Kitabı oxu: «Salon d'Horace Vernet»

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Antoine Jay, Étienne de Jouy

Salon d'Horace Vernet

Analyse historique et pittoresque des 45 tableaux exposés chez lui en 1822


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066335762

Table des matières

PRÉAMBULE.

[N°I.]

LE TABLEAU.

[ N° II. ]

LE TABLEAU.

[ N° III. ]

[ N° IV. ]

LE RÉCIT.

LES DEUX TABLEAUX.

[N°. V. ]

LE TABLEAU.

[ N° VI. ]

LE TABLEAU.

[N° VII.]

LE PORTRAIT.

[N° VIII.]

LE PORTRAIT.

[ N° IX. ]

LE TABLEAU.

[ N° X.)

LE PORTRAIT.

[ N° XI. ]

LE TABLEAU.

[ N° XII. ]

[ N° XIII. ]

LE TABLEAU.

[ N° XIV.

LE TABLEAU.

[ N os XV et XVI. ]

[ N° XVII. ]

[ N° XVIII. ]

[ N° XIX.]

LE TABLEAU.

[ N° XX.]

LES DEUX TABLEAUX.

[ N o XXI. ]

LE TABLEAU.

[ N° XXII. ]

LE TABLEAU.

[ N os XXIII, XXIV, XXV, XXVI, XXVII, XXVIII. ]

XXIII. Scène du Misanthrope. L’assemblée.

XXIV. Dénouement du Festin de Pierre.

XXV. Scène de l’École des Maris.

XXVI. Scène du Cocu Imaginaire.

XXVII. Scène de l’École des Maris.

XXVIII. Scène des Précieuses Ridicules.

COUP-D’OEIL

[N° XXIX.]

LE TABLEAU.

[ N° XXX. ]

[ N° XXXI. ]

LE PORTRAIT.

[ N° XXXII. ]

LE TABLEAU.

[N° XXXIII.]

[N os XXXIV et XXXV.)

LES TABLEAUX.

[N° XXXVI.]

[N° XXXVII.]

LE TABLEAU.

[N° XXXVIII.]

LE TABLEAU.

[N° XXXIX.]

[N° XL.]

LE TABLEAU.

[N° XLI.]

LE TABLEAU.

[ N° XLII.]

[N os XLIII, XLIV, XLV, XLVI. ]

XLIII. — Un Moulin, sur les côtes de Gênes.

XLIV. Soleil couchant sur la mer.

XLVI. Une plage. Effet de soleil couché.

[N° XLVII.]

[ N° XLVIII. ]

LE TABLEAU.

[N° XLIX.]

[ N° L. ]

LE TABLEAU.

COUP-D’OEIL GENÉRAL SUR LE SALON DE M. HORACE VERNET.

SUPPLÉMENT.



PRÉAMBULE.

Table des matières

L’ÉCOLE de Peinture française, guidée par un. grand Maître, avait retrouvé toute la pureté des formes, toute la sagesse, toute la grâce antique. La science du dessin, la vigueur du coloris, s’étaient, comme par miracle, combinées avec la beauté de l’expression, avec le goût et la simplicité des conceptions premières. La même École avait vu se former sous le même maître les Gérard, les Girodet, les Gros, les Guérin, les Prudhon et les Hersent: genres de talent si remarquables en eux-mêmes et si prodigieux par leur diversité.

Tandis qu’un général français passait les Alpes comme Annibal; tandis que nous gagnions autant de victoires en vingt-cinq ans, que les Romains en plusieurs siècles, nos peintres nous donnaient un autre empire; la pensée philosophique du Poussin, les heureux contours du Corrège, le goût gigantesque de Buonarotti, la délicate et tendre simplicité de Raphaël et du Guide renaissaient au sein de la même école sur les toiles de nos Musées.

Ce n’est pas tout: la même chaleur fécondait des talens d’un autre genre. L’école de Lyon donnait à cette imitation de la nature, si recherchée des Flamands, quelque chose de naïf, de noble et d’intéressant: les Révoil prêtaient les charmes d’une touche fidèle et brillante à ce qu’il y a d’aimable et de gracieux dans les souvenirs de l’ancienne France: heureuse illusion, permise seulement aux beaux-arts qui vivent de mensonge, et qui devient pour eux une espèce de Mythologie.

Dans un ordre bien plus élevé, mais aussi nouveau, M. Horace Vernet annonçait à la fois la facilité de pinceau de Sébastien Bourdon, la fougue et le coloris de Rubens, cette étude anatomique du plus noble des animaux, étude qui distingue son père, et cette touche délicate, cette observation de la nature physique qui caractérisaient son aïeul. Déjà plusieurs morceaux d’un talent supérieur avaient laissé deviner son aptitude à saisir les émotions de la vie militaire, les scènes tumultueuses des camps, les convulsions de la nature, en un mot tout ce qui élève l’ame et tout ce qui l’agite.

Les dernières expositions avaient accoutumé le public français à des chefs-d’œuvre; il en attendait de nouveaux à l’exposition de 1822, qui avait été retardée d’une année entière. Il a vu avec dépit et surprise les efforts malheureux de quelques hommes de talent, et l’insignifiance d’un grand nombre d’ouvrages. Il a remarqué avec une inquiétude mêlée de dédain, plusieurs productions empreintes du malheureux cachet des Boucher, des Vanloo, une innombrable collection de portraits, parmi lesquels deux seulement sont dignes du pinceau célèbre qui les a tracés. Artistes, littérateurs, gens du monde: tous ont dû s’effrayer de la destinée de l’art en France; tous se sont demandé si parmi tant de décadences, il fallait aussi compter celle de la peinture; si le génie des arts et le génie des armes avaient fui d’un même essor; si toutes nos gloires avaient trouvé le même tombeau.

