Kitabı oxu: «Les vivants et les morts»

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Anna de Noailles

Les vivants et les morts


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066084769

Table des matières

A MA MÈRE

I

II

III

IV

A MA MÈRE

Table des matières

I

Table des matières

LES PASSIONS

EUPHORION.—Je ne veux pas plus longtemps tenir à terre; laissez mes mains, laissez mes boucles, laissez donc mes vêtements, ils sont à moi…

HELÈNE ET FAUST.—O pétulance! ô délire! On dirait un cor qui sonne sur la vallée et sur le bois. A peine un jour serein donné tu tends à t'élancer, du point où le vertige t'a pris, dans un espace plein de douleurs…

Goethe.

TU VIS, JE BOIS L'AZUR…

Tu vis, je bois l'azur qu'épanche ton visage,

Ton rire me nourrit comme d'un blé plus fin,

Je ne sais pas le jour, où, moins sûr et moins sage,

Tu me feras mourir de faim.

Solitaire, nomade et toujours étonnée,

Je n'ai pas d'avenir et je n'ai pas de toit,

J'ai peur de la maison, de l'heure et de l'année

Où je devrai souffrir de toi.

Même quand je te vois dans l'air qui m'environne,

Quand tu sembles meilleur que mon coeur ne rêva,

Quelque chose de toi sans cesse m'abandonne,

Car rien qu'en vivant tu t'en vas.

Tu t'en vas, et je suis comme ces chiens farouches

Qui, le front sur le sable où luit un soleil blanc,

Cherchent à retenir dans leur errante bouche

L'ombre d'un papillon volant.

Tu t'en vas, cher navire, et la mer qui te berce

Te vante de lointains et plus brûlants transports.

Pourtant, la cargaison du monde se déverse

Dans mon vaste et tranquille port.

Ne bouge plus, ton souffle impatient, tes gestes

Ressemblent à la source écartant les roseaux.

Tout est aride et nu hors de mon âme, reste

Dans l'ouragan de mon repos!

Quel voyage vaudrait ce que mes yeux t'apprennent,

Quand mes regards joyeux font jaillir dans les tiens

Les soirs de Galata, les forêts des Ardennes,

Les lotus des fleuves indiens?

Hélas! quand ton élan, quand ton départ m'oppresse,

Quand je ne peux t'avoir dans l'espace où tu cours,

Je songe à la terrible et funèbre paresse

Qui viendra t'engourdir un jour.

Toi si gai, si content, si rapide et si brave,

Qui règnes sur l'espoir ainsi qu'un conquérant,

Tu rejoindras aussi ce grand peuple d'esclaves

Qui gît, muet et tolérant.

Je le vois comme un point délicat et solide

Par delà les instants, les horizons, les eaux,

Isolé, fascinant comme les Pyramides,

Ton étroit et fixe tombeau;

Et je regarde avec une affreuse tristesse,

Au bout d'un avenir que je ne verrai pas,

Ce mur qui te résiste et ce lieu où tu cesses,

Ce lit où s'arrêtent tes pas!

Tu seras mort, ainsi que David, qu'Alexandre,

Mort comme le Thébain lançant ses javelots,

Comme ce danseur grec dont j'ai pesé la cendre

Dans un musée, au bord des flots.

—J'ai vu sous le soleil d'un antique rivage

Qui subit la chaleur comme un céleste affront,

Des squelettes légers au fond des sarcophages,

Et j'ai touché leurs faibles fronts.

Et je savais que moi, qui contemplais ces restes,

J'étais déjà ce mort, mais encor palpitant,

Car de ces ossements à mon corps tendre et preste

Il faut le cours d'un peu de temps…

Je l'accepte pour moi ce sort si noir, si rude,

Je veux être ces yeux que l'infini creusait;

Mais, palmier de ma joie et de ma solitude,

Vous avec qui je me taisais,

Vous à qui j'ai donné, sans même vous le dire,

Comme un prince remet son épée au vainqueur,

La grâce de régner sur le mystique empire

Où, comme un Nil, s'épand mon coeur,

Vous en qui, flot mouvant, j'ai brisé tout ensemble,

Mes rêves, mes défauts, ma peine et ma gaîté,

Comme un palais debout qui se défait et tremble

Au miroir d'un lac agité,

Faut-il que vous aussi, le Destin vous enrôle

Dans cette armée en proie aux livides torpeurs,

Et que, réduit, le cou rentré dans les épaules,

Vous ayez l'aspect de la peur?

Que plus froid que le froid, sans regard, sans oreille,

Germe qui se rendort dans l'oeuf universel,

Vous soyez cette cire âcre, dont les abeilles

Ecartent leur vol fraternel!

N'est-il pas suffisant que déjà moi je parte,

Que j'aille me mêler aux fantômes hagards,

Moi qui, plus qu'Andromaque et qu'Hélène de Sparte,

Ai vu guerroyer des regards?

Mon enfant, je me hais, je méprise mon âme,

Ce détestable orgueil qu'ont les filles des rois,

Puisque je ne peux pas être un rempart de flamme

Entre la triste mort et toi!

Mais puisque tout survit, que rien de nous ne passe,

Je songe, sous les cieux où la nuit va venir,

A cette éternité du temps et de l'espace

Dont tu ne pourras pas sortir.

—O beauté des printemps, alacrité des neiges,

Rassurantes parois du vase immense et clos

Où, comme de joyeux et fidèles arpèges,

Tout monte et chante sans repos!…

J'AI TANT RÊVE PAR VOUS…

J'ai tant rêvé par vous, et d'un coeur si prodigue,

Qu'il m'a fallu vous vaincre ainsi qu'en un combat;

J'ai construit ma raison comme on fait une digue,

Pour que l'eau de la mer ne m'envahisse pas.

