Kitabı oxu: «Atlas encyclopédique contenant les cartes et les planches relatives à la géographie physique»

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Jean-Baptiste-Geneviève-Marcellin Bory de Saint-Vincent, Anselme Gaétan Desmarest

Atlas encyclopédique contenant les cartes et les planches relatives à la géographie physique


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066334475

Table des matières

INTRODUCTION.

GÉOGRAPHIE PHYSIQUE.

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

§. I er . Distribution géographique de la Mer.

§. II. Des phénomènes physiques que présentent les Mers.

§. III. Des mouvemens de la Mer.

§. IV. De la profondeur de la Mer.

§. V. Distribution géographique des plantes et des animaux de la Mer.

§. VI. De la diminution des Mers.

CHAPITRE IV.

§. I er , Des eaux vives ou courantes.

§. II. Des eaux mortes ou stagnantes.

CHAPITRE V.

§. I er . Des Continens.

§. II. Des Montagnes.

§. II. Des Volcans ou Montagnes ignivomes.

§. III. Des parties non montagneuses de la surface terrestre.

§. IV. Des Iles.

§. V. Sur la distribution des corps organisés à la surface exondée du Globe.

CHAPITRE VI.



INTRODUCTION.

Table des matières

«La Géographie est la description de la Terre.» Ainsi commencent presque tous les livres qui traitent d’une branche des connoissances humaines dont on n’a même pas encore donné une bonne définition. Le Dictionnaire de l’Académie dit qu’elle «est la science qui enseigne la position de toutes les régions de la Terre, les unes à l’égard des autres, et par rapport au ciel, avec la description de ce qu’elles contiennent de principal.» Sans relever tout ce que présente de vague un pareil énoncé, nous ferons remarquer au lecteur, qu’un géographe n’est pas, ainsi que le définit le même Dictionnaire, «celui qui sait la Géographie», mais simplement celui qui en fait une étude spéciale. Nous ne pensons pas qu’il y ait d’homme assez présomptueux pour se vanter de savoir une science dans laquelle celui qui sait le plus et le mieux doit avouer de bonne foi qu’il sait fort peu de chose. Il n’est peut-être pas une branche de nos connoissances qui ait été plus confusément étudiée; on peut considérer la Géographie comme tout-à-fait dans l’enfance, et quoiqu’on en ait prodigieusement écrit, il n’en existe pas un seul Traité satisfaisant. Quant aux cartes dont ces Traités sont accompagnés, ou qu’on donne comme de la Géographie mise en tableaux, il en est comme des feuilles publiques, où il suffit d’avoir travaillé pour savoir ce qu’elles valent.

La Géographie n’est pas seulement, comme on le répète sans cesse, et comme sembleroit l’indiquer l’étymologie du nom, la description de la Terre; son étude embrasse l’histoire du Globe entier et la recherche des rapports dans lesquels l’universalité des corps organisés se trouve répandue à la surface de ce Globe; elle se rattache aux méditations de l’astronomie, qui nous fait connoître les imprescriptibles lois auxquelles obéissent les globes disséminés dans l’espace, et les correspondances de ces astres avec la Terre perdue entre l’immensité de leur nombre; elle appartient à l’histoire et à la politique, puisqu’il n’existe pas d’événemens qui puissent avoir lieu hors de son domaine, et qu’elle fixe non-seulement les limites de ces empires fondées selon l’audace ou la pusillanimité des hommes, mais encore les bornes où nos usurpations sur le reste de la nature doivent s’arrêter.

Les auteurs des Traités de géographie qu’on a composés jusqu’ici, sans s’effrayer de l’immensité d’une science qui se rattache à toutes les autres, imaginèrent d’y entasser l’astronomie, l’histoire, la politique, les sciences naturelles et la statistique. Ils appelèrent GÉOGRAPHIE un tel chaos; et comme aucun d’eux n’avoit la science universelle, s’il y eut dans leur ouvrage des parties supérieurement traitées, beaucoup d’autres n’y furent que d’informes compilations, où se trouvèrent confondues des erreurs grossières en beaucoup plus grand nombre que n’y étoient les notions exactes.

Un Traité de géographie exécuté sur le plan où furent conçus ceux de Guthrie, de Pinkerton et de Malte-Brun lui-même, ne peut être l’ouvrage d’un seul homme; de tels livres sont des espèces d’Encyclopédies, où la véritable science disparoît sous un amas de détails étrangers, appartenant à des branches collatérales de nos connoissances; on diroit que leurs auteurs ont voulu tout embrasser, à la manière de Pline; mais ce qui eût été possible à la rigueur, vers le temps du compilateur romain, parce que les sciences y étoient peu avancées, ne l’est plus aujourd’hui, que le nombre des faits surpasse les instans qu’il nous est donné de consacrer à leur recherche. Il faut conséquemment, pour écrire avec connoissance de cause sur les sciences géographiques, y procéder comme dans les sciences naturelles, qui n’auront plus de Linné ; c’est-à-dire, qu’on doit premièrement en bien distinguer les grandes parties, et s’attacher à celle de ces parties, pour laquelle on se sent le pics de penchant.

La Géographie, science autour de laquelle se viennent pour ainsi dire grouper toutes les autres, se compose de quatre divisions principales, dont l’étude se prête un mutuel appui, mais qui chacune suffisent pour occuper exclusivement tout écrivain laborieux qui voudroit savoir les choses assez bien pour être capable d’enseigner les autres. Ces divisions principales sont:

1°. La GÉOGRAPHIE ASTRONOMIQUE et MATHÉMATIQUE; point de contact de l’histoire des cieux et de l’histoire de la Terre; elle s’occupe des rapports qui existent entre les astres et notre Globe, dont elle donne les moyens de figurer la croûte superficielle; elle donne encore les moyens d’y voyager sur la monotone étendue des mers. L’observation des corps célestes et la géodésie en sont les flambeaux.

2°. La GÉOGRAPHIE HISTORIQUE, qui se lie encore à l’astronomie par la chronologie, science dont l’évaluation des temps durant lesquels se fondèrent et s’écroulèrent les dominations humaines est le grave mais fugitif objet. Elle peut se partager en deux sous-divisions, la Géographie ancienne et la Géographie moderne. L’époque où la boussole révéla un nouveau Monde au vieux Continent, nous paroît être beaucoup plus propre à distinguer ces deux sous-divisions, que leurs concordances avec nos ères, avant et après J.-C.

3°. La GÉOGRAPHIE POLITIQUE s’occupe de la Terre dans ses rapports avec les hommes, soit qu’ils commandent, soit qu’ils obéissent à sa surface. La statistique en est la véritable base; non cette statistique qui seroit la science universelle si on la comprenoit comme le font certaines personnes lorsqu’elles entassent dans la description d’une province administrativement circonscrite, le catalogue des établissemens industriels et des plantes qu’on dit croître à travers les moissons, le revenu des œufs et du beurre, ou la nature des exploitations et des eaux minérales du pays. Les corps naturels n’ont de rapport avec la statistique véritable que par les applications que l’homme en fait à ses besoins; sous tout autre point de vue, c’est dans la quatrième division des sciences géographiques que leur examen doit rentrer. La véritable statistique, supposant le sol d’une contrée quelconque géodésiquement et physiquement connu, se renferme dans le dénombrement de ses habitans, dans ce qui touche à l’industrie, aux ressources de tout genre que fournit le sol, ainsi qu’aux revenus des établissemens publics, en un mot elle se borne à ce qui peut être du ressort de l’administration; elle est, à proprement parler, la Géographie sociale. Quelques mots sur les lois, les coutumes, le langage et les antiquités, seroient même déplacés dans un Traité de géographie politique; c’est à la deuxième section qu’ils doivent, ce nous semble, trouver place.

4°. La GÉOGRAPHIE PHYSIQUE; cette partie de la science telle que nous la concevons, se dégage de ces délimitations factices d’empire et de royaume qui, périssables résultats d’une antique barbarie ou de la violence des conquêtes, s’effacent souvent dans la durée d’une révolution de ce Globe où rien ne saurait être stable, car l’imposante marche de l’Univers a ses perturba-nous aussi. La constitution géologique des continens et des îles, la circonscription des mers, les fleuves, les rivières, les torrens qui fertilisent ou dépouillent le sol; les montagnes, les roches et les volcans, qui sont comme la charpente de la terre ou qui en déchirent le sein; la distribution des plantes que nourrissent les divers terrains et les eaux à des profondeurs et à des hauteurs diverses, et selon des lois si variées; celle des animaux qui vivant de plantes ou de la chair d’autres animaux, ne peuvent avoir de patrie que la patrie même de ce qu’ils dévorent; en un mot l’histoire entière des corps soit bruts, soit organisés dont se compose la planète que nous habitons, avec tout ce qui peut donner une idée de sa physionomie, est du ressort de cette partie de la Géographie qu’avoit entrepris de traiter dans cette Encyclopédie feu M. Desmarest, de l’Académie des sciences. Ce savant consacra les premiers volumes de son travail à l’examen des théories de la Terre, sujet épuisé, dont il devient conséquemment inutile de s’occuper désormais, et qui appesantit trop souvent l’attention du lecteur sur de véritables rêveries; une théorie de la Terre ne pourra être ébauchée raisonnablement, que lorsqu’on aura observé une suffisante quantité de faits pour qu’on soit dispensé de recourir à ces conjectures dont on a trop abusé. On s’est hâté d’élever des systèmes sur ce qu’on n’avoit pas assez approfondi. On a raisonné d’après des bases fausses; encore aujourd’hui on connoît trop peu de faits pour tirer de ce qu’on sait des inductions satisfaisantes sur des points essentiels, et la Géographie physique s’ébauche à peine. Ce n’est que depuis la fin du siècle dernier qu’on y porta quelqu’attention, car on ne peut regarder comme des élémens de cette science, ce chapitre obligé des curiosités naturelles qu’on trouvoit dans tous les Traités de géographie, et qui contenoient l’histoire d’une Tour sans venin, d’un écho prodigieux, d’un puits au fond duquel se faisoit ressentir la marée, ou d’un arbre qui distilloit de l’eau de fontaine.

M. Desmarest, pour compléter sa part de collaboration à l’Encyclopédie, faisoit graver, pendant l’impression de ses volumes de Dictionnaire, des carres destinées à faire mieux comprendre les théories qu’il se proposoit d’y exposer. La mort l’ayant enlevé aux sciences qu’il honoroit, ainsi qu’à l’Institut, dont il étoit honoré, cette partie des travaux d’un géologue du premier ordre demeuroit non-seulement incomplète, mais encore fort difficile à terminer; car l’auteur du travail commencé en avoit emporté le plan dans la tombe. Il étoit en quelque sorte, qu’on nous passe cette comparaison, question, pour utiliser les matériaux préparés, de remplir des bours-rimés scientifiques. Quelle que fût la difficulté d’une telle entreprise, comme l’Encyclopédie par ordre de matières nous paroît être un monument qu’il seroit honteux pour le pays où il fut conçu de laisser incomplet, nous avons fait ajouter aux planches ordonnées par notre prédécesseur, quelques planches nouvelles qui nous fournirent la facilité d’exposer, dans la présente Illustration, les progrès de la Géographie physique, et d’indiquer quelques vues générales destinées à servir de points de départ dans la composition d’un Traité qui jusqu’ici nous paraît manquer pour l’étude de cette science.


GÉOGRAPHIE PHYSIQUE.

Table des matières

ANALYSE DES CARTES ET DES PLANCHES.


CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

COUP-D’ŒIL SUR L’ÉTAT PRIMITIF DE LA SURFACE DU GLOBE, ET DANS QUEL ORDRE LES CORPS ORGANISÉS Y DURENT APPAROÎTRE.

POUR donner, d’un premier coup-d’œil, une idée de la surface du Globe considéré physiquement, nous soumettrons au lecteur l’esquisse d’une mappemonde (voyez Pl. I ), où l’on ne trouvera point de ces frontières arbitrairement coloriées, d’empires éphémères, ni de ces capitales destinées à décheoir, avec des villages qui peuvent, à leur tour, s’élever au rang de capitales. Dans cette carre, sur laquelle nous avons, dans sa séance du 26 mars 1817, appelé l’attention de l’Académie des sciences, les montagnes ne sont point jetées au hasard, ainsi qu’on le fait toujours dans le plus grand nombre de cartes modernes; mais elles sont soigneusement réparties selon le système qu’on trouvera exposé au chapitre cinquième: il résulte de l’attention que nous avons apportée à n’en pas faire buriner, où l’existence n’en fût pas constatée, que des espaces de terrain sur lesquels les historiens placent le berceau de grandes nations, se trouvoient encore couverts par les vagues aux époques où ces nations commencèrent à se faire connoître. En remontant au temps où quatre cents mètres d’eau seulement grossissoient la masse de celles qui baignent aujourd’hui le Globe terrestre, la surface de celui-ci se composoit d’une douzaine de grandes îles, ou principaux archipels, sur lesquels nous engageons les zoologistes et les botanistes à chercher les points de dispersion et de dissémination des espèces soit animales, soit végétales. Nous osons assurer les plus étonnans résultats de ce genre d’investigation; il fournira les moyens de démontrer que la plupart des types de familles et des genres naturels sont encore généralement comme cantonnés dans les grandes îles primitives, tandis que les espèces ambiguës ne se trouvent guère que sur les espaces par lesquels ces îles se mirent en contact, à mesure que les eaux diminuoient pour laisser voir les continens actuels. Sous ce point de vue, la mesure des hauteurs des montagnes acquiert une nouvelle importance.

Nous avons en outre, dans cette mappemonde nouvelle, adopté la nomenclature hydrographique qu’on trouvera établie quand il sera question des mers, et indiqué la répartition des espèces qu’il devient indispensable d’admettre dans le genre Homme. Des teintes diverses mettent encore notre carte en rapport avec notre article RACES HUMAINES, qu’on trouvera dans la partie de l’Encyclopédie confiée à la plume de M. Huot, l’un des plus zélés géologistes de l’époque. Nous avons surtout tenu compte des grands bassins, qui sont les véritables régions en Géographie physique, où ce qu’on entend par climats dans la Géographie astronomique, n’est absolument d’aucune importance. L’influence de ces derniers sur quoi que ce soit, est l’une des erreurs radicales introduites dans le monde savant par le président de Montesquieu. C’est avec surprise qu’on la trouve encore reproduire dans certains ouvrages modernes que leur titre feroit supposer être, dans toutes leurs parties, élevées au niveau des connoissances de l’époque. On doit reléguer de telles chimères avec les barbares du Nord et les trois principes des trois gouvernemens, qui sont les bases sur lesquelles édifia l’illustre écrivain; et nous profiterons de l’occasion pour faire remarquer combien sont importantes des notions approfondies en Géographie pour quiconque entreprend d’écrire sur les sujets même qui en paroissent être les plus éloignés

Dans ces bassins généraux, ou régions, qui soient les seules physiquement climatériques, et conséquemment influentes sur la distribution des corps organisés, ont dû s’opérer divers modes de création, et ces modes de création s’y doivent perpétuer tant que de grands changemens physiques ne viendront pas interrompre ou déranger le cours actuel des choses: par diverses causes constamment agissantes, leurs résultats doivent se rapprocher, se mêler, se confondre même, et passer parfois de l’une à l’autre pour devenir subordonnés à des modifications successives et continuelles qui changent insensiblement l’aspect de l’Univers.