Dans ce Musée, siriche de cadres et si pauvre de tableaux, quelques-uns avaient néanmoins fixé l’attention; et dans ce petit nombre s’en trouvait un de M. Horace Vernet, le seul que le plus fécond de nos peintres eût exposé cette année aux Salons du Louvre. Ce Tableau, hommage pieux adressé par le petit-fils à la mémoire de son aïeul, ne semblait placé au milieu de tant de productions insipides, que pour piquer la curiosité publique. Qu’était devenue cette heureuse et brillante rapidité de pinceau qui distinguait ce jeune artiste? D’où pouvait naître ou cette paresse inexcusable ou cette stérilité subite? Notre histoire avait-elle perdu le charme pittoresque dont il s’était fait l’heureux interprète; ce talent souple et plein d’éclat qui avait habilement reproduit nos triomphes, n’avait-il pu leur survivre, et s’était-il évanoui tout-à-coup!

Telles étaient les questions qu’on s’adressait, à l’ouverture du Salon; mais bientôt on apprend qu’Horace Vernet, au lieu d’avoir brisé ou abandonné ses pinceaux, avait, dans l’espace de trois années, terminé trente-quatre compositions de divers genres, dont plusieurs étaient regardées comme ses chefs-d’œuvre. L’admiration des artistes admis dans l’atelier du peintre, ne tarda pas à transpirer dans le public: on sut que deux de ces tableaux étaient spécialement consacrés à la gloire nationale; et que tous formaient entre eux, malgré la différence des genres, une espèce de galerie Française. La curiosité se nourrit et s’augmenta de ces rumeurs; et si l’on s’était étonné de l’inaction prétendue de l’habile artiste, on s’étonna bien davantage de l’insouciance avec laquelle il semblait se dérober volontairement à sa propre gloire, et priver le public d’un plaisir auquel il l’avait accoutumé.

Mais d’étonnement en étonnement l’on parvint à la vérité. Le jury (qui voudrait en vain rejeter sur l’autorité supérieure l’odieux ou le ridicule d’une pareille mesure ) avait refusé les deux principaux tableaux du peintre; et, sur ce refus, qui outrageait son talent et compromettait les intérêts de sa réputation, Horace Vernet avait résolu de n’exposer de toutes ses productions, que celle qu’il avait offerte à la mémoire de son aïeul, et qui, d’ailleurs, ne lui appartenait plus.

Faut-il donc que la politique frappe aussi de réprobation jusqu’aux plus innocentes et aux plus brillantes facultés de l’homme? Ne saurait - elle se contenter de faire peser son niveau de plomb sur les choses réelles de la vie, et nous interdira-t-elle les jouissances de l’imagination? Où se réfugiera la liberté si elle est chassée de l’atelier du peintre, et dans quelle barbarie sommes-nous prêts à retomber, si l’on parvient à étouffer l’indépendance de ces beaux-arts, qui servent de consolation, d’ornement, et quelquefois même de soutien aux institutions les moins libres?

On objectera peut-être que certains souvenirs, personnifiés aux regards, ont leur danger, et que les passions peuvent être plus violemment excitées par un tableau que par un discours: mais de quoi s’agissait-il donc? d’un portrait formidable? de l’apothéose d’un grand homme? Non. Ces tableaux, rejetés impitoyablement, rappelaient deux époques mémorables de notre histoire contemporaine. L’un représentait la bataille de Jemmapes; l’autre, la défense de la barrière de Clichy. L’auteur avait saisi et rapproché, par un ingénieux et triste contraste, les deux points extrêmes de notre gloire militaire: c’était le premier élan et le dernier soupir, non pas de notre courage, mais de notre fortune. D’un côté, tout le bonheur, tout l’éclat d’une audace jeune et brillante; de l’autre, la noble obstination et la dernière tentative de la valeur malheureuse et trahie, que le roi lui-même avait récompensée dans la personne de quelques soldats citoyens qui avaient eu la part la plus honorable à cette triste journée.

Que penser de ceux que l’ombre même de notre grandeur importune? N’est - on pas tenté de se rappeler ici ce maître - d’hôtel d’Alexandre, qui ne pouvait recevoir sur sa tête chauve un rayon de soleil, sans frémir de tout son corps? Ne lui ressemblent-ils pas beaucoup, ces hommes, qui ne peuvent, sans être attaqués d’un frisson mortel, soutenir un seul rayon de notre gloire nationale?

Les connaisseurs, auquel l’atelier de M. Horace Vernet est ouvert, jugeront, en dernier ressort, la sentence d’un jury si profondément politique: pour nous, nous croirons avoir rempli la tâche que nous nous sommes proposée, si nous donnons aux personnes, que l’éloignement ou d’autres circonstances empêchent de venir admirer ces belles productions de l’art moderne, une faible idée de leur effet et de leur grand caractère. Quant à ceux qui sont assez heureux pour jouir de la vue de ces chefs-d’œuvre, cette notice pourra leur servir d’explication, dans l’examen des détails intéressans de la plupart de ces tableaux. Trop heureux si nous pouvions peindre avec des mots, comme Vernet avec sa brillante palette; si nous pouvions lui emprunter quelques-unes de ces expressions franches et naïves, de cet abandon, et de cette fougue de pinceau; de cette variété toujours séduisante, toujours vraie, toujours nouvelle; qui lui mériteront peut-être un jour le titre de Voltaire de la peinture, et qui le distinguent parmi les artistes que nous possédons, et parmi ceux dont nous révérons la mémoire.

La description de quelques tableaux qui ne font plus partie du salon de M. Horace Vernet, complétera notre ouvrage. Ainsi, dans cette galerie consacrée au plus varié des peintres, il ne se trouvera point de lacune considérable; et l’on pourra porter un jugement raisonné sur l’ensemble de tant de travaux, et sur le pinceau qui leur a donné naissance.

Ajoutons ici, que l’exposition du Salon de M. Horace Vernet est entièrement désintéressée; que les offres les plus séduisantes lui ont été faites, et qu’il les a rejetées par le sentiment d’une délicatesse peut-être exagérée.


