Kitabı oxu: «Mémoire sur les avantages qu'il y auroit à changer absolument la nourriture des gens de mer»

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Antoine Poissonnier-Desperrières, chevalier de La Coudraye

Mémoire sur les avantages qu'il y auroit à changer absolument la nourriture des gens de mer


Publié par Good Press, 2020

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EAN 4064066079987

Table des matières

État des Vivres ordonnés par ordre de la Cour, pour la nourriture de l'équipage de la frégate la Belle-Poule .

État des Malades de la Frégate la Belle-Poule , commandée par M. Dorves , en 1771, pendant l'essai du Régime végétal.

MÉMOIRE EN RÉPONSE A M. DE LA COUDRAYE, Enseigne de Vaisseau , Sur le Régime Végétal , Par M. POISSONNIER DESPERRIÈRES.

Tout le monde paroît convenir que rien n'influe plus puissamment & plus promptement sur le tempérament & la santé, que la qualité des vivres dont on se nourrit: mais plus cette vérité a de force, plus il importe d'examiner scrupuleusement toute nouveauté à cet égard, sur-tout dans les vaisseaux où les vivres toujours les mêmes ne donnent point de relâche à leur influence, & où l'on ne pourroit souvent, de plusieurs mois, corriger leur défectuosité, soit en les mêlangeant, soit en les changeant tout-à-fait.

C'est cette réflexion qui me détermine à faire part à l'Académie de quelques observations sur une nouvelle nourriture proposée par M. Poissonnier Desperrières, pour les équipages des vaisseaux; nourriture éprouvée en 1770 par M. Herlin, Chirurgien-Major de la Marine, sur les malades seulement, dans la flûte l'Écluse, commandée par M. Gasquet, Officier de port, & enfin ordonnée en 1771 à tout l'équipage sur la frégate la Belle-Poule, commandée par M. Doives, Capitaine de frégate, sous les yeux de M. Metier, aussi Chirurgien de la Marine, & ami de M. Herlin.

J'étois embarqué sur la Belle-Poule, & je me fais d'autant plus de plaisir de parler de ce qui s'est passé à cet égard, que j'ai suivi cette épreuve avec quelque attention, & qu'elle s'est faite de la part des Matelots d'un bout à l'autre de la campagne, avec dégoût, à la vérité, & desir de n'y être plus soumis, mais sans murmure & sans humeur.

État des Vivres ordonnés par ordre de la Cour, pour la nourriture de l'équipage de la frégate la Belle-Poule.

Table des matières

Dimanche & Jeudi à dîner.Trois onces de lard cuit avec quatre onces de riz par chaque homme.Lundi & Vendredi à dîner.Cinq onces de riz pour chaque homme, assaisonné avec une demi-once de sucre & un peu de gingembre.Mardi, Mercredi & Samedi à dîner.Six onces de lentilles, ou de féves blanches, ou de pois alternativement assaisonnés avec du sel, une demi-once d'huile pour chaque homme, & des oignons confits au vinaigre.

Les soupers seront composés comme à l'ordinaire, avec cette différence, qu'au lieu d'huile d'olive, on donnera, pour assaisonner la soupe, une once d'oseille préparée au beurre.

Dans le cas où l'on ne pourra pas donner la soupe à l'équipage, on y substituera la ration de bon fromage, ou deux onces de miel.

Nous nous conformâmes à l'ordre de la Cour, à quelques différences près, occasionnées par la nécessité. On ne donna de lentilles qu'aux malades; l'oseille fut préparée dans du saindoux, & le fromage ordinaire d'hollande fut celui que l'on embarqua: point de bouillon au reste, ni aucune viande fraîche destinée pour les malades; le gruau, les végétaux étoient pour eux, comme pour les autres, la seule nourriture.

