres à les faire transiger avec leurs anciennes habitudes; mais ce qui attachait M. de Frankallais à ce rez-de-chaussée humide et sombre restait un impénétrable mystère.
Quelquefois, on adressait à Cadet Lallaud des interrogations plus ou moins directes:
–Allons! ne fais pas le secret. conviens-en: le Renard fait la cour à ta sœur.
Ou bien:–Tu vas être le petit beau-frère de M. Olivier! Tu seras joliment fier. et vous serez tous joliment riches!
Mais Cadet répondait–dans son langage affranchi des particules négatives:–La Rose! oh ben! oui!. il lui dit jamais rien. Il la regarde seulement pas!
Et comme Cadet était trop indépendant pour se donner jamais l’embarras d’un mensonge, on se l’était tenu pour dit.
D’un autre côté, la factrice de la poste aux lettres, –une certaine Gothon fort au courant de ce qu’on cherchait à tenir secret dans la ville,–ayant relancé le comte jusque dans cette maison pour lui remettre son journal, affirmait «qu’elle l’avait trouvé assis de manière à contempler la mère Lallaud tout à son aise, mais qu’il ne montrait à la jeune personne que le coin de son épaule.»
Il n’était donc pas amoureux d’elle!
Quant à Rose, elle n’en brodait que de plus belle, baissait les yeux plus encore que par le passé, et disait à peine vingt paroles dans une soirée, sur lesquelles sa mère lui en reprochait dix.
Qui eût bien observé eût pu dire «que, depuis les visites d’Olivier, la jeune recluse ne se plaignait plus de sortir trop rarement; qu’elle se levait avec moins de promptitude quand un ordre de sa mère lui fournissait l’occasion de prendre l’air; et que, parfois, un timide et furtif regard glissait à travers sa blonde paupière, et se retirait tout épeuré s’il rencontrait le coup-d’œil aigu de M. de Frankallais.»
II
Cadet Lallaud était le type du gamin de Paris, plus la physionomie particulière qu’il devait à sa province et à sa nature individuelle,–très-accusée.
Il était au physique sec, mince, d’une apparence chétive, pâle et un peu grêlé sur les pommettes. Ses petits yeux, noirs et pétillants de malice, semblaient devoir mettre le feu où s’arrêtaient ses regards.
Cet enfant était le désespoir de Mme Pernelle. Vingt fois le jour, elle lui prédisait la potence. Et lui, sans se demander si la potence existait encore, se riait du pronostic; ainsi faisait-il des réprimandes de tous les bourgeois de la ville, qui ne manquaient jamais de l’admonester en passant.
Ce malheureux Cadet passait en proverbe, et son nom se mêlait à toutes les corrections que subissaient les garçons de son âge:
–Tu es un vrai Cadet Lallaud!. Le fils de la Pernelle n’y fera plus rien! disaient les pères, les mères, les sœurs aînées. Et ces apostrophes, que n’entendait pas l’accusé, se renouvelaient incessamment.
Ce diable à quatre ne manquait pas d’un certain pittoresque; cela tenait à l’originalité de ses allures, à sa pose, à son geste, à son entrain, surtout à une bonté native qu’il exerçait à sa manière, à une certaine sensibilité qui contrastait vivement avec l’ensemble de ses habitudes.
Cadet allait souvent à la maraude. Cependant, ce genre d’exploits lui coûtait cher. Combien de fois n’eut-il pas les cheveux arrachés, le nez en sang, et jusqu’à une oreille décollée sur le théâtre de ses rapines! Il reçut un soir une décharge de poudre d’un certain monsieur, qui estimait assez ses géraniums et ses abricots pour les défendre à coups de fusil.
–Tiens, Rose, dit-il à sa sœur en rentrant ce soir-là;–et jetant sur la chiffonnière un bouquet aussi frais qu’abondant:–Prends; je l’ai manquée belle pour t’avoir ça! M. Rabanon m’a lancé une charge de poudre!
Rose l’avait embrassé en le grondant tout bas; mais la mère Lallaud, qui avait l’ouïe fine, entra au même instant, et prenant parti pour M. Rabanon:
–Prends à ton tour! s’écria-t-elle en administrant au maraudeur dix soufflets ou coups de poing sur la tête.–Tiens, s’il t’a manqué, je ne te manquerai pas, moi!
Mais Cadet ne se déconcerta pas.
–Qu’est-ce que ça peut me faire, des coups de poing? dit-il effrontément. Je suis le fils d’un brave militaire! Croit-on pas que je va avoir peur?
La désolation de la mère Lallaud, chaque fois qu’elle découvrait une nouvelle prouesse de ce petit Mandrin, était de voir qu’il s’appuyait du nom de son père pour se justifier.
Cette fois encore, la pauvre femme eut beau faire des prodiges de logique et d’éloquence pour lui prouver «que la guerre n’est pas le vol; qu’on peut enlever glorieusement le bien des nations, mais qu’on ne peut rien soustraire, sous peine de honte, de ce qui appartient aux individus.»
L’entêté ne voulait pas se rendre à cet argument. Ne voyant jamais qu’une question de succès ou de défaite où sa mère prétendait lui donner une leçon de morale, il répondait par ce dicton populaire: «Sauve qui peut! malheureux qui est pris!»
Tout cela n’empêchait pas ce damné garcon d’avoir du cœur: il pleurait à une lecture touchante, s’attendrissait sur quiconque éprouvait un malheur, aidait de son peu de pouvoir ceux qui étaient plus faibles ou plus pauvres que lui. Bien plus, il aimait la nature, les eaux, les fleurs, la montagne. La beauté, sous toutes ses formes, agissait vivement sur ses instincts.
Un jour, un de ses acolytes lui ayant dit:–Mme d’Aubépin a, dans son jardin, un prunier garni à faire casser les branches: c’est presque mûr. Si tu allais y faire un tour cette nuit?
–Oh! non, répondit Cadet; elle est trop bonne et trop jolie, celle-là!
Lallaud avait un sincère attachement pour sa sœur. Quand la jeune fille était rudoyée par Mme Pernelle,– ce qui arrivait bien souvent,–l’enfant avait coutume de dire:
–Si elle avait encore son père, on la traiterait pas comme ça!
Et il ajoutait:–Laisse faire, Rose; quand je serai grand, je te garderai avec moi, et puis je te marierai!
–Et tu lui donneras une dot, petit misérable? répondit un jour la mère.
–Pourquoi pas?
–Avec quoi?
–Pardié! quand je devrais la voler!
A de pareils raisonnnements, qui se reproduisaient toujours, sauf de légères variantes, la mère Lallaud ripostait, non moins régulièrement, par une grêle de coups frappés à tort et à travers; mais le nom du sergent n’avait pas été vainement évoqué pour la défense de sa fille, et l’orage, s’abattant sur Cadet, faisait grâce à Mlle Rose. Alors celle-ci remerciait son frère à la dérobée, et quelques larmes de reconnaissance s’échappaient de ses yeux mélancoliques.
Cet échange d’émotions, brusques de la part de Cadet, silencieuses de la part de Mlle Rose, resserrait de plus en plus les liens de ces jeunes cœurs.
Cadet n’avait pas une grande sympathie pour M. de Frankallais; il lui trouvait les yeux méchants et l’air sournois.
Cependant, au moyen de quelques cigarettes, de quelques charges de poudre et de plomb pour tirer les moineaux, Olivier avait à demi apprivoisé le jeune sauvage: ils vivaient donc en paix, si ce n’est en bon accord.
Un soir, tandis que M. de Frankallais rasait les murailles à pas doux et allongés, et au moment où il allait entrer dans la petite cour qui introduisait chez la mère Pernelle, quelqu’un frappa sur son épaule, et une voix de basse taille disait en même temps:
–Ah! je vous y prends, monseigneur!
–A quoi me prends-tu? dit froidement Olivier.
–Parbleu! à ton rendez-vous chez la mère Lallaud!
–Tu sais, Bornas, que ce genre de plaisanterie ne me va pas.
–Le diable m’emporte si je plaisante! reprit Patrix Bornas. Est-ce que je n’ai pas rencontré juste?
–Peut-être! dit le comte qui, en général, aimait peu les réponses directes.
–Alors, dit Patrix qui, de son côté, acceptait les phrases douteuses de son ami pour des négations,– tu vas chez Mme Vallée par la porte de derrière. Je n’ignore pas que la cour est commune aux deux maisons.
–Il me semble que Mme Vallée prête peu à de pareilles suppositions, dit Frankallais avec sévérité. Certes, s’il est à Saint-X*** une femme qui, entre toutes, commande le respect, il ne faut pas la chercher ailleurs.
–Ce n’est pas moi qui te contredirai! Si j’ai parlé ainsi, c’était pour provoquer de ta part un désaveu et entrer en matière sur un sujet., .
–Qu’as-tu donc à me dire, Patrix? Ta voix est tout émue!
–J’ai certaines idées relativement à Mme Madeleine Vallée.
–Tu as des idées sur Mme Vallée, toi? dit M. de Frankallais avec un accent où l’on pouvait distinguer à travers l’étonnement une légère nuance de déplaisir.
Puis, passant son bras sous celui de Bornas, il lui fit rebrousser chemin et l’entraîna vers la partie de la rue où devrait être le trottoir.
–Mais ton rendez-vous? s’écria Patrix en voyant que son ami lui faisait quitter l’impasse où il l’avait rencontré.
–J’allais, reprit Olivier rapidement, comme un homme qui ne veut pas perdre son temps en discussions vaines, non pas à un rendez-vous, mais donner un avis à la veuve Lallaud sur une affaire qui la concerne. Je t’ai déjà dit que j’avais eu l’occasion de lui rendre quelques petits services. Te voilà satisfait. Maintenant, voyons tes idées sur Mme Madeleine.
–Comme tu es vif aujourd’hui! Mes idées ne sont pas si faciles à exprimer. Laisse-moi un moment de repos, et dis-moi, puisque tu es en confiance, si, en t’occupant de la mère Lallaud, tu ne jettes pas un petit coup d’œil vers la demoiselle. Sais-tu qu’elle est bien jolie, cette espèce de niaise?
–Je n’en sais rien. Arrive à Mme Vallée.
–Ah! oui. à Mme Vallée. La belle madame Vallée! comme disent tous les jeunes gens de notre ville. Eh bien! puisqu’il faut te l’avouer, je crois que je suis un peu ensorcelé de ce côté.
–Comment donc! amoureux? Tu es amoureux d’elle? Mais, mon cher, tu n’y penses pas! Avec tes six pieds de circonférence, ta voix de stentor, tes mains de vigneron. Allons donc! c’est aspirer trop haut!
–Cela ne vaut pas, j’en conviens, tes six pieds de long et ta mine blême.
–Oh! moi, ’ je n’aspire pas! dit Frankallais en scandant sa phrase.
–Je n’en sais rien! Tu mènes tes coups de loin, et tu pourrais bien, sans que la dame en fût complice, hanter le rez-de-chaussée de la mère Pernelle en vue de la maison qui se trouve vis-à-vis.
M. de Frankallais mordit sa moustache. Ses yeux lancèrent leur dard du côté de son interlocuteur d’une façon très-significative; mais il n’y avait pas de lune, et l’unique réverbère–chargé de défrayer la rue tout entière–jetait de si faibles lueurs dans l’air humide, que l’honnête Bornas ne s’aperçut de rien.
–Eh bien! reprit le comte, comme un homme qui abandonne du terrain pour mieux s’affermir dans ses retranchements, puisque tu veux le savoir, cette petite, ou plutôt cette grande Rose, ne m’est pas précisément indifférente.
–Pauvre enfant! dit Bornas d’un ton de commisération, je ne voudrais pourtant pas qu’il lui arrivât malheur!
–Me prends-tu pour Méphistophélès? dit Olivier avec dédain. Ne crains rien, Don Quichotte des belles, chevalier de leur honneur; il n’arri vera d’autre malheur à Mlle Rose que d’être trouvée gentille, de s’ennuyer un peu moins le soir, et de recevoir en étrennes, au jour de l’an, une ou deux livres de dragées dans un cornet de carton peint.
–Tsss. j nc m’y fie guère! dit Bornas en secouant sa forte tête.
–Si tu pouvais mettre un système dans ta cervelle et en profiter, dit lentement M. de Frankallais, je t’expliquerais comment les filles gardées par un cerbère tel que cette veuve de sergent, aussi bien que les héroïnes énergiques et vaillantes, n’ont rien à craindre de moi au chapitre de leur vertu; mais tu n’es pas capable de saisir une théorie.
–Tu crois! dit Patrix en soupirant.
