Kitabı oxu: «Souvenirs de femme»

Şrift:

Anna Geiger

Souvenirs de femme


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328955

Table des matières

LA ROSE DE MENTON

VEUVE A VINGT ANS

DEUX SOEURS

LES PERVENCHES

LA CROIX D’OR


A MADEMOISELLE

ADRIENNE LOUDON.

A vous, Adrienne, ces premières pages écrites au retour de Java. Qu’elles soient pour vous un double souvenir.

Java, c’est le coin de terre, — beau entre tous, — où votre âme d’enfant s’est transformée en jeune fille, belle par l’intelligence et grande par le cœur.

Java, c’est aussi le sol de la patrie que votre père a si noblement servie.

A ce double souvenir, ajoutez quelquefois le mien, et que le nom dont est signé ce livre reste toujours pour vous celui d’une amie.

MARIA BOGOR.

Paris, ce 15 septembre 1875.


LA ROSE DE MENTON

Table des matières

C’était l’hiver après la guerre.

La jolie petite ville de Menton, d’ordinaire si peuplée pendant la saison, ne comptait cette fois que peu d’étrangers. Seuls les malades lui étaient restés fidèles. Ils avaient paru l’un après l’autre, venant y chercher, comme toujours, de l’air et du soleil.

Au milieu de ces pauvres poitrinaires, la tête idéale d’un jeune homme d’une trentaine d’années à peine frappait tout d’abord le regard.

La coupe énergique de son visage, gracieusement modelé pourtant; ses yeux grands, bien fendus, de ce brun presque noir, chaud, velouté, qui caresse et séduit; sa bouche ferme, aux lèvres finement arquées; son nez aquilin; ses cheveux noirs, brillants et soyeux; sa barbe épaisse, noire aussi; la blancheur mate de son teint; son front puissant, d’une pureté classique; une physionomie mobile trahissant jusqu’aux moindres émotions, tout en lui semblait fait pour attirer, plaire et attacher davantage à mesure que l’on comprenait mieux la noble nature que revêtait cette poétique enveloppe destinée à gagner toutes les sympathies, comme il en est de ces êtres charmants, hommes ou femmes, que l’on ne peut s’empêcher de contempler en les voyant passer et que l’on aime presque sans les connaître.

Il marchait chaque matin au bord de la mer, appuyé sur le bras d’un ami, se traînant avec effort au soleil et y trouvant la force de vivre encore un peu.

Parfois il s’arrêtait, respirant avec peine, et une toux saccadée soulevait sa poitrine. Alors il se laissait aller avec abandon sur l’épaule de son guide, capitaine des chasseurs d’Afrique, dont l’air martial, le teint hâlé, les membres robustes, contrastaient péniblement avec la faiblesse du malade soutenu par lui avec cette sollicitude tendre et presque maternelle que les natures viriles possèdent souvent à un si haut degré.

Raoul Karnac, — c’était le nom du jeune homme, — était Breton, fils de magistrat et avocat lui-même. D’une intelligence rare, il avait fait de brillantes études, et les débuts de sa carrière furent si heureux qu’on le crut destiné à devenir une des gloires du barreau français.

Puis était venue le frapper cette maladie cruelle, héréditaire dans la famille de sa mère. Il fallut cesser le travail, vivre à la campagne en été, dans le Midi pendant l’hiver, renoncer à l’étude, éviter toutes les émotions.

Ce fut un triste changement dans l’existence du jeune homme. Il languit ainsi, plusieurs années de suite, jusqu’au moment de la guerre.

Patriote ardent, les malheurs de la France avaient trouvé un écho douloureux dans son âme; libéral sincère, démocrate dans le plus noble sens du mot, son cœur avait gémi des erreurs de la Commune; une ombre de mélancolie plus profonde avait imprimé son sceau sur son front grave, et plus que jamais il vivait à l’écart, ne voyant que quelques intimes et fuyant la société des étrangers.

Un matin, par hasard, son ami, au lieu de se promener avec lui au bord de la mer comme d’habitude, l’avait mené dans la direction du chemin de fer, au moment de l’arrivée du train de Nice. Ils avançaient lentement dans la grande allée de platanes qui conduit de la gare au pont jeté sur le torrent.

Tout à coup une voiture passa à côté d’eux et un frais éclat de rire fit lever les yeux aux promeneurs. Deux dames étaient assises au fond; un gros homme, type gentilhomme campagnard, se tenait en face d’elles. La plus jeune des voyageuses, se penchant hors de la portière avec une gaieté tout enfantine, répéta son rire argentin entrecoupé de paroles brèves qu’elle adressait à son amie. Dans ce brusque mouvement, elle laissa entrevoir à nos promeneurs solitaires une de ces délicieuses têtes dont on ne sait dire au juste ce qui les rend belles, mais dont le charme est pénétrant, visages frais et gracieux, semblables à un rayon de soleil vivant que l’on regarde avec plaisir et dont le sourire fait du bien.

— Quelle ravissante enfant! dit le chasseur d’Afrique, Frédéric Dacier, tandis que l’équipage s’éloignait au galop.

— Elle tient de l’enfant et de la femme tout à la fois, répondit Raoul Karnac. Cette petite tête de lionne, toute mutine cependant, a du caractère, et beaucoup même.

— Tiens! comment sais-tu cela, toi? tu ne l’as aperçue qu’un instant.

— Assez pour être sûr qu’elle a des yeux adorables, je ne sais trop de quelle couleur changeante, indécise, mais des yeux comme je n’en ai jamais vu.

— Ah ça! tu ne vas pas devenir amoureux de la belle inconnue, j’espère?

— Amoureux, moi! hélas!... tu plaisantes. Les malades ne sont pas faits pour l’amour. L’amour veut des sourires, et je souffre, moi!..

A ce moment nos deux amis furent accostés par un troisième personnage.

— Bonjour, Raoul, dit celui-ci, comment te sens-tu ce matin, mon bon?

Et il tendait à Raoul Karnac une main finement gantée.

— Comme toujours, merci.

— Figure-toi, continua son interlocuteur, je viens de voir la plus adorable Gretchen qui ait jamais poussé dans les champs d’outre-Rhin. Une Allemande qui n’a pas l’air d’une Allemande du tout, jolie à croquer, fraîche comme ces délicieux bébés qui jouent au jardin anglais. Quels yeux! quelle petite tête de lionne, avec d’épais cheveux ondulés flottant capricieusement au vent!

Raoul et Frédéric se regardèrent.

— Une tête de lionne, observa Frédéric, ce doit être notre inconnue de tout à l’heure. Et c’est une Allemande, ajouta-t-il en mordant sa moustache avec dépit. Comment le sais-tu?

— Tiens, tu la connais donc aussi, toi?

— Elle vient de passer par ici, arrivant du chemin de fer.

— C’est ça, précisément. Je sortais de l’hôtel lorsque je vis deux dames descendre de voiture. Elles parlaient allemand. Ce langage chatouilla désagréablement mes oreilles. Je les regardai et aperçus la perle en question. Comme elle est jolie!... que de grâce! quel sourire! et ces yeux qui vous regardent tout grands ouverts avec une candeur un peu sauvage! Je la verrai ce soir à dîner, à l’hôtel, et elle paraîtra d’autant plus charmante, comme contraste, dans le voisinage de la belle Brésilienne aux yeux noirs, au teint doré, dont je raffole!

— Tu ne vas pas lui parler, j’espère? interrompit Frédéric d’un ton bourru. Tu es Français et c’est une Allemande; cela suffit.

— C’est une femme et moi j’adore les femmes, surtout les jolies femmes. Je déteste les Prussiens autant que vous autres, mais je ne puis pas en vouloir à cette délicieuse enfant d’être née de l’autre côté du Rhin!

— De l’autre côté ! tu oublies l’annexion!