J'avais tant confondu votre aspect et le monde,

Les senteurs que l'espace échangeait avec vous,

Que, dans ma solitude éparse et vagabonde,

J'ai partout retrouvé vos mains et vos genoux.

Je vous voyais pareil à la neuve campagne,

Réticente et gonflée au mois de mars; pareil

Au lis, dans le sermon divin sur la montagne;

Pareil à ces soirs clairs qui tombent du soleil;

Pareil au groupe étroit de l'agneau et du pâtre,

Et vos yeux, où le temps flâne et semble en retard,

M'enveloppaient ainsi que ces vapeurs bleuâtres

Qui s'échappent des bois comme un plus long regard.

Si j'avais, chaque fois que la douleur s'exhale,

Ajouté quelque pierre à quelque monument,

Mon amour monterait comme une cathédrale

Compacte, transparente, où Dieu luit par moment.

Aussi, quand vous viendrez, je serai triste et sage,

Je me tairai, je veux, les yeux larges ouverts,

Regarder quel éclat a votre vrai visage,

Et si vous ressemblez à ce que j'ai souffert…

L'AMITIE

«Je t'apporte le prix de ton bienfait…»

Mon ami, vous mourrez, votre pensive tête

Dispersera son feu,

Mais vous serez encor vivant comme vous êtes

Si je survis un peu.

Un autre coeur au vôtre a pris tant de lumière

Et de si beaux contours,

Que si ce n'est pas moi qui m'en vais la première,

Je prolonge vos jours.

Le souffle de la vie entre deux coeurs peut être

Si dûment mélangé,

Que l'un peut demeurer et l'autre disparaître

Sans que rien soit changé;

Le jour où l'un se lève et devant l'autre passe

Dans le noir paradis,

Vous ne serez plus jeune, et moi je serai lasse

D'avoir beaucoup senti;

Je ne chercherai pas à retarder encore

L'instant de n'être plus;

Ayant tout honoré, les couchants et l'aurore,

La mort aussi m'a plu.

Bien des fronts sont glacés qui doivent nous attendre,

Nous serons bien reçus,

La terre sera moins pesante à mon corps tendre

Que quand j'étais dessus.

Sans remuer la lèvre et sans troubler personne,

L'on poursuit ses débats;

Il règne un calme immense où le rêve résonne,

Au royaume d'en-bas.

Le temps n'existe point, il n'est plus de distance

Sous le sol noir et brun;

Un long couloir, uni, parcourt toute la France,

Le monde ne fait qu'un;

C'est là, dans cette paix immuable et divine

Où tout est éternel,

Que nous partagerons, âmes toujours voisines,

Le froment et le sel.

Vous me direz: «Voyez, le printemps clair, immense,

C'est ici qu'il naissait;

La vie est dans la mort, tout est, rien ne commence.»

Je répondrai: «Je sais.»

Et puis, nous nous tairons; par habitude ancienne

Vous direz: «A demain.»

Vous me tendrez votre âme et j'y mettrai la mienne,

Puis, tenant votre main

Je verrai, déchirant les limbes et leurs portes,

S'élançant de mes os,

Un rosier diriger sa marche sûre et forte

Vers le soleil si beau…

TU T'ELOIGNES, CHER ÊTRE…

Tu t'éloignes, cher être, et mon coeur assidu

Surveille ta présence, au lointain scintillante;

Te souviens-tu du temps où, les regards tendus

Vers l'espace, ma main entre tes mains gisante,

J'exigeai de régner sur la mer de Lépante,

Dans quelque baie heureuse, aux parfums suspendus,

Où l'orgueil et l'amour halettent confondus?

A présent, épuisée, immobile ou errante,

J'abdique sans effort le destin qui m'est dû.

Quel faste comblerait une âme indifférente?

Je n'ai besoin de rien, puisque je t'ai perdu…

J'ESPÈRE DE MOURIR…

J'espère de mourir d'une mort lente et forte,

Que mon esprit verra doucement approcher

Comme on voit une soeur entrebâiller la porte,

Qui sourit simplement et qui vient vous chercher.

Je lui dirai: Venez, chère mort, je vous aime,

Après mes longs travaux, voici vos nobles jeux.

J'ai longtemps refusé votre secours suprême,

Car si le corps est las, l'esprit est courageux.

Mais venez, délivrez un courage qui s'use,

Abrégez le combat, rendez à l'univers

L'immense poésie embuée et confuse

Dont mon âme et mon corps ont si longtemps souffert!

Les torrents des rochers, le sable blond des rives,

Les vaisseaux balancés, l'Automne dans les bois,

Les bêtes des forêts, surprises et captives,

Méditaient dans mon coeur et gémissaient en moi!

O mort, laissez-les fuir vers la forêt puissante,

Ces fauves compagnons de mon silence ardent!

Que leur native ardeur, féroce et caressante,

Peuple la chaude nuit d'un murmure obsédant.

Ce n'était pas mon droit de garder dans mon être

Un aspect plus divin de la création;

De savoir tout aimer, de pouvoir tout connaître

Par les secrets chemins de l'inspiration!

Ce n'était pas mon droit, aussi la destinée,

Comme un guerrier sournois, chaque jour, chaque nuit,

Attaquait de sa main habile et forcenée

Le sublime butin qui me comble et me nuit.

Mais venez, chère mort; mon âme vous appelle,

Asseyez-vous ici et donnez-moi la main.

Que votre bras soutienne un front longtemps rebelle,

Et recueille la voix du plus las des humains:

—Prenez ces yeux, emplis de vastes paysages,

Qui n'ont jamais bien vu l'exact et le réel,

Et qui, toujours troublés par de changeants visages,

Ont versé plus de pleurs que la mer n'a de sel.

Prenez ce coeur puissant qu'un faible corps opprime,

Et qui, heurtant sans fin ses étroites parois,

Eut l'attrait du divin et le pouvoir des cimes,

Et s'élevait aux cieux comme la pierre choit.