[N°I.]

Table des matières

BATAILLE DE JEMMAPES.

Ainsi la Liberté prophétise la Gloire;

Salut, peuple nouveau! Tu verras la victoire

S’unir comme une amante à tes jeunes destins.

(MASSON.)

CE nom de Jemmapes, devenu historique, rappelle l’un des plus glorieux souvenirs de la révolution française. Nos bataillons, à peine organisés, avaient montré à Valmy le sang-froid, la calme intrépidité qui semblent n’appartenir qu’à des guerriers soumis aux lois d’une sévère discipline, formés par une longue habitude à la fatigue des camps et au mépris du danger; ils déployèrent, pour la première fois, à Jemmapes cette ardeur impétueuse, ce courage irrésistible qui nous ont valu tant de victoires, et qui ont illustré jusqu’à nos derniers revers.

L’expédition de Dumouriez en Belgique peut être considérée comme le premier essai de cette nouvelle tactique, de ce système de grande guerre, perfectionné par le génie de Napoléon et qui a porté nos drapeaux dans presque toutes les capitales de l’Europe. Sous ce point de vue, la bataille de Jemmapes commence une mémorable époque. C’est le point de départ d’une gloire immense qui a couvert le monde, qui protège encore la patrie désarmée, et qui ne laisse pas notre avenir sans espérance.

La bataille de Jemmapes réveille encore d’autres pensées. L’issue de cette grande journée confirme une vérité importante; c’est que le sentiment du patriotisme, l’amour de la liberté élèvent les peuples au-dessus d’eux-mêmes, détruisent, comme par enchantement, les molles habitudes d’une société corrompue, donnent de l’énergie, même aux ames vulgaires, et produisent ces actes de dévouement à la patrie, ces sacrifices héroïques qui, dans les récits de l’antiquité, nous paraissaient autrefois fabuleux.

Ajoutez à ces réflexions la situation d’un peuple généreux dont l’indépendance est menacée; triomphant au dehors, déchiré au dedans par la fureur des factions; livrant ses destinées au fanatisme d’audacieux tribuns qui se précipitent avec lui dans les déplorables excès de la licence; réduit à préférer l’anarchie qui se dévore elle-même au joug injurieux de l’étranger, et rachetant toutes ses misères par les prodiges de sa gloire. Tel était l’étonnant spectacle qu’offrait la nation française, à l’époque où ses guerriers ouvraient cette carrière de triomphes, qui déjà frappait l’Europe de terreur et d’admiration. Au bruit des vieilles institutions qui s’écroulaient de toutes parts, s’élevèrent les premiers chants de victoire, et tous les cœurs français tressaillirent au nom glorieux de Jemmapes.

Les premiers trophées de la liberté devaient enflammer le pinceau de l’artiste, dont le talent, consacré à la gloire nationale, saisit tout ce qu’il y a d’intérêt et de noblesse dans les cicatrices d’un vieux guerrier; soit qu’il se livre à des pensers mélancoliques sur la tombe récente de ses compagnons d’armes, soit qu’il suspende sous le chaume son sabre d’honneur, soit qu’il cultive le sol sacré que sa vaillance a défendu.

Il n’est donc pas surprenant que le tableau de la bataille de Jemmapes soit l’un des plus beaux que nous devions à la verve brillante et aux nobles inspirations de M. Horace Vernet. Cet ouvrage honore l’École française; mais pour bien le comprendre, il est nécessaire d’avoir une idée précise du grand événement qui en est le sujet.

Ce fut le 6 novembre 1792 que le général Dumouriez résolut d’attaquer l’armée autrichienne commandée par le duc Albert de Saxe-Teschen, gouverneur des Pays-Bas. Dumouriez rassemble ses bataillons. «Géné-

» raux, officiers, soldats, leur dit-il; fiers

» républicains, vous tous, mes braves cama-

» rades, nous allons entrer dans la Belgique

» pour repousser et chasser des ennemis bar-

» bares. Pénétrons dans ces belles provinces

» comme des amis, des frères, des libéra-

» teurs; montrons de la clémence envers les

» prisonniers de guerre et de la fraternité en-

» vers les habitans du pays.»

Ces paroles excitent l’enthousiasme, et des chants de liberté appellent la victoire sous les drapeaux français.

L’armée autrichienne occupait une position formidable en avant de Mons. Sa droite était appuyée au village de Jemmapes, sa gauche à celui de Cuesmes. Tout le front de cette ligne, établi sur une montagne boisée, était protégé par des retranchemens, par de nombreuses redoutes et des batteries disposées en amphithéâtre sur le penchant des hauteurs. Des tranchées, des abattis pratiqués sur les talus, multipliaient encore les obstacles et les dangers. Les ennemis, pleins de confiance, ne doutaient point que la valeur française ne vint échouer au pied de ces retranchemens, que la nature et l’art contribuaient à rendre inexpugnables.

Les Français, impatiens d’aborder l’ennemi, demandaient le signal de l’attaque. Dumouriez, pour les éprouver, manœuvra d’abord sous le feu des Autrichiens. C’est alors qu’assuré de l’intrépidité de ses troupes et de la précision de leurs mouvemens, il fixa le moment de l’attaque.

Le général Ferrand commandait la gauche de l’armée; l’aile droite était sous les ordres du général Dampierre. Dumouriez demeura au centre, pour diriger avec plus de facilité l’ensemble des mouvemens. Le duc de Chartres, aujourd’hui duc d’Orléans, commandait sous lui. Ce jeune prince se faisait remarquer par un maintien noble et assuré ; le feu qui brillait dans ses yeux annonçait le sang de Henri IV; il paraissait fier de faire ses premières armes contre l’étranger sous les drapeaux de la patrie. Là, se trouvaient encore Macdonald, qui, depuis, immortalisa les bords de la Trébie; Beurnonville, qui doit une honorable mémoire à ses premiers efforts pour l’indépendance nationale; le général Harville dont la renommée brille d’un éclat sans nuages; l’amazone Fernig, la Clorinde de l’armée française, et l’infortuné Drouet qui arrosa de son sang les premières palmes de la liberté.