Et le capitaine Dacier fronça le sourcil avec colère.

Tout en parlant ainsi, les promeneurs étaient arrivés à pas lents jusqu’au jardin public.

Raoul, fatigué et un peu excité par la conversation, se laissa tomber sur un banc. Ses yeux entourés d’un cercle noir, brillaient d’un éclat si extraordinaire que le capitaine Dacier lui prit le bras en disant: Tu as la fièvre!

— Oui, répondit-il. Je n’ai pas dormi la nuit passée. Le docteur va me gronder; je n’aurais pas dû sortir ce matin.

Lucien Verneuil s’éloigna brusquement sans rien dire, et revint quelques minutes après dans la première voiture qu’il avait rencontrée.

— Montons là, fit-il avec une prévenance que l’on n’eût pas attendue d’une nature aussi pétulante que la sienne; tu ne dois plus marcher, je ne le veux pas.

Et prenant Raoul sous le bras, il l’aida à s’asseoir au fond de la calèche, qui les eut bien vite déposés à l’hôtel.

Le lendemain, à l’heure habituelle, le capitaine était à la porte de son malade, et peu d’instants après, tous deux s’acheminaient vers la plage. Malgré la douceur excessive de la température, Raoul Karnac était enveloppé d’un épais paletot noir qui faisait ressortir d’autant plus la pâleur de marbre de son visage. Il se soutenait à peine et se traînait péniblement au bras de son ami, le chasseur d’Afrique, sans avoir la force de parler.

Tout à coup le même rire, jeune et gracieux, qui l’avait frappé la veille, retentit à une petite distance derrière lui.

Il continua à marcher quelques instants, et se retourna tranquillement pour rebrousser chemin. La brise de mer souleva sa belle chevelure; un léger frisson le saisit, et il dit à demi-voix: J’ai froid.

Il se trouvait alors presque en face de deux dames qui s’avançaient vers lui de la direction opposée.

A ce mot: «J’ai froid!» l’une d’elles leva la tête; c’était l’inconnue de la veille. Cette fois il eut le temps de la regarder à son aise. Elle était grande, svelte, gracieuse. Son buste élégant, bien dessiné par un costume de velours brun collant, avait dans ses lignes correctes quelque chose de voluptueux et de chaste tout à la fois. L’attache de son cou, un peu fière, faisait paraître d’autant plus mignonne sa tête charmante, vivante image et vision enchanteresse de la gaieté expansive et un peu malicieuse. On ne savait trop si elle était rose ou pâle, car son teint variait sans cesse, et passait de la nuance délicate qui rappelle l’églantine des haies, jusqu’au carmin le plus éclatant. De longs cils noirs voilaient ses yeux d’un brun clair, presque doré, purs comme des yeux d’enfant. Sa bouche, de grandeur moyenne, aux dents fines et blanches, souriait de ce bon et doux sourire qui indique la franchise et la confiance. Son petit nez, aux narines légèrement ouvertes et frémissantes sous les impressions les plus fugitives, aspirait avec délices le vent de la Méditerranée qui lui apportait comme un vague parfum de fleurs. Elle s’avançait enfonçant à plaisir dans le sable son pied finement chaussé et marchant avec ce balancement gracieux particulier aux créoles.

A mesure qu’elle s’approchait de M. Karnac, sa physionomie changeait visiblement d’expression. Elle ne souriait plus et ses grands yeux, un peu sauvages, se voilèrent d’une ombre de tristesse qui leur donna un instant le reflet bleu des pervenches. Elle regarda le jeune homme en face, avec une candeur ingénue, et cet instinct du cœur qui s’appelle la pitié fit monter à ses joues une rougeur plus vive lorsque son regard rencontra le sien.

— Pauvre jeune homme, dit-elle tout bas à sa compagne, lorsqu’elle eut passé à côté de lui, il a froid, il est malade! Comme il est beau, n’est-ce pas?

— Très-beau, mais il se meurt. Il ne verra pas le printemps, cela est bien sûr!

— Que vous êtes méchante de dire cela! Pourquoi ne vivrait-il pas? Et elle fit une petite moue d’impatience.

— Comme vous vous intéressez à lui! Le connaissez-vous?

— Non, mais il est malade et je le plains.

— C’est un Français.

— Qu’importe! Je ne déteste pas les Français, moi; mon patriotisme ne va pas jusqu’à haïr l’ennemi vaincu. D’ailleurs, si je suis Allemande, ma famille est d’origine française; mes ancêtres ont quitté la France lors de la révocation de l’édit de Nantes, et j’ai encore un peu de sang gaulois dans les veines.

— Tout bon! mais la révocation de l’édit de Nantes est bien loin de nous, et...

— Que m’importe!... J’aime tout ce qui est beau, tout ce qui est bon, tout ce qui est grand, que cela soit allemand ou français. Ce jeune homme est beau; je suis sûre qu’il est bon; il souffre, et...

— Et?...

— Et il me plaît..., là !... ajouta-t-elle d’un petit ton décidé.

Sa compagne ne répondit rien. Au fond, elle était du même avis, mais elle avait remarqué que le jeune homme, en passant, n’avait regardé que la jeune fille et son amour-propre de femme en souffrait. De là, la nuance de dépit qui s’était fait jour dans tout ce dialogue.

Elle était belle, en effet, la comtesse de Nerly, plus correctement belle peut-être que sa compagne, Julie de Seefried.

Toute sa personne était irréprochable comme formes. C’était une reine majestueuse, fière, faite pour commander et être aimée à genoux. Reine un peu femme pourtant, car dans son petit doigt mignon se cachait certain grain de vanité féminine, de coquetterie innocente, qui ne trahissait que trop la fille d’Ève.

Allemande, elle avait reçu l’éducation sérieuse que l’on donne aux jeunes filles de son pays. Elle était instruite et causait bien. Du bon sens plutôt que de l’esprit, une imagination un peu vaporeuse, un tempérament calme, tous ces dons de la nature contribuaient à filer à la comtesse des jours d’or et de soie que sa beauté et sa richesse ne faisaient qu’embellir.

Elle avait épousé à vingt ans un Français millionnaire. Mariage de convenance, comme tant d’autres! Excellente pour son mari, sa vie était irréprochable. Avait-elle du coeur? Il eût été difficile de le dire. Peut-être entrait-il une légère nuance de coquetterie dans sa manière d’être avec les hommes, mais c’était tout. Femme intelligente, sachant tirer parti des avantages de sa position, elle aimait le monde, la toilette, les plaisirs, et cette existence, pleine de succès pour elle, suffisait ou, du moins, semblait suffire à ses besoins.

Pendant cette conversation, elles étaient arrivées à l’extrémité de la plage et avaient rebroussé chemin. Julia chercha des yeux le jeune Français et ne le vit plus. Il avait dû rentrer; l’heure était trop avancée pour lui. Un peu de sommeil au milieu du jour était nécessaire à ses forces épuisées. Elle l’aperçut plus tard à la musique. L’orchestre jouait Faust. A plusieurs reprises, soit hasard, soit fait exprès, leurs yeux se rencontrèrent, mais Raoul Karnac se tint à l’écart.

Ses amis étaient auprès de lui.

— Tiens! s’écria Lucien Verneuil, voilà ta charmante étrangère là-bas. Comme elle est jolie dans sa toilette noire, toute simple, qui le paraît d’autant plus à côté du costume élégant de sa compagne! Mais elle ne s’appelle pas Gretchen du tout, mon cher; son nom est français, archi-français. Elle se nomme Julia.

— Comment sais-tu cela?

— Pardi! et le dîner d’hier, l’as-tu oublié ? J’étais tout près d’elle à table, trois ou quatre couverts entre nous, tout au plus. Sa voix est aussi douce que son sourire est gracieux; c’est une vraie musique. La comtesse lui parlait, et j’ai entendu qu’elle l’appelait Julia.

