Kitabı oxu: «La Science de la Foi»
Antonin Rondelet
La Science de la Foi
Les Apologistes chrétiens de notre temps

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066304737
Table des matières
INTRODUCTION
I
II
III
IV
V
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
I
II
III
IV
V
VI
VII
CHAPITRE II
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
CHAPITRE III
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
CHAPITRE IV (PREMIÈRE PARTIE)
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
CHAPITRE IV (SECONDE PARTIE)
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
CHAPITRE V
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
SECONDE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
CHAPITRE II
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
CHAPITRE III
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
CHAPITRE II
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
QUATRIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
CHAPITRE II
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV

INTRODUCTION
Table des matières
I
Table des matières
«Le livre de M. Renan intitulé la Vie de Jésus,
«a eu la triste fortune d’être comme un signe de
«ralliement pour les opinions différentes qui, ce
«jour-là, se sont comme par un miracle entendues.
«Toutes se sont réunies autour de cette œuvre;
«toutes ont cru s’y reconnaître. Inconsistant, mo-
bile, «coloré de mille nuances, qui tantôt se heurtent,
«tantôt se transforment les unes dans les
«autres, indécis de forme et de contours, sans
«relief sinon sans éclat, ce livre ne vous rappelle-
«t-il pas le nuage d’Hamlet, où chacun voit ce
«qu’il veut y voir, que chacun modèle sur l’image
«de son caprice et de son rêve, où chacun place
«l’objet de sa fantaisie .
«Je ne m’étonne guère du bruit qui s’est fait
«autour de la Vie de Jésus. Le Christ étant la
«plus haute expression de la conscience religieuse
«dans le monde, on ne peut toucher à ce nom di-
«vin sans faire vibrer les plus fortes et les plus
«nobles passions de l’âme humaine. A voir
«ce qui se passe, à entendre les puissantes
«colères et les cris d’enthousiasme qui ont
«accueilli ce livre, il est assez clair que nous
«sommes loin de cette situation d’esprit que dé-
«nonçait Lamennais dans l’Essai sur l’indiffé-
«rence. Ces grandes émotions qui soulèvent un
«pays, témoignent hautement que la vie morale
«n’est pas près de s’y éteindre .»
II
Table des matières
Mon dessein est de jeter un coup d’œil sur le mouvement littéraire qui vient de se produire à l’occasion de cette Vie de Jésus.
Le noble bataillon des défenseurs de notre foi s’est recruté des talents les plus divers. Chacun a abordé la question et a fait face au commun péril en se plaçant au point de vue de ses propres études. Chacun a fait servir à l’établissement de la démonstration qu’il entreprenait, ses connaissances spéciales en théologie, en histoire, en philosophie. Les uns ont préparé le terrain en écartant des systèmes qui obstruaient la raison humaine jusqu’à la couvrir de ténèbres; ils ont mis notre entendement sur les voies autorisées du spiritualisme qu’une sorte de renaissance païenne s’efforçait d’encombrer de vieilles objections mal réparées. Les autres ont abordé avec une incomparable science le côté historique du dogme: ils ont discuté, d’après toutes les règles logiques de la critique, les difficultés qui pouvaient excuser la défiance, en même temps que les preuves qui devaient établir l’autorité. D’autres enfin, investis de la surveillance des peuples, ont lancé du haut de leur trône épiscopal la sentence qui devait condamner le livre et avertir de ses périls; mais, par une prévoyance conforme à l’esprit de ce temps, ils ont eu soin de joindre à leur arrêt les considérants qui motivent cette condamnation et qui la rendent définitive.
III
Table des matières
Je me sens d’autant plus attiré vers le travail de cette analyse, que ces livres ne sont pas lus, à beaucoup près, autant qu’ils devraient l’être.
Les adeptes de l’école antichrétienne professent pour première prétention, celle de connaître à l’avance tout ce qu’on peut avoir à leur répondre. Ils ne prennent donc guère la peine d’ouvrir des réfutations, que, sans les avoir regardées, ils assurent savoir par cœur.
Tout au contraire, les catholiques les plus sincères et les plus fervents, dans l’excès naïf de leur bonne foi, trouvent du temps à consacrer à des ouvrages qui attaquent leur foi, blessent leurs sentiments et insultent leur croyance. Ils se risquent avec plus de bonne volonté que de science, et, s’il faut dire tout, avec plus d’orgueil que de sagesse, au milieu de ces objections perfides et de ces difficultés apparentes. Ils oublient trop, en se commettant ainsi, que les arbres les plus solides ne sauraient impunément être battus par les chocs de la tempête, et qu’après avoir longtemps résisté, il leur arrive, au moment le moins attendu, de se rompre et de tomber tout d’une pièce. S’ils estiment que leur foi est assez affermie pour la compromettre dans ces orages, ils ne devraient point perdre de vue qu’à tout le moins, leur devoir est d’en raffermir les racines. La lecture des apologies devient une obligation de conscience pour quiconque a consenti à prêter l’oreille aux attaques de la partie adverse.
Je vais plus loin.
J’estime qu’au temps où nous vivons, et dans le cas même où un chrétien aurait soigneusement préservé son cœur et ses oreilles des paroles et des livres de l’incrédulité, il ne lui est pas possible de s’en être garanti au point d’agir et de vivre en toute sécurité, comme s’il ne la soupçonnait même pas. «La croyance religieuse,» dit excellemment M. Guizot, «est appelée à se défendre, à se garder
«elle-même, à prouver incessamment et contre
«tout venant, sa vérité morale et historique, son
«droit sur l’intelligence et l’âme humaine .» Il ne suffit pas à un homme qui veut aller jusqu’au bout de son devoir de croire en quelque sorte pour lui-même, il est tenu à quelque chose de plus.
IV
Table des matières
Les incrédules de notre temps répètent volontiers que la foi est envahissante de sa nature, que l’esprit religieux est un esprit de propagande. On dirait, à les entendre gémir, qu’ils ont à subir une persécution organisée contre la quiétude de leur doute.
C’est précisément le contraire qui est la vérité.
Ce sont eux qui provoquent et qui attaquent; ce sont eux qui, dans tous les entretiens, vous font à chaque instant sentir la pointe de leurs doutes, qui vous distribuent, malgré vous, le programme de leur incrédulité. C’est un fait que quiconque se débat contre la divinité de Jésus-Christ et s’efforce de ne pas y croire, ne saurait converser avec vous une demi-heure sur les sujets les plus étrangers à la religion sans céder à une obsession qui l’importune, sans mettre en avant ces redoutables questions dont vous ne lui parliez point.
Puisqu’il en est ainsi, puisqu’ils sont toujours prêts à dégaîner et à se mettre en garde, puisqu’ils sont tellement incertains et tellement mécontents de leurs négations qu’ils éprouvent perpétuellement le besoin de se les démontrer à eux-mêmes et de les démontrer aux autres, il me semble que nous ne pouvons pas, sans quelque lâcheté, refuser absolument le combat.
V
Table des matières
Pourquoi ne serions-nous pas aussi familiers avec les plus illustres défenseurs de nos doctrines, qu’eux-mêmes le sont communément avec les plus fameux champions de leur cause? Pourquoi n’accorderions-nous pas à ceux qui combattent en définitive le bon combat de notre âme et de notre cœur, un peu de cette faveur, de cette attention, de ce zèle dont nos adversaires se montrent si habilement prodigues envers les coryphées de leur parti?
Plût à Dieu que mon travail fût inutile!
Plût à Dieu que mes lecteurs connussent déjà, pour les avoir sérieusement étudiés, chacun des ouvrages dont j’entreprends aujourd’hui de leur parler!
Mon véritable but est de leur donner une idée des richesses qu’ils négligent, et plus encore, de leur inspirer le désir d’en profiter. Si mon analyse est assez heureuse pour leur offrir quelque intérêt, ils peuvent bien se dire qu’elle languirait à coup sûr auprès des livres dont je leur parle. Si, au contraire, comme je dois le craindre en ces matières difficiles, elle leur paraît manquer dans quelque mesure que ce soit de charme et d’attrait, d’aisance ou de clarté, qu’ils n’en rendent point responsables les auteurs, mais le critique. Qu’ils aient le courage de me laisser là pour aller retrouver les originaux. Ce sera sans contredit mon succès le plus beau, le plus souhaité.
ANTONIN RONDELET.
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
LES PROLÉGOMÈNES DE LA QUESTION RELIGIEUSE.
M. CARO
Le livre que M. Caro a écrit sous ce titre: L’idée de Dieu et ses nouveaux critiques , traite en quelque sorte les prolégomènes de la question religieuse. C’est à ce titre que je lui assigne ici la première place.
I
Table des matières
Les anciens physiciens disaient, avec plus d’esprit que d’exactitude, que la nature a horreur du vide. Dans un autre sens et avec plus de raison, on peut le dire de nos esprits.
A mesure que l’homme tourne en arguments, son besoin de révolte qu’il appelle de l’indépendance et son attrait pour la licence à laquelle il donne le nom de liberté, à mesure qu’il sent périr en lui ces notions révérées d’une religion faite pour suffire en même temps aux aspirations de la foi et aux jugements de la raison, il lui faut quelque chose à admettre dans les régions de son intelligence, sinon à pratiquer dans la sphère de sa conduite. Il trouve tout au fond de lui-même, une certaine pudeur qui l’empêche de s’avouer et d’avouer aux autres qu’en effet il ne croit plus à rien.
Il se met donc en tête de découvrir de nouvelles affirmations et de nouveaux dogmes. A défaut de l’antiquité dont il ne peut les revêtir, de l’autorité qu’il ne saurait leur prêter, il met tout au moins une telle affectation à les respecter, une telle violence à les défendre, un tel acharnement à les protéger, que, suivant la vive et ferme remarque de M. Caro, ceux qui parlent «des ombrages et du
«despotisme de l’orthodoxie, ne trouveraient pas
«d’orthodoxie plus despotique et plus ombrageuse
«que celle-là .»
De là un phénomène singulier.
Jadis, et notamment au dix-huitième siècle les philosophes faisaient particulièrement profession de combattre et d’anéantir toute espèce de religion. Il semblait qu’ils en voulussent supprimer jusqu’au langage et jusqu’à la pensée. Écrasons l’infâme! Aujourd’hui, par une prétention toute contraire, les faiseurs de systèmes nouveaux les rajusteurs de théories antiques, ne visent à rien moins qu’à ériger leurs doctrines elles-mêmes en religions. Tandis qu’ils nient tout ce que nous croyons et s’efforcent de détruire tout ce que nous voulons conserver, ils vont, pour mieux nous faire illusion, jusqu’à user dans le sens nouveau qui leur est propre, des vieux mots dont la langue orthodoxe et spiritualiste paraissait avoir à tout jamais consacré l’immuable signification. «Il règne dans
«notre pays philosophique une singulière maladie,
«que j’appellerai l’idolâtrie des mots. Par une
«sorte de superstition, les plus hardis novateurs
«d’idées tiennent à conserver dans la langue à
«leur usage, ces termes dont ils viennent détruire
«la signification et l’utilité. Dieu, l’immortalité,
«voilà des noms consacrés, qui de tout temps
«avaient une valeur déterminée, un sens très-net
«et très-arrêté. L’originalité des doctrines nou-
«velles consiste à donner une explication des
«choses entièrement contraire à celle que ces
«termes supposent et résument. On pourrait donc
«croire qu’abandonnant l’idée, ils abandonnent
«le mot, devenu comme ces noms inutiles et va-
«gues des villes dont les ruines mêmes ont péri.
«— Il n’en est rien. On prétend sauver le mot des
«ruines de l’idée. On l’adopte, on l’habille à la nou-
«velle mode, on lui fait un sort dans le monde, on
«lui prodigue les soins les plus touchants, on l’en-
«toure d’hommages. Telle est, on le sait, la singu-
«lière fortune de quelques-uns de ces termes que
«l’on s’attendait à voir bannis des nouvelles phi-
«losophies, et qu’on y retrouve installés à la place
«d’honneur. Faut-il donc croire qu’il y ait une
«beauté absolue dans les mots qui les rende éter-
«nellement nécessaires, comme ces merveilles de
«l’art païen que le Christianisme naissant consa-
«crait au nouveau culte ?»