Le signal est donné. A midi précis toute l’infanterie se forme en colonne, en chantant les hymnes de la patrie. Le village de Quaregnon, qui protégeait Jemmapes à la droite de l’ennemi, avait déjà été emporté par l’adjudant-général Thouvenot, sous les ordres du général Ferrand. Déjà il insulte Jemmapes et tout le flanc droit de l’ennemi. Bientôt le général Ferrand s’avance au-delà de Quaregnon; mais des prairies marécageuses, coupées de fossés, retardent sa marche. Forcé d’abandonner son artillerie, il attaque, et emporte à la baïonnette les hauteurs de Jemmapes. Ce général, dont l’âge n’avait pas ralenti l’ardeur, s’expose aux plus grands dangers; son cheval, frappé à mort, s’abat sous lui; il reçoit à la jambe une forte contusion, se relève, se place à la tête des grenadiers, et continue l’attaque avec une bravoure inaltérable. A la droite, Beurnonville se trouve un moment compromis; débordé par six bataillons ennemis, il est exposé au feu meurtrier de cinq redoutes, établies près du village de Cuesmes. Dans ce moment critique, le brave Dampierre accourt à la tête du régiment de Flandre et des bataillons de Paris; il aborde les six bataillons ennemis, les culbute, les disperse, enlève les deux premières redoutes où il entre le premier, tourne leurs canons contre les Autrichiens, rend à Beurnonville la liberté d’agir, et fait seize cents prisonniers.

La droite de l’ennemi se trouvait enlevée; son corps de bataille était tourné et pris à revers. Alors, Dumouriez donna au centre l’ordre de marcher en avant. «Voilà les retranchemens

» de l’ennemi, dit-il à ses soldats, ne vous

» servez que de l’arme blanche et de la ter-

» rible baïonnette; c’est l’arme des Français

» et de la victoire.» Les soldats, animés par l’énergie de ces paroles, s’avancent au pas de charge, sous le feu des redoutes ennemies. Cependant plusieurs bataillons emportés par leur ardeur perdent leur alignement. Quelques colonnes, exposées aux décharges meurtrières d’une mitraille à demi-portée, hésitent et sont près de se rompre. Déjà la cavalerie ennemie s’élance pour déborder dans la plaine et charger en flanc nos colonnes ébranlées. Dumouriez, qui aperçoit le danger, envoie le duc de Chartres pour rétablir l’ordre. Le jeune prince arrive, rallie les troupes déjà éparses, les rassure par sa froide valeur, en forme une masse en colonne qu’il nomme le Bataillon de Jemmapes, marche en avant, attaque les redoutes autrichiennes et les enlève à la baïonnette.

Cependant Dumouriez se porte à la droite où la fortune balance encore. Les Autrichiens, protégés par leurs formidables retranchemens, opposent à Beurnonville une résistance meurtrière. Dumouriez arrive, reconnaît les bataillons de Paris et leur recommande la victoire. Une colonne de cavalerie ennemie s’ébranlait alors pour les charger. Enthousiasmés par la présence de leur général, ils attendent avec fermeté les escadrons autrichiens qui viennent se briser devant un rempart de baïonnettes. Profitant de cet avantage, la cavalerie française tombe sur les escadrons ennemis, les sabre et les repousse sur la route de Mons. Beurnonville appuie ce mouvement. On marche de nouveau aux redoutes, on les attaque avec impétuosité. Les Français avancent à travers les balles, les obus et les boulets. Les grenadiers hongrois descendus dans la plaine, sont forcés de regagner leurs retranchemens qu’ils défendent avec le courage du désespoir; la mêlée est horrible, le sang ruissèle de toutes parts; les redoutes sont jonchées de morts et de blessés. Enfin, par un dernier effort, tout est emporté, l’ennemi fuit en désordre et la victoire se repose sur nos drapeaux.

Cette sanglante bataille nous coûta beaucoup de monde, en officiers et en soldats. Drouet et Ferrand, le colonel Chaumont, l’adjudant-général Monjoie furent grièvement blessés; les généraux Dampierre, le duc de Chartres, les deux Frégeville, Beurnonville, le colonel Thouvenot, le jeune duc de Montpensier se distinguèrent, et nos soldats combattirent avec une rare valeur. C’est à Jemmapes que l’armée de l’Europe la mieux tenue, la mieux disciplinée, fléchit devant des soldats levés et enrégimentés à la hâte, et qui n’opposaient aux ressources d’une savante tactique, que l’amour de la patrie et l’enthousiasme de la liberté.

Nous terminerons ce récit par un trait d’héroïsme digne d’une éternelle mémoire. Un citoyen de Paris, Jolibois, apprend que son fils a quitté ses drapeaux; il part aussitôt pour le remplacer, arrive le matin de la journée de Jemmapes, combat avec le bataillon de son fils, et s’écrie douloureusement à chaque coup qu’il tire sur l’ennemi: «O mon fils! faut-il que le

» souvenir de ta fuite empoisonne un moment

» aussi glorieux!» Ce brave fut nommé officier sur le champ de bataille.

LE TABLEAU.

Table des matières

IL est deux heures. Le soleil pâle de novembre se voile sous des nuages pluvieux: de la hauteur où je suis placé, je vois se dérouler devant moi une plaine immense. Ce terrain humide et fertile, ces belles prairies, cette végétation vigoureuse, ce vaste horizon qu’aucun accident ne rétrécit m’indiquent suffisamment le lieu de la scène; je suis en Flandre. Je vois au loin des villages et des bourgs, les uns éclairés, les autres dans la demi-teinte. Aussi loin que mes regards peuvent s’étendre, je remarque du mouvement, de la fumée, des troupes, des chevaux; je suis témoin d’une bataille.