— La comtesse?

— La comtesse de Nerly est cette belle personne qui l’accompagne, une amie avec laquelle elle vient passer la saison ici, et cette amie est la femme du gros monsieur que tu as vu hier en voiture avec ces dames. Un industriel, je crois, malgré son blason.

— Te voilà déjà au courant de tout! Comment diable fais-tu pour être si bien instruit? interrompit Frédéric Dacier.

— Ne suis-je pas à l’hôtel? Il ne faut pas être bien malin, va, pour savoir ce qui s’y passe et qui y arrive. Malheureusement je n’ai pas de chance, et ma connaissance avec la jolie Allemande va être une affaire manquée pour le quart d’heure. Ils quittent l’hôtel demain. Le gros monsieur a loué la villa Margherita.

Raoul Karnac n’avait prêté qu’une attention distraite à ce dialogue. Il suivait des yeux Julia dont la beauté attirait tous les regards.

A mesure qu’il l’examinait davantage, il s’apercevait qu’elle était moins jeune qu’elle ne lui avait paru au premier moment. Sa physionomie semblait aussi tout autre que la veille. Elle écoutait la musique avec une attention sérieuse qui témoignait assez du plaisir qu’elle éprouvait à l’entendre. Ce n’était pas l’enfant rieuse du matin, à cette heure; c’était une femme: elle pensait, elle sentait. Vue ainsi, un observateur attentif lui aurait donné de vingt-trois à vingt-quatre ans. C’était, en effet, son âge.

Bientôt un groupe se forma autour de la comtesse et de sa jeune amie.

Dans un petit endroit comme Menton, les relations se nouent vite, et dès la veille plusieurs compatriotes de Mme de Nerly s’étaient fait présenter à elle par son mari.

Les admirateurs ne manquaient pas à Julia. Mais sa pensée n’était pas à la causerie.

L’orchestre avait recommencé à jouer, et cette fois c’était la délicieuse Berceuse de Gounod. Julia suivait la cadence de la musique d’un gracieux mouvement de tête, et de temps à autre ses paupières se voilaient à demi comme si elle allait s’endormir.

Puis, sortant brusquement de cet assoupissement plein de charme qui berçait sa pensée, elle secoua les boucles épaisses de ses cheveux châtains, et, interpellant la comtesse:

— Comme c’est beau! dit-elle, et que j’aime cette musique-là !

La comtesse ne lui répondit même pas. Absorbée par la conversation, elle trônait en reine au milieu d’un cercle de courtisans.

Alors Julia, presque heureuse de se voir un instant oubliée, s’appuya paresseusement contre le dossier de sa chaise et se mit à rêver. Tout en rêvant, ses yeux ardents parcouraient l’espace et s’enivraient de lumière. Le ciel d’azur, les flots bleus de la Méditerranée, dont le léger murmure venait, par moments, caresser ses sens; les fleurs épanouies autour d’elle et, jointe à cette harmonie de la nature, l’harmonie de son cœur jeune et aimant, tout lui faisait trouver le monde beau: elle souriait à l’avenir. Elle était si rayonnante ainsi qu’on l’eût prise pour l’image de la vie et de la joie.

A quelques pas d’elle, le jeune Français la regardait toujours. Elle, c’était la vie; lui, c’était la mort. Et, fatalité étrange, c’était là ce qui l’attirait vers Julia. Il lui semblait que son doux sourire de jeune fille était un soleil aussi vivifiant que le soleil de Dieu.

Pourtant il continuait à se tenir à distance. Julia était Allemande, il le savait, et bien que le cœur de Raoul Karnac fût exempt de préjugés, il en coûtait à son patriotisme d’entrer en contact avec des étrangers appartenant à la race ennemie.

Il se sentait donc attiré et repoussé tout à la fois et une lutte silencieuse se livrait entre sa raison et son cœur.

— Je ne veux pas la connaître, se disait-il, je ne le veux pas. Et ce monologue fini, il songeait toujours à elle.

Un mois se passa ainsi.

La famille de Nerly se trouvait installée à la villa Margherita, belle construction dans le style italien, qui devait son nom à la profusion de marguerites dont ses pelouses se couvraient au printemps. Elle était située derrière le torrent parallèle à l’allée de platanes dont nous avons parlé au début de notre récit. Après avoir traversé un joli petit parc, on y arrivait par un large escalier de marbre qui conduisait à la terrasse d’entrée ornée des fleurs les plus rares. Un salon richement meublé ouvrait ses fenêtres sur le jardin. La vue y était charmante, l’air délicieux. Tout près de la grille, un mur peu élevé séparait à droite la villa Margherita d’une petite maison blanche cachée dans les arbres, au milieu d’un jardin plus modeste.

Dans les allées étroites de ce jardin, on voyait quelquefois se promener une toute jeune femme, frileusement enveloppée d’un cachemire, et dont la démarche lente trahissait la faiblesse.

Manuela Ruiz,—ainsi se nommait-elle,—était Andalouse et avait la beauté des femmes de son pays, avec ce je ne sais quoi d’idéal que la nature semble donner aux êtres jeunes que la mort va frapper bientôt. Toute gracieuse, toute mignonne, elle enchantait encore plus qu’elle ne plaisait.

Ses beaux cheveux foncés encadraient un visage pâle si doux et si triste qu’on ne pouvait le voir sans être ému; ses yeux, largement fendus, que la fièvre faisait paraître plus grands encore, brillaient d’un tel éclat qu’on eût dit deux diamants noirs. Toute son âme était concentrée dans ces yeux faits pour recevoir les plus ardents baisers de l’amour et que la froide main de la mort allait fermer pour jamais. C’était une de ces visions célestes où, sous l’enveloppe de la femme, on sent déjà frémir les ailes de l’ange et que l’on craint de toucher de peur de les voir s’envoler.

Manuela avait perdu sa mère au berceau. A quinze ans, son père la maria à un riche Anglais épris de sa beauté. C’était un vieillard. Il emmena sa jeune femme dans les brumes du Nord. Elle y languit comme une fleur transplantée loin du sol natal. Son mari mourut quand il était déjà trop tard pour la sauver elle-même. Elle s’éteignait lentement et elle le savait. Un frère qu’elle aimait tendrement, était venu se fixer auprès d’elle. Il entourait sa jeunesse souffreteuse de tous les soulagements qu’une tendresse prévoyante pouvait lui suggérer.

Manuela avait laissé son titre étranger et repris son simple nom de jeune fille, afin de passer plus inaperçue. Pendant son enfance, son frère l’avait toujours appelée Mignon: il continuait encore à la nommer ainsi.

Julia regardait souvent Mignon de sa fenêtre. Elle avait remarqué que, chaque fois qu’elle faisait de la musique, la jeune femme sortait dans son jardin pour l’entendre. Julia chantait et sa voix, sans être remarquablement cultivée, avait ce timbre vibrant qui remue les cœurs, cette expression puissante qui remplace le talent et remporte parfois sur lui.

Un jour qu’elle chantait une de ses romances favorites, une autre voix, moins forte que la sienne, une voix dans laquelle on sentait l’effort et peut-être les larmes, acheva avec elle ce refrain douloureux: «Comme on pleure à vingt ans.»

Julia se leva brusquement et courut à sa fenêtre. Elle aperçut Mignon qui marchait aussi vite que le lui permettaient ses forces, essayant de se sauver, et honteuse d’avoir été surprise.

A partir de ce matin-là, Julia chanta tous les jours. Un instinct secret lui disait que sa musique réjouissait le cœur de la pauvre condamnée vers laquelle l’attirait une irrésistible sympathie, et qui tantôt la fuyait, tantôt paraissait vouloir se rapprocher d’elle. Peut-être aussi aimait-elle Mignon parce que Mignon était malade, et qu’elle lui rappelait un autre malade dont l’image poursuivait Julia jusque dans son sommeil.

Jamais elle ne s’endormait sans songer au pâle visage de Raoul Karnac; jamais elle ne s’éveillait sans ouvrir sa fenêtre pour voir si l’air était doux et s’il allait pouvoir sortir. Elle ne lui avait point parlé encore et cependant il lui semblait qu’elle le connaissait et qu’il lui appartenait un peu.

Elle le rencontrait le matin sur la plage, le soir au jardin public. Quand il passait à côté d’elle, appuyé sur le bras de son fidèle ami, il la regardait toujours, et Julia sentait que ce regard avait pour elle quelque chose que le regard d’aucun autre homme n’avait jamais eu. Elle pâlissait alors et baissait les yeux; son cœur battait plus vite et c’était la joie qui le faisait tressaillir. Si Raoul Karnac tardait à venir, l’impatience la gagnait: elle avait peur.

Julia ne riait plus. Son amie, uniquement occupée des succès que remportait sa beauté, ne s’apercevait point que la jeune fille perdait sa gaieté, et Julia qui ne savait trop elle-même ce qui se passait dans son âme, était heureuse de ne pas se voir observée.

Un soir il y avait concert. Les artistes de Nice se faisaient entendre et toute la société s’était donné rendez-vous dans la grande salle de Menton. La comtesse y vint aussi avec Julia, qui portait pour toute parure une robe blanche et quelques feuilles de lierre dans les cheveux. Elle était charmante ainsi. Au moment où elle entrait dans la salle, un de ses plus fervents admirateurs s’écria:

— Voyez donc, elle est fraîche comme une rose!

— Oui, répondit son voisin, c’est la rose de notre vallée.

Et ce mot circulant autour d’eux, on ne l’appela plus depuis ce jour que: la rose de Menton.

Lorsqu’elle se fut assise, le premier regard de Julia fit à la hâte le tour de la salle. Elle cherchait évidemment quelqu’un. Son sourcil se fronça un peu en voyant qu’elle regardait en vain et un soupir involontaire s’échappa de sa poitrine.

A cet instant, Frédéric Dacier apparut à l’entrée de la salle, en uniforme, et, à côté de lui, Raoul Karnac, vêtu avec la plus exquise élégance d’un irréprochable costume de salon. C’était la première fois que Julia le voyait ainsi. Il lui sembla qu’il n’avait jamais été si beau. Le matin, à la promenade, c’était le malade; là, c’était l’homme du monde, type parfait de la distinction.

Elle ne s’aperçut que trop bien que toutes les femmes le regardaient.]

Il s’assit comme toujours à l’écart et parut uniquement occupé du concert.

La soirée musicale terminée, beaucoup d’étrangers restèrent au salon pour causer.

Mme de Nerly fut de ce nombre.

Elle se trouva un instant seule avec Julia. A ce moment Raoul Karnac, après avoir dit quelques mots au capitaine, se leva et traversa lentement la salle.

— Pardon, madame, dit-il en s’inclinant devant la comtesse, si je fais moi-même une démarche qui ne doit pas être différée plus longtemps. Nous sommes trop voisins pour ne pas nous connaître et l’un de mes bons amis, Paul Rivière, devait, ce soir même, solliciter l’honneur de me présenter à vous. Il n’est pas venu. M’autorisez-vous à me présenter moi-même? ajouta-t-il avec un léger sourire.

— Considérons la présentation comme toute faite, M. Karnac, et asseyez-vous, répondit gracieusement Mme de Nerly. Il y a longtemps que je vous connais, et je vous ai trouvé un peu sauvage de n’être pas venu chez moi plus tôt.

— Sauvage, non madame, mais je suis malade et c’est là mon excuse.

Et restant toujours debout, il semblait attendre qu’on le présentât à Julia qui n’osait lever les yeux.

Il y eut un moment de silence.

Mme de Nerly s’aperçut de l’embarras dans lequel elle mettait la jeune fille.

— M. Karnac, dit-elle, voici mon amie, Mlle Julie de Seefried.

Il s’inclina profondément et Julia lui rendit son salut en accompagnant d’un regard timide le gracieux mouvement de sa jolie tête.

Elle avait si souvent désiré lui parler, et maintenant qu’il était là, elle ne savait rien lui dire!

S’apercevant de son trouble naïf, Raoul Karnac continua la conversation avec la comtesse, et Mme de Nerly fut bientôt sous le charme de son esprit, dont les nuances fines et variées n’échappaient point à la femme du monde.

Julia semblait passer inaperçue.

De temps à autre seulement, M. Karnac jetait un regard sur la jeune fille, et ce regard disait bien des choses que ses paroles ne disaient pas.

Mme de Nerly se leva la première.

— M. Karnac, dit-elle, vous êtes malade et vous paraissez l’oublier. Permettez-moi de vous le rappeler. Je ne me pardonnerais pas la bonne causerie que je viens d’avoir avec vous, si je vous voyais souffrant demain. Allez vous reposer. Les malades sont comme les enfants; on a le droit de les gronder quand ils ne sont pas sages, n’est-ce pas?

— Vous avez mille fois raison, madame. Bonsoir.

— Venez me voir chez moi quand vous voudrez, ajouta-t-elle; il y a de l’ombre dans mon jardin et vous y serez toujours le bienvenu.

— Merci, madame.

Et saluant les deux dames, il se retira.

Le lendemain, il se présenta à la villa Margherita. La comtesse était encore à sa toilette.

En entrant au salon, il vit Julia à demi couchée sur un divan. Elle était si absorbée par la lecture qu’elle n’entendit même pas annoncer M. Karnac. Il fit quelques pas vers elle. Julia tourna la tête, l’aperçut et rougit un peu. Mais, se levant aussitôt avec cette aisance modeste qui donne tant de grâce à la femme du monde:

— Pardon, monsieur, dit-elle simplement, j’étais occupée, ne m’en veuillez pas. Ayez la bonté de vous asseoir, Mme de Nerly sera ici dans un instant.

Raoul obéit.

— Vous lisiez, mademoiselle, et je suis importun sans doute. C’est à moi de vous faire des excuses.

— Non, dit-elle sans détour, je suis heureuse de vous voir.

— Est-il permis de vous demander quel livre avait le don de vous intéresser à ce point?

— Ponsard, répondit-elle.

— Un livre français, fit Raoul en souriant, et un poëte! Vous aimez donc notre littérature?

— Beaucoup.

M. Karnac avait pris le livre en main. l’ouvrit à l’endroit où se trouvait la marque, et vit au haut de la page le titre: Charlotte Corday.

— Est-ce le hasard ou la prédilection qui vous a fait choisir cette pièce?

— La prédilection. J’aime Charlotte Corday.

— La tragédie ou le personnage?

— L’une et l’autre.

— Ainsi, dit Raoul en souriant, vous êtes un peu révolutionnaire?

Julia ne répondit même pas à sa question.

— J’aime la tragédie, dit-elle, parce qu’elle est belle, et j’aime Charlotte Corday parce qu’elle est grande.

— Vous avez raison. Ponsard a admirablement saisi son caractère; à côté de l’héroïne, il a su laisser la femme, la femme douce, bonne, aimante. C’est pour cela surtout que vous aimez Charlotte, n’est-ce pas?

— Je l’aime, parce qu’elle est simple et vraie.

M. Karnac regardait Julia avec étonnement. En ce moment la comtesse de Nerly entrait. Elle tendit la main au jeune homme avec son geste de reine.

— La veillée d’hier ne vous a point fait mal, j’espère, dit-elle en lui avançant un grand fauteuil, dans lequel elle insista pour qu’il s’assît.

— Vous me gâtez, madame, observa-t-il avec une nuance de tristesse dans la voix, et vous êtes trop bonne. Mais être gâtés, c’est le privilége des malades, et les gâter est un bonheur pour les cœurs généreux, je le sais; c’est pourquoi j’accepte.