Il est deux manières de rechercher l’histoire de ces modes de création dont les résultats apparoissent au premier plan sur le vaste théâtre du Globe terrestre. L’une, en consultant ce qu’en rapporte une RÉVÉLATION que nous adopterons sur ce point comme inattaquable, et au sens de laquelle les sciences physiques prêtent l’appui des vérités qu’elles enseignent; l’autre, en étudiant dans la nature même l’ordre de succession qui paroît avoir présidé dans sa majestueuse immensité.

Six espaces de temps, qu’on peut supposer avoir été arbitrairement appelés jours, sans que nulle conscience s’en puisse alarmer (et puisqu’un prélat éloquent fit cette concession à la philosophie du dix-huitième siècle ); six espaces de temps, disons-nous, sont nécessaires dans les écrits inspirés pour l’exécution du vaste plan dont une espèce du genre humain complète l’ensemble.

Le verbe ou la voix de Dieu retentit dans les ténèbres qui couvrent l’abîme; la matière est émue, le mouvement commence, la lumière brille, et le premier jour a lui. L’origine du temps date de ce jour solennel; car il est aussitôt marqué par la révolution des corps célestes lancés dans les vastes orbites assignés à leur masse roulante; les eaux sont repoussées dans leurs bassins profonds, et devenant des mers, commencent à mugir autour de l’aride; les plantes parent cet aride devenu bientôt la terre, avec son jet d’herbe qui la doit fertiliser de ses débris, après l’avoir parée de sa verdure; les poissons animent les vagues; les oiseaux, succédant aux plantes et aux poissons, volent vers l’étendue des deux. Les animaux des champs et des forêts naissent à leur tour; Adam apparoît le dernier, mais pourtant le premier en tête de la création pour glorifier son auteur.

Si l’on interroge l’histoire naturelle, l’apparition du cortège des êtres à la surface du Gobe ne diffère en rien du tableau que nous venons de tracer d’après la Genèse. Les eaux couvrirent évidemment le monde primitif, abîme silencieux, où les élémens demeuroient tenus en réserve pour produire la vie. Tout raisonnement par lequel on voudroit attaquer cette vérité, ne pourroit tenir contre le simple énoncé d’une loi physique, en vertu de laquelle les fluides sont contraints à chercher le niveau, et qui commandoit dès-lors aux flots de submerger les plaines, puisqu’ils se balançaient au-dessus des monts où nous retrouvons encore les traces de leur antique séjour. Des restes d’animaux océaniens, contemporains de ces premiers âges où la Mer battoit nos plus hautes alpes, et auxquels n’ont pu que succéder d’autres fossiles plus modernes, sont en même semps la preuve irrécusable que l’Océan, vieux père du Monde, comme l’appeloient les Anciens, fut aussi le berceau de l’existence. Lorsque nul des êtres qui respirent dans l’atmosphère n’y eût trouvé de patrie, des petits Crustacés dont on ne connoît plus d’analogues vivans, des Céphalopodes, dont on n’a retrouvé que les parties solides, et jusqu’à de fragiles Polypiers, préparoient lentement, par l’accumulation de leurs restes, nos demeures sous les eaux; et, comme si la formation de tout ce qui pare l’Univers eût été le résultat des conceptions d’une puissance à l’expérience de laquelle, cependant, ses propres œuvres donnoient chaque fois une nouvelle confiance en elle-même, il n’est pas un être dans la nature qui ne semble résulter d’une combinaison plus simple, antérieurement essayée. Et sans doute, aujourd’hui, où le vulgaire croit l’Univers fixé, beaucoup de créatures des eaux, sans organes bien arrêtés, ou du moins visibles, fragiles, pénétrables par la lumière, douées tout au plus du sens du tact, ne paroissent être que des ébauches, chez qui la vie n’est guère qu’un essai non susceptible du degré de développement qui en fait un bien si précieux pour les créatures plus parfaites, c’est-à-dire qui furent conçues en vertu de complications capables de multiplier en elles les élémens de l’intelligence; et qu’on ne dise point qu’un pareil aperçu rabaisse la puissance organisatrice, en la supposant astreinte aux mêmes voies d’essai que l’homme, condamné dans ses conceptions à s’élever du simple au compliqué : nous pourrions répondre victorieusement à cette objection par le texte même de la Bible. Quoi qu’il en soir, lorsque les eaux couvroient la totalité du Globe, les végétaux, que nous voyons aujourd’hui tapisser sa verdoyante surface, n’y pouvoient exister. Ils apparurent successivement quand la terre exondée, se desséchant, cessa d’être entièrement fangeuse. Les plantes littorales, ou propres aux sols humides, durent être les premières, et les oiseaux des rivages ne commencèrent à planer au-dessus des mers que lorsqu’il y eut des côtes ou des rochers autour desquels se venoit jouer leur proie, et sur lesquels, se pouvant reposer, l’amour leur apprit qu’ils pouvoient aussi déposer leur progéniture.

Ainsi, dès qu’une série d’êtres étoit constituée, il devoit en naître une autre, que son organisation subordonnoit à quelque série préalable. L’arbre, par exemple, ne pouvoit précéder la mousse, le lichen, la fougère ou le gravier, destinés à préparer le sol propre à supporter ses racines. L’arbre se trouvant ainsi, par l’ordre de son apparition, subordonné à l’apparition de l’herbe; l’oiseau granivore ne pouvoir naître avant le végétal qui le devoir nourrir de ses semences. Le mammifère broutant devoir attendre, pour paroître, que le jet de la terre assurât son existence; et l’animal sanguinaire ne put tyranniser les campagnes que lorsque la vie s’y fut répandue parmi les séries qui lui ménageoient ses alimens. Enfin, les omnivores, entre lesquels s’élève l’homme, ne pouvoient venir que les derniers. Telle fut la marche de la nature, à laquelle s’est exactement et minutieusement conformé l’auteur du Bérésith, marche toujours conséquente du premier pas, où chaque chose se contrebalance, en déterminant la production de celle qui, vivant à ses dépens, devint l’un des moyens coërcitifs employés pour empêcher que telle ou telle cohorte de la création ne finisse par dominer exclusivement dans l’Univers.

Ainsi l’homme est le dernier venu, dans ce que les Livres sacrés nomment les Cieux avec toute leur armée; il y apparoît pour y commander, et comme la plus haute conception d’une sagesse qui voulut que cet anneau d’une grande chaîne la rattachât à l’ensemble général émané de sa puissance législative; mais lorsqu’en reconnoissant un plan de conceptions successives dans l’ensemble de la nature, on en suit la progression selon le sens que nous venons d’indiquer, doit-on conclure de ce que les traditions restent muettes après la formation du genre humain, que l’impulsion productive ait été à jamais suspendue quand elle eut enfanté nos premiers pères? Qui oseroit tenter de déterminer le point où le mouvement imprimé aux élémens exhumés du chaos à la voix du législateur souverain, auroit dû suspendre le cours de ses merveilles? Outre que le mode de développement propre à chaque être organique amène en lui des modifications individuelles qui le font paroître, selon, les phases de son existence, comme des êtres fort différens du type spécifique, et que les variétés ou que les hybrides qui se perpétuent soient encore comme des créations de tous les jours, des créations plus décidées et complètes d’espèces, de genres et de familles entières de plantes ou d’animaux, ne pourroient-elles pas avoir lieu incessamment? Et n’est-ce pas restreindre injurieusement la puissance créatrice, qu’imaginer qu’ayant en quelque sorte brisé ses moules, et fatiguée de produire, elle ne se soit pas réservé la faculté de modifier, d’augmenter ou de recommencer ses ouvrages sur des plans nouveaux? L’homme auroit le rare privilége d’avancer dans la carrière du développement en perfectionnant ses fragiles œuvres, et le Tout-Puissant qui le doua du plus noble attribut, condamné par l’orgueil humain à demeurer stationnaire, seroit captif dans le résultat impérieusement fixé de ses premiers enfantemens? Contraint à voir les défectuosités de ceux-ci, sans y pouvoir porter remède, il ne posséderoit plus la disposition des moyens dont il nous accorda l’usage? Et parce qu’il auroit plu à l’ignorance présomptueuse d’attribuer à l’auteur de la nature une prévision qu’il ne voulut probablement pas s’attribuer, sa souveraine sagesse, désormais enchaînée, pourroit à la fin se trouver égalée par la sagesse des créatures perfectibles, c’est-à-dire que Dieu seroit sans cesse menacé par des Titans nouveaux!

Non, la Toute-Puissance créatrice, éternellement agissante, n’a jamais interrompu la pompe de sa marche; elle a pu modifier plusieurs fois, non-seulement une partie de ses chefs-d’œuvre, mais encore l’immensité de plusieurs de ses plans généraux de créations qui ont disparu pour faire place à d’autres. Et celui qui dit le premier proverblalement, tout change dans la nature, énonça une grande vérité manifestée, non-seulement dans l’ensemble de l’Univers, mais encore dans chacune de ses parcelles; car l’homme n’est pas au berceau ce qu’il doit être dans sa virilité, ou ce qu’il deviendra vers sa décrépitude. Et lorsqu’il se dressa vierge et nouveau à la face de la Terre, d’autres séries animées devoient encore y venir après lui, puisqu’il en est qui, vivant de sa propre substance, ne pouvoient s’y montrer avant qu’il n’y fût introduit. N’est-il pas clair que ces insectes incommodes qui souillent sa chevelure, que les vers dévorans nés des mucosités de ses intestins, ne sauroient être antérieurs aux intestins non plus qu’aux cheveux? Il en est de même pour une multitude d’êtres qui vivent, parce que d’autres vivoient auparavant. Ainsi, lorsque des lichens, des mousses et des fougères terrestres, préparoient l’humus dans lequel un arbre à venir pourroit trouver un appui; les lichens, les mousses et les fougères qui croissent exclusivement parasites sur l’écorce des arbres, ne faisoient point encore partie d’une création où de tels végétaux n’eussent pas trouvé le support convenable à leur espèce; enfin, lorsque les grands animaux apparurent sur le Globe, il restoit à éclore d’innombrables légions de créatures organisées qui, se nourrissant aux dépens de ces grands animaux, et habitant leur propre substance, n’auroient pu se développer, si les corps qu’ils dévorent morts ou vivans, n’eussent d’abord existé pour leur fournir une curée.

Il y a plus: une multitude d’autres produits de la Toute-Puissance ne pouvoient se développer avant l’époque où l’homme, sorti de la première barbarie, n’avoit pas fait usage de ses mains, pour modifier les œuvres du Créateur, autant qu’il lui est donné de le faire; la mite du fromage pourvoit-elle vivre avant qu’on eût fait du fromage? Il est un lichen qui végète exclusivement sur la brique; où ce lichen eût-il trouvé son support avant que l’homme eût imaginé de durcir la terre par le secours du feu? Et les botanistes qu’on accuse trop souvent de s’occuper de puérilités, n’ont-ils pas découvert récemment qu’il existe des conserves végétant exclusivement dans le vin de Madère ou dans l’encre, et qui devoient conséquemment attendre, pour prendre leur rang dans l’ordre des choses créées, que nous eussions fait de l’encre et du vin de Madère? La création, passant conséquemment du simple au composé, en vertu des lois immuables qui l’ont de tout temps régie, s’étoit d’abord élevée par l’effet de celles qui la commandèrent, du genre monade au genre humain; elle est ensuite redescendue vers des séries non moins simples dans leur organisation que celles par où tout commença; dans la totalité de ce qui la compose, la nature semble donc s’être complue à se renfermer en un vaste cercle, symbole de l’éternité, limites du possible et conséquemment type de la suprême raison.

Pour rendre nos idées plus faciles à saisir sur l’évidence des créations successives et continuelles, il est nécessaire de reproduire ici certaines considérations où nous nous arrêtâmes autrefois avant aucun autre, et qui nous paroissent mériter toute l’attention des bons esprits.

Nous plaçant en un point terrestre évidemment moderne en comparaison du reste de notre planète, nous examinions de quelle manière la végétation et la vie avoient pu se développer sur ce point en couvrant sa face de plantes et en la peuplant d’animaux. Ce point terrestre fut l’île de Mascareigne, située à cent cinquante lieues de Madagascar, qui en est la contrée la moins distante, et d’où l’on pourroit d’abord supposer que lui vinrent ses plantes et ses animaux. Nous avons démontré dans la relation de notre voyage dans quatre îles des mers d’Afrique, que la masse entière de Mascareigne, excessivement élevée au sein des flots, par l’action des feux souterrains, fut origiginairement incandescente et liquéfiée en totalité. L’Océan rouloit encore ses vagues sur l’espace occupé maintenant par l’île dont il est question, que les continens et bien des archipels se trouvoient dès long-temps émergés. Déjà des torrens et des rivières dépouilloient, en les sillonnant, d’antiques montagnes et arrachoient de leurs cimes les attérissemens propres à augmenter l’Asie et l’Afrique, que nulle trace de Mascareigne ne se montroit encore. Tout y est neuf comparativement à la parure de l’ancien continent, tout s’y montre empreint d’un caractère de jeunesse, d’une teinte de fraîcheur qui rappelle ce que les poëtes ont chanté du monde naissant, et qu’on ne retrouve guère que sur d’autres îles pareilles, formées également dans les âges récens; elle n’en fut pas moins un soupirail brûlant au milieu des vagues, et tel qu’on en a vu s’élever de nos jours dans notre hémisphère entre les Açores ou bien à Santorin; des éruptions multipliées en exhaussèrent peu à peu la fournaise au moyen des courans de laves ardentes, qui, s’y surposant sans interruption, formèrent enfin une montagne, que des tremblemens de terre vinrent ensuite fracasser pour former de ses débris d’autres montagnes sur les flancs échauffés desquelles les eaux pluviales se réduisant aussitôt en vapeur, n’arrosoient aucun végétal possible. Les Salamandres de la Fable ou les Cyclopes de son Vulcain, eussent seuls pu devenir les hôtes de l’écueil fumant; comment une aimable verdure vint-elle ombrager un sol d’abord en feu? Comment des animaux attachés à la terre trouvèrent-ils ensuite un berceau sur des rochers naguère en fusion, et nécessairement inhabitables long-temps encore après leur apparition ou durant leur accroissement igné ?