Nous partîmes le 4 Mai 1771. Cette nourriture, présentée par M. Desperrières, non-seulement comme propre à guérir le scorbut, mais aussi à l'écarter, à le prévenir & en détruire le germe, n'empêcha pas que, dès le 3 de Juin, un nommé Jean Dagorne, attaqué de cette maladie, ne fût obligé de cesser son service, & d'entrer au plat des malades; & qu'enfin, le mal empirant, on le débarqua au Cap François. Pendant le cours de la campagne, nous n'avons eu, à la vérité, que cinq autres scorbutiques; Jean le Doux, Soldat, Pierre Kerjean, Canotier du petit canot, Joseph Briant, Gardien de la fosse aux cables, Yves Bernard, Chaloupier, & Jean-Baptiste Moezan, Gabier. Mais quoique ce nombre paroisse être peu considérable, il suffit cependant pour réfuter le grand avantage que l'on prétend que l'on trouveroit à cet égard dans la nourriture proposée. En effet, il y a eu un grand nombre de campagnes semblables à la nôtre, où il ne s'est pas déclaré ce même nombre de scorbutiques, quoique l'équipage n'y fût point nourri au régime végétal. Notre sortie n'a été que de cinq mois; nous n'avons point eu une seule fois de la brume; nous avons navigué dans les plus beaux climats & pendant la saison la plus belle; nos plus longues traversées n'ont été que de trente-cinq jours; le tems n'a presque point refusé de faire faire branle-bas, & de parfumer; enfin nous n'avons point eu un seul jour que l'on puisse vraiment appeller un gros tems, & le nombre des mauvais a été très-petit. Ce sont autant de faits que le journal de la campagne peut certifier. Or, je le demande, dans une pareille campagne six scorbutiques ne sont-ils pas un nombre remarquable, & ne prouvent-ils pas dumoins que le nouveau régime n'est point capable de prévenir le germe du scorbut? M. Desperrières cite dans son mémoire, un grand nombre de faits, à l'appui desquels il prétend prouver cette importante assertion qui fait la base de son systême: mais ces faits ne contiennent que des choses vagues & des expériences détachées & peu sûres, & toutes n'ont pas même le degré d'exactitude nécessaire dans une affaire de cette espéce. Je n'ai été à même de questionner que deux Capitaines qu'il cite; & je tiens de l'un d'eux, M. Gasquet qui commandoit l'Écluse, que l'on ne peut rien conclure de ce qui se passa à son bord, parce que sa campagne n'avoit duré que quatre mois, & que l'épreuve n'avoit été faite que sur les malades seulement, qui furent en très-petit nombre, & fort legèrement attaqués. L'autre Capitaine, M. de Rosnevet, dont l'opinion auroit sans doute beaucoup de poids, m'écrivoit à ce sujet: »Je pense que le régime végétal peut être avantageux pour la nourriture des malades à la mer, lorsqu'on ne peut pas leur fournir de très-bonne viande fraîche; mais je suis très-éloigné de croire que cette nourriture puisse suffire pour les gens qui travaillent«. Et ce même M. de Rosnevet me disoit, dans une autre occasion, que les vingt-six hommes de l'éscadre de M. de Blenac, rembarqués sur la Calipso, & qui sont, au jugement de M. Desperrières, un corps de preuve complet de l'efficacité du nouveau régime, ne peuvent que prouver que l'on se rétablit plus facilement à la mer, que sur la terre mal-saine de Saint-Domingue. Mais c'est de notre épreuve dont il s'agit, & je reviens à ce qui s'est passé à bord de la Belle-Poule.

Lorsqu'avant la campagne je lus, pour la première fois, le Mémoire de M. Desperrières, je fus séduit par les apparences plausibles du bien qui devoit en résulter. Cette nourriture me paroissoit plus saine, plus variée, & préférable à tous égards: les premiers dégoûts des Matelots me parurent déplacés; & ce n'est que la pratique & une inspection suivie qui m'ont enfin détrompé & ramené au point, qu'aujourd'hui je regarde cette nouvelle méthode, non-seulement comme n'attaquant point le germe du scorbut, mais même comme mal-saine & dangereuse à pratiquer, à cause des accidens qui accompagnent nécessairement l'embarquement des légumes. Dès les premiers jours de notre traversée, en effet, un grand nombre de Matelots fut attaqué d'aigreurs d'estomac, de cours de ventre, de coliques & de points de côté. Ils l'attribuèrent eux-mêmes au changement subit de manière de se nourrir; & ce ne fut qu'à la diminution de leurs forces, qu'ils commencèrent à se lasser & à s'inquiéter. J'allois souvent sur le gaillard d'avant voir & questionner, & j'eus lieu de me convaincre qu'il étoit vrai, & que la poulaine étoit très-fréquentée, & qu'au bout de quelques jours le dégoût & la crainte avoient déjà fait tant de progrès, que beaucoup ne se nourissoient plus que de leur pain trempé dans du vin, ou mangé avec une gousse d'ail & du sel.