C’était l’argument que ce digne garçon opposait, d’ordinaire, aux subtilités railleuses d’Olivier, quand il ne se sentait pas de force à les combattre.
–Revenons à Mme Vallée, reprit le comte. Tu dis donc, avocat.
–Je dis que j’en perds le boire et le manger, comme une bête!
–Eh bien! où en es-tu? dit Frankallais très-attentif à la réponse.
–Au premier mot, si ce n’est au premier pas.
–Ce qui veut dire?
–Cela veut dire que je vais acheter chez elle mes cordons de montre, mes boutons de manchettes, mes gants;–et Dieu sait ce que j’en use depuis deux mois!–mais, dès que je veux dire un mot aimable, voilà que ma langue s’embarrasse et que je tremble comme un enfant qu’on va punir.
–C’est, disent les romanciers, l’indice du véritable amour.
–Et je le crois! répondit Bornas avec une conviction profonde.
–Au moins tes regards ont parlé? Tes yeux ne sont pas sans éclat.
–Crois-tu?
Bornas avait l’habitude d’employer le crois-tu? interrogatif pour exprimer une espérance, comme le tu crois! exclamatif pour repousser une malice.
–Certainement, je le crois; mais réponds-moi!
–Je ne dis pas que mes yeux n’aient pas parlé; mais ils n’auront pas été entendus: j’en ai bien peur.
–Comment le sais-tu? Est-ce qu’elle ne te regarde pas, elle?
–Oh! mon Dieu, si! mais d’un air si tranquille. J’aimerais mieux, je crois, qu’elle ne me regardât pas du tout.
–Alors il faut y renoncer! dit Olivier, qui paraissait vouloir terminer l’entretien, et déjà avait séparé son bras de celui de Bornas.
–Y renoncer! comme tu y vas!. reprit Patrix en le retenant.
–Mais si elle ne t’aime pas! Du reste, vois-tu, Bornas, il paraît que la dame de tes pensées est au-dessus de toute séduction.
–Je le sais bien, et c’est pourquoi j’y pense sérieusement.
–Mais où donc va ton sérieux? Tu veux épouser. une lingère?.
–Je n’ai pas de préjugés.
–Ni moi; mais tu ne réussiras pas mieux que pour «l’autre motif,» et, de plus, elle se moquera de toi!
–Le penses-tu?
–J’en suis sûr.
–Il faudra donc que j’y renonce?
–Je te le conseille. A ta place, je le ferais.
Patrix Bornas–qu’on appelait à Saint-X*** le gros Patrix, ou Patrix Bonasse–était un homme simp le et crédule par bonhomie plutôt que par défaut d’intelligence. Il avait fait d’assez bonnes études, et il était regardé au barreau comme un avocat instruit, si ce n’est éloquent.
Les sarcasmes d’Olivier étaient peut-être pour beaucoup dans la réputation d’incapacité qu’on avait octroyée à Patrix en dehors des affaires, et qui le faisait passer en dérision dans la petite ville.
Il n’était pas sans s’apercevoir des intentions malicieuses de son intime; mais il les prenait pour de la gaîté. Et pour peu que ce dernier se montrât sérieux et inoffensif, l’avocat lui accordait une confiance sans bornes et une déférence pleine d’humilité.
C’était la loi des contrastes, sans doute, qui avait réuni deux natures si diverses et les avait si bien attachées l’une à l’autre, que M. de Frankallais ne cherchait guère d’autre société, parmi les hommes, que celle de Bornas; que Patrix ne pouvait rien faire, rien entreprendre, et presque ne rien penser et ne rien croire sans l’assentiment d’Olivier.
Bornas parlait assez pour permettre à M. de Frankallais de satisfaire ses habitudes silencieuses et de s’abandonner à son caractère quelque peu taciturne: c’était encore une raison d’intimité.
Lorsque M. de Frankallais, en ses jours d’expansion, si rares qu’ils fussent, éprouvait le besoin de communiquer sa pensée, ou plutôt de la mettre en dehors pour se la mieux formuler à lui-même, il était sûr de trouver chez l’avocat une attention toute spéciale, un aide actif pour l’accomplissement de ses desseins.
En revanche, Patrix avait dans le comte un auditeur d’autant plus complaisant qu’il ne se faisait pas toujours un devoir de le suivre dans sa prolixité, et un bon conseiller pour tout ce qui demandait finesse ou prudence.
Bornas est la main de M. de Frankallais.
«M. de Frankallais est la tête de Bornas,»–disait-on à Saint-X***, où l’on se pique, aussi bien qu’ailleurs, de langage imagé.
Au moment où les deux amis se séparèrent, après l’échange d’une poignée de main, une personne, qui se tenait cachée dans l’enfoncement d’une porte, se montra tout à coup, glissa entre eux et s’enfuit à toutes jambes.
–On aura entendu notre conversation, dit Bornas. Eh bien! tant mieux! je voudrais qu’on allât dire à Mme Vallée ce que je n’ose lui faire savoir moi-même.
–Si je connaissais l’insolent qui nous épiait ainsi!. dit Olivier les dents serrées. Mais se calmant tout à coup, il rebroussa chemin et se dirigea vers la maison de la mère Lallaud.
III
Mme Vallée était une femme d’une beauté remarquable, même à Saint-X***, où il y avait bon nombre de olies femmes du temps de M. Frankallais. Ses cheveux, noirs et brillants comme le jais, n’eussent pas été dédaignés par une Milanaise, tant ils étaient souples et luxueux. Ses longues boucles, qui tombaient en reentirs, selon la mode d’alors, encadraient avec harmonie les vives et fines couleurs de ses joues. Ses yeux noirs avaient une puissante vie, une grande clarté; mais le regard était tempéré par une extrême douceur et, pour ainsi dire, par un fluide aimant qui lui donnait une indicible puissance d’attraction.
Du reste, tous les traits du visage s’accordaient si bien, qu’ils semblaient prendre plaisir à se trouver ensemble. Chacun avait cependant sa physionomie propre, et une signification très-spéciale: le front accusait l’intelligence, le nez la fierté, la bouche la bienveillance, les sourcils les impressions profondes.
Quant aux dents, Mme Charleroy, la libraire, elle-même,–la critique émérite du pays,–n’osait en nier la blancheur et le délicieux arrangement.
On accordait, de plus, à Mme Vallée un port de reine et des manières bourgeoises,–ce qui, dans le pays, signifie distinguées;–des mains trop belles pour les mains d’une femme de métier.
On lui reconnaissait un caractère aimable et inoffensif; on lui tenait aussi grand compte de toutes ces merveilles de la mode qu’elle savait si bien créer; de cette science de la forme et de la nuance qu’elle adap– tait, avec tant de succès, au teint brillant de Mlle Valençay, à la pâleur de perle de Mme Allemagne, à la taille de Mme de Brigé, la sous-préfette; à la désinvolture originale de la fine et alerte Mme de Luyné.
Voilà, en somme, ce qu’était Mme Vallée, ou du moins ce qu’on en connaissait.
Mais d’où était-elle? d’où venait-elle? comment avait-elle passé les années de sa première jeunesse? C’est ce qu’on ne pouvait découvrir à Saint-X***, et, certes, ce n’était pas faute d’envie.
Cette énigme était devenue l’une des grandes préoccupations de la ville, depuis qu’un étranger, parcourant le département pour ses affaires ou pour son plaisir, avait acheté pour la jeune femme le fonds de lingerie et modes d’une certaine Mme Lefrank qui voulait quitter le commerce.
On s’était bien informé près de la directrice du bureau de la diligence qui avait reçu Mme Vallée au débarquer; mais la feuille du conducteur n’avait rien appris, si ce n’est que la voyageuse avait été prise à Paris.
Quelques femmes, mystérieusement réunies, avaient consulté, à l’intention de la nouvelle arrivée, une tireuse de cartes réputée fort habile; mais l’oracle avait répondu par les mots vagues: «revers de fortune. chagrins d’amour,» et la question n’avait pas fait un pas.
Enfin, au café de l’Union des bons enfants, on avait, un soir, étudié la chose fort au sérieux. Le clerc de Me Ramillon, le notaire–tout en maugréant contre cette ville de Paris, si grande, disait-il, que les habitants d’un quartier ne se connaissent pas entre eux –avait proposé la motion «que chacun écrivît à ses connaissances, dans cette capitale, pour voir si l’on n’arriverait pas ainsi à obtenir des éclaircissements touchant l’existence de cette Mme Vallée.»
En conséquence de la décision prise en cette assemblée délibérante, sur les conclusions du clerc, on s’adressa: qui, à des étudiants en médecine; qui, à des commis en nouveauté, pour savoir si quelque chose de semblable à cette belle Madeleine n’avait pas été rencontré soit à la Chaumière, soit au bal de Tivoli, soit enfin dans une région quelconque du quartier Latin.
« Elle a des airs de princesse! avait fait observer le plus perspicace, en posant la question à ses correspondants; mais à Paris, on trouve, je crois, des princesses partout!»
Rien n’avait répondu au signalement. Les plus âpres curiosités se virent donc obligées d’abandonner leur recherche sur le passé de Mme Vallée et, pour se consoler, se vouèrent corps et âme à l’examen de son présent.
Mais c’était encore en pure perte. Rien n’était simple comme la vie de cette femme. Elle ne recevait pas un seul homme, excepté dans son magasin, et toujours en présence de ses ouvrières. C’était bien désolant, bien insipide; mais, vraiment, il n’y avait pas le plus petit mot à dire.
Un jour, pourtant, toutes ces indiscrétions déçues s’étaient violemment réveillées et n’avaient pas facilement lâché prise.
Une lettre était arrivée de Moscou à l’adresse de la lingère. La nouvelle avait circulé avec force commentaires et méchants propos, car une foule de gens étaient bien persuadés «qu’on ne pouvait recevoir une lettre de si loin sans avoir sur la conscience quelque pesant secret.»
Un des plus zélés défenseurs de la morale publique ne craignit pas d’aller trouver la factrice et de lui demander avec certaines précautions si, le cas échéant de nouveau, «elle ne consentirait pas, dans l’intérêt du bien, à livrer la lettre, ne fût-ce que pour une heure, à des personnes discrètes qui n’en abuseraient pas.»
La factrice avait obstinément refusé, dans la crainte de perdre sa place; mais comme elle ne s’intéressait pas moins que les autres aux précédents de Mme Vallée, elle promit de montrer l’adresse, afin qu’on pût pressentir au moins «si la lettre était d’homme ou de femme, d’une main française ou de quelque naturel des lointains pays!»
Mlle Gothon dit même qu’elle condescendrait à laisser appliquer à une vitre le pli tel qu’il se trouvait, pourvu que ce fût en sa présence.
La lettre vint en effet. Elle était écrite par une femme. Les caractères et la forme de la suscription n’accusaient rien d’étranger; les mots que le verre rendit apparents ne donnèrent qu’un sens confus ou banal.
Cette circonstance mit un peu de calme dans les esprits, et Mme Madeleine qui, du reste, ne se doutait guère de toutes ces enquêtes, put recevoir ses courriers sans qu’on s’en occupât davantage.
Comme on peut le croire, plus d’une personne officieuse s’était empressée autour de l’inconnue. Sous le prétexte de l’initier aux petits mystères du pays, on l’avait plus ou moins interrogée sur les siens.
Mais Mme Vallée, dont la franchise allait jusqu’à l’abandon dans tout ce qui touchait à son existence actuelle, restait, à l’égard de son passé, dans une impénétrable réserve.
Aux interrogations trop directes, la jeune femme répondait en souriant: «Ma vie n’a jamais offert aucun intérêt; elle a été toute simple et monotone. Parlons de vous et non de moi!»
Pour ceux qui lui inspiraient de la sympathie, elle atténuait ses refus en disant:
«Laissez-moi donc toute au présent. J’ai si bien adopté Saint-X*** pour ma patrie, que je ne veux plus regarder en arrière.»
IV
Quelques jours après l’entretien qui avait eu lieu entre M. de Frankallais et son ami Bornas, à l’entrée de la rue de l’Arbre, Mme d’Aubépin reçut une lettre anonyme ainsi conçue:
Madame,
«On vous trompe! Une personne, que vous croyez peut-être tout occupée de vous, se montre souvent dans le quartier Saint-Gervais, entre chien et loup, avant de se rendre à votre demeure, ou bien, vers neuf heures et demie, après vous avoir quittée.
Ce personnage n’a pas craint d’avouer qu’il était amoureux de la fille Lallaud. L’indigne!. quand vous voulez bien le recevoir assidûment vous compromettre pour lui! Au reste, avec son air en dessous, il s’en permet bien d’autres. Qu’est-ce que la petite Juliette Mornin va faire, vers dix heures du soir, le long de son enclos?