Plus d’une âme véhémente hésitera à se ranger ici à l’hypothèse indulgente si brillamment exprimée par M. Caro. Plus d’une âme sincère et logique se sentira entraînée à protester avec le P. Gratry. «Cette prétention, par exemple, d’établir
«l’athéisme en maintenant le nom de Dieu..., cet
«effort pour supprimer le sens de ce mot néces-
«saire en conservant ce mot..., pour conserver le
«vieux mot en supprimant la chose..., n’est-ce pas
«l’athéisme, plus un mensonge ?»
Au premier rang des croyances frappées dans leur essence et maintenues dans leur dénomination, se trouvent en effet l’idée de Dieu et sa personnalité divine, la spiritualité et l’immortalité de l’âme humaine. De là les grandes divisions du volume de M. Caro: la discussion de l’idée de Dieu, telle que nous l’ont faite Hégel et son école, en particulier M. Renan et M. Vacherot: la matérialité de l’âme telle que la prêche M. Taine: son immortalité telle que la conçoit M. Reynaud.
Ces trois divisions générales sont distribuées en huit chapitres, dont le dernier, intitulé : Le spiritualisme et ses adversaires, résume et clôt la discussion par quelques conclusions dogmatiques véritablement fortes et véritablement décisives.
II
Table des matières
Pourquoi M. Caro a-t-il écrit ce dernier chapitre, ou pourquoi n’en a-t-il pas fait un second volume? Quel plaisir nous aurions à le suivre, et comme ce second volume compléterait bien ce haut enseignement!
Je sais bien que la préface nous le promet.
«J’essayerai une autre fois, dit l’auteur, de ré-
«tablir, à mon point de vue, la vraie doctrine sur
«la question capitale de la métaphysique. Ce sera
«l’objet d’une publication qui paraîtra sous ce
«titre: La nature et Dieu. Les deux livres se
«compléteront l’un par l’autre; ce sont les deux
«parties d’une œuvre qui, lorsqu’elle sera achevée,
«résumera de longues années d’études .»
La philosophie doit attendre avec une grande impatience ce livre qui lui est promis.
On ne peut s’empêcher, malgré le plaisir avec lequel on le suit dans ses exposés et on l’accompagne dans ses argumentations, de trouver que M. Caro fait beaucoup d’honneur aux doctrines qu’il traite avec tant de détail et de scrupule. Un pareil regret ne porte atteinte ni au talent de M. Caro ni au mérite de son œuvre. C’est justement parce que l’on sent à l’auteur un système propre et original sur lequel il s’appuie, qu’on éprouve quelque peine à le voir dépenser tant de science et tant d’efforts, pour des opinions et des doctrines qui ne sont pas toujours suffisamment dignes d’un tel adversaire.
Les philosophes de profession trouveront dans ce livre un admirable résumé des principales erreurs contemporaines. Ils aimeront à louer, dans cet abrégé analytique, la fidélité irréprochable de la réduction; ils auront bien vite constaté qu’aucun trait essentiel de la doctrine critiquée ne manque à l’analyse qui précède la réfutation. C’est là sans doute, pour les gens du métier, une véritable jouissance d’artiste. Il faut avoir soi-même mis la main à une discussion en règle, pour bien apprécier les difficultés de ces sortes d’expositions et le mérite d’une semblable impartialité.
M. Caro sait bien que son livre est fait pour plaire aux philosophes, mais non pas pour les dispenser de leurs études familières.
Ceux qui passent leur vie en tête-à-tête avec ces redoutables problèmes, avaient déjà lu dans l’original les auteurs dont les doctrines sont ici débattues. Ce n’est pas pour eux que M. Caro a cru devoir passer par les lenteurs d’une information aussi exacte. C’est donc plutôt au point de vue des gens du monde qu’il convient de juger le volume.
C’est pour les gens du monde surtout que je regrette l’excessive réserve de l’auteur, et le peu de place qu’il a cru devoir donner au développement de ses propres opinions.
N’est-il pas permis de craindre que, tout en reconnaissant des erreurs si vivement relevées, ils ne conservent dans leur esprit une image fort nette des systèmes qu’on a voulu leur faire prendre en aversion, tandis que leur intelligence aurait peine à extraire des réfutations de détail un ensemble de doctrines nettement définies et fortement enchaînées, qu’ils garderaient par devers eux comme la meilleure réponse à faire à toutes ces hypothèses?
Irai-je jusqu’à dire que M. Caro me paraît pécher en quelque sorte par un excès de loyauté ? Il faut expliquer ici le sens d’un reproche aussi honorable pour un écrivain polémiste et en même temps aussi rare dans la bouche d’un critique.
Les doctrines qui heurtent trop délibérément le sens commun, peuvent et doivent sans doute être prises au sérieux, puisqu’elles font des victimes et convertissent des disciples. Il est digne d’un véritable philosophe d’instituer des réponses en règle contre les principes de ces doctrines, et de couper dans leurs racines les erreurs fondamentales qui, par voie de conséquences, donnent naissance à toute cette famille d’illusions et de chimères.
Est-il aussi indispensable de poursuivre dans leurs ramifications ces erreurs qui s’engendrent les unes les autres et qui deviennent de plus en plus voisines de l’ineptie, à mesure qu’elles s’éloignent davantage du bon sens et de la vérité ? Est-il bien nécessaire de procéder toujours avec la même gravité, de suivre dans ses défaites les plus pitoyables un adversaire qu’on a déjà vaincu et terrassé dans ses arguments essentiels? Au Palais même, il vient un moment où le juge le plus patient déclare la cause entendue, où il estime qu’il peut sans iniquité refuser une plus longue attention à la partie qui va succomber, où de nouveaux arguments n’ajouteraient plus rien dans son esprit à la cause du droit qui triomphe.
Il en va de même dans les expositions de la critique historique.
N’y a-t-il pas un moment où le lecteur finit par trouver que l’écrivain a trop raison? Ce dernier fait si bien sentir le néant de ce qu’il combat, qu’on aimerait à le voir, non-plus poursuivre la réfutation d’une doctrine maintenant jugée et désormais sans intérêt, mais remplacer ce qu’il a détruit et enseigner à son tour ce que l’auditoire ignore.
III
Table des matières
Je pourrais appuyer ces réserves par quelques exemples de détail.
Les plus fins connaisseurs apprécieront l’art avec lequel M. Caro a pu renfermer dans un chapitre l’exposition métaphysique de M. Vacherot, laquelle n’occupe pas moins de trois énormes volumes in-8. Sur ces quatre-vingts pages, M. Caro, comme il en avait le droit, s’en réserve tout au moins la moitié pour les nécessités de la discussion. Il fallait donc résoudre ce difficile problème de faire tenir dans une quarantaine de pages au plus, une doctrine extrêmement compliquée et dont l’auteur, résolu à ne parler qu’aux métaphysiciens, n’avait rien fait ni pour la clarté de l’exposition, ni pour la commodité du lecteur.
Quel est cependant, au point de vue pratique, le résultat auquel aboutit ici M. Caro?
Incontestablement la doctrine de M. Vacherot, eu égard à sa forme, à la longueur de ses développements, à sa difficulté un peu scolastique, n’était vraiment pas accessible à un homme du monde ordinaire, même à le supposer doué d’un certain courage et d’une certaine résolution.
M. Caro se fait l’élégant interprète de cette doctrine. Il va, pour plus d’impartialité, jusqu’à lui prêter un certain charme de facilité qui est tout entier dans la manière du critique. Il aboutit ainsi parfaitement à la faire entrer dans des esprits où elle n’aurait point pénétré. Il fait comme ces valeureux champions du moyen âge, qui introduisaient eux-mêmes l’ennemi à l’intérieur des murailles que celui-ci n’aurait pu franchir, afin de se donner le plaisir d’un combat en champ clos, terminé par quelque valeureux coup d’épée.
Le lecteur suivra avec le plus vif intérêt la réfutation du matérialisme de M. Taine et l’examen de sa critique littéraire, en tant qu’elle exprime sa philosophie.
La doctrine de la métempsycose, ressuscitée parmi nous par de jeunes Hégéliens et prêchée avec tant de conviction par M. Reynaud, trouve dans M. Caro un adversaire aussi éloquent que convaincu.
Enfin l’auteur de la Vie de Jésus, M. Renan, est discuté à son tour avec autant de modération que de fermeté.
L’auteur a, suivant moi, parfaitement distingué le philosophe de profession et le théologien d’occasion. C’est peut-être cette vue fondamentale qui résume tout le livre de M. Caro, et qui lui donne sa vraie attitude dans ce grand combat entre la vieille raison de l’humanité que Leibniz regardait comme naturellement chrétienne, et cette raison nouvelle inventée par Hégel, qui ne veut nous laisser ni Providence à aimer ni immortalité à conquérir, cette raison nouvelle qui n’a, disent ses partisans, rien de commun avec l’ancien régime mental.
IV
Table des matières
C’est en effet un bien singulier raisonnement, que le raisonnement des adversaires du christianisme.
Leur incrédulité n’est plus, comme il arrivait jadis, le résultat orageux de difficultés longtemps débattues et vivement senties. Elle est tout entière à priori, et repose sur l’étrange argumentation que voici.
Point de départ.
Il n’y a plus de Dieu, au sens où on l’entendait jadis: non-seulement plus de Dieu qu’aime notre cœur et qu’invoque notre prière, plus de Dieu qui nous écoute et qui nous exauce; mais même plus de Dieu qui s’appartienne à lui-même, qui se distingue du monde physique et de l’homme, qui puisse dire moi, comme nous avons le privilége de le dire de nous-mêmes. Ce reste ou plutôt ce néant de Divinité n’est plus que le résultat progressif d’une évolution fatale de la nature. Il n’est plus, pour emprunter le langage des géomètres, qu’une résultante des forces, d’abord inconscientes, puis réfléchies, dont le développement constitue le spectacle mobile de l’univers. Ce fantôme, pour lequel on usurpe le nom profané du Dieu père des hommes, ne saurait pas plus avoir de volonté qu’il n’a de conscience. Ce que nous prenons pour la Divinité n’est que la vaine projection de nous-mêmes.
Ce néant que l’homme construit pour s’en faire un Dieu, redescend, par une loi fatale, de Dieu à l’homme. L’âme n’est plus elle-même qu’une série, qu’une collection de pensées, sans substance qui les reçoive et sans lien qui les rattache. Elle n’est plus qu’une incarnation passagère de l’idée générale de l’humanité. Comme elle n’a pas, à vrai dire, d’existence distincte dans la vie présente, elle ne saurait espérer l’immortalité dans la vie future.
Si, dans son horreur de l’anéantissement, l’âme demande à survivre encore et se débat contre cette extinction qui lui fait horreur, le système lui répond par la promesse de la métempsycose.
Le fond obscur de l’être qui n’a en nous ni conscience ni personnalité, est fait pour prolonger, à travers des existences nouvelles, une sorte d’immortalité anonyme. De même que, suivant le système, nous avons traversé déjà avant l’heure présente une série interminable de vies, sans avoir gardé d’aucune d’entre elles aucun souvenir même confus, de même, après ce qu’on appelle la mort, nous sommes destinés à parcourir sans fin un cercle interminable de métamorphoses, qui se succéderont sans se connaître et se commanderont sans se continuer.
Les philosophes qui professent de pareilles doctrines et qui s’imaginent les avoir démontrées, ne sont vraiment pas raisonnables, lorsqu’ils viennent nous proposer de discuter l’authenticité des Évangiles et d’appliquer à l’histoire de Jésus-Christ les règles ordinaires de la critique.
V
Table des matières
J’ose dire très-simplement, et sans aucune arrière-pensée d’amertume, que ces philosophes ne sont pas raisonnables.
Voici pourquoi.
Il leur arrive quelquefois, dans leurs jours d’impatience et d’aigreur, d’élever contre les chrétiens ce que j’appellerai de mauvaises objections. Ils ont comme un sentiment instinctif de la faiblesse des raisons qu’ils mettent en avant. Ils comprennent parfaitement qu’après avoir toujours cru, et, ce qui est autrement difficile et méritoire, après avoir toujours pratiqué, un homme ne saurait aisément renoncer à sa foi, et, pour quelques difficultés plus ou moins sérieuses, se résigner à passer dans le camp ennemi. Ils prennent avantage de la puissance même des liens qui le retiennent, et, au lieu d’y voir le contentement paisible d’une raison que la possession de la vérité rend inaccessible aux tentations de l’erreur, ils feignent de plaindre une intelligence esclave et devenue ainsi incapable de s’éclairer. Ils nous font un crime de ne point souhaiter d’être convaincus par leurs doutes, et nous accusent, quelque ébranlement qu’ait reçu notre foi, de nous y cramponner avec d’autant plus d’obstination, de nous en faire un expédient contre le désespoir, alors qu’elle a cessé depuis longtemps d’être le fondement de nos espérances.
Ils ne voient pas combien cette façon d’argumenter se retourne aisément contre eux.
A la rigueur, si nous avions ce malheur qu’ils vinssent à bout de nous persuader, nous pourrions, nous aussi, renoncer à notre foi, nier l’évidence historique, méconnaître l’existence des traditions, secouer l’autorité doctrinale: nous pourrions professer comme eux l’athéisme en théologie, le matérialisme en métaphysique, le fatalisme en histoire. Nous ne ferions que descendre du plus au moins. La dégradation de nos idées suivrait une marche logique, rationnelle. On peut commencer par croire et finir par douter. N’en sont-ils pas bien la preuve?
Supposons, au contraire, que nous leur fassions voir avec la plus grande clarté, que la divinité de Jésus-Christ résulte incontestablement des Évangiles; que le Christ est le fils du Dieu vivant; que les Évangiles eux-mêmes présentent une authenticité à laquelle ne saurait aspirer aucune autre histoire. Supposons que nous ayons établi le Christianisme de toutes pièces, depuis les faits qui lui servent de point de départ jusqu’à l’autorité vivante qui le représente et qui le gouverne. Je me demande à quoi nous aurions abouti avec eux, puisque l’état présent de leur esprit leur défend, en vertu d’un système préconçu, d’accepter aucune preuve et de se rendre à aucune évidence.
VI
Table des matières
Comment pourrait-il y avoir pour eux un Christ fils du Dieu vivant, témoin et exécuteur des promesses de son Père, plein d’amour pour les hommes et victime de propitiation pour leur salut, puisque le ciel est désert, puisque Dieu est le résultat fatal du progrès de l’humanité, au lieu d’en être la cause libre et antécédente? Comment ce Dieu chimérique, réduit à un idéal inconsistant et incertain, pourrait-il prendre le commandement de l’univers et y attester sa présence par des volontés éclatantes, puisque le mécanisme du monde physique, résultat de forces immanentes et instinctives, s’est organisé et marche sans lui?
C’est contre eux qu’a été écrite la menace prophétique de l’Évangile . Montrez-leur un miracle avec toutes les subtilités qu’ils imaginent et toutes les précautions qu’ils demandent. Ils le verront sans doute, mais ils ne le croiront point parce qu’avec un monde sans Dieu, une âme sans substance, une vie future sans immortalité, il leur devient logiquement impossible de se rendre à la preuve d’une révélation et à la démonstration d’une croyance religieuse.
Il faut donc, s’ils veulent être de bonne foi, qu’ils le reconnaissent: ils sont ici dans une impasse logique: ils n’ont plus la vraie liberté de leur raisonnement. On ne peut pas en effet dans l’ordre philosophique des idées, admettre le plus sans avoir d’abord admis le moins. On ne saurait croire qu’un Dieu a parlé aux hommes, qu’il s’est incarné, qu’il a souffert pour eux, sans s’être incliné d’abord devant la majesté divine, sans lui avoir rendu dans l’ordre philosophique sa foi et sa prière.
Ce sont eux, et non pas nous, comme ils leprétendaient, dont l’intelligence est par avance confisquée; ce sont eux qui en sont réduits, malgré la sincérité des personnes, à ne plus pouvoir jouir, dans l’usage de leur raison, d’aucune bonne foi ni d’aucune liberté.
VII
Table des matières
Il faut le reconnaître; nous avons reculé depuis Voltaire, et nos modernes panthéistes n’élèveraient plus aujourd’hui dans leur jardin l’autel fameux qu’avait fait dresser la croyance philosophique du patriarche de Ferney. Nous avons bien véritablement reculé, je le répète, et reculé jusqu’ au paganisme, jusqu’à cette époque néfaste où, devant une immortalité incertaine et des dieux indifférents, les Pères de l’Église éprouvaient dans une certaine mesure le besoin de rendre les âmes aux doctrines d’Aristote et de Platon, afin de les élever ensuite plus sûrement jusqu’aux enseignements du christianisme.
Voilà pourquoi, dans un pareil état de choses, il faut estimer à leur juste valeur les travaux des philosophes qui se font de nouveau, comme aux premiers temps de la foi, les précurseurs et les préparateurs du christianisme dans ces âmes égarées. A une intelligence malade d’une atteinte organique, il faut un médecin; à un esprit troublé par le panthéisme, il faut le secours d’un philosophe.
Ce n’est qu’après avoir rétabli en lui-même la raison dans tous ses droits et le spiritualisme dans toutes ses preuves, que cet esprit deviendra capable, je ne dirai pas d’admettre, mais au moins de comprendre et d’écouter les arguments qui complètent la raison par la foi.
Par ce côté, le livre de M. Caro peut être rangé au nombre des apologies de Jésus-Christ. Son ouvrage est, à vrai dire, l’exposition historique et la réfutation des systèmes contemporains qui, une fois admis, imposent à leurs disciples cette contrainte de ne pouvoir même plus se rendre à la raison.
CHAPITRE II
Table des matières
UN ESSAI DE THÉODICÉE CHRÉTIENNE
M. AMÉDÉE DE MARGERIE
I
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L’Idée de Dieu de M. Caro nous permet de franchir heureusement les défilés qui interdisent les approches de la philosophie spiritualiste.
L’auteur ne s’est pas avancé plus. Il a voulu aller jusqu’à ce terme et il y a pleinement réussi.
Voici maintenant un autre philosophe qui nous prend à son tour au point où nous a laissés M. Caro, et qui s’efforce, non plus seulement de tirer notre raison de ces embûches, mais de la soutenir jusqu’ au bout et de la conduire à son terme.
Le livre dans lequel M. Amédée de Margerie, professeur de philosophie de la Faculté des lettres de Nancy, tente cette grande et utile entreprise, est un ouvrage en deux volumes, intitulé : Théodicée, Etudes sur Dieu, la création et la Providence .
Pour revenir en effet au Christianisme, il ne faut pas seulement avoir évité ou détruit dans sa pensée les erreurs contre lesquelles M. Caro a remporté le triomphe que nous avons vu, il faut encore admettre pleinement les vérités dont M. Caro invoque l’appui et dont M. de Margerie va nous donner la démonstration.
II
Table des matières
Ce qui honore particulièrement M. Amédée de Margerie, ce sont les nobles motifs qui lui ont dicté cette initiative hardie, courageuse et franchement chrétienne.
Le professeur de la Faculté des lettres de Nancy ne saurait être confondu avec ces philosophes qui, suivant l’expression d’un contemporain, «ont
«précisément la faiblesse d’aimer les questions
«qui sont encore à l’état de nébuleuses; qui ai-
«ment les problèmes où il y a du pour et du con-
«tre, comme donnant plus à faire à l’activité pro-
«pre de l’esprit, et que l’on contrarierait sans
«doute si des démonstrations irrésistibles les pri-
«vaient du plaisir de la controverse et de la dis-
«pute.»
III
Table des matières
La raison et la moralité publiques sont sujettes aux mêmes lois et aux mêmes périls que la raison et la moralité de l’individu.
Il y a, à toutes les époques des civilisations comme à tous les moments de la vie, une erreur pour les égarer et une corruption pour les séduire. Elles ne cessent jamais d’avoir besoin d’un bon conseil et d’une bonne parole. Il y a donc toujours quelque chose à faire pour un philosophe sérieux, auquel les intérêts de l’humanité tiennent à cœur.
Les périls de la raison publique ne sont point toujours les mêmes: ils changent avec la marche des temps et avec la nature des problèmes qu’agite tour à tour la philosophie de chaque époque.
Il en est du scepticisme comme de cet invincible esprit de désordre et de combat, qui, de siècle en siècle et de civilisation en civilisation, recommence entre les peuples des luttes fratricides et leur remet perpétuellement les armes à la main. Les champs de bataille des temps modernes voient apparaître, à chaque nouveau conflit, de nouveaux engins de destruction dont les temps passés ne soupçonnaient même pas la découverte. C’est ainsi que, par un déplorable abus de nos inventions les plus merveilleuses, tout le profit de nos efforts et tout le progrès de notre science viennent aboutir à une moisson plus abondante de la mort.
Le même phénomène se reproduit dans l’ordre moral, d’une façon non moins lamentable.
A mesure que la raison humaine grandit et se fortifie, à mesure qu’elle pousse dans tous les sens des reconnaissances mieux assurées et des explorations plus profitables, à mesure qu’elle perfectionne les méthodes, tout à la fois par la théorie qui les complète et par l’usage qui les vérifie, ce mouvement progressif est exposé lui-même à l’incertitude de cette double destinée qui attend toute chose d’ici-bas..
Ces heureuses conquêtes, ces incontestables progrès, peuvent et doivent aboutir sans doute à raffermir la véritable philosophie, à rendre sa foi plus robuste et ses démonstrations plus lumineuses; mais, comme il est dans la destinée de ce monde fragile que les choses les meilleures y courent les pires hasards, cette force acquise, cette accélération de mouvement, cet entraînement de la pensée, peuvent aisément se laisser détourner par les sophistes au service de l’erreur et du doute systématiques.
Alors recommence une fois de plus et avec des arguments imprévus qui deviennent entre leurs mains de nouvelles armes, alors recommence cet éternel combat d’une philosophie égarée contre la philosophie spiritualiste: telle croyance, telle vérité qu’on avait jusqu’alors respectée ou tout au moins laissée tranquille, se voit tout à coup mise en question et en péril par des objections inouïes. Il ne faut pas que le vrai philosophe s’endorme sur la foi de sa tranquillité passée, il ne faut pas qu’il se repose sur la solidité des démonstrations auxquelles il avait coutume de s’en remettre. Tout est à recommencer.
C’est ainsi que la lutte de la vérité contre l’erreur n’est jamais finie, pas plus que celle du bien contre le mal. Si le philosophe veut se montrer digne tout à la fois du nom qu’il porte et de la mission qu’il a acceptée, il faut qu’il prenne en main les intérêts de la philosophie, puisqu’ici les intérêts de cette science sont, sous une forme transcendante, tout à la fois les intérêts de la société et les principes de la civilisation.
IV
Table des matières
J’aurais voulu que M. Amédée de Margerie insistât d’une façon plus particulière sur cette situation. Elle donne à son livre le caractère élevé d’une œuvre accomplie en vue de répondre aux besoins les plus légitimes et les plus critiques de notre temps.
Il faut le reconnaître: c’est aujourd’hui, c’est à l’heure où nous sommes, que le dix-neuvième siècle subit sa crise décisive.
Le vrai jour du péril pour un peuple n’est point celui où l’insurrection s’arme et descend soutenir la lutte de la rue. Il est permis à un penseur d’interroger ce jour-là l’état moral de la nation, et de prononcer à l’avance, avec une certitude infaillible, qu’avant d’avoir bien éclaté, la révolte est déjà vaincue. Aucun désordre matériel, en effet, ne saurait se perpétuer ni se répandre, dès qu’il vient se heurter à un ordre moral bien établi.
Ce ne sont pas là les crises véritables, celles dont un peuple pourrait dater, à bon droit, son affaiblissement et sa décadence.
Il y a des moments plus terribles dans la vie des nations.
Ce sont ceux où les idées mêmes qui forment le fond du sens commun et de la moralité publique se trouvent tout d’un coup, par je ne sais quel accord tacite, mises en discussion et en péril par ceux qui ont le don de se faire lire.
