Kitabı oxu: «Mademoiselle Figaro : indiscrétions d'une Parisienne»
Anonyme
Mademoiselle Figaro : indiscrétions d'une Parisienne

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066335137
Table des matières
MADEMOISELLE FIGARO
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
EPILOGUE
MADEMOISELLE FIGARO
Table des matières
I
Table des matières
Dans un pavillon, au fond de la cour d’un des grands hôtels du Faubourg-Saint-Honoré, situé entre la rue de Berri et l’ambassade d’Angleterre, habitait, en 1840, un charmant ménage de la haute société parisienne.
Dire que le comte de Roncelay était d’une fidélité exemplaire eût été lui prêter une vertu contre laquelle il se fût empressé de protester le premier. Mais il passait pour un mari aimable, bon et généreux.
Il était certainement un des meilleurs de sa coterie, et cela à une époque qui vit éclore toute une pléiade de spéculateurs matrimoniaux et de chasseurs de dots.
Il avait épousé, à l’âge de vingt-quatre ans, une des plus charmantes et des plus pauvres filles nobles du noble faubourg.
Deux enfants, un garçon de six ans et une petite fille d’environ deux, complétaient le bonheur de ce ménage parfait.
La jeune comtesse, instruite pourtant de certains écarts de fidélité de son mari, ne lui en montrait pas la moindre humeur. Trop fière, trop intelligente surtout, pour aventurer la paix de son ménage en feignant une jalousie qu’elle n’éprouvait pas, elle dédaignait de remarquer les assiduités de son mari près des actrices célèbres ou des lionnes du jour.
Au moment où nous allons la présenter à nos lecteurs, elle était assise, un livre sur ses genoux, devant le berceau de sa petite fille, qui venait d’échapper miraculeusement à une attaque du croup.
Il était huit heures du matin. Elle avait envoyé la nourrice, avec laquelle elle veillait l’enfant depuis plusieurs nuits déjà, prendre quelques heures de repos. Elle tenait dans ses mains une lettre trouvée dans le livre qu’elle avait pris, la nuit, sur la table-bureau du comte.
Des traces de larmes marbraient les couleurs délicates de ses joues.
Pour la première fois de sa vie, elle se sentait mordue au cœur par la jalousie, le dépit et l’amour-propre froissé.
Après avoir lu et relu la lettre, elle la remit à la page marquée d’un élégant coupe-papier et se disposait à reporter le livre à sa place, lorsqu’elle entendit s’ouvrir la double porte de la chambre.
Elle glissa vivement le volume sous son fauteuil dont la longue frange touchait à terre, et se pencha sur le berceau de l’enfant pour épier sa respiration encore oppressée.
Le comte entra sur la pointe des pieds. Il était en tenue de chasse.
A trente et un ans le comte de Roncelay était dans tout le développement de sa force; grand, blond, aux yeux bons et riants, à la physionomie ouverte et sympathique.
Il posa un baiser sur le front de sa femme, prit une chaise et s’assit à côté d’elle.
– Fallait-il que je fusse fatigué, dit-il, pour ne m’être pas aperçu que vous êtes encore venue ici, veiller une partie de la nuit. Dieu merci! l’enfant est sauvée; j’espère que vous allez enfin vous reposer.
–Vous êtes bien las, et vous voilà déjà parti pour la chasse, cher Hugues. Pour combien de jours?
–Oh! pour trois ou quatre jours seulement. Je serai ici vendredi soir ou samedi matin.
–Vendredi soir! pourquoi pas dire demain, alors.
–Tiens, c’est vrai; c’est jeudi aujourd’hui. Diable! cela ne fait pas mon compte. J’ai promis de donner trois jours, au moins, à mon cousin de Vertval.
–Et pourquoi ne lui tiendriez-vous pas parole? Au lieu de revenir samedi matin, restez jusqu’à dimanche.
–Je pourrais trouver excessive la facilité avec laquelle vous m’octroyez un congé plus long que je ne le demande, mais je suis bon prince, et ne m’en formaliserai pas. Je serai de retour samedi matin, au plus tard.
La comtesse baissa ses beaux yeux bleus, et tortilla fiévreusement la cordelière de son peignoir.
–Mais, qu’avez-vous donc, Clotilde, reprit le comte, en prenant gentiment les mains de sa femme entre ses mains gantées?–Vous êtes pâlie par les veillées;–un peu fiévreuse même, ajouta-t-il après avoir retiré un gant. Voulez-vous que je reste avec vous? dites, le désirez-vous?
–Non, oh! non, mon ami, allez. Je n’ai rien qu’un peu de fatigue.
–Bien vrai?
–Bien vrai!
–Adieu alors, et au revoir, ma chérie!
–Au revoir, à dimanche?
Mais non, à samedi matin.
Et d’un pas rapide, le comte s’éloigna non sans se retourner un instant à la porte pour jeter encore, en souriant, un baiser à sa femme.
Il y a tout un langage dans la démarche de l’homme comme dans celle de la femme, Le mariage qui allie aujourd’hui la fille du banquier, ou mieux, du roturier qui a commencé sa fortune en vendant des bouts de rubans sous les portes cochères,–aux princes authentiques,–rend l’étude de la démarche des femmes infiniment plus difficile que celle de l’homme. La demi-mondaine, intelligente et parvenue, sait prendre merveilleusement l’allure de la vraie dame. Avec le tact dont les femmes sont infiniment plus douées que les hommes, bien des impures enrichies, retirées des «affaires», savent se faire prendre, à un moment donné, pour la veuve d’un grand personnage dont elle dépense charitablement l’héritage en bonnes œuvres. Mais si la femme sait adopter telle ou telle tenue, la démarche n’en révèle pas moins certaines qualités ou certains défauts essentiels.–
Chez l’homme, elle est un indice presque infaillible de sa valeur morale.
La franchise, le courage, la droiture, le bonheur ou l’infortune, la simplicité ou l’affectation, c’est-à-dire la fausseté, se devinent dans la démarche. L’homme du vrai monde, le parvenu, le fanfaron ou l’humble employé, l’artiste ou le poseur, l’ouvrier honnête ou le pâle coureur des bals de barrière, se reconnaissent à leur démarche. La comtesse suivit du cœur les pas de son mari; ce pas fier, digne, aristocratique; ce pas qu’elle connaissait si bien; qui ramenait en tout temps le bonheur dans son âme, l’orgueil sur son front.–Elle le suivit du cœur, même, lorsqu’elle ne l’entendit plus, et sa pensée se reporta vers le temps heureux où tout était calme et confiance en elle. Maintenant elle se sentait inquiète, agitée, malheureuse.
Clotilde devait tout à son mari. Il l’avait épousée par amour, non sans avoir essayé de tous les moyens de séduction pour arriver à ses fins, sans se donner le ridicule d’un mariage d’inclination. La beauté de la jeune fille l’avait fasciné.
Quoique pauvre, Clotilde avait, à dix-sept ans, refusé déjà plusieurs bons partis. Sa beauté était souveraine, entraînante. Ses cheveux châtains tombaient en longues boucles naturelles dans son filet de chenille. Ses yeux bleus, frangés de noir, avaient des rayonnements extraordinaires; des sourcils, d’un dessin hardi, tranchaient sur son front grec d’une pureté charmante. Le nez droit, fin, aux narines éloquentes; le contour correct de son visage à teintes vermeilles comme un pastel de Watteau, et sa taille d’Hébé, faisaient de Clotilde une beauté sans conteste. Elle était irrésistible.