Pourquoi, lui qui est peureux et qui craint le froid, se trouve-t-il souvent, la nuit, dans une maison délabrée de la rue Bernette, où le vent souffle et où la pluie tombe comme dehors?
N’est-ce pas parce qu’il s’y trouve, en même temps que lui, une certaine Fanchon?... car on ne sait pas où s’arrêtent les caprices de ce monsieur!
Encore une fois, madame, méfiez-vous de lui!»
Cette lettre était d’une écriture contrefaite et d’une orthographe peu orthodoxe.
Mme d’Aubépin pleura beaucoup après avoir lu cette page; mais elle attribua ses larmes aux seules lignes qui avaient trait à sa réputation, se regardant comme tout à fait désintéressée dans les aventures d’amour qui pouvaient concerner son cousin. Olivier lui avait si bien persuadé qu’il était l’homme le moins compromettant du monde, qu’elle recevait comme une blessure toute nouvelle cette confirmation de ses anciennes craintes touchant sa bonne renommée.
La pauvre femme, si timorée sur le chapitre des mœurs, ne cessait de répéter avec des torrents de larmes: «Mon Dieu, comme on est méchant dans les petites villes! Mais qu’ai-je donc fait à ces habitants de Saint-X***!»
Puis elle relisait et se disait avec effroi: «Ils comptent les visites de mon cousin! ils savent à quelle heure il entre, à quelle heure il sort!... Ces relations, innocentes pour nous, sont noircies en passant par leurs méchants propos! La boue salit ce qu’elle touche! Je ne devrai donc plus voir personne! Il me faudra donc vivre seule. pleurer seule., . mourir seule!... sans oser appeler le seul ami, le seul parent qui me soit dévoué? Hélas! n’est-ce pas déjà un assez grand malheur que d’avoir perdu un mari bien-aimé? Faut-il renoncer au droit d’échanger quelques paroles d’affection bien permises et que, certainement, mon pauvre Théophile n’aurait jamais condamnées!»
Et toujours la jeune femme achevait ses monologues en répétant: «0mon Dieu! mon Dieu, qu’on est méchant dans cette petite ville!»
Cependant, par une foule de chemins détournés, cette âme, la plus naïve des âmes pourtant, revint sur ce qui lui avait semblé indifférent d’abord, et en fit l’objet principal de ses préoccupations. Elle se crut bientôt le devoir de s’indigner, autant que le permettait son paisible caractère, de ces accusations inj urieuses et méchantes, qu’elle regardait certainement comme autant de calomnies, mais dont elle cherchait toutefois, à son insu, la cause ou le prétexte.
" Lui! un gentilhomme, un homme du monde. se disait-elle, il pourrait trouver quelque charme dans une maison Lallaud! C’est impossible! A quel moment, d’ailleurs, pourrait-il fréquenter ces gens-là? Je sais bien l’emploi de ses journées. Pour les soirées, il les passe ici, quoi qu’on en dise. Il vient de bonne heure, et, quand il se retire, il se rend directement chez lui. C’est du moins ce que j’ai pu induire vingt fois de ses conversations. Après tout, mon cousin ne ment pas, et je ne lui ferai pas l’affront de mettre, sa sincérité en balance avec les accusations d’un lâche anonyme. Pour ce qui lui est imputé de plus, je croirais l’outrager en y donnant seulement un moment d’attention. Un homme rempli de respect pour les femmes, tel que se montre Olivier capable des égards les plus délicats, des procédés les plus aimables, voudrait s’abaisser jus-qu’à Je ne sais pas bien ce que c’est que la maison délabrée de la rue Bernette, et je ne connais pas Mlle Fanchon... mais je vois bien qu’il y a là-dessous quelque insinuation odieuse. Oh! que je me repens d’avoir achevé de lire cette stupide lettre!»
Mme d’Aubépin pleurait de plus belle. Sa porte fut fermée ce jour-là; elle ne put travailler et ne dina guère.
Le soir, lorsque M. de Frankallais fit entendre le coup de sonnette qu’elle connaissait si bien, la jeune femme sentit son cœur faiblir. Le bruit des pas de son cousin, montant l’escalier de pierre, l’émut comme un événement inattendu.
–Qu’avez-vous donc? s’écria Olivier tout en saluant.–Êtes-vous malade? avez-vous reçu quelque nouvelle fâcheuse de votre famille de Bordeaux?
–Je n’ai rien, mon cousin, dit Mme d’Aubépin en essayant de sourire.
–C’est-à-dire que vous n’avez, grâce à Dieu, aucun sujet de chagrin bien sérieux; vos yeux n’en sont pas moins gonflés, vos joues pâlies. Et, comme vous n’êtes pas très-sujette aux vapeurs, il faut bien que tout ce trouble ait un motif.–Voyons, Adèle, soyez confiante, reprit le comte d’un ton affectueux où perçait une légère pointe de raillerie; dites–moi vos ennuis! Les oignons de vos tulipes ont-ils gelé cette nuit? Fritz, votre danois, aurait-il rencontré, par malheur, une de ces noix vomiques semées, par ordre de M. le maire, à l’intention des chiens en suspicion de devenir enragés? Votre serin a-t-il rompu son ban?
–Mon cousin, vous vous moquez de moi, et cela n’est pas bien du tout, dit Mme d’Aubépin, coupant court à cette énumération. Pour vous en faire repentir, je vous avouerai que je me sens vraiment fort triste.
–Je le vois, répondit Olivier d’une voix pénétrée; mais je voulais me venger.
–Vous venger! Et de quoi?
–Me venger de votre silence.
–Je vous assure, reprit doucement Adèle, que vous êtes bien injuste, Olivier.
A ce moment, la jeune femme, qui contenait difficilement ses larmes,–en contractant ses yeux et sa bouche,–ne put les retenir plus longtemps.
Mme d’Aubépin n’était pas précisément une belle personne; mais elle avait un charme infini: il tenait à une sensibilité expansive, à une candeur d’enfant qui était le caractère particulier de sa physionomie. Son sourire était souvent mélancolique; ses yeux étaient toujours tendres; mais en cet instant, ses prunelles noyées annonçaient tant d’affliction, ses joues pâles étaient si tremblantes, sa bouche si désolée, que M. de Frankallais en demeura frappé et se sentit troublé lui-même.
Tout ce qu’il y avait en réserve dans ce cœur faisait irruption par la porte de la douleur; des trésors de grâce et de tendresse semblaient jaillir de ce visage bouleversé. Jamais Olivier n’avait contemplé une femme aussi naïvement troublée, ni plus attrayante dans l’émotion. Il crut la voir pour la première fois. Il restait silencieux sous le charme; il n’était pas homme à laisser évaporer les impressions agréables. C’est pourquoi il ne se hâtait pas de parler.
M. de Frankallais regardait complaisamment et avec intensité la jeune femme, comme ferait un artiste qui voudrait peindre avec ses souvenirs. L’examen fut long et probablement très-expressif, car Mme d’Aubépin, se sentant rougir, mit la main sur ses yeux et dit vivement:
–Ne me regardez pas ainsi, Olivier; vous me faites peur!
M. de Frankallais, qui jusque-là s’était tenu debout, se laissa tomber en souriant dans la bergère moelleuse où il s’établissait chaque soir, à droite de-la cheminée. Puis, se rapprochant un peu du fauteuil de Mme d’Aubépin, qui se trouvait à l’extrémité opposée, il dit d’une voix douce et insinuante:
–Allons! Adèle, que signifient tout ce chagrin et tout ce mystère? Soyez raisonnable, et parlez-moi enfin! Ne suis-je plus votre ami? Ai-je perdu votre estime et votre confiance?
–Oh! bien loin de là, mon cousin, mais.
–Mais quoi?
–Je n’oserai jamais vous le dire!
–Faut-il que je vous aide un peu? Voyons. vous allez peut-être vous remarier?
–Vous savez bien que non! reprit précipitamment la jeune veuve. Puis elle continua d’un ton plein de langueur: Après avoir perdu mon Théophile, je n’aspire à rien de plus qu’à vivre tranquillement de ma vie actuelle. Vous le savez bien, mon cousin. Si, du moins, on ne cherchait pas à troubler mon obscure existence!
–Quelqu’un vous a-t-il contrariée, ma cousine?
–Plus que cela!
–Offensée? calomniée?
–Peut-être, dit Adèle avec empressement, et se trouvant heureuse d’être mise sur la voie d’un demi-aveu.
–Comment! ce serai vrai? Calomniée?
–Peut-être un peu; mais on a calomnié surtout une personne à qui je suis très-attachée, et j’en suis péniblement affectée.
–Pourrais-je savoir, dit M. de Frankallais avec un peu de sécheresse, de quelle bienheureuse réputation vous vous faites solidaire avec tant de générosité?
–Vraiment, Olivier, vous prenez les choses d’une façon singulière, et vous me feriez dire ce que je voudrais garder. Vous savez bien que j’ai peu de relations à Saint-X***. et les personnes que je reçois de loin en loin me sont presque aussi étrangères que si je ne les voyais jamais. Enfin, reprit-elle avec un embarras croissant, vous ne devez pas ignorer que je porte l’esprit de famille à un très-haut degré et que, là seulement, je me fais. solidaire. puisque vous avez employé ce mot!
–Je ne vous connaissais ici, madame, d’autre parent que moi!
Le comte comprenait déjà, mais il ne voulait pas s’en donner l’air.
–Eh bien!
–Eh bien? dit Olivier, interrogeant à son tour, au lieu de répondre.
–Si c’était vous qu’on eùt calomnié.
–Eh! dites-le donc!. mon Dieu, dites-le donc! afin que je vous remercie, et que je rende grâce à ces chers habitants de Saint-X***, puisqu’ils me valent une preuve si précieuse de votre intérêt!
–Il fallait bien, reprit-il après une pause, faire tant de cérémonies pour m’avouer que ce petit nid de vipères a secoué sur moi son venin une fois de plus! Si vous saviez, ma bonne cousine, comme je suis cuirassé à cet endroit-là! Maintenant, achevez la confidence. Que me reproche-t-on? Qu’ai-je volé? Qui ai-je assassiné? Aurais-je fait un faux? Suis-je bigame? Ils n’en diront jamais assez pour me causer de l’étonnement ou de la colère!
M. de Frankallais s’arrêta. Et, comme un démenti muet aux dernières paroles qu’il venait de prononcer avec une véhémence contraire à ses habitudes, il lança à droite et à gauche, vers le parquet, son regard d’acier, chargé de sarcasme et de haine.
–Les accusations ne sont pas de cette nature, dit Mme d’Aubépin devenue plus calme, et je me sens vraiment fort gênée pour vous en parler.
–Il faut donc que je devine encore! Affaire d’amour, n’est-ce pas? Comme si je me laissais prendre d’amour, vous n’en seriez pas la première instruite!
M. de Frankallais compléta sa phrase par un regard significatif qui allait bien au-delà de ce qu’elle exprimait.
Mme d’Aubépin se sentit rougir de nouveau et baissa modestement ses longues paupières.
–Mais qui donc est venu vous parler de moi? Savez-vous que ma curiosité est singulièrement excitée?
–Personne n’est venu; personne ne m’a parlé.
–Alors, on vous a écrit! Qui donc s’est permis, je ne dirai pas de m’injurier, mais de vous donner l’ennui de lire ces injures?
–Je n’en sais rien.
–Une lettre anonyme? Bravo! je les reconnais bien là. Montrez-moi cette lettre, Adèle, afin que je n’y pense plus dans un quart d’heure.
Mme d’Aubépin ouvrit le tiroir d’une chiffonnière, mais elle le referma aussitôt, puis elle le rouvrit encore et en tira une lettre.
–Montrez-moi vite cela! Et il s’apprêtait à prendre de vive force le papier que Mme d’Aubépin ne paraissait pas bien décidée à livrer.
–Je vous la donne! je vous la donne! dit la jeune femme, voyant l’intention de son cousin.
Après avoir fait plusieurs fois un pas en avant et un pas en arrière, avançant la lettre d’un geste et d’un geste la retirant, Adèle jeta le pli sur la cheminée et s’enfuit, pour ne pas assister à la lecture.
A peine avait-elle quitté l’appartement qu’elle revint et dit par la porte entre-bâillée:
–Après tout, mon cousin, j’ai eu tort, je crois, de vous reconnaître dans cette sotte lettre; cela ne vous ressemble en rien.
Mais M. de Frankallais était trop occupé des yeux et de la pensée pour que ses oreilles fussent à sa disposition. Il n’entendit pas plus qu’un sourd.
Adèle, voyant avec quelle avidité le regard perçant du comte dévorait l’écrit anonyme, se repentit sérieusement d’en avoir parlé, et courut au jardin pour essayer de se remettre.
On était en novembre. Le temps était sec, l’air vif, et la lune brillait. Mme d’Aubépin, qui avait ordinairement la démarche digne et lente, parcourait les allées à grands pas et faisait crier sous ses pieds les feuilles desséchées par la bise d’automne.
Une agitation inaccoutumée et la fraîcheur du soir avaient répandu sur les joues, souvent incolores, de la jeune femme un admirable éclat. Ses cheveux, dérangés par de soudaines rafales, donnaient à sa physionomie un charme étrange.
M. de Frankallais, des fenêtres du premier étage, voyait ou devinait les changements qui venaient de se produire dans cette paisible nature, et il jetait sur la lettre anonyme–que ses doigts avaient précédemment froissée–un coup d’œil apaisé et satisfait.
–Ils ont voulu me nuire, murmurait-il entre ses dents aiguës. Braves gens! sans eux, qui sait combien de temps il m’eût fallu pour la voir ainsi!
Mme d’Aubépin pensa qu’elle devait enfin revenir, qu’elle agissait comme une petite pensionnaire, et que son parent devait la trouver affectée et ridicule.
Elle remonta dans l’escalier. Elle se sentait toute confuse en entrant dans le salon. Comme, chez elle, toute pensée se traduisait en émotion, toute émotion apparaissait sur ses traits: c’était là son grand charme. Elle aborda M. de Frankallais avec cette expression, moitié rire et moitié larmes, qui la rendait semblable aux enfants.
–C’était donc là ce grand secret, ce grand malheur? dit Olivier en tendant la main à sa cousine. Et il retint un moment celle qu’elle lui avait livrée.
–Il est toujours cruel de voir outrager ceux qu’on estime. Puis, Olivier, ces méchantes insinuations sur notre amitié.
–Prouvent ce que valent les accusations dont on m’honore.
–C’est ce que je me suis dit; et pourtant, je ne sais jusqu’à quel point je puis mépriser leur malice, en ce qui concerne nos relations surtout. J’ai pris soin, tant qu’a vécu mon mari, d’éviter non seulement tout ce qui aurait pu effrayer son cœur, mais encore tout ce qui aurait pu attirer sur lui quelque mot railleur. Je dois le même respect à sa mémoire, dussé-je y perdre toute paix et tout bonheur.
–Ainsi, vous céderiez aux instigations d’une lettre anonyme? Vous obéiriez aux méchants?
–Si c’était mon devoir, Olivier? dit la jeune veuve en interrogeant son parent du regard.
–Et, pour ce prétendu devoir, que vos scrupules seuls vous imposeraient, Adèle, vous me chasseriez de votre maison?
–Oh! mon cousin. chasser n’est pas le mot! Mais. je serais certainement capable d’un grand sacrifice pour ne donner aucun prétexte à la calomnie.
–Je suis trop intéressé à la question pour aider à la résoudre, reprit M. de Frankallais avec l’accent d’une profonde tristesse; décidez de mon sort, madame. Faut-il abandonner nos bonnes causeries du soir, seule consolation de mes ennuis de la journée?
–Peut-être pas pour toujours.
Olivier continua sans paraître l’avoir entendue. Il lui sembla qu’il perdait du terrain.
–Faudra-t-il renoncer à vous parler de Théophile, que j’aime vraiment de cœur, le voyant si vivant dans votre mémoire? Faut-il m’enfermer dans la solitude avec les sombres idées que je dois à ma faible constitution? Parlez, je suis prêt! Que les jours soient bons ou mauvais, la vie est courte, après tout! Je n’aurai pas trop sacrifié, si votre repos dépend de mon obéissance. Adèle crut voir une larme glisser entre les paupières du comte pendant qu’il prononçait les dernières paroles d’une voix presque éteinte.
–Si je prenais une si douloureuse résolution, je voudrais en souffrir seule, Olivier. Contre vous, je n’ai pas de courage. Et si vraiment vous deviez en être bien chagrin.
–Ne vous occupez pas de moi, chère cousine, et disposez de mon sort selon votre désir, quel qu’il soit.
–Eh bien, ne changeons rien. Théophile, là où il est, doit planer au-dessus des préjugés de ce monde. Il doit lire assez clairement dans nos cœurs pour en comprendre la pureté. Il me pardonnera de ne pas affliger votre âme pour satisfaire à des considérations personnelles; il me louera, j’espère, de ne pas avoir cédé aux exigences d’un monde aussi injuste que puéril.
–Êtes-vous bien décidée?
–Bien décidée.
–Sans regrets?
–Sans regrets.
Olivier baisa respectueusement la main de la jeune femme. Il paraissait fort ému.
Ils avaient parlé près de la fenêtre, sous un rayon de lune. Dès qu’ils furent tranquillement installés aux deux coins de la cheminée, devant une grosse souche embrasée:
–Est-ce que vous connaissez seulement cette famille Lallaud? dit Mme d’Aubépin. Je gagerais que vous avez à peine entendu prononcer ce nom? reprit-elle avec un aimable regard qui implorait une réponse affirmative.
M. de Frankallais hésitait à répondre; mais, après un instant de réflexion, il dit d’un air fort dégagé:
–Au risque de blesser vos susceptibilités aristocratiques,–car vous en avez un peu, ma cousine, il faut bien en convenir,–je vous dirai que vous perdriez votre gageure. Je connais la mère Lallaud et Mlle Rose.
–Vraiment? interrompit la jeune femme avec un mouvement de contrariété qu’elle ne sut pas dissimuler au comte.
–Vraiment! dit Olivier, du ton le plus naturel. Je connais aussi Cadet, le plus franc vaurien de la ville. Je connais les pots de réséda et de violettes soignés par cette jeune Agnès, aussi muette que le buste de l’Empereur établi sur sa cheminée. J’ai subi le chien Azor, la bête la plus criarde qui se puisse entendre! J’ai pu saluer l’oie, pauvre innocente créature qu’on accueille en amie dans les appartements, en attendant le sacrifice auquel on la destine; et le serin! que Mme Pernelle aime au moins autant que ses enfants. Ah! si je connais la famille Lallaud!
Mme d’Aubépin riait. Elle ne savait guère si son cousin parlait sérieusement ou s’il employait l’ironie, son arme habituelle, pour faire justice de l’impertinent anonyme.
M. de Frankallais lisait ce doute dans le regard de la belle veuve et se complaisait à son incertitude, comme un chat expérimenté aux perplexités d’un jeune oiseau qu’il tient en crainte à portée de sa griffe.
Ce jeu se prolongea quelque temps. Cependant, Mme d’Aubépin ayant dit, avec une petite lèvre pincée qui ne déplut pas précisément au comte:
–Non, je n’aime pas, je ne veux pas que vous connaissiez ces Lallaud!
Le comte répondit:
–Puisque vous ne le voulez pas, je ne les connais plus! Puis il répéta sérieusement sa formule habituelle: «J’ai eu l’occasion de leur rendre quelques services.»
Mme d’Aubépin était bonne et obligeante: cette explication la satisfit.
La soirée s’acheva amicalement: on était en confiance. Aussi, les heures passèrent-elles si rapidement qu’à dix heures, terme extrême des visites de son parent, Adèle se croyait à peine à huit heures et demie.
En se levant pour lui dire adieu, M. de Frankallais fixa sur la jeune femme un long et profond regard qu’elle n’eût jamais pu soutenir, mais qu’elle sentit passer sur ses joues et sur son front brûlant.
Lorsque Olivier se fut retiré, Mme d’Aubépin quitta lentement sa ceinture, sa montre, ses boucles d’oreilles et ses bagues. Elle plaça, un à un, ces objets dans une coupe de cristal, aussi absorbée en apparence dans cette occupation qu’elle eût pu l’être par un acte solennel de la vie. Puis, faisant un effort pour s’arracher à la secrète pensée qui la dominait, elle s’agenouilla pieusement, désirant prier; mais elle dut recommencer bien des fois ses actes de charité, de foi et d’espérance, traversés par une invincible distraction.
Avant de se coucher, Adèle regarda le portrait de son mari. Il lui sembla qu’il avait l’air sévère et mécontent. Sans trop oser s’y arrêter, elle lui dit, ainsi qu’elle le faisait chaque soir: «Adieu, Théophile.» Puis elle se laissa tomber sur son lit et versa d’abondantes larmes.
Le sommeil de la jeune femme fut inquiet. Olivier et Théophile passèrent dans ses songes,–un instant en se donnant la main, d’autres fois se regardant d’un air hostile et sombre.
V
En quittant Mme d’Aubépin, Olivier s’était posé ce dilemme: «Dois-je exécrer le pamphlétaire insolent qui, sous forme de lettre anonyme, vient de s’immiscer dans mes affaires de cœur? Dois-je le bénir pour le pas de géant que j’ai fait, ce soir, dans l’affection de ma cousine, grâce à ses perfides confidences et à ses insinuations plus perfides encore?
Nous marchions, l’un et l’autre, dans un sentier couvert de mousse, sans même entendre le bruit de nos pas. Notre lien avait la souplesse et le charme des choses non définies; il jouissait de la sécurité que la parenté donne, jointe à cette indicible sympathie qui remonte à nos premiers souvenirs. Si quelques parfums d’amour s’exhalaient de ces émotions paisibles, ils étaient si vagues, si applicables à la vive amitié, qu’Adèle n’en était pas effarouchée, et qu’ils ne m’engageaient à rien.
Mais, ce soir, je l’ai vue troublée, inquiète, un peu jalouse. le cœur ouvert à des impressions jusqu’alors inéprouvées. Une nouvelle carrière m’est ouverte: faut-il avancer, faut-il rentrer dans la voie parcourue? Que résoudre? La réflexion ne m’éclaire pas; l’instinct me fait défaut.»
Le comte cheminait avec une extrême lenteur à travers les rues noires et désertes. Il s’arrêtait souvent pour mieux méditer son problème. Et alors, la tête basse, un doigt appuyé sur ses lèvres, sa longue taille drapée dans son manteau, il eût assez bien représenté le fantôme de la solitude.
Non. se dit-il enfin, non! je ne verrai pas si tôt pâlir l’étoile de ma liberté! Non, je n’enchaînerai pas ma vie à ce moment surtout où l’attrait d’une indomptable curiosité, joint à la séduction des impressions nouvelles, m’incite à poursuivre la gloire d’un triomphe envié.
«Non, les heures patientes déjà tant de fois subies chez cette Pernelle Lallaud ne seraient pas assez payées par la contemplation des tressaillements subits de cette placide Rose, ni par ses tendres soupirs que je devine sans jamais les entendre.»
Et, pour conclusion, il ajoutait: «Madeleine! Madeleine! adorable mystère, énigme qui trouble mes nuits, ne faut-il pas qu’enfin je vous devine?»
Ce qui n’empêcha pas le rêveur indécis de se ressouvenir, après avoir fait quelque cent pas, que sa cousine était bonne, sensible, dévouée, capable de s’absorber dans celui qu’elle aimerait d’amour, et il se disait:
Ah! si j’allais perdre Adèle! Si, refoulant dans son cœur la tendresse qui semble vouloir s’y épanouir, j’allais la détacher de moi!
Comment vivrais-je privé de tant de soins attentifs? Qui se préoccuperait de veiller sur ma vie? qui soutiendrait mon cœur, si triste et si vide, au milieu des multiples amours dont mon imagination insatiable s’est fait un besoin?
Adèle, c’est la consolation et la paix dans le présent; elle serait le port de mon avenir, quand la vieillesse aura chassé la mobile fantaisie. Elle ne vieillira pas, elle; son âme ne s’usera pas pour quelques larmes données à son mort; son esprit sera toujours adorablement timoré, son caractère celui d’un enfant caressant et docile; ses traits mêmes, dont un sourire ému est la plus grande séduction, ne subiront pas les ravages réservés à l’éclatante beauté qui étonne et subjugue.
«Ah! si j’allais perdre Adèle!»
M. de Frankallais n’ayant pas suivi le chemin direct pour se rendre chez lui, arriva, sans y songer, devant la maison de Patrix Bornas. Il y avait de la lumière au premier.
«L’homme de loi n’est peut-être pas encore couché, pensa-t-il; au moins il n’est pas endormi; il va, sans qu’il s’en doute, m’aider à trouver ma solution. Ce sera comme si je jouais à pile ou face. Il fera l’office du destin.»
