Kitabı oxu: «Mon voyage au pays des chimères»
Antonin Rondelet
Mon voyage au pays des chimères

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066332006
Table des matières
AVANT-PROPOS
CHAPITRE PREMIER JARRIVE A ÉGALICITÉ
CHAPITRE II LA DISTRIBUTION DES REDINGOTES
CHAPITRE III L’AFFAIRE DES CANNES ET DES PARAPLUIES
CHAPITRE IV L’ADMINISTRATION DES VÊTEMENTS
CHAPITRE V LES INSPECTEURS DE LA PARESSE
CHAPITRE VI LA LÉGISLATION DE LA PARESSE
CHAPITRE VII LES PRINCIPES DE LA LÉGISLATION DU TRAVAIL
CHAPITRE VIII L’ATELIER DES REDINGOTES
CHAPITRE IX L’INTERROGATOIRE
CHAPITRE X DISCOURS DE M. L’INSPECTEUR GÉNÉRAL
CHAPITRE XI DU DESSEIN QU’AVAIT LE COMTE DE BORNÉO DE SE MARIER
CHAPITRE XII LE BEAU SEXE A ÉGALICIT
CHAPITRE XIII A LOTERIE DES FEMMES
CHAPITRE XIV LE MÉCANISME DE LA LOTERIE DES FEMMES
CHAPITRE XV LA DISTRIBUTION DES ENFANTS
CHAPITRE XVI LE SYSTÈME DE L’ÉDUCATION PRIMAIRE
CHAPITRE XVII LA MORALE DE L’ÉDUCATION PRIMAIRE
CHAPITRE XVIII A MÉTHODE DE L’ANÉANTISSEMENT DES CROYANCES DANS L’ÉDUCATION PRIMAIRE
CHAPITRE XIX LA DESTRUCTION ÉGALITAIRE DE LA FAMILLE
CHAPITRE XX M’EXPLIQUE AVEC LE COMTE DE BORNÉO
LIVRE SECOND
CHAPITRE PREMIER LE MÉCANISME ÉLECTORAL A VAGANOPOLIS
CHAPITRE II LA LOI ÉLECTORALE DE LA CHIMÉRIQUE
CHAPITRE III L’ÉLECTION PAR LE PAUPÉRISME
CHAPITRE IV LES ÉLIGIBLES PAR IGNORANCE
CHAPITRE V DISCOURS DU CANDIDAT N o 7
CHAPITRE VI SUITE DU DISCOURS DU CANDIDAT
CHAPITRE VII AUTRES CANDIDATURES
CHAPITRE VIII L’ORGANISATION DU SOMMEIL A LA CHAMBRE DU HASARD.
CHAPITRE IX LA SÉANCE DE PURGATION
CHAPITRE X LA LOI DE PURGATION
CHAPITRE XI LE JOURNAL OBLIGATOIRE
CHAPITRE XII LA LECTURE OBLIGATOIRE DUJOURNA
CHAPITRE XIII LES LOIS ET LES CIRCULAIRES
CHAPITRE XIV XAMEN DE MONSIEUR PERFECTIOR
CHAPITRE XV SUITE DE L’EXAMEN DE M. PERFECTIOR
CHAPITRE XVI LES OUVRIERS AD HONORES
CHAPITRE XVII LES DROITS DE L’OUVRIER CHIMÉRICITAIN
CHAPITRE XVIII LES RETRAITÉS
CHAPITRE XIX LES VALIDES
CHAPITRE XX LE DOUBLE-FOND
CHAPITRE XXI CONSOMMATION FORCÉE
CHAPITRE XXII E DÉLIT D’ÉPARGNE
CHAPITRE XXIII I.E CHATIMENT PAR LE PÉTROLE
CHAPITRE XXIV LA RÉGULARISATION DES DÉBOUCHÉS
CHAPITRE XXV LA. PRODUCTION CLANDESTINE
CHAPITRE XXVI SUITE DE LA PRODUCTION CLANDESTINE
CHAPITRE XXVII NOUS PARTONS POUR ORGANISATION-VILLE
LIVRE TROISIÈME
CHAPITRE PREMIER LE DÉSINTÉRESSEMENT ADMINISTRATIF
CHAPITRE II LE MÉCANISME ADMINISTRATIF
CHAPITRE III EXPLICATION DU MÉCANISME ADMINISTRATIF
CHAPITRE IV LE TABLEAU DES PROTECTEURS
CHAPITRE V LA BALANCE DES RECOMMANDATIONS
CHAPITRE VI LA CRITIQUE DES INFLUENCES OCCULTES
CHAPITRE VII LE MINISTÈRE DES PARTAGES ENTRE-VIFS
CHAPITRE VIII LA CLASSE DES ÉGARÉS
CHAPITRE IX EXPLICATIONS SUR LA CLASSE DES ÉGARÉS
CHAPITRE X LE THÉATRE
CHAPITRE XI LES FOUS DE LA BEAUTÉ, DE LA JUSTICE ET DE LA VÉRITÉ
CHAPITRE XII L’HOSPICE DE L’IDÉAL
CHAPITRE XIII LES FOUS DE JUSTICE
CHAPITRE XIV LES FOUSS DE VÉRITÉ
CHAPITRE XV L’EXPOSITION DE PEINTURE
CHAPITRE XVI LA SOUSCRIPTION DE DÉCOURAGEMENT
CHAPITRE XVII L’IMPOT SUR LA PENSÉE MORALE
CHAPITRE XVIII LA LIBERTÉ DE LA PRESSE
CHAPITRE XIX L’EXAMEN DES PLACES
CHAPITRE XX L’APURATION DES COMPTES
CHAPITRE XXI L’AUMONE DE LA PAROLE
CHAPITRE XXII CONCLUSION
AVANT-PROPOS
Table des matières
On parle toujours du pays des Chimères, comme s’il n’existait pas et comme si notre imagination seule l’avait rêvé.
Le pays des Chimères existe.
La meilleure preuve, c’est que j’y suis allé. J’en reviens.
J’ai même la bonne fortune d’en avoir ramené un témoin, mon ami le comte Agénor de Bornéo que je me hâte de vous présenter.
Bien m’en a pris de conduire avec moi le comte Agénor.
M. de Bornéo est un de ces hommes rares et intrépides que rien n’étonne. Il verrait s’éteindre le soleil qu’il n’en serait pas surpris, et il vous dirait avec sang-froid qu’il s’y attendait depuis longtemps.
J’avais besoin de sa compagnie et de ses encouragements pour ne pas demeurer confondu devant le spectacle qu’allaient m’offrir le pays de la Chimérique et sa capitale Egalicité.
MON VOYAGE
AU PAYS DES CHIMÈRES
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
JARRIVE A ÉGALICITÉ
Table des matières
Le pays des Chimères se divise en deux parties principales: on y distingue la Haute et la Basse-Chimérique. La Haute-Chimérique a pour capitale Egalicité; la Basse-Chimérique, Organisation-Ville.
Nous avons commencé notre voyage par un assez long séjour à Egalicité.
Si j’étais un de ces conteurs impitoyables qui n’épargnent à leurs lecteurs aucun de leurs mouvements ni de leurs repas, j’aurais beau jeu de leur décrire ici les contrées que nous avons traversées avant d’arriver à la Haute-Chimérique.
Le chemin qui y conduit, passe par le pays des Rêves et des Illusions C’est assurément une des plus merveilleuses contrées du monde. Ceux qui y ont mis le pied, n’ont guère l’habitude d’en revenir. Il arrive le plus habituellement qu’ils s’y installent et qu’ils y passent le reste de leur vie, à moins qu’ils n’émigrent dans le pays des Chimères.
Le premier édifice qu’on rencontre en arrivant à Egalicité par la grande route des Illusions, est un vaste monument assez semblable à une caserne.Ce monument ne porte ni inscription ni emblème qui en puisse faire deviner la destination. Il fallait cependant que cet édifice jouât un rôle bien important dans la ville, puisqu’à l’heure même où nous passions devant la porte, une foule innombrable prenait place à son rang, de manière à former une immense queue, laquelle n’avait pas moins d’un demi-kilomètre de longueur, sur une hauteur de six personnes de front.
De Bornéo qui conduisait lui-même notre voiture, arrêta net les chevaux; puis, passant les rênes au domestique, il se hâta de mettre pied à terre et me fit signe de le suivre.
–«Qu’est-ce, qu’y a-t-il, mon cher Agénor? Où me conduisez-vous, et quelle est cette foule qui se presse avec tant d’impatience à la porte de ce palais?»
–«Défaites-vous donc, Francis,» reprit le comte avec quelque impatience, «de cette insup-portable habitude d’accabler les gens de vos questions. Interroger, mon cher ami, c’est assurément le meilleur moyen pour ne rien apprendre. Quel besoin avons-nous de faire savoir à tous ces gens-là que nous sommes étrangers, débarqués d’aujourd’hui même à Egalicité, et, par conséquent, réduits à croire sur parole tout ce qu’on voudra bien nous raconter?»
Je vois encore mon ami de Bornéo enfonçant vaillamment son chapeau sur sa tête, et prenant la file d’un air délibéré, comme s’il avait habité toute sa vie le pays de la Haute-Chimérique.
CHAPITRE II
LA DISTRIBUTION DES REDINGOTES
Table des matières
La porte de droite était celle de l’entrée, et la porte de gauche celle de la sortie.
Les gens qui nous entouraient, étaient vêtus de la façon la plus étrange et la plus disparate.
Tout le monde, sans exception, arborait un chapeau de paille entièrement neuf, un pantalon d’une entière fraîcheur, un gilet de couleur agréable et dont la nuance vert tendre ne laissait rien à désirer.
Si, au lieu de regarder, comme je faisais d’abord, les Égalicitois face à face, ils venaient à vous tourner le dos, il était impossible de n’être pas frappé de leur aspect misérable et déguenillé. Chacun d’eux portait un vieil habit noir d’une coupe étrange et démodée, avec un large collet, d’amples basques et des manches à haut revers. Ce qu’il y avait de plus singulier encore, c’est que tous les tailleurs du pays, par une étrange coïncidence, semblaient s’être rencontrés dans cette forme bizarre. On aurait dit des fracs découpés à l’emporte-pièce, tant les moindres particularités de ce vêtement inusité se reproduisaient avec exactitude sur tous les omoplates.
Au reste, si les habits avaient la même forme, aucun d’entre eux n’échappait non plus à cette décadence lamentable qui m’avait frappé au premier abord: les boutons ne tenaient pas; les basques étaient décousues et effrangées; la couleur même du drap avait pâli, et l’on apercevait, par intervalles, ou des ouvertures béantes dans les entournures, ou des plaques luisantes aux manches et dans le dos.,
Je poussai du coude mon ami le comte de Bornéo.