Une nappe de lumière échappée du sein des nuages fixe mon attention sur le premier plan. Les attitudes du commandement, les insignes des hauts grades militaires, la beauté des chevaux, la disposition des personnages, tout m’annonce, que là se trouve le chef de l’armée, et que c’est de ce point qu’émanent les ordres, auxquels obéissent ces colonnes que je vois se mouvoir dans le lointain.

Quelle est cette action dont le premier aspect fait battre si vivement mon cœur?.... Je le sais maintenant: à son maintien aventureux, à son air d’impatience et de finesse, a son attitude penchée, à je ne sais quel embarras entre les habitudes de la monarchie et l’ambition républicaine, qui le caractérisent, j’ai reconnu le général Dumouriez. C’est lui qui s’avance entouré de son état-major; l’attention des officiers qui le composent semble partagée entre le plaisir de voir une colonne de prisonniers autrichiens, ayant le colonel Reychak à leur tête, que l’on amène au général en chef, et le spectacle douloureux du général Drouet, mortellement blessé.

Je les reconnais tous. Voilà le jeune et brillant duc de Montpensier. Ce guerrier, c’est Macdonald qui prélude avec tant d’éclat à la gloire qui doit un jour le conduire au premier grade de l’armée. Cet autre, c’est le jeune Belliard qui, depuis, accompagna la victoire sur tous les champs de bataille où elle suivit nos drapeaux. Je suis tenté de l’aborder et de lui demander ce qu’il pense du sort de la bataille; je prévois qu’elle renferme les destinées de la patrie. Il s’agit de savoir, si les peuples de l’Europe imposeront des lois à la France, ou si elle achèvera la conquête de sa liberté ; si elle purgera son territoire des étrangers qui ont osé l’envahir. Le champ de bataille où va se décider cette grande question, c’est Jemmapes.

Combien de braves sont déjà tombés en sacrifice, dans cet holocauste à la patrie! De vieux soldats soutiennent le général Drouet enveloppé dans une couverture de l’ambulance. Leur figure, sillonnée par les fatigues ou les blessures de la guerre, porte l’empreinte de la pitié : l’émotion a ébranlé ces ames endurcies au péril. Je cherche avec une douloureuse inquiétude la blessure de Drouet, sur son corps à demi découvert; je ne la trouve pas;... mais ses jambes ne se dessinent point sous la draperie ensanglantée, qui retombe perpendiculairement de ses genoux jusqu’à terre. Les deux jambes ont été emportées par un boulet: qu’il doit souffrir! mais que l’expression de sa douleur est noble! quelle exaltation et quelle résignation dans tous ses traits! Il tourne les yeux vers ses compagnons d’armes; et pendant qu’un chirurgien le montre au général en chef, je l’entends qui s’écrie: «Français, qu’importe

» ma vie! on se bat derrière vous; le village

» de Cuesmes va être emporté ; je mourrai, je

» le crois; mais j’aurai contribué à la première

» victoire de la république.»

Noble amour de la patrie, quelle sublimité tu donnes à la bravoure! quelle tendresse héroïque respire dans les traits de ce guerrier! L’irrésistible force de son dévouement a dompté la souffrance physique, et ses yeux, prêts à se fermer, étincellent encore d’espérance et d’héroïsme.

A quelque distance, un jeune homme à la première fleur de l’âge, monté sur un coursier ardent, et vêtu avec une élégance recherchée, abaisse sur le général mourant un regard plein de compassion. Cette première leçon de dévouement à la patrie marquera sans doute dans une ame si tendre; peut-être un jour aussi le sang de ce jeune guerrier.... Mais comment un si aimable enfant se trouve-t-il sur un champ de bataille! Que sa figure est douce et délicate! que ses yeux sont beaux! qu’il semble peu fait pour endosser la cuirasse et porter une pesante épée! Non, ce visage n’est pas celui d’un soldat. Sous le daim flexible, qui recouvre ses membres, la gracieuse rondeur de ses formes trahit un sexe qui n’est point né pour la guerre: c’est une femme, c’est une jeune fille, c’est cette jeune Fernig, que le seul amour de la patrie, que la haine d’un ennemi insolent et agresseur précipita au milieu de l’armée française; noble amazone, à qui un peuple enthousiaste de la beauté et de la valeur n’avait encore consacré ni un poëme, ni un tableau, ni une statue.

Je détache à regret mes regards de ce groupe si intéressant, pour les porter sur l’ensemble de ce premier plan, et saisir, l’un après l’autre, les détails qui le composent. Voici le père de la jeune Fernig: devant lui, j’aperçois Baptiste, ce domestique de Dumouriez, qui réclame une part dans la gloire de cette journée; on le verra bientôt, sans ordre, conduit par un instinct de valeur et d’habileté militaire, rallier six bataillons, et charger à leur tête.

Une fosse de charbon embrasé fait jaillir, à droite de tous ces personnages, les flots d’une lumière rougeâtre.

Par quel art mon œil enchanté passe-t-il si doucement d’une nuance à l’autre, et quelle est cette habile combinaison d’effets naturels, qui me conduit, sans disparate, de l’ardente clarté de cette fournaise à la douce lumière du premier plan, à la teinte sombre de l’enfoncement, aux collines bleuâtres de l’horizon et à l’azur d’un ciel obscurci par les nuages.

Un sentier passe au-dessous de la hauteur, où se trouve l’état-major: un chariot du pays s’y trouve engagé ; il est rempli de nos soldats blessés. La bataille a été meurtrière, et Drouet n’est pas la seule victime de ce jour. Dans le chariot, à côté d’un vieux militaire, je vois couché sur la même paille un jeune volontaire dont la main avait récemment quitté la charrue pour le fusil. Sa tête est pâle et languissamment penchée; hélas! son premier exploit sera-t-il son dernier combat?