Ah! vraiment le tombeau qui dévore et qui ronge,

Le sol, tout composé d'étranges corrosifs,

L'ombre fade et mouillée où les racines plongent,

Le nid de la corneille au noir sommet des ifs,

Pourront-ils m'accorder cette paix sans seconde,

Sommeil que mon labeur tenace a mérité,

Et saurai-je, en mourant, restituer au monde

Ce grand abus d'amour, de rêve et de clarté?

Hélas! je voudrais bien ne plus être orgueilleuse,

Mais ce que j'ai souffert m'arrache un cri vainqueur.

Pour élancer encor ma voix tempétueuse

Il faudrait une foule, et qui n'aurait qu'un coeur!

QUE M'IMPORTE AUJOURD'HUI…

Que m'importe aujourd'hui qu'un monde disparaisse!

Puisque tu vis, le temps peut glacer les étés,

Rien ne peut me frustrer de la sainte allégresse

Que ton corps ait été!

Même lorsque la mort finira mon extase,

Quand toi-même seras dans l'ombre disparu,

Je bénirai le sol qui fut le flanc du vase

Où tes pieds ont couru!

—Tu viens, l'air retentit, ta main ouvre la porte,

Je vois que tout l'espace est orné de tes yeux,

Tu te tais avec moi, que veux-tu qu'on m'apporte,

A moi qui suis le feu?

La nuit, je me réveille, et comme une blessure,

Mon rêve déchiré te cherche aux alentours,

Et je suis cet avare éperdu, qui s'assure

Que son or luit toujours.

Je constate ta vie en respirant, mon souffle

N'est que la certitude et le reflet du tien,

Déjà je m'enfuyais de ce monde où je souffre,

C'est toi qui me retiens.

Parfois je t'aime avec un silence de tombe,

Avec un vaste esprit, calme, tiède, terni,

Et mon coeur pend sur toi comme une pierre tombe

Dans le vide infini!

J'habite un lieu secret, ardent, mystique et vague

Où tout agit pour toi, où mon être est néant;

Mais le vaisseau alerte est porté par la vague,

Je suis ton Océan!

Autrefois, étendue au bord joyeux des mondes,

Déployée et chantant ainsi que les forêts,

J'écoutais la Nature, insondable et féconde,

Me livrer des secrets.

Je me sentais le coeur qu'un Dieu puissant préfère,

L'anneau toujours intact et toujours traversé

Qui joint le cri terrestre aux musiques des sphères,

L'avenir au passé.

A présent je ne vois, ne sens que ta venue,

Je suis le matelot par l'orage assailli

Qui ne regarde plus que le point de la nue

Où la foudre a jailli!

—Je te donne un amour qu'aucun amour n'imite,

Des jardins pleins du vent et des oiseaux des bois,

Et tout l'azur qui luit dans mon coeur sans limites,

Mais resserré sur toi.

Je compte l'âge immense et pesant de la terre

Par l'escalier des nuits qui monte à tes aïeux,

Et par le temps sans fin où ton corps solitaire

Dormira sous les cieux.

C'est toi l'ordre, la loi, la clarté, le symbole,

Le signe exact et bref par qui tout est certain,

Qui dans mon triste esprit tinte comme une obole,

Au retour du matin.

—J'ai longtemps repoussé l'approche de l'ivresse,

L'encens, la myrrhe et l'or que portaient les trois rois;

Je disais: «Ce bonheur, s'il se peut, ô Sagesse,

Qu'il passe loin de moi!

Qu'il passe loin de moi cet odorant calice;

Même en mourant de soif, je peux le refuser,

Si la consomption, les orgueils, le cilice

Protègent du baiser.»

—Mais le Destin, pensif, alourdi, plein de songes,

M'indiquait en riant mon martyre ébloui.

L'avenir aimanté déjà vers nous s'allonge,

Tout ce qui vit dit oui.

Tout ce qui vit dit: Prends, goûte, possède, espère,

Ta conscience aussi trouvera bien son lot,

Car l'amour, radieux comme un verger prospère,

Est gonflé de sanglots:

De sanglots, de soupirs, de regrets et de rage

Dont il faut tout subir. Quelque chose se meurt

Dans l'empire implacable et sacré du courage,

Quand on fuit le bonheur!

Et je disais: «Seigneur, ce bien, ce mal suprême,

Ma chaste volonté ne veut pas le saisir,

Mais mon être infini est autour de moi-même

Un cercle de désir;

Des générations, des siècles, des mémoires

Ont mis leur espérance et leur attente en moi;

Je suis le lieu choisi où leur mystique histoire

Veut périr sur la croix.»

Une âpre, une divine, une ineffable étreinte,

Un baiser que le temps n'a pas encor donné

Attendait, pour jaillir hors de la vaste enceinte,

Que mon désir fût né.

Dans les puissants matins des émeutes d'Athènes

Ainsi courait un peuple ivre, agile, enflammé,

Que la Minerve d'or, debout sur les fontaines,

Ne pouvait pas calmer…

—J'accepte le bonheur comme une austère joie,

Comme un danger robuste, actif et surhumain;

J'obéis en soldat que la Victoire emploie

A mourir en chemin:

Le bonheur, si criblé de balles et d'entailles,

Que ceux qui l'ont connu dans leur chair et leurs os

Viennent rêver le soir sur les champs de bataille

Où gisent les héros…

JE DORMAIS, JE M'EVEILLE…

Je dormais, je m'éveille, et je sens mon malheur.

—Comme un coup de canon qu'on tire dans le coeur,

Vous éclatez en moi, douleur retentissante!

Un instant de sommeil est un faible rempart

Contre la Destinée, assurée et puissante.

Ne verrai-je jamais vos fraternels regards,

N'entendrai-je jamais votre voix rassurante?