–«Voyez donc, Agénor, combien les vêtements de tout ce monde laissent à désirer. Pourquoi porter ainsi des habits noirs, lorsqu’on n’a pas le moyen d’en changer plus souvent? Le noir est une couleur coûteuse et salissante; elle est presque toujours brûlée en teinture, et le drap man-que ensuite de nerf et de durée. Les–costumes noirs sont bons pour le salon, mais non pas pour le travail.»
–«Vous avez ra ison, monsieur,» me dit un citoyen qui se trouvait à notre droite, l’administration a fait une mauvaise affaire de nous distribuer des costumes noirs pour ce dernier hiver. Ordinairement nous ne sommes pas ainsi en guenilles, lorsqu’arrive le changement règlementaire. L’année dernière, nos paletots de drap noisette étaient presque neufs à leur retour dans les magasins. C’est d’ailleurs un vêtement insuffisant que l’habit dans ces régions froides de la Haute-Chimérique. L’abandon du paletot me paraît regrettable pour l’hiver, et je ne crois pas que l’ampleur des basques ni les revers des manches aient remplacé ces bonnes redingotes à la propriétaire dont nous avions fait notre saison l’an dernier.»
Mon ami Agénor écoutait ces explications saugrenues en homme qui n’aurait jamais entendu autre chose toute sa vie. Loin de se répandre en questions, comme je n’allais pas manquer de le faire au risque de passer pour un ignorant ou un badaud, il se contenta de marquer son approbation par un signe de tête et un «très-bien!» des mieux accentués.
Le citoyen d’Egalicité, encouragé par cette bienveillance, reprit de lui-même:
–«J’augure bien, monsieur, de cette couleur bleu de prince, choisie pour le printemps. On m’a dit aussi que les boutons étaient cousus par des procédés nouveaux. Cette amélioration n’est pas malheureuse, car nos derniers vêtements ne pouvaient, faute de boutons durables et résistants, se maintenir croisés sur la poitrine, et nous sentions le vent pénétrer à pleins flots par l’ouverture béante de nos gilets.»
Je m’aperçus seulement alors de la position gênante à laquelle se trouvait condamné mon interlocuteur. Il tenait la main droite dans son habit par un geste familier à la plupart des orateurs célèbres. Seulement il ne lui était possible ni de la retirer, ni d’étendre le bras pour appuyer les arguments de son discours. Il n’avait pas trop de ses cinq doigts pour maintenir son vêtement et pour se défendre ainsi contre la bise piquante qui passait dans l’air.
La remarque de mon voisin sur la nuance bleu de prince attira mon attention sur le courant qui sortait par la porte de gauche. Là plus d’habits noirs rapés ni déchirés. Chaque citoyen s’en allait élégamment pourvu d’une petite redingote en drap léger, ouverte par devant, avec un imperceptible collet rabattu autour de la cravate, telle que nous la voyons porter chez nous par les tout jeunes gens, dans les grandes chaleurs. Les bons habitants d’Egalicité ne paraissaient point trop défendus contre la fraîcheur du jour par ce vêtement coquet et insuffisant; et ce qui me parut plus singulier encore, c’est que les vieillards les plus respectables, aussi bien que les plus jeunes garçons, paraissaient habillés par le même tailleur et assujétis aux mêmes formes.
CHAPITRE III
L’AFFAIRE DES CANNES ET DES PARAPLUIES
Table des matières
–«Donne-t-on quelques nouvelles encore?» demanda le comte de Bornéo avec l’aplomb et la désinvolture d’un homme qui n’aurait pas grand’chose d’intéressant à apprendre.
J’admire beaucoup le savoir-faire des gens qui ont le don de vous tirer ainsi les vers du nez, comme aussi de deviner, sous les paroles que vous dites, les paroles et les pensées que vous ne dites pas. Pour moi, cher lecteur, pardonnez-moi, je vous prie, ma naïveté. J’en suis encore, malgré les progrès de notre siècle, à répondre franchement lorsqu’on m’interroge et à prendre au sérieux les discours qu’on me tient. Agénor me répète tous les jours que je ne suis plus de mon temps.
–«. Que dit-on ce matin? «répéta mon ami, adressant directement sa question au jeune Egalicitois qui nous avait déjà parlé.
–Une grande nouveauté, monsieur, et qui va bien vous surprendre: une mesure que l’administration des vêtements n’a pas fait passer sans peine à la Chambre du Hasard. Il a fallu toute la fermeté du Directeur pour triompher d’une opposition anarchique.»
–«Vraiment!» reprit de Bornéo d’un n ton paternel. Je ne suis point au courant de cette affaire-là. «Que s’est-il donc passé et quel arrêté a-t-on pris?»
Le jeune Egalicitois regarda mon ami d’un air étonné.
–«Comment, monsieur,» ajouta-t-il de la meilleure foi du monde, une personne comme vous a-t-elle pu ignorer cette décision? Vous re-cevez pourtant, dans toute la Basse-Chimérique, nos journaux d’Egalicité.»
Je poussai le comte par un mouvement imperceptible du coude.–«Il vous prend,» lui soufflai-je tout bas, , pour un citoyen de la Basse-Chimérique. Gardez-vous bien de le détromper.»
De Bornéo ne me répondit que par un sourire d’intelligence et, se tournant du côté de son nouvel ami l’Egalicitois, il parut attendre et solliciter ses confidences.
–«Grosse affaire, monsieur, que cette affaire des cannes et des parapluies!
«Bien que l’égalité et l’uniformité la plus complète entre tous les citoyens soient, comme vous ne l’ignorez pas, la loi fondamentale de l’Etat, le gage de sa durée et la garantie de nos droits les plus sacrés, vous savez que jusqu’à présent on avait toléré une certaine licence dans le costume. Cette licence ne s’était jamais étendue jusqu’à la couleur, la forme et la nature des vêtements. Malgré les tentatives insensées de quelques révolutionnaires, on n’a jamais interrompu la salutaire coutume de distribuer, à époque fixe, les vêtements de la nouvelle saison. Vous voyez qu’aujourd’hui même, malgré le froid de l’hiver qui se prolonge, nous avons quitté hier nos habits doublés et que nous prenons, à cette heure même, nos redingotes légères, afin de ne point sortir des règles d’une bonne administration.»
–«Je sais tout cela,» répondit gravement le comte de Bornéo, de l’air indolent d’un homme que ces détails ne sauraient émouvoir.
–«Je vous demande pardon, monsieur,» répliqua poliment l’Egalicitois; je vous apprends sans doute là ce que vous connaissez mieux que moi. J’arrive à l’affaire des cannes et des parapluies.
«On s’est demandé, avec juste raison suivant moi, s’il était permis de tolérer plus longtemps cet abus choquant de voir circuler dans les rues
des hommes armés, les uns d’une canne, les autres d’un parapluie; d’autres enfin ne portant rien du tout.»
–«Comme dans la chanson de M. de Malbo-rough,» laissai-je échapper fort étourdiment.
L’habitant d’Egalicité me regarda d’un air ébahi.
Il ne comprenait pas.
Mais le sang-froid du comte de Bornéo sauva la situation et couvrit notre incognito.
–«Ne faites pas attention,» dit-il à son interlocuteur; «mon ami Francis est poëte. Il fait allusion en ce moment-ci à l’une de ses ballades inédites.».
–«Monsieur votre ami est poëte!» reprit l’Egalicitois, en me regardant d’un air de commisération. Puis, il ajouta à demi-voix, en se rapprochant de l’oreille d’Agénor, de façon à ce que je ne pusse pas l’entendre:
–«Comment alors n’est-il pas à l’hospice spécial?»
–«De simples accès, cher monsieur, et qui vont en diminuant.»
–«Ah! Tant mieux! Je lui souhaite, par rapport àvous, de se guérir tout à fait.»
–«C’est bien ce que nous espérons.»
Je n’avais pas perdu un mot de cet épisode. J’ai l’ouïe très-bonne: c’est une petite compensation de ma détestable vue. Si, pour me servir d’une expression vulgaire, je n’y vois pas plus loin que mon nez, j’entends au delà de toutes les limites de l’oreille humaine.
L’Egalicitois reprit à voix haute son exposition interrompue par mon exclamation malencontreuse.
–«Vous comprenez, monsieur, de quelle conséquence pouvait être dans l’avenir une pareille tentative, dès que l’Etat aurait cédé devant ce premier essai d’empiètement. Si nous tolérons ces fantaisies. d’indépendance et ces velléités de résolutions individuelles, si nous admettons que chacun, le matin, pourra mettre lui-même le nez à la fenêtre et décider la question de savoir s’il sortira avec un parapluie ou avec une canne, vous comprenez, sans que je vous le dise, que c’en est fait des grands principes d’uniformité et d’égalité sur lesquels reposent l’avenir et la force de cette civilisation. Alors pourquoi ne pas permettre à un simple citoyen d’endosser à son gré une redin-gote ou un habit, un paletot ou une veste, suivant les caprices de son imagination? Figurez-vous, monsieur, le désordre et la confusion qui régneraient du jour au lendemain dans les rues d’Egalicité!… Représentez-vous cette effroyable anarchie d’une foule où pas un vêtement ne serait pareil à celui du voisin, où chacun trouverait dans la forme, la matière, la nuance de son cos-tume, une occasion nouvelle d’étaler son indivi-dualité et de se dérober à l’uniformité légale qui garantit seule l’absolue identité et la sage confu-sion des citoyens.»
–«Fort exact!» reprit de Bornéo avec une gravité comique.
–«Il a donc été décrété, avec beaucoup de sagesse et avec une fermeté qui promet pour l’avenir, que dorénavant les cannes et les parapluies, ainsi que tout objet apparent se portant à la main, serait considéré comme faisant partie intégrante du costume et sujet, à ce titre, à toute la rigueur des règlements administratifs. Le journal du soir donnera, chaque jour, l’ordre du lendemain et décidera s’il doit faire beau ou mauvais. D’après cet avis, aaffiché en même temps dans toutes les communes à la diligence du maire, chacun sera tenu de sortir avec son parapluie ou avec sa canne. Ainsi se trouveront complétés l’ensemble et l’harmonie de notre habillement civil. Grâce à cette énergique mesure, les perturbateurs de l’uniformité publique comprendront que le jour funeste de l’individualité n’est pas encore près de se lever sur le pays de la Haute-Chimérique.»
CHAPITRE IV
L’ADMINISTRATION DES VÊTEMENTS
Table des matières
On ne s’étonne plus des vastes développements qu’offre aux regards du voyageur l’édifice consacré à l’administration des habits et redingotes, lorsqu’on se donne la peine de le parcourir en détail, comme nous l’avons fait, mon ami de Bornéo et moi.