Cette diminution des forces de nos Matelots devint si sensible, que même un séjour de trente-sept jours à Malaga ne les leur rendit point, quoique nous y fussions dans la saison du raisin, que la pêche y fût abondante, & qu'ils se fussent presque tous endettés dans cette relâche, afin de faire un peu trêve au régime végétal. A notre arrivée à Brest, dix-neuf jours après avoir quitté les côtes d'Espagne, leur visage représentoit encore assez bien l'état de quelqu'un qui sort de faire un carême exact & rigoureux. Toujours en manœuvrant, & surtout vers la fin de la campagne, avions-nous à nous plaindre de la lenteur de l'exécution: nous en cherchions la cause dans le frottement des vergues & des manœuvres; mais ce frottement ne pouvoit point encore avoir augmenté depuis le départ, & je ne doute point, moi, qu'elle n'existât dans cette diminution de force chez chaque individu; diminution sans doute funeste, si nous avions été dans un climat rude & brumeux. Pour s'en convaincre, au reste, qu'on jette la vue sur l'état des malades dont j'ai ajouté une liste à la suite de ce Mémoire, on sera étonné, sans doute, de voir, pendant une campagne aussi douce & aussi courte, presque tous les gens de l'équipage passer successivement au poste des malades, de les voir tous attaqués d'une même fievre petite, & ne paroissant venir que de lassitude, qui diminuoit & se passoit au bout de quelques jours de cessation de travail: on sera étonné de voir qu'ils y étoient plus sujets, à mesure que la campagne devenoit plus longue. Et ne semble-t-il pas, d'après cet exemple, que l'on seroit menacé de voir tout l'équipage sans force, & réduit à un état d'inanition, s'il se trouvoit quelques jours de suite d'un travail forcé?

Après un procès-verbal fait à bord pour constater la défectuosité d'une de nos soutes à légumes, nous débarquâmes au Port-au-Prince soixante-quatorze quintaux de pois tous échauffés, & occasionnant dans la soute une chaleur extraordinaire & violente que l'on sentoit au-travers de la cloison même. A l'ouverture de la soute, on trouva les pois qu'on y avoit mis, moisis par-dessus & adhérans les uns aux autres, tous dans une fermentation telle que la main n'en pouvoit soutenir la chaleur, & déjà tellement échauffés, que la moitié de ceux qui n'étoient point moisis, étoient ridés & changés de couleur. Ce même événement nous étoit déjà arrivé à des féves dans le port où nous avions séjourné long-tems, & il nous avoit fallu les débarquer. M. de Charitte, Lieutenant de vaisseau, commandant le senant l'Hirondelle, armé à Brest dans le même tems que nous, & approvisionné de semblables pois, éprouva comme nous une fermentation dans ses légumes, & lui & nous, nous étions assurés du bon état de nos soutes, & que le mal ne provenoit que des légumes mêmes. Il avoit des salaisons, & le mal n'étoit pas dangereux pour lui: mais nous, si nous n'eussions point été à même de changer nos légumes, si nous eussions été contraints de les consommer, quel effet cela auroit-il produit?

On connoît le climat pluvieux de la Basse-Bretagne, les brumes & les pluies journalières de Brest. N'est-ce point une cause qui seule rende impraticable dans ce port le projet d'une nourriture végétale, & n'est-il point permis de soupçonner que peut-être les légumes portent dans eux un principe d'humidité qui les rend impropres à se conserver long-tems, soit parce qu'ils ont crû dans le sol, soit parce qu'il est nécessaire de les garder sur le lieu dans les magasins? Car il faut, après tout, une cause à ce qui est arrivé aux légumes fournis à la Belle-Poule & à l'Hirondelle; & si l'on vouloit suivre cette conjecture, on pourroit s'appuyer de l'exemple des fruits qui, pour l'ordinaire, à Brest, sont sans saveur, n'ont goût que d'eau, & ne se conservent pas long-tems. Si cependant la nourriture végétale étoit approuvée, il faudroit nécessairement tirer des légumes de la province, sur-tout pendant la guerre, & en conserver à Brest même; & qu'on ne croye pas y remédier, en passant ces légumes au four: l'expérience assureroit que de pareils légumes seroient raccornis & incapables d'une parfaite cuisson. Ce qu'on dit ici des féves, des pois & des lentilles, est en partie applicable au riz, qui, en vieillissant d'ailleurs, contracte un mauvais goût & devient mal-sain. Dans l'Asie on en fait, il est vrai, une grande consommation, & c'est une nourriture ordinaire aux Gens de mer; mais il croît sur le lieu, & on le renouvelle quand on veut; mais il n'a point déjà souffert du transport dans un vaisseau; mais enfin c'est la nourriture ordinaire des hommes, tant à terre qu'à la mer, & il ne leur faut point une nouvelle habitude pour s'y accoutumer. Sans disputer donc à M. Desperrières que son régime ne puisse être administré avec beaucoup de succès à terre dans les hôpitaux, dans les prisons de forçats, &, s'il le veut même, dans les casernes, j'avancerai comme chose dont je suis fortement convaincu, qu'il ne peut être mis de même en exécution dans les vaisseaux où il peut y devenir très-dangereux.

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