Les vents, les courans de la mer, les oiseaux du ciel et l’homme ont suffi pour ensemencer et peupler Mascareigne, répondront hardiment certains savans qui, prêts à répondre à tout, pourront s’étayer de l’opinion de Buffon, lorsque cet écrivain nous dit dans ses supplémens (articles Chèvres et Brebis): «Tous les animaux ont été. transportés aux. îles de France et de Bourbon par des navigateurs, parce que nulle espèce terrestre ne leur étoit propre.» Pour répondre à Busson ainsi qu’à ses échos, il suffiroit d’opposer le Pline français à lui-même, en le renvoyant à ce qu’il disoit du dronte, gros oiseau bizarre et massif, qui ne pouvant voler, n’étoit point arrivé à Mascareigne par les routes de l’air; qui n’ayant jamais été retrouvé en nul autre point du Globe, étoit nécessairement le produit d’une création locale, et dont la race entière ayant, à cause de sa difformité et de sa stupidité, été proscrire par les premiers hommes qui l’aperçurent, n’avoit point été apporté par des exterminateurs, qui d’ailleurs n’eussent pu l’avoir pris en aucun autre endroit.

«Les vents, dira-t-on, enlevant d’un souffle impétueux les grains des végétaux, les transportent à de grandes distances au moyen des ailes et des aigrettes dont plusieurs sont munis. Des courans asservis à une marche régulière dans la zône torride entraînent avec eux des fruits qu’ils ramassent sur certains rivages, et qu’ils abandonnent sur des rivages opposés. Les oiseaux qui se nourrissent de baies, en rejettent les semences prêtes à germer sur le sol prompt à les reproduire. Les hommes enfin qui naviguent depuis bien plus long-temps peut-être qu’on ne l’imagine, ont pu, avant sa découverte par les Portugais, aborder à Mascareigne et naturaliser à sa surface tous les animaux que nous y retrouvons.»

Ces explications sont tous les jours reproduites par des auteurs habitués à répéter sans examen ce qu’ils ont lu quelque part ou imprimé une fois; elles paroissent, sans doute, suffisantes à ceux qui pensent être sortis d’embarras, quand ils ont répondu, ou qui, pour se dispenser de penser par eux-mêmes, se contentent de toutes les réponses; mais elles ne satisferont pas des hommes qui recherchent sérieusement la vérité, soit qu’ils répondent, soit qu’ils interrogent.

1°. Les vents emportent effectivement avec eux, et même fort loin, les semences légères d’un certain nombre de végétaux; mais il est douteux qu’ils les promènent jusqu’à cent cinquante lieues, pour les déposer précisément sur un point presqu’imperceptible, en comparaison de l’immense étendue des mers environnantes. Les végétaux à semences aigrettées et ailées, susceptibles de voyager par les airs, ne sont d’ailleurs pas en grand nombre, surtout dans l’île qui nous occupe, et dans laquelle conséquemment les vents n’ont pu porter que fort peu d’espèces de plantes, si toutefois ils en ont jamais porté.

2°. Les courans de la Mer entraînent à la vérité parmi les débris qu’ils enlèvent de certaines plages, quelques fruits capables de surnager; nous convenons que de temps en temps ces fruits roulés d’abord sur la terre, et roulés ensuite dans l’eau, abordent sur des rives lointaines. Les cocos de Praslin, qu’on nomme vulgairement cocos des Maldives, en fournissent une preuve. Mais l’eau salée frappe de mort les germes de tous les végétaux qu’on y plonge même durant peu de temps, ou du moins du plus grand nombre. Les botanistes qui essaient de transporter des plantes à bord des navires, savent que lorsque les bourgeons et même jusqu’aux semences sont touchés par l’onde amère, tout est perdu, les rejetons languissent et s’étiolent sans jamais prospérer ni se reproduire. Quels sont d’ailleurs les végétaux dont les vagues pourroient trouver les graines en bon état le long des côtes? Ce ne sont que des espèces littorales dont le nombre est très-restreint; quelques salicornes, des soudes, des soldanelles, des statices ou de maigres crucifères. Les plantes de telles familles sont les moins nombreuses ou inconnues à Mascareigne. Les fruits des arbres de l’intérieur des terres et des montagnes qui se rencontreroient au rivage, n’auroient pu y être entraînés que par les pluies ou par accident; ayant été alternativement exposés à l’humidité ou aux ardeurs du soleil, hors du sein de la terre, ils auroient perdu la faculté de végéter. Ces cocos venus par mer des Séchelles, enveloppés d’une coque et d’une bourre impénétrable, et abordés sur les plages de l’Inde ou de ses archipels, y ont-ils jamais donné des cocotiers? et l’arbre qui donne les fruits errans, connus par tout le monde à cause de leur forme bizarrement volumineuse, s’est-il jamais naturalisé ailleurs qu’à Praslin?

3°. On ne peur disconvenir que certains oiseaux frugivores ne sèment dans l’étendue des continens qu’ils habitent, et sur l’écorce des arbres où ils se reposent, les graines de plusieurs végétaux dont les fruits les nourrissent habituellement; le gui en fournit un exemple sur nos pommiers; mais ces oiseaux frugivores sont en général sédentaires; ils ne se déplacent jamais dans les régions où la variété des saisons ne les force pas d’en consacrer une aux émigrations. Rien n’attiroit de pareils hôtes sur un écueil nécessairement stérile pendant sa formation volcanique, très-éloignés de toute côte qu’ils aient pu habiter d’abord, et hors de la portée de leur vol généralement restreint; de tels oiseaux n’ont pas porté le petit nombre de pépins dont l’organisation peut supporter la chaleur de leur estomac pendant le très-court espace de temps nécessaire à la digestion. Les oiseaux à vol soutenu, habitués à se réfugier sur les rochers battus des vagues, ne se nourrissent que de poissons et de vers marins; ils ont été probablement les premiers habitans ailés de Mascareigne; mais ils n’y ont pas porté les semences pesantes des arequiers, ni des vaquois; ils n’y ont pas porté non plus le nasturs, sorte de bambou qu’on n’a jamais retrouvé autre part.

4°. Enfin, les hommes, quelle que soit l’époque où ils aient abordé dans l’île qui nous sert d’exemple, où ils en aient défriché et ensemencé le sol, où ils y aient répandu des animaux domestiques; les hommes, disons-nous, n’y auroient pas planté de lycopodes, de champignons ou de conferves, avec tant d’autres végétaux qu’on ne cultive nulle part, et dont on ne retire pas la moindre utilité. Ils eussent pu introduire des bœufs, des chèvres et quelques insectes qui les suivent partout en dépit d’eux-mêmes; ils ont évidemment naturalisé des oiseaux (les Martins), pour faire la guerre aux insectes indigènes, mais ils n’ont pas lâché ces singes, auxquels on fait une guerre active; ces grandes chauves-souris et ces tortues de terre, dont la délicatesse de la chair cause la destruction; ces sauriens dont les habitations sont remplies; ces rats musqués qui infectent chaque cabane; cette foule d’araignées qui salissent les encoignures des appartemens ou filent en liberté dans les campagnes; enfin ces papillons nombreux qui brillent sur les fleurs. Ils n’ont pas davantage peuplé les torrens et les mares d’eau douce de poissons particuliers, d’insectes, d’écrevisses et de navicelles propres à l’île. Ils n’ont pas surtout porté avec eux ce Dronte, oiseau monstrueux, qu’ils furent si étonnés d’y voir, et dont ils exterminèrent la race; ce Dronte, essai baroque d’une nature trop hâtée d’enfanter, et qui présentoit dans le ridicule de son ensemble le cachet de l’inexpérience organisatrice. Il est impossible de supposer qu’aucune de ces créatures ait été portée par l’homme, par la mer, par des oiseaux ou par les vents.

D’ailleurs, tous les êtres qu’on voit, non-seulement à Mascareigne et dans les îles voisines, mais encore sur toutes les autres îles de l’Univers, ne pourroient y être venus d’aucun autre lieu, quand on parviendroit à démontrer la possibilité du voyage; puisque, outre un certain nombre d’espèces qu’on retrouve dans les climats analogues, chaque archipel présente quelqu’espèce, quelque genre même qui lui sont exclusivement propres, qu’on ne revoit en aucun autre endroit, et qui, par conséquent, n’ont pu être créés que sur les lieux mêmes. Or, comme il ne peut être douteux que la plupart des îles volcaniques ne soient plus nouvelles que les continens, et que, par conséquent, tour ce qu’on y trouve ne soit aussi plus récent, il faux nécessairement admettre la possibilité de créations modernes, de créations actuelles, et même de créations futures qui ont ou auront lieu, lorsqu’un concours de circonstances déterminantes a ou aura lieu sur quelque point existant ou futur de notre Univers.

CHAPITRE II.

Table des matières

RAPPORTS DES CIEUX AVEC LA TERRE, ET DE L’INFLUENCE DES CLIMATS PHYSIQUES.

AVANT de s’étendre sur l’histoire physique de la superficie du Globe, il devient nécessaire de donner une idée de sa forme générale, et des rapports où il se trouve avec ces corps célestes dont il fait lui-même partie, rapports qui influent si considérablement sur la distribution géographique des êtres organisés. Pour ne point nous égarer dans la Géographie astronomique, avec laquelle nous devons nous trouver en contact dans ce chapitre, nous nous bornerons à l’énoncé des notions qui sont indispensables pour comprendre la suite de notre Illustration.

Corps opaque à peu près sphérique, le Globe terrestre lancé dans le système solaire, n’y est guère qu’une planète du second ordre; sa distance à l’astre qui l’éclairé est de 34,505,422 lieues; il tourne autour de cet astre en 365 jours 5 heures 45 minutes 43 secondes, et cette révolution est l’année; tournant en outre sur lui-même dans vingt-quatre heures, cette révolution secondaire est le jour. Un axe sur lequel est censé s’exercer le dernier mouvement, traversant la Terre, y passe par deux points appelés pôles; l’un de ces pôles se nomme arctique il est celui du nord; l’autre s’appelle antarctique, c’est celui du sud. Vers ces deux points le Globe est légèrement aplati; le diamètre dont les pôles sont les deux extrémités, est de 2860 lieues; celui qui le coupant à angle droit se conçoit d’un point de l’équateur à un point opposé du même cercle, est de 10 lieues environ plus grand. L’équateur est le cercle qui, à une distance égale des deux pôles, environne le Globe précisément par le milieu, et dont la circonférence est d’environ 8580 lieues, qu’on porte à 9000 selon la mesure qu’on donne à ces lieues. Comme la rotation diurne ne s’exerce pas dans un plan parallèle à celui de la coupe de notre planète par l’équateur, mais que l’axe qui passe par les pôles est incliné de 23 deg. 28 min. sur ce plan, on a imaginé deux parallèles appelés Tropiques, limites apparentes pour nous de la marche du soleil; la septentrional est le tropique du Cancer, le méridional celui du Capricorne. Ces noms viennent de ce que, pour les hommes de l’hémisphère où fut inventée l’astronomie, le soleil, parvenu au solstice d’été, semble redescendre vers le sud, ou reculer par une marche imitative de celle d’un crustacé, vers le tropique opposé, d’où il remonte aussitôt qu’il y a touché, comme la chèvre sauvage, anciennement appelée capricorne, escalade d’un pied léger le sommet des monts escarpés qu’elle habite. La marche du soleil entre les tropiques détermine les saisons qui sont opposées pour les deux hémisphères, c’est-à-dire dont l’un se trouve en hiver quand l’autre est en été, et au printemps quand celui-ci est en automne. On appelle solstice le point de chacun des tropiques qu’atteint la plus grande élévation ou le plus grand abaissement du soleil dans l’écliptique, lequel est le cercle qui coupe obliquement l’équateur, et dans lequel le soleil paroît tourner autour de la Terre. Le solstice d’été est pour nous celui où le soleil, parvenu au tropique septentrional ou du Cancer, doit redescendre; il détermine le plus long jour de l’année pour notre hémisphère, et conséquemment le plus court pour l’hémisphère austral. Le solstice d’hiver, qui marque le jour le plus court de nos hivers, et conséquemment le plus long pour l’autre côté de la ligne, est celui où le soleil, arrivant au tropique du Capricorne, l’abandonne aussitôt pour remonter vers le nôtre. Les deux points opposés où l’écliptique coupe l’équateur, s’appellent équinoxes, parce que les nuits sont égales aux jours en durée, quand le soleil y passe dans sa révolution annuelle. Cette élévation et cet abaissement alternatif et régulier du soleil sur le plan de l’équateur terrestre, produisant les saisons, et conséquemment l’inégalité de la durée des jours et des nuits, a non-seulement servi de moyen pour mesurer le temps, mais encore pour déterminer sur le Globe une division de climats que les astronomes et les géographes ont évaluée en heures, mais que le physicien considère seulement sous le point de vue de l’influence qu’ils exercent dans la répartition des êtres organisés à la face du Globe. La circonscription de ces climats, considérés ainsi physiquement, ne dépend pas uniquement de leur distance à l’équateur; elle se modifie par une multitude de causes locales, ainsi que M. de Candolle l’a fort savamment expliqué quand il a porté la lumière dans la Géographie botanique, jusqu’à lui seulement indiquée, et déjà surchargée d’inventions qui, sans l’esprit judicieux du professeur genevois, eussent détourné cette science de la marche qu’elle doit tenir.

Les climats que nous appellerons généraux, sont ceux qui dès long-temps ont été indiqués sous le nom de Zônes. Ils sont au nombre de trois:

1°. La ZONE TORRIDE: unique, mitoyenne, contenue entre les deux tropiques, de plus 1100 lieues de largeur, coupée en deux parties presqu’égales par l’équateur; ainsi nommée de la chaleur perpétuelle qui ne cesse d’y régner: chaleur plus grande, à circonstances égales de localités, qu’elle ne l’est jamais en dehors des tropiques. Ici, quand le sol n’est point abandonné à l’ardeur dévorante d’un soleil dont les rayons sont rarement éloignés de la perpendiculaire, et que ses eaux fécondées par l’influence du grand foyer lumineux ne s’évaporent pas sans profit pour la végétation, la nature produit avec complaisance et même avec luxe, les plus pompeuses de ses merveilles et le plus de ces créatures auxquelles ses lois imposèrent des formes prodigieusement variées. La végétation n’y cesse point; la vie, dans toute son intensité, ne s’y use que par l’exercice continuel de ses propres forces; et quand une mort hâtive y vient atteindre des êtres qui vécurent trop vîte, ces êtres y sont aussitôt remplacés sans efforts par l’effet d’une puissance productrice infatigable.

2°. La ZONE TEMPÉRÉE: double, dont une moitié est au nord de la zône torride, et l’autre au sud, s’étendant des deux tropiques aux deux cercles polaires. La largeur de chacune de ses parties est de 1000 lieues au moins. Dans leurs limites tropicales, elles sont souvent plus chaudes que certaines parties contiguës de la torride, tandis que d’autres points de leur étendue éprouvent déjà les rigueurs de violens hivers.