L’administration des habits et redingotes n’est qu’une des branches du grand ministère des vêtements pour hommes et pour femmes, ministère qui comporte autant de subdivisions que le costume de pièces essentielles. Le principe fondamental de la Chimérique Haute et Basse est que l’Etat est tenu de fournir à chaque particulier tout ce dont il a besoin, sans lui laisser ni la liberté de le choisir ni le souci de se le procurer.
Il en résulte cette conséquence admirable qu’il ne saurait plus y avoir, dans tout l’ordre social, absolument rien d’imprévu. Tout se trouve réglé d’avance avec une précision, une rigueur, une invariabilité, qui ne laissent aucune place ni aux manifestations ni aux désirs individuels.
On ne voit plus dès lors, à Egalicité, aucune de ces luttes qui portent les hommes à accroître leurs richesses par le travail, afin d’augmenter par un surcroît de bien-être leurs jouissances égoïstes. Il ne faut pas songer, dans l’heureux pays des Chimères, à un bijou, un meuble, un nœud de ruban, en dehors de ceux que la loi impose et que l’administration fournit. Les repas eux-mêmes sont réglés comme les impôts; et les citoyens sont astreints, chaque jour, aux ragoûts indiqués, comme les marchands à la monnaie et au prix reconnus.
Grâce à cette prévoyance du législateur, les Egalicitois se trouvent débarrassés du même coup de tous les motifs qui peuvent développer dans quelques natures plus énergiques et plus ambitieuses un travail dont les effets deviendraient désastreux pour l’égalité absolue.
«D’où viennent,» nous disent avec raison les habitants de la Chimérique, «d’où viennent ces inégalités de fortune, qui finissent, dans les autres formes de civilisation, par classer les citoyens suivant la hiérarchie de leurs richesses? N’est-il pas trop évident que les gens les mieux doués, les ouvriers les plus intelligents, les plus actifs, les plus économes, profitent lâchement de leur capacité ou de leur vertu, pour travailler avec plus de fruit et de succès que les autres? Secondés par des principes moraux plus fermes, une conscience plus délicate, une envie aristocratique de faire leur devoir, ils sont tout disposés à économiser d’autant plus qu’ils gagnent .davantage. Ils prennent ainsi en main le gouvernement de leur propre vie, comme si chaque homme était libre de se conduire à son gré! Le jour où il leur plaît ensuite de renoncer à leur travail, il se trouve que, maîtres d’un capital considérable, ils peuvent, à leur gré, se donner les douceurs du repos, augmenter autour d’eux le bien-être, le confortable, le luxe même; et tous ceux qui, moins prévoyants ou moins courageux, n’ont pas su faire à temps les mêmes sacrifices, tous ceux qui se sont abandonnés aux doux instincts du plaisir et de la paresse, se trouvent ensuite dans une position inférieure.»
Toutes les fois que j’entendais tenir devant moi de pareils discours, je me gardais de rien répondre et surtout d’avouer que cette liberté dont on disait tant de mal, était précisément ce que j’avais vu pratiquer toute ma vie, non-seulement en France et en Europe, mais dans tous les pays du monde connu. Les habitants de la Chimérique ont changé tout cela; et c’est à eux que l’on doit l’institution si logique et si efficace des Inspecteurs de la paresse.
CHAPITRE V
LES INSPECTEURS DE LA PARESSE
Table des matières
En pénétrant dans la salle où se taillent, se bâtissent et se cousent les habits, la première personne qui frappa nos regards, fut un monsieur d’une haute taille, qui tenait devant lui un grand registre ouvert. Ce registre avait pour titre: Mauvaises notes et punitions.–Inspection générale.
Nous arrivions au moment où, un petit carnet à la main, M. l’inspecteur était occupé à remettre au net, sur un livre-matricule, le relevé de ses dernières observations.
Le comte de Bornéo, avec un sans-façon que j’admire et avec cette audace qui ne manque jamais de réussir, demanda, à titre d’amateur et de touriste, la permission de jeter un coup d’œil sur les longues colonnes que l’employé était en train de remplir.
–«Vous tombez bien mal, monsieur,» répondit avec une grande politesse, mais aussi avec un embarras visible, le pauvre inspecteur: Notre atelier est dans ce moment-ci dans un état de crise et d’effervescence qui ne lui est pas habituel. Nous avons eu, hier même, un com-mencement de révolte, qui nous a donné bien de l’ennui. C’est à peine si aujourd’hui l’excès du travail commence à rentrer dans les bornes, «Nous avons encore des récalcitrants qui deman-dent, le croiriez-vous?. la liberté de mener leur besogne plus rondement que les autres.»
Un regard sévère d’Agénor arrêta sur mes lèvres la question que j’allais adresser à l’inspecteur. On se révoltait donc dans le pays des Chimères, pour obtenir la faculté de rester plus longtemps à l’atelier ou d’y accomplir un travail plus actif!
Le comte de Bornéo ne paraissait point étonné: rien au monde n’aurait été capable de le surprendre.
–«Y a-t-il longtemps,» dit-il à l’inspecteur, que ces idées subversives de travail libre et volontaire sont entrées dans la tête des ouvriers?»
–«Ne m’en parlez pas, monsieur! Il s’est toujours rencontré, dans le monde, des esprits que rien n’a pu satisfaire et qui ne respectent pas même les institutions les mieux justifiées. Il y a quelques années, l’Académie avait mis au concours, avec un instinct patriotique dont on ne saurait trop faire l’éloge, ce magnifique sujet: «La satisfaction de l’égalité par la paresse. «C’était, comme vous le voyez, une apologie raisonnée de notre régime manufacturier. Vous connaissez comme moi le mémoire couronné. Le gouvernement en a fait faire, comme il arrive pour les ouvrages vraiment utiles à la société, la distribution gratuite par les mains des receveurs de l’impôt. Rien n’a suffi contre ces tendances funestes de la supériorité humaine qui prétend avoir le droit de s’attester par un travail plus fructueux et plus énergique.»
–«Les choses ont-elles été réellement poussées jusqu’à ce point?» hasarda timidement le comte de Bornéo, que ces explications n’éclairaient guère. «Mon jeune ami n’a pas, je crois, des notions bien exactes sur cette partie de la législation, et vous lui rendriez service en lui donnant quelques renseignements plus précis.»
L’inspecteur s’inclina en signe d’assentiment; et, se tournant de mon côté, il s’exprima en ces termes.
CHAPITRE VI
LA LÉGISLATION DE LA PARESSE
Table des matières
–Vous n’avez peut-être pas, monsieur, une idée bien nette des fonctions dont m’a investi la confiance du gouvernement?
«Le poste d’Inspecteur de la paresse n’est pas très-ancien, en effet, parmi nos charges publiques. Il ne remonte guère au delà des premières années du siècle précédent; et cependant, monsieur, je puis dire sans orgueil que mes foncrions sont, dans toute la force du terme, la clef de voûte de l’édifice social.»
Je prie ici le lecteur de vouloir bien excuser l’outrecuidance de ce langage auquel ne l’ont point habitué les fonctionnaires de notre pays. Chacun sait avec quelle modestie ceux qui occupent des charges publiques dans nos civilisations actuelles réduisent à leur juste valeur l’importance qui peut leur être attribuée. Dans le pays des Chimères, il en va tout autrement. Il n’est si mince employé qui ne se figure être, à lui seul, la cheville ouvrière de tout le système. Il s’imagine, de la meilleure foi du monde, que, sans lui, rien ne saurait marcher. C’est sur sa tête et sur la capacité de son esprit que lui paraissent reposer l’ordre, la sécurité et la paix de son pays.
Il ne faut donc pas trop en vouloir à notre inspecteur, s’il se montrait ainsi pénétré de ses fonctions jusqu’à en perdre de vue le reste de l’Etat. Il est devenu dans la suite un de nos meilleurs amis; et je serais fâché, je l’avoue, qu’on se le représentât, sur ce premier échantillon de son entretien, comme un personnage vaniteux et ridicule.
Il s’appelait Pigrophile, c’est-à-dire, d’après l’étymologie des mots, ami de la paresse.
C’est la coutume des deux Chimériques, que chacun y porte invariablement le nom de la fonction dont il est revêtu.
Il m’expliqua, en fort bons termes et avec l’aplomb d’un véritable économiste, les grands principes qui président, dans le pays des Chimères, à la parfaite égalisation du travail. Je résume en peu de mots les développements qu’il ne m’épargna pas, et les digressions dont, en bon administrateur, il eut soin de les embrouiller.
C’est, du reste, dans ce pays-là, une coutume invariable des gens véritablement instruits. Cette tendance volontaire aux obscurités et aux complications est un des signes particuliers auxquels on y reconnaît et l’on y mesure les savants.
Pour moi, simple mortel, réduit par la faiblesse de mes connaissances à un invincible besoin de la clarté, satisfaction des intelligences médiocres, voici ce que je compris dans son discours. Il me paraît de nature à rectifier la plupart de nos idées sur le travail.
CHAPITRE VII
LES PRINCIPES DE LA LÉGISLATION DU TRAVAIL
Table des matières
«Il n’y a,» me disait fort pertinemment l’inspecteur Pigrophile, il n’y a que deux manières de maintenir l’égalité du travail parmi les hommes.
«De deux choses, l’une.
«Il faut absolument les rendre tous habiles, don-ner aux paresseux le courage, l’adresse aux maladroits, l’activité aux indolents, la bonne volonté aux réfractaires.
«Ou bien il faut se résigner à prendre les gens comme ils sont; et puisqu’il n’est, en effet, possible à aucun gouvernement d’élever les plus médiocres à la hauteur des plus habiles, n’est-il pas mille fois plus rationnel de rabaisser par des règlements bien conçus et bien appliqués les natures supérieures au niveau des plus médiocres, des plus paresseux, des plus incapables?»
Evidemment le bon inspecteur finissait par se passionner pour le système dont il était le digne représentant. J’aime à rencontrer des gens ainsi convaincus.
«Oui, monsieur,» continua Pigrophile, «voilà des principes rationnels et qui attestent l’expérience philosophique du législateur. Monter plus haut, est-ce toujours possible? En supposant même que les hommes soient capables de progrès, leur courage moral est-il invariablement en rapport avec leurs facultés? Descendre, au con-traire, diminuer l’effet utile de ses moyens, se croiser les bras, se retenir soi-même dans sa besogne, n’est-ce pas, au fond, céder à l’une des tentations les plus naturelles du cœur humain? N’est-ce pas obéir à l’une des lois fondamentales de notre nature? On devient actif par l’éducation qui vous stimule, on se trouve paresseux par la naissance qui vous prédestine.»
Pigrophile aurait continué sans doute cette exposition de principes à laquelle j’aurais eu bien des choses à répondre; mais un bruit confus se fit entendre dans le premier atelier, dont la porte s’ouvrait directement sur le bureau même de M. l’inspecteur général.