Cela dit, M. de Frankallais donna un coup de mai– teau retentissant sur la grande porte cintrée ornée de clous de fer à facettes.
–Qué qui hurte si tard? cria, après un léger intervalle, une voix de mauvaise humeur.
–C’est moi, mademoiselle Fanchette; ne vous fàchez pas!
–Ah! c’est vous, m’sieu Olivier? Une belle heure, ma fion! Qu’est-ce qui vous prend de venir comme ça éveiller les gens qui dorment tranquillement?
–Je n’éveille que les paresseux qui s’endorment trop tôt.
–Tais!. dit Fanchon, toujours derrière la porte, vous êtes cocasse encore, vous! Du moment que les réverbères sont éteints, c’est qu’il est au moins dix heures!
–C’est que les réverbères de Saint-X*** sont aussi des langoureux; mais ça ne fait rien, Fanchette, puisque Bornas n’a pas éteint sa lampe.
–C’est comme ça qui se tue! Je lui en dirai deux mots demain matin.
–Alors vous ne voulez pas m’ouvrir?
–Encore faut-y qu’on s’habille, m’est avis!
–Ah! tout ce que vous voudrez, mademoiselle; prenez votre temps!
La toilette de rigueur étant achevée,–c’est-à-dire les jupons attachés et la camisole agrafée,–Fanchette ouvrit enfin et montra, pleinement éclairé par le bougeoir qu’elle tenait à la main, son visage rouge et grêlé, encadré dans un bonnet d’indienne sans garniture.
M. de Frankallais se jeta précipitamment dans l’escalier, comme s’il ne pouvait assez tôt fuir cette vue; mais il en avait été si frappé, qu’involontairement il dit tout haut, en montant les degrés: «Mon Dieu, que cette pauvre fille est laide!»
Fanchette avait suivi le comte à pas de loup, pour tâcher de comprendre, à travers la porte, comment son maître accepterait cette visite tardive. Elle entendit l’arrêt; mais il ne lui vint pas à l’idée de s’en faire l’application.
«Qu’est-ce qui chante-là, le Renard? se dit-elle. Il a parlé de fille laide, je crois? Laquelle ça peut ben être? Bon! c’est l’heure où il sort de chez la dame de la Jeannette d’Aubépin. Je parie que c’est sur elle qu’il a dit cette méchanceté. Elle est pourtant pas trop vilaine, la Jeannette!»
Les bonnes–qu’à Saint-X*** on nomme encore les domestiques–ont ainsi l’habitude de se désigner entre elles par le nom des personnes chez qui elles sont en service, joint à leur nom de baptême. Elles forment, du reste, une classe importante, même indépendamment de leurs fonctions. La plupart sont initiées aux secrets des familles,–soit par indiscrétion et divination,–soit par des confidences imprudentes. Les maîtres les craignent; les habitués de chaque maison doivent compter avec elles, sous peine de s’en faire des ennemies, et leur entremise n’est jamais sans inconvénient pour la sûreté des relations.
Bornas était au lit depuis un quart d’heure. Il avait sous les yeux la Gazette des Tribunaux; mais les lignes qu’il parcourait n’avaient pas un sens bien net pour son esprit. Il lisait: a Conclusions,» et il murmurait, «Madeleine!» Le papier portait: «condamné à mort,» et il s’écriait: «Qu’elle est belle!» On eût dit que, ce jour-là, le vent de la tendresse avait soufflé sur cette petite ville, du haut de ses tours massives et décrénelées.
Patrix fit un cri de joie en voyant entrer son ami.
–C’est Dieu qui t’envoie! dit-il. Et il allait entamer la confidence de ce’qui causait ses émotions; mais Olivier fut le plus prompt à l’attaque.
–Dis-moi, Bornas, commença-t-il, que doit-on préférer, la route frayée, douce aux pieds, sans encombre et qui mène lentement au but, ou bien les sentiers perdus dans les forêts épaisses qui, par mille détours, vous conduisent à l’imprévu et semblent vous promettre de merveilleuses découvertes: des rochers, des cascades, des grottes où dorment les génies, mais qui vous laissent craindre les précipices, les fondrières et les gnomes tracassiers?
–Pour mon compte, j’aime mieux les grandes routes.
–Et pour le compte de tes clients?
–Je n’ai pas étudié l’affaire.
–Un avocat doit être toujours prêt à conclure, qu’il comprenne ou non le cas.
–Ma foi, si je devais forcément conclure en pareille matière, je ferais comme notre ministère public, lorsqu’il est embarrassé: je m’en rapporterais «à la prudence du tribunal.»
–Tu es gai ce soir, dit Olivier en l’observant et paraissant abandonner sa première idée pour une autre qui venait de surgir dans son esprit.
–Je suis plus que gai: je suis heureux.
M. de Frankallais l’enveloppa de son fixe regard, et persista pendant quelques secondes.
–Ah! pas de ça! reprit Bornas en détournant la tête; tu jettes de l’eau froide sur ma joie. Je n’ai pas besoin que tu me magnétises pour me faire parler. Je ne demande pas mieux que de tout dire.
–Parle! dit Olivier en riant. J’avais oublié que je fais peur aux petits enfants quand je les regarde. Si j’étais Italien, tu me ferais passer pour un jettatore.
–Jettatore ou non, écoute: ce matin, je suis allé chez elle pour acheter des gants. Comme c’est aujourd’hui la Saint-Blaise, et je crois aussi la Chandeleur, il y a fête à l’église; les ouvrières étaient à la messe: Mme Madeleine était donc seule. Je me suis trouvé un peu troublé, je l’avoue, et la première parole est sortie difficilement de mes lèvres. Enfin, en me frottant les mains, j’ai pu dire: «Il fait un froid insupportable ce matin; je ne pourrai jamais essayer mes gants.» Alors elle m’a dit des choses. oh! des choses.
–Parle donc, dit vivement Olivier.–Et, pour cacher son avidité de savoir, il reprit:–Parle, ou je te regarde.
–Alors elle m’a dit, mais d’une voix. «Monsieur, prenez la peine de vous approcher du feu, mais sans y présenter vos doigts de trop près, parce que vous avez l’onglée, sans doute?»
–Et c’est ce qui t’exalte?
–Cela et autre chose. Attends donc que je reprenne mes idées. Ah! m’y voici: «Merci, ai-je répondu, vous êtes d’une bonté d’ange.» Là-dessus j’ai voulu m’asseoir; mais j’étais si troublé que j’ai renversé deux chaises et marché sur la patte d’un gros chat angora.
–Ce qui n’a pas dû te mettre bien en cour?
–C’est ce qui te trompe. Cette personne-là n’est pas une pimbêche, une mijaurée, comme la plupart des dames de Saint-X***. Elle a caressé le chat, m’a aidé à relever les chaises; puis, m’avançant elle-même un fauteuil, elle s’est assise à côté de moi. Oh! quelle charmante femme!
–Après?
–Après, nous avons causé. Et comme je lui exprimais ma reconnaissance pour une telle faveur, elle a paru étonnée.–«Madame, lui ai-je dit pour justifier ma gratitude, je sais que vous ne recevez pas de visites, et cette exception est si généreuse pour moi.
–Vous vous trompez, a-t-elle interrompu, mais sans se fâcher; ces dames viennent me voir quelquefois, en dehors des affaires.
–Mais vous ne recevez, je crois, aucun homme dans les mêmes conditions?
–Si je ne reçois aucune visite d’hommes, a-t-elle repris simplement, c’est qu’ils ne paraissent pas le désirer.
–Comment, vous m’autorisez.
–Sans doute, mais cette permission n’aurait rien d’exceptionnel.
–Si vous êtes bonne à ce point, ai-je repris, je m’inscris des premiers; vous m’autorisez?
–Oui, monsieur, certainement. Le dimanche soir, j’ai souvent quelques personnes; quand cela vous conviendra, vous serez le bienvenu.»–Le bienvenu!. quel mot plein d’espérance!
M. de Frankallais laissa glisser ses regards sur la large face de l’avocat.
–Eh bien! Patrix, je laisse carrière à tes rêves d’or!
Et, avec des inflexions très-compliquées:
–Bonsoir, ajouta-t-il; nous reprendrons cela un autre jour.
Cette femme, pensa le gentleman dès qu’il se fut remis en route, ne serait pas celle que je crois deviner, si elle pouvait se laisser tenter par la fortune et la main de mon digne ami. Eh!. pourtant, qui sait? Les femmes sont parfois si impénétrables; les motifs qui les dirigent sont si multiples! Si elle allait céder à l’appât d’une position, à la fascination du mariage!
Eh bien! elle serait moins parfaite, et je n’y penserais plus. Oui. mais elle aurait toujours ses belles dents, ses grands yeux noirs, cette taille que je reconnais de si loin à travers les arbres de la campagne, et cette bouche souriante qui m’ensorcelle au point de me clouer sur place dès que je la vois venir à l’encontre de mon chemin!
En devenant Mme Bornas, perdrait-elle, en un mot, sa puissance attractive? En perdrais-je, moi, le désir impérieux de pénétrer cette âme, de m’en faire, ne fût-ce que pour un moment, le centre et le dominateur?
Hélas! je ne puis me le cacher, ce Patrix, malgré sa vulgarité, possède une sorte de prestige que je subis tout le premier. N’est-il pas le seul homme ici dont je puisse supporter la société? N’est-il pas devenu nécessaire au développement de mes idées, par le contraste même de nos penchants et de nos goûts? Si Mme Vallée allait aussi trouver en lui le complément de sa vie, parce qu’il ne lui ressemble en rien? Allons! il est temps d’y mettre ordre. Après tout, il ne pourrait lui donner que la paix, et cet être d’élection a droit au bonheur.
« Voilà ma solution trouvée! conclut M. de Frankallais. En fin de compte, Bornas a réellement fait cesser mes doutes, mais par une voie bien imprévue, il faut en convenir. Allons! ma pauvre Adèle, reprenez votre placidité, vivez de l’ombre de Théophile: le chemin de traverse l’a emporté!»
Le comte se trouva extrêmement fatigué après les émotions de cette soirée. Il eut même un peu de fièvre pendant la nuit. Son insomnie lui suggéra de très-sages réflexions sur les exigences de sa constitution débile. Il se promit bien, tout en donnant carrière à sa riche imagination, de se maintenir calme dans l’enthousiasme, libre dans le pur amour, et toujours maître de commander à cette portion de son être que Suzette ou Fanchon suffisaient à satisfaire.
Avant tout, M. de Frankallais voulait vivre l’âge d’homme.
VI
Si Mmc d’Aubépin n’avait pas eu la fièvre, comme son parent, elle n’avait pas joui pour cela d’un sommeil réparateur. Dès rêves l’avaient agitée; elle avait parlé tout en dormant, si bien que Jeannette, sa cuisinière, qui couchait dans un cabinet attenant à la chambre de la jeune femme, en jasait le lendemain à la fontaine, lieu où les domestiques se rassemblent et tiennent conseil.
–Je ne sais pas, disait cette fille, ce qui a pu arriver à madame. Elle a gémi autant que la nuit a été longue, et ce matin elle est toute drôle. Je me pense qu’elle a perdu quéque bonne somme d’argent.
–Ou son amoureux, dit la Fanchette avec un gros rire.
–Oh! d’amoureux, y en a pas! reprit Jeannette d’un air capable. Il ne vient chez nous que m’sieur Olivier. Et lui, c’est pas par amitié, c’est par cousinage. D’ailleurs, j’sais ben, moi, ce qu’il a dans la tête.
–A qui donc qu’i pense? demanda la grosse Suzon en ouvrant de grands yeux, beaux et bêtes; c’est-i à la Rose Lallaud?
–Tais-toi! reprit la Jeannette, il se moque ben de la Rose Lallaud, pas plus que de la Pernelle! C’est pour des affaires qu’il y va.
–Alors, dit une petite bonne d’enfant, il n’en conte donc à personne?
–Ça ne te regarde pas, toi, ma mie! T’es encore trop nouvelle dans le monde pour parler de ça.
Et Fanchette, se tournant vers le groupe attentif à ses paroles, ajouta:
–Si quéqu’un voulait le croire. mais on est honnête fille, entendez-vous?
Là-dessus, la cruche débordant, Jeannette la saisit par l’anse et s’éloigna, laissant la curiosité en suspens, et toute latitude aux commentaires.
–Qu’est-ce donc qu’elle nous chantait, la Jeannette d’Aubépin? dit la grosse Suzon dès que la cuisinière fut partie. Est-ce qu’il en tient pour elle, m’sieur Olivier? Quéque t’en dis, Fanchette Bornas, toi qui le vois souvent chez ton maître?