3°. La ZONE GLACIALE: également double, dont les deux parties opposées, limitées d’un côté par leur cercle polaire respectif, ont les pôles pour centre et non pour extrémité : région déshéritée, où la nature vivante expire dans les longues alternatives de jours sans éclat, et de profondes ténèbres. Des neiges éternelles y réfléchissent une lumière égarée, au bruit confus du déchirement des montagnes de glace contre lesquelles se brisent en mugissant des flots qui deviennent aussitôt solides; lieux où nulle créature animée ne sauroit s’acclimater, où des rayons épars, dans une atmosphère brumeuse, donnent au sein de nuits de plusieurs mois une imparfaite image de nos aurores, tandis que des vapeurs épaisses et des nuages glacés, s’élevant de la surface des mers à l’aspect du soleil, frappent d’impuissance en le voilant cet astre qui, partout ailleurs, féconde l’Univers.

Ainsi, en partant de l’équateur pour nous élever ou pour nous abaisser vers les pôles, nous avons vu la zône torride durant trois cent soixante-cinq jours, et le même nombre de nuits, se montrer féconde quand l’ardeur du soleil n’en dessèche pas les innombrables productions; nous avons vu, au contraire, le centre de la zône glaciale plongé dans le deuil du seul jour et de la seule nuit dont l’année se compose pour les pôles. Eprouvant l’influence du voisinage de l’une et de l’autre zône vers ses extrémités, la tempérée a des saisons mieux déterminées, ou du moins plus manifestes. Par l’effet que ces saisons produisent sur les créatures qui l’habitent, la nature, toujours à circonstances égales de localité, ne s’y montre point aussi libéralement dispensatrice de ses trésors que dans la zone torride, mais n’y paroît jamais avare; ce n’est qu’en se rapprochant des cercles polaires qu’on la voit devenir parcimonieuse et finalement stérile.

Si, dans un point favorisé des zones fécondes, la nature étale au bord des eaux toutes ses richesses, le rivage, la plaine ou le vallon sont couverts de riantes prairies, et de majestueuses forêts: de nombreuses races d’animaux viendront en des sites fertiles chercher leur pâture, leur proie et des ombrages; que le sol s’élève, que la plaine, la rive ou le vallon se trouvent situés vers la base de quelque mont sourcilieux dont le faîte se perd dans les dernières régions de l’atmosphère, on observera, en gravissant sur les pentes alpines, que la température changeant de la base jusqu’aux sommets, et passant par les mêmes nuances qui la diversifient depuis l’équateur jusqu’aux pôles, les productions végétales et animales se modifieront successivement suivant le changement de température; de sorte que, parvenu au faîte des montagnes, on y trouvera des glaces et l’infécondité des pôles. Nous pourrions citer un grand nombre d’exemples de localités où de pareilles transitions s’opèrent dans un court espace de chemin. Ces exemples sont fréquens surtout dans les hautes crêtes des îles et sur les côtes montueuses des pays chauds: le pic de Ténériffe, entre l’ancien et le nouveau Monde, la Sierra-Névada, au sud de l’Espagne et vis-à-vis la Barbarie, nous ont paru les points du Globe où, sans aller trop loin, un naturaliste européen peut, dans le cours d’une seule journée, passer d’une nature torride à une nature polaire; il y observera, de toise en toise, de ces changemens de climats que, dans un voyage entrepris depuis la ligne jusqu’aux glaces arctiques, il ne reconnoîtroit guère que de cent lieues en cent lieues. Une excursion de cette nature donne plus d’idées exactes en Géographie naturelle, que la lecture de tant d’ouvrages où l’on croit avoir additionné les productions de la terre, quand on a compulsé des catalogues souvent informes, et composés par des auteurs qui tous n’attachoient pas aux noms de chaque chose une valeur rigoureusement déterminée.

Agrandissant le cerole des idées que firent naître de tels voyages dans notre esprit, nous imaginâmes, dès notre première ascension sur de hautes montagnes, qu’on pouvoir considérer les deux moitiés du Globe même comme deux montagnes immenses, opposées base à base, dont la ligne équatoréale étoit le vaste pourtour, et dont les deux pôles étoient les cimes avec leurs éternels glaciers; et, comme à mesure qu’on s’élève dans les Alpes on trouve sur leurs flancs des régions variées où, selon l’exposition, les abris, la nudité, la sécheresse, l’arrosement, et autres causes d’humidité et de chaleur, mille aberrations climatériques se peuvent observer; de même, à mesure qu’on s’élève sur les deux grandes montagnes terrestres, de leur base commune jusqu’à leurs sommets distincts, c’est-à-dire de l’équateur aux pôles, on est frappé des perturbations occasionnées dans la physionomie des lieux, par les mers, par les bassins, par les déserts dépouillés, ou par des ramifications des montagnes. C’est dans la partie de cette Illustration, qui doit être consacrée à la Géographie botanique, que l’influence de ces causes diverses sera plus particulièrement examinée; nous devons auparavant terminer les présentes généralités par un aperçu de la figure du Globe, dont les accidens superficiels n’ont pas moins d’influence sur la Géographie naturelle que l’élévation des lieux par rapport à l’équateur.

Outre les parallèles à cette grande ligne, par lesquels sont circonscrites les zônes, les astronomes imaginèrent d’autres cercles qui coupent perpendiculairement les parallèles, et qu’on nomme Méridiens. Ces cercles indiquent qu’il est simultanément midi ou minuit sous tous les points de leur étendue, qui va d’un pôle à l’autre. On leur avoit supposé quelqu’influence sur la répartition des productions naturelles, mais cette influence paroît être nulle ou à peu près nulle.

La surface du Globe se compose de terre et d’eaux; ces eaux, comme on le verra dans le chapitre suivant, doivent avoir couvert le Globe antérieurement à l’existence des créatures terrestres actuelles. Maintenant restreintes dans les bassins où les lois qui régissent les liquides enchaînent leurs flots, elles occupent au moins les trois quarts de la surface planétaire. Un mouvement de flux et de reflux leur est imprimé par l’action qu’exerce sur notre atmosphère la Lune, quarante-neuf fois plus petite que la planète, à la marche de laquelle ce satellite se trouve attaché, et que 85,000 lieues éloigent de nous; ce mouvement de flux et de reflux a son importance en Géographie physique, puisqu’il nous procure la facilité d’étudier les productions océaniques qui prospèrent ou décroissent en nombre, selon qu’elles vivent alternativement couvertes ou découvertes par les eaux de la mer, ou qu’elles demeurent éternellement plongées dans ses profondeurs. Il influe encore sur la science qui nous occupe, en ce que, imprimant par réaction des mouvemens dans l’atmosphère, il n’est pas étranger à l’action des vents dont le rôle est important à la surface de la Terre pour disséminer, favoriser ou contenir la végétation. La Mer influe encore sur les productions terrestres, en modifiant la température de ses rivages: ceux-ci n’étant, toutes circonstances de localité égales d’ailleurs, ni aussi froids en hiver, ni aussi chauds en été que l’intérieur des terres, jouissent d’une sorte d’égalité atmosphérique par l’effet de laquelle la propagation d’une quantité d’êtres de la zône torride s’étend dans les deux moitiés de la zône tempérée, et des créatures de cette dernière jusque dans quelques baies de la zône glaciale. Aussi les îles, d’autant plus assujetties à l’influence de cette égalité qu’elles sont moins considérables, présentent-elles souvent dans leur végétation, et dans les animaux qu’elles nourrissent, des particularités qui paroissent renverser l’idée qu’on se forme de l’influence des climats, jusqu’ici trop servilement considérés dans leur parallélisme.

Après l’influence du voisinage des mers, celle de l’élévation du sol a le plus d’empire sur la répartition des corps organisés à la surface du Globe. Nous avons déjà indiqué cette influence en comparant notre planète à deux montagnes opposées base à base; elle sera bientôt examinée sous d’autres rapports. Quant aux corps bruts, aux roches, aux substances minérales, charpentes de la Terre, élémens et supports de tous corps organisés, la Nature, en les prenant pour fondation de ses enfantemens, ne leur traça point de limites géographiques. Partout les mêmes, ces corps bruts ne sont sujets qu’à des circonstances de localité, qui peuvent partiellement bouleverser leurs rapports de juxta-position, mais non leur fournir les moyens de se propager de proche en proche sur le Globe, où leur rôle est essentiellement inerte.

Cependant, si ces corps inertes ne sont point soumis aux lois qui président à la distribution des plantes et des animaux à la surface des terres, ou dans les profondeurs des mers, ils exercent une grande action sur cette distribution. Les pluies abaissent les monts qu’elles dépouillent, et nivèlent à la longue le Globe où elles étendent insensiblement les plaines aux dépens des sommités; les volcans, à leur tour, soulevant des plaines pour les transformer en montagnes, semblent être, en Géographie physique, ce que les guerres et les conquêtes sont relativement à la Géographie politique: ces causes viennent bouleverser les limites dans lesquelles se renfermoient certaines créatures qu’elles contraignent à la dispersion lorsqu’elle s ne les détruisent pas. On pourroit citer d’autres exemples d’influences perturbatrices: ainsi l’arène mobile, par exemple, envahissant certains rivages, y vient déterminer une végétation, et conséquemment un mode d’animalité fort différent de ce qui dut exister d’abord. Les Salicornes, le Triglochin, les Glauces, disparoîtront pour faire place au Panicaut maritime, aux Soudes, à la Soldanelle, à l’Arénaire péploïde. Quelques Pimélies et plusieurs Curculionides, qui, s’abandonnant aux vents, se plaisent à se faire rouler avec les parcelles de sable, succéderont au Carabe maritime, ainsi qu’aux petits Crustacés de la plage. Que l’homme parvienne à fixer les dunes vagabondes que, se faisant un auxiliaire de quelques Graminées à racine agglomératrice, il contraigne l’éblouissante surface du sable à supporter de verdoyantes forêts, les modes de végétation et de vie doivent changer de nouveau. Les Soudes, les Panicauts, la Soldanelle, feront place aux Genêts, aux Cistes, aux Ronces, et bientôt même aux Mousses ainsi qu’aux fraîches Fougères, qui, dans d’autres expositions, eussent précédé toute autre forme d’existence: alors, l’insecte dont la larve se nourrit de bois, viendra remplacer, dans la forêt nouvelle, le Coléoptère des sables, et l’Oiseau, soit granivore, soit insectivore, succédant à la Mouette, ainsi qu’au Vanneau du rivage, viendra mêler au murmure des feuilles ses chants d’amour, qui, trahissant son existence, doivent attirer l’Epervier. L’Ecureuil et d’autres rongeurs, le Chevreuil, enfin le Cerf, appelleront la férocité des bêtes de proie et du chasseur.

L’homme apporte encore de nouveaux changemens dans la physionomie du Globe, soit qu’il en défriche les solitudes, qui, sous sa main, se peuplent d’êtres nouveaux, soit qu’au contraire il épuise un sol long-temps fertile pour le métamorphoser en aride désert. Son influence est puissante; s’il extermine des races, il en propage; il opprime les unes pour protéger les autres: enfin, cette influence, dans la distribution géographique des créatures, n’est pas moindre que celle des vents, des eaux et des révolutions volcaniques.

C’est donc au milieu de mille aberrations et de tant de causes de changement, que le géographe doit étudier les lois en vertu desquelles la dissémination des êtres a lieu sur la planète qu’il habite, et qu’il doit rechercher les lois qui présidèrent à l’établissement de ces êtres sur tel ou tel point de la Terre, ainsi qu’à leur colonisation hors des circonscriptions naturelles entre lesquelles ils avoient été originairement formés.

CHAPITRE III.

Table des matières

DES EAUX SALÉES A LA SURFACE DU GLOBE OU DE LA MER.

ON peut évaluer à 3,700,000 myriamètres carrés la partie superficielle de notre planète, que recouvrent les eaux, abstraction faite de celle des fleuves et des rivières, qu’il seroit trop difficile d’apprécier pour en faire un élément de calcul. Pour procéder méthodiquement dans l’examen du rôle que remplissent ces eaux dans la Géographie physique, nous distinguerons leur histoire en deux chapitres, dont le premier aura pour objet les eaux salées que nous désignerons sous le nom collectif de MER, et le second les eaux douces, soit qu’elles s’accumulent en lacs, soit qu’elles se creusent des canaux pour arroser la croûte terrestre.

Le mot Mer désigne donc ici la totalité des eaux salées qui occupent la plus grande partie de la surface du Globe, soit que ces eaux salées circonscrivent les continens et les îles, soit qu’elles se trouvent réunies en amas plus ou moins considérables dans l’intérieur de certaines régions terrestres. Le mot Océan, donné jusqu’ici comme synonyme de Mer dans plusieurs Dictionnaires et Traités de géographie, ne l’est cependant pas; sa signification est beaucoup plus restreinte, et s’applique seulement à celles des Mers qui environnent la Terre sans jamais y pénétrer, c’est-à-dire que cette signification ne sauroit convenir à aucune Méditerranée ou Caspienne: la plupart des termes employés dans la Géographie physique ne sont pas mieux définis, et nous ne voyons nulle part dans ces nombreuses descriptions du Globe, où tout ce qui n’étoit pas astronomique, historique ou statistique, fut trop légèrement traité, qu’on ait songé à préciser la signification des mots par lesquels on doit désigner chaque partie constituante de l’Univers. Il n’est pas jusqu’au Dictionnaire rédigé par l’Académie française, et qu’il est convenu de regarder comme la base du bon langage, où ce bon langage n’ait été faussé sous ce rapport, ainsi que dans les deux tiers des mots par lesquels on y désigne les corps naturels. C’est ainsi que pour la définition du mot dont il est question, on trouve: «L’amas des eaux » qui environnent la Terre et qui la couvrent en » plusieurs endroits.» L’Académie ayant oublié de spécifier que les eaux de la Mer sont essentiellement salées, les lacs seroient aussi des mers selon sa décision, ce qui pourroit être tout au plus vrai dans les langues d’origine tudesque, où Sée s’applique indifféremment aux amas d’eau douce de la Suisse et du Camergurt, ainsi que la plupart des mers véritables.

Pour les premiers géographes, dont les écrits nous aient été conservés, la Mer n’étoit que la Méditerranée, contenue entre l’Afrique, l’Asie et l’Europe: l’Océan s’étendoit au-delà des colonnes d’Hercule, et environnoit la terre habitable, à laquelle on supposoit une forme entièrement différente de celle que lui ont reconnue les modernes. Et telles étoient les idées bizarres qu’on se faisoit de cette forme dans ces temps d’ignorance, où les érudits prétendent retrouver les traces d’un savoir fort avancé, qu’on voit dans les livres hébreux la Terre comparée à un livre qui se roule, et, chez les Grecs, cette Terre représentée à peu près sous la figure d’un carré long.

Dans la nécessité où l’on est de préciser les mots pour s’entendre dans routes les branches des sciences physiques, nous avons proposé dans un autre ouvrage de caractériser de la manière suivante les diverses régions de la Mer.

§. Ier. Distribution géographique de la Mer.

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† OCÉAN. Oceanus.