Ce tumulte qui allait en croissant, se trouvait dominé par une voix perçanie dont nous ne pouvions, à travers la cloison, distinguer les paroles.
–«C’est mon sous-inspecteur,» s’écria Pigrophile, il faut qu’il se passe là-bas quelque chose de grave. Le vieux Tardateur que vous entendez crier d’ici, est plus ancien que moi dans l’administration des habits et redingotes. Il y a tantôt vingt-cinq années, il était déjà garçon de bureau à la trois cent dix-septième division du Ministère des vêtements publics. Il a vu bien des orages, Il a assisté à bien des révolutions, depuis qu’il est dans les redingotes. Excusez-moi, monsieur; je me dois à moi-même de ne point l’abandonner dans cette circonstance critique. Je vous quitte pour voler à son secours.»
–«Comment donc!» reprit le comte de Bornéo, mais nous-mêmes nous ne nous séparerons pas de vous. Vous pouvez compter sur notre aide, dès qu’il s’agit de prêter main forte à l’au-torité.»
A ces mots, l’inspecteur général Pigrophile formant la tête de la colonne, mon ami le comte Agénor de Bornéo tenant encore dans ses mains la cravache dont il se servait pour conduire nos chevaux, et enfin votre très-humble serviteur Francis, nous franchîmes tous les trois le seuil de la porte intérieure, afin de voir par nous-mêmes ce qui avait pu arriver au fidèle Tardateur.
CHAPITRE VIII
L’ATELIER DES REDINGOTES
Table des matières
L’atelier présentait un aspect menaçant.
C’était une vaste salle éclairée par d’immenses fenêtres. Il pouvait s’y trouver, à ce moment-là, de sept à huit cents travailleurs.
Chacun d’eux avait devant soi une machine à coudre perfectionnée.
Un moteur d’un système nouveau, reposant sur le principe d’un courant électrique continu, permettait à chacune de ces machines de fonctionner séparément.
Ce moteur se trouvait renfermé dans une petite boîte située sous le piédestal de la machine. Je regrette, au milieu de cette bagarre, de n’avoir pu étudier cette précieuse découverte afin d’en faire profiter mon pays.
Tous les métiers à coudre étaient disposés sur un vaste amphithéâtre, de telle sorte que chacun d’eux faisait face au surveillant. Du haut de sa, chaire, Tardateur pouvait, sans se déranger, se rendre compte des moindres mouvements des ouvriers.
A droite et à gauche de la chaire de Tardateur, tout le long de la paroi qui faisait face aux gradins de l’amphithéâtre, régnait un énorme sopha capitonné, semblable à un immense lit de camp qu’on aurait rembourré et garni de coussins.
On apercevait, étendus sur ce sopha et livrés à toutes les douceurs d’un repos absolu, une cinquantaine d’ouvriers, dans les poses les plus diverses: les uns paraissant goûter le plus profond sommeil, les autres couchés sur le flanc et à moitié relevés sur leur coude. Ils promenaient sur cette salle de travail un regard indolent et distrait.
C’était vraiment un spectacle honteux qu’une pareille oisiveté, en face de ce mouvement et de ce bruit.
A ce moment-là, Pigrophile nous avait devancés de quelques pas. Il était monté dans la chaire au– près de Tardateur. Agénor et moi, nous étions encore à l’entrée de l’atelier.
Je profitai de ce que je tenais le bras du comte pour lui glisser quelques mots à l’oreille:
–«Vous voyez, mon ami, que les mauvais ou-vriers sont partout les mêmes. Les paresseux seront toujours des paresseux. Est-il possible de tolérer que cinquante vigoureux gaillards comme ceux-là restent ici immobiles, lorsqu’en face d’eux, tous ces braves gens sont attelés à la besogne? C’est un vrai scandale de voir ainsi les règlements ouvertement violés et tous ces hommes demeurer sans rien faire, lorsqu’autour d’eux chacun paraît occupé.»
De Bornéo me serra vigoureusement le bras.
–«De grâce, Francis, taisez-vous. Vos réflexions, qui pourraient être excellentes et pleines de justesse à Paris, n’ont plus le sens commun au pays des Chimères. Vous ne comprenez pas le premier mot de ce qui se passe et de ce que vous voyez. Ouvrez les yeux et les oreilles; mais, si vous ne voulez pas nous voir jetés à la porte tous les deux comme perturbateurs de la sécurité publique, gardez-vous de rompre le silence et de laisser soupçonner à personne un seul mot de ce que vous venez de me dire.»
CHAPITRE IX
L’INTERROGATOIRE
Table des matières
A la vue de Pigrophile debout dans la chaire de Tardateur, il se fit un grand silence, silence de terreur et de respect. On connaissait sa justice et sa fermeté. On n’ignorait pas non plus le haut crédit dont il jouissait, à bon droit, au Ministère des vêtementss publics.
Tardateur abandonna à son supérieur hiérarchique le fauteuil dans lequel il se prélassait lui-même quelques instants auparavant.
Un interrogatoire solennel allait commencer.
Le lecteur partagera mon légitime étonnement, s’il veut bien prendre connaissance de cet interrogatoire. Je ne fais que transcrire mot pour mot les questions et les réponses sur le procès-verbal.
Demande de M. l’inspecteur général Pigrophile.–«Combien avez-vous de condamnés au repos?»
Réponse de M. le surveillant Tardateur.– «Cinquante et un, monsieur l’inspecteur général.»
Je ne m’étais donc pas trompé, en évaluant à une cinquantaine de personnes le nombre des individus qui goûtaient les douceurs du far-niente sur les coussins rembourrés des divans. Seulement pourquoi les appeler ainsi des condamnés? Je m’arrête pour ne point anticiper sur la suite de l’interrogatoire.
Demande de M. l’inspecteur général.–«Quel délit avez-vous à leur reprocher?»
Réponse de M. le surveillant.–«Le délit d’excès de travail avec les circonstances aggravantes de coalition et de préméditation.»
Demande.–«Quel est le chiffre moyen de cet excès de travail?»
Réponse.–«Le même pour tous, ce qui éta-blit d’une façon évidente le concert dans le crime. Cet atelier-ci a été taxé par le chef du bureau de la couture à deux redingotes par homme et par jour. Ce chiffre a été fourni à la statistique par l’étude attentive du minimum de travail que pouvait donner le fonctionnement de cette machine entre les mains du plus paresseux des Egalicitois.»
–«Deux redingotes par jour! C’est beaucoup encore. Nous nous en tenions, l’année dernière, à une redingote et demie!»
–«Sans doute, monsieur l’inspecteur général, deux redingotes par jour, c’est beaucoup; c’est incontestablement beaucoup. Mais le gouverne-ment a voulu se montrer libéral et faire quelques concessions aux opinions avancées, à ces impatients qui s’acharnent au travail dans le but insensé d’ajouter au bien-être des hommes.»
–«Continuez votre rapport, Tardateur,» ajouta Pigrophile.
En effet, le pauvre surveillant hésitait à faire connaître le délit qu’il avait constaté, tant cette violation des règlements lui paraissait énorme et criante.
–«Eh bien, monsieur l’inspecteur général, le devoir de ma fonction m’oblige à ne vous point cacher la gravité du désordre qui s’est commis. Voilà deux jours, monsieur l’inspecteur général, deux jours qu’à la livraison des produits de la matinée et de l’après-midi, je constate ce fait monstrueux d’ouvriers qui, au mépris de toutes les lois et de mes incessantes recommandations, malgré une surveillance de tous les instants, ne craignent pas de me donner un chiffre de trois redingotes, par tête de travailleur, soit un excé-dant de une redingote par journée de travail, ou d’un tiers en plus sur la production normale et autorisée.»
–«Funeste exemple, monsieur Tardateur, et digne de toute la sévérité de l’administration! Quelles mesures avez-vous prises contre cette insurrection du travail?»
–«Vous le voyez, monsieur l’inspecteur géné-ral; j’ai eu recours au terrible châtiment de l’oi-siveté, pour réduire ces insurgés qui élèvent, avec tant d’audace, la révoltante prétention de travailer dans la mesure de leurs forces et de leur capacité. Je les ai condamnés à regarder leurs camarades, sans qu’il leur fût permis à eux-mêmes de mettre la main à la besogne. Vous les aperce-vez, à droite et à gauche, étendus sur ces canapés. «Je ne permettrai à aucun d’entre eux de remonter sur son banc avant qu’il ait pris l’engagement solennel de modérer son activité et de régler ses allures sur le dernier des paresseux, seul en possession, comme chacun le sait, de donner la moyenne normale de la production dans le pays de la Chimérique.»
CHAPITRE X
DISCOURS DE M. L’INSPECTEUR GÉNÉRAL
Table des matières
M. l’inspecteur général Pigrophile, comme je l’ai appris plus tard, était membre de l’Académie. C’était lui qui avait proposé à ses collègues, pour le mettre au concours, le fameux sujet qui avait obtenu tant de succès dans le monde de la science et de la politique: «De légalisation du travail par la paresse.»
L’inspecteur général Pigrophile n’était donc point de ces administrateurs tout à la fois féroces et vulgaires qui, forts du pouvoir qu’ils ont en main, se contentent de l’exercer d’une façon brutale et pour ainsi dire matérielle, appliquant avec la précision et l’impassibilité aveugle d’un mécanisme les articles du règlement qu’ils ont pour fonction de faire exécuter.
Pigrophile était, dans toute la force du terme, un inspecteur de l’école libérale. Il ne se bornait pas à punir, à destituer, à reprendre ses inférieurs. Il lui fallait plus encore: il voulait que chacun ajoutât à la soumission de l’obéissance la ferveur de la conviction.
Il ne manquait donc jamais une occasion d’argumenter. Tout lui servait de prétexte à dissertation, et il mesurait les avantages de sa haute position, moins au bien-être dont elle lui assurait la jouissance qu’au nombre des auditeurs dont elle lui ménageait l’attention.
M. l’inspecteur général se leva, dans toute son ampleur, du large fauteuil qu’il remplissait de son importante personne. Il se fit, avec une majesté qui l’honore, apporter un verre d’eau sucrée, ce balancier de l’éloquence improvisée; et, dissimulant avec une habileté consommée l’émotion des premières phrases par un usage réitéré de son mouchoir de poche, il commença son speech, à peu près en ces termess:
Discours de M. l’inspecteur général Pigrophile aux insurgés du travail.
«Employés à la couture des habits et redingotes!
«Le premier fondement d’un Etat, c’est moins encore l’excellence des principes sur lesquels il repose, que l’inviolable maintien des maximes d’après lesquelles on a jugé à propos de l’organiser.
«Ce qui fait la solidité d’une organisation, ce n’est point la vérité absolue des règles qu’on y pratique, mais l’inébranlable entêtement avec lequel on s’y obstine.
«Toute la constitution de la Haute et de la Basse-Chimérique repose sur une égalité absolue. Aucun peuple n’est arrivé jusqu’ici à ce degré de perfection. La plupart des nations en sont encore à la rêver, lorsque nous seuls jouissons de ses bienfaits, nous seuls avons eu la gloire de modeler notre civilisation sur cette prétendue utopie.
«Voilà ce que devraient se dire ceux qui, en pleine Chimérique, ne craignent pas de revendiquer encore leur liberté, comme si ce n’était pas aspirer ouvertement à revenir en arrière.
«Ceux qui osent soutenir de leurs paroles et de leur exemple ces funestes doctrines, devraient comprendre, une fois pour toutes, qu’il n’y a absolument aucun rapport entre l’égalité et la liberté et qu’elles n’ont rien à démêler l’une avec l’autre.
«N’oubliez donc pas que l’institution comme le maintien de l’égalité, telle que nous avons le bon-heur de la posséder, démande avant tout une main de fer, un despotisme résolu et impitoyable, Si vous avez la faiblesse de céder, même sur le point le plus insignifiant, d’ouvrir la brèche à la moindre concession, c’en est fait de tout le système: il s’écroule par sa base, et l’anarchie de l’indépendance individuelle remplace, du jour au lendemain, l’admirable fonctionnement du mécanisme social.
«Ah! Vous croyez qu’on peut impunément pous-ser, suivant son caprice, l’activité de son travail et multiplier, sans règle ni frein, la production des redingotes. Mais ne voyez-vous pas d’ici les inconvénients de toute nature qu’entraînerait cette licence effrénée? Qui consommera ces redingotes si imprudemment entassées? Faut-il donc transformer chaque citoyen en acheteur, comme il arrivait jadis dans les temps de barbarie, antérieurs à notre civilisation? Sommes-nous destinés à revoir ces amas de marchandises arbitraires, entas-sées dans des magasins et des entrepôts, et tout un troupeau de consommateurs, rôdant autour de ces richesses pour en pratiquer à son gré le libre achat? Non, mes amis; non, citoyens; vous ne sauriez supporter la pensée d’un pareil désordre! Plutôt que de voir renaître cette époque d’anarchie et de décomposition sociales, je sais que vous êtes disposés à tous les sacrifices. Commencez donc par rentrer ici dans l’ordre et le devoir. J’adjure tous ceux qui se sentent une capacité ou un courage exceptionnels, de résister à la tentation de travailler outre mesure. Qu’ils emboîtent le pas de façon à ne point devancer ceux qui les suivent et à ne point écraser en même temps ceux qui les précèdent. Ne souffrons pas que l’égalité existe partout dans notre belle patrie, et qu’en même temps, par notre faute, elle se trouve bannie de l’atelier des redingotes.»
CHAPITRE XI
DU DESSEIN QU’AVAIT LE COMTE DE BORNÉO DE SE MARIER
Table des matières
L’heure du repos venait de sonner dans la manufacture; régalité veut que chacun ait une heure entière pour dîner. Dans cette heure n’est point compris le temps de l’aller et du retour.
Il en résulte que l’intervalle pendant lequel les travaux demeurent suspendus se règle invariablement, dans chaque atelier, sur le temps nécessaire à l’ouvrier qui demeure le plus loin de la manufacture. On y ajoute, à l’heure réglementaire du repas, le nombre de minutes dont il a besoin pour aller et pour revenir.
Aussi vous ne voyez point à Égalicité d’ouvriers habitant les mansardes et peuplant de leur multitude des rues sombres et surchargées d’habitants. Leur résidence est presque toujours dans les faubourgs les plus lointains; et comme ils sont payés à la journée sur le compte du gouvernement, c’est l’État qui leur fournit ainsi les moyens de dépenser la plus grande partie de leur temps en allées et en venues.
Il me semble, à part moi, que cette égalité de temps accordée aux travailleurs par la loi du pays des Chimères est, au fond, plus apparente que réelle. Dès que le déjeuner et le dîner sont réglés l’un et l’autre à deux heures pleines de loisir en raison de la distance à laquelle se trouve logé le plus éloigné des ouvriers, s’il me plait de demeurer à la porte même de la manufacture ou tout au moins dans le quartierr le plus voisin, je ne disposerai plus seulement d’une heure, mais bien d’une heure et demie ou d’une heure trois quarts.
Je n’ai pas fait cette réflexion à Agénor; il est tellement disposé à voir en beau le pays de Chimérique et la ville d’Egalicité, qu’il trouverait une bonne raison pour me donner tort et me faire rougir de mon peu de sens commun.
Avec mon ami de Bornéo nous ne pouvions faire autrement, en qualité d’observateurs et de touristes, que d’accorder une attention particulière au beau sexe.
Au moment de partir pour la Chimérique, mon ami de Bornéo avait formé un singulier projet. De pareilles résolutions peignent un homme mieux que tous les discours.
Il s’était dit, avant de rien savoir encore du pays ue nous allions visiter: Je ne suis pas jeune; je ne suis pas vieux. Je passe, à tort ou à raison, pour un homme de bonne naissance et de bonne compagnie. Je ne suis pas savant; mais je ne suis pas non plus ni sot ni ignorant. Sans avoir assez de sensibilité pour pleurer aux récits de la Gazettee des Tribunaux, j’ai tout le cœur qui convient à un galant homme; et pourquoi donc, si je trouve par hasard quelque parti convenable, soit dans la Haute, soit dans la Basse-Chimérique, ne me déciderais-je pas à faire une fin décente, en épousant tout bonnement une personne de ce payslà? L’histoire nous apprend que les jeunes filles ont été, à toutes les époques, les intermédiaires les plus actifs des civilisations nouvelles. On voit partout, tandis qu’un pays résiste et se débat encore contre l’influence étrangère, les jeunes filles tendre la main aux nouveaux arrivés et courir sans crainte avec eux les chances d’un avenir inconnu.»
Je ne voudrais pas qu’on s’étonnât trop du projet formé par mon ami de Bornéo et qu’on fût tenté de le regarder comme imprudent et téméraire. J’y trouve tout au plus un peu d’originalité. Cette originalité tenait au fond même des idées que professait Agénor sur le mariage en général.
Je suis bien obligé d’avouer qu’ici mon pauvre ami donnait un peu dans l’illusion et dans le rêve. Il faut lui pardonner l’extravagance de ses principes. S’ils ont le tort d’être tout à fait inapplicables, ils ont au moins le mérite de paraître ce qu’ils sont en effet, exorbitants et irrationnels.
De Bornéo ne prétendait à rien moins qu’à épouser une femme qui l’aimât véritablement!
Vous comprenez bien qu’il ne s’était point marié. Il ne faut pas demander de ces choses-là, sous peine de s’exposer presque sûrement à rester garçon.
Il tenait sans doute, tout comme un autre, à la judicieuse observation des convenances, à ce respect de l’opinion publique qu’un honnête homme doit constamment faire entrer en ligne de compte, à ces rapports généraux de situation, d’âge et de caractère, qui préviennent de la part des indifférents toute surprise et toute remarque désagréables.
Mais il lui fallait en même temps quelque chose de pluss: l’inclination d’un cœur vers le sien, un véritable mouvement de confiance, d’abandon, de sympathie, un désir de placer en lui son bonheur, et de lui demander la vie de l’âme en même temps que son nom.
Voilà pourquoi le comte Agénor de Bornéo était encore célibataire.
Il n’avait pas manqué, Dieu merci, de riches partis; et, je le dirais volontiers, si je n’avais pas peur de rendre avec cette expression un homme ridicule, il n’avait pas manqué de demandes en mariage. Il s’en fait dans le monde plus qu on ne le pense, de futur beau-père à futur gendre.
A quoi le judicieux de Bornéo répondait fort sensément, sans jamais refuser ni consentir: «Fai-tes que je l’aime, et nous verrons. Je ne demande ((pas mieux que de sortir de la vie de garçon.»
Mais peut-être de Bornéo, qui était tout à la fois fort perspicace dans ses jugements et fort modeste dans son entretien, voulait-il dire tout simplement: «Faites qu’elle m’aime,» et non point: «Faites que je l’aime.» Il distinguait fort bien, à travers toutes ces ouvertures plus ou moins heureuses et plus ou moins habiles, le désir d’assurer à une demoiselle bien née un établissement sortable et honoré.
CHAPITRE XII
LE BEAU SEXE A ÉGALICIT
Table des matières
On peut bien remarquer, sans faire pour cela de politique et sans prétendre en tirer aucune conclusion, que, dans presque toutes les nations civilisées, les citoyens d’un même pays sont rarement d’accord sur tous les points. Aussi dit-on communément qu’un peuple renferme différents partis; et pendant qu’une opinion est au pouvoir, ceux qui aspirent à y arriver à leur tour s’appellent partout d’un même nom, l’opposition.
Le pays des Chimères présente cette circonstance bizarre que les dissentiments entre les citoyens y sont complétement inconnus. Je ne sais comment cela peut se faire; mais il serait difficile d’y trouver deux hommes qui ne fussent pas du même avis. C’est précisément ce qui rendait si extraordinaire la révolte tentée à l’atelier des redingotes. A Egalicité, tout le monde, sans exception, est de l’avis du gouvernement. Les efforts des individus ont pour but, non point de modifier, mais de maintenir l’ordre de choses dans lequel ils vivent.
Les habitants de la Chimérique ne laissent pas cependant de posséder, tout comme les pays civilisés et constitutionnels, une opposition permanente. Seulement, au lieu de se composer, comme ailleurs, d’un certain nombre de citoyens réunis les uns aux autres par des dissentiments semblables ou par des sympathies communes, cette opposition n’est pas autre chose que le beau sexe d’Égalicité et de toute la Chimérique. Les femmes ont adopté ce rôle étrange d’y vivre dans une perpétuelle insurrection contre les lois et contre l’État.
Le comte Agénor de Bornéo n’avait pas tardé à s’en apercevoir. Cette opposition éclatait à tous les regards par les manifestations les plus apparentes.
Tandis que, sur toutes les promenades, sur les places, dans les rues, on ne rencontrait aucun homme qui ne fût vêtu du costume règlementaire porté suivant toutes les instructions relatives à l’habillement légal, gilets de la même nuance, pantalons de la même forme, habits et paletots fermés ou ouverts suivant la saison ou l’heure de la journée, les vêtements des femmes témoignaient hautement de leur esprit d’opposition et des ressources qu’elles savent imaginer au besoin pour susciter des embarras au pouvoir.
Sans doute, les femmes, pas plus–que les hommes, ne sauraient se dérober, dans le pays de la Chimérique, à la sage mesure qui interdit toute espèce de vêtement individuel. Sans doute il leur faut, aussi bien que leurs fils, leurs frères ou leurs maris, demander, à chaque renouvellement de saison, un nouveau costume à l’administration des vêtements. L’administration des jupons ou des robes ne tolèrerait, pas plus que celle des culottes ou des gilets, une modification apportée à la longueur ou à la forme des pièces qu’elle distribue; elle s’armerait, au besoin, de toute la sévérité des lois contre les ciseaux assez audacieux pour raccourcir, ou la main assez entreprenante pour rallonger les dimensions qu’elle a décrétées. Il serait facile, dans ce cas, la mesure légale à la main, de faire rentrer dans l’ordre les tentatives de révolution.
Mais ce qu’il est bien autrement malaisé de prévoir ou d’arrêter, ce sont ces mille infractions de détail qui paraissent d’abord imperceptibles, mais qui, répétées, enhardies, exploitées, finissent par entraîner des désordres graves et par engendrer dans la tenue publique de véritables disparates,
Il faut en avoir été le témoin, pour se représenter le degré de subtilité où en sont venues les dames de la Chimérique, pour se dérober à l’uniformité continuelle des vêtements et créer quelqu’une de ces différences qui, partout ailleurs, mettent en relief les déplorables inégalités de la grâce, de la beauté, de l’élégance ou du charme individuels.
Vous rencontrez une Egalicitoise avec le chapeau d’ordonnance, le schall et la robe fournis par l’administration. Eh bien! s’il arrive, comme on ne. saurait malheureusement pas l’empêcher, qu’elle soit jeune et jolie, partant disposée à quelque prétention et à quelque coquetterie, il est impossible de se dissimuler qu’elle ne ressemble plus à la première venue. Elle prend un cachet de distinction, une physionomie propre. Elle a son air qui lui appartient et qui empêche de la confondre avec les autres femmes.
Alors tout devient une occasion de révolte et un moyen d’indépendance.
On a distribué des robes uniformément garnies; certains nœuds, certaines passementeries, y ont été disposés avec tout l’art des directrices de bureau ou de division dont la plupart sont d’anciennes couturières.
Qu’arrive-t-il? C’est qu’on coupe sourdement le fil qui retient le nœud ou la garniture, et la robe se trouve tout d’un coup transformée: elle devient une robe unie et sans aucune espèce d’ornements.
Alors si un inspecteur de police vous arrête, s’il vous dresse un procès-verbal pour port de robe illégale, la contrevenante en est quitte pour alléguer que les rubans étaient mal attachés, que la couture s’est défaite, et mille excuses enfin que le tribunal ne peut pas toujours refuser d’admettre. L’adoption de couleurs plus tendres et plus fragiles avait précisément donné naissance, l’été précédent, à un moyen d’opposition dont il faut reconnaître l’esprit, tout en condamnant, comme il le mérite, un pareil stratagème.
Les dames d’Egalicité ne tardèrent point à remarquer jusqu’à quel point ces nuances gracieuses étaient incapables de résister à certaines circonstances atmosphériques. On se racontait dans l’oreille que les rayons de la pleine lune avaient, sur la couleur officielle, une action chimique d’une telle énergie, qu’il suffisait de promener sa robe une ou deux nuits pour la rendre presque incolore. C’est ainsi que commença la fameuse conspiration des robes blanches, alors que les femmes étaient tenues d’être en bleu clair; et je ne saurais dire par combien de lavages et de lessives ces dames parvinrent à ôter à leurs vêtements jusqu’à la dernière trace d’azur. Si le gouvernement n’avait pas pris alors les mesures énergiques qui triomphèrent de la révolte, on en est vraiment à se demander ce que serait devenue l’égalité féminine au pays des Chimères.
CHAPITRE XIII
A LOTERIE DES FEMMES
Table des matières
J’ai déjà confessé, comme je le devais à la vérité, mon infériorité évidente vis-à-vis du comte de Bornéo.
Je tenais encore aux préjugés du vieux sens commun par de trop fortes racines, pour transplanter tout d’un coup mes idées dans ce nouveau milieu.
Aussi me trouvais-je à chaque instant dépaysé.
Cette attitude d’indépendance et de révolte qu’affectait depuis si longtemps le beau sexe de la Chimérique ne parut point à mon ami Agénor aussi choquante qu’à moi.
Il prétendait même, je ne saurais dire pourquoi, que les citoyennes d’Egalicité ne différaient pas beaucoup, sur ce point, des dames françaises. Suivant lui, l’esprit de contradiction joue chez nous le même rôle que, là-bas, l’esprit d’opposition politique.
3*
Il allait même jusqu’à dire que cette perpétuelle attitude de critique, et de révolte vis-à-vis de l’ordre social ne pouvait tourner qu’au profit de la paix intérieure des ménages. Ce devait être, suivant lui, comme une détente et une soupape de sûreté.
Je laisse au comte la responsabilité de ses théories. Il en était si convaincu qu’il persévéra plus que jamais dans ses projets de mariage, et me chargea formellement de prendre à cet égard de nouvelles informations.
Il paraît qu’à Egalicité ces sortes de conventions et le choix qui les amène, dépendent, dans une certaine mesure, de l’intervention des pouvoirs publics. On se rend, là-bas, .aux bureaux de l’administration pour débattre les conditions, comme en France chez le notaire pour dresser le contrat, et à la mairie pour la célébration civile.
Sans avoir parfaitement compris le mécanisme de la loi égalicitoise, je m’en remettais à la perspicacité d’Agénor pour se rendre compte des détails, et à son sang-froid pour se tirer des complications qui pourraient survenir.
L’aspect de la salle qui portait au frontispice le mot MARIAGES, écrit en grosses lettres, offrait un spectacle inattendu et inouï.
Figurez-vous trois grandes roues remplies de numéros et semblables à celles dont on se sert chez nous pour le tirage des loteries.
Auprès de chacune de ces roues, un immense registre était ouvert sur un pupitre spécial. Ces registres étaient divisés en longues colonnes où se trouvaient reproduits les uns après les autres tous les chiffres des billets contenus dans les étuis.
CHAPITRE XIV
LE MÉCANISME DE LA LOTERIE DES FEMMES
Table des matières
Ici je commis encore une de ces imprudences auxquelles me rendaient perpétuellement sujet mon désir de m’instruire et mon impatience de savoir.
–«Qu’est-ce donc,» me hâtai-je de demander à l’employé principal, que cette machine? et qu’a de commun cet appareil de loterie avec les mariages dont vous avez la surveillance?»
L’employé que je me permettais d’interpeller avec un si étrange sans-façon et par un si dangereux aveu de mon ignorance, me regarda d’un air ébahi. Visiblement, il en était à se demander avec une certaine inquiétude quel pouvait bien être l’individu qu’il avait devant les yeux.
L’aplomb du comte de Bornéo sauva tout.
–«Excusez mon pauvre ami,» dit-il tout bas à l’employé des mariages; «c’est un malheureux, sorti tout récemment de l’hospice des poëtes. Il y est resté enfermé dès sa première jeunesse, et les premiers éléments de nos lois lui sont encore in-connus.»
«Ne voyez-vous pas bien, Francis,» ajouta-t-il en se tournant de mon côté, que chacune de ces roues contient des numéros et que ces numéros sont répétés sur les registres que voici.»
–«Sans doute, monsieur,» continua l’employé qui suivait sans s’en douter l’impulsion donnée, «et vous pouvez lire, en face de chaque chiffre, l’indication sommaire, mais exacte, des avantages et des inconvénients afférents au mariage dont le sort vient de vous pourvoir.»
–«Le sort!» m’écriai-je involontairement, le sort!»
–«Eh bien! oui, le sort!» reprit l’employé avec une sévérité majestueuse. Monsieur serait-il, par hasard, de cette ancienne secte qui prétendait soutenir la liberté du choix et l’usage de la réflexion? Donnerait-il encore dans cette utopie, ou plutôt dans cette injustice de viser à je ne sais quelle union et quel assortiment inique des situations et des caractères? N’est-il pas trop visible qu’avec une pareille licence vous reconstituez du même coup les races aristocratiques, ou, sans aller si loin, que vous donnez carrière à toutes ces antiques considérations tirées de la vertu, du mérite et autres clauses abusives faites pour détruire la véritable égalité. Pour moi, monsieur, » ajouta-t-il en se tournant du côté d’Agénor qu’il reconnaissait pour l’homme sensé et politique, à l’imperturbable approbation de son attitude, je trouve que le hasard laisse encore trop de place et trop de chances à la rencontre fortuite des qualités et des avantages matériels. Il n’est pas encore impossible, dans ces combinaisons dues au caprice de la fortune, de voir deux personnes apporter dans une union des harmonies de situation et de caractère qui ressemblent d’assez près aux fatales combinaisons de la prévoyance. Je suis pour le progrès, monsieur. J’adopte pleinement les belles théories de nos sociétés d’économie politique les plus avancées. Je voudrais perpétuellement allier, pour réparer les iniquités de la vertu et de la fortune, les riches avec les pauvres, les méchants avec les bons, les derniers avec les premiers.. En un mot, je voudrais étendre au mariage les principes que notre dernière Révolution a fait si glorieusement triompher dans l’éducation de l’enfance.»
CHAPITRE XV
LA DISTRIBUTION DES ENFANTS
Table des matières
Agénor se retira sous prétexte qu’il n’avait pas pris sa dernière résolution.
Quant à moi, je nne pouvaiis retenir mon indignation.
«Est-il possible, mon ami, d’imaginer un tel pays et n’est-ce pas une monstruosité»
–«Silence!» interrompit le comte. «Nous ne sommes pas ici pour faire nos réflexions, mais pour nous renseigner. J’aperçois précisément, au bout du corridor, les bureaux de l’éducation primaire. Défaites-vous donc, mon cher Francis, de cette habitude de soulever des raisonnements à tout propos. Les faits sont ici plus instructifs que les paroles.»
Nous arrivions au bon moment; c’était précisément le jour fixé pour la distribution hebdomadaire des enfants.
Je prie mes lecteurs de prendre leur parti, comme il m’a fallu le faire moi-même. Qu’ils veuillent bien ne plus s’étonner de rien. Le pays des Chimères n’est point le nnôtre en effet, mais seulement celui que beaucoup de réformateurs voudraient nous faire.
On fit à mon ami l’offre gracieuse de l’introduire avant son tour. Je ne saurais dire comment ce passe-droit se conciliait avec l’égalité qui doit régner partout, au pays de Chimérique, et notamment dans les propres bureaux de l’Etat.
Il faut croire que les administrations ont là-bas, comme chez nous, leurs mystères inaccessibles aux profanes.
Agénor n’avait garde de s’embarquer dans un mauvais pas, lorsqu’il lui était si facile d’attendre, d’écouter et de faire ensuite comme les autres.