Alors la machine sociale continue dans la pratique sa marche régulière, grâce à la force d’impulsion qu’elle a reçue et qu’elle conserve; mais, avec le temps et à la longue, cette campagne entreprise contre les principes, et par conséquent contre les vertus que ces principes sont faits pour assurer, cet effort à l’encontre de la direction suivie par la confiance naïve de tout un peuple, finit par déterminer un ralentissement et par marquer un temps d’arrêt. La contagion du doute menace de se répandre, et le mal devient plus facile à ceux que la vérité laisse plus indifférents ou que l’erreur trouve plus dociles.
Cette heure de transition, de dangers imminents et pourtant capables encore d’être conjurés, est le moment où le philosophe se sent des obligations plus étroites et des devoirs plus impérieux.
Lorsque le doute aura pris le temps de descendre des sommets intellectuels où il se discute encore jusqu’aux régions inférieures où on ne fait plus que l’accepter, qui sait si, par malheur, ce ne sera pas peine perdue que d’instituer une discussion pour des intelligences incapables de la suivre ou indignes d’en profiter?
Je serais bien fâché d’être mis, par qui que ce fût, au rang de ces hommes moroses, épouvantés, injustes, qui semblent se donner à plaisir la mission de sonner sans cesse la cloche d’alarme. Je ne dis ni ne donne à entendre que nous soyons arrivés encore à ce moment suprême et terrible où le sens commun serait mis en discussion et en péril; mais il ne faudrait pas non plus nous fier avec trop de sécurité à la solidité et à la justesse de l’esprit français. Tant de plumes éloquentes et passionnées ne sauraient continuer impunément à défendre et à propager dans l’ordre moral les doctrines du matérialisme. Le peuple qui, semblable à un enfant, écoute toujours ce qui se dit ou ce qui s’écrit, sans le plus souvent en avoir l’air, finirait par croire à son tour qu’il n’y a plus ni Dieu, ni création, ni Providence. Soyez-en sûrs, il traduirait bientôt à son usage cette métaphysique nouvelle, en affirmant qu’il n’y a plus ni obligation, ni autorité, ni devoir.
V
Table des matières
Le livre de M. Amédée de Margerie a le grand et le très-grand mérite de venir à son jour et à son heure, afin de combattre le bon combat, contre la philosophie négative, qu’elle relève de Comte, de Hégel ou de M. Renan.
M. de Margerie n’est pas seulement un philosophe spiritualiste, c’est encore et surtout un philosophe chrétien; non pas chrétien à la façon de ceux qui se taisent sur la religion, et qui, prenant le silence pour du respect, croient lui avoir accordé ce qu’ils lui doivent en la traitant comme si elle n’était pas. Il est de ceux qui se font une idée plus juste et plus vraie des rapports de la raison et de la foi.
Il pense à bon droit que, toute question de révélation et de dogme mise à part, la raison ne saurait dorénavant retourner en arrière du point élevé où elle est aujourd’hui parvenue.
Il ne faut pas tout d’abord que, sous le prétexte apparent de mettre en discussion le dogme ou la tradition, on en vienne à révoquer en doute les vérités fondamentales les plus légitimement acquises à la science philosophique.
Si la raison, éclairée par dix-huit siècles de christianisme, ne peut, sans prévarication et sans folie, consentir à rester en arrière, elle ne peut pas non plus se refuser à marcher en avant.
Le christianisme, considéré du côté divin, est une révélation qui descend de Dieu à l’homme par l’intermédiaire du Christ. Considéré du côté humain, c’est une philosophie qui se continue et qui s’achève comme l’induction achève l’expérience, comme l’inspiration qui vous transporte continue et entraîne la réflexion qui vous guidait.
J’aurais donc voulu, s’il m’est permis d’élever une difficulté sur une chose d’aussi peu d’importance que le titre d’un ouvrage, y lire, non pas le mot Théodicée, mais bien Théodicée chrétienne; ou, si l’auteur l’eût préféré : Théodicée: Etudes de philosophie chrétienne sur Dieu, la Création, la Providence.
VI
Table des matières
Le travail de M. de Margerie n’est plus, grâce à Dieu, cette éternelle histoire de la philosophie depuis Thalès jusqu’à Kant et à Hégel que tout candidat aux palmes académiques se croit, je ne sais pourquoi, le chimérique devoir de recommencer: tâche facile après tout, si l’on veut bien considérer jusqu’à quel point l’historien est porté et soutenu par les idées de tant d’hommes de génie. Il a tant de choses à exposer que, le plus souvent, il lui reste à peine le temps de réfléchir, et le lecteur qui s’intéresse avant tout à ce qu’on lui répète, finit par s’apercevoir que l’auteur lui-même est absent.
Ces deux volumes de Théodicée ont un autre aspect et une autre portée.
L’histoire y passe du premier au second, et peut-être au troisième rang; elle n’y figure qu’à titre d’exemple, et seulement pour rappeler quelles doctrines ont soulevé les objections ou à quels systèmes s’appliquent les réponses.
Le résultat essentiel de l’ouvrage est une série de propositions dogmatiques, où ne figure aucun souvenir d’érudition, aucune conclusion empruntée à l’histoire.
Ces propositions, si je m’en rapporte à l’auteur lui-même qui a pris la peine de les résumer et les numéroter au XIVe chapitre de la seconde partie, sont au nombre de vingt-quatre .
Je les reproduirai, non pas dans leurs termes mêmes, mais en abrégeant les expressions de l’auteur. Qu’il me pardonne de le rendre ainsi, non pas plus correct, mais plus obscur. J’avais à choisir entre le silence et cette reproduction infidèle, je me suis décidé d’après l’intérêt du lecteur.
VII
Table des matières
Voici ces vingt-quatre propositions:
I
La raison humaine est capable de connaître la vérité objective, à la fois dans l’ordre du relatif et dans l’ordre de l’absolu.
II
La raison s’assure du fini par l’expérience, et le dépasse par la dialectique jusqu’à s’emparer de l’absolu.
III
La raison du philosophe et le sens commun de l’humanité s’accordent pour affirmer Dieu, à l’encontre de l’athéisme.
IV
L’affirmation de l’existence de Dieu nous est tout à la fois inspirée par un mouvement spontané et donnée par un travail réfléchi de la raison.
V
Le monde visible, avec l’ordre qui y règne et les intentions qui y éclatent, est le premier point de départ de la raison pour s’élever à Dieu.
VI
Les vérités éternelles qui apparaissent en nous, sont les effets et les témoins d’une raison divine, absolue et parfaite.
VII
L’idée de l’infini et du parfait a sa raison dans l’être parfait et infini de Dieu.
VIII
Il en est de même d’une loi obligatoire, révélée par la conscience morale.
IX
L’unité divine comporte la diversité de l’application de la pensée humaine; nous appelons attributs ces aspects multiples.
x
Etudier les attributs de Dieu, c’est en analyser l’idée rationnelle, mais non point en pénétrer l’essence.
XI
La science humaine de Dieu procède, ou par la méthode d’élimination, ou par la méthode d’attribution.
XII
La méthode d’élimination sépare Dieu de ce qui n’est pas lui, et lui attribue la simplicité, l’immutabilité, l’éternité, l’immensité.
XIII
La méthode d’attribution lui reconnaît la science, l’amour, la liberté, la béatitude, la puissance, la sagesse, la justice et la bonté.
XIV
Le monde est contingent: il a commencé par la création et il est continué par la Providence.
XV
La négation de la création rejette la raison dans l’alternative du dualisme ou du panthéisme.
XVI
Le panthéisme est contradictoire dans ses principes et immoral dans ses conséquences.
XVII
La raison établit, sans pouvoir dépasser d’elle-même ces limites, que le monde n’est, ni infini dans l’espace, ni éternel dans le temps.
XVIII
La création est un acte qui réalise la puissance de Dieu, en même temps que son intelligence éclaire et que sa bonté provoque cet acte.
XIX
Le monde a donc été fait suivant un plan et pour une fin dignes de la perfection divine.
XX
Les êtres intelligents et libres sont la cause finale de l’univers physique, et Dieu la cause finale des êtres intelligents et libres.
XXI
La Providence de Dieu est à la fois générale et particulière.
XXII
Les lois par lesquelles Dieu gouverne le monde sont constantes sans être immuables: leur contingence permet les miracles au point de vue métaphysique, comme la subordination de l’univers à l’homme les explique au point de vue moral.
XXIII
Réfutation des objections élevées contre la Providence divine.
XXIV
Obligation — explication — efficacité de la prière.
VIII
Table des matières
La partie historique, qui vient concourir, en son lieu et à sa place, à la démonstration de ces vingt-quatre propositions, se divise naturellement en deux catégories d’auteurs: ceux qui apportent leur autorité aux doctrines que l’on défend et ceux dont il s’agit tout au contraire de réfuter les systèmes.
Il se rencontre que les auteurs invoqués à l’appui de ses propres idées par M. de Margerie se trouvent particulièrement cités dans le premier volume: c’est S.Thomas, c’est Platon, c’est S. Augustin, c’est Fénelon, à qui l’auteur emprunte leurs belles théories sur l’essence des vérités éternelles.
Je remarque la discrétion avec laquelle procède M. de Margerie.
Il n’imite point ces auteurs pleins d’intempérance et de pédantisme qui ne sauraient citer un philosophe ou même le point le plus imperceptible de sa doctrine, sans rattacher par d’interminables considérations cette vue particulière à l’ensemble du système, sans éprouver le besoin d’élucider le système lui-même par une effusion de détails biographiques faite pour décourager la patience la plus intrépide. M. de Margerie ne croit nullement nécessaire de tout dire pour se donner l’air de tout savoir. Cette sobriété mérite d’être, non pas seulement louée mais imitée.
Au contraire, lorsqu’il s’agit des auteurs qu’il combat, M. de Margerie entre dans des détails plus circonstanciés. Il imite en cela les gens de bien qui ne croient jamais en avoir fait assez lorsqu’il s’agit d’un adversaire. De même les chapitres de la Théodicée consacrés à la réfutation de telle ou telle doctrine, sont écrits avec la préoccupation visible de laisser au système qu’ils combattent toute leur valeur et toute leur force: l’exposition de l’historien ne met pas moins de soin à le faire valoir que les convictions du philosophe n’apportent ensuite d’énergie à le combattre.
IX
Table des matières
L’œuvre de M. de Margerie, même à ne la prendre que par ce côté critique, se suffirait encore à elle-même et ne laisserait pas d’avoir un vif intérêt.
C’est particulièrement dans le second volume que se trouvent les discussions. J’excepte toutefois une exposition très-nette et très-ferme de la Critique de la raison pure, à propos de la question du scepticisme et de l’appui particulier que lui a donné le système métaphysique de Kant. Cette discussion occupe le chapitre second de la première partie et se trouve par conséquent comprise dans le tome premier.
Le tome second contient, à l’appui de la solution chrétienne donnée par l’auteur au grand problème de la création, une histoire abrégée du dualisme et du panthéisme.
Le dualisme se produit sous deux formes: sous la forme manichéenne, qui admet à côté du principe du bien l’hypothèse de la coexistence d’un principe éternel du mal; en second lieu sous la forme philosophique d’une hypothèse qui admet, en présence d’un Dieu ordonnateur, la coexistence d’une matière éternelle. Ici les deux systèmes métaphysiques de Platon et d’Aristote se trouvent, en ce qu’ils ont de commun, résumés et réfutés avec autant de concision que de vigueur.
X
Table des matières
L’histoire du panthéisme, telle qu’elle est contenue dans sept chapitres du second volume, mérite une mention particulière.
L’auteur y confirme ce système d’érudition sobre et préoccupée du besoin de ne point s’appesantir, cette méthode qui se refuse avec tant de sévérité au vain appareil des citations, à ces indigestes amas de textes péniblement compilés et laborieusement cousus les uns à la suite des autres, à ces explications sans fin et sans mesure qui vous condamnent à écouter une fois de plus ce qu’il vous est déjà arrivé d’entendre cent autres fois.