Je cherche pourquoi ces chevaux effrayés se cabrent, reculent? Pourquoi l’ouvrier des mines qui les conduit est saisi d’une terreur égale? Un projectile lancé par l’ennemi brûle à quelque distance; l’obus a fait son trou dans le terrain: il va éclater. Autour de là, tout est suspension, inquiétude. Ces prisonniers ennemis, cette résolution froide des chefs, cet effroi physique des chevaux et de leur guide, cet obus qui brûle encore, me donnent une idée plus forte, plus exacte, d’une grande action militaire, que toutes ces petites colonnes en marche de Vander-Meulen, et tous les coups de pistolets, le désordre et la fumée du Parrocel.

Mes regards pénètrent dans la perspective profonde qui recule devant moi. La ville de Mons me présente ses clochers et ses toits éclairés. Un peu en avant, je reconnais le village de Cuesmes sur lequel s’appuie l’extrême gauche de l’armée autrichienne. Je parcours des yeux ce vaste espace où s’opèrent de grands mouvemens de troupes; j’y vois des nuages de fumée, des charges de cavalerie conduites avec une impétuosité irrésistible, le feu des redoutes et la poussière des chevaux.

De gauche à droite, tout se porte en avant, tout marche, tout se précipite; l’armée française va ressaisir la victoire. Sur le devant, à gauche, je remarque la première batterie d’artillerie volante dont notre armée ait fait usage. En arrière de la réserve du général Harville, une attaque impétueuse chasse devant elle l’ennemi déconcerté ; il fuit en désordre; le feu est vif et terrible: la bataille est gagnée.

A peine aperçois-je le cheval blanc du jeune duc de Chartres qui conduit cette charge décisive: il se perd à mes yeux dans l’éloignement; et celui qui contribua si puissamment au gain de cette mémorable journée, semble vouloir échapper à l’imagination reconnaissante, qui le cherche vainement dans ce tableau.

Le mot nous est échappé ; ce grand poëme dont nous aurions voulu reproduire avec des paroles la composition brillante et fidèle, c’est un tableau. L’artiste a réuni sur la même toile tant d’actions. tant de mouvemens instantanés, que la plume est réduite à décrire l’un après l’autre. Il a pu dire en même temps les différentes impressions que de si grands événemens produisent; il a pu, sur le même canevas, et pour ainsi dire du même coup de pinceau, nous montrer l’action et la pensée des batailles, la douleur physique et l’héroïsme qui la surmonte, les plus terribles effets des jeux cruels de la guerre, la magnanime résolution d’une jeune amazone, la résignation des prisonniers de guerre, les honneurs rendus à un brave, enfin toutes les passions, que mettent en jeu les succès et les revers, dans une de ces journées qui décident du sort des empires.

Si, après m’être livré à ma première impression, j’examine ce tableau avec une attention plus minutieuse, je trouve dans les détails une foule de beautés nouvelles. Quelle vérité dans ce groupe de hussards, auxquels une vivandière donne à boire! Que leurs poses sont naïves et leurs costumes fidèles!. Avec quel talent l’artiste a su allier l’agrément du coup-d’œil, cette première condition de la peinture, à la vérité d’imitation et à l’exactitude la plus minutieuse!

Tout-à-fait sur le devant du tableau, à peu près sous mes pieds, je trouve de la paille fraîchement étendue; quelques charbons épars m’annoncent un bivouac abandonné ; en effet, c’est de là que nos troupes ont, ce matin même, débusqué l’ennemi. J’aperçois les pieds d’un cadavre; un autre corps dépouillé est vu en raccourci sur le second plan; des monceaux de morts m’inspireraient moins d’effroi, que ces heureuses réticences de la peinture.

Ce général à gauche, qui laisse tomber un regard indifférent sur l’obus prêt d’éclater, c’est l’intrépide Harville. La réserve qu’il conduit s’avance vers le centre; c’est là qu’une colonne de cavalerie va enlever la première redoute.

Dans la demi-teinte de ces plans éloignés, où je découvre le moulin de Jemmapes, à travers la poudre et la flamme, la bataille toute entière se dessine à mes yeux; je suis toutes les colonnes, je les vois se serrer, se développer, et tous ces mouvemens sont aussi nets, aussi distincts, que s’ils étaient indiqués sur une carte militaire. Toutes les marches, toute la distribution du combat, la charge à la baïonnette, le choc impétueux de la cavalerie; rien ne m’échappe, et j’ai saisi l’ordre de nos guerres systématiques dans le désordre même de la mêlée.

Que voit-on communément dans la plupart des tableaux de batailles? des hommes qui se tuent, des plumets, des sabres, des épées, des chevaux, des membres épars, des tronçons d’armes. Le peintre est trop heureux, s’il a su vous intéresser à quelques groupes, et si le costume, une circonstance locale, ou des figures traditionnelles, vous mettent sur la voie du sujet qu’il a choisi. La fiction vous saute à la gorge, comme disait Montaigne; vous ne trouvez rien d’historique dans ces tableaux d’histoire; et vous écririez volontiers au-dessous Fontenoy, Hochstet ou Friedland.

Ici tout est positif, tout est local. Le paysage est d’une exactitude, rarement observée par les paysagistes eux-mêmes. Les villes, les collines, les hauteurs, les maisons, tout est placé comme dans la nature; jamais les mêmes mouvemens n’ont pu se reproduire dans le même espace. La Bataille de Marengo par Carle Vernet est peut-être la seule production du même genre, dont on puisse faire le même éloge.

Ce beau tableau de la bataille de Jemmapes, où, dans un cadre étroit, Fauteur a resserré une machine si vaste, tant de pensées, d’épisodes et d’intérêt, appartient à S. A. S. le duc d’Orléans. Ce fait explique l’éloignement modeste, où le duc de Chartres se trouve perdu dans cette composition, et dont, sans ce commentaire, on eût sans doute été tenté de faire un reproche à l’artiste.

[ N° II. ]

Table des matières

DÉFENSE DE LA BARRIÈRE DE CLICHY.