On avait fait monter sur une estrade, en face du magistrat (car c’était ici un magistrat), un charmant petit garçon frais, gracieux, alerte, à la physionomie souriante et éveillée. Il regardait d’un air étonné cette assemblée répandue autour de lui, et cherchait du regard sa pauvre mère qui pleurait de toutes ses forces dans un coin. Il tendait vers elle ses mains blanches; il agitait ses petits doigts; il ressemblait à l’un de ces chérubins que les grands peintres ont figurés dans les nuages des gloires célestes.
«Voici,» dit le juge, en s’adressant avec une insistance particulière aux spectateurs de cette scène touchante, un enfant qui doit être de votre part l’objet d’une attention particulière. Malgré son jeune âge, il est déjà plein d’intelligence et de docilité. Toujours souriant et de bonne humeur. prompt à obéir, doux, reconnaissait, voilà pour les qualités morales; et quant aux dons de l’esprit, il suffit de lui donner une explication pour qu’ill la saisisse, ou une leçon pour qu’il la retienne. En un mot, vous avez devant les yeux un des plus dangereux mauvais sujets dont puisse s’alarmer à bon droit un Etat vraiment démocratique. Renseignements pris, nous en sommes à nous demander si les sages précautions d’oisiveté et de corruption, prévues par la loi, suffiront pour triompher de ce naturel rebelle et pour détruire en lui ces présages alarmants de supériorité.
«Je convie donc tous ceux qui pourraient fournir à l’Etat des garanties spéciales d’inconduite à vouloir bien se faire inscrire. On examinera les candidats et le choix sera prononcé d’ici à huit jours.
«Le dîner étant servi, nous levons la séance pendant le temps de notre repos. L’audience sera reprise après le café.»
CHAPITRE XVI
LE SYSTÈME DE L’ÉDUCATION PRIMAIRE
Table des matières
–«Cette fois,» dis-je au comte, «vous ne prétendrez pas m’expliquer par aucun commentaire ce que nous venons de voir. Il ne s’agit plus, comme vous le répétez toujours, d’un système quelconque dont on applique les conséquences. Il ne saurait plus être question d’une doctrine quelconque et nous sommes bien en face de la démence pure, non-seulement de la démence, mais d’un attentat odieux aux droits les plus sacrés du père de famille. C’est une véritable entreprise de démoralisation, l’anéantissement volontaire et prémédité de tous les dons que la Providence peut accorder aux nations pour les conserver ou les secourir dans la personne des hommes supérieurs.»
–«Mon cher Francis,» repartit le comte, «si nous en venons à mêler les déclamations du sentiment aux combinaisons de la politique, nous ne nous en tireronss jamais. Il faut renoncer alors à toute démocratie un peu rigoureusement entendue,»
Moi.–«Vous ne désespérez pas de m’expliquer ce que nous venons de voir?»
Lui.–«En aucune façon, et rien ne me paraît mieux entendu et plus efficace, au point de vue du gouvernement de la Chimérique.»
La vérité est que mon ami de Bornéo paraissait aussi à son aise dans ce nouveau droit et dans cette constitution inconnue, qu’aurait pu l’être un des professeurs les plus compétents d’Egalicité.
Je finissais vraiment par me sentir ébranlé dans toutes mes manières de voir. Je demande pardon si mon langage se ressent de cette fascination, et si je parais croire, malgré moi, ce que je sais bien ne pas pouvoir admettre.
Comme le comte me l’expliqua très-bien, toujours au point de vue de la république chiméricitaine dont il finissait par être un des partisans, le plus grand danger que puisse rencontrer et le plus grand obstacle qu’ait à vaincre une nation vraiment égalitaire, c’est le mérite et la vertu. Toutes les autres différences sont peu de chose auprès de celle-là; car, visiblement, l’inégalité de fortune et de jouissances est sujette le plus souvent à l’action de causes extérieures. La richesse s’acquiert ou se perd, sans rien ajouter ou rien ôter au mérite intrinsèque de la personne.
Au contraire, la supériorité individuelle est en quelque façon irrémédiable: elle a quelque chose d’incontestable, de fascinateur, de triomphant, qui l’emporte à la longue et dont il est impossible de nier l’éclat et de contester l’influence.
Voilà à quoi a pourvu la sagesse des législateurs d’Egalicité.
Dès qu’un enfant annonce des dispositions déplorablement heureuses et qu’on a lieu de craindre en lui un héros ou un saint, ces deux espèces de malfaiteurs des républiques vraiment égalitaires, on s’arrange pour étouffer dans son germe cette violation évidente, opposée par la nature elle-même aux institutions de droit public.
On ôte donc fort à propos les enfants des mains trop complaisantes et trop attentives des parents, coupables d’avoir formé eux-mêmes cette triste exception. On a soin de remettre ces commencements de prodige, et par conséquent de révolte, à des mauvais sujets avérés, à des bandits, à des familles sans foi ni loi, pendant que les fils des bohémiens, façonnés, dès leurs plus jeunes ans, au vol et à la rapine, viennent prendre au foyer désert la place des Benjamins préservés par ce système de pondération, d’une supériorité encombrante et déplacée.
CHAPITRE XVII
LA MORALE DE L’ÉDUCATION PRIMAIRE
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Je demande une seconde fois pardon au lecteur de ce que je viens d’écrire. Je vois bien que mon sincère désir de reproduire avec une exactitude trop scrupuleuse les raisonnements du comte de Bornéo m’entraîne à répéter des paroles qui ne traduisent pas ma pensée. J’ai l’air de m’en faire l’apologiste lorsque je n’en suis que le rapporteur.
N’oubliez donc pas, je vous prie, que celui qui s’adresse à vous en ce moment, c’est le comte Agénor en personne. Je ne puis vraiment pas venir à bout de distinguer comme lui, lorsque–tout mon être se révolte et résiste, entre la vérité de fait et la vérité de raisonnement. Il répète toujours qu’étant donnés les principes de l’égalité, la vraie force de l’esprit serait d’aller jusqu’au bout et d’imiter en tous points les habitants de la Chimérique.
«Vous comprenez également très-bien,» me dit le comte de Bornéo, «combien il importe aux citoyens d’Egalicité de détruire les principes de la morale et surtout de leur ôter toute espèce de caractère ou d’appui religieux. Un homme qui adore Dieu en esprit et en vérité, qui se sou-met sans murmure à sa volonté et le remercie avec autant d’effusion de ses épreuves que de ses faveurs, est un homme bien particulièrement dangereux dans une république égalitaire. Elle ne saurait s’accommoder de la sainteté pas plus que de la fortune. Jugez donc, mon cher ami, de l’avantage, de la supériorité qu’assurent cette possession de soi-même, ce détachement des choses périssables, cette disposition sublime à prendre l’intérêt des autres avant le sien. Que deviendrait, avec la liberté de la vertu et de la piété, tout le reste des hommes? Comment les autres citoyens d’Egalicité pourraient-ils entrer en lutte et soutenir la comparaison? Aussi l’histoire de la Chimérique, dont je me suis déjà un peu occupé,» ajouta modestement le comte, avec un demi-sourire de satisfaction, «l’histoire de la Chimérique nous apprend-elle que le premier effort et la première victoire des vrais républicains égalitaires furent d’abord de détruire et d’extirper par tous les moyens possibles les pratiques et les croyances de la religion, afin de se délivrer de la concurrence insupportable de la vertu.
«Comment voulez-vous, Francis, qu’on puisse faire marcher de pair, dans la considération publique, cet homme de bien, entièrement voué au service désintéressé de ceux qu’il appelle ses frères, et cet ambitieux qui travaille à exploiter jusqu’à ses proches? Il faut absolument, si l’on veut obtenir un peu de régularité dans un Etat, supprimer cette culture supérieure, vu qu’elle est par sa nature même destinée à rester un fait exceptionnel. Il vaut bien mieux ramener les âmes au niveau plus sûr et surtout plus commode de l’égoïsme et de la mollesse, et pour cela écarter la religion qui provoque et qui soutient ces héroïsmes.
Les politiques d’Egalicité qui travaillaient à la révolution de l’uniformité, ont eu ici une idée de génie. Ils ont bien compris qu’en face des vieux préjugés et d’une certaine habitude de louer la vertu malgré ce qu’elle avait d’attentatoire au véritable ordre social, ils risquaient de ne point réussir en prenant les choses par le côté moral. On a beau avoir raison en principe et sentir à sa disposition les arguments les plus péremptoires pour renoncer au vieil attirail des vertus et de la valeur personnelles, il n’en est pas moins resté longtemps encore, à Egalicité, même après les bienfaits de la réforme sociale, je ne sais quel ressouvenir ou plutôt quelle faiblesse insensée pour ces actes aristocratiques de dévouement et de sacrifice.
Voici comment les politiques de la révolution uniforme ont tourné la difficulté.»
CHAPITRE XVIII
A MÉTHODE DE L’ANÉANTISSEMENT DES CROYANCES DANS L’ÉDUCATION PRIMAIRE
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Je dois avouer que mon admiration pour Agénor ne connaissait plus de bornes.
Je ne saurais dire jusqu’à quel point cette puissance et cette souplesse d’esprit me ravissaient.
Le comte de Bornéo, depuis huit jours à peine que nous habitions la Chimérique, était parvenu à se mettre assez au courant des usages, des institutions et des mœurs des indigènes, pour m’expliquer, non pas seulement le mécanisme de leur administration, mais les origines mêmes de leur histoire et jusqu’aux secrets motifs de leur politique.
Je recueillis de nouveau toute mon attention. Il ne me paraissait pas sans intérêt d’apprendre quels plans humains peut suivre l’incrédulité, pour extirper des âmes les vertus avec les croyances religieuses.
–«Oui,» reprit Agénor, les républicains égalitaires ont fait ici une remarque de premier ordre et cette remarque est devenue pour eux un trait de lumière. C’est sur ces données qu’ils ont refait leur plan de campagne. Il faut reconnaître que jusqu’ici, grâce à leur ferme entente, ce plan de campagne a parfaitement réussi.
«Ce qui rend chez la plupart des hommes la bonne volonté incertaine et chancelante, la vertu incomplète et fragile, c’est qu’elle s’appuie en définitive sur l’honneur humain. Elle ressemble ici, Francis, si vous voulez bien me permettre cette comparaison, à un ivrogne qui se sentirait trébu-cher, et qui, de sa main droite, chercherait à se retenir à son bras gauche. Tout tombe à la fois; et c’est là, malgré ses prétentions à la force et à la délicatesse, la triste histoire de l’imperfection hu-maine.
«Au contraire, lorsque cette même nature, malgré ses manquements et ses défaillances, se tourne résolûment du côté de Dieu, elle y trouve soudainement un point d’appui inébranlable. Elle peut bien, comme la feuille tremblante, céder au vent et tourbillonner sous l’action de la tempête; mais lorsqu’elle demeure attachée à la branche, l’ouragan lui-même renonce à la saisir et à l’enlever.