J’aime cette allure vive et rapide qui trahit l’homme pressé de conclure, comme une démarche ferme et soutenue indique l’homme impatient d’arriver. Cette habitude de choisir, d’abréger, de ne point traiter ses propres idées avec une lâche complaisance ou un sot amour-propre, va en se perdant de plus en plus. Il est d’une sage méthode, quand on écrit, tout de même que d’une excellente pratique pour se conduire, de s’attacher avant tout à l’essentiel. Il n’appartient qu’aux esprits faibles de se perdre dans les détails de la science, comme aux caractères médiocres de s’épuiser sur les infiment petits de la vie.
XI
Table des matières
Cette histoire du panthéisme se divise en trois parties: le panthéisme considéré 1° dans l’antiquité ; — 2° en Allemagne; — 3° en France.
L’auteur distingue dans l’antiquité deux formes essentielles du panthéisme:
— 1° Le panthéisme matérialiste auquel il assigne pour type la doctrine métaphysique des stoïciens;
— 2° Le panthéisme idéaliste que représente la philosophie des alexandrins.
Il ne faut pas se lasser de rendre justice à cette méthode d’exposition si ferme et si condensée, qui parvient à faire tenir à l’aise en vingt pages in-octavo tout ce qu’on peut dire d’important sur le stoïcisme, qui réussit à renfermer en vingt-trois pages toutes les théories essentielles de la philosophie alexandrine.
C’est en pareille occasion qu’un homme du métier apprécie tout le mérite d’une semblable façon d’agir. Quelle carrière un homme moins fortement occupé à poursuivre une démonstration dogmatique d’un intérêt supérieur n’aurait-il pas été tenté de se donner! Il est si agréable de prouver ainsi par un facile étalage d’autorités que l’on est sur chaque sujet au courant des publications les plus récentes.
Ce qui est moins facile, ce qu’il faut louer sans mesure, tant il est rare qu’on ait occasion de le faire, c’est le travail d’un esprit qui a pris la peine de s’assimiler d’une façon définitive tous les documents, de façon à en donner, grâce à un travail qui lui soit propre, la véritable substance et non pas seulement la fastueuse énumération.
XII
Table des matières
J’ai, au point de vue de la science, un double reproche à adresser à M. de Margerie.
Je sais qu’il n’a point prétendu nous donner en passant une histoire complète du panthéisme dans l’antiquité. Il s’est contenté de nous en fournir, pour ainsi dire, un double échantillon. Je crains toutefois que sa division ne soit pas bien complète, et que l’un de ses exemples au moins ne soit pas tout à fait heureux.
Le stoïcisme, avec l’importance excessive, on pourrait presque dire exclusive, qu’il attache à la morale, avec le sourd dédain qu’il n’a pas cessé de professer pour la métaphysique, paraît-il bien choisi pour représenter dans l’antiquité le panthéisme matérialiste ou naturaliste?
Je partage tout à fait le sentiment de M. de Margerie, lorsqu’il refuse le nom et la qualité de panthéistes aux philosophes de l’école d’Ionie ; mais alors pourquoi ne pas préférer, comme type de la doctrine qui disperse Dieu dans l’univers, le système si connu de la philosophie hindoue? Nous ne sommes plus au temps où les philosophes affectaient de ne point sortir de la tradition consacrée, et se refusaient à faire remonter la réflexion par delà les sept sages de la Grèce. L’Inde a été assez explorée; elle est suffisamment connue, pour qu’il soit permis désormais de la faire entrer couramment dans toutes les considérations auxquelles peut se livrer l’histoire de la philosophie.
Je n’ai pas bien saisi non plus la raison pour laquelle M. de Margerie laisse à l’écart les métaphysiciens d’Élée, et passe sous silence les grands noms de Xénophane et de Parménide.
Je suis assez porté à convenir que le panthéisme de l’école d’Elée ne rentre ni dans le panthéisme matérialiste, ni dans le panthéisme idéaliste tel que M. de Margerie les a distingués; mais alors pourquoi ne pas admettre une troisième espèce de panthéisme qui donnerait à l’auteur l’avantage de poser, dès l’antiquité, les antécédents de la philosophie de Hégel? De quel nom appeler la doctrine dont nous trouvons la profonde exposition dans les deux célèbres dialogues de Platon intitulés, l’un le Sophiste et l’autre le Parménide? N’est-ce pas là le panthéisme logique dans toute sa rigueur, et le système des antinomies de Kant, aussi bien que la théorie des contradictoires de Hégel, ne s’y trouvent-ils pas déjà pressentis et devancés?
XIII
Table des matières
Entre le panthéisme de l’antiquité et celui des Allemands se place le panthéisme de Spinoza, lequel, suivant le mot de Leibniz, n’est qu’une déviation de l’esprit et de la doctrine de Descartes.
Le panthéisme allemand est représenté par trois noms célèbres: Fichte, — Schelling, — Hégel. Toute cette exposition se trouve réduite à vingt-sept pages dans notre volume.
Je ne regarde pas, si l’on veut me permettre encore une remarque, la philosophie allemande comme aussi obscure qu’on se plaît à le répéter.
Prenons-y garde. L’obscurité est quelque chose d’éminemment relatif, et qui peut tenir aussi bien à la surprise éprouvée par l’esprit qu’aux difficultés présentées par le système. Les doctrines allemandes ressemblent un peu à ces géants des légendes orientales dont le corps se formait de vapeurs épaissies et dont les contours gardaient dans la réalité quelque chose de l’indécision et de l’incertitude d’un rêve. L’esprit français, si net, si habitué à la pleine lumière du grand soleil, a sans doute éprouvé quelque trouble à l’aspect de ces fantômes mal définis, incapables de se prêter aux procédés rigoureux de sa méthode ordinaire. Toutefois, à force d’attention et de persévérance, je crois bien que notre critique philosophique est venue à bout de ces épouvantails. Ces négations monstrueuses, qui nous avaient d’abord terrifiés par l’audace de leurs prétentions, ne réussissent plus guère qu’à nous faire sourire par l’excès de leur ridicule. Les Hégéliens de nos jours et de notre pays ont bien vu que le système avait besoin d’être déguisé et reverni, pour être présenté avec quelque chance d’accueil à des lecteurs français. Ils ont compris, avec beaucoup d’habileté, tout l’intérêt que prêterait à la nouvelle doctrine l’attitude audacieuse d’une philosophie faite pour en finir à tout jamais avec les derniers restes du christianisme, et ils ont fait tout ce qu’il fallait pour en profiter.
XIV
Table des matières
Je regrette que le premier chapitre consacré à l’histoire de l’invasion des idées hégéliennes en France rapproche sous le même titre, quoique dans deux paragraphes séparés, les noms de M. Cousin et de M. Renan.
Nul ne sera tenté sans doute, et l’auteur moins que personne, de faire ici la moindre confusion. Les époques, les tendances, les résultats, tout est différent. La justice de M. de Margerie ne laisse rien à désirer là-dessus. Voilà précisément pourquoi j’aurais aimé une division de plus. Les divisions ne sont pas seulement un moyen commode de préparer un repos et comme une sorte de détente au lecteur; c’est aussi une façon de marquer un intervalle entre deux parties distinctes d’un même sujet. J’aurais mieux aimé, rapprochement pour rapprochement, voir le nom de M. Renan, et l’article qui le concerne, passer du chapitre VIIe dans le chapitre VIIIe et s’y trouver réuni avec le nom de M. Vacherot.
XV
Table des matières
M. de Margerie, qui proportionne ses analyses à la valeur d’une doctrine métaphysique et non pas au bruit qu’elle a pu faire, n’accorde guère que quelques pages au vague système de M. Renan; il consacre au contraire un chapitre tout entier à l’examen du livre que M. Vacherot a intitulé : La Métaphysique et la Science. La doctrine positiviste de M. Auguste Comte a également son chapitre séparé. M. de Margerie, dans l’argument de ce chapitre qu’il donne à la fin de son livre, résume beaucoup trop modestement son excellente analyse par ces paroles: «Un mot sur M. Auguste Comte et sur le dernier état de sa pensée religieuse.»
Je recommande ces deux chapitres à tous ceux que peuvent effrayer à bon droit les gros volumes de M. Vacherot, ou l’interminable série d’ouvrages que nous a légués le fondateur de l’école positiviste. Tous ceux qui désirent ne point rester complétement étrangers à ces questions, trop graves pour demeurer entièrement ignorées, trouveront une grande économie de temps et de travail à emprunter à l’ouvrage de M. de Margerie un résumé dont eux-mêmes seraient loin peut-être de se tirer avec autant de fidélité et de bonheur.
XVI
Table des matières
Je signalerai encore, et ce sera là ma dernière remarque, un chapitre bien intéressant au point de vue des idées et des systèmes qui se discutent autour de nous à l’heure qu’il est.
A propos des théories qui suppriment l’action de la Providence dans la nature , M. A. de Margerie introduit la discussion du système de M. Darwin contenu dans le récent volume De l’origine des espèces. Il fait plus, il rattache le système de M. Darwin aux théories plus anciennes et plus véritablement originales de Lamark. Toute cette partie est traitée sans aucune affectation de langage scientifique, et cependant avec une précision et une fermeté qui ne laissent rien à désirer.
XVII
Table des matières
Les philosophes chrétiens les plus convaincus et les plus attentifs, malgré tout leur désir d’échapper à la critique, ne laissent pas souvent de tomber dans quelque faiblesse logique. Après avoir annoncé bien haut qu’ils entreprennent de conduire l’homme à la foi par la raison, il leur arrive plus d’une fois de tomber dans des pétitions de principes, et d’appeler au contraire, par une interversion du raisonnement, la foi au secours de la raison. De là, pour certains lecteurs déjà prévenus, une occasion trop justifiée de porter contre l’auteur un jugement sévère et une condamnation dont il ne se relèvera pas.
Ce n’est pas un médiocre mérite pour l’ouvrage de M. Amédée de Margerie, qu’il soit impossible d’y signaler aucun oubli de cette sorte.
La thèse de l’auteur ne consiste point, comme tant d’autres l’ont fait ou ont voulu le faire, à jeter par désespoir entre les bras de la foi l’homme qui sentait se dérober sous lui les fondements de sa raison. C’est une grande erreur et un grand malheur que de chercher à fonder l’esprit religieux sur le découragement et le scepticisme, et à faire ainsi de la croyance chrétienne un détestable pis aller. Ce triste néophyte n’apporte plus aux dogmes et aux œuvres de la foi qu’une intelligence chancelante et une volonté brisée: il demeure tout prêt à quitter cet appui provisoire, le jour où il lui reviendra quelque intelligence et quelque énergie.
M. Amédée de Margerie nous conduit par des chemins plus dignes de nous.
Il ne demande à notre raison ni abdication ni renoncement: il veut, non pas l’interrompre mais l’achever. La démarche par laquelle elle se soumettra à la révélation n’est plus une interruption de son progrès, mais bien plutôt la conséquence philosophique de ses efforts.
Notre intelligence trouve en elle des vérités inachevées et suspendues; ce sont, pour ainsi dire, autant de pierres d’attente. Ces vérités, qui s’imposent à nous sur le témoignage de l’autorité divine, ont déjà été désirées tout à la fois par notre cœur dont elles calment les souffrances, et par notre raison dont elles satisfont l’inquiétude.
XVIII
Table des matières
Je veux signaler à mes lecteurs un travail fait pour les intéresser, et que je ne saurais entreprendre ici sans me détourner de mon dessein.
Deux philosophes contemporains, appartenant l’un et l’autre à ce que M. Amédée de Margerie appelle, avec le P. Gratry, la philosophie séparée, ont écrit l’un et l’autre des traités de théodicée.
L’un, M. Emile Saisset, enlevé trop tôt à la philosophie qu’il honorait par des travaux consciencieux et persévérants, avait publié, vers la fin de sa vie, un volume intitulé : Etudes de philosophie religieuse.
L’autre, M. Jules Simon, qui a passé des chaires de la Sorbonne sur les bancs du Corps législatif et que la politique enlève de plus en plus à la science, a fait paraître sous le titre de: La religion naturelle, un livre qui a déjà eu plusieurs éditions.