–Ma fi, je lui parle guère. Il a un air sournois qui me va pas: tant mon maître est plaisant, tant celui-ci a l’air fier. Pour ce qui est de la Fanchette, elle a parlé par pure vanterie. J’parie ben qu’il fait pas plus attention à elle qu’à moi! D’ailleurs, voulez-vous savoir? dit Fanchette en retournant la tête par dessus son épaule au moment où, son arrosoir en main, elle reprenait le chemin de la maison Bornas, courant presque pour réparer le temps perdu.
–Oui, nous voulons savoir! dirent toutes les bonnes en se précipitant sur ses pas.
–Eh bien! il la trouve laide.
Et Fanchette reprit son chemin au pas de course.
–Laide! laide! dit une des servantes en retournant vers la fontaine; on lui en donnera des plus belles!
–La Jeannette est au contraire une jolie fille, affirma la petite bonne d’enfant. Elle est toute rose, et toujours propre comme une demoiselle. Elle aurait bien tort d’écouter M. de Frankallais. Elle trouvera un mari, et ça lui vaudra mieux.
–On voit ben que t’as été à l’école, toi, dit la Suzon; t’as parlé comme un livre.
M. de Frankallais passa la journée dans une demi-somnolence, état qu’il s’imposait lorsqu’il s’était laissé surprendre par quelque impression trop vive.
Étendu dans son grand fauteuil à la Voltaire, il lisait tout juste pour ne pas penser, ayant eu soin de choisir le livre le moins profond et le moins émouvant de sa bibliothèque. Puis il se fit rendre des comptes par sa gouvernante et vérifia les notes de ses fermiers.
Ce régime ayant apaisé son sang et conjuré la crise d’hémoptysie qu’il avait redoutée, il sentit revivre en lui ses tendances habituelles. Il rappela ses pensées de la veille, bien décidé à disputer Madeleine à son ami, sans abandonner Rose dont il voyait, à travers sa rêverie, voltiger l’ombre diaphane, semblable à une esquisse de Janmot; très-résolu à ne rien changer surtout à la nuance, indécise autant que charmante, de l’affection qui l’unissait à Mme d’Aubépin.
Le soir, il revit sa cousine. Il lui parla comme si la veille n’eût laissé aucune trace dans son souvenir. Il abrégea même de beaucoup sa visite quotidienne. Il avait hâte d’arriver à l’impasse Saint-Gervais.
C’est qu’il semblait à ce gentilhomme que ses vœux, plus intenses et mieux précisés depuis que l’espérance était entrée au cœur de Bornas, agissaient de loin sur Mme Vallée, et que, ce même soir, elle ferait chez sa voisine Pernelle l’apparition si longtemps attendue.
Mais il paraît que les souhaits de M. de Frankallais n’avaient pas une puissance égale à celle de son regard: Cadet., le seul Cadet, devait rompre la monotonie de cette soirée, passée entre une vielle femme loquace et une muette ingénue.
VII
«Oui, se disait M. de Frankallais dans son illusion, j’ai le pressentiment que je la verrai, que je lui parlerai ce soir. Ceux qui disent qu’elle ne dédaigne pas de fréquenter cette maison sordide, et qu’elle est au contraire en bons rapports de voisinage avec la famille Lallaud, ne l’ont peut-être pas inventé. Et cependant, pas une fois encore le sort ne m’a favorisé. Oui, je le sens, l’heure est venue!»
En traversant la cour, il se tourna vers la façade sans lumière du corps de bâtiments qu’habitait Mme Vallée, de l’autre côté de son magasin.
«Elle est encore aux affaires. pensa-t-il, affaires de lingerie une telle femme! Mais, dans quelques instants, elle reprendra possession d’elle-même; elle sera celle que je rencontre dans mes promenades lointaines; celle dont le goût, simple et distingué, préfère les rochers du vallon à la poussière du cours où la première société se donne rendez-vous.»
Et, comme si elle eût pu l’entendre ou que les murailles eussent dû lui servir d’interprète, il murmurait bien bas, avec une extrême tendresse:
«Oh! venez, venez!»
Un bruit se fit à la porte extérieure, et le gentilhomme entra chez Mme Lallaud.
Cadet, qui disait souvent, en parlant d’Olivier: «Je me passe avec plaisir de sa présence,» se leva aussitôt pour s’en aller; mais comme, en même temps, il sortait de sa poche un mouchoir d’une propreté douteuse, il arriva que l’étoffe entraîna un petit cahier, chiffonné et sali, qui vint tomber aux pieds de M. de Frankallais.
L’enfant se précipita sur cet objet et le releva d’un air effaré. Le regard qu’il porta ensuite sur ce vilain papier frappa singulièrement le comte.
–Qu’as-tu donc là de si précieux? dit-il en s’avançant vers Cadet, dans l’intention de prendre les feuilles.
–Ça regarde personne! répondit Lallaud en retenant son manuscrit.
–Ce sont peut-être tes devoirs d’école. Montre-les-moi! Et, d’un mouvement vif, il s’empara de l’écrit.
–Ne regardez pas! dit l’enfant d’un ton impératif.
–Oh! oh! c’est un secret?
–Rendez-moi vite ça mien, m’sieur Olivier. je le veux! Et il tendait la main pour reprendre le cahier.
–Un moment donc, jeune homme, dit le comte en le tenant à distance. Vous me poussez à la chose, avec votre insistance enfiévrée et vos yeux qui brillent comme du jais au grand soleil. Vous avez des secrets, à votre âge, des secrets que vous prenez le soin d’écrire? Cela me paraît aussi étrange qu’amusant!
Sans tenir compte des trépignements du dépossédé, M. de Frankallais feuilletait, mais sans en rien lire encore, les huit ou dix pages du manuscrit. Il y mettait une gravité moqueuse, une malicieuse lenteur.
–Rendez-moi ça! dit Cadet les yeux flamboyants; ça vous appartient pas!
–Je crois au moins que ce qui est à toi appartient aussi à ta mère, et je pense bien que Mme Lallaud me permettra.
–Bien certainement, mon cher monsieur, interrompit Mme Pernelle; lisez tant que ça pourra vous faire plaisir! Seulement, ça n’en vaudra guère la peine. C’est quelque leçon si mal écrite qu’il n’ose pas vous la montrer.
–Eh ben! oui, c’est ça. C’est rien que des bêtises! dit l’enfant. Qu’on me remette mon cahier et qu’on me laisse tranquille. Et il s’avança de nouveau vers M. de Frankallais, pour reprendre son bien de force ou de gré.
Le comte écarta Cadet de la main gauche, et lut à la première page:
J’aime l’eau du ciel, le fruit de la terre,
La rose, les lys.
J’aime pas la mère
Qui gronde son fils.
–Oh!. fit Mme Pernelle avec horreur.
–Mais ce sont des vers! s’écria Olivier; où les as-tu cop.
Cadet–se jetant sur lui comme une avalanche et voulant saisir les feuillets–ne lui laissa pas le temps d’achever sa phrase.
–Où as-tu pris cela? reprit M. de Frankallais retenant les pages; tu as changé quelque chose, mais évidemment, c’est une copie. Voyons, Cadet, nomme l’auteur! Ce n’est pas assez pour un poète, mais c’est trop pour toi.
Et comme Cadet ne répondait pas, il recommença à lui écarter le bras, voulant voir plus avant dans le recueil.
–Quéque ça vous fait? disait l’enfant en se débattant et versant des pleurs de rage.
–Tu es l’auteur! s’écria Olivier en enfonçant sous son paletot les pages qu’il avait ressaisies; on n’a cette pudeur et cette passion qu’en défendant ses œuvres. Où diable la poésie va-t-elle se nicher? Raison de plus pour que je poursuive ma lecture. Madame Lallaud, c’est bien le cas d’intervenir; obtenez de Cadet qu’il se tienne un moment tranquille.
–Viens t’asseoir à côté de moi, mauvais sujet! dit la mère, ou bien je te jure, par la bonne sainte Procule. que je mettrai au feu ton méchant grimoire avant que tu l’aies repris à M. de Frankallais.
Cadet se résigna devant cette menace.
–Maintenant, reprit Olivier, nous allons voir, futur Virgile, ce que vous a inspiré la muse.
–Muse. Virgile. qué que ça veut dire? Vous parlez donc allemand?
Au lieu de répondre, le comte sortit les feuilles, croyant, cette fois, pouvoir lire à son aise; il ne se tenait pas sur ses gardes.
A la vue de ses chères pensées sur le point d’être profanées, Cadet perdit toute prudence et, d’un bond, il saisit le cahier. Olivier lui serra les doigts pour lui faire lâcher prise; mais l’enfant se démena comme un lionceau qui sent en lui le germe de sa puissance future et qui rugit sous les étreintes d’un adulte de force inférieure.
Cette violence effraya Mme Pernelle elle-même. Elle se tenait immobile.
Mais la vigueur de l’enfant se dépensa vite par son excès même. Sentant qu’il allait fléchir, il essaya de parlementer et de piquer l’amour-propre de son adversaire.
–C’est pas avec ces messieurs que vous feriez comme ça le maître, dit-il, pas même avec le gros Bonasse, qui a guère plus de force qu’un poulet. Mais je serai pas toujours petit; je grandirai, et alors, pauvre mauviette.
M. de Frankallais, si loin qu’il fût de se croire un hercule, fut plus sensible qu’il ne le voulait paraître à ce mépris de sa force physique. Il savait qu’il était faible; il s’en faisait un mérite près des femmes, comme d’une distinction aristocratique; mais il ne lui plaisait pas de se l’entendre dire. Il fit donc un effort pour prouver à Cadet qu’il se trompait, et il ne tarda pas à s’emparer de l’objet en litige, malgré les coups de pieds lancés à droite et à gauche par son antagoniste.
Cependant, le pauvre poète n’avait pas cédé sans avoir recours à un moyen suprême:
–Rose! s’était-il écrié, Rose, je tiens plus! Rose, à mon secours!
Rose s’était levée; elle avait même fait deux pas, malgré l’injonction de sa mère qui lui avait commandé de rester à sa place, lorsqu’un coup d’œil du comte la fixa sur le carreau où elle se trouvait. Un appareil de fer, la saisissant des pieds à la tête, ne l’eût pas immobilisée avec plus de puissance que cet ordre sans paroles.
Quand Rose revint à elle et qu’elle voulut se rendre compte de ce qui se passait, le manuscrit était dans les mains de l’agresseur; Cadet n’en avait retenu qu’un lambeau.
–Eh bien! tant mieux! c’est déchiré, c’est perdu! J’aime mieux ça! fulminait le petit garçon les yeux en feu, le cœur gros de larmes.
–Tu n’as que de la marge! reprit le gentilhomme, qui eut en ce moment un mauvais rire. Il se plaça derrière une table, tandis que la mère Pernelle, pour en finir, tenait son fils par les épaules et l’asseyait de force.
Luigi Rolla brisant sa statue profanée par un indiscret regard, Spartacus enchaîné, et ceux qui ont souffert de l’impuissance de leurs droits devant le triomphe de la force, peuvent seuls comprendre ce que turent, en cet instant, la douleur et la révolte de cet enfant vaincu.
Il s’échappa des mains de la Pernelle pour s’en aller pleurer à sanglots, tout seul, dans le grenier.
M. de Frankallais, maître du champ de bataille, donna cours à sa fantaisie.
Il lut:
J’aime mieux un jour de tonnerre
Qu’un joli jour,
Encor mieux quand la lune éclère
La grande tour.
Ça fait plaisir de voir reluire
Le ver luisant;
Ça fait du bien de voir courirc
Les pigeons blancs.
Comme on le voit, Cadet ne brillait guère par l’orthographe, et sa poésie n’était pas fort châtiée. Il affectionnait particulièrement le quatrain, comme plus facile, sans doute.
M. de Frankallais passa, sans les lire, plusieurs de ces faibles essais.
Mlle Rose paraissait émerveillée.
–Où donc Cadet a-t-il pris tout cela? osa-t-elle dire. C’est comme les chansons.
–Est-ce qu’il y a de ces choses là dans la grand’mère qu’on lui apprend? demanda la veuve.
–La grand’mère ne se mêle pas précisément de ce genre de productions, madame Lallaud, dit le gentilhomme.
–C’est peut-être ce qu’on appelle la mythologie?
–Pas davantage.
–Alors?
–Ce sont des vers, madame, et qui ne manquent pas tout à fait de poésie, bien qu’ils ne soient pas tous corrects et pèchent un peu par le sens. Votre fils, madame, sera peut-être un jour un grand poète!
–Est-ce un bon état?
–Rarement, quant aux espèces; mais on peut y acquérir de la gloire, ne fût-ce qu’après la mort.
–Alors, de quoi se mèle-t-il? dit tout en colère la veuve du sergent. S’il veut de la gloire, qu’il aille la chercher où son père l’a trouvée! Ça ne coûte rien d’apprentissage, et l’on est sûr au moins de manger du pain, quand les boulets vous passent à côté. C’est même en vue de l’état militaire que je lui fais apprendre à lire, à écrire, à compter, ce qu’il faut pour passer sous-officier enfin. On dit qu’un peu d’octographe et de géographie ne gâte rien. A cela ne tienne; je dépenserai encore cinquante francs, s’il le faut, pour qu’il se perfectionne.
–Un peu de versification ne gâte rien non plus, madame Lallaud.
–Comme ce qu’il a fait là? Je ne dépenserais pas un liard. Je n’ai pas besoin qu’il passe son temps à s’occuper de la lune, du tonnerre et autres balivernes: tout cela marcherait bien sans lui. Voyez-vous, mon cher monsieur, de ces livres comme en chansons, je n’en donnerais pas ça!
Et la mère Lallaud, joignant le geste à la parole, fit éclater, de ses doigts osseux, une chiquenaude dans le vide.
–Est-ce qu’on ne lira pas encore quelque chose? demanda Mlle Rose d’un ton humble et suppliant, mais sans détourner les yeux de son ouvrage.
–Il n’est rien, mademoiselle, que je ne fasse pour vous être agréable.
Et, voyant que la veuve le regardait d’un air dont il ne put s’expliquer la signification, le comte ajouta: «Sauf le consentement de madame votre mère.»
–Mon Dieu, puisque c’est fait, lisez! dit Mme Pernelle fort adoucie.
Olivier feuilleta de nouveau et s’arrêta aux lignes suivantes:
Rose, c’est le nom de ma sœur,
Voilà pourquoi j’aime bien cette fleur.
Deux larmes silencieuses coulèrent sur les joues de la jeune fille, et son cœur se serra à la pensée qu’elle s’était montrée lâche pour la défense de ce frère qui avait écrit de si douces paroles.
Cadet, cependant, tout en s’arrachant au théâtre de sa défaite, n’avait pu s’en éloigner pour longtemps.
Il était descendu sur la pointe des pieds, et, comme l’oiseau qui s’approche craintif de la cage où sont emprisonnés ses enfants, il errait dans la cour d’un air sombre; il collait son oreille à la porte ou hasardait un regard par les étroits carreaux de la fenêtre] plombée.
C’est ainsi qu’il s’aperçut bientôt qu’on ne riait plus. Il trouva le son de voix de M. de Frankallais assez rassurant. Il comprit que sa mère s’apaisait; il vit la joie, mêlée aux larmes, sur le visage de Rose. Il rentra donc résolument parmi ses juges, avec l’émotion de l’auteur qui n’a voulu se montrer au public qu’après la réussite de son drame.
–Eh ben! dit-il en entrant, vous êtes-vous assez moqué? en avez-vous assez dit sur mon compte?
Mais son air de triomphe et d’entrain contrastait avec ses paroles.
La mère, voyant cette audace, sentit renaître son mépris pour les vers. Rose fit signe à son frère de venir près d’elle; mais, soit distraction, soit rancune, Cadet ne se rendit pas à l’appel.
–Nous n’avons pas tout vu, dit M. de Frankallais, et de si belles œuvres ne doivent pas être gardées sous le boisseau.
–Est-ce vrai que vous pensez ça? demanda Cadet, demi-défiant, demi-convaincu.
–Très-vrai! dit le comte en rouvrant les feuilles, aussi vrai que tu as dit:
Quand j’ai pris les noisettes
De mesieur Parmentier,
Mon Dieu, qu’il a l’air bête
Devant son noisetier!
–Réussi! dit Olivier, jubilant de malice; je vois l’homme!
–Il ne manquait plus.que cela! dit la mère; il met la maraude en chanson!
–Allons! ne vous fâchez pas, madame Lallaud, intervint le lecteur; poursuivons plutôt; c’est fort intéressant. Il reprit:
Que c’est charmant de voir tomber la feuille,
Quand on cueille
Le raisin!
Et les perdrix, avec leurs fines ailes,
Semblent des demoiselles
Qui cherchent le grain.
Mlle Rose en gardait les yeux levés. Elle allait peut-être parler lorsqu’Olivier continua sa lecture:
Je prends jamais les prunes
D’Adèle d’Aubépin;
Mais je va voir la lune
Éclairer son jardin.
Au nom de Mme d’Aubépin, la veuve Lallaud prit un air consterné. Son regard semblait demander pardon à M. de Frankallais pour une telle irrévérence; et, pour la première fois, Mlle Rose osa fixer sur le gentilhomme ses grands yeux gris, animés par une expression mal définie.
–Ah! tu chantes ma cousine! exclama le comte; je lui en ferai mon compliment. Et tu regardes son jardin par dessus le mur de clôture, à ce qu’il paraît!
–Ça vous fait peut-être de la peine, qu’on vous y voie? riposta Cadet avec beaucoup d’impertinence.
M. de Frankallais rongea sa moustache. Il regarda obliquement du côté de Rose, et, sans avoir l’air d’avoir entendu la réflexion sarcastique du gamin, il lui dit:
–Précisément là, monsieur le poète, vous avez fait une faute de rime.
–Quelle faute?
–Tu as fait rimer prunes au pluriel avec lune, qui est tout naturellement au singulier, à moins que tu n’en connaisses deux. Il y a donc ou un s de trop ou un s en moins.
–Eh ben! mettez-en une ou ôtez l’autre. Ça m’est égal.
–Ce sera toujours contre les règles.
–Je me moque ben des règles! Ça va ou ça va pas; ça peut se chanter ou ça se peut pas. J’y vois que ça!
Et Cadet se mit à chantonner ses mélopées sur des airs populaires. Il n’avait d’autre procédé pour se rendre compte de la mesure.
–J’entends, tu ne t’occupes que de l’oreille, sans t’inquiéter des yeux ni de l’esprit.
–Ça manque-t-i de bon sens? demanda le rimeur, qui se laissait entraîner à la défense de son œuvre. D’ailleurs, m’sieur Olivier, si ça vous va pas, faites mieux! Le soleil luit pour tout le monde!
Et, de l’air d’un Corneille dont on aurait réfusé la tragédie, il reprit, la tête haute:
–A présent, rendez-moi mon cahier!
–Il me reste quelques vers à lire, les derniers, les plus beaux sans doute. Mesdames, écoutez:
J’irai la voir dimanche,
Au bord de l’eau,
Avec sa robe blanche
Et son chapeau,
Et sa belle tournure,
Comme le vent,
Charmera la verdure,
Tout en passant.
–Cette fois, s’écria le comte, c’est le secret du cœur. Elle, qui est-ce donc, elle? Pourquoi ne la nommes-tu pas? Tu as bien nommé Mme d’Aubépin.
–C’est peut-être la Fanchon Gramblin? répliqua l’enfant d’un air goguenard.
Le gentilhomme se mordit les lèvres jusqu’au sang. 11se rappelait qu’un soir, causant avec cette fille, a l’une des portes bâtardes de son enclos, il avait cru voir Cadet Lallaud glisser comme un rat sous le berceau extérieur que formait la haie avec ses ramures de ronces et d’églantines.
En diplomate qu’il était, de par la nature, M. de Frankallais comprit rapidement qu’il valait mieux avoir cet enfant terrible pour allié que pour ennemi. Réprimant le mouvement haineux qu’il sentait grandir à chaque parole impertinente de Cadet, il lui dit assez doucement:
–Ce que tu as fait a son prix. Il y a de l’instinct dans ta poésie; si tu manques de science, qu’importe! puisque tu trouves de l’agrément à composer tes vers.
–Vous dites toujours quelque chose qui gâte le bon, reprit Cadet. Il y a une personne qui m’encourage autrement que vous. L’autre jour encore, on me disait comme ça:–«Écrivez toujours, mon pauvre Cadet; faites parler votre esprit et votre cœur ainsi que vous viennent les choses, sans trop chercher, sans trop arranger. Vous avez des dispositions, vous êtes original; et, d’ailleurs, ce qui vient de l’âme est toujours bon à dire.»
–Qui donc a parlé comme ça? demanda Olivier. Est-ce encore elle?
–Eh ben! oui, c’est elle! C’est la plus jolie de Saint-X***. Elle dame le pion à votre cousine d’Aubépin.
–Cela ne prouve pas qu’elle soit la plus jolie! dit le comte en regardant Mlle Rose, qui rougit prodigieusement.
–Et c’est encore la plus aimable, celle qui a le plus d’esprit et le plus bon cœur, continuait Cadet, tout à son idée.
–Il me semble que tu veux parler de ta voisine?
–Et quand ça serait?
–Comment! Mme Vallée, au milieu de ses collerettes et de ses bonnets, s’intéresse à ta poésie?
–N’est-ce pas, monsieur de Frankallais, que ça fait bouillir le sang dans les veines, dit la veuve, de voir que, dans le siècle où nous sommes, tous les états sont confondus? Les gens de métier ne se contentent pas de s’habiller comme les bourgeois, de mettre des glaces dans leur chambre au lieu de nos petits miroirs, d’avoir des chaises rembourrées; il leur faut encore parler des livres. C’est aussi bête à cette Madeleine de lire ces choses qu’à notre Cadet de les faire.
Cette façon de parler triviale, à propos d’une personne qu’il avait distinguée, froissait la susceptibilité d’Olivier; mais il n’en laissa rien paraître.
–Où vois-tu, sieur Cadet, cette reine de tes pensées? Tu vas donc chez elle, car il me semble qu’on ne la rencontre guère ici?
–Eh! mon Dieu si! on peut la rencontrer, dit la mère Lallaud; il y a des temps où elle vient à chaque minute. Affaire de caprice!
–Faut pas la faire passer pour chipie! protesta Cadet. C’est son ouvrage qui la retient quand elle vient pas. L’été, elle aide à soigner les pots de fleurs, elle apporte des graines, elle prend l’air dans la cour, et souvent elle entre; mais l’hiver, faut ben qu’elle fasse les dames belles, pour les bals et les soirées.
M. de. Frankallais savait enfin ce qu’il désirait connaître. Il se leva bientôt, et, tirant sa montre:
–Oh! dit-il, il se fait tard; voyez plutôt: dix heures et demie!
–Bah! dit la mère Lallaud, qui altérait souvent les proverbes: «Nenni soit qui mal y pense.»
f M. de Frankallais se retira satisfait. Il avait signalé ertains signes de vie chez Mlle Rose. La statue s’animait , et il s’attribuait la gloire du miracle de Pygmaion. D’un autre côté, le printemps approchait, et il pensait que la belle voisine viendrait réjouir le audis de la veuve du sergent, en même temps que les violettes.
Pour un homme dont la principale occupation était e noter les impressions qu’il faisait naître et de préparer incessamment nouvelle pâture à son cœur, c’était une soirée mémorable.
IX
Quand la dame Pernelle fut complètement envahie par les douceurs de son premier sommeil, Rose, qui ne pouvait dormir, monta légèrement les degrés du grenier où couchait son frère.
Cadet, entendant du bruit, souffla le bout de chandelle–placé sur un pot de terre renversé–dont il avait intercepté la lumière du côté de la lucarne, au moyen de ses vêtements étalés sur deux caisses superposées.
–Qui est là? dit-il d’une voix mécontente.
–Tu ne dors donc pas? demanda la jeune fille avec douceur.
–Ah! c’est toi, Rose? Je croyais que c’était ma mère; c’est pour ça que j’avais éteint.
–Pourquoi donc avais-tu de la lumière?
–Je relisais quelque chose.
–Je comprends, tes écrits. Pauvre frère! c’est à cause de cela que je suis venue te demander pardon, au risque de te réveiller.
–Je t’en veux pas, va; entre frère et sœur, tout ça s’oublie. Attends que j’éclaire; j’ai encore trois allumettes.
–La lune suffira bien; je distingue tout, comme s’il faisait jour. Je vais m’asseoir au pied de ton lit, et nous causerons.–Tu dis donc que tu n’es pas fâché; c’est bien sûr? J’ai eu grand tort pourtant de ne pas aller à ton secours. Je m’en suis bien repentie; mais je ne sais ce qui me retenait. Je ne pouvais pas avancer: c’était comme un charme qu’on aurait jeté sur moi.
–N’y pense plus! dit le jeune Lallaud. Ça fait tout de même de la peine! reprit-il, comme s’il parlait pour lui seul.