«Voilà, mon cher, l’image de l’âme qui garde par devers elle cette confiance robuste. Sa vertu repose sur sa foi, et cette foi elle-même représente un ensemble de croyances et de dogmes qui s’affirment en vertu d’une autorité supérieure.
«Les républicains égalitaires se sont dit avec beaucoup de raison que, pour détruire plus sûre-ment la vertu avec toutes les distinctions qu’elle entraîne et les sympathies qu’elle provoque, il était à la fois plus sûr et moins odieux de s’attaquer à l’enseignement religieux. En supposant qu’on pût, sous des prétextes plausibles et par des combinaisons ingénieuses, affaiblir, diminuer, interdire l’enseignement doctrinal, on arrivait ainsi à affaiblir et à ruiner le plus solide fondement de la vertu privée.
«Ici, mon cher Francis, la vérité m’oblige à reconnaître que les républicains égalitaires se sont conduits dans toute cette entreprise politique, avec une sûreté de vue, une persistance de tactique, une intrépidité de manœuvres dont n’ont jamais pu approcher les adversaires qui essayaient alors de les combattre. Les républicains égalitaires surent s’y prendre avec tant d’’art; ils exploitèrent si bien, tantôt les passions dont ils s’armaient contre eux, tantôt le respect humain et la lâcheté même de leurs contradicteurs, que les gens de bien les plus avérés finirent par rougir d’eux-mêmes et par dissimuler leur vertu à la facon d’un vice ou d’un ridicule. A partir de ce jour-là, leur cause fut perdue.
«Comme l’ancienne loi ne permettait pas aisément d’accomplir cette destruction des vieilles coyances et qu’au contraire les instructions des écoles prescrivaient de tout faire pour les maintenir, le gouvernement d’alors, entièrement con-quis aux idées de l’égalité nouvelle, avait trouvé un moyen ingénieux de concilier le respect des règlements avec les circulaires administratives.
«On expliquait aux élèves, dès le commencement de l’année scolaire, que, pour se conformer à la lettre des arrêtés, certaines choses seraient enseignées, comme aussi, pour obéir à l’inspiration nouvelle, d’autres affirmations contradictoires seraient également présentées. Seulement,– et c’est ici où j’admire la simplicité en même temps que l’efficacité de la combinaison, ,–il était bien entendu d’avance que le maître parlerait tantôt avec sa toque de docteur, et tantôt la tète découverte. Dès qu’il mettait son bonnet, la classe avait devant les yeux le représentant attitré et contraint des vieilles doctrines. Ce n’était plus lui, c’était l’esprit de la routine et les formulaires prescrits qui parlaient. Otait-il cette toque significative? vous aviez devant vous le véritable homme, celui auquel on pouvait se fier et qui vous faisait connaître, non le texte dont il était l’organe, mais la pensée même dont il vivait.
«Cette méthode ne laissa pas de rencontrer tout d’abord quelque opposition et d’assez vives critiques. Des esprits chagrins, quelques-uns de ces hommes insupportables qui ont encore le malheureux courage de leur opinion et n’ont jamais pu comprendre jusqu’à quel point il est de bon goût de céder sans en avoir l’air, entreprirent de soutenir que la distinction entre le professeur couvert et le professeur découvert était par trop transparente, qu’il y fallait prêter une attention trop soutenue, et que peut-être une mémoire peu fidèle pourrait s’y tromper. Quelques esprits grinçheux allèrent jusqu’à prétendre qu’entre l’affirmative et la négative, soutenues par le même homme à quelques minutes de distance, la vraie vérité serait malaisée à choisir, et que le plus clair résultat d’un pareil enseignement pourrait bien être le doute. Il a fallu du temps et des efforts pour les ramener à des opinions plus raisonnables et moins excessives. Peut-on, en effet, comme le disait si bien, hier même, à la Chambre du Hasard, le grand orateur de Termoville, Prudence de Labstention, peut-on imaginer une outrecuidance pareille à la prétention d’enseigner quoi que ce soit à une créature humaine, et un attentat plus lâche et plus condamnable que de pratiquer cette tentative d’invasion morale sur la faible intelligence d’un pauvre enfant!»
Cette citation politique d’Agénor acheva de m’ébahir. Il continua:
Il a fallu vingt années, Francis, vingt années au moins pour faire prévaloir le grand principe de la distinction absolue entre le professeur couvert et le professeur découvert, pour faire admettre, comme la raison le demande et comme la justice l’ordonne, qu’au moment même où le maître quitte sa toque, il rentre dans la vie privée de l’homme libre et se trouve instantanément affranchi de tout contrôle.
«Aujourd’hui, mon cher Francis, ces distinc-tions ont force de loi dans la Haute comme dans la Basse-Chimérique; et les meilleurs esprits es-timent qu’en vertu de ce même principe appliqué à la sauvegarde et à l’indépendance de la vie privée, un professeur a parfaitement le droit, même en classe, même en face de ses élèves, de quitter son habit, de déboutonner son gilet, d’allumer sa pipe, comme il pourrait le faire dans le sanctuaire le plus retiré de sa maison. Si je suis bien informé, beaucoup de maîtres, gens scrupuleux et jaloux de contenter tout le monde, font là-dessus des concessions de fort bon goût. Ils ont soin, lorsqu’ils veulent ainsi se mettre à leur aise et en déshabillé, non-seulement d’ôter leur toque, ce qui serait à la rigueur suffisant, mais de descendre de leur chaire. Cette condescendance est faite pour désarmer les plus difficiles, et il convient de les en louer hautement.
«Cette méthode du professeur en partie double a porté rapidement tous les fruits que les répu-blicains égalitaires étaient en droit d’en attendre; et il a suffi de deux ou trois générations pour détruire chez le plus grand nombre des enfants les croyances qui perpétuaient la vieille organisation sociale.»
CHAPITRE XIX
LA DESTRUCTION ÉGALITAIRE DE LA FAMILLE
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Je ne sais si mes lecteurs pensent comme moi; mais il me paraît qu’un homme peut se trouver réduit au silence par deux raisons bien différentes: ou parce qu’il n’a, en effet, rien à dire, ou parce qu’il se trouve en quelque sorte suffoqué par la multitude et par l’excès de ses propres pensées.
C’est précisément là ce qui m’arrivait; et pour couper court à toutes les réflexions qui m’obsédaient, je pris le parti d’interroger le comte.
–«Vous souvenez-vous,» lui dis-je, «de ces roues que nous avons vues dans la salle consa-crée à la loterie des femmes? Pourquoi trois roues et non pas une seule? Il y a là quelque complication que je n’ai pas bien saisie.»
–«Voilà comme vous êtes, mon cher ami,» répliqua le comte de Bornéo de fort bonne grâce; vous êtes l’homme des enquêtes rétrospectives. Il vous faut tant de temps pour vous tirer de vos stupéfactions, qu’au moment de votre réveil, l’occasion de s’instruire est la plupart du temps passée.
«Rassurez-vous toutefois; je puis vous donner là-dessus les renseignements les plus positifs, et nous n’avons qu’à rentrer dans la salle des mariages, où le chef se fera un véritable plaisir de mettre les appareils eux-mêmes à notre disposition.»
Le comte me montra que, sur chacune des roues, se trouvait une inscription gravée en très-petits caractères, laquelle m’avait échappée. C’étaient les mots: Etranger–Provinces–Départements. Comme on le voit, la classification était complète.
Cet arrangement avait pour but de désassortir et de dépayser, autant que possible, les deux futurs époux, de façon à leur ôter toute la valeur qu’ils pourraient tirer du passé et de la situation de leur famille.
Il n’est pas rare, en effet, si je me souviens encore de ce qui se passe dans les pays les plus civilisés de l’ancien ordre de choses, il n’est pas rare de voir telles ou telles personnes, malgré l’exiguité de leur patrimoine, s’établir honorablement, en se réclamant de la considération de leurs aïeux. Il existe ainsi, dans chaque province, des familles souches qu’on cite comme des modèles et dont la façon de vivre et la conduite font autorité. La vertu des ancêtres devient alors comme le supplément de dot de la fille; et le gendre recueille, par son admission dans cette espèce de tribu, une part de l’influence et de la position établies.
Les républicains égalitaires ont eu plus de peine peut-être pour détruire les funestes habitudes de conservation et d’individualité sociales, que pour ruiner la vieille morale et discréditer la religion. Ces biens patriarcaux, ce doux appui de l’honneur domestique, cet abri permanent du foyer paternel, ont quelque chose de si séduisant pour la faiblesse humaine, de si conforme à notre besoin de tradition, que les législateurs les plus expérimentés de la Chimérique ont dû chercher et proposer bien des mesures infructueuses avant l’organisation toute puissante dont nous avions sous les yeux l’appareil.
Tout le système repose sur ce principe: isoler l’individu de la famille, le réduire à lui-même et veiller avant tout à ce que le passé ne lègue aucun profit au présent ni aucune espérance à l’avenir. Chacun se trouve alors réduit à une unité pure et simple. L’idéal serait d’amener chaque citoyen à n’avoir d’autre valeur et d’autre distinction que le chiffre du numéro qui le représenterait.
Voilà pourquoi lorsqu’un Egalicitois appartient à quelque famille ancrée et propriétaire dans la cité même, lorsqu’on lui sait ou qu’on lui suppose des goûts sédentaires et immobiles, il est appelé à tirer son épouse dans l’urne des étrangères, afin que le mariage le dépayse, s’il est possible, et l’empêche de continuer cet édifice dangereux d’influence et de prospérité.
Réciproquement l’étranger qui passe et qui partira demain, doit mettre la main dans l’urne du département, afin que les jeunes filles subissent la même loi et soient soumises à un déplacement inévitable.
Au reste, messieurs,» ajouta le chef de bureau, préposé à la loterie des femmes, ce parti pris de contraindre tous les citoyens à recommencer leur vie sur nouveaux frais, ce soin de leur ôter le bénéfice de leur passé, est une des lois fondamen-tales de l’État. Vous pouvez étudier notre administration, et vous verrez qu’elle est fondée tout entière sur cette sage précaution. Nous ne nommons pas un bourgmestre, un bailli, un corrégidor, sans lui avoir fait attester, par serment, qu’il n’a jamais vu la ville dont on lui remet le gouvernement. C’est ce qui vous explique le soin avec lequel les jeunes Egalicitois, destinés par leurs parents à la carrière politique, évitent de faire aucune étude ou d’adresser aucune question qui puisse les renseigner sur leurs compatriotes. L’i-gnorance, messieurs, voilà la première qualité de nos administrateurs et la plus sûre garantie de leur haute impartialité.»
Pulsuz fraqment bitdi.