On a discuté, on discute et on discutera éternellement le problème des amours à première vue. Non-seulement l’amour né d’un seul regard est possible, mais il est le plus violent, sinon le plus profond. Il y a des femmes qui semblent se mouvoir dans une atmosphère d’amour, émanée d’elles-mêmes, et dont aucun homme n’approche sans en être immédiatement pénétré.
Clotilde était de ces femmes-là; fascinant, subjugant d’un seul regard ceux qui, pareils aux papillons, venaient brûler leurs ailes à la flamme pure de cette âme d’enfant.
L’innocence de Clotilde avait été, près du comte, son véritable bouclier. Elle n’avait même pas compris ce qu’il osait espérer d’elle. Dans leur monde, la déclaration d’amour faite avant la demande en mariage, eût éclairé tout autre jeune fille que Clotilde. Mais telle était la pureté de son cœur, la chasteté de sa pensée, qu’une fois cette déclaration reçue, elle attendit tranquillement que le comte la demandât à sa mère.
Il l’avait suppliée longtemps de répondre à son amour; et elle lui avait enfin et tout naïvement avoué qu’elle l’aimait et qu’elle l’autorisait à demander sa main. Hugues de Roncelay, désarmé, avait fait faire cette demande par son père. Favorablement accueilli, il était devenu l’époux de Clotilde.
Grâce à la noble et touchante confiance de la comtesse dans les meilleurs sentiments de son mari, le ménage avait été jusque-là parfaitement heureux. Mais la preuve indiscutable d’une intrigue, ayant tout le caractère d’une liaison sérieuse, quoique menacée d’une rupture, jetait la pauvre jeune femme dans un dédale d’inquiétudes, de doutes et d’appréhensions pour son bonheur.
Un voile de tristesse se répandit sur ses traits charmants; une larme mouilla sa paupière. Elle l’essuya lentement de sa main blanche et fine sur laquelle elle sentait encore la caresse de l’homme aimé. Puis, elle se baissa, ramassa le livre et relut encore une fois attentivement la lettre qu’elle y avait trouvée: «Samedi, bal de l’Opéra. A une heure et demie précise vous me trouverez près de la cheminée du foyer. –Je considérerai votre absence comme une rupture définitive et je partirai à huit heures du matin pour Nice, avec le comte de P…
» LINA.»
Cette preuve visible de l’infidélité de son mari avait bouleversé Clotilde jusqu’au fond de son être. Elle se leva enfin, pâle de colère contenue, prête à éclater en sanglots.
–Maman!–dit en ce moment une petite voix un peu enrouée. Oh! doux nom adorable! Quelle consolation tu apportes à l’âme froissée? Tu as le don merveilleux de relever le courage, de rappeler l’espoir, d’affermir l’honneur vacillant!
Cet appel à sa sollicitude maternelle ramena Clotilde près du berceau de sa fille. Elle vit ses grands yeux attachés sur elle et l’innocent sourire de sa bouche rose. L’enfant tendit vers sa mère ses menottes nacrées.–Viens, mon ange, dit Clotilde, viens! Nous allons reporter ce vilain livre là où nous n’aurions jamais dû le prendre. Et, sa fille sur les bras, la comtesse alla remettre le livre sur la table de son mari.
De retour près du berceau, elle recoucha l’enfant et sonna.
Une femme de chambre parut.
–Appelez la nourrice, puis venez m’habiller.
II
Table des matières
Clotilde alla chez sa mère, qui s’était chargée du petit Paul, afin qu’il fût préservé de la contagion.
En passant dans la rue de Rivoli, elle s’arrêta devant l’hôtel Meurice, y entra, griffonna à la hâte deux mots sur une carte, et la remit au concierge de l’hôtel.
Arrivée chez sa mère, qui était sortie avec Paul, elle s’assit dans une large bergère, près du feu, et suivit avec une fiévreuse impatience la marche des aiguilles de la pendule.
Enfin, la porte s’ouvrit et livra passage à une ravissante jeune femme, d’environ vingt-trois ans.
–Merci, ma bonne Pauline, d’être venue aussi tôt, dit la comtesse. J’avais espéré te rencontrer à l’hôtel; j’ai un grand service à te demander.
Pauline de Vertval, amie de pension et cousine par alliance de Mme de Roncelay, était grande et svelte. Sa tête fine, remarquablement intelligente, s’attachait à un cou d’albâtre, par la ligne correcte et classique d’un menton à fossette. Des cheveux noirs, relevés sur un front un peu trop haut, peut-être; de beaux yeux bruns et veloutés, à longs cils recourbés, une bouche admirablement dessinée et un corsage rond, mais flexible et jeune, telle était la beauté de l’amie que Clotilde de Roncelay avait vu venir à elle avec un joyeux empressement.
–Je viens de porter une lettre pour mon mari à la poste, dit Pauline, et d’accompagner M. de Vertval, mon beau-père, à la diligence. Il est allé chez son fils Gaston, mon beau-frère, où il doit se rencontrer avec ton mari, pour chasser. Je le rejoindrai demain soir et partirai de là directement pour Rouen, où il me tarde d’aller retrouver mon petit Louis. Je comptais te dire adieu demain matin. Que puis-je pour toi?
Mme de Roncelay tira de son corsage un papier, qu’elle donna à lire à son amie. C’était une copie de la lettre trouvée dans le livre du comte.
Pauline de Vertval la lut. Ses yeux se gonflèrent de larmes.
–Que comptes-tu faire? dit-elle,
–Aller au bal de l’Opéra avec toi, si tu veux, et empêcher à tout prix la rencontre de mon mari avec cette femme. Je la connais.
C’est une fille de qualité déclassée. Elle est belle, spirituelle, désintéressée. Sa mère, qu’elle avait quittée pour suivre un homme marié,–dont elle a été très vite abandonnée,–est morte de chagrin et lui a laissé une grande fortune.–Puisqu’elle pose à mon mari un ultimatum, nous tâcherons de lui faire oublier l’heure du rendez-vous.
–Ton mari ne reviendra peut-être pas pour le bal.
–Il reviendra. Il sera ici demain soir ou samedi matin, il me l’a dit. Il se piquera d’amour-propre. Puis-je compter sur toi, ma chère Pauline? Nous nous amuserons, va.–Nous mettrons de jolis dominos, toi un blanc, moi un bleu et nous ne parlerons au comte qu’à voix basse. J’ai envoyé Héloïse, ma femme de chambre, prendre une loge et je l’attends d’une minute à l’autre. Mon mari, ne connaissant pas ton écriture, c’est toi qui lui écriras pour lui donner rendez-vous à une heure. Nous nous habillerons chez toi, à l’hôtel. Tu iras à l’Opéra à minuit, sans m’attendre, car, si par hasard ma mère venait passer la soirée avec moi, cela me retarderait; je te rejoindrai au bal.
–Mais, si ton mari allait me reconnaître.
–Allons donc! Il ne t’a vue qu’une fois chez ton beau-frère, après ton mariage, auquel il n’a pu assister. Je parierais bien qu’il ne sait pas si tu es brune ou blonde, puisqu’il partait lorsque vous arriviez. Tu n’avais pas eu le temps de relever ton voile de gaze bleue. C’est lui qui me l’a dit; il ajouta même, qu’ayant été absent les deux fois que tu es venue me voir depuis ton arrivée, il semblait écrit qu’il ne ferait pas ta connaissance.