Quoi! Même avant la mort, il est de tels départs?

Qui parle en moi? Mon corps, mes pensers sont épars.

Je ne distingue plus ma chambre familière;

Peut-être ma raison a perdu sa lumière?

Un aussi grand chagrin n'est pas net aussitôt;

J'essaierai, mais pourrai-je accepter ce fardeau?

Que seront mes repos, que seront mes voyages

Si je ne vois jamais l'air de votre visage?

Mon esprit, comme une âpre et morne éternité,

Embrasse un monde mort, des astres dévastés.

Je ne peux plus savoir, tant ma vie est exsangue,

Si c'est vous, ou si c'est l'univers qui me manque.

Et même en songe, dans la pensive clarté,

Je me débats encor pour ne pas vous quitter…

ON NE PEUT RIEN VOULOIR…

On ne peut rien vouloir, mais toute chose arrive,

Je ne vous aime pas aujourd'hui tant qu'hier,

Mon coeur n'est plus une eau courant vers votre rive,

Mes pensers sont en moi moins divins, mais plus fiers.

Je sais que l'air est beau, que c'est le temps qui brille,

Que la clarté du jour ne me vient pas de vous,

Et j'entends mon orgueil qui me dit: «Chère fille,

Je suis votre refuge éternel et jaloux.

«Quoi, vous vouliez trahir le désir et l'attente?

Vous vouliez étancher votre soif d'infini?

Vous, reine du désert, qui dormez sous la tente,

Et dont le coeur vorace est toujours impuni?

«Vous qui rêviez la nuit comme un palmier d'Afrique

A qui le vaste ciel arrache des parfums,

Vous avez souhaité cet humble amour unique

Où les pleurs consolés tarissent un à un!

«Vous avez souhaité la tendresse peureuse,

L'élan et la stupeur de l'antique animal;

On n'est pas à la fois enivrée et heureuse,

L'univers dans vos bras n'aura pas de rival;

«Comme le Sahara suffoqué par le sable

Vous brûlerez en vain, sans qu'un limpide amour

Verse à votre chaleur son torrent respirable,

Et vous donne la paix que vous fuiriez toujours…»

—Et, tandis que j'entends cette voix forte et brève,

Je regarde vos mains, en qui j'ai fait tenir

Le flambeau, la moisson, l'évangile et le glaive,

Tout ce qui peut tuer, tout ce qui peut bénir.

Je regarde votre humble et délicat visage

Par qui j'ai voyagé, vogué, chanté, souffert,

Car tous les continents et tous les paysages

Faisaient de votre front mon sensible univers.

—Vous n'êtes plus pour moi ces jardins de Vérone

Où le verdâtre ciel, gisant dans les cyprès,

Semble un pan du manteau que la Vierge abandonne

A quelque ange éperdu qui le baise en secret.

Vous n'êtes plus la France et le doux soir d'Hendaye,

La cloche, les passants, le vent salé, le sol,

Toute cette vigueur d'un rocher qui tressaille

Au son du fifre basque et du luth espagnol;

Vous n'êtes plus l'Espagne, où, comme un couteau courbe

Le croissant de la lune est planté dans le ciel,

Où tout a la fureur prompte, funèbre et fourbe

Du désir satanique et providentiel.

Vous n'êtes plus ces bois sacrés des bords de l'Oise,

Ce silence épuré, studieux, musical,

Ce sublime préau monastique, où l'on croise

Le songe d'Héloïse et les yeux de Pascal.

Vous n'êtes plus pour moi les faubourgs du Bosphore

Où le veilleur de nuit, compagnon des voleurs,

Annonce que le temps coule de son amphore

Pesant comme le sang et chaud comme les pleurs.

—Ces soleils exaltés, ces oeillets, ces cantiques,

Ces accablants bonheurs, ces éclairs dans la nuit,

Désormais dormiront dans mon coeur léthargique

Qui veut se repentir autant qu'il vous a nui;

Allez vers votre simple et calme destinée;

Et comme la lueur d'un phare diligent

Suit longtemps sur la mer les barques étonnées,

Je verserai sur vous ma lumière d'argent…

UN JOUR, ON AVAIT TANT SOUFFERT…

Un jour, on avait tant souffert, que le coeur même,

Qui toujours rebondit comme un bouclier d'or,

Avait dit: «Je consens, pauvre âme et pauvre corps,

A ce que vous viviez désormais comme on dort,

A l'abri de l'angoisse et de l'ardeur suprême…»

Et l'on vivait; les yeux ne reconnaissaient pas

Les matins, la cité, l'azur natal, le fleuve;

Toute chose semblait à la fois vieille et neuve;

Sans que le pain nourrisse et sans que l'eau abreuve

On respirait pourtant, comme un feu mince et bas.

Et l'on songeait: du moins, si rien n'a plus sa grâce,

Si ma vie arrachée a rejoint dans l'espace

Le morne labyrinthe où sont les Pharaons;

Si je suis étrangère à ma voix, à mon nom;

Si je suis, au milieu des raisins de l'automne,

Un arbre foudroyé que la récolte étonne,

Je ne connaîtrai plus ces supplices charnels

Qui sont, de l'homme au sort, un reproche éternel.

Calme, lasse, le coeur rompu comme une cible,

J'entrerai dans la mort comme un hôte insensible…

—Mais les fureurs, les pleurs, les cris, le sang versé,

Les sublimes amours qui nous ont harassés,

Les fauves bondissants, témoins de nos délires,

Ont suivi lentement le doux chant de la lyre

Jusque sur la montagne où nous nous consolions;

Les voici remuants, les chacals, les lions

Dont la soif et la faim nous font un long cortège…

—J'avais cru, mon enfant, que le passé protège,

Que l'esprit est plus sage et le coeur plus étroit,

Que la main garde un peu de cette altière neige

Que l'on a recueillie aux sommets purs et froids

Où plane un calme oiseau plus léger que le liège.