Nous entendons par ce mot, dans un sens défini, l’immensité de la Mer séparant les unes des autres, en les entourant, les diverses parties exondées du Globe, qui n’occupent guère que le quart de sa surface. Essentiellement mobile, sans cesse agitée par les courans qui en sillonnent le sein, ou par les vents qui sont des courans aériens, on lui a supposé en outre un mouvement général, subordonné à la rotation diurne du Globe. Rien n’est moins prouvé ; mais partout l’Océan obéit à d’autres mouvemens aussi réglés que manifestes, dont l’effet est subordonné à la forme de côtes qu’assiégent et qu’abandonnent alternativement ses vagues. Ces mouvemens alternatifs dépendant de l’action qu’exercent les astres à sa surface, sont appelés MARÉES; comme ce qui en fut dit dans le Dictionnaire de cette Encyclopédie est demeuré insuffisant, on y reviendra dans la suite du présent chapitre.

Avant M. de Fleurieu, l’Océan avoit été fort arbitrairement divisé par les géographes, et par les faiseurs de cartes: l’illustre marin essaya d’y établir des régions mieux circonscrites, et dans les mappemondes récentes, on s’est généralement conformé à la nomenclature qu’il imposa; ainsi l’on a appelé Océan glacial arctique les mers circompolaires du Nord, par opposition à celles du Sud, nommées Océan glacial antarctique; Océan atlantique, divisé en boréal, équatoréal et austral, l’étendue contenue entre les deux cercles polaires, l’ancien et le nouveau Monde; Grand Océan boréal, la Mer qui du tropique du Cancer s’étend entre l’Asie orientale et les côtes américaines du nord-ouest; Grand Océan pacifique, la Mer entre les deux tropiques, l’Amérique équatoréale et la Polynésie; enfin, Grand Océan austral, l’immensité d’eau comprise entre les pointes méridionales de l’Afrique, de l’Australasie, de l’Amérique et le cercle polaire austral. La Mer particulièrement appelée des Indes, n’est rentrée dans aucune de ces six divisions.

Quelles que soient les autorités d’après lesquelles on voudroit faire admettre un telle nomenclature, la raison la repousse, du moins en plusieurs points. Nous croyons important de le prouver avant que l’usage en soit définivement consacré. Il n’en est pas de la Mer comme de la Terre, où la domination des hommes s’étant établie par la force ou par l’effet du hasard, les limites naturelles de chaque contrée ont dès long-temps disparu pour faire place aux limites politiques, où des citadelles s’élevèrent comme nous plaçons des bornes autour de nos héritages; de sorte que des peuples appartenant à des espèces fort différentes du genre Homme, se sont trouvés confusément mêlés sous le même sceptre, quand leurs caractères physiques, d’où leurs mœurs dérivoient, sembloient commander entr’eux une démarcation éternelle. Nulle limite stable ne put être tracée sur les flots; tous les parages sont également le domaine des navigateurs.

Abusant de ses forces navales, disions-nous dans le Dictionnaire classique d’histoire naturelle, une nation usurpatrice peut encore aujourd’hui se réserver exclusivement le commerce de quelque plage déserte, ainsi que Carthage, de son temps, ne permettoit pas qu’on visitât ses possessions de l’Atlantique; mais de tels excès ont leur terme, et lorsque les côtes de la Nouvelle-Calédonie, par exemple, seront aussi peuplées que l’étoient celles de l’Amérique du Nord au temps du grand Washington, la Grande-Bretagne ne s’arrogera plus le droit léonin de dire aux marins du reste de l’Univers: Vous ne viendrez pas pêcher de phoques dans les parages du détroit de Bas.

D’après cette communauté de la Mer, la Géographie ne peur donc admettre sur son étendue de ces divisions que le caprice et la violence établissent à la face de la Terre. Les distinctions entre les régions où se balancent les flots inconstans ne peuvent être que scientifiques, il faut en poser les bornes rationnellement, c’est-à-dire en consultant la figure et les relations naturelles des côtes voisines, le rapport des masses d’eaux avec les terres, qu’on peut ici considérer comme contenant, enfin l’influence qu’exerce la température sur les productions de tel ou tel espace inondé, et c’est alors que la distribution géographique des Hydrophytes ou végétaux marins et des animaux aquatiques éclaire une science qui crut vainement jusqu’ici pouvoir se passer de la botanique et de la zoologie.

Ce n’est en aucune partie du Globe rerraqué que les productions du règne animal et du règne végétal s’arrêtent à tel ou tel cercle de la sphère. L’équateur, les tropiques, l’écliptique, les cercles polaires, les méridiens, dont la connoissance est indispensable pour déterminer les climats horaires, les positions respectives de chaque point du Globe, et la route d’un vaisseau, n’ont aucun rapport exact et positif avec les productions mannes ou terrestres. On ne citeroit pas plus un végétal ou un animal dont l’apparition commençât rigoureusement à tel ou tel degré de longitude, soit dans les profondeurs de l’Océan, soit sur les continens ou sur les îles, qu’on n’en pourroit citer qui persévérassent d’un pôle à l’autre. Toutes les productions de la Nature ont leur zône plus ou moins large et sinueuse, dans l’étendue variable de laquelle on les voit se propager, soit comme en société, soit isolément, mais dans diverses inclinaisons sur tous les cercles de la sphère. Il est des créatures qu’on retrouve de Terre-Neuve aux îles Malouines, ou de Botany-Bay au Japon, tandis que d’autres se voient dans notre Europe, en passant par les îles de la Société, les îles de la Sonde, le Népaul, les îles de France et de Mascareigne, le Cap de Bonne-Espérance et les côtes de Guinée; il en est d’autres ordinairement assez fidèles à l’équateur, qui font néanmoins çà et là des pointes assez loin en dehors des lignes solstitiales; mais nous n’en connoissons pas à qui les lois de la dissémination aient interdit la faculté de s’écarter de quelques minutes de degré d’un parallèle ou d’un méridien quelconque.

Les productions de l’Océan étant également astreintes à des règles de sinuosité dans leur propagation, nous emprunterons de la manière dont les principales sont répandues dans l’immensité des mers quelques données pour proposer une nouvelle division à la surface de celles-ci: auparavant nous montrerons, par divers exemples, combien étoit vicieuse la nomenclature employée jusqu’à ce jour. Ce qu’on appeloit Grand-Océan, d’où l’on appela Océanie le vaste archipel qui s’étend vers nos Antipodes, n’est pas plus grand, ni même si grand que les autres Océans. Le Grand-Océan boréal, qui n’est pas non plus fort étendu, méridional par rapport à de vastes parties de l’Asie et de l’Amérique, n’est réellement boréal que par rapport à une petite étendue du tropique du Cancer; tandis que l’Océan atlantique, que l’on ne nommoit cependant pas grand, étoit le plus grand de tous.

Nous admettrons seulement cinq régions océan-tiques.

1°. L’OCÉAN ARCTIQUE (voyez Pl. 2), boréal en réalité par rapport à l’universalité du Globe, le pôle arctique en sera le centre, les côtes du Groënland, d’Islande, d’Ecosse, de Norvège, de Russie, de l’Asie et de l’Amérique du Nord, en seront les rivages; les îles Féroër, du Spitzberg, de la Nouvelle Zemble et Liakof, en seront les archipels; cet Océan communiquera avec les suivans par le détroit de Béring, peut-être par la baie de Baffin, enfin par le canal plus large qui s’étend de la mer des Esquimaux aux rivages écossais. Des amas éternels d’eau congelée paraissent en occuper le milieu, comme une terre-ferme désolée, silencieuse, mais éblouissante aux rayons de jours de plusieurs mois, auxquels succèdent des nuits non moins longues. Des montagnes de glace se détachent parfois de ce continent infécond, et flottent jusque sur les confins des mers tempétées. Quelques grands Cétacés, entre lesquels se distingue le Narwal, sont les Mammifères de ces austères parages, avec ces Ours blancs dont le froid semble être l’élément. On n’y voit point de ces Acalèphes libres de forte dimension, si communs dans les zônes chaudes. Les Médusaires y sont presque microscopiques, et nombreuses au point d’y épaissir les flots où ces animalcules deviennent, avec les Clios, la pâture des Baleines. Les Mollusques et les Conchifères n’y sont jamais diaprées de brillantes couleurs; les Poissons eux-mêmes s’y montrent ternes: ce sont les Gades, des Clupes, la Chimère et quelques espèces sans beauté, la plupart particulières au climat; mais jamais, ou rarement, on n’y rencontre de ces Balittes bizarrement conformées, de ces Squammipennes élégans, de ces Tétredons cuirassés, de ces Labres peints de mille nuances et resplendissantes de l’éclat des pierres précieuses. Pour les Oiseaux, ils sont tristes autant par leurs mœurs que par leur plumage; un grand nombre appartiennent au genre disgracieux des Canards; presque tous sont obligés de fuir vers des climats moins durs pendant la longueur des hivers rigoureux. Les Hydrophytes portent aussi, dans l’Océan arctique, un caractère particulier; destinés à résister à de rudes tempêtes très-fréquentes où souffle en tous sens l’impétueux aquilon, leur tissu y est des plus solides. Ce sont en général des Fucacées ou de ces puissantes Luminariées ressemblantes à des lanières de cuir; on doit remarquer combien, à mesure qu’on s’éloigne de l’Océan arctique, les plantes de cette classe deviennent moins coriaces et moins résistantes. Enfin, les plages de tous ces lieux, où la Mer encombrant les golfes de glaçons, est gelée plus ou moins de temps chaque année, présentent une végétation particulière, avec des animaux terrestres subordonnés à la nature de cette végétation qui les nourrit. Les arbres qui y sont peu nombreux et presque tous rabougris ou nains, consistent dans quelques espèces de pins ou de bouleaux. Des lichens y couvrent les landes dont se couronnent des monticules sauvages. Les sphaignes et autres mousses y préparent ces vastes tourbières par l’épaississement desquelles s’encombrent de tristes vallons. Les végétaux aromatiques ou parés de fleurs éclatantes n’y pourroient orner un sol ingrat, dont la baie de l’Airelle est le fruit le moins acerbe. Les Rennes, parmi les Ruminans, divers Renards et autres races ou espèces du genre Chien, des Martes, quelques Rongeurs; le Glouton, qui fait la guerre aux Rennes, encore tourmentées par des Œstres, sont les Mammifères terrestres qu’y apprivoisent les Hommes, ou ceux auxquels on les voit faire une guerre active pour s’en procurer les fourrures; et ces Hommes mêmes appartiennent à l’une des espèces ou races les moins favorisées de leur genre au physique comme au moral. Ce sont nos Hyperboréens hideux, attachés à leur affreuse patrie au point de ne se jamais éloigner des bords glacés où la pêche alimente leur misérable existence, où le vin n’égaie jamais de tristes repas, où l’ivresse d’une bière grossière et du suc de champignons fermentés, succède seule au plaisir de boire de l’huile rance de poissons dans une tanière enfumée.

2°. OCÉAN ATLANTIQUE. (Voyez. Pl. 4 et 5.) Celui-ci, borné au nord par le précédent dans la direction d’une ligne qu’on peut tirer des côtes nord-est du Labrador, jusque vers les Hébrides, est contenu entre l’ancien Monde et le nouveau. Il finit au midi, obliquement, dans une ligne qui s’étendroit de la pointe méridionale de l’Afrique, vers le détroit de Magellan, en passant par les Malouines. L’équateur le partage en deux parties à peu près égales, de sorte qu’on pourroit le subdiviser en Boréal, situé en dehors du tropique du Cancer, en Equinoxial, entre les deux lignes solsticiales, en Méridional, au-delà du tropique du Capricorne. Les îles de la première subdivision sont Terre-Neuve, les Bermudes, les Açores, Madère et les Canaries; celles de la partie équinoxiale sont l’archipel du Cap-Vert, l’Ascension, Sainte-Hélène, Martin-Vas, avec quelques autres rochers épars dans le golfe de Guinée. Les îles de Tristan d’Acuna sont les seules qui méritent d’être citées dans la portion méridionale. Les vents dans la partie boréale y suivent généralement la direction du nord-ouest et de l’ouest. Vers les régions équatoréales de l’Afrique, la surface de cet Océan semble être condamnée à subir des calmes brûlans, effroi du navigateur, capables d’enchaîner dans un espace assez circonscrit tout imprudent qui imagine que pour se rendre d’Europe au Cap de Bonne-Espérance, la ligne la plus droite est la plus courte. C’est encore dans la partie septentrionale de l’Océan atlantique que s’observe le Gulf-Stréam, dont il sera tout à l’heure question, au paragraphe dont les courans seront le sujet.

Le nom d’Atlantique vient de la tradition fort anciennement conservée par les prêtres égyptiens et par l’un des sages de la Grèce d’un continent détruit; continent, duquel nous essayerons de prouver dans l’avant-dernier chapitre de la présente Illustration, que les Açores, Madère, Porto-Santo, les Salvages, les Canaries et les îles du Cap-Vert dûrent faire partie. Peut-être cette vaste contrée nommée l’Atlantide, tenoit-elle aussi à cette partie de l’Afrique sur laquelle se ramifie l’Atlas, et qui fut bien évidemment, ainsi que nous l’établirons par la suite, une île considérable que baignoit au sud une mer, dont les déserts de Barca et de Sahara présentent aujourd’hui le fond desséché. Plusieurs écrivains ont élevé des doutes sur l’existence de cette Atlantide qu’on dit avoir été plus grande que l’Asie et la Lybie ensemble. ( Voyez nos Essais sur les îles Fortunées. ) Patrin, avec sa légèreté ordinaire, n’y vit qu’un songe; et l’on a lieu d’être surpris que M. le professeur Cuvier ait adopté, sans examen, cette boutade de Patrin, lorsqu’au contraire le baron Humboldt admet non-seulement la probabilité de l’Atlantique, mais trouve encore que nous avons eu raison d’en tracer, dans l’un de nos premiers ouvrages, la carre conjecturale. (Voy. aux Rég. équin., tom. I. ) Quoi qu’il en soir, on sent que dans une mer immense qui baigne des régions presque froides et des rives brûlantes, on ne sauroit trouver une conformité de physionomie et de productions aussi frappantes que dans l’Océan arctique. Cependant le voyageur qui parcourt son étendue d’une extrémité à l’autre, y reconnoît, quel que soit le changement de température qu’il y éprouve, une certaine conformité en toutes choses; s’il touche sur les rives les plus distantes, il s’aperçoit que l’aspect des côtes occidentales de l’Europe et de l’Afrique offre aux mêmes latitudes plus d’analogie que n’en offrent les côtes opposées des mêmes continens. La Sénégambie a certainement plus de rapports naturels avec la région des Amazones, qu’avec le bassin de la Mer-Rouge; comme cette région des Amazones ressemble plus aux parties arrosées de l’Afrique qu’elle ne rappelle les côtes abruptes qui s’étendent de Payta au Chili. Les parties littorales tempérées ou chaudes de notre Europe diffèrent de même fort peu des parties littorales des Etats-Unis. Ce sont les mêmes genres de plantes et d’animaux qui en couvrent la surface, à très-peu d’exceptions près, et si l’on plonge dans les flots pour en examiner les productions, l’identité devient presque complète. Le nombre des Luminariées et des Fucacées diminue pour faire place à des Cysroceires. Ce sont les Sargasses inconnues vers les mers boréales qui, arrachées à des profondeurs diverses, commencent, dès le 45e. degré de part et d’autre, à flotter en nappes immenses à la surface des flots. Les Hydrophytes de la plus belle couleur parent en général les rochers, où les grands Madrépores et les Spongiaires ne sont pas cependant extrêmement nombreux; les Hydrophytes filamenteuses, c’est-à-dire les Confervées et les Céramiaires s’y marient à des Polypiers flexibles; mais ceux-ci sont encore bien moins variés que dans certaines Méditerranées ou que dans l’Océan pacifique semé d’écueils. Les poissons des hauts parages sont, dans l’Atlantique, de grands Squales, des Scombres et des Coryphœnes occupés à poursuivre des Exocets; des Lophies y montrent déjà leurs formes bizarres entre les prairies flottantes de Sargasses avec le Glaucus et les Physales. Mais sous l’équateur même, on n’y observe pas autant de ces formes baroques de poissons, relevées par l’éclat de l’arc-en-ciel, des pierres précieuses et des métaux qui provoqueront l’admiration de l’ichthyologiste dans l’Océan indien et dans la Polynésie. Le Marsouin et le Dauphin ordinaire sont les grands nageurs de l’Atlantique, où l’on ne trouve fort communément que ces deux petites espèces de Cétacés: les grandes y paroissent comme dépaysées.