–Soit, donc. Je ferai ce que tu voudras. Je vais prévenir mon beau-père que je n’irai le rejoindre à Vertval que dimanche.
–Je te remercie, chère Pauline. Tu ne sais pas de quel poids je me sens délivrée.
Pour la première fois de ma vie, je suis inquiète, tourmentée de l’infidélité de mon mari. C’est sans doute parce que, jusqu’à présent, je la supposais seulement; tandis qu’aujourd’hui, j’en ai la preuve.–Pour toi, chérie, tu n’as absolument rien à craindre. Admettons un instant que mon mari te reconnaisse. Il saura alors à quoi s’en tenir; car je consentirai à le recevoir chez moi la nuit même du bal, et le ramènerai moi-même au domicile conjugal. Comme tu vois, c’est un vieux moyen de comédie qui, je l’espère, ne me fera pas plus défaut qu’à ceux qui l’ont employé avant moi.
On frappa discrètement à la porte.
C’était Héloïse, qui remit à sa maîtresse le coupon de la loge, et se retira.
Mme de Vertval prit le coupon et s’écria en se levant: Le no13! nombre fatal! Puis, moitié riant, moitié boudant, elle se disposait à s’en aller lorsque Mme do Roncelay l’arrêta sur le seuil de la porte et lui dit: «Je n’ai pas encore vu mon petit Paul?– Il fait sa promenade aux Champs-Élysées avec ma mère. Pour ne point perdre de temps, tu ferais bien d’aller de suite chez Palmyre, commander les deux dominos et les faire porter chez toi aussitôt qu’ils seront terminés.»
Mme de Vertval embrassa son amie et alla faire sa commande chez la couturière.
Clotilde de Roncelay avait retrouvé son calme. Elle se promit presque un plaisir de la petite comédie qu’elle comptait jouer le lendemain, et attendit patiemment le retour de sa mère et de son fils. Lorsqu’ils furent rentrés, elle prit son petit Paul sur ses genoux et s’enquit de ce qu’il avait fait aux Champs-Élysées.
Tout en babillant, le garçonnet jouait avec la montre de sa mère:
–Mlle Figaro a une aussi jolie montre que toi, maman, dit-il tout à coup.
–Mlle Figaro? qui est-ce, mon petit chéri?
–C’est Mlle Figaro, ta nouvelle femme de chambre. Jean-Pierre lui disait hier, lorsqu’elle apportait de ta part une boîte de raisin à bonne maman: «Tiens, c’est vous, mademoiselle Figaro? Vous voilà bien huppée depuis que vous ne coiffez plus les grandes dames qui demeurent au premier au-dessus du quatrième entre-sol?»
–Je m’appelle Héloïse Chipart, monsieur Jean-Pierre, dit-elle, et je ne coiffe plus que Mme la comtesse de Roncelay.
–C’est dommage, a dit Jean-Pierre, vous nous racontiez de si jolies histoires.
Je lui ai de suite demandé de m’en raconter une; mais elle m’a dit qu’elle ne savait pas d’histoires d’enfant. Alors, j’ai été méchant; j’ai pleuré, et alors elle m’a prêté sa montre, Jean-Pierre l’a regardée, et il a ri.
–Je ne raconte pas toutes les histoires que je sais, a dit Mlle Figaro, à preuve cette montre. On me l’a donnée pour prix de ma discrétion. On sait se taire à l’occasion.
–Dites donc, mademoiselle Figaro, fit Jean-Pierre, tâchez de trouver beaucoup d’occasions comme celle-là.
–J’y compte bien!
Mme de Roncelay écoutait en souriant le reportage de son petit garçon. Elle savait les antécédents de sa femme de chambre, pour avoir été souvent coiffée par Héloïse avant son mariage. Elle ne se préoccupait donc pas du sobriquet dont on avait gratifié sa spirituelle soubrette.
Cette dernière avait fait vivre sa vieille mère du fruit de son travail, en coiffant à bon marché, à domicile, un grand nombre de dames, et ce n’est qu’à la mort de sa mère qu’elle se décida à entrer au service de Mme de Roncelay.
III
Table des matières
Ainsi qu’il avait été convenu entre les deux jeunes femmes, Mme de Vertval avait écrit au comte quelques lignes et était allée prendre possession de sa loge à l’Opéra.
A l’époque où se passent les événements que nous racontons, le bal de l’Opéra n’était pas ce qu’il est maintenant. Les fils de familles ne dédaignaient pas de se rencontrer dans un tournoi homérique avec les joyeux clodoches, dont la folle gaîté animait de son entrain endiablé les quadrilles, aux sons de l’orchestre de Musard.
Les «belles petites» ne songeaient pas, comme aujourd’hui, à intriguer sous le couvert d’un masque, et ne voilaient aucun de leurs charmes sous un domino discret. Elles laissaient aux femmes du monde ces occupations de second intérêt pour elles, et se mêlaient avec un joyeux entrain aux cascades de leurs gais compagnons de plaisir.
De nos jours, tout est changé. Le niveau des demi-mondaines s’est élevé. Elles sont parvenues, la jeunesse masculine aidant, à se faire illusion sur elles-mêmes. Il leur semble, dans leur vanité comique que, se mêler ainsi qu’autrefois, aux groupes des danseurs et leur donner franchement la réplique, serait manquer de tact et du dernier mauvais ton.
On les voit dans de premières loges, entourées d’une demi-douzaine de jeunes gens plus ou moins frisés, faisant sur le spcctacle qu’elles ont devant les yeux, des réflexions auxquelles la galerie de leurs adorateurs ne manque pas de se pâmer d’aise. Jouant ainsi à la femme du vrai monde, en dédaignant de se promener à travers les groupes enrubanés, la «belle petite» de la haute ne quitte plus maintenant sa loge que pour se rendre en voiture aux restaurants fashionables du jour, escortée d’une foule de curieux, que son domino de bon goût et son masque impénétrable attirent sur son passage.
Au moment où Mme de Vertval entra dans sa loge, masquée, voilée, et, surtout, un peu tremblante, le bal commençait à s’animer. Les quadrilles bariolés devenaient bruyants.
Le coup-d’œil de cette salle illuminée à giorno, et pleine de monde, avait un aspect vraiment féerique.
Ce spectacle, si nouveau pour ses yeux, ravissait Pauline. Elle avait, comme toute femme du monde, rêvé quelques fois de venir, en cachette, faire une petite escapade innocente dans cet antre du plaisir défendu.
La réalisation de ce désir dépassait de beaucoup ce que la jeune femme avait osé rêver. Elle suivait d’un œil ravi et avec une joie d’enfant les ébats joyeux de la foule bariolée, et se complaisait dans la contemplation de cette personnification de la vie parisienne à laquelle elle n’était pas initiée. Elle attendait avec impatience que Clotilde et le comte vinssent pour pouvoir épancher ses impressions.
Enfin le comte, très intrigué, était venu seul la rejoindre dans sa loge.
Ne voyant pas arriver Clotilde et se souvenant qu’il fallait, à tout prix, empêcher M. de Roncelay de se trouver au foyer à une heure et demie, Pauline employa tout son esprit et toute sa séduction pour le retenir auprès d’elle.
Connaissant les relations de ses amis, elle le taquina si bien qu’elle excita au plus haut degré son étonnement et sa curiosité.
–Que regardez-vous donc, lui demanda-t-elle, en le voyant fixer dans une loge de face, un domino qui donnait à chaque instant des signes visibles d’impatience, et lorgnait avec insistance Pauline et le comte.