Mais hélas! quel orage étincelant m'assiège?

Lourde comme l'Asie et ses palais de rois,

Je suis pleine de force et de douleur pour toi!

JE ME DEFENDS DE TOI…

Je me défends de toi chaque fois que je veille,

J'interdis à mon vif regard, à mon oreille,

De visiter avec leur tumulte empressé

Ce coeur désordonné où tes yeux sont fixés.

J'erre hors de moi-même en négligeant la place

Où ton clair souvenir m'exalte et me terrasse.

Je refuse à ma vie un baume essentiel.

Je peux, pendant le jour, ne pas goûter au miel

Que ton rire et ta voix ont laissé dans mon âme,

Où la plaintive faim brusquement me réclame…

—Mais la nuit je n'ai pas de force contre toi,

Mon sommeil est ouvert, sans portes et sans toit.

Tu m'envahis ainsi que le vent prend la plaine.

Tu viens par mon regard, ma bouche, mon haleine

Par tout l'intérieur et par tout le dehors.

Tu entres sans débats dans mon esprit qui dort.

Comme Ulysse, pieds nus, débarquait sur la grève;

Et nous sommes tout seuls, enfermés dans mon rêve.

Nous avançons furtifs, confiants, hasardeux,

Dans un monde infini où l'on ne tient que deux.

Un mur prudent et fort nous sépare des hommes,

Rien d'humain ne pénètre aux doux lieux où nous sommes.

Les bonheurs, les malheurs n'ont plus de sens pour nous;

Je recherche la mort en pressant tes genoux,

Tant mon amour a hâte et soif d'un sort extrême,

Et tu n'existes plus pour mon coeur, tant je t'aime!

Mon vertige est scellé sur nous comme un tombeau.

—Ce terrible moment est si brûlant, si beau,

Que lorsque lentement l'aube teint ma fenêtre,

C'est en me réveillant que je crois cesser d'être…

LA DOULEUR

«Lion, supporte avec courage ton sort intolérable!»

HERODOTE.

Quand la douleur est vaste, ardente, sans mélange,

Quand elle aveugle ainsi qu'un ténébreux soleil,

Elle est dans l'eau qu'on boit et dans le pain qu'on mange,

Et dans les rideaux du sommeil!

Comme l'odeur du sel sur les routes marines,

Comme les chauds parfums de Corse ou d'Orient,

Elle emplit le poumon, étourdit la narine,

Et griffe ainsi qu'un diamant!

Les arceaux de l'azur, le fier tranchant des cimes,

La longueur des cités et leurs hauts monuments,

Ne sont qu'une eau rampante et qu'un grisâtre abîme

Auprès de son envolement!

—Douleur qui me comblez, chantez, voix infinie!

Attachez à mon cou vos froids colliers de fer;

Qu'importent l'esclavage et la dure agonie,

Je vois les mondes entr'ouverts!

J'ai vu l'immensité moins vaste que mon être;

L'espace est un noyau que mon coeur contenait;

Je sais ce qu'est avoir, je sais ce qu'est connaître,

J'englobe ce qui meurt et naît!

L'ange qui fit rêver Jésus sur la montagne,

Qui lui montra le monde et tenta son esprit,

M'a, dans les calmes soirs des verdâtres campagnes,

Tout soupiré et tout appris!

Serai-je désormais l'ermite magnanime

Qui vit de son secret, par-delà les humains?

Pourrai-je conserver, dédaigneuse victime,

La solitude de mes mains?

Pourrai-je, quand résonne, ô Printemps, ta cadence,

Ivre du seul orgueil et des seules pitiés,

Ecouter la secrète et chaste confidence

Qui va des soleils à mes pieds?

O Douleur! je comprends, arrêtez vos batailles:

Au travers de mes pleurs j'entrevois vos projets;

Un chaud pressentiment m'éblouit et m'assaille;

C'est dans ce feu que je plongeais!

Je sais,—moi qui vous tiens, vous respire, vous touche,

Moi qui vis contre vous et qui bois votre vin

Dans un dur gobelet collé contre ma bouche,—

Quel est votre dessein divin;

Vous préparez la vie avec vos sombres armes,

Le corps que vous brisez rêve d'éternité,

Hélas! les purs sanglots, les tremblements, les larmes

Aspirent à la volupté!

SEIGNEUR, POURQUOI L'AMOUR…

Seigneur, pourquoi l'amour et son divin supplice

Sont-ils, entre deux coeurs noblement rapprochés,

Comme un glaive qui rend une inique justice,

Et qui toujours châtie un mystique péché?

Tour à tour l'un des deux est votre humble victime,

Il doute, il est brûlant, bondissant, abattu;

Les regards hébétés il mesure l'abîme

Où le buisson ardent parlait, et puis s'est tu…

—Mon Dieu, dans ces amours, la douleur est si forte

Que, malgré le courage, on ne peut pas vouloir

Être celui des deux qui chancelle, et qui porte

Tout le poids d'un si lourd et cuisant désespoir;

Faut-il que l'un des deux seulement reste libre,

Que tour à tour l'on ait le calme ou le désir,

Et que l'amour ne soit que l'instable équilibre

D'être celui des deux qui ne va pas mourir?

Faut-il que l'un des deux brusquement se repose

Dans le bonheur amer et puissant d'aimer moins,

Et d'être, à la faveur de cette froide pause,

Non plus le combattant vaincu, mais le témoin;

D'être celui des deux qui n'est pas l'humble esclave

Dont on voit panteler la muette terreur,

Et dont les yeux, pareils à des torrents de lave,

Font un don infini de soupirs et de pleurs.

—On a besoin parfois de la douleur de l'autre,

De ses bras suppliants, de son front inquiet

Penché comme celui du plus doux des apôtres

Sur son céleste ami, qui songe et qui se tait.