Et Rose remarqua, aux faibles clartés qui tombaient sur le visage de l’enfant, qu’une larme s’était échappée de sa paupière.
–Tu as de la peine. Tu ne peux donc pas oublier ce que j’ai fait? dit-elle découragée.
–Si, si, j’oublie. C’est pas à cause de ce que tu crois que j’ai du chagrin.
–Pourquoi donc alors?
–Parce que j’ai eu mon tort, moi aussi, et j’aime autant te le dire; ça me pèsera moins. Eh ben! voilà: après qu’il m’a eu volé mon cahier, j’avais la rage dans le cœur; alors, voyant que tu ne m’aidais pas, j’ai dit en dedans de ma tète. oh! oui, je l’ai dit: «Tu te mets contre moi avec m’sieu Frankallais, Rose; ça te portera malheur.»
–Quel malheur veux-tu que ça me porte, mon pauvre Cadet? demanda Rose avec mélancolie. Ce monsieur n’est pas de mon rang; il n’a rien à voir dans ce qui me concerne.,
–C’est égal, j’suis fàché de l’avoir pensé. Toutes les fois que j’annonce du mal, vois-tu, Rose, il arrive. Te rappelles-tu quand la Manette Fracasse me jeta de l’eau bouillante sur la main, parce que j’avais attrapé sa poule?
–Si je m’en souviens tu as tant souffert!
–Eh ben! quand elle eut fait le coup, tout en criant, je lui jetai ça: «Vieille damnée, le diable te la paiera.» Un mois après, la fouine a ravagé son poulailler.–Une autre fois, m’sieu Chenardet mit son chien après moi, parce que je voulais passer par son verger pour arriver plus vite à la grande route. La diable de bête me mordit jusqu’au sang; et moi je lui dis: «Que le bon Dieu rende ça à ton maître!» Pas bien longtemps après, m’sieu Chenardet s’est cassé la jambe.
–Mais ça n’est pas la même chose.
–Non, parce que je t’ai pas souhaité le mal; j’ai dit seulement qu’il pourrait t’arriver. C’est égal, j’aimerais mieux que ça fût pas sorti de ma bouche. Vois-tu, ce Frankallais, on l’appelle «Renard,» on l’appelle «Serpent.» Eh ben! y a pas de renard sans tromperie, et y a pas de serpent sans venin.
Cadet était porté à la superstition, en sa double qualité d’enfant et de poète; mais Mlle Rose, bien qu’elle eût peur des revenants, n’était pas mystique au point de croire à la seconde vue de son frère, ni à la puissance de ses adjurations. M. de Frankallais, d’ailleurs, s’il la troublait jusqu’au fond de l’âme, ne lui semblait nullement un être malfaisant. Elle ne ressentit donc aucune crainte, à son sujet lorsqu’elle rentra dans la chambre de sa mère pour se mettre au lit.
Cependant son sommeil fut loin d’être paisible, et, ainsi qu’il était arrivé la veille à Mme d’Aubépin, elle pleura d’abondantes larmes. sans savoir pourquoi.
X
C’était un homme bien impressionnable que ce M. de Frankallais, malgré ses précautions pour se maintenir dans la quiétude.
La veille, en quittant la famille Lallaud, il s’était envolé au pays des songes. Le lendemain, il se réveilla saisi par deux appréhensions comme par deux recors .impitoyables.
«Les jours se suivent et ne se ressemblent pas,» dit un adage qui serait devenu par trop banal s’il n’était sans cesse accentué par le mouvement de la vie, et varié par la diversité de ses applications.
Ce fut le souvenir de Cadet qui, ce jour-là, se chargea de justifier la devise près de notre gentilhomme. Il se rappela l’emportement de cet adolescent, sa rare impertinence, soit en lui parlant de Mme d’Aubépin, soit en faisant allusion à ses entrevues avec la personne que tout le monde, à Saint-X***, appelait la Fanchon.
Le pauvre comte pressentait qu’il allait avoir constamment ce diablotin sur les épaules; qu’il épierait ses rendez-vous; qu’il dénoncerait ses intimités, ses paroles et ses déclarations d’amour précisément à celles qui n’en devraient rien savoir.
Il n’y a pas jusqu’à cette disposition poétique, si faiblement accusée pourtant, qui ne lui devînt un sujet d’inquiétude. C’était un don, une force latente, qu’il s’exagérait, ne pouvant la mesurer, et qui lui semblait devoir tôt ou tard s’exercer contre lui.
Qui le croirait? lui, le gentilhomme riche, beau, intelligent, plus instruit que tous ceux de sa ville,– et qui avait brillamment réussi dans ses humanités,– il enviait au pauvre Cadet, bien qu’il ne s’en fit pas l’aveu, cette bonne fille de muse humble, mal équipée, qui boitait souvent, et dont toutes les faveurs consistaient à donner une forme bizarre aux émotions d’un adolescent. Certes, M. de Frankallais ne croyait y mettre aucune importance; mais il se demandait comment il n’avait pu, une seule fois dans sa vie, mettre dix vers sur leurs pieds, et il se surprenait à pourchasser des rimes qui se dérobaient obstinément à sa poursuite.
Ce qui persistait à travers les fluctuations de la pensée d’Olivier, c’était une irritation instinctive, une sorte d’aversion croissante contre les bonnes et les mauvaises qualités du fils de Mme Pernelle.
La seconde perplexité du gentilhomme lui vint en réminiscence au sujet de son ami Bornas. L’avocat allait-il, en effet, être reçu chez Mme Vallée, avant que lui-même eût pu la rencontrer chez la veuve Lallaud? –car, pour rien au monde, le comte n’eût voulu entrer en relations avec Madeleine pour affaires de son magasin.–Et si une fois Patrix était admis, qu’allait-il s’en sui vre? Il revenait toujours à son premier raisonnement:
«Un homme qui aime, se disait-il, ne se montre pas sous la même apparence à la femme qui lui plaît qu’au reste du monde. Plus il s’éprend naïvement, bêtement, plus il a de chances de réussir: Bornas peut donc devenir dangereux!
«C’est demain dimanche, continua le jeune homme. Patrix peut commencer sa campagne matrimoniale, pendant que moi, je rêve l’espoir de commencer bientôt ma campagne amoureuse. Que faire?»
Après s’être consulté, il ajouta: «Gagner du temps: ne pas me laisser devancer!»
Sous l’empire de cette résolution, M. de Frankallais se leva, prit son chapeau, sortit de la maison et traversa prestement la longue cour qui le conduisait à la rue. Il avait déjà fait quelques pas sur la voie publique, lorsque sa gouvernante s’aperçut de cette fugue.
–Monsieur s’en va? s’écria-t-elle tout effarée, et sans manteau! Qu’est-ce qui se passe, sainte mère de Dieu?
Tout en parlant. Mlle Françon avait saisi le vêtement accroché dans l’antichambre et s’était précipitée sur les traces du déserteur.
–Comment! monsieur, par ce froid! Vous voulez donc mourir? s’écria la zélée surveillante en abordant le comte, tout essoufflée.
–C’est un oubli, Françon; ne vous fâchez pas, dit Olivier, qui aimait trop la paix pour contrarier jamais sa gouvernante.
–Et vous avez aussi oublié que vous n’avez pas déjeuné?
–Oh! pour cela, non; mais une affaire importante me force à sortir.
–Est-ce qu’il y a des affaires assez importantes pour qu’un homme comme il faut sorte à jeun? Mais le monde est donc renversé? continua Françon tout en arrangeant les plis du manteau qu’elle avait posé sur les épaules du comte. Allons! monsieur, il faut rentrer: les côtelettes sont prêtes à la minute, et le chocolat est déjà trop réduit.
–Dans une demi-heure je suis ici, Françon!
–Dans une demi-heure! dit la gouvernante d’une voix pleureuse, pour que tout soit refroidi, mauvais; pour qu’une fausse digestion vous rende malade pendant quinze jours! Non! ça ne se peut pas ainsi. Depuis dix ans que je sers chez vous, je n’ai jamais vu pareille chose, et je ne le souffrirai pas! Après tout, je représente votre pauvre mère qui, en mourant, m’a tant recommandé de vous soigner.
–Eh bien! Françon, je retourne à la maison; mais vous, allez dire à Bornas qu’il vienne me parler avant l’audience. Marianne servira le déjeuner.
«Suis-je donc déjà un vieux garçon, se demandait Olivier en retournant sur ses pas, que j’obéis si ponctuellement à ma femme de charge?»
Bornas ne se fit pas longtemps attendre, et Olivier se trouvait assez préparé pour entamer la question sans délai. Il fit donc asseoir son ami devant le couvert qu’il venait de faire mettre à son intention, et, passant sur les compliments d’usage, il lui dit à brûlepourpoint:
–Comment passes-tu ta journée de demain?
–Demain! dit Bornas radieux, mais tu le sais bien!
–Moi! non. Je le sais si peu, que je voulais te proposer de venir passer la journée à mon domaine des Chevrettes. J’irais te prendre dans ma voiture, et nous reviendrions lundi matin, après avoir un peu chassé dans la réserve.
–Mais tu as donc oublié, dit Patrix en accentuant le mot, que, demain, je puis me présenter chez elle?
–Ah!. je me rappelle. fit Olivier de l’air d’un homme qui cherche dans les casiers de sa mémoire. Mme Madeleine Vallée. une soirée. Mais là, sérieusement, est-ce que tu vas donner suite à ce projet?
–Si j’y vais donner suite!. Tu n’as donc pas compris que je l’aime?
–Comme tu en as aimé d’autres?
–Non! mille fois non! Comme je n’ai jamais, comme on n’a peut-être jamais aimé!
–S’il en est ainsi, reprit M. de Frankallais de l’air d’un homme qui débite une sentence, il faut t’arranger de manière à réussir.
–Et qu’y a-t-il donc à faire, selon toi?
–Ne rien risquer, ne rien précipiter, pressentir le bon moment.
–Tu en parles à ton aise, parce que tu n’es pas amoureux.
–Amoureux ou non, je sais ce que vaut la patience; en affaires de sentiment, c’est comme en matière de chasse: ce n’est pas tout de faire lever le gibier et de lui lancer au hasard une décharge de poudre et de plomb; il faut savoir attendre que la proie se mette bénévolement à la portée de notre arme.
–Le gibier. la proie. Ta com paraison me blesse.
–Délicatesse d’amant! Tu prends tous tes grades; mais parlons raison: n’est-ce pas manquer un peu de savoir-vivre que de sauter ainsi sur une invitation que l’occasion a seule provoquée?
–Je ne croyais pas.
–Autre question: as-tu une toilette prête, quelque chose qui te mette dans tous tes avantages?
–Ma foi! je n’y ai pas songé.
–Tu n’as peut-être que tes vêtements d’hiver?
–Pas plus, c’est vrai, sauf l’habit que je mets pour les bals. Il faut que je remplace tout pour la saison où nous allons entrer.
–J’étais donc bien fondé à dire qu’il fallait différer. Maintenant, tu aurais trop à perdre. Tu es déjà si fort –je ne dirai pas épais, par convenance–qu’il faut t’amincir le plus possible.
–Et l’habit? interrompit Bornas.
–L’habit n’est pas de mise pour les soirées intimes. Crois-moi, reprit Olivier, garde-toi de te présenter avec de grosses étoffes. une redingote de couleur sombre. Oh! je t’en prie!
–Et, pour cette misérable considération de vêtements, je devrai ajourner un si grand bonheur?
–Cela te regarde! Je te dis mon opinion et ce que je ferais à ta place.
–A qui commanderai-je ces vêtements, à Gaudin ou à Jolivet? dit Patrix avec résignation.–
–Est-ce que ça se demande? Est-ce qu’on se fait habiller par Gaudin?
–Mais il me faudra attendre trois mois, si je prends le tailleur en vogue!
–Nous presserons Jolivet. D’ailleurs, pour attendre un peu, tu n’auras pas perdu: quand le temps sera moins nébuleux, tu pourras mettre un pantalon gris clair, ce qui sied à merveille, et le gilet et la cravate à l’avenant. Diable de Bornas!. je te vois d’ici sous les armes, avec un air vainqueur!
–Il faut donc aller demain aux Chevrettes, dit l’homme de loi souriant à travers un gros soupir. Et si elle accuse mon empressement? reprit-il après un moment de réflexion.
–Rien n’est mieux accueilli que ce qui s’est fait attendre.
–Crois-tu?
–J’en suis sûr.
–Allons! dit Patrix, cédant par habitude plus encore que par conviction.
Pulsuz fraqment bitdi.