Les Lanfantins sont les herbivores aquatiques sur les deux rives des régions très-chaudes de la Mer dont il est question, où se plaisent à passer de l’une à l’autre, l’oiseau, comparé par la témérité de son vol, à Phaëton, et ces autres grands voiliers, qui la plupart appartiennent aux genres des Pélicans, des Pétrels ou des Sternes. L’apparition des bandes de Canards vers le nord, et des Albatros vers le sud, avertit le nautonnier qu’il sort de l’Atlantique pour entrer dans l’Océan arctique d’un côté, ou dans l’Océan antarctique de l’autre.

3°. OCÉAN ANTARCTIQUE. (Voyez. Pl. 3.) Celui-ci est le plus vaste, et il occupe une bien plus grande étendue dans les régions australes, que l’Océan arctique autour du pôle boréal. On reconnoît plus qu’ailleurs sur ses limites combien il est faux que les cercles de la sphère circonscrivent les climats naturels, car, entre les méridiens du Cap de Bonne- Espérance et de la terre de Kergulen, l’influence glaciale de cette mer se fait ressentir jusqu’en dehors du 50e. degré de latitude sud, où flottent des montagnes d’eau congelées, semblables à celles qui, dans notre hémisphère, ne dépassent guère le 60e. degré de latitude nord, tandis que d’un autre côté, au sud des Terres-de-Feu, les glaces éternelles s’arrêtent vers le Schetland méridional et la terre de Sandwich, vers le 60e. degré sud. Nul continent n’est baigné par cet Océan, dans la direction duquel s’avancent toutes les pointes méridionales de la terre habitable, sans néanmoins y atteindre. Ainsi l’extrémité de l’Afrique, les côtes de l’Australasie, y comprises celles de la terre de Leuwin jusqu’aux Antipodes de Paris, et l’extrémité de l’Amérique méridionale, sont exposées à son austère influence, sans que ses flots en viennent baigner immédiatement les rivages. Les îles de la Désolation et quelques autres écueils en sont les seules terres, où semblent végéter à regret de tristes lichens ou des mousses chétives. Quelques Cétacés égarés y nagent çà et là ; trop peu de points solides y fournissent des supports à la végétation marine nécessaire pour substanter des créatures vivantes. Un continent énorme de glace et de neige, dont les bords se brisant durant la débâcle occasionnée par la présence d un soleil de six mois, deviennent des montagnes flottantes, présente vers le pôle austral une surface frappée de mort; cependant quelques grands Phoques et des Morses y sont comme les Ours blancs de l’Océan arctique, tandis que des Manchots et des Pingouins y représentent les nombreuses légions des Canards du Nord; mais comme il n’existe guère de rivages sur lesquels de tels oiseaux éprouvent la nécessité de se transporter alternativement, que tout demeure monotone et pareil autour d’une étendue sans plantes et presque sans poissons, les Manchots, demi - poissons eux-mêmes, n’ayant pas besoin d’ailes pour entreprendre de longues migrations, la nature économe ne leur en a point donné. Cook le premier, et divers navigateurs hardis sur ses traces, ont essayé de trouver quelques points d’un continent pareil aux nôtres à travers les éternels frimats de ces parages, où le Globe présence moins d’eau que de glace. Ces tentatives n’ont produit aucun résultat; et lorsqu’on eût, à travers mille périls, découvert enfin des terres antarctiques, de quelle utilité eussent été de pareilles rencontres? Quoi qu’il en soit, si nulle côte ne borne, à proprement parler, l’Océan dont il est question, si nulle ligne de bas-fonds ou autres accidens terrestres n’en indiquent les marges, quelques Hydrophytes et diverses cohortes vivantes déterminant ses limites, se plaisent dans tout son pourtour, et ne s’en éloignent guère vers le Nord pour chercher des climats plus doux. Nous avons déjà vu l’Albatros avertir le matelot qu’il quitte l’Océan atlantique pour voguer sur les confins de l’Océan antarctique; les Pingouins et toujours les Manchots se reproduisent sur les côtes qui le regardent. Une multitude de Phoques et des Morses viennent avec les Callorhyques paître sur celles-ci, des Macrocystes et des Lessonies, arbres marins qui s’y pressent au point d’arrêter les rames de l’esquif lorsqu’il tente d’y aborder. Ces Hydrophytes s’avancent parfois le long des côtes occidentales des pointes du nouveau et de l’ancien Monde, fait de Géographie aquatique des plus remarquables, que personne n’annota, et qu’on retrouve dans la botanique végétale des continens, où l’on voit diverses productions s’égarer le long de certaines côtes ou chaînes de montages hors de la zone où elles croissent habituellement.

4°. OCÉAN INDIEN. (Voyez Pl. 5 et 6.) Cette partie de l’Océan, appelée simplement Mer sur ces mappemondes où les noms d’Océan grand et petit furent si prodigués, confine vers le sud, avec l’Océan qui vient de nous occuper, en suivant la courbe qu’on tireroit du midi de l’Afrique à la terre de Lewin par les côtes septentrionales de la terre de Kergulen; les côtes africaines de l’est le bornent à l’occident; les rives occidentales de l’Australasie au levant, et les îles de la Sonde, les côtes de l’Inde de la Perse, avec celles de l’Arabie, le contiennent au septentrion. Madagascar et Ceylan y sont comme des fragmens de continens détachés. Les îles Trials, des Cocos, de Nicobar, d’Andaman, de Chagos, Maldives, Laquedives, Rodrigue, de France, de Mascareigne, des Séchelles, de Comore et Socotora, y forment des archipels ou des terres isolées, sur lesquels la végétation et les animaux présentent, outre la physionomie commune aux climats chauds, un aspect particulier qui tient à la fois de l’africaine, de l’asiatique et de l’australasienne. Ici, le calme est l’état habituel des flots, la plupart du temps si tranquilles, que leur surface paresseuse, unie comme un miroir, mérite à l’Océan indien le nom de Mer d’huile que lui appliquèrent les matelots de tous les pays. Lorsque des ouragans épouvantables, mais très-rares, n’y viennent pas troubler l’ordre habituel, ce sont des vents réglés, appelés Moussons qui y règnent. (Voyez §. III du présent chapitre.) Les côtes de ce vaste bassin prodiguent à l’homme les plus précieuses productions qui soient au monde; car la Mer y nourrit jusqu’à ces Pintadines, génératrices des perles. Si la civilisation bien entendue s’établit jamais sur ses rivages, l’Océan indien baignera les plus belles et les plus heureuses parties de l’Univers.

5°. L’OCÉAN PACIFIQUE. (Voyez Pl. 6, 7 et 4.) Nous croyons devoir adopter ce nom, qui a l’antériorité, et qui désigne assez bien l’état de repos où demeurent ordinairement les flots entre la Polynésie, l’Asie orientale, l’Amérique occidentale et l’Océan antarctique; nous n’en appellerons pas la partie contenue entre la ligne, le tropique du Cancer, la Nouvelle-Guinée et l’Archipel dangereux, Grand Océan, parce que, nous le répétons, nulle partie de l’Océan n’est au contraire plus restreinte que cet espace semé d’écueils, de peu de profondeur et d’une navigation très-dangereuse; nous n’en appellerons pas non plus Boréale la région située précisément au midi de l’immense courbe formée dans son pourtour par l’Asie et l’Amérique rapprochées. Cet Océan, très-ouvert vers le sud, s’y termine à peu près dans la ligne sinueuse qu’on peut tirer de la terre de Van-Diémen à la Nouvelle-Zélande, et de celle-ci vers les côtes du Chili. Les îles Aleutiennes, au nord, en séparent la mer de Béring, qu’il faut soigneusement distinguer; des Archipels nombreux, dont la plupart sont peu connus et presqu’inextricables, en remplissent la plus grande partie, surtout entre les tropiques à l’est de la Polynésie, et semblent même n’être qu’une continuation de ce futur continent. Il arrive dans cet Océan ce que nous avons vu dans l’Atlantique, où, malgré la diversité des climats dans une si grande, surface que coupe l’équateur, et dont les extrémités opposées touchent aux régions glaciales, les productions des rivages et de l’eau présentent la plus grande analogie. L’humidité perpétuelle qu’entretient une abondante évaporation autour de mille points exondés, contribue à parer la surface de ceux-ci d’une végétation riche, fraîche et brillante. Les Fougères et autres tribus cryptogamiques y entrent dans une immense proportion, en dépit des lois précipitamment établies par les arithméticiens de la botanique. Nulle part les Madrépores et autres Polypiers pierreux, avec les Spongiaires et les Mollusques marins, ne sont plus nombreux, plus variés en forme, plus grands en proportions, ni enrichis de plus brillantes couleurs. Le luxe des teintes, la multiplicité infinie des figurations, n’y sont pas restreintes à ces seules légions animées; les Poissons, les Cétacés eux-mêmes y participent; la succession active et jamais interrompue par de rigoureux hivers, de toutes les créations marines y produit avec rapidité, l’augmentation des rochers et l’élévation du sol, partout où quelque écueil peut abriter d’innombrables habitans, architectes et préparateurs d’une terre à venir; terre qui doit nécessairement se former par l’encombrement de mille détroits, où les pyrogues des Neptuniens et des vaisseaux Anglais cinglent maintenant à pleines voiles. Aussi, malgré la beauté d’un ciel où règnent des vents assez modérés, la navigation de l’Océan pacifique est-elle périlleuse pour les embarcations qui tirent beaucoup d’eau. C’est là qu’on voit en peu d’années changer la forme des lieux comme par enchantement; où naguère passoit un grand navire, une chaloupe toucheroit aujourd’hui.

On retrouve dans l’Océan pacifique, comme entre l’ancien et le nouveau Monde, au revers opposé du Globe, de ces bancs flottans de Sargasses, genre de Fucacées totalement étranger aux deux Océans du nord et du sud, qui nourrissent les Laminariées. Un grand courant circulaire analogue au Gulf-Stréam, semble également y régner. Ainsi l’analogie est complète; et par la division que nous proposons d’établir à la surface des grandes mers environnantes, on voit que quatre Océans s’y correspondent, opposés deux à deux, et qu’un seul, impair et central, demeure isolé par une multitude de caractères naturels qui lui donnent quelques rapports avec les Méditerranées dont il sera question tout à l’heure. C’est ainsi qu’en s’affranchissant de l’antique routine qui condamne les faiseurs de cartes et de Traités de géographie à ne reconnoître que deux continens, ou, lorsqu’ils en mentionnent quatre, à les distinguer d’une façon peu naturelle; c’est ainsi, disons-nous, que l’on pourra également reconnoître cinq continens, dont un impair et ne ressemblant à aucun autre par la nature de ses productions; tandis que les quatre autres seront analogues et opposés deux à deux, l’Afrique correspondant à l’Amérique du sud, l’Europe confondue avec l’Asie correspondant à l’Amérique septentrionale, et l’Australasie demeurant à part. L’ancien Monde se composera donc comme le nouveau de deux parties bien distinctes, unies seulement par un isthme, et la nomenclature géographique se trouvera enfin sur la route du bon sens.

†† MÉDITERRANÉE. Mediterranea.

Selon l’Académie, dont cette fois la définition nous paroît entièrement exacte, Méditerranée se dit de ce qui est enfermé dans les terres. Ce nom sera conséquemment réservé ici pour désigner toute mer qui, ne faisant pas partie immédiate d’un Océan, communique par un, ou même par plusieurs détroits, avec quelqu’une des grandes divisions marines précédemment établies.

Les Méditerranées, plus nombreuses sur le Globe qu’on ne les y avoir supposées, ne sont pas toutes sujettes aux marées, ou le sont d’une façon moins régulière que les régions océantiques. Selon qu’elles reçoivent le tribu de fleuves plus ou moins considérables, leur salure est plus ou moins sensible, mais elle n’est jamais aussi intense que celle de l’Océan ou grande mer environnante. Toutes, moins profondes, tendent à se fermer comme pour former des Caspiennes; elles nourrissent de moins grandes espèces d’Hydrophytes, de Polypiers et de Poissons, mais les espèces y sont proportionnellement beaucoup plus multipliées; on diroit que protégées par des côtes rapprochées, qui les mettent à l’abri de grandes tempêtes, elles peuvent pulluler davantage. Les grands Cétacés pénètrent rarement dans les Méditerranées, comme si leur masse s’y devoit trouver moins à l’aise; les oiseaux grands voiliers paraissent dédaigner leur surface assez paisible. Ce sont les espèces habituées aux migrations qui ordinairement les traversent, et des Echassiers semblent, plus que toute autre tribu ailée, se plaire sur leurs paisibles rivages, souvent plats et marécageux. A des latitudes égales les bassins de ces mers intérieures, ou prêtes à le devenir, présentent dans leur végétation et par leurs animaux une physionomie qui indique en elles une plus grande élévation de température, proportions gardées avec les régions de l’Océan, où nous voyons les Méditerranées se dégorger. Les vents ne suivent guère à leur surface de marche fixe; ils y sont toujours subordonnés à la direction plus ou moins resserrée des côtes; un courant général, ordinairement parallèle à la principale direction des rivages, semble en faire graduellement le tour, comme si ce courant partoit de l’Océan pour venir recueillir le tribut des fleuves, et le lui rapporter après s’être grossi de ce tribut qui adoucit le courant, mais qui n’exerce point la même influence sur le vaste espace où rentre celui-ci. Ce n’est point l’évaporation qui tend à diminuer la surface des Mediterranées, ainsi qu’à préparer leur séparation du grand réservoir où elles communiquent, mais le charroi continuel des matières arrachées à la surface des continens par les eaux pluviales, les rivières et les fleuves, qui dépouillent et sillonnent ces continens. Les dépôts résultans de tels transports, entraînés vers les issues par les courans méditerranéens, se perdent en partie dans l’Océan, encore qu’ils en encombrent peu à peu les profondeurs, tandis que les plus grandes portions de leur masse sont déposées en chemin, partout où des promontoires peuvent protéger un dépôt, et c’est ainsi que se ferment peu à peu certains détroits.