On a besoin de voir sourdre au bord de la vie

Cet ineffable sang des larmes de cristal,

Offrande qui toujours répond à notre envie

D'épier la douleur et son puissant signal;

—Et moi, qui me revêts de vos grâces précoces,

Comme un brûlant frelon dans un lis engouffré,

Cher être par qui j'ai, plus qu'à mon tour, pleuré,

Pourrai-je pardonner à mon âme féroce

La paix qui m'envahit quand c'est vous qui souffrez?

LE CHANT DU PRINTEMPS

«O Moires infinies, déesses aériennes, dispensatrices

universelles, nécessairement infligées aux mortels!»

(Hymnes Orphiques.)

Le silence et les bruits, soudain, dans l'air humide

Ont ce soir un accent plus vaste et plus ardent;

Sur le vent aminci Février fuit, rapide,

Quelqu'un revient, je sens qu'il vient, c'est le Printemps!

Hôte mystérieux, il est là sous la terre,

Il est près du branchage éploré des forêts,

Il monte, il s'est risqué, il ne peut pas se taire,

Et son premier frisson répand tous ses secrets!

—Il passe, mais personne encore sur la route

Ne peut le soupçonner, je regarde, j'écoute:

—Oui, je t'ai reconnu, sublime Dépouillé!

Sordide vagabond sans fleurs et sans feuillage,

Qui rampes, et répands sur les chemins mouillés

Cette clarté pensive et ces poignants présages!

Oui, je t'ai reconnu, ton souffle est devant toi

Comme un tiède horizon où flotteront les graines;

Le silence attentif et fourmillant des bois

S'emplit furtivement de ta languide haleine.

Oui, je t'ai reconnu à ce trouble du coeur

Qui arrête ma vie et la rend palpitante,

Je suis la chasseresse ayant surpris l'odeur

De la jeune antilope étourdie et courante!

—Ah! qui me tromperait, Printemps terrible et doux,

Sur ton subtil arome et sur ta ressemblance,

Je sais ton nom secret que les lis et les loups

Proclameront la nuit dans le puissant silence!

Je sais ton nom profond, chuchoté, recouvert,

Mystérieux, sournois, débordant, formidable,

Qui fait tressaillir l'eau, les écorces, les airs,

Et germer jusqu'aux cieux la cendre impérissable!

C'est toi l'Eros des Grecs, au rire frémissant,

Le jeune homme à qui Pan, sonore et frénétique,

Enseigne un chant par qui le flot phosphorescent

Répond au long appel des astres pathétiques!

C'est toi le renouveau, toi par qui l'aujourd'hui

Est différent d'hier comme le jour de l'ombre;

Toi qui, d'un autre bord où ton royaume luit,

Fais retentir vers nous des fanfares sans nombre.

Un ordre plus formel que la soif, que la faim,

Commande par ta voix rapide, active, urgente,

Et du fond des taillis et des gouffres marins

Monte le chaud soupir des bêtes émergeantes!

—Je te suivrai, Printemps, malgré les maux constants,

Je te suivrai, j'irai sans défense et sans armes

Vers ce vague bonheur qui brille au fond du temps

Comme un fixe regard irrité par les larmes!

Je te suivrai, malgré le souvenir des morts,

Malgré tous les vivants engloutis dans mon âme,

Malgré mon coeur qui n'est qu'un gémissant effort,

Malgré mon fier esprit qui résiste et me blâme.

—Mais quoi! ce n'est donc pas le neuf et frais bonheur

Qui ce soir me tentait par son doux sortilège?

Ces espoirs, ces souhaits, ces regrets, ces langueurs,

Hélas! c'est le passé, beau comme un long arpège;

Hélas! c'est le passé, ce courage ingénu,

Ce sublime désir de mourir et de vivre

Que ma jeunesse avait quand je vous ai connu,

Vous, qui fûtes la page insigne dans le livre!

Hélas! c'est le passé, ce parfum dans le vent,

Cet émoi dans les airs, ces grelots des voitures,

Cet orgueilleux besoin d'être encor plus vivant,

Et de recommencer, puisqu'hélas! rien ne dure!

Ainsi je me croyais mêlée au renouveau,

Je ne suis que l'ardente et grave prisonnière

Qui sur ses poignets las sent le poids des anneaux,

Qui pleure sur la route et regarde en arrière!

Hélas! c'est le passé que je cherche toujours,

C'est vers lui que j'allais! Comme s'il est possible

De retrouver le sacre unique de l'amour,

Et d'aborder encore à cette île sensible

Qui, désormais, n'a plus de barques alentour,

Et luit sur l'onde comme un roc inaccessible

Où des archers courants nous ont choisis pour cible…

JE VOUS AVAIS DONNE…

Je vous avais donné tous les rayons du temps,

Les senteurs que l'azur épanche,

Et la lueur que fait, dans le Sud éclatant,

Le soleil sur les maisons blanches!

Je n'ai jamais repris ce que je vous donnais,

Si bien que dans ces jours funestes

Je suis un étranger que nul ne reconnaît,

A qui rien du monde ne reste.

Je vous avais donné les Chevaux du Matin

Qu'un dieu fait boire aux eaux d'Athènes,

Et le sanglot qui naît, sur le mont Palatin,

Du bruit des plaintives fontaines.

Parfois, quand j'apportais entre mes faibles doigts

Le printemps qui luit et frissonne,

Vous me disiez: «Je n'ai de désir que de toi,

Coupe tes mains et me les donne.»

Mais ces dons exaltés n'étaient pas suffisants,

La rose manque à la guirlande,

Je conservais encor la pourpre de mon sang,

Ce soir je vous en fais l'offrande.

—O mon ami, prenez ce sang si gai, si beau,

Si fier, si rapide et si sage,

Qui, dans ses bonds légers, reflétait les coteaux,

Et la nuée à son passage!