Mais rien, fit ce dernier avec embarras; auprès de vous je ne puis voir personne, et suis on ne peut plus charmé que vous m’y ayez fait venir. Cependant, si vous vouliez bien me le permettre, j’irais dire un mot à un de mes amis que j’aperçois là-bas, et je reviendrais ensuite me remettre à votre entière disposition.
Pauline s’aperçut de suite que le comte était partagé entre le désir de commencer avec elle une intrigue qui lui paraissait originale, et la crainte assez naturelle de voir se rompre une liaison, à laquelle pourtant, son amour–propre seul était encore engagé par les liens de la vanité, masculine. Mme de Vertval comprit qu’il comptait s’excuser près de sa maîtresse, d’un retard possible occasionné par la présence d’une connaissance de sa femme.
–Hé! quoi, dit Pauline, vous oseriez, pour un ami, m’abandonner ainsi? et cela au moment même où j’allais vous prier de m’offrir votre bras pour faire un tour dans le bal?–Vraiment, vous n’êtes pas galant, votre ami m’est suspect; ne serait-ce pas plutôt d’une amie qu’il s’agit?
–Je vous jure, s’écria le comte.
–Allons! ne mentez pas, et avouez-moi franchement ce que je sais, d’ailleurs, aussi bien que le reste.
–Pouvez-vous croire, madame, que je sois venu ici pour une autre femme que vous? Non! Je n’avais nullement l’intention de venir à ce bal et ne m’y suis décidé que par le désir de connaître l’auteur du charmant billet que vous m’avez adressé. Je suis votre esclave et ferai ce que vous voudrez.
–Hé bien! prouvez-le moi, en ne me quittant pas. Restez, et, si vous êtes sage, je vous donnerai en récompense le bout de mon gant à baiser. Le comte, déjà levé, se rassit en souriant et voulut anticiper sur la promesse qu’on venait de lui faire; mais on lui retira sans pitié une main finement gantée.
Au bout d’une heure, Pauline, jugeant le délai accordé au comte par Lina de B… passé, voulût bien alors rendre à M. de Roncelay, sa liberté. Mais cela ne fut pas l’avis du comte, qui, se trouvant en présence d’une intrigue près de s’interrompre et la certitude d’avoir manqué le rendez-vous assigné par Lina, insista vivement pour que Mme de Vertval acceptât de souper à la Maison-Dorée.
Bien que la jeune femme jugeât inutile de prolonger une situation qui ne manquait pourtant pas d’un certain charme pour elle, celui de la nouveauté, le souvenir de l’inquiétude et des larmes de son amie Clotilde, son expresse recommandation d’empêcher l’entrevue de son mari avec Lina de B. «à tout prix,» et enfin, la crainte qu’une fois partie, le comte ne courût apaiser la colère de cette femme, et de faire ainsi échouer tout l’échafaudage de sa petite intrigue, fit céder finalement Mme de Vertval aux sollicitations de M. de Roncelay.–Elle mit comme condition expresse à ce consentement qu’elle conserverait son masque, et fit donner au comte sa parole d’honneur de ne pas la suivre, ni de chercher à la connaître.
Le comte jura tout ce qu’elle voulut, et ils quittèrent le bal pour se rendre à la Maison-Dorée.
Ce ne fut pas sans appréhension que Pauline franchit le seuil de cet endroit redoutable et mystérieux pour les femmes du monde, qu’on nomme: un cabinet particulier.
Dans la situation certainement très nouvelle où elle se trouvait, Mme de Vertval, se promettait de tenir le comte à distance, car elle comprenait, tout-à-coup, le danger auquel elle s’était exposée.–Elle aurait bien voulu reculer au dernier moment, mais M. de Roncelay, empressé, galant, et, comme toujours, homme du monde, finit par la rassurer par la nouvelle promesse qu’il respecterait son incognito.
Ils commencèrent donc à souper.
Le comte se tenait toujours dans les limites les plus strictes des convenances. Avec le flair particulier aux libertins, il avait, sans peine, deviné à qui il avait affaire. Aussi, se doutant que, pour réussir, il ne lui fallait rien risquer qui pût effaroucher sa conquête nouvelle, compta-t-il, avec raison, sur la gaîté qu’excite la variété des vins, et principalement le champagne.
Ses prévisions se réalisèrent au delà de ce qu’il pouvait espérer, et en séducteur habile, il sut profiter de tous les avantages de la situation singulière dans laquelle Mme de Vertval se trouvait vis-à-vis de lui.
Enfin, le comte se leva pour sonner.
A la vue du garçon, Pauline cacha sa tête dans les coussins du divan et fondit en larmes.
Brusquement rappelée à elle-même et à la conscience de sa faute, elle se leva soudain: ma voiture, s’écria-t-elle, je veux partir; vous paierez après; de grâce, laissez-moi partir, je reviendrai dans huit jours,–dans la même loge,–ajouta-t-elle, folle de terreur à la pensée que le comte pourrait la suivre, et chercher à la connaître.
M. de Roncelay, quoique à regret, accompagna la jeune femme à sa voiture.
Elle s’y précipita sans dire adieu au comte, sans même le regarder.
Arrivée chez elle, Pauline se laissa tomber sur un siège avec accablement, sans force, le cœur brisé, la conscience en proie aux remords.
Elle comprit, trop tard, hélas! qu’elle avait commis une faute irréparable, qu’elle avait laissé au cabinet particulier de la Maison-Dorée–le bonheur de toute sa vie.
IV
Table des matières
Lorsque, vers trois heures du matin, le comte de Roncelay rentra dans la chambre de sa femme, il s’arrêta terrifié sur le seuil de la porte. Il vit Clotilde, anéantie de douleur aux genoux du médecin, qui tenait dans ses bras sa pauvre petite fille agonisante.
A dix heures du soir, au moment même où sa mère allait sortir, l’enfant avait été reprise d’un nouvel accès du croup.
Eperdue, Clotilde s’était pendue au cordon de la sonnette; le médecin, s’écria-t-elle, courez à l’instant, courez vite, au nom du ciel. Lorsque le médecin arriva, il déclara sur-le-champ que tout espoir de sauver l’enfant était perdu.
Le lendemain, Mme de Vertval recevait du comte les lignes suivantes:
«Madame,
» Nous avons perdu notre chère petite fille, morte cette nuit à trois heures et demie.
» Clotilde me prie de vous informer de ce triste événement; elle espère de votre amitié le sacrifice de la journée d’aujourd’hui.
» Je suis, madame, avec le plus profond respect, votre entièrement dévoué.
» Comte de RONCELAY.»
En voyant une écriture qui lui était inconnue, Pauline chercha tout d’abord la signature: Le comte! s’écria-t-elle avec terreur, et la lettre s’échappa de ses mains
Elle ne s’était pas couchée. Elle aurait voulu pouvoir se persuader qu’elle n’avait fait qu’un rêve, douter de l’affreuse, de la terrible réalité. Elle avait retiré en rentrant le masque et le domino et rejeté cette défroque de l’intrigue dans le carton de la couturière.
S’étant endormie vers le matin dans un fauteuil, l’arrivée de la lettre du comte de Roncelay la tira d’un sommeil pénible, pour la replonger dans une nouvelle terreur.
En voyant la signature du comte, elle crut d’abord avoir été suivie par lui, malgré sa promesse.
Enfin elle se décida à lire la lettre qui la rassura. Un torrent de larmes s’échappa alors de ses yeux.