La conversation devint générale.

Puis M. Karnac se retira.

Quand il fut sorti:

— Ce jeune homme est charmant, fit la comtesse en dépliant un journal. Je n’ai jamais vu une tête plus belle que la sienne, et j’ai rarement rencontré dans la société un esprit aussi distingué joint à des manières si exquises. Il doit tourner la tête à toutes les femmes!

Julia se taisait.

— C’est poétique, un malade, continua la comtesse, surtout quand il est aussi beau que celui-là. Être aimée d’un homme qui se meurt, cela a quelque chose d’étrange; l’aimer et le disputer à la mort elle-même, quelle vie de souffrances, mais aussi quelles puissantes émotions. Je voudrais bien savoir si M. Karnac aime quelqu’un!

A ce mot, Julia sentit dans son cœur une émotion vague, mais douloureuse, quelque chose comme une sourde jalousie, et elle répéta tout bas avec tristesse: Peut-être aime-t-il quelqu’un!

A partir de ce jour, la connaissance entre la famille de Nerly et M. Karnac prit peu à peu un caractère d’intimité qui devint de plus en plus marqué.

Raoul avait voulu présenter ses amis à la comtesse. Lucien Verneuil ne s’était pas fait prier, mais Frédéric Dacier s’était montré inflexible.

— Puisque tu y tiens, vas-y, avait-il répondu, mais moi je ne veux point connaître d’Allemands.

Et sa résolution resta inébranlable.

Le cercle de Mme de Nerly était si nombreux que chaque jour, à la promenade, elle avait un ami quelconque pour l’accompagner; on se disputait l’honneur d’être son cavalier.

Cette circonstance permit souvent à Raoul Karnac d’être seul avec Julia.

Tandis que la comtesse, fêtée, entourée d’hommages, faisait sa longue promenade quotidienne au bord de la mer, Raoul, après avoir marché quelque temps à côté d’elle, s’arrangeait pour rester en arrière avec la jeune fille.

Il se plaisait alors à la faire causer.

Sous l’enveloppe rieuse apparue un jour devant lui, il découvrit ainsi peu à peu une nature d’élite capable de tout comprendre.

Julia était bien loin d’être savante, mais elle possédait une pénétration remarquable et un sentiment exquis du beau. Son âme devinait les plus sublimes choses de la vie, car elle avait elle-même cette suprême beauté que l’on appelle l’harmonie.

Douée d’un instinct profond de l’idéal, elle était artiste sans avoir cultivé aucun art. Enfin et surtout, elle était éminemment femme, dans le plus noble sens du mot, et c’était là son plus grand charme. Si le sentiment d’une injustice pouvait, à de certaines heures, éveiller en elle un peu de la lionne blessée, elle était humble et douce comme une enfant dès qu’on s’adressait à son cœur.

Elle avait, vis-à-vis de M. Karnac, la simplicité affectueuse qu’elle aurait eue avec un frère, si elle avait possédé un frère malade comme lui. Jamais une ombre de coquetterie, jamais une arrière-pensée de vanité n’entrait dans sa manière d’agir, toujours la même. Sa sollicitude calme et sereine prévoyait tout ce qui pouvait lui faire mal; elle le soignait sans en avoir l’air.

Comme il n’avait plus le bras de son ami pour s’appuyer dessus, la fatigue le prenait plus vite, et il essayait de lutter contre elle. Si Julia s’en apercevait, elle trouvait mille prétextes ingénieux pour s’arrêter. Elle marchait à pas lents pour l’obliger à marcher de même. Si le vent se levait un peu, elle le priait gentiment de rentrer, et cette prière avait un ton d’autorité si douce qu’il obéissait toujours. Mais la jeune fille était surtout admirable de tact, lorsque M. Karnac lui parlait des malheurs de sa patrie. Longtemps il avait évité ce sujet avec elle. Sa nationalité allemande lui semblait une barrière entre elle et lui. Un jour, sur une liste qu’on lui apporta pour une souscription en faveur du «sou des chaumières,» il vit les initiales J. de S.; il devina que c’était elle. Le lendemain, il le lui demanda.

— Pourquoi n’aurais-je pas pitié de ceux que la guerre a ruinés? répondit-elle simplement. Quand il s’agit de malheur, je ne connais pas de frontières. Je suis une femme, moi, et mon cœur a le droit de pencher un peu du côté des vaincus.

— Vous ne haïssez donc pas la France?

— Non. J’aime l’Allemagne, parce qu’elle est ma patrie; je l’aime, car elle a donné au monde de grands génies et de nobles penseurs. J’aime l’Allemagne intelligente, amie du progrès et de la liberté ; je n’aime pas l’Allemagne conquérante.

— Et c’est une Allemande que j’entende parler ainsi!

— Ce n’est pas avec ma nationalité que je juge les choses; je les juge avec ma raison et avec mon cœur.

— Alors, dit Raoul Karnac, vous pourriez avoir une sympathie profonde, même pour un Français?

— Oui, répondit Julia, si ce Français était un homme de caractère. Des hommes intelligents, on en rencontre souvent dans la vie; un vrai caractère est rare dans tous les pays.

— Qu’appelez-vous un vrai caractère?

— J’appelle ainsi un homme qui ne transige jamais avec sa conscience, qui est le même toujours et partout.

— Et vous pensez que peu d’hommes sont ainsi?

— Oui.

M. Karnac ne répondit rien. Il amena la conversation sur un autre terrain et parla à Julia de sa famille.

C’était la première fois qu’il prononçait le nom de sa mère.

— Je suis son fils unique, dit-il tristement. J’ai une sœur mariée qui a deux enfants, mais toutes les espérances de la famille étaient concentrées sur moi.

— Et pourquoi ne le seraient-elles plus?

— Parce que je ne puis pas vivre, répondit-il.

Julia baissa la tête et sentit que ses paupières devenaient humides.

— Si vous saviez, continua Raoul, comme c’est horrible, à mon âge, de végéter dans l’inaction! Mourir, ce n’est rien! mais cette longue agonie!... Quelquefois la fièvre du travail me dévore. Je voudrais agir, être quelque chose, donner à mon pays ce que je sens de force dans mon intelligence et de dévouement dans mon cœur! Et je suis là, à me traîner sur le sable, quand la France a besoin pour se relever de l’énergie de tous ses enfants!

— Je vous comprends, mais il y a l’avenir. Vous guérirez.

— Jamais. Et pourtant depuis quelques jours, il me semble que je vais mieux, que je respire plus librement, que je marche avec moins de peine. Je crois à certains moments qu’une vie nouvelle s’infiltre dans mes veines, que ma jeunesse triomphera de cette maladie cruelle et que Dieu me laissera vivre encore un peu pour mon pays et pour ma mère.

Il fait si bon ici et votre présence me fait tant de bien!

Julia rougit. Elle continua à marcher en silence jusqu’à ce qu’elle eut rejoint Mme de Nerly qui s’était assise sur un banc à l’ombre.

— Julia, dit la comtesse, je me sens paresseuse et un peu souffrante aujourd’hui. Nous allons rentrer. Je ne sortirai plus de la journée, ma chère, mais il faudra que vous fassiez seule votre promenade en voiture, sans cela mes chevaux deviendront trop fougueux.

— C’est bien.

M. Karnac avait entendu ces derniers mots.

Vers le soir, Julia sortit en calèche. Elle donna au cocher l’ordre d’aller au cap. Quand elle en fut à mi-chemin, son équipage se croisa avec celui de M. Karnac. Il était seul et couché au fond de la voiture. La température, d’une douceur excessive, lui avait permis de sortir à cette heure.

Une seule route conduisait au cap. Julia entendit bientôt qu’une voiture roulait derrière la sienne. Elle n’osa tourner la tête, mais un secret pressentiment lui dit que c’était celle de M. Karnac.

Arrivée à l’extrémité de la plage, elle s’arrêta pour contempler le paysage, un des plus beaux de la Corniche et peut-être un des plus beaux du monde.

A la pointe même du cap s’élève une forêt de pins, épaisse et pleine d’ombre, qui exhale ce parfum vivifiant si doux aux poitrines malades. Tout près, des buissons de myrte s’avancent jusqu’au bord des roches grises dont la teinte délicate fait mieux ressortir la terre rouge du sol.

Au loin, à gauche, un peu à l’horizon et gracieusement groupées les unes contre les autres, on voit les blanches maisons de Bordighera, que baignent les flots bleus de la Méditerranée; à droite, dans la distance, les montagnes d’Antibes, et, plus près, Monaco dominé par la Tète de Chien; devant soi, l’azur profond et sans fin de cette mer plus pure qu’un lac, sur laquelle voguent, çà et là, quelques barques latines aux voiles gonflées par la brise. Et si le regard se détourne de ce spectacle enchanteur pour contempler le fond du paysage, il aperçoit les cimes neigeuses des Alpes maritimes couronnant le tableau.

Rien ne saurait rendre les teintes harmonieuses, douces, mollement fondues les unes dans les autres, de cette nature méridionale. Les oliviers, avec leur ombre grisâtre, font mieux ressortir la fraîcheur des orangers, des citronniers et des rosiers sauvages qui s’étendent en haies le long des chemins. Pas un coin de terre qui n’ait sa verdure et où le soleil ne fasse éclore des fleurs! Aucun bruit ne vient troubler cette fête de la nature. Seul le chant des oiseaux s’entend parfois de distance en distance; seules les vagues, en se brisant contre les roches grises, répètent ce langage harmonieux des flots qui ne lasse jamais!

Julia oubliait l’heure, elle oubliait la terre. Elle regardait toujours et son être s’élevait peu à peu au-dessus du monde des sensations physiques. La nature a parfois sur nous une puissance à laquelle nous ne savons pas nous arracher. Infinie elle-même, elle nous attire vers l’infini, que cet infini soit appelé par les hommes Dieu ou force créatrice.

A ce moment une voix bien connue vint la tirer de sa rêverie. Elle tressaillit. M. Karnac se tenait devant la portière de sa calèche.

Son cœur se mit à battre plus vite.

— Il fait si beau, mademoiselle, dit-il en la saluant avec une nuance de gravité qui ne lui était pas habituelle, ne voulez-vous pas descendre de voiture et marcher jusqu’à la foret? Les soirées comme celles-ci sont rares, il faut en jouir tout à fait.

Julia accepta.

Ils s’avancèrent l’un à côté de l’autre jusqu’à la forêt de pins et s’assirent sur la mousse.

M. Karnac. fermant à demi les yeux, aspirait le parfum des bois comme un malade longtemps privé d’air. Un sentiment de bien-être inexprimable s’emparait de lui. Il voulut s’adosser contre un tronc et posa sa tête sur l’écorce.

Julia prit aussitôt son châle pour en faire un coussin qu’elle glissa doucement sous ses épaules.

Il serra au passage la main qui lui rendait ce service et la garda dans la sienne.

Julia n’osa la retirer.

Quelques minutes se passèrent ainsi. On eût dit qu’il sommeillait.

Tout à coup il souleva lentement la main de la jeune fille et y déposa un baiser.

Elle tressaillit.

— Mademoiselle, dit-il avec émotion en relevant sa belle tête éclairée des feux du soleil couchant qui dorait encore la cime des arbres, il est des heures de la vie qu’on ne retrouve pas: cette heure-ci est de ce nombre. Nous sommes seuls, seuls devant la nature qui est le plus auguste témoin que Dieu ait donné à l’homme, parce que c’est le plus vrai. Ici les bruits du monde ne viennent pas jusqu’à nous. La société n’a rien à voir dans ces minutes de bonheur que nous accorde la destinée. Nous sommes seuls avec nous-mêmes. Pourquoi ne nous dirions-nous pas l’un à l’autre que nous nous aimons, puisque nos cœurs se le disent tout bas.

Julia pâlit un peu, mais elle garda le silence.

— Oui, continua-t-il, vous savez que je vous aime et je sais aussi que vous m’aimez.

Regardez-moi, Julia. Un front de femme aussi pur que le vôtre ne doit pas se baisser devant une parole d’amour. L’amour, c’est le vrai chemin de la vie, toujours; c’est aussi le beau chemin d’ici-bas, quand il conduit au bonheur. Donnez-moi votre main, Julia; laissez-moi lire dans vos yeux. Je sais tout; vous êtes à moi comme je suis à vous.

Et attirant la jeune fille vers lui, il déposa un baiser sur ses longs cils noirs.

— Nous sommes placés dans des circonsstances exceptionnelles, continua-t-il, et il est de mon devoir de parler franchement de notre avenir dès ce premier jour. Je ne suis pas riche, Julia, et je suis malade. Si je pouvais travailler, je n’épouserais personne d’autre que vous. Mais je ne serai jamais fort et je dois rester seul dans la vie. L’amour que j’ai pour vous, illuminera désormais toute mon existence, et si je guéris un peu, c’est à vous que je le devrai. Si je meurs, au contraire, votre image sera la dernière à me sourire et j’emporterai votre souvenir jusque là-haut.

Je n’ai rien à vous donner: ni rang, ni fortune, ni joie, et je vous ferai peut-être, malgré moi, verser bien des larmes. Voulez-vous quand même de mon amour?

— Oui, répondit Julia d’une voix ferme.

L’émotion avait épuisé les forces de M. Karnac. Il fut pris d’un violent accès de toux et retomba contre le tronc de l’arbre, pâle comme un mort.

Julia s’agenouilla devant lui, prit ses mains qu’elle baisa l’une après l’autre, essuya avec son mouchoir la sueur qui perlait sur le front du malade, et le regarda avec cette anxiété silencieuse dont l’expression est si poignante à voir sur le visage de ceux que nous aimons.

— Julia, dit-il enfin d’une voix faible comme un souffle, en caressant les cheveux de la jeune fille, tu es ma fiancée maintenant, et si nous ne pouvons pas être l’un à l’autre dans ce monde, nos âmes se retrouveront là-haut. N’est-ce pas, ma chérie?

La jeune fille laissa glisser doucement sa tête sur son cœur et resta immobile pendant quelques secondes.

Il y avait dans son abandon quelque chose de si chaste que M. Karnac n’osa même pas l’entourer de ses bras. Il eût craint de profaner par une étreinte trop vive la pureté de cette première heure d’amour.

Le jour baissait. Il le fit observer à regret à Julia, et comme la jeune fille inquiète se levait à la hâte, il la rassura tendrement.

— Julia, lui dit-il, il faut que j’emporte de cette soirée un souvenir qui consacrera le lien dont nous sommes unis désormais.

— Lequel, M. Karnac?

— Monsieur! fit-il en souriant,

— Non..., Raoul, ajouta-t-elle si bas qu’on l’entendit à peine.

— Merci, ma bien-aimée, c’est là ce que j’attendais.

Et ils sortirent de la forêt sans plus parler. M. Karnac fit monter Julia dans sa calèche. Ils échangèrent un serrement de mains silencieux, et la voiture de Mlle de Seefried partit au galop dans la direction de Menton.

Lorsqu’elle fut rentrée dans sa chambre de jeune fille et qu’elle en eut bien fermé la porte pour ne pas être troublée, Julia se jeta à genoux devant son lit. Elle cacha sa tête entre ses mains, et son cœur, qui débordait d’ivresse, s’épancha en pleurs silencieux.

Julia oubliait tout à cette heure: et l’avenir, et sa patrie, et sa famille; et les lois de la société qui allaient l’obliger à cacher son amour; elle ne voyait, elle ne comprenait qu’une seule chose: elle était aimée, aimée. de cet être beau, intelligent, généreux, devant lequel son humble pensée de femme se prosternait comme devant un dieu. Un mot de lui l’avait transfigurée; son âme planait au-dessus des félicités et des douleurs de la terre, et tout en elle et autour d’elle lui semblait lumière et harmonie.

Quand elle parut le soir dans le salon de Mme de Nerly, elle était si belle que la comtesse elle-même resta comme éblouie. C’est que Julia était parée de la suprême couronne de beauté dont la nature ceint le front de la lemme pure qui se sent aimée. Les plus doux sourires de l’amour se jouaient sur ses lèvres roses, car la pensée de Julia n’était point dans cette salle brillamment éclairée où elle marchait comme une gracieuse fée venue d’un monde fantastique, sa pensée était là-bas, sous les sombres pins, près de la roche grise où elle avait tressailli au premier baiser de son bien-aimé.

Pendant six semaines, Julia fut si heureuse qu’elle croyait n’avoir plus rien à demander à la vie. Chaque jour elle voyait M. Karnac pendant des heures. Grâce à l’intimité qui s’établit à la longue entre gens vivant dans un contact journalier, elle pouvait se promener avec lui et jouir de sa présence sans s’exposer à la critique. Ils marchaient ensemble, le matin, sur la plage, se disant de ces douces paroles qui ne lassent jamais, sublime poésie que comprennent même les êtres les plus simples, poésie éternellement jeune et toujours belle.

D’autres fois, profitant d’un moment de liberté que lui laissait Mme de Nerly, Julia se sauvait avec lui dans les champs, et ils cheminaient comme deux enfants, se tenant par la main et se cueillant l’un à l’autre des fleurs. Le moindre brin d’herbe que Julia rapportait ainsi à la maison, elle le serrait comme un trésor, et quand elle attendait trop impatiemment l’heure de revoir M. Karnac ou que le sommeil ne voulait pas clore sa paupière parce qu’elle pensait trop à lui, elle s’en allait tout doucement à son album, et baisait l’une après l’autre les fleurettes qu’il avait touchées. Mais ce qui faisait surtout battre le cœur de Julia d’allégresse, c’est que son amour semblait rendre la vie à M. Karnac. On eût dit que le souffle pur de la jeune fille passait dans la poitrine du malade. Le regard de M. Karnac était moins languissant, sa démarche plus assurée, la pâleur de son visage devenait moins livide et, sans rien en oser dire à Julia, il se surprenait parfois à espérer qu’il guérirait. Alors un désir de vivre puissant, irrésistible, s’emparait de lui. Il interrogeait son docteur avec une anxiété fiévreuse où l’espoir le disputait à la crainte. Le bon docteur, étonné lui-même de ce changement inattendu dans l’état de son malade, mais prévoyant que ce mieux apparent ne serait que passager, lui laissait toutes ses illusions, et chaque jour une confiance plus ferme en l’avenir s’enracinait dans le cœur du jeune homme.

— Julia, dit-il un matin à son amie en lui serrant les mains avec une force qui indiquait assez combien son âme s’agitait à cette pensée..., Julia, si je guérissais!...

Et ses yeux la regardèrent avec une expression de volonté qui semblait dominer le sort.

— Julia, inquiète de cette émotion qu’elle savait dangereuse pour lui, répondit de sa voix douce qui avait tant de pouvoir sur M. Karnac.

— Oui, tu guériras, mon amour, si tu es calme, si tu es sage. Mais il faut être patient, vois-tu; la vie est longue et nous sommes jeunes!

— Tu as raison, chérie.

Et regardant la mer:

— Ah! dit-il tristement, si nous étions toujours ensemble; si nous pouvions vivre là-bas, en Sicile, comme vivent les simples pêcheurs!...

Julia sourit et pourtant son cœur partageait tout bas ce rêve insensé et impossible.

Chaque jour M. Karnac donnait un bouquet de violettes à la jeune fille. N’osant le lui apporter, il venait le déposer furtivement dans un angle du mur, à deux pas de la grille. Julia connaissait l’endroit et allait l’y chercher.

Un matin qu’elle s’en retournait tenant son bouquet à la main, une forme blanche se dressa tout à coup devant elle de l’autre côté du mur. C’était la jeune Andalouse.

— Mademoiselle, dit Mignon, voulez-vous me permettre de me reposer un peu, ici au soleil?

— Certainement, madame; mais, je vous en prie, ne restez pas debout. Vous êtes délicate. Venez ici. Je vais vous chercher. Il y y a un banc là, bien près, à côté des rosiers.

Et tout en parlant, Julia avait franchi la grille, traversé le chemin, et était entrée dans le jardin voisin. Elle glissa le bras de Mme Ruiz sous le sien et l’amena à pas lents sur le siège rustique dont elle venait de parler.

— Là, dit-elle, n’est-ce pas qu’il fait bon ici?

— Délicieux, répondit la jeune femme aspirant avec une jouissance visible le parfum des roses-thé qui fleurissaient à deux pas d’elle.

Julia alla lui en cueillir une et la lui tendit.

— Merci, dit-elle avec un charmant sourire, en attachant la fleur à son corsage.

— Comment vous sentez-vous maintenant, madame?

— Bien, grâce à vous. Mais vous êtes une si charmante garde-malade!

Julia se sentit embarrassée et ne répondit rien.

— Pardon, continua Mme Ruiz, je n’aurais pas dû dire cela; c’est indiscret.

— Pourquoi?

— Comme vous êtes simple et pleine de franchise! fit la jeune femme en s’emparant de la main de Julia. Tenez, je serai franche comme vous. En vous demandant la permission de me reposer près de vous au soleil, j’ai eu recours à un prétexte: je cherchais l’occasion de vous parler, de faire votre connaissance.

— Vous êtes trop bonne, madame.

— Non, ce n’est pas la bonté, c’est la sympathie qui m’attire vers vous, une sympathie qui a une raison d’être secrète et que vous n’avez pu deviner.

— Serais-je indiscrète en vous la demandant, madame?

— Non, puisque je me suis décidée à vous la dire et que je suis venue pour cela.

Le regard de Julia interrogeait Mme Ruiz.

— Regardez-moi, dit tristement la jeune femme, regardez-moi bien. N’est-ce pas que j’ai l’air très-malade?

— Oh!... fit Julia, n’osant achever.

— Si, je le sais, je suis condamnée; je n’ai plus que quelques mois à vivre.

— Pourquoi ces tristes pensées?

— Vous voyez qu’elles me laissent parfaitement calme. Je ne tiens pas à la vie et je n’ai pas peur de la mort.

— Mais vous êtes si jeune!

— Qu’importe, si je ne suis pas heureuse! Julia se tut.

— N’est-ce pas que vous ne seriez pas jalouse d’une mourante, si elle aimait le même homme que vous?

Julia jeta à Mme Ruiz un regard interrogateur.

La jeune femme continua:

— Vous aimez M. Karnac, je le sais. Je l’ai vu dès le premier jour où vous lui avez parlé devant moi. L’instinct d’une femme ne trompe jamais en cela. Vous l’aimez et je vous en bénis.

— Madame!

— Écoutez-moi et ne vous troublez pas. Je l’aime, moi aussi, en silence; il ne le sait pas et ne le saura jamais. Je l’ai aimé parce que je me sentais mourir et que je croyais qu’il allait mourir aussi. Si vous saviez comme on s’attache à ceux qui souffrent, quand on souffre du même mal qu’eux! Il y a six ans que nous venons ici chaque hiver, six ans que je le regarde dépérir et que je dépéris aussi! Chaque automne, en arrivant, je crains de ne plus le trouver et de rester seule! Je me suis habituée à voir s’éteindre ainsi nos deux existences, comme des âmes jumelles, me disant tout bas: Quand nous serons morts, il saura que je l’aime et peut- être m’aimera-t-il aussi!