Que de mon coeur fervent à vos timides mains

Il coule, abondant et sans lie,

Afin que vous ayez, dans le désert humain,

Une coupe toujours emplie.

Déjà mon front plaintif est moins brillant qu'hier,

Mais la douleur ne rend pas laide,

Le visage est sacré quand il est âpre et fier

Comme les sables de Tolède;

Un visage est sacré quand il s'épuise et meurt

Comme un sol que l'été dévaste,

Sur qui les lourds pigeons et les ombres des fleurs

Font des taches sombres et vastes.

Un destin est sacré quand il a contre lui

Toute une foule qui s'élance,

Et que, sous cet affront, il s'enivre, et qu'il luit

Comme l'olivier et la lance!

Un destin est sacré quand il est ce soldat

Qu'un guerrier somme de se rendre,

Et qui, pressant toujours son fer entre ses bras,

S'écrie en riant: «Viens le prendre!»

—Je ne rendrai qu'à vous les armes de mon coeur.

Mes dieux qui sont en Crète et dans l'île d'Egine,

Permettent que l'extrême et fidèle langueur

A cet excès de grâce et de douceur s'incline,

Mais nul autre que vous, sur les plus durs chemins,

Ne me verra pliant sous l'angoisse divine,

Laissant tomber mon front, laissant pendre mes mains,

Emmêlant mes genoux, telle qu'on imagine

Cléopâtre enchaînée au triomphe romain…

O MON AMI, SOUFFREZ…

O mon ami, souffrez, je saurai par vos larmes,

Par vos regards éteints, par votre anxiété,

Par mes yeux plus puissants contre vous que des armes,

Par mon souffle, qui fait bouger vos volontés,

Par votre ardente voix qui s'élève et retombe,

Par votre égarement, par votre air démuni,

Que ma vie a sur vous cet empire infini

Qui vous attache à moi comme un mort à sa tombe!

O mon ami, souffrons, puisque jamais le coeur

Ne convainc qu'en ouvrant plus large sa blessure;

Puisque l'âme est féroce, et puisqu'on ne s'assure

De l'amour que par la douleur!

NOUS N'AVIONS PLUS BESOIN DE PARLER

Nous n'avions plus besoin de parler, j'écoutais

Le rêve sillonner votre pensif visage;

Vous étiez mon départ, mes haltes, mes voyages,

Et tout ce que l'esprit conçoit quand il se tait.

L'emmêlement des blés courbés, des ronciers même,

N'était pas plus serré ni plus inextricable

Que notre coeur uni, qui, comme le doux sable

Joignant le grain au grain, ne semble que lui-même.

—Je me souviens surtout de ces soirs de Savoie

Où nos regards, pareils à ces vases poreux,

A ces alcarazas qu'un halo d'onde noie,

Scintillaient de plaisir, et se livraient entre eux

L'ineffable secret du rêve et de la joie.

Soirs d'Aix! Soirs d'Annecy, ô villes renommées,

Qui mêlez aux senteurs des îles Borromées

Je ne sais quel plus franc et plus candide espoir,

Que j'aimais vos toits bleus, d'où montait la fumée,

Les cloches des couvents, qui tissaient dans le soir

De longs hamacs d'argent où l'âme inanimée

S'abandonnait, tandis que flottait, chaud, précis,

Le subjuguant parfum du café qu'on roussit.

Je revois les soirs d'Aix, l'auberge et ses tonnelles,

La montagne si proche, accostant le ciel pur,

Les frais pétunias entassés sur le mur,

Le char rustique, avec le cheval qu'on dételle.

Et les lacs! Soif des coeurs vous buvez à cette eau

Où passe comme un ange une barque à deux voiles!

Nous répétions tous deux, sans proférer de mots,

L'hymne éternel que dit le silence aux étoiles.

Mon ami, votre esprit et ses nobles soupirs

Semblait plus que le mien altéré de sublime;

Mais déjà vos pensers recherchaient leurs loisirs;

Et la paix, mollement, a comblé vos abîmes…

—C'est en moi seulement que rien ne peut finir.

J'AI VU A TA CONFUSE…

J'ai vu à ta confuse et lente rêverie,

A ton front détourné, douloureux et prudent,

Que mon visage en pleurs, qui s'irrite et qui prie,

Te semble un masque ardent.

En vain ta voix m'enchante et ton regard m'abreuve,

Et mon coeur éclatant se brise dans ta main;

Tu cherches vers le ciel quelque invisible preuve

De mon désir humain.

Tu cherches quel étroit, quel oppressant symbole,

Mêlé de calme espoir, de silence et de Dieu,

Joindrait mieux que ne font les pleurs ou la parole,

Ton esprit et mes yeux.

Et tandis que ton coeur, craintif et solitaire,

A mon immense amour n'est pas habitué,

Moi je suis devant toi comme du sang par terre

Quand un homme est tué…

JE MARCHAIS PRÈS DE VOUS…

Je marchais près de vous, dans mon jardin d'enfance.

Le soir uni luisait; une calme innocence

Emanait des chemins, dépliés sous les cieux

Ainsi qu'un long secret franc et silencieux…

On entendait le lac, sur l'escalier de pierre,

Murmurer sa liquide et rêveuse prière

Qui, mollement, se heurte au languissant refus

Qu'oppose au coeur actif la nuit qui se repose…

Nous marchions lentement dans le verger touffu,

Où fraîchissait l'odeur des poiriers et des roses.

J'écoutais votre voix aux sons plaisants et doux.

Hélas! je vous aimais déjà pour quelque chose

De vague, d'infini, d'antérieur à vous…

Un peuple de silence environnait ma vie.

Les fleurs au front baissé, par la nuit asservies,

Exhalaient je ne sais quel confiant repos

Entre la calme nue et les miroirs de l'eau.