«Jamais je n’oserai paraître devant Clotilde, se dit-elle; –je mourrais de honte.»
Mais à onze heures, Héloïse vint, de la part de la comtesse, demander si Mme de Vertval n’était pas malade, et la supplier de nouveau de venir auprès de sa maîtresse.
Mme de Vertval s’habilla donc, aidée de Mlle Figaro et alla chez son infortunée amie. Elles pleurèrent ensemble, mais pour des raisons différentes.
Après cette première effusion de larmes, tu comprends, dit Mme de Roncelay, pourquoi je n’ai pu aller au bal cette nuit. Mon pauvre petit ange a été repris de la nouvelle attaque de croup, qui me l’a enlevé, au moment même où je me disposais à aller te rejoindre. Tu me pardonneras, j’espère, d’avoir tout oublié dans ce cruel moment,–de n’avoir pas envoyé te faire prévenir du malheur qui m’arrivait et me retenait chez moi. Es-tu allée seule à ce bal, et mon mari y est-il venu?
–Oui, répondit Pauline. Il y est venu. Je lui ai fait croire que c’était l’amie vainement attendue qui lui avait donné ce rendez-vous dans ma loge. C’est donc dans l’espoir de te voir arriver que le comte a patienté. Le temps s’est écoulé facilement. Je ne pense pas que ton mari tînt beaucoup à son rendez-vous.
Maintenant, adieu, ma chérie. Je n’ose pas affronter sa présence. Il pourrait me reconnaître. Puisque tu n’es pas venue à l’Opéra, il est inutile de lui faire supposer que j’étais instruite de ses écarts de fidélité, ce qu’il croirait infailliblement s’il me reconnaissait.
Je partirai tantôt pour rejoindre mon beau-père à Vertval, où je compte passer la journée de demain, et de là retourner directement à Rouen.
Je te dis donc un adieu définitif, ma bonne chérie.
Mme de Vertval s’approcha de Clotilde pour l’embrasser, mais recula tout à coup et se couvrit le visage de ses deux mains. Une agitation étrange s’était emparée d’elle. Des sanglots convulsifs secouaient ses épaules, un torrent de larmes s’échappait de ses yeux. Elle tomba anéantie sur son siège.–
Clotilde, surprise de cette explosion extraordinaire des pleurs de son amie, allait l’embrasser, lorsque celle-ci s’écria:
–Ne me touche pas, ne m’embrasse pas, je ne suis plus digne de ton affection.
Clotilde étonnée d’abord, puis indignée:
–Malheureuse, s’écria-t-elle soudain, que veux-tu dire? es-tu folle? que s’est-il passé? Parle! parle! au nom du ciel! mais parle donc!
Clotilde avait saisi les mains de son amie et la regardait d’un œil hagard. Tout à coup, elle se radoucit. Ses larmes recommencèrent à couler.
–Va, reprit-elle, va; je comprends ta douleur, je te plains et te pardonne.
Pauline se leva, essuya ses yeux et baissa son voile.
–Adieu, Clotilde murmura-t-elle, en s’éloignant; adieu pour toujours.
Puis, d’un pas rapide, elle quitta la chambre et l’hôtel de Roncelay pour ne jamais y revenir.
V
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«Blidah, 184…
» Ta lettre, ma bien-aimée Pauline, m’a ravi. Tu languis après mon retour; tu souffres de ma longue absence.–Les témoignages toujours nouveaux de ton affection sont ma seule consolation, mon unique joie dans mon exil.
» Que te dirai-je donc, moi, condamné à cette vie d’abnégation dans un pays où, tous les jours, je m’expose à laisser mes os. J’ai demandé, ainsi que tu m’en as exprimé le désir, un congé. J’espère l’obtenir d’ici un mois et avoir le bonheur de te revoir dans six semaines. Six éternités! Mais aussi, quelle félicité de te retrouver, toi, ma femme adorée, ma belle Pauline. Notre petit Louis rêve-t-il toujours sabre et trompette? Je t’avouerai que, pour ma part, j’ai perdu bien des illusions depuis mon arrivée en Algérie. La vie militaire m’apparaît aujourd’hui dénuée du charme dont elle nous semblait parée, lorsqu’à l’Ecole de Saint-Cyr nous rêvions bivouac et bataille. Il est vrai qu’alors je n’avais pas une adorable petite femme à quitter, à sacrifier mon cœur d’époux pour le service de la patrie.
» Je donnerai donc, plus que probablement, ma démission pendant mon congé. J’ai attrapé une assez méchante fièvre. Elle me servira de prétexte pour ne plus te quitter. Au revoir, mon ange chéri. Je pense à toi nuit et jour, à toute heure de ma vie,
» Je n’ai qu’un désir, te voir, qu’une prière, que le ciel me conserve ton amour.
» C’est le bien suprême de ton toujours affectionné mari,
» ANDRÉ DE VERTVAL.»
Un mois après l’arrivée de cette lettre, André était de retour à Rouen, près de Pauline. C’est donc deux mois seulement après le bal de l’Opéra, qu’elle revit son mari!
Le jeune couple habitait un grand et bel appartement au rez-de-chaussée d’une maison de la rue Jeanne-d’Arc.
M. de Vertval avait retrouvé sa femme embellie, mais triste, nerveuse, ayant des inégalités d’humeur aussi inexplicables que nouvelles. Il ne pouvait douter de son amour, et pourtant, elle se joignait à son père pour le décider à ne point donner sa démission, lui promettant de l’accompagner en Algérie.
Il demanda donc et obtint une prolongation de congé; mais il dut renoncer au bonheur d’emmener sa femme, car six semaines après son retour, elle lui révéla le doux espoir d’une nouvelle maternité.
Il lui fallut retourner seul et bien attristé à Blidah, d’où son régiment ne devait être rappelé à Rouen qu’un an après.
VI
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Par une chaude matinée d’août, Pauline, vêtue d’un peignoir blanc, arrosait les plantes grasses d’une petite serre, lorsqu’on lui annonça la visite de son cousin, le docteur Nerton, de passage à Rouen. Une lettre de sa parente l’avait décidé à s’arrêter dans cette ville.
En montant les quelques marches qui conduisaient du jardin au vestibule, elle s’embarrassa dans les longs plis de son peignoir et tomba sur les genoux.
On dut la porter sur son lit. Le docteur lui prodigua ses soins, et passa toute la journée près d’elle. Quant elle le vit se disposer à prendre congé: docteur, dit-elle, les yeux rouges et gonflés; mon cher cousin, puis-je compter sur vous?
–Oui, Pauline! Soyez tranquille. Puisque vous ne voulez pas rester ici, où pourtant vous pourriez, sans éveiller le moindre soupçon, attendre votre délivrance, je louerai à Paris un appartement que vous viendrez habiter au moment opportun. La femme de chambre que Mme de Roncelay vous a envoyée de Paris me semble intelligente et dévouée. Vous l’emmènerez; mais nous devons, je pense, la mettre dans la confidence. Cela vaudra infiniment mieux que de vous exposer à la curiosité et aux investigations de cette fille, qui doit soupçonner la vérité.
Un profond soupir répondit à ces paroles.
–Adieu, et à bientôt, ma chère Pauline. Soignez-vous et je réponds du reste. Le docteur Nerton déposa un baiser sur le front de sa cousine et partit pour Paris.