Ah! si la patrie eût pu être sauvée, elle

l’eût été par ces bras héroïques.

( VIRGILE. ÉNÉIDE, 1. II )

LA grande campagne de 1814, si brillante et si malheureuse; cette campagne de trois mois, pendant laquelle le génie de Napoléon et le dévouement de soixante et dix mille guerriers français avaient plusieurs fois repoussé ou contenu les huit cent mille hommes que les souverains de l’Europe avaient eux-mêmes conduits sur notre territoire; cette campagne touchait à sa fin. Trois grandes armées s’étaient avancées sur Paris défendu seulement par quinze mille hommes de troupes réglées et les légions de sa milice citoyenne.

Le 3o mars, entre trois et quatre heures du matin, le rappel des tambours annonça la crise qui se préparait. La garde nationale se rendit à ses postes avec célérité. Une grande quantité de citoyens, non encore armés, des ouvriers en nombre considérable coururent aux barrières, demandant partout des armes, et n’en trouvant nulle part; plusieurs sortirent dans l’espoir d’en ramasser sur le champ de bataille. Tout se passait alors dans Paris, comme si l’on avait décidé qu’il ne serait pas défendu.

Le feu de l’artillerie commença entre cinq et six heures du matin. On sut que les efforts de l’ennemi se portaient sur la position de Belleville: la garde nationale, chargée de couvrir les barrières, d’empêcher les troupes légères de l’ennemi de se glisser entre les masses et d’insulter les faubourgs, ne resta pas étrangère à l’action principale. Elle fournit un grand nombre de tirailleurs, qui opposèrent à l’étranger une vive résistance et se montrèrent dignes de ces bataillons parisiens dont le courage fixa la victoire à la bataille de Jemmapes.

Les positions de Pantin, Belleville, Romainville et la Butte-Saint-Chaumont, où l’action s’était engagée, avaient été successivement enlevées. Nos troupes disputaient le terrain pied à pied, mais elles se trouvèrent enfin accablées par le nombre.

Rappelons ici, comme un souvenir honorable à la jeunesse française, espoir de notre gloire et de nos libertés, l’héroïsme de ces généreux enfans de l’ancienne École polytechnique, qui, avec quelques pièces d’artillerie, suspendirent pendant plusieurs heures le mouvement des alliés, montrèrent partout l’enthousiasme du patriotisme, et jonchèrent d’ennemis les approches de nos positions. Trois fois les colonnes ennemies s’élancèrent contre eux; elles furent trois fois repoussées, et ne durent un succès chèrement payé, qu’à l’imprévoyance des chefs et à l’épuisement de nos munitions.

Le pont de Charenton fut aussi défendu avec obstination par quelques invalides et les élèves de l’École vétérinaire. Il y eut là cent cinquante jeunes gens de tués. Les forces supérieures de l’ennemi enlevèrent aussi cette position; alors il se répandit sur la rive droite de la Seine.

Depuis la barrière de Clichy jusqu’à celle de Neuilly, l’enceinte et les faubourgs extérieurs n’étaient défendus que par les citoyens de Paris; et comme l’extrême gauche de l’armée ne s’étendait que jusqu’à Montmartre, cette ligne se trouvait abandonnée au brave maréchal Moncey, commandant de la garde nationale parisienne.

Dès que ce maréchal aperçut le mouvement des colonnes ennemies sur les chemins de la Révolte et de Saint-Ouen, il se porta à la barrière de Clichy. Le chef de la deuxième légion ayant quitté son poste, le chef de bataillon Odiot fut nommé commandant provisoire de la légion et des détachemens qui occupaient la. barrière de Clichy et la chaussée de Saint-Ouen.

C’est dans ce poste que la garde nationale se couvrit de gloire. Toutes les positions étaient tournées et emportées. L’ennemi venait d’occuper les Batignoles et attaquait à la fois la barrière de l’Étoile et celle de Clichy. La première légion, placée à la barrière de l’Étoile, engagea et arrêta la colonne du général Emmanuel. L’ennemi fut aussi reçu par la deuxième légion avec une intrépidité et un sang-froid admirable. Le maréchal Moncey, le commandant Odiot, soutinrent le feu des Russes, qui, malgré tous leurs efforts, ne purent arriver jusqu’à la barrière. On apercevait même quelques mouvemens d’hésitation de leur part, quand le son de la trompette annonça le parlementaire qui venait proclamer l’armistice; le feu s’éteignit; les destins de la France s’accomplissaient.

Pendant la retraite de l’armée française, et jusqu’à l’entrée des alliés, il fallut pourvoir à la sûreté de Paris avec le seul secours de la garde nationale. Le zèle, l’intelligence, le courage des officiers et des gardes nationaux pourvurent à tout. Ils continrent dans leurs prisons les détenus qui essayèrent de s’en échapper: les cosaques qui pénétrèrent par-dessus les palissades furent arrêtés; de nombreuses patrouilles parcoururent les divers quartiers de Paris, et un calme profond régna dans la capitale, pendant la nuit qui précéda son occupation.

Enfin parut l’aurore de cette fatale journée du 31 mars, où l’Europe, secondée par nos funestes divisions, étonnée de ses propres succès, entra triomphante dans cette même ville d’où, pendant vingt-cinq ans, étaient parties les foudres qui avaient renversé ou ébranlé les trônes de ses souverains. La France était vaincue et non humiliée; l’honneur, le patriotisme et le courage lui restaient; épuisée par ses victoires, elle aspirait au repos de la liberté.

LE TABLEAU.

Table des matières

MA pensée franchit en un moment vingt-deux années. Du champ de Jemmapes, je passe au siège de Paris. Vainement un abîme de gloire et de désastres sépare les deux époques; mon esprit les rapproche. Malgré tant de trophées portés au loin par l’aigle française; tant de chants de victoire; tant de cercueils ouverts; tant de plaines immortalisées en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique; tant de trônes abattus ou fondés: je comble cet espace immense de quelques années séculaires, je me place sous les murs de Paris, je me soumets à la pensée de l’artiste, et je réunis notre dernière palme civique aux premiers rameaux cueillis par la liberté, dans les champs de la Flandre.