Julia était émue. Son sein se gonflait. Elle n’osait retirer sa main à Mme Ruiz, qui la tenait toujours.

— Mon amour n’était pas égoïste, continua Mignon. C’est parce que je le voyais seul au monde, sans mère, sans sœur pour le soigner, que je songeais presque avec soulagement que l’heure de la délivrance viendrait bientôt pour lui. Maintenant que vous l’aimez, je veux qu’il vive et vous le sauverez, n’est-ce pas?

Les joues de Mme Ruiz, d’ordinaire si pâles, s’étaient colorées d’un rouge vif; ses yeux avaient un éclat fiévreux; ses mains, effilées et blanches comme la cire, tremblaient violemment.

Julia, effrayée par cet état de surexcitation extraordinaire, ne savait que répondre.

Tout à coup la jeune femme prit la tête de Mlle de Seefried entre ses deux mains et déposa sur son front un baiser ardent.

— Ses lèvres se posent quelquefois là, j’en suis sûre, dit Mme Ruiz, et...

Elle n’acheva point sa phrase.

— N’est-ce pas, continua-t-elle, que vous l’aimez bien?... Je sens qu’il vous aime tant!... Je ne suis pas jalouse, moi, ajouta-t-elle encore avec un navrant sourire; mon amour n’est déjà plus de ce monde! Mais promettez-moi, si jamais vous devenez sa femme, de le rendre bien heureux!

— Je l’aime de toute mon âme, madame, répondit gravement Julia, et ma vie lui appartient. Quant à l’avenir, il est à Dieu. Ce n’est pas l’heure des rêves. La réalité est trop cruelle encore.

— Oh! non, non, il vivra! vous le guérirez!

Julia baissa la tête et les pleurs, longtemps refoulés, tombèrent lentement sur son bouquet de violettes, qu’elle serrait convulsivement entre ses doigts.

— Pauvre enfant! fit tendrement Mme Ruiz en entourant de son bras amaigri le cou de la jeune fille, vous commencez la vie par le chemin des larmes!

— Je ne donnerais pas ces larmes pour toutes les joies du monde, répondit Julia en relevant courageusement le front, puisque ces larmes, je les verse pour lui.

Et les deux femmes échangèrent une silencieuse étreinte.

— N’est-ce pas, dit enfin Mme Ruiz, que vous viendrez me voir quelquefois, maintenant que vous me connaissez et que vous savez tout?

— Je vous le promets.

— Et vous me parlerez de lui?

— De qui vous parlerais-je?

M. Karnac devait passer la soirée chez Mme de Nerly. Il ne vint pas. Julia, impatiente d’abord, inquiète ensuite, interrogeait la pendule à chaque instant.

Dix heures sonnèrent. Lucien Verneuil entra.

— Je vous apporte les excuses de mon ami, dit-il en s’inclinant devant la comtesse. Il a été pris d’un léger accès de fièvre dans l’après-midi; ce n’est rien, mais le docteur a jugé prudent de le déclarer prisonnier pendant vingt-quatre heures.

— Je regrette vivement d’être privée de la société de M. Karnac, répondit Mme de Nerly avec sa bonne grâce habituelle, et j’espère qu’il sera vite remis.

— Son état n’a absolument rien d’inquiétant, répéta à dessein M. Verneuil, en regardant Julia comme s’il était chargé de lui adresser personnellement ces paroles.

Mais Julia sentit bientôt une sourde inquiétude ronger son sein. Déjà sa conversation avec Mme Ruiz avait donné à son esprit cette vague teinte de mélancolie qui engendre si vite la tristesse. Quand elle vit Mme de Nerly bien engagée dans la conversation, elle sortit sans bruit du salon et alla s’asseoir sur la terrasse, dans l’angle le plus obscur, là où elle se mettait si souvent pour voir arriver de loin M. Karnac.

La nuit était noire. Pas une étoile ne brillait au ciel. Tout était noir aussi dans la pensée de Julia, tout était noir dans son cœur. Il lui semblait que le monde extérieur était l’image de sa propre vie, et que dans cette vie tout était mort et solitude. Pas un rayon de lumière là-haut; pas une lueur d’espérance dans son âme troublée!

Tout à coup une voix, faible d’abord, plus vibrante ensuite et bientôt déchirante, chanta tout près d’elle cet air qu’elle-même chantait si souvent à M. Karnac, et qu’il aimait tant: «Ce que je suis en toi.»

Julia tressaillit. C’était la voix de Mignon. Elle regarda vers la maison blanche et vit, à la clarté d’une lampe, la silhouette de la jeune femme se dessiner derrière la fenêtre de son salon. La fenêtre s’ouvrit. Une ombre se pencha légèrement au dehors. Et dans le silence des ténèbres, les sanglots des deux femmes montèrent ensemble vers Dieu.

Le lendemain Julia se rendit sur la plage bien avant l’heure habituelle. Elle étouffait dans sa chambre et ses paupières, brûlées par l’insomnie et les larmes, avaient besoin de la brise du matin pour les rafraîchir afin que Raoul ne vît pas qu’elle avait pleuré. Mme de Nerly la rejoignit plus tard, fraîche et souriante comme toujours. S’apercevant que personne n’était là pour se promener avec elle, elle en prit bravement son parti et, glissant son bras sous celui de Julia:

— Allons seules, lui dit-elle, tant pis pour es retardataires!

Et elles marchèrent quelque temps en long et en large, ne se parlant presque pas.

Tout à coup elles aperçurent M. Karnac qui se traînait vers elles d’un pas si lent qu’il indiquait assez son état de faiblesse.

Julia eut de la peine à retenir un cri de joie.

Mme de Nerlyse hâta d’aller à sa rencontre.

— Vous voilà ressuscité, dit-elle étourdiment, lorsqu’elle fut presque en face de lui.

Mais elle n’acheva point sa phrase. En regardant M. Karnac, elle avait tressailli.

Il était pâle comme la mort. Ses yeux enfoncés, entourés d’un large cercle noir, faisaient peine à voir. Ses lèvres, contractées par la souffrance, se crispaient à chaque instant, et sa poitrine râlait d’un souffle aigu et saccadé.

— Oh! rentrez, fit Mme de Nerly, dont le bon cœur s’émut. Prenez mon bras, vous ne pouvez pas marcher seul.

— Merci, madame, répondit-il en essayant de sourire, mais je suis à deux pas de chez moi.

— Alors nous vous accompagnerons.

Julia était presque aussi pâle que lui; elle se sentait défaillir. Ses dents serrées grinçaient par moments sous l’effort convulsif qu’elle faisait afin de paraître calme. Elle marchait comme dans un cauchemar, avançant machinalement sans rien voir autour d’elle.

On arriva à la porte de l’hôtel de M. Karnac.

— Au revoir, dit-il en saluant Mme de Nerly.

— Au revoir, dit-il également à Julia à laquelle il n’avait point encore adressé la parole.

Et il lui tendit la main.

Julia la saisit fiévreusement. Comme elle la serrait, elle sentit M. Karnac déposer quelque chose dans la sienne qu’elle ferma aussitôt.

Ils échangèrent un regard.

M. Karnac disparut.

Quand Julia fut rentrée, elle déplia en tremblant le papier qu’elle avait glissé dans son gant. Il ne contenait que ces mots: «Sois forte, ma bien-aimée: aie du courage. Je souffre. Peut-être serai-je malade pendant quelques jours. Le médecin craint une de mes anciennes crises. Il vaut mieux que tu saches la vérité. Ne pleure pas trop, ma Julia. Je t’aime et je guérirai.»

Pulsuz fraqment bitdi.

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