Héloïse, la femme de chambre de Mme de Vertval, après avoir fermé la porte de la rue, retourna à l’office où l’attendaient pour déjeuner la cuisinière et la nourrice du petit Louis, devant une table aussi bien servie que celle de leur maîtresse.
–J’ai eu une peur terrible pour notre bonne madame, dit la cuisinière.–Elle aurait pu faire une fausse couche. L’enfant n’aurait pas vécu.
–A sept mois les enfants vivent, dit Héloïse.
–Cinq mois, s’il vous plaît!
–Tiens! j’aurais juré que madame était plus avancée. C’est moi qui l’ai portée tantôt avec le docteur et.
Un coup de sonnette interrompit ces bavardages.
Héloïse courut dans la chambre de sa maîtresse.
–Nous partirons sous peu de jours pour Paris, lui dit Mme de Vertval. Dites-moi, Héloïse, n’est-ce pas vous qui aviez pris la loge de l’Opéra à la fin de janvier?
–Oui, madame, c’est moi. Elle était pour la nuit où Mme la comtesse perdit sa chère petite fille du croup.
–Hélas! nuit fatale!
–Oh! oui, madame. J’avais bien compris le dessein de Mme la comtesse, car en rangeant dans la chambre de M. le comte, j’avais trouvé ce jour-là une lettre–ouverte,–que j’ai eu l’indiscrétion de lire. Je me suis doutée de ce que Mme la comtesse avait médité de faire.
–Hélas! Je suis allée seule à ce bal. J’espérais voir venir la comtesse me rejoindre.
Il s’agissait de retenir le comte–à tout prix,–afin de l’empêcher d’aller au rendez-vous pour lequel il était revenu de la chasse, et…
Mme de Vertval ne put achever ce pénible récit. Elle se couvrit le visage des deux mains; de grosses larmes filtraient à travers ses doigts délicats.
Héloïse avait pâli. Elle s’approcha du lit, joignit les mains et d’une voix basse et émue: Madame, pauvre madame, dit-elle très vite, vous pouvez compter sur ma discrétion. Que madame ordonne tout ce qu’elle voudra… Je ne sais si Mme la comtesse se doutait de quelque chose lorsqu’elle m’engagea au service de madame. Je le croirais assez, car le jour de mon départ elle me dit: «Héloïse, je me sépare de vous à regret. J’espère que vous servirez mon amie aussi fidèlement que moi-même. Si pour une raison ou pour une autre, vous deviez ne pas y rester, revenez chez moi. N’oubliez pas que Mme de Vertval, est ma meilleure amie, qu’elle a droit à votre dévouement, à toute votre discrétion, même si vous deviez ne pas rester près d’elle!…»
–C’est bien, Héloïse, dit Mme de Vertval; je vous remercie. Je vous emmène donc à Paris; mais à la condition expresse que vous n’irez pas à l’hôtel de Roncelay. Tout le monde doit ignorer ma présence à Paris. Je n’y verrai personnne, pas même la comtesse. Le docteur Nerton me louera un appartement où je compte attendre la naissance de mon enfant. Louis restera ici.
Allez, ma fille. Je vais tâcher maintenant de reposer un peu.
Rentrée dans sa chambrette, Héloïse se laissa choir sur sa chaise.-Elle resta longtemps immobile, perdue dans ses réflexions.
Tout à coup elle se releva, et se dit à demi-voix:
–Hé! parbleu, je ne suis pas méchante, mais un peu d’égoïsme n’est pas défendu. Il ne sera pas dit qu’on m’aura surnommée à tort Mlle Figaro. Tous ces gens-là sont riches. Je suis pauvre, moi. Je veux bien être discrète et dévouée, mais du diable si je ne profite pas du secret que je viens d’apprendre. Je ne resterai pas longtemps femme de chambre. Le métier de coiffeuse me plaît davantage. Un petit capital, lorsque j’aurai rencontré un mari de mon choix, fera mon affaire. Je voudrais bien voir si, entre elles deux, elles ne me donnent pas une dizaine de mille francs, pour m’établir d’une façon ou de l’autre. En attendant, motus vis-à-vis du comte. Celui-là me restera pour un cas extrême. Il n’est pas mal libertin, M. le comte de Roncelay. Je saurai bien le retrouver à mon heure.
VII
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Dans une grande chambre d’une maison meublée de la rue des Batignolles, assise dans un fauteuil voltaire, Pauline de Vertval regardait d’un œil morne tomber de grosses gouttes de pluie, qui faisaient cloche dans les flaques d’eau du mauvais pavé de la rue.
Les voitures, les omnibus, les charrettes de toutes formes, montaient et descendaient avec fracas la rue, en éclaboussant impitoyablement les piétons.
La pensée de la jeune femme était loin de ce tableau de boue et de bruit que son œil regardait sans le voir. Elle se rappelait la nuit néfaste de certain bal de l’Opéra, suivi d’un souper à la Maison-Dorée. Bien souvent déjà elle avait évoqué ce souvenir fatal; bien des fois elle s’était demandé comment elle avait pu, elle, l’épouse respectée d’André de Vertval, tomber en une heure de gaîté inconsciente, au niveau des femmes perdues, sur l’inconduite desquelles son regard ne s’était jamais arrêté sans les flétrir. Hélas! elle, Pauline, qui adorait son mari; qui, même en songe n’aurait pas égaré sa pensée sur un autre homme, avait-joué follement son honneur, son repos, le bonheur de sa vie entière pour retenir près d’elle, pendant une heure, un libertin, qui lui était non seulement indifférent, mais à peine connu.
Elle attendait dans cette misérable chambre meublée la naissance de l’enfant, fruit de cette heure d’égarement.
Le docteur Nerton avait essayé vainement de décider la jeune femme à se séparer de son pauvre enfant, innocent d’une faute dont il serait le vivant et éternel reproche.
Elle avait résisté aux conseils du docteur. Pauline ne voulait pas tromper davantage, ni rendre le pauvre enfant responsable du crime de sa mère; elle était décidée à le garder pour se punir elle-même dans cette personnification de sa faute.
Elle sentait d’avance ce qu’elle allait souffrir en voyant son mari caresser l’enfant d’un autre; elle comptait supporter cette torture en expiation, comme on porte un cilice qui écorche et meurtrit la peau du pénitent.
Les yeux obcurcis par des larmes qu’elle n’essuyait même pas, elle commençait à sentir les premières douleurs de sa prochaine délivrance, et quelques heures plus tard, elle donna le jour à une fille.
Le lendemain matin, le docteur Nerton accompagné d’Héloïse, tenant l’enfant dans ses bras, monta ostensiblement dans une voiture de place, et se dirigea vers la mairie du quartier. Le docteur paya le fiacre et entra avec Héloïse dans la loge du concierge.
–Un grand monsieur, à barbe noire, n’est-il pas venu demander M. Dupont, dit-il.
–Non, monsieur; personne ne vous a demandé. Montez au premier; je dirai à ce monsieur que vous êtes là.
–Je préfère revenir. Priez-le de nous attendre en haut, s’il vous plaît.
Suivi d’Héloïse, le docteur s’achemina vers la rue des Dames. Au milieu de la rue, ils rencontrèrent une voiture libre. Ils y montèrent, et, après avoir ordonné au cocher de s’arrêter devant la porte d’un de ses malades, auquel le docteur fit sa visite du matin, ils rentrèrent près de la mère de l’enfant.
Deux mois plus tard, par une nuit froide et pluvieuse, une dame malade, accompagnée d’une femme de chambre, portant dans ses bras un petit enfant soigneusement enveloppé, descendit de la diligence qui faisait alors le trajet du Havre à Bainville. Le docteur Nerton, conduisant lui-même un tilbury, les attendait. Il aida la dame et sa compagne à y monter. On attacha tout le bagage derrière le tilbury, sauf un grand panier oblong que le docteur mit devant lui.
Après une heure environ, on arriva en vue d’un bourg.
Le docteur arrêta la voiture, ouvrit le panier, et après y avoir couché confortablement le bébé endormi, le plaça sur les genoux de la femme de chambre.
Ils arrivèrent bientôt devant la grille d’une grande habitation. Le docteur sauta à terre, ouvrit cette grille et, conduisant le cheval par la bride, enfila une longue allée de peupliers, dépouillés de feuillage.
Personne ne vint à la rencontre des voyageurs; personne ne les avait entendus arriver, les chemins étant détrempés par les pluies d’automne.
Aidé par une paysanne, le docteur avait d’avance approvisionné l’habitation de bois et de vivres, et fait tout préparer pour la réception des voyageurs.
Le lendemain, à onze heures du matin, il attela le cheval au tilbury, et accompagné d’Héloïse portant l’enfant, il alla cette fois déclarer à la mairie de Canteleu la naissance d’une fille, qu’il fit inscrire sur les registres comme étant née de Louis-André de Vertval et de Louise-Marie-Pauline N., son épouse.
Le soir du même jour, la cuisinière, la nourrice et le petit Louis arrivèrent à leur tour de Rouen.
Bientôt la maison s’anima de la vie de famille, du rire et des pleurs des enfants, du va-et-vient des amis, et il ne vint à l’idée de personne de supposer qu’on avait déclaré à la mairie la naissance d’une enfant, âgée déjà de deux mois.
VIII
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Sept années s’étaient écoulées depuis ce jour, et Mlle Figaro n’avait pas encore quitté Canteleu. Elle s’était attachée à l’enfant de toute l’affection dont elle était capable. Pas méchante, au contraire, elle joignait à un cœur dévoué une grande honnêteté de conduite, une fermeté de caractère à toute épreuve; mais elle était curieuse par nature, intrigante et intéressée. Elle attendait toujours une occasion favorable de tirer parti du secret de sa maîtresse et de retourner à Paris, où elle comptait reprendre son premier métier, dans des conditions meilleures.
Elle avait été plusieurs fois sur le point de quitter la maison. Deux tentatives, appuyées sur de prétendus décès et complications d’affaires de famille, avaient échoué. Il aurait fallu le prétexte d’un mariage, pour pouvoir quitter Mme de Vertval dans les conditions qu’elle rêvait, c’est-à-dire la poche garnie d’une petite dot.
Mlle Figaro n’avait jamais été jolie. Elle était de taille moyenne, bien faite, plutôt grasse que maigre. Des cheveux noirs bouclés, généralement en désordre, tombaient sur un front peu élevé, carré, à tempes creuses. Des yeux gris, expressifs, intelligents, mais un peu enfoncés dans leurs orbites; un nez droit, mince; une bouche grande, mais spirituelle et bien dessinée; la peau brune, unie; telle était Mlle Figaro. Hé bien! elle n’était pas mal dans son ensemble. D’une vivacité pétulante, ayant le rire facile, la réplique prompte, la démarche légèrement agaçante, elle était l’incarnation de la grisette parisienne. Malheureusement pour elle, ses charmes n’étaient pas appréciés à Canteleu. Le nombre des épouseurs, très restreint déjà par l’exiguïté de la bourgade, allait chaque année en diminuant, et les printemps de la soubrette en augmentant, de sorte qu’elle avait atteint sa trente-troisième année, et jugeait enfin urgent de mettre à profit la discrétion dont elle avait l’habitude de se vanter.
M. de Vertval, en garnison à Rouen, venait chaque semaine passer un jour ou deux près de sa famille à Canteleu. Il était aussi parfaitement heureux qu’un homme peut l’être près de la femme qu’il aime, dont il est tendrement aimé et au milieu de ses enfants, qu’il gâte tant qu’il peut.
La santé de Pauline s’était pourtant altérée. Un appauvrissement notable du sang avait, disait le médecin de la maison, développé une hypertrophie du cœur. Elle était depuis quelque temps sujette à de véritables absences d’esprit. Pendant ces crises, elle avait des hallucinations étranges.
Héloïse, qui couchait dans une chambre attenante à celle de sa maîtresse, connaissait les symptômes précurseurs de ces absences, et résolut enfin de frapper le grand coup nécessaire à son affranchissement et à la dotation sur laquelle elle comptait.
Dans ce but, elle se rendit un jour à Rouen, sous prétexte d’emplettes à faire, et alla trouver le capitaine de Vertval à son logis de garçon.
–Que m’apportez-vous, Héloïse, lui dit son maître d’une voix enjouée? Que faut-il à mon petit général, un canon ou un régiment de zouaves en plomb?
–Hélas! rien de tout cela, monsieur.
–Qu’avez-vous donc, Héloïse? Vous paraissez affligée. Serait-il arrivé malheur à ma femme ou aux enfants?
–Non, monsieur. Cependant, je trouve madame plus malade depuis quelques jours, et je pense que monsieur devrait venir ce soir ou demain.
–Je ne crois pas pouvoir aller à Canteleu aujourd’hui; mais j’irai, sans faute, demain ou après-demain. J’espère que ce n’est rien de sérieux. Que dit le docteur?
–Toujours la même chose: des toniques, du mouvement, etc. Madame a la fièvre le soir; elle divague alors; cela me fait peur. Elle parle toute seule la nuit et semble être en proie à de cruels cauche mars.
M. de Vertval paraissait très soucieux. –J’ai surpris moi-même, pendant une nuit, d’étranges paroles prononcées avec angoisse et dont je n’ai pu m’expliquer le sens. Il faut l’éveiller de suite lorsque vou la voyez dans cet état, car elle semble beau coup souffrir. Allez, Héloïse; rentrez vite à Canteleu.
La femme de chambre n’était-pas tranquille sur l’issue de sa démarche près de son maître. D’un côté, elle craignait, si M. de Vertval ne venait pas, de perdre encore une fois l’occasion de partir; de l’autre, elle commençait à regretter ce qu’elle avait fait; elle tremblait pour sa chère maîtresse. «S’il allait la tuer!» se dit-elle avec terreur. Je ne la quitterai décidément pas pendant deux ou trois jours; je préfère lui demander quelques milliers de francs pour m’établir, lorsqu’elle se portera mieux; mais elle tient à moi et ne voudra pas me laisser partir. Et la petite! cela me ferait une peine.
Tout en ruminant ainsi, Héloïse, préoccupée et inconsciente de ses pas, descendait la rue Grand-Pont pour rejoindre le bateau faisant le service de Rouen à Canteleu. Tout à coup, elle se sentit violemment heurtée au bras par un grand panier de blanchisseuse.
–Faites donc attention, maladroite! s’écria-t-elle…
–Tiens! c’est vous, Héloïse? dit une voix bien connue.
C’était une des cuisinières de Mme de Vertval, mariée depuis un an et établie blanchisseuse à Rouen.
–Voilà une rencontre, dit Héloïse! Je vous croyais à Honfleur; vous êtes donc venue à Rouen tout exprès pour me faire des bleus aux bras?
–C’est ça même. Allons, venez dîner rue Saint-Nicolas avec nous. Vous me donnerez des nouvelles de notre chère madame et des petits!