Ce serait un rapprochement curieux et instructif de mettre la Théodicée de M. de Margerie en présence de ces deux ouvrages, de comparer ce que les uns et les autres ont dit sur les points essentiels et délicats de la création, des miracles, de la prière. On verrait ainsi s’il est vrai, comme tant de gens le répètent sans y penser et peut-être sans y croire, que la foi est faite pour diminuer et pour abaisser la raison. Ceux qui, pour philosopher, imaginent de se mettre en dehors des lumières du christianisme, ressemblent à ceux qui, pour faire vivre la société, tenteraient de la mettre en dehors dé ses bienfaits.
CHAPITRE III
Table des matières
LA MÉTHODE PHILOSOPHIQUE
LE R. P. GRATRY
I
Table des matières
Le R. P. Gratry, malgré son double titre de prêtre de l’Oratoire et de professeur de théologie morale à la Sorbonne, doit être rangé ici plutôt au nombre des philosophes qui préparent les esprits à recevoir les démonstrations de la divinité de Jésus-Christ, qu’au nombre des théologiens qui l’établissent par la double autorité de l’histoire et de la tradition. Tel est évidemment là le caractère qu’il a voulu donner à son dernier ouvrage: Les Sophistes et la Critique.
M. Caro expose les idées que professent les systèmes antichrétiens; le R. P. Gratry remonte à l’origine des méthodes qui ont enfanté ces étranges idées. M. Caro est l’historien critique de nos erreurs contemporaines; le R. P. Gratry n’en prend que la dernière métaphysique et réduit le tout à une question de principes.
Il faut louer, avant tout, l’admirable idée morale qui a servi de point de départ au travail et à la polémique du R. P. Gratry. La voici réduite à ses termes les plus simples.
Lorsqu’on voit des esprits cultivés, des intelligences d’une certaine force, se laisser entraîner par les erreurs les plus incroyables qu’il soit donné à la nature humaine d’imaginer, on hésite entre deux impressions entre lesquelles il faut cependant choisir.
Il faut, ou leur imputer une inébranlable impudence lorsqu’on les voit démentir avec tant d’audace les principes les plus élémentaires du sens commun, ou se demander s’il ne s’exerce pas sur ces esprits quelque fascination secrète qui les entraîne et les égare malgré eux. On ne s’avise guère de rompre en visière à tout le genre humain, à moins d’être entièrement aveuglé par la sottise, ou secrètement soutenu par quelque faux raisonnement.
Cette dernière hypothèse est la vraie.
Depuis Hégel, il y a toute une catégorie d’esprits qui ont reçu et qui gardent pour ainsi dire en eux le germe de l’erreur. L’ancienne secte des sophistes a relevé la tête; elle a reparu parmi nous: elle y enseigne publiquement une nouvelle métaphysique.
Gorgias et Polus, au temps de Platon et de Socrate, s’efforçaient de prouver, tantôt que tout est vrai et tantôt que tout est faux. Ces deux thèses opposées, ces deux moitiés de l’école sophistique venaient se rencontrer dans cette affirmation commune qu’il n’y a plus ni erreur ni vérité, et que tout peut être indifféremment affirmé ou contredit.
Une certaine école renouvelle parmi nous des doctrines semblables. Seulement elle les appuie sur des principes différents, en même temps qu’elle y arrive par une autre voie.
Je donnerai à cette école, non pas le nom que lui inflige la juste indignation du P. Gratry, mais celui qu’elle s’attribue à elle-même non sans un certain orgueil, je l’appellerai l’école critique.
Voici le raisonnement qui lui sert de point de départ.
II
Table des matières
Que le lecteur me prête ici toute son attention.
Le problème fondamental de l’intelligence humaine est le suivant: «Passer de l’affirmation de telle ou telle réalité que l’expérience me révèle à des affirmations générales telles que la raison seule me les fait apercevoir.»
Exemple:
«Je tiens dans la main un livre qui est rouge:» voilà l’affirmation expérimentale.
«Les livres sont moins coûteux que les manuscrits: » voilà une proposition générale et qui demande, pour être créée, un certain travail de l’esprit.
Examinons la voie par laquelle s’accomplit ce progrès de la pensée.
Comparons par exemple l’idée des deux individus qui s’appellent Pierre ou Paul, avec l’idée générale représentée par le mot homme ou humanité.
Évidemment, il y a dans l’idée représentée par ce mot Pierre, en tant que ce terme est le nom propre de mon voisin ou de mon domestique, un beaucoup plus grand nombre d’affirmations réelles, concrètes, vivantes que dans l’idée représentée par ce mot: homme. Pierre est mon domestique, il porte ma livrée, il se tient habituellement dans l’antichambre de l’appartement que j’habite; il a une taille, une physionomie, des yeux, une bouche, des mains que je connais, et que je ne saurais confondre avec les mains, la bouche, les yeux de nulle autre personne.
Je passe de l’idée de mon domestique Pierre, laquelle est, comme on le voit, essentiellement particulière et individuelle, à l’idée d’homme, laquelle est une idée générale.
Comment s’opère ce passage?
L’idée d’homme renferme-t-elle un nombre d’idées et de jugements plus ou moins grand que l’idée de mon domestique Pierre?
Évidemment, pour passer de l’idée de l’individu Pierre à l’idée de l’espèce homme, je suis obligé de retrancher un certain nombre de déterminations qui se trouvent dans Pierre, et qui ne se retrouvent pas dans Paul ni dans Jacques, qui par conséquent ne se retrouvent pas, à plus forte raison, dans un homme quelconque, dans le premier venu de tous les hommes.
Ainsi donc, l’idée générale d’homme n’est autre chose que l’idée d’un individu quelconque, diminuée d’une partie de ses éléments et réduite à un petit nombre de traits généraux.
Je comparerai plus brièvement l’idée générale d’homme avec l’idée plus générale d’être animé.
Ici encore, l’esprit ne s’élève de l’idée la moins générale à l’idée la plus générale, qu’à la condition de faire de plus en plus le vide dans sa pensée. L’idée d’être animé ne renferme plus qu’un bien petit nombre d’affirmations, si on la compare avec l’idée d’homme. Il n’est plus question d’une âme unie à un corps, d’un cœur, d’une volonté, d’une intelligence, de la connaissance et de l’emploi de la parole, d’une certaine organisation physique, exclusivement propre à l’espèce humaine. L’idée d’être animé ne saurait rien garder de tout cela. Il faut qu’elle se réduise à quelques caractères vagues et abstraits, afin que ces caractères puissent embrasser dans leur généralité l’ensemble des êtres doués de la vie.
III
Table des matières
Faisons un dernier pas, et comparons, pour en finir, l’idée d’être animé avec l’idée plus générale encore de l’être pur et simple.
La pensée n’accomplit ce nouveau progrès qu’à la condition d’aller plus loin encore dans la voie des abstractions. L’idée d’être pur et simple à laquelle l’intelligence parvient au sommet de cette série hiérarchique, se soutient à peine dans l’affirmation, tant elle est creuse et vide de toute détermination particulière.
La conclusion de tout ce beau raisonnement est bien simple.
L’esprit, s’il en faut croire cette méthode, irait ainsi, pour s’expliquer la nature des choses, de l’individu qui est une réalité, à l’être qui s’évanouirait en quelque sorte dans un pur néant. De là cette formule allemande, si célèbre et si surprenante, que le néant est identique à l’être, et que tous deux, dans la pensée comme dans le monde, peuvent être pris pour des équivalents.
Si le néant et l’être, c’est-à-dire les deux anciennes contradictoires de la pensée humaine, peuvent être regardés comme équivalents et pris indifféremment l’un pour l’autre, il en résulte que le oui et le non qui les représentent dans l’ordre logique de la pensée, peuvent, à leur tour, être regardés comme identiques et que l’ancienne distinction entre la vérité et l’erreur se trouve anéantie. Dès qu’on peut dire indifféremment et tout à la fois d’une chose, qu’elle est et en même temps qu’elle n’est pas, cela revient, par une conséquence logique inévitable, à dire de toute idée qu’elle est en même temps fausse et en même temps vraie; en d’autres termes que l’intelligence humaine n’est plus mise en demeure de choisir. Cela revient à affirmer que les deux contradictoires sont identiques et adéquates, que ce qui est vrai est en même temps faux, que ce qui est faux est en même temps vrai.
IV
Table des matières
Si le lecteur m’a suivi jusqu’ici, par un effort dont j’ose me permettre de le féliciter, il est arrivé à toucher du doigt le fond même de l’hégélianisme: il tient en main le principe par lequel s’expliquent les intrépides absurdités de l’école critique.
Le R. P. Gratry a bien raison de le dire; il ne faut pas croire que les hommes s’éloignent d’eux-mêmes du sens commun. Tout au contraire, ils y tiennent naturellement, et leur intelligence est faite pour y demeurer attachée. Il faut, pour leur faire perdre cet équilibre stable, un effort violent qui déplace en quelque sorte le centre de gravité de leur esprit. Une fois que leur intelligence s’est écartée de la perpendiculaire, elle va en s’éloignant de plus en plus, à mesure que sa course se prolonge et que son raisonnement se poursuit. Nos facultés intellectuelles finissent par être en proie à une sorte d’ivresse logique, à laquelle viennent se mêler les obstinations de l’entêtement et les séductions de l’audace. C’est ainsi que, sans devenir entièrement fous dans le sens rigoureux que la langue attribue à ce mot, des hommes de quelque valeur peuvent se trouver en dehors du sens commun, s’enorgueillir de cette situation, et y conserver un certain reste de sincérité et de bonne foi.
V
Table des matières
En présence d’une pareille situation si tristement renouvelée des Grecs, le R. P. Gratry avait deux choses à faire, et il s’en est acquitté avec un égal bonheur.
1° Signaler le mal.
C’est à quoi il avait songé bien avant les autres, à une époque où de telles doctrines étaient encore renfermées dans des originaux peu accessibles ou traduites dans des ouvrages peu répandus. L’Essai sur la sophistique contemporaine avait été le premier cri d’alarme, et comme un avertissement donné à la génération contemporaine par une sentinelle vigilante qui voyait en effet de plus loin parce qu’elle regardait de plus haut.
2° Porter remède au mal.
C’est à quoi le P. Gratry a pourvu par l’ample et majestueuse exposition d’une doctrine complète. En particulier, il a montré parfaitement, dans sa Logique, tout ce que le procédé hégélien avait d’arbitraire dans sa méthode et d’incomplet dans ses résultats, d’exorbitant dans ses affirmations et de monstrueux dans ses conséquences.
De quel droit, en effet, réduire nos facultés intellectuelles à cette généralisation empirique qui va, par un procédé arbitraire, du concret, de l’individuel, de l’expérimental, à l’abstrait, au vide, au néant? Ce travail de l’esprit sur ses propres idées peut être commode pour établir une classification scientifique qui permettra de coordonner les êtres et de les retrouver plus aisément, mais elle ne saurait ôter à l’esprit humain le droit métaphysique de procéder par l’induction à priori laquelle n’a rien à démêler avec la généralisation empirique.
VI
Table des matières
Lorsque l’esprit humain contemple la réalité physique dont les sens l’avertissent et que l’observation lui révèle, il ne tarde pas à démêler, dans l’être individuel, deux éléments qui s’y associent sans s’y confondre. Sous le phénomène variable, passager, contingent, la raison discerne et conçoit bien vite un élément invariable, essentiel, permanent. A travers là mobilité fugitive des effets, elle distingue l’immuable permanence des causes: le temps qui s’écoule lui suggère l’idée de l’éternité qui demeure. A l’occasion de toutes ces réalités finies et imparfaites, elle conçoit, elle affirme une perfection souveraine et transcendantale, dont les réalités les plus accomplies de ce monde ne sont pour ainsi dire que l’ombre et le reflet.
Il ne s’agit plus ici de remonter péniblement l’échelle des abstractions empiriques; il n’est plus question d’aspirer ou d’aboutir au néant par des éliminations successives. L’esprit ne poursuit plus la notion flottante et vague de l’être abstrait, jusqu’ à métamorphoser en de vains fantômes les réalités d’où elle était partie. La méthode d’induction à priori commence par prendre un pied solide dans le monde réel. C’est de là que, par un seul bond et sans emprunter d’intermédiaires, elle s’élance jusqu’à la. notion de l’absolu.
Il faut lire, dans les ouvrages du P. Gratry, la description à la fois si éblouissante et si exacte de ce procédé. Cette méthode philosophique représente, dans l’ordre de la réflexion et de la science, ce que le mouvement naturel de l’intelligence humaine accomplit de lui-même dans la pratique.
Il ne faut pas s’y tromper: l’infini habite en personne les intelligences les plus humbles et les esprits les plus obscurs, comme les feux du diamant le plus étincelant s’enveloppent de la gangue la plus informe. Le bon sens, considéré dans ses affirmations les plus modestes comme dans ses inspirations les plus élevées, n’est pas autre chose, à le prendre dans sa nature essentielle et métaphysique, qu’une application continue bien qu’incomplète, qu’une révélation obscure mais réelle de cette méthode qui introduit l’âme à la connaissance de l’infini.
Le dernier terme du raisonnement à priori n’est plus, comme dans le système hégélien, une confusion arbitraire et inexplicable de l’être et du néant: c’est, au contraire, une séparation définitive entre la réalité et ce qui n’est pas elle; c’est l’institution de deux catégories: celle de l’être et celle du non-être, celle du vrai et celle du faux, ce que le philosophe Platon dans les dialogues intitulés le Sophiste et le Parménide appelait le même et l’autre.
La dernière conclusion de cette métaphysique saine et rigoureuse, de cet énergique parti pris entre l’erreur et la vérité, c’est un effort sérieux pour se débarrasser des idées fausses par la dialectique, pour reconquérir et étendre la vérité par une méthode saine et autorisée.
VII
Table des matières
Le R. P. Gratry a expliqué comment il pouvait se faire que certains esprits se fussent laissé troubler et envahir par l’erreur, jusqu’à n’en plus faire le discernement d’avec la vérité. Ce phénomène s’explique par le vertige logique qui s’est emparé de ces intelligences, et qui, ôtant toute rectitude à leur pensée, les précipite dans le faux avec la même énergie qu’ils auraient pu apporter à la découverte et à la défense du vrai.
Il reste à expliquer un autre phénomène non moins étrange et non moins prodigieux.
Si l’on comprend, jusqu’à un certain point, comment des intelligences ont pu perdre dans la fréquentation habituelle de l’erreur et la poursuite incessante du faux leur rectitude naturelle, si l’on s’explique comment certains esprits, une fois engagés sur les principes, redoutent de se démentir sur les conséquences, et, se réfugiant dans leur amour-propre, suppléent autant qu’ils le peuvent à la force de la raison par l’ardeur de leur enthousiasme, on se demande avec quelque surprise comment des intelligences demeurées en dehors de l’école et du parti pris, fortes de leur bon sens encore intact et presque toujours de la droiture de leurs intentions, peuvent cependant se laisser séduire si vite et entraîner si loin, comment il se fait qu’elles se prêtent avec tant de complaisance à ces raisonnements vicieux, qu’elles en passent avec tant de docilité par ces jugements extrêmes qui feraient horreur au premier venu?
VIII
Table des matières
Le P. Gratry n’hésite point ici à prendre à partie la faiblesse de nos intelligences et l’inattention de nos esprits. Il cite un mot qui me frappe et en même temps qui m’épouvante: «Aujourd’hui,
«disait un homme d’esprit, la lecture est une sen-
«sation. Beaucoup d’écrivains savent cela et ils en
«profitent .»
La lecture est une impression! Combien ce mot explique et révèle de choses! «Personne aujour-
«d’hui, dit encore le P. Gratry, n’est en état de
«suivre un raisonnement; personne ne peut sui-
«vre une question abstraite, et surtout personne
«ne le veut .»
Dès que l’âme se laisse aller à ce manque de force et de vertu intellectuelle, dès que, par une sorte de lâcheté, elle s’en tient aux apparences sans entrer dans le fond même des raisonnements, elle devient le jouet des sophismes les plus étranges et les plus inattendus.
Il ne faut pas croire, en effet, que le bon sens se suffise toujours à lui-même, et qu’il soit toujours en mesure de se tirer seul de toute espèce d’arguments captieux.
Le bon sens n’est pas fait pour courir les aventures de la polémique et pour se risquer dans les détours de la discussion. Il lui faut, pour conserver sa vigueur native, pour garder son inébranlable aplomb, un certain calme, une certaine paix qui le préservent du péril. Il est plutôt fait pour se défendre par la rudesse avec laquelle il repousse les sophismes sans vouloir les écouter, que pour la subtilité avec laquelle il y répond après les avoir entendus.
Dès que le bon sens entre en lice, dès qu’il vient prendre part à cette mêlée où les plus fermes esprits ne se présentent qu’armés de toutes pièces des enseignements de la dialectique, sa vigueur, son agilité, sa résistance habituelles ne lui suffisent plus. Le lutteur le plus vigoureux est bien vite terrassé, s’il ignore les lois de la gymnastique, et le premier adversaire venu triomphe par les ressources de l’art de la maladresse de la nature. Il en va de même dans cet assaut des esprits. Le bon sens le plus intrépide se trouve pris au dépourvu, si, dans cette lutte corps à corps, dans le péril de cette étreinte dangereuse, il n’ajoute pas au sentiment instinctif de la vérité que le sophisme affaiblit, une attention soutenue et persévérante qui empêche son esprit de déserter la cause de sa raison.
IX
Table des matières
J’ai rangé le P. Gratry parmi les philosophes qui s’efforcent de rendre aux esprits assez de force et de lumière pour les ramener à la révélation. Mais ne serait-ce pas dire trop peu et risquer de ne point faire connaître l’œuvre tout entière que de s’en tenir là ?
Le R. P. Gratry poursuit la critique moderne jusque dans ses derniers retranchements.
Il montre ses adversaires appliquant à la religion et à la science du Christ leurs principes d’erreur et de mensonge. De même qu’il a rétabli dans ses droits la véritable méthode de dialectique, en lui rendant pour ainsi dire les ailes qui l’emportent jusqu’à Dieu, il nous montre ensuite la théologie qui s’avance en souveraine par cette voie triomphale. Il entre dans la discussion des négations que renferme la Vie de Jésus; lui-même dans son quatrième livre, esquisse à grands traits la doctrine chrétienne en ce qui concerne la personne du Fils de Dieu. Il nous enseigne comment il faut le chercher pour le connaître et l’aimer pour le servir.
La méthode de discussion employée ici par le P. Gratry est véritablement remarquable.
Cette discussion est tour à tour métaphysique, et en cette qualité elle porte sur les textes et les doctrines des philosophes; ou théologique, et à ce titre elle aborde l’interprétation des textes sacrés.
Parlons d’abord philosophie.
D’un bout à l’autre de son livre, le P. Gratry ne cesse de le répéter: «Tout ce que je pourrais
«dire n’est rien, si, après m’avoir lu, on ne con-
«sent à travailler soi-même de sa personne, à
«vérifier de ses propres yeux et à juger par sa pro-
«pre raison les textes que je dénonce à l’attention
«publique, et qui contiennent l’erreur fondamen-
«tale qu’il s’agit aujourd’hui de condamner et
«d’extirper .»
«Il y a, dit ailleurs le P. Gratry, beaucoup de
«textes imprimés, qui, pris en eux-mêmes, que
«l’auteur soit ou ne soit pas sincère, sont des
«piéges pour l’inattention; des textes qui trom-
«pent et mentent, et qui imposent à la mémoire
«le faux, non le faux contestable, mais le faux pur
«et manifeste .»
Le P. Gratry a fait un choix de passages dans les auteurs les plus autorisés de la nouvelle école. Il les a réunis dans les soixante dernières pages du volume, sous ce titre, Recueil des textes sophistiques. Ils sont tirés de six ouvrages ou articles différents.
«Tous les textes de cet appendice sont des textes
«entiers, suivis et continus, sans aucune inter-
«ruption dans la citation, sauf une seule dont le
«lecteur est prévenu en temps utile .» —
«Ces textes forment ainsi à la fin du volume une
«sorte de cacographie philosophique, qu’il est du
«plus haut intérêt de travailler avec le plus grand
«soin et de vérifier de ses yeux. Ces textes sou-
«tiennent en principe que, dans la sphère de la
«raison, on peut affirmer et nier en même temps
«la même chose, dans le même sens et sous le
«même rapport. Ils disent cela en théorie, et puis
«ils le font en pratique. Ils pratiquent la contra-
«diction absolue. En sorte que, pour croire à
«l’existence d’un aussi étrange phénomène, il
«ne suffit pas d’avoir les textes sous la main, il
«faut les relire très-souvent, les travailler avec
«précision, savoir par cœur les termes mêmes, et
«retrouver à chaque nouvelle vérification, avec
«un étonnement toujours nouveau, cet incroyable
«flagrant délit d’absolue et irréductible contradiction,
«vraie négation de la pensée, de la parole
«et de la raison .
X
Table des matières
C’est pour cette étude des textes, qui doit conduire par la réflexion et par le contraste à la véritable science de Dieu, que le P. Gratry demande aux âmes le courage de leur devoir. Il les invite à une conviction raisonnée de ces absurdités. Il leur demande un quart d’heure «de silence et de recueillement
«pour écouter leur âme et pour
«écouter Dieu! Auriez-vous, peut-être, ô mon
«frère, passé cinquante ans sur cette terre sans
«avoir essayé cela une fois? Serait-ce que, peut-
«être, vous n’avez jamais prié Dieu un quart
«d’heure, en esprit et en vérité ? Il se fit dans le
«ciel un silence de demi-heure, dit la sainte Écriture.
«Cette demi-heure de silence du ciel vous
«est-elle inconnue? N’a-t-elle jamais trouvé place
«une seule fois dans tout le cours de votre
«vie ?»
On voit que le P. Gratry, après avoir débuté par des syllogismes, termine par des invocations. C’est le caractère de cet esprit, inspiré par la poésie en même temps qu’éclairé par la science, de prendre son vol tout d’un coup, et de passer de la discussion qui combat à l’exposition qui affirme.
«Qu’on me pardonne, dit-il en terminant, mes
«enthousiasmes. La vérité réelle, vivante, pré-
«sente, apportée par le Christ, est plus belle
«que toute autre poésie. J’ai le droit d’aimer et
«d’admirer. Qu’on ne dise point: Est-ce donc là
«de la critique? Je réponds qu’après avoir écrit
«un livre de critique et résumé l’état contempo-
«rain de la critique,... une fois en possession du
«résultat scientifique, j’ai eu le droit d’ajouter
«à mon livre, sans changer sa nature, quelques
«chapitres de méditation sur la beauté de Jésus-
«Christ. Et qu’on ne se hâte point de juger ces
«chapitres comme étant en dehors de la science.
«Peut-être sont-ils un résumé de science et de
«philosophie, et de lumière évangélique, que l’a-
«venir montrera vrai, lorsque l’esprit humain,
«après ce mauvais sommeil d’aujourd’hui, re-
«prendra son élan et sa joie .»
XI
Table des matières
Je ne crains pas de dire que la controverse religieuse telle qu’elle est pratiquée dans le deuxième livre, intitulé la Critique et la Vie de Jésus, est un modèle véritable.
Le dessein de l’auteur n’a point été d’épuiser la question ni de suivre dans tous ses détours l’écrivain qu’il a entrepris de combattre. Le P. Gratry applique ici un procédé que des magistrats, blanchis sous le harnais, ont souvent conseillé à des juges d’instruction, encore au début de leur carrière, c’est de ne point s’obstiner à retenir l’un après l’autre tous les chefs d’accusation qu’avait pu suggérer l’information préparatoire. Ce n’est point en dispersant la conviction du jury sur un trop grand nombre de points inégalement démontrés, qu’on s’assure de son verdict et qu’on le détermine à déclarer la culpabilité du prévenu. Il suffit, pour obtenir contre lui une sentence, de l’avoir convaincu sur un petit nombre de points.