J'étais bonne pour vous, soigneuse, maternelle,

Je souffrais de sentir votre voix comme une aile

Battre votre gosier et haleter vers moi;

Ma main aux doigts muets s'irritait dans vos doigts;

L'aspect fidèle et sûr de la nuit renaissante

Me rendait ma jeunesse, attentive et pensante.

Quelle limpidité dans l'éther blanc et noir!

J'entendais s'échapper, des roses amollies,

L'éloge de l'altière et mystique folie

Qui brise le réel pour augmenter l'espoir…

—O sublime vaisseau de la mélancolie,

Nul amour ne s'égale aux promesses du soir!

Le lac, les secs soupirs des grillons dans les plaines,

Les pleurs minutieux de l'étroite fontaine,

L'espace recueilli et cependant pâmé,

Libéraient tout à coup, de ses rêveuses chaines,

Le désir éternel en mon coeur enfermé;

Je songeais, par delà les présences humaines;

Votre voix me devint inutile et lointaine:

Je n'avais plus besoin de vous pour vous aimer…

TEL L'ARBRE DE CORAIL…

Tel l'arbre de corail dans les mers pacifiques,

Le rose crépuscule, en l'azur transparent

Jette un feu vaporeux, et mes regards errants

Boivent ce vin rêveur des soirs mélancoliques!

Un oiseau printanier, comme un fifre enchanté

Gaspille de gais cris, acides, brefs, suaves.

L'univers vit en lui, son ardeur sans entrave

Hèle, et semble attirer le vaisseau de l'été!

—Qui veux-tu fasciner, oiseau de douce augure?

Les morts restent des morts, et les vivants sont las

D'avoir tant de fois vu, sur de froides figures,

Le destin qui les guette et qui les accabla!

Je sens bien que le ciel est tiède; l'étendue

Balance sur son lac la promesse et l'espoir.

Une étoile, incitant l'hirondelle éperdue,

Fait briller son céleste et liquide abreuvoir.

Et tout est orageux, furtif, païen, mystique;

Les rêves des humains, aussi vieux que le temps,

Groupent leur frénésie, hésitante ou panique,

Dans la vasque odorante et moite du printemps!

Les nuages pourprés traînent comme un orage

Dont on a dispersé la foudre et le chaos;

Tout se dilue et luit. Ciel au calme visage,

Tu viens séduire l'homme et les yeux des oiseaux!

—Pauvre oiseau, est-ce donc ces trompeuses coutumes,

Renaissant chaque fois que s'étend la tiédeur,

Qui te font oublier l'incessante amertume

D'un monde qui transmet la ciguë et les pleurs?

Ton délire est le mien; je sais qu'on recommence

A rêver, à vouloir, d'un coeur naïf et plein,

Chaque fois qu'apparaît le ciel d'un bleu de lin;

Et que le courage est une longue espérance…

Oui, l'espace est joyeux, le vent, dans l'arbrisseau,

D'un doigt aérien creuse une flûte antique.

L'univers est plus vif qu'un bondissant cantique;

Les fleuves, mollement, gonflent sous les vaisseaux;

Les torrents, les brebis viennent d'un même saut

Ecumer dans la plaine, où l'hiver léthargique

Fond, et suspend sa brume aux hampes des roseaux.

L'eau s'arrache du gel, le lait emplit la cruche,

Les abeilles, ainsi que des fuseaux pansus,

Vont composer le miel au liquide tissu,

Blond soleil familier de l'écorce et des ruches!

C'est cet allègre éveil que tes yeux ont perçu:

Oiseau plein de grelots, ô hochet des Ménades,

Héros bardé d'azur, calice rugissant,

Je t'entends divaguer! Tes montantes roulades

Ont l'invincible élan des jets d'eau bondissants.

Matelot enivré dans la vergue des arbres,

Tu mens en désignant de tes cris éblouis

Des terres de délice et des golfes de marbre,

Et tout ce que l'espoir a de plus inouï;

Mais c'est par ce sublime et candide mensonge,

Par ce goût de vanter ce qu'on ne peut saisir,

Que l'esclavage humain peut tirer sur sa longe,

Et que parfois nos jours ressemblent au désir!

T'AIMER. ET QUAND LE JOUR TIMIDE…

T'aimer. Et quand le jour timide va renaître,

Entendre, en s'éveillant, derrière les fenêtres,

Les doux cris jaillissants, dispersés, des oiseaux,

Eclater et glisser sur la brise champêtre

Comme des grains légers de grenades sur l'eau…

—T'espérer! Et sentir que le golfe halette

En bleuâtres soupirs vers le ciel libre et clair;

Et voir l'eucalyptus, dans la liqueur de l'air,

Agiter son feuillage ainsi que des ablettes!

—Voir la fête éblouie et profonde des cieux

Recommencer, et luire ainsi qu'au temps d'Homère,

Et, bondissant d'amour dans la sainte lumière,

La montagne acérée incisant le ciel bleu!

—Et t'attendre! Goûter cette impudique ivresse

De songer, sans encor les avoir bien connus,

A ton regard voilé d'amour, à tes bras nus,

Au doux vol hésitant de ta jeune caresse

Qui semble un chaud frelon par des fleurs retenu!

—Et puis te voir enfin venir entre les palmes,

Innocent, assuré, sans crainte, les yeux calmes,

Vers mes bras enivrés où le destin fatal

Te pliera durement et te fera du mal;

Alors saisir tes mains, comme la brusque chèvre

Mord la fleur de cassie et rompt le myrte étroit;

Et, les yeux clos, avoir, pour la première fois,

Bu l'humide tiédeur qui dort entre tes lèvres…

—O cher pâtre, inquiet et désormais terni.

J'ai vécu pour cela, qui est déjà fini!

Pulsuz fraqment bitdi.

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Janr və etiketlər

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
160 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
4064066084769
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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