Héloïse, s’étant attardée chez la blanchisseuse, il lui fallut attendre le départ d’un autre bateau; de sorte qu’il était près de onze heures du soir lorsqu’elle revint à Canteleu.–En entrant doucement dans la chambre de sa maîtresse, faiblement éclairée par les rayons de la lune, elle trouva Mme de Vertval étendue sur une chaise longue. Elle semblait parler à un être invisible: «Laissez-moi;–ne touchez pas à mon masque, je vous le défends. Je vous jure de revenir la semaine prochaine, dans cette même loge, à la même heure!–Quittez-moi, je vous en supplie;–donnez-moi votre parole d’honneur de ne pas me suivre; je me démasquerai au prochain bal;–partez, partez, au nom du ciel!.....»
Héloïse s’était approchée. Elle vit de grosses gouttes de sueur perler au front de sa pauvre maîtresse, et, se rappelant la recommandation de M. de Vertval, elle allait l’éveiller, lorsqu’une main se posa sur sa bouche; l’autre retenait son bras, prêt à s’étendre vers sa maîtresse.
Pâle comme un mort, les traits contractés par l’effort qu’il faisait de se contraindre pour en entendre davantage, André de Vertval avait quitté la pénombre, afin d’empêcher la femme de chambre de parler. Sa femme, la poitrine haletante, reprit: «André, mon bon André! je t’aime, toi seul as mon cœur, mon âme, tout mon être. Je ne t’ai jamais dérobé une pensée; chaque pulsation de mon cœur te porte mon amour… Crois-moi, je te le jure, ce n’est pas pour te tromper que je suis allée à ce bal; oui, Cécile, la pauvre innocente, est l’enfant.»
En ce moment suprême, Héloïse réussit à toucher assez rudement Mme de Vertval, du genoux. La malheureuse jeune femme s’éveilla, regarda d’un œil égaré son mari, se leva avec un grand cri et retomba évanouie aux pieds d’André.
Ce dernier, d’un geste impérieux, fit signe à Héloïse de s’éloigner. Puis il releva sa femme et la porta sur son lit. Il prit dans ses mains les mains de la pauvre créature dont il venait de surprendre le secret.
Mille sentiments divers agitèrent son âme généreuse. Celle qui gisait là inerte encore, et inconsciente de la tempête effroyable qu’elle avait déchaînée au cœur de son mari, était la femme uniquement aimée qu’il avait fait sienne.
Il avait reçu ses chastes caresses, ses premiers baisers; et aujourd’hui, il venait d’apprendre que cette âme qu’il devait croire tout à lui, cachait avec soin une souillure.
Lorsqu’elle recouvrit ses sens, elle vit son mari assis devant son lit, la tête douloureusement baissée, le visage livide et les yeux rougis de larmes.
Au faible mouvement qu’elle fit il releva la tête et dit:
«Pauline, j’ai surpris, sans le vouloir, votre horrible secret. Je donnerais avec joie ce qu’il me reste de jours à vivre pour l’ignorer encore.–Je sais que vous n’avez jamais aimé, que vous n’aimez et n’aimerez jamais que moi.–C’est vous dire que je vous pardonne; mais à une condition, c’est que vous me direz tout, absolument tout, même le nom du misérable qui.
–Oh! André, laissez-moi vous taire ce nom. Je vous dirai tout, oui, tout; mais.
–Tout ou rien, interrompit M. de Vertval. Cet homme doit mourir de ma main, ne le comprenez-vous pas?
–Mais, il peut vous tuer, lui; c’est moi qui suis seule coupable. Il ne me connaît pas, il ne m’a jamais vue. Au nom du ciel qui lit dans mon âme; au nom de votre mère, je t’adjure de ne pas insister.
–André, ajouta la malheureuse femme, suffoquant et se tordant les mains, André, mon unique aimé, pardonne-moi, sans condition, sans réserve......
–Allons! j’étais fou de croire encore. Adieu!
Il repoussa les bras qui essayèrent de le retenir et franchit le seuil de la chambre.
Arrivé au vestibule il rencontra Héloïse en larmes.
–Oh! monsieur, s’écria-t-elle, madame en mourra!
–Misérable! c’est toi, sans doute, qui as prêté la main à l’infamie. Tu vas me faire ta confession, ajouta-t-il, en poussant la femme de chambre dans un petit salon, dont il ferma la porte.
–Allons! parle, reprit-il, parle, ou je t’étrangle.
–Grâce, pitié, monsieur! Je ne sais rien, absolument rien, je ne connaissais pas madame avant mon arrivée à Rouen.
–Vile menteuse! vociféra M. de Vertval, en lâchant si brusquement les mains qu’il avait saisies, qu’Héloïse tomba à moitié morte de frayeur.
–Tu partiras demain par le premier bateau, continua-t-il; vas faire tes paquets.
–Mais, monsieur, dit Héloïse, rendue à la vie et en même temps au sentiment de sa position, c’est-à-dire, de ses intérêts;–vous me mettez à la porte comme un chien; ce n’est pas ainsi que j’avais espéré quitter cette maison.
André de Vertval comprit.
Il tira de son portefeuille un chèque, prit une plume sur la table et dit: «que vous faut-il?»
–Ce qu’il plaira à monsieur de me donner, répondit la rusée d’un ton larmoyant; voilà huit ans que je sers madame!
–Assez.–Voilà.–Va-t-en.
Elle courut dans sa chambre. Le chèque était de cinq mille francs, payable chez Charles Lafitte, à Paris.
«C’est quelque chose, se dit Héloïse; maintenant, à madame.»
Elle retourna sur la pointe des pieds vers la chambre de sa maîtresse.
En passant devant celle de M. de Vertval elle allégea encore son pas, ce qui lui permit d’entendre résonner sourdement les éperons du malheureux sur le tapis.
–Pauvre homme, se dit-elle, et pauvre madame. Que n’ai-je pu trouver moyen de tirer parti de votre situation sans faire votre malheur!–Ah! bah, après tout, maintenant que le plus gros est fait, madame doit se sentir soulagée d’un grand poids.–Tout ça s’arrangera.
Elle entra doucement dans la chambre de Mme de Vertval, qu’elle trouva pleurant amèrement sur son oreiller.
–Calmez-vous, madame; la situation de madame est aujourd’hui infiniment moins malheureuse qu’avant. Maintenant que monsieur est instruit du malheur, tout s’arrangera, il pardonnera; mais quant à moi, il m’a chassée, parce que je n’ai pas voulu parler. J’ai prétendu, ajouta Héloïse tout bas, ne rien savoir–du tout. Mon cœur se brise en pensant qu’il me faut quitter madame! Et que vais-je devenir à Paris! me voilà sur le pavé,
Mme de Vertval se souleva péniblement et demanda, d’une voix mourante, de quoi écrire. Héloïse mit un buvard sur le lit, un encrier sur la table de nuit et tendit une plume à sa maîtresse.
«Cher cousin et ami, écrivit Pauline au docteur Nerton, vous connaissez la personne qui vous remettra ces lignes. Elle vous dira pourquoi et dans quelles conditions je dois me séparer d’elle. Soyez assez bon pour prendre dix mille francs chez mon notaire, et de donner cette somme à la fidèle et honnête créature que je regretterai toute ma vie. Je désire qu’elle puisse s’établir à sa fantaisie et n’ait plus besoin de servir.
Pulsuz fraqment bitdi.