Le P. Gratry n’a point le dessein de reprendre l’une après l’autre toutes les assertions contenues dans la Vie de Jésus. Il ne se propose pas de rétablir les droits de la vérité partout où ils ont été compromis. Il aime mieux, pour montrer que M. Renan est en dehors de toute exactitude et de toute sincérité scientifiques, discuter un petit nombre d’exemples, suffisants pour faire apprécier l’esprit et les applications de sa méthode.
Une pareille façon de procéder me paraît logique et parfaitement appropriée aux besoins de la plupart des lecteurs. Ceux-là mêmes qui ont le plus de bonne volonté, sont loin d’avoir toujours le loisir ou la résolution d’entreprendre un discernement de détail entre l’erreur et la vérité. Il ne faut pas trop leur en vouloir s’ils demandent à juger, plus expéditivement, du tout par la partie et de la pièce par l’échantillon. Il y a telle erreur si manifeste, si palpable, on pourrait dire si volontaire, qu’elle suffit amplement pour permettre d’apprécier avec une justice suffisante l’esprit et la valeur d’un livre tout entier.
C’est à de telles erreurs que se réduit le P. Gratry: «Qu’on me permette, dit-il, de n’en donner
«que dix exemples, après lesquels celui qui vou-
«dra étudier le livre en saura par lui-même trou-
«ver d’autres .»
Je veux à mon tour choisir l’un de ces dix exemples, et puisque, malheureusement, tout le monde n’a pas lu les Sophistes et la Critique du P. Gratry, je veux transcrire ici deux pages qui donneront une idée de la décision, de la véhémence, de la rigueur péremptoire d’une telle critique.
XII
Table des matières
«Ecoutez: L’auteur de la Vie de Jésus veut
«montrer que Notre-Seigneur Jésus-Christ n’est
«pas Dieu.
«Voici l’une des raisons qu’il donne: Sur les
«quatre Évangiles, dit-il, il y en a trois où Jésus
«ne prend pas même le titre de Fils de Dieu.
«Donc, loin de se dire Dieu, il ne se dit même
«pas Fils de Dieu. C’est S. Jean seul qui, à tort,
«lui fait prendre ce nom.
«Voici le texte de l’auteur : «C’est seulement
«dans l’Evangile de Jean que Jésus se sert de ce
«nom de FILS DE DIEU ou de FILS en parlant de lui-
«même.»
«Or cela est absolument faux: Jésus-Christ se
«déclare Fils de Dieu, ou Fils, de la manière la plus
«solennelle, dans les quatre Evangiles.
«Ouvrons les trois premiers, où, selon M. Re-
«nan, Jésus ne se sert pas de ce nom de FILS DE
DIEU OU DE FILS, en parlant de lui-même.
«Et d’abord S. Matthieu, chap. XI, v. 27: «Tou-
«tes choses m’ont été données par mon Père, et nul
«ne connaît le FILS que le Père, et nul ne connaît
«le Père que le FILS, et celui à qui le FILS aura
«voulu le révéler.
«Jésus-Christ se dit-il ici, oui ou non, Fils de
«Dieu? Est-ce assez solennel? Il parle ici comme
«Fils et même comme Fils unique de Dieu.
«Voyons encore S. Matthieu, chap. XXVI, v. 63,
«66: Je t’adjure par le Dieu vivant de nous dire
«si tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant.» Jésus
répond: «Vous l’avez dit.»
«Cette réponse vous paraît-elle douteuse? Ou-
«vrez S. Marc, chap. XIV, v. 61,64: «Es-tu le
«Christ, le Fils du Dieu béni?» Jésus répond:
«JE LE SUIS.»
«Ouvrez S. Luc, chap. XXXII, v. 70: «Tu es
«donc le Fils de Dieu?» Il leur répond: «Vous
«l’avez dit: je le suis.»
«Qu’avons-nous besoin de témoins? disent-ils;
«nous venons de l’entendre nous-mêmes de sa
«propre bouche.»
«Eh bien, lecteur, vous venez de l’entendre
«vous-même de sa propre bouche: en S. Luc, en
«S. Marc, en S. Mathieu aussi bien qu’en S. Jean,
«Jésus lui-même, de sa propre bouche, se déclare
«Fils de Dieu partout.
«Qu’en pensez-vous? Et que pensez-vous d’un
«auteur qui, dans la plus grave des questions
«affirme le faux palpable, visible à tous les yeux,
«sur des textes que sait par cœur chaque homme
«un peu lettré dans le monde civilisé ? L’auteur,
«assurément, connaît ces textes aussi bien que
«nous; mais il dit: «C’est seulement dans l’É-
«vangile de Jean que Jésus se sert de l’expression
«de FILS DE DIEU ou FILS en parlant de lui-même.»
«Jugez. Que pensez-vous d’un historien qui cite
«les textes de cette manière? Et s’il cite ainsi
«l’Evangile qu’il sait par cœur et qui est sous nos
«yeux, non point certes par mauvaise foi, mais
«par incapacité d’attention, comprenez-vous ce
«que peuvent être ses autres citations ?»
XIII
Table des matières
Le R. P. Gratry me permettra-t-il, en terminant, quelques remarques?
Le P. Gratry a voulu donner, lui aussi, «l’édition populaire du volume scientifique qui montre que le livre de la Vie de Jésus est faux» .
Je m’attendais à trouver dans cette petite brochure un travail nouveau. Personne plus que le P. Gratry n’a, quand il le veut, le don de l’éloquence populaire. Personne plus que lui n’est doué pour adresser aux masses les paroles qui les éclairent et qui les émeuvent. Ce don de la lumière et de la sympathie n’abandonne jamais l’écrivain. Au milieu même des discussions les plus élevées et des argumentations les plus profondes, on ne laisse pas de rencontrer des pages que les intelligences les moins cultivées sont parfaitement sûres de goûter et de saisir. Il y règne constamment une telle force de bon sens et une telle franchise de cœur, qu’il suffit d’avoir l’âme droite pour comprendre un pareil langage.
Aussi le père Gratry a-t-il pu se contenter de détacher une partie de son grand ouvrage pour en faire son œuvre populaire.
Il a pris, dans les Sophistes et la Critique, le livre deuxième tout entier avec ses sept chapitres, et il en a fait la première moitié de son petit volume. La seconde moitié renferme les trois premiers chapitres du livre quatrième, suivis du chapitre huit du même livre, lequel devient ici le quatrième et dernier: enfin, de part et d’autre, l’auteur reproduit la même conclusion, précisément dans les mêmes termes. Je dois ajouter, pour tout dire, que dans l’édition populaire le P. Gratry a pris la peine de donner, soit à la marge, soit en note, la traduction des passages latins ou allemands.
Tel qu’il est, ce petit volume peut faire beaucoup de bien.
Sans nul doute, il en aurait fait davantage, si le P. Gratry avait pris la peine de remanier tout entier le texte primitif dont la pensée et la forme s’adressent évidemment à des lecteurs lettrés. Lisez les cinq pages de la Préface adressées parle P. Gratry à ceux qui travaillent et qui souffrent, qu’on trompe ou qu’on flatte. Comme le langage de l’écrivain est ici près du cœur de l’homme! Comme il est difficile de n’être pas ému en écoutant des paroles si vives! Comme on sent l’ardeur de la charité dans la simplicité du discours!
XIV
Table des matières
Je pourrais compléter mon regret, et citer dans le petit volume bien des pages auxquelles l’auteur n’aurait certainement pas laissé cette forme s’il avait écrit directement pour le peuple. Je crois que je me donnerais un beaucoup trop facile avantage.
Une page, prise au hasard, sera un exemple bien suffisant.
«Depuis dix ans, dit le P. Gratry à la page 87 du
«chapitre sixième, intitulé l’Évangile du renard,
«depuis dix ans j’écris que les sophistes organisent
«philosophiquement le mensonge. C’est ce que je
«soutenais. Aujourd’hui l’on avoue hautement le
«fait. Oui, les sophistes organisent le mensonge en
«soutenant que toute idée complète est double; que,
«comme un petit monde, elle doit avoir deux pôles
«et renfermer son contraire concilié ; qu’en gé-
«néral l’idée ne devient pleine, entière et syn-
«thétique que par choc en retour sur l’idée simple
«primitive. Le choc en retour peut s’opérer soit de
«la thèse à l’antithèse, soit de l’antithèse à la thèse.
«Quand un sophiste est poursuivi par la critique
«(celle qui a pour essence l’attention), qu’on l’atta-
«que d’un côté ou de l’autre, il opère le choc en
«retour aussi souvent qu’il est besoin. Il fuit du
«contre au pour, du pour au contre, aussi long-
«temps qu’on le poursuit. On en voit dans l’Étude
«sur la sophistique un exemple d’autant plus re-
«marquable, que l’écrivain qui nous le donne est
«d’une sincérité personnelle absolue.»
Le P. Gratry n’a pas besoin que je le lui dise; il est assez difficile aux lecteurs qui n’ont point fait leurs classes, de comprendre ce langage, d’appliquer ainsi à la métaphysique les termes des sciences naturelles, de saisir la portée ou le mérite d’allusions à des auteurs peu abordables ou peu connus.
Le P. Gratry le sait mieux que moi. Le langage qu’il convient de parler au peuple doit être fait pour lui et ne ressembler à aucun autre langage. Il en va de la clarté dans l’orateur comme du ton des nuances dans la peinture. On ne peut les déterminer absolument: il faut les mesurer, l’une à la gamme générale du tableau, l’autre au degré de l’intelligence de l’auditoire.
Je trouve, en revanche, dans le petit volume, une précaution de détail et un complément de clarté que je voudrais bien voir transporter dans le grand.
Chaque chapitre y a, dans le texte comme à la table, un titre distinct, lequel annonce les matières qui y sont traitées. Je me résigne difficilement pour ma part à voir résumer un livre tout entier par des divisions désignées au moyen de simples chiffres. Je suis d’autant plus autorisé à me permettre cette réclamation, que des ouvrages tels que les Sophistes et la Critique, recommandés tout à la fois par un tel nom et un tel intérêt, sont faits pour avoir bien des éditions. Rien n’est donc plus facile que de transporter de l’abrégé à l’œuvre primitive les titres des chapitres reproduits et d’en mettre aux chapitres qui n’en ont pas.
XV
Table des matières
Un dernier mot sur l’esprit de charité dans le P. Gratry.
Je comprends, au point de vue du raisonnement, qu’il ne soit pas commode d’avoir à lutter contre lui. Cette réserve faite, et en dehors des nécessités de la polémique, personne ne fait plus que lui la part belle à ses adversaires. «Quelles que soient
«les idées, dit M. Guizot, la discussion n’est sé-
«rieuse qu’à la condition d’admettre la sincérité
«possible de ceux qui les professent: ni l’énormité
«intellectuelle de l’erreur ni ses funestes consé-
«quences pratiques n’excluent sa sincérité. L’es-
«prit de l’homme est encore plus facile à séduire
«et plus égoïste que son cœur; quand il a conçu et
«exprimé une idée, il s’y attache comme à son
«œuvre propre, et s’y emprisonne orgueilleuse-
«ment, comme s’il était en possession de la pure et
«pleine vérité .»
Grâce à cette attitude parfaitement définie, le P. Gratry a pu s’embarquer dans la polémique directe et nominative, sans y être embarrassé des personnes. Il n’affecte pas à leur égard ce ton de courtoisie condescendante ou de fade et banale politesse, qui semble offrir une concession à ses adversaires au lieu de respecter leurs droits. Nous ne devons pas avoir l’air de les croire par déférence. Lors même que nous les surprenons affirmant de la façon la plus flagrante le contraire de la vérité, nous ne sommes point autorisés à appeler leur erreur un mensonge, ni à imputer la honte de la mauvaise foi à l’audace de leur aveuglement. Il est d’ailleurs permis, même à la réserve du chrétien et du prêtre, de nommer ses adversaires, d’aller droit à eux et de mettre dans une certaine mesure leur personne en discussion, lorsque les disciples de la nouvelle école prétendent tirer un argument, non plus seulement de la force et de la justesse des raisons, mais encore de l’autorité qu’ils attribuent au maître nouveau reconnu par eux.
Pulsuz fraqment bitdi.