Mais c’est avec douleur, je l’avoué, que je porte mes regards sur l’ouvrage du peintre! Voilà Paris. Vingt rois se sont donné rendez-vous sous ses murs! Ils y sont arrivés; la fortune et la trahison leur ont ouvert le chemin.

A ces tristes souvenirs, mon cœur se serre. Je crains que le talent de l’artiste ne parvienne pas à me distraire des pensées affligeantes qui me saisissent.

Aidé de quelques gardes nationaux et de cinq ou six grenadiers de la garde impériale, le brave et spirituel Emmanuel Dupaty, capitaine de chasseurs de la garde nationale, ramène, dans l’intérieur des barrières, une pièce de canon abandonnée. Assez près de lui, plus sur la droite et sur le devant, Charlet, peintre original, qui réunit dans sa manière quelque chose de Téniers et de Sterne, amorce son fusil, et s’entretient avec d’autres gardes nationaux des moyens de défense les plus efficaces. Sur un plan beaucoup plus rapproché du spectateur, et vers le centre du tableau, le maréchal Moncey, à cheval, donne des ordres à M. Odiot, qui commandait alors la deuxième légion. Des gardes nationaux de différens grades sont diversement groupés autour d’eux. Un poèlier, nommé Margariti, soldat à Jemmapes, et couvert de blessures, est un des personnages qui se trouvent le plus en évidence. On reconnaît M. Bertin, ancien militaire; M. Alex. La Borde; M. Castéra, qui reçut la croix à Austerlitz; et le savant interprète de l’empereur en Égypte, Amédée Jaubert, qui depuis a visité les contrées natales du despotisme, et qui a publié des voyages, si intéressans et si précieux pour l’instruction des Persans d’Europe.

Auprès du jeune et brave capitaine Amable Girardin, un autre jeune homme pâle se tient à peine sur son cheval. Il chancellerait, il tomberait à terre, s’il ne s’était fait attacher par de forts liens sur la selle qui le porte. C’est le colonel Moncey, fils du maréchal.

Voilà toute la scène. Au-delà des barrières, on aperçoit, au milieu de la fumée et de la poudre, le cabaret du père Lathuille, de cet aubergiste, fameux parmi nos soldats, qui, avant l’entrée de l’ennemi, leur ouvrit ses caves, en leur disant: «Buvez, mes amis, buvez gratis;

» ne laissez pas aux cosaques une seule bou-

» teille de mon vin.»

Ici, comme dans la bataille de Jemmapes, on n’a point à admirer l’ingénieux arrangement d’une grande machine. L’espace est étroit: nul accident pittoresque; une redoutable uniformité dans les costumes; point d’action; peu de variété, d’expression et de poses.

Artistes, qui appréciez toute la force de ces obstacles, allez dans l’atelier d’Horace admirer comment il a su les vaincre; comment il a su varier les effets de la lumière sur le même uniforme; comment il est parvenu à reproduire le caractère moitié civil, moitié militaire de ces braves gardes nationaux; par quel art il a si bien diversifié les expressions et les attitudes, que le charme des contrastes s’est répandu sur une composition en apparence monotone, et que l’écueil du sujet a disparu entièrement.

Dans le tableau précédent, il s’agissait de concentrer en un point, et comme en un foyer unique, l’intérêt divergent d’une foule d’actions isolées. Ici, le peintre avait à diversifier, à force de talent et d’adresse, plusieurs expressions et plusieurs circonstances semblables.

Deux épisodes touchans l’ont aidé à triompher de la difficulté du sujet. Sur le devant, à droite, appuyés contre une palissade intérieure, on voit deux jeunes pupilles de la garde; ils sont blessés; l’un, frappé d’un coup moins dangereux, soutient l’autre. Que ces pauvres enfans m’intéressent! Celui-ci a la tête enveloppée d’un bandeau sanglant; celui-là supporte avec la main gauche son bras droit, fracassé par une balle, et dont l’artiste à rendu la fracture avec une effrayante vérité.

Tout-à-fait sur le devant, une jeune femme, assise sur une malle, donne le sein à son nouveau-né. Autour d’elle sont épars les ustensiles du ménage; la chèvre domestique est attachée à la malle. Des matelas et des couvertures annoncent qu’une famille, accoutumée à quelque aisance, est venue se réfugier sous les murs de Paris, où elle est sans asile. La femme jette des regards inquiets vers la barrière. On n’en saurait douter, son mari l’a quittée pour aller se battre; elle l’attend; elle tremble, il reviendra peut-être...

Par ces deux épisodes, le peintre philosophe a voulu caractériser la défense désespérée de notre capitale, confiée au bourgeois paisible et à la première enfance! Sur l’extrême gauche du tableau, cette risible figure, d’un si beau dessin et d’une si heureuse attitude, est celle d’un lancier polonais du 17e, qui vient d’être démonté par des conscrits malhabiles; le premier coup de canon, tiré par eux, a tué son cheval. Il est couvert de boue et de poussière; et je me trompe bien, s’il ne raconte pas avec une terrible énergie d’expression, son aventure à ses camarades qui l’entourent.

L’effet piquant, la vérité, la vie de ce tableau seront appréciés de tout le monde. Les artistes en loueront l’exécution finie, la belle composition, la naïveté, le coloris.

Rendons hommage à cette généreuse pensée de l’artiste, qui n’a pas exclusivement consacré son talent aux premiers et brillans essais de notre audace et de notre gloire, et qui a voulu immortaliser aussi le dernier et le noble effort d’un courage malheureux et trahi.

Pulsuz fraqment bitdi.

3,79 ₼
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11 oktyabr 2024
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4064066335762
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