1°. MÉDITERRANÉE PROPREMENT DITE. Celle-ci, sur les rivages de laquelle se développa la civilisation de l’espèce Japétique du genre humain (voyez RACES HUMAINES dans le Dictionnaire), sépare l’Europe de l’Afrique, à peu près entre les 30e. et 45e. degrés de latitude nord, et s’étend de l’est à l’ouest depuis l’Asie jusqu’aux colonnes d’Hercule, dans une longueur d’environ 900 lieues; sa largeur est beaucoup moins considérable. La Mer-Noire, dont celle d’Azof n’est qu’un appendice, doit en être considérée comme une dépendance, et la Mer Adriatique y est comme une méditerranée secondaire qu’en distingue le canal d’Otrante. Beaucoup de ses rivages présentent des traces de fracassemens et de ruptures volcaniques qui mirent successivement en communication la Mer-Noire avec celle de Marmara par le Bosphore, celle-ci avec la Mer Egée par les Dardanelles, cette même Egée avec le reste de la Méditerranée entre la Morée et Cérigo, l’île de Crète et Carpathos, Carpathos et Rhodes, Rhodes enfin et l’Anatolie. Peut-être une autre interruption existoit originairement entre la pointe Punique et les Calabres, par Lampedouze, Linose, Malte, Goze et la Sicile. Quoique toujours alimentée par de très-grands fleuves, au nombre desquels le Nil, le Tanaïs, le Borysthène et le Danube sont du premier ordre, et sans que l’évaporation puisse suffire pour absorber la plus grande partie de ses eaux, il est certain que celles-ci furent originairement bien plus élevées qu’elles ne le sont aujourd’hui. Les preuves de la diminution en surface de la Méditerranée proprement dite sont présentes sur tous les points de ses bords: en mille lieux ceux-ci sont coupés à pic, surtout dans les endroits où l’on peut supposer que des vastes courans ont fait irruption, comme au Bosphore, aux Dardanelles, aux extrémités de toutes les pointes hélé-niques, et surtout vers le détroit de Gibraltar, dont nous croyons avoir démontré la très-récente formation (Résumé géographique de la Péninsule Ibérique, sect. II, chap. I). La rupture de ce dernier avoit été indiquée par divers écrivains, mais sans preuves; et comme tant d’idées hardies sont jetées en avant au hasard par des auteurs téméraires qui, lorsqu’un observateur scrupuleux a trouvé la vérité, ne manquent pas de dire qu’ils l’avoient devinée et proclamée avant tout autre. Nous ne reviendrons pas sur la révolution physique qui détermina la séparation de l’Afrique et de la Péninsule, comme pour incorporer celle ci à l’Europe, où elle semble néanmoins demeurer toujours étrangère. Il nous suffira, pour ajouter une preuve à ce grand fait en faveur duquel témoignent les montagnes littorales, la nature des roches, les caméléons, des singes, des orchidées, le cynomorium et le reste de la Flore ou de la Faune atlantique, de rappeler ce que disoit Saussure, qui observa, entre Monaco et Ventimille, de grands rochers coupés à pic sur le rivage, et dont les flancs offroient jusqu’à la hauteur de plus de deux cents pieds, une multitude d’excavations profondes, où l’on reconnoissoit l’effet du balancement des vagues. Ces excavations depuis la cime des monts voisins, et graduellement en descendant jusqu’aux lieux où se brisent aujourd’hui les flots, offrent les mêmes caractères; nous avons également dit comment, à l’époque où le détroit de Gibraltar n’existoit pas, les bassins opposés de l’Aude et de la Garonne à travers l’Oxitanie et l’Aquitanique formoient le dégorgeoir de cette mer, dont les eaux baignoient d’un côté les racines de l’Atlas et de l’autre l’extrémité boréale du bassin du Rhône, où leur voisinage alimentoit les volcans éteints du centre de la France.

Le littoral de la Méditerranée telle qu’elle est aujourd’hui, forme un bassin naturel des mieux caractérisés, et qui l’est tellement, que les rivages de France de ce côté ressemblent par leur physionomie et leurs productions, bien plus aux rives barbaresques ou même syriaques, qu’elles n’offrent l’aspect et les productions des plages océaniques de la même contrée. Le naturaliste, soit qu’il mesure la température, soit qu’il interroge la Flore ou la Faune du golfe de Gascogne, par exemple, y trouvera bien moins d’analogie entre toutes ces choses, sur les bords de la Provence, qu’il n’en trouveroit entre la température, la Faune et la Flore des bords Provençaux, et la Flore, la Faune ou la température du Delta égyptien. La plupart des insectes de Barbarie et du Levant, entre lesquels se font remarquer les Pimélies, les Atteuches, les Brachyeères, les Mantes, les Truxales, d’énormes Mirmiléons et des Panorpes, sont aussi occitaniques, du moins quant au plus grand nombre des espèces. Les Ombellifères, les Labiées aromatiques, la plupart frutescentes, avec les Cistes, sont les plantes le plus généralement répandues dans le pourtour de la Méditerranée, dont les Genévriers, Licia, Phænica et Oxicedrus, avec le Pin d’Alep et Pinea sont les Conifères: le Quercus coccifera en est le Chêne; l’Olivier, le Cyprès, le Figuier, le Caroubier, le Laurier, en sont les autres arbres de prédilection; le Viburnum Tynus, l’Agnus-Castus, l’éclatant Nérion, le Philaria angustifolia, les Lentisques, l’Anagyris fœtida, les Jujubiers, en sont les principaux arbustes. Nulle parc le Datier n’y gèle, et les Chamérops représentent en beaucoup de points de son enceinte les Palmiers de la Torride. Les Cactes avec les Agaves s’y sont naturalisés, et les vins que produit le sol sont plus ou moins liquoreux. Parmi les Hydrophytes, plus de Laminaires, mais déjà des Caulerpes et le Padina Tournefortii; les Spongiaires et les Polypiers flexibles, entre lesquels les petites ombelles des Acétabulaires se font remarquer, tapissent les rochers près de la surface des flots, tandis que le Corail précieux habite leur profondeur. Les oiseaux y passeur presqu’indifféremment d’une rive à l’autre, et parmi ces voyageurs, il en est qui demeurent sur l’une ou l’autre plage, après le départ de leurs troupes, sans paroître trop souffrir de la saison par laquelle ils se laissèrent surprendre. Les très-grands Cétacés n’y entrent qu’accidentellement, ainsi que le véritable Requin; mais entre les espèces de poissons de moyenne ou de petite taille y brillent de mille éclatantes nuances, un nombre de Labres proportionnellement plus considérable que partout ailleurs.

2°. MÉDITERRANÉE SCANDINAVE, ou MER BALTIQUE. Entièrement européenne, cette Méditerranée septentrionale suit une direction près que perpendiculaire à la précédente, et sa largeur est de trente à quatre-vingts lieues environ de l’est à l’ouest. Elle s’étend, en longueur, depuis le cinquante-quatrième parallèle, jusqu’au soixante-sixième environ, c’est-à-dire dans une région déjà froide. Les golfes de Bothnie dans sa partie boréale, de Finlande vers l’est, et de Livonie, en sont les principaux enfoncemens riverains: elle communique à la Mer du Nord, par où s’avance, vers le sud, l’Océan arctique, au moyen de détroits que forment, entre la presqu’île de Jutland et la Suède méridionale, des îles dépendantes de la couronne de Danemarck; Rugen, Bornholm, Oland, Gothland, Oësel, Dago et Aland, en sont les autres îles principales. Une multitude de rochers formant l’archipel d’Abo, entre cette dernière et la Finlande, semblent préparer sa réunion à cette partie du continent récemment envahie par les Russes; cette réunion sera d’autant plus prompte que, de toutes les mers, la Baltique paroît être celle dont l’abaissement continuel de niveau est le plus sensible. En 1743, Celcius, de l’Académie de Stockholm, fit remarquer les traces évidentes de cet abaissement sur des rochers qu’on se rappeloit fort bien avoir été couverts par la Mer, et qui déjà s’élevoient de plusieurs pieds au-dessus de sa surface; les côtes y présentent d’ailleurs, vers le Midi, de grands étangs qui n’y communiquent presque plus, ou qui ne participent à sa salure très-foible, que par des passes tellement étroites, qu’on peut prévoir à quelle époque de telles communications demeurent fermées. La végétation de ces lieux, soit au fond des eaux, soir sur les rivages, se ressent en quelque sorte de la petitesse d’un bassin où la Nature semble appauvrie. L’éclat des couleurs n’y revêt guère aucune production; et la Faune, ainsi que la Floro marine, y sont composées de peu d’espèces, dont aucune n’est considérable; tandis que l’une et l’autre, sur les rives arctiques et voisines de Norvège, ne laissent pas que d’être variées, mais d’une physionomie toujours austère.

3°. MÉDITERRANÉE ÉRYTHRÉENNE, on MER-ROUGE, qui sépare l’Afrique, ou ancien continent austral, de l’Asie, partie de l’ancien continent boréal, est la plus étroite de toutes; la marée s’y fait très-sensiblement ressentir. Elle n’a guère que soixante-dix lieues de l’est à l’ouest, sous le tropique du Cancer, qui la traverse, et quatre-vingts lieues dans sa largeur la plus considérable, entre l’Yémen et les confins septentrionaux de l’Abyssinie. Sa longueur prise du nord-ouest, c’est-à-dire du fond de la corne de Suez, jusqu’au détroit de Babelmandel, par le sud-ouest, est d’environ dix-huit degrés de latitude. La température de ses eaux est très-élevée, parce qu’elle s’étend entre des places brûlantes que n’abritent des vents de l’Afrique, ni hautes montagnes, ni forêts épaisses, et que ne rafraîchissent les tributs d’aucun fleuve. Cette absence de tout affluent d’eau douce pourroit faire présumer que la salure y doit être plus considérable qu’en toute autre mer: ce fait cependant est loin d’être constaté, son peu de profondeur est encore une cause de tiédeur; des récifs et des bas-fonds nombreux y rendent la navigation fort dangereuse; et, quoique de temps immémorial on n’y ait pas observé une diminution visible, elle doit se combler néanmoins par la succession des tribus madréporiques qu’elle nourrit en abondance. Le nombre de productions hydrophytologiques qui nous en est connu, et qui ne laisse pas que d’être considérable, nous a prouvé que la Mer-Rouge, déjà remplie de Caulerpes, de Sargasses et de Polypiers, identiques avec des productions venues des mers de Corée, de Chine et de la Polynésie, avoit plus de rapport par ses productions naturelles avec notre cinquième Méditerranée, qui en est cependant séparée par route la largeur de l’Asie, qu’avec la Méditerranée proprement dite, qui n’en est pas à vingt lieues, en comptant de Suez au fond du lac Menzaleh; éloignement que semblent encore diminuer les lacs amers de Temsari, qu’on trouve aux deux tiers ou à moitié de la distance de l’un à l’autre de ces points. Ce que nous venons d’établir ici nous paroît mériter la plus sérieuse attention, et nous engageons les géographes à y réfléchir. En effet, la Méditerranée proprement dite ayant évidemment, comme nous l’avons prouvé dans nos précédens ouvrages, eu son niveau beaucoup plus élevé qu’il ne l’est aujourd’hui, lorsque le détroit de Gibraltar n’existoit pas, devoir originairement communiquer avec la Mer-Rouge, puisque l’isthme de Suez, selon le nivellement des ingénieurs français de l’immortelle et glorieuse expédition d’Egypte, n’a que très-peu d’élévation par rapport aux mers voisines: les deux Méditerranées communiquoient donc par cette dépression, dont l’antiquité profita pour établir un canal que la barbarie laissa disparoître sous des monceaux de sable. Nous prouverons, dans un ouvrage qui doit incessamment être livré à l’impression, que le détroit de Babelmandel, au contraire, n’existoit pas plus, primitivement, que le détroit de Gibraltar; c’est où se voient maintenant les rochers à pic qui encaissent cette brisure, que se trouvoit le point de jonction de la Péninsule A rabique avec le continent africain; car l’Arabie faisoit partie de ce continent, comme nous avons vu la Péninsule Ibérique lui avoir appartenu originairement. Lors de cette jonction de deux mers aujourd’hui séparées, les productions de l’une et de l’autre devoient être à peu près identiques. Depuis leur disjonction, quelques Hydrophytes, quelques Polypiers, quelques Poissons peu nombreux, leur sont demeurés communs; mais des productions toutes différentes se sont développées en grande quantité dans celle qui devint la plus chaude: ces productions lui ont imprimé une physionomie nouvelle. A ce propos, nous rappellerons un fait important que nous avons rapporté avec détails dans l’article CREATION de notre Dictionnaire classique d’histoire naturelle: ayant placé des corps organisés, propres à divers points les plus distans du Globe, dans des vases en cristal remplis d’eau, nous avons vu dans leurs infusions se développer quelques Microscopiques communs à toutes, outre un certain nombre d’espèces exclusivement propres à chacune: ayant mêlé de ces infusions, quelques espèces de Microscopiques y ont disparu plusieurs y ont persévéré, et il s’en est formé de Nouvelles, toutes différentes des autres. La Nature feroit-elle quelquefois en grand ce que nous avons fait comme en miniature dans nos expériences?

On a beaucoup écrit sur l’étymologie du nom d’Erytrhée ou Rouge, donné à la Méditerranée qui vient de nous occuper. On a cru récemment en trouver la raison dans l’abondance de petits Entomostracés vivement colorés, qu’on dit s’y multiplier parfois en si grand nombre que les eaux en paroissent changées en sang, comme au temps où Moyse et les magiciens de Pharaon étendoient leurs verges, également puissantes, sur ces calamiteuses contrées. Le fait n’est cependant pas complètement prouvé, et il se pourroit que ce nom de Mer-Rouge n’eût pas de raison plus raisonnable que ceux de Mer-Noire, de Mer-Blanche ou de Mer- Vermeille, donnés à d’autres parties de la Mer, qui ne sont ni vermeilles, ni blanches, ni noires.

4°. MÉDITERRANÉE PERSIQUE. On peut encore considérer ce prétendu golfe comme une véritable mer intérieure qu’un seul détroit unit à l’Océan, lequel lui communique, ainsi qu’à la précédente, les mouvemens de flux et de reflux. Cette Méditerranée dut être originairement plus grande de toutes les plaines mésopotamiques formées par les alluvions de deux immenses fleuves, qui dépouillent les pentes méridionales des monts Taurus et du Kurdistan pour encombrer leur bassin de leurs débris charroyés. A cette diminution près, qui semble continuer de nos jours, la Méditerranée persique présente de grands rapports avec la précédente; mais elle a encore fort peu été observée par les naturalistes. Les productions, aux perles près, en sont fort peu connues.

5°. MÉDITERRANÉE SINIQUE. Des personnes habituées à ne voir qu’une Méditerranée, parce que, jusqu’ici, les géographes n’écrivirent ce nom qu’en une seule partie de leurs cartes, mais qui, par l’analogie qu’offre leur détroit unique, consentiroient à regarder comme des Méditerranées les mers intérieures dont il vient d’être question sous les nos. 2, 3 et 4, répugneront peut-être à nous voir placer au nombre des Méditerranées une étendue d’eau que de nombreux détroits mettent en communication avec l’Océan; cependant, s’il est prouvé que, fermée d’un côté par une suite de côtes continentales, cette étendue ne tardera point à se fermer de l’antre par la réunion prochaine d’îles rapprochées, il faudra bien admettre quelques Méditerranées de plus qu’on n’étoit dans l’usage d’en compter. La Méditerranée qui va nous occuper s’étend assez exactement du sud-ouest au nord-est, depuis la ligne équinoxiale à peu près, jusque vers le 54e. degré de latitude nord.

Les côtes peuplées par notre espèce sinique du genre humain ( voyez RACES D’HOMMES) la bordent sans interruption au couchant, depuis l’extrémité boréale de la manche de Tartarie, où l’île Séghalien touche presqu’au Continent vers l’embouchure du fleuve de ce nom, jusqu’à l’extrémité de la presqu’île de Malaca. Elle finit vers le nord en pointe aiguë comme une corne de la Mer-Rouge. La Corée et la Péninsule Cochinchinoise s’avancent dans sa largeur comme l’Italie et la Grèce le font dans la Méditerranée proprement dite; Sumatra, Bornéo et les basses du passage de Carémata, qui ne tarderont pas à former une île par l’élévation des bancs madréporiques qui les rendent si dangereuses aux marins, bornent la Méditerranée sinique vers le sud; ses limites orientales sont tracées par les revers occidentaux de Palawan, de Mindoro, de Luçon, appartenant à l’archipel des Philippines; par ces îles nombreuses de Babonyanes et de Bashée, entre Luçon et Formose; par cette même Formose; par les archipels de Madjicosemah, de Lieukieu et d’Oufou, se liant à l’empire du Japon; enfin par cet Empire formé d’une chaîne de sommités que séparent des canaux marins, et qui, par Jesso, se lie à l’île de Séghalien vers la pointe méridionale de cette dernière. Le détroit de Malac établit la communication de cette Méditerranée avec l’Océan indien; d’autres détroits très-nombreux, que des Polypiers ne tarderont pas à faire disparoître, la mettent en rapport avec la petite mer de Mindanao, qui n’en sera peut-être qu’un golfe. Parmi les communications nombreuses qui existent encore entr’elle et l’Océan Pacifique, celui de Diémen, au sud de Kiusiu, de Matsumai, au nord de Niphon; enfin celui de la Peyrouse, entre Jesso et la longue île de Séghalien, sont les plus profonds. Mer très-paisible, les vents dominans y sont des moussons analogues à ceux de l’Océan indien (voyet Pl. 6 ); l’immensité des fleuves qui s’y jettent par le côté continental, et la multitude des écueils dont elle est semée, étant des causes perpétuelles de perturbation: pour peu que les gros temps y fussent fréquens, cette Mer seroit impraticable. Son étendue en latitude est cause que ses productions varient beaucoup du sud au nord; ces productions conservent cependant, d’une extrémité à l’autre, l’air chinois (qu’on nous passe cette expression), dont le caractère bizarre n’échappe à personne; caractère que nous rendent assez bien ces peintures des peuples siniques, qu’on supposa long-temps n’avoir pas de modèle dans la nature, parce qu’elles représentoient des objets fort différens de ce que nous voyons habituellement autour de nous dans notre Europe. Quoique prolongée vers le septentrion, l’extrémité supérieure de la Méditerranée dont il est question, est loin d’être aussi froide que les mers qui se trouvent sous les mêmes latitudes dans le reste du Globe. Jamais on n’y voit d’amas de glaces menaçantes, comme il arrive par le travers de l’embouchure du fleuve Saint- Laurent, qui y correspond en Amérique, ou dans la mer du Nord et le sud de la Baltique, qui y correspondent en Europe.

Nous ne possédons ni Laminariées, ni même de grandes Fucacées provenues de cette Méditerranée, dont l’hydrophytologie est du reste fort peu connue, malgré quelques espèces intéressantes qu’on en a rapportées au célèbre algologne Turner, qui les figura.

6°. et 7°. La MER D’OKHOTSK et la MER DE BÉRING doivent encore être considérées comme deux Méditerranées boréales. La première, quoique limitrophe de la Sinique, dont elle n’est même pas encore complètement séparée, puisqu’elle s’y unit par deux détroits, est placée presque sous la même latitude, si ce n’est vers le nord, où elle s’élève jusqu’en dehors du 64e. degré, c’est-à-dire par le travers d’Archangel Cette Mer est déjà très-froide, même aux limites de la précédente, et si quelques géographes routiniers trouvent étrange que nous l’en distinguions, au moins autant que nous distinguons la Méditerranée proprement dite de l’Erythréenne ou Mer-Rouge, nous répondrons que possédant beaucoup de productions hydrophyrologiques de la mer d’Okhotsk, nous y avons reconnu bien plus de rapports avec celles de la Baltique, et même des parages du Groënland, qu’avec celles de la Méditerranée sinique; en effet, la langue de terre de Séghalien ou Karafthou établit une limite naturelle aussi tranchée que l’irshme du Suez; de sorte que sa rive occidentale, sous une influence sinique, produit encore des Floridées ou des Ulvacées de la plus belle couleur, avec quelques Caulerpes, et encore des Spongiaires; l’autre, sous l’influence kamrchadale, n’a plus guère que de tristes et coriaces Fucacées, mais pourtant pas encore de Laminariées. Le Kamtchatka en forme une rive avec la chaîne des îles Kuriles, qui la séparent de l’Océan Pacifique, mais imparfaitement pour quelque temps encore..

Quant à la seconde, la mer de Béring, circonscrire par la côte orientale de ce même Kamtchatka et l’extrémité nord-est de l’Asie, par cette partie misérable du Nouveau-Monde qu’on appelle Amérique russe, et par la longue courbe que forment les îles Aleutiennes, elle s’étend sous un climat tout-à-fait boréal. Si ce qu’on appelle la Grande passe la mer en rapport avec les régions tempérées de l’Océan pacifique, le détroit de Béring, en séparant les deux Mondes, l’unit à l’Océan arctique, qui lui imprime sa physionomie glaciale en lui envoyant des montagnes flottantes formées d’eau congelée, avec quelques-uns de ces grands Cétacés qu’on retrouve sur les côtes d’Islande et du Spitzberg. Nous posssédons de cette mer de Béring des Hydrophytes en tout semblables à ceux de Terre-Neuve et des côtes de Norvège. Ce sont les mêmes Fucacées robustes, des Laminariées capables de résister au courroux des flots, et parmi lesquelles se fait remarquer l’Agare criblée de trous, encore si rare dans les herbiers, et que nous possédons des bords Koraïkes, des îles Saint-Pierre et Miquelon, et des côtes de Norvège.

8°. MÉDITERRANÉE COLOMBIENNE. Nous comprendrons sous ce nom le golfe du Mexique et la mer des Amilles, dont l’ensemble forme l’une des mers intérieures les mieux caractérisées qui soient à la surface du Globe; ce que n’ont pas cependant aperçu des compilateurs qui, pour avoir visité un point de la Martinique, de la Guadeloupe ou de quelques autres rochers américains, en écrivent des monographies sans nombre, et semblent vouloir s’approprier le monopole de toute publication historique, géographique, statistique, volcanique, pathologique, végétale ou animale, relatives aux rives du Nouveau-Monde. Cette Méditerranée où l’immortel Colomb pénétra le premier, et qui se trouve représentée dans notre planche 4e., est comme la Sinique de l’ancien continent, bornée d’un côté par une suite non interrompue de côtes, depuis la pointe méridionale des Florides jusque dans la province de Cumana, vis-à-vis l’île de la Trinité ; de ce dernier lieu part une série d’autres îles petites ou grandes, qui toutes visibles réciproquement de l’une à l’autre, sous le nom d’Antilles du vent et de Grandes Antilles, séparent la Méditerranée qui nous occupe de l’Océan Atlantique. Parmi ces grandes Antilles, Haïti et Cuba forment la circonscription septentrionale du bassin, dont se trouvent exclues les Lucayes, archipel extérieur qui doit commencer aux Iles Turques, à partir des Caïques jusqu’à l’extrémité ouest de l’île de Bahama. Tous les écueils, petits ou grands, qui forment au nord des grandes Antilles cet archipel de corail ou d’alluvions du Gulf-Stréam et autres courans, sont du domaine de l’Océan; il en reçoit une physionomie tant soit peu septentrionale, encore que situé sous les tropiques; cet archipel prépare, en protégeant le grand banc de Bahama, lequel s’élève de jour en jour, un attérissement destiné à élargir la barrière qui fermera entièrement, au moyen de la réunion de toutes les Antilles, grandes et petites, la Méditerranée colombienne. Le canal de Bahama, ou celui de Porto-Rico, y demeureront l’un et l’autre, et peut-être long-temps ensemble, les analogues du grand et du petit Belt dans la Baltique; il paroît du moins que ce sont les deux communications les plus profondes actuellement existantes. Pour la Jamaïque et les îles sous le vent, elles y sont comme la Sicile et l’archipel Egéen dans notre vieille Méditerranée; le cap Catoche, à l’extrémité orientale de Jucaran, et celui de San-Antonio, à l’extrémité occidentale de Cuba, s’y avancent l’un vers l’autre, comme Lilibée se rapproche du cap Bon, à l’extrémité punique du royaume de Tunis. De pareils rapprochemens de pointes en pointes sont fréquens dans la Méditerranée proprement dite, dans la Sinique et dans la Baltique notamment; ils indiquent que ces Mers, une fois totalement séparées des Océans voisins, éprouveront, par la diminution de leurs eaux, des interceptations intérieures, d’où résulteront successivement des Caspiennes qui deviendront des lacs et finalement des bassins de fleuves, parce que la Nature suit la même marche dans toutes les parties de la surface du Globe. Il en sera des Médirerranées actuelles et à venir comme de celles qui n’existent plus que par les traces de leur ancienne existence. Le bassin du fleuve Saint-Laurent, où ne restent plus que des lacs interceptés, et celui du Danube, où ne restent pas même de lacs, mais où l’on trouve des plaines qui témoignent de l’ancienne existence de ceux-ci, peuvent être cités pour servir de démonstration à cette théorie de desséchement.

Le plus grand fleuve du Monde, le Mississipi, se jetant dans la Méditerranée colombienne, y forme un vaste delta, et prépare par d’immenses dépôts le long de ses côtes septentrionales, le rétrécissement du golfe mexicain. Située entre le 9e. degré environ et le 30e. degré de latitude nord, traversée d’orient en occident par un tropique, comprise presque tout entière dans la zone torride septentrionale, ses productions offrent le plus grand rapport avec celles des Méditerranées Erythréenne et Sinique, sans que l’éloignement de ces mers ait pu altérer une ressemblance physique très - prononcée. Les poissons, de forme bizarre et brillans des plus riches couleurs, y vivent partout en nombre considérable. Des Polypiers de grande taille y encombrent et élèvent le fond et les rivages; ces derniers contribuent avec une telle rapidité à l’accroissement du sol environnant, surtout du côté intérieur, par rapport aux Antilles, que des cadavres humains encroûtés dans leurs débris calcaires, y sont, sur un point de la Guadeloupe, presque devenus des anthropothites. Si l’on y descend à l’examen des êtres moins compliqués dans l’organisation, soit animale, soit végétale, les rapports se multiplient, et l’on arrive jusqu’à l’identité ; ainsi, parmi les Polypiers flexibles, les Corallinées, les Flusrrées, les Caulerpes, les Floridées et autres Hydrophytes, nous possédons une multitude d’espèces qu’on ne saurait distinguer de celles que notre savant ami Delille a rapportées de la Mer-Rouge, et que Lesson et divers autres voyageurs ont recueillies sur les rives de la Polynésie. Cependant les parties de l’Océan interposées n’offrent rien, ou du moins très-peu de chose qui soit parfaitement pareil. De tels faits paroîtront étranges sans doute à certaines personnes qui jusqu’ici n’ont fait de l’histoire naturelle que d’après des Palmiers ou des Eléphans; mais ces faits apprendront aux judicieux ce que nous proclamerons désormais dans tous nos ouvrages géographiques, parce que nous en avons acquis la certitude dans le silence de l’observation, avant d’en fatiguer le monde savant par d’incomplètes publications, savoir: que le Globe ayant évidemment été couvert par les eaux de la Mer, c’est par la végétation et la vie marine, que la vie et la végétation ont dû se préparer avant de pouvoir se montrer sur le reste du Globe. Les productions de la Mer, surtout les plus simples et qui dûrent apparoître les premières, doivent donc être soigneusement observées; il résultera de la découverte et de la comparaison des plus chétives, de plus importantes vérités que de la découverte et de la comparaison d’objets plus volumineux, sur lesquels on prétend concentrer l’attention des naturalistes, et desquels on voudroit déduire certaines lois générales de répartition que la Nature ne sanctionne pas. Un autre grand fait de Géographie physique, déjà indiqué plus haut, et auquel nous reviendrons quand il sera question de ce qu’on appelle Bassins, ressort encore de l’examen de la Méditerranée colombienne, autant que de la comparaison des cornes de la Mer-Rouge et du sinus qu’on pourroir appeler Pélusiaque, au fond de notre Méditerranée; c’est que les productions de deux bassins naturels contigus, sont plus différentes sur les pentes opposées des espaces qui en établissent le partage quelle que soit la petitesse de la distance et la hauteur dans ces espaces, que ne le sont les productions des bords les plus éloignés de l’un des deux bassins. Nous n’avons point, comme d’autres voyageurs qui en ont beaucoup écrit, visité les Antilles, l’Amérique du Sud, ou ce qu’on nomme quelquefois encore la Nouvelle-Espagne, mais nous avons soigneusement examiné dans les collections de Berlin, de Vienne, de Paris, et surtout de Madrid, les productions botaniques de tous ces lieux, et voici ce que nous y avons reconnu, ce que nous affirmons devoir être, ce que personne n’a dit encore, et ce que l’expérience confirmera.

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16 yanvar 2025
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