Kitabı oxu: «Guillaume de La Barre»

Şrift:

Arnaut Vidal

Guillaume de La Barre

Roman d'aventures


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328337

Table des matières

INTRODUCTION

I.–DESCRIPTION DU MANUSCRIT.

II.–L’AUTEUR DU ROMAN.

III.–ANALYSE DU ROMAN.

IV.–EXAMEN DU ROMAN.

V.–STYLE.–VERSIFICATION.–LANGUE.

VOCABULAIRE

ERRATA



INTRODUCTION

Table des matières

C’est en1866que l’unique manuscrit des «Aventures de monseigneur Guillaume de la Barre» s’est trouvé pour la première fois entre mes mains. Il appartenait en ce temps à un bibliophile de Lyon, M. le marquis H. de La Garde, qui, voulant s’en défaire, l’avait confié à un libraire bien connu des amateurs de beaux livres, M. Potier. Celui-ci, sachant que je m’intéressais à la littérature provençale, voulut bien me communiquer le manuscrit, à condition de lui en faire une courte description pour un de ses catalogues. Ayant reconnu sans peine que le roman de Guillaume de la Barre était non seulement inédit, mais même, jusqu’à ce moment, complètement inconnu, je demandai à M. de La Garde la permission, qui me fut gracieusement accordée, d’en publier un résumé, accompagné des recherches littéraires et philologiques que le sujet comportait. Cette notice parut, en1867et1868, dans la Revue de Gascogne, et fut tirée à part sous ce titre: Guillaume de la Barre, roman d’aventure composé en1318par Arnaud Vidal de Castelnaudary; notice accompagnée d’un glossaire, publiée d’après le manuscrit unique, appartenant à M. le marquis de La Garde, par Paul Meyer (Paris, librairie Franck, 1868. In-8o, 47pages).

Sachant que le manuscrit devait être prochainement vendu et craignant qu’il allât s’enfouir dans quelque bibliothèque privée où il eût été difficile de le consulter, j’avais eu soin d’en prendre une copie complète. C’est d’après cette copie que je publiai, en1874, dans mon Recueil d’anciens textes bas-latins, provençaux et français (pp.127-130), environ300vers du poème.

Le manuscrit du marquis de La Garde fut vendu aux enchères en1869. Il fut adjugé, pour le prix de 1120francs, au libraire Potier pour Mgr le duc d’Aumale, et fait maintenant partie des admirables collections qui forment le Musée Condé à Chantilly. Avec sa bienveillance accoutumée, l’illustre fondateur et propriétaire de ce Musée a bien voulu m’autoriser à publier le poème dont il possède le seul manuscrit connu, et à prendre les négatifs d’après lesquels ont été faits les fac-similé qui ornent la présente édition.

I.–DESCRIPTION DU MANUSCRIT.

Table des matières

Le manuscrit du Musée Condé n’est point un livre de luxe: il est de modeste apparence. Toutefois, envisagé au point de vue purement matériel, il se recommande par l’état d’intégrité dans lequel il nous est parvenu. Il a conservé, je ne dirai pas sa reliure, car, à proprement parler, il n’est pas relié, mais sa couverture originelle, et cette couverture nous révèle, comme on le verra plus loin, certains faits intéressants. C’est un petit in-folio, de quarante feuillets, en papier très grossier, ayant en moyenne315millimètres de hauteur sur230de largeur. Chaque page est à deux colonnes et renferme trente à trente-deux vers. L’écriture a tous les caractères de la cursive, ou lettre de cour, usitée dans les documents administratifs ou judiciaires du Midi pendant la première moitié du XIVe siècle. Cette écriture n’est sûrement pas celle de l’auteur: il y a quelques fautes et diverses omissions qui excluent cette hypothèse: c’est une copie, mais une copie qui peut avoir été faite directement sur l’original, et en tout cas ne saurait être postérieure de beaucoup à la composition du poème, qui est daté, en ses derniers vers, de l’année1318. Il semble même qu’on soit autorisé à préciser davantage, et qu’on puisse, sans trop de témérité, rapporter la copie aux environs de l’année1324. En effet, entre divers essais de plume tracés sur un feuillet collé à l’intérieur de la couverture, à la fin du volume, on lit ces mots: Anno Domini M. ccc. xxiiij. Sans doute ce n’est point la date du manuscrit, d’autant plus que l’écriture n’est pas du tout celle du copiste qui a transcrit le poème: c’est l’écriture d’un autre scribe qui s’essayait à tracer des formules d’actes. Mais le fait que ce scribe écrivait, pour ainsi dire inconsciemment, la date de1324, semble bien indiquer qu’il avait cette année-là le manuscrit entre les mains. La date de la copie serait donc très rapprochée de celle de la composition. L’écriture, comme on en pourra juger par le fac-similé photographique de la première page, ne contredit pas cette hypothèse.

Sur le feuillet de papier où se lit la date de1324, se remarquent encore quelques dessins à la plume exécutés par une main assez habile. Ces dessins ne sont pas dénués d’intérêt. Je les décrirai sommairement: le lecteur pourra contrôler ma description à l’aide du fac-similé placé au commencement du présent volume. Vers le haut du feuillet, trois personnages. Celui de gauche est un guerrier portant sur l’épaule une lance et au bras gauche un large bouclier rond. Il conduit un chien en laisse. Celui du milieu est un chevalier armé de toutes pièces, à la mode du XIVe siècle. Il a un casque surmonté d’un haut cimier et porte la lance sous le bras. La housse du cheval et le bouclier sont armoriés: une croix de couleur sur écu de métal. A droite, enfin, un personnage en costume civil et portant une couronne. Il gesticule comme s’il prononçait un discours. Le nom ELENDUS (l’n et le d conjoints) est écrit en capitales onciales sur son corps. Au dessous, un animal fantastique, qui semble être un lion chinois. Au-dessous encore, un personnage aux cheveux très ébouriffés, en costume civil, tenant de la main gauche un gant, de la droite une sorte de cerceau orné de fleurs de lys (?) dont je ne devine pas l’usage; à côté on lit en cursive du commencement du XIVe siècle: lo comte de Foys. Devant lui, deux chiens poursuivent un animal, je ne sais lequel, peut-être un lièvre de dimensions gigantesques: les pattes de devant sont plus courtes que celles de derrière. Vers le bas, un homme portant un large bouclier arrondi d’apparence tartare. Au-dessus, une femme habillée à la chinoise, robe à manches pagodes, larges pantalons d’où sortent des pieds très exigus. Elle tient en sa main droite une branche qui se termine par trois fleurs de lys; à côté on lit Cerena. Ce nom et celui d’Elendus sont bien connus dans la littérature romanesque du midi de la France et de la Catalogne. Eledus et Serena sont les héros d’un poème provençal encore inédit dont on possède un manuscrit incomplet, qui, longtemps conservé à la Bibliothèque de Stockholm, est entré, par voie d’échange, en1872, à la Bibliothèque nationale. Le texte que nous offre ce manuscrit est, à la vérité, plutôt français que provençal; c’est proprement une traduction, qui, toutefois, laisse souvent transparaître les formes provençales de l’original. Le roman d’Eledus et Serena est cité par Matfré Ermengau, dans le Breviari d’amor, composé en1289, comme un exemple d’amour légitime aboutissant au mariage. Un demi-siècle plus tard, deux vers, qui semblent avoir appartenu au même roman, sont cités dans les Leys d’amors (III, 226):

Le cer, can vay jazer, Serena

Rigota son cap e penchena.

Vers le même temps, un poète catalan, En Torrelha, décrivant le harnachement magnifique d’un palefroi, nous dit que sur les arçons d’ivoire étaient peintes des scènes tirées des romans de Floire et Blancheflor, d’Iseut, de Tristan,

E de Serena e d’Eldus(lire Eledus).

Dans les premières années du XVe siècle, un autre poète catalan, Andreu Febrer, le traducteur de la Divine Comédie, fait l’éloge d’une dame

Qui de valor e de granda proesa

Val mays qu’Isolt ne Serena la blanca.

A ces divers témoignages vient maintenant s’ajouter celui que nous fournit le manuscrit de Guillaume de la Barre. On a remarqué qu’aucun n’est plus ancien que la fin du XIIIe siècle. Le poème lui-même, autant que j’en ai pu juger par une rapide lecture, ne doit pas être antérieur au milieu du même siècle.

Sur la face intérieure de la feuille de parchemin qui recouvre le volume ont été écrits, vers le milieu du XIVe siècle, semble-t-il, ces vers qui paraissent empruntés à quelque poème moral:

Mans homs ay vitz que dizo be folia

Per trop parlar; e cre may lor valria

Que tenguesso la leng’ entre las dens

Que qu’en dizo desplazer a las gens.

Qui trop parla, vos dic per veritat,

No pot esser j. mot no li escap

De fol parlar, e pus penedra se,

Mays, quan dit es, penedre nol val re.

Les vers de dix syllabes accouplés deux à deux sont assez rares dans la poésie provençale, et les exemples qu’on en a sont tous du XIVe siècle ou de la seconde moitié du XIIIe. Il n’y a rien dans ceux-ci, qui indique une époque plus ancienne.

Enfin, sur la face extérieure de la même feuille de parchemin sont dessinées, au simple trait, trois vaches. Je ne saurais dire si ces dessins nous représentent un souvenir quelconque des armes de Béarn. On sait, du reste, qu’au commencement du XIVe siècle, les deux vaches de gueules, clarinées d’azur, de Béarn, faisaient partie des armes du comte de Foix, et la représentation d’un personnage censé représenter ce seigneur donnerait à supposer que le manuscrit aurait appartenu sinon au comte lui-même (qui serait Gaston II, le père de Gaston Phœbus), du moins à un membre de sa famille ou à un de ses familiers. Mais c’est là une supposition très incertaine.

II.–L’AUTEUR DU ROMAN.

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Le roman de Guillaume de la Barre est médiocre, en tant qu’œuvre littéraire, mais il mérite l’attention de l’historien de la littérature comme du philologue par des mérites assez rares. D’abord, il est exactement daté, ce qui augmente singulièrement sa valeur comme texte de langue, et de plus ce texte est assez correct, nous ayant été conservé par une copie de très peu postérieure à la date de composition. Puis, nous en connaissons l’auteur: nous le connaissions même avant la découverte du poème. C’est, comme l’indique la rubrique initiale, Arnaut Vidal de Castelnaudary, qui fut le premier lauréat des Jeux floraux de Toulouse. La poésie qui lui valut la violette d’or est un serventois en l’honneur de la vierge Marie, qui, dans les manuscrits que possède encore l’Académie des Jeux floraux de Toulouse, est précédé de cette rubrique: Cirventes loqual fe N’Arnautz Vidal dal Castel nou d’Arri, e gazanhet ne la violeta d’aur a Toloza, so es assaber la primiera que s’i donet; e fo en l’an M. CCC XXIV. Le docteur Noulet, qui l’a publié en tête de son recueil intitulé Les Joyas del gay Saber, rapporte à ce propos l’extrait ci-après d’un des registres de l’ancienne académie toulousaine. «E l’autre jorns après, so fo le très de may, festa de Senta Crotz, jutjero en public e donero la joya de la Violeta a mestre Ar. Vidal de Castel nou d’Arri, loqual, aquel meteys an, de fag, creero doctor en la gaya sciensa per una novela canso que hac fayta de Nostra Dama.» Cette novela canso ne nous a pas été conservée. A en juger par la précédente, la perte n’est pas grande.

Arnaud Vidal n’était plus un débutant lorsqu’il obtint la violette d’or, puisque, six ans plus tôt, il avait achevé le poème qui voit le jour actuellement pour la première fois. Les derniers vers de ce poème nous permettent d’ajouter une notion importante au peu que nous savions de sa carrière poétique. Il adresse, en effet, son œuvre à un noble baron, dont il fait un pompeux éloge, qui se nommait Sicart de Montaut et résidait à Auterive. Montaut et Auterive sont deux communes de l’arrondissement de Muret, situées à une quinzaine de kilomètres l’une de l’autre. Plusieurs membres de la famille de Montaut, qui possédait Auterive et autres lieux situés dans le sud du comté de Toulouse, ont porté le nom de Sicart. Le premier figure plusieurs fois dans le poème de la croisade albigeoise. Il était partisan de Simon de Montfort. Celui-là et son fils paraissent de1230à1272, dans un assez grand nombre d’actes publiés par D. Vaissète. Il n’est pas facile de les distinguer l’un de l’autre, puisque la date de la mort du père nous est inconnue.

Enfin, un troisième Sicart de Montaut est mentionné par La Chenaye-Desbois et Badier d’après deux actes, l’un de1333, l’autre de1346. Il y en eut même un quatrième, qui vivait au temps de Charles V, mais dont nous n’avons point affaire. Évidemment celui que notre Arnaut Vidal considérait comme son protecteur, a dû être le second ou le troisième du nom.

Arnaut Vidal exerçait-il une profession, comme c’était le cas de beaucoup de ses confrères en poésie au XIVe siècle? Nous l’ignorons. Toutefois le titre de «mestre» qui lui est attribué dans l’un des textes cités plus haut donnerait à croire qu’il avait fait ses études en quelque Faculté. Et, d’autre part, la lecture de son roman révèle chez lui des habitudes qui sont celles d’un homme de loi. Il en a le style, on le verra plus loin; il en a aussi le formalisme. Ainsi, lorsque le roi de la Serre confie à Guillaume de la Barre le gouvernement de son royaume, un notaire vient rédiger la procuration donnée à ce dernier (v. 2724). Et quand Guillaume est accusé de trahison, on a soin de le faire citer par quatre fois, selon l’usage des tribunaux ecclésiastiques, avant de procéder contre lui par voie coercitive (v. 2921). Ce sont là des indices auxquels on ne saurait refuser une certaine valeur. A une époque où la poésie ne suffisait plus à faire vivre ceux qui la cultivaient, il n’est nullement surprenant que le même homme ait composé des romans et rédigé des actes publics ou privés.

Il est temps maintenant d’aborder l’examen du poème. Ce n’est pas l’œuvre d’une imagination puissante, et le style en est faible. Toutefois, on y rencontre des scènes qu’on a vues ailleurs et qui suggèrent d’intéressants rapprochements. J’en donnerai d’abord une analyse assez détaillée.

III.–ANALYSE DU ROMAN.

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En une terre située par delà la Hongrie vivait un roi nommé le roi de la Serre, qui, après un règne long et paisible, laissa son royaume à son fils, jeune homme de vingt ans et à tous égards accompli. Le nouveau roi mena pendant quatre ans une vie oisive. Au bout de ce temps, les nobles de la cité résolurent de tenir conseil avec lui. Au nombre de plus de mille, ils se réunirent dans le palais, et là, deux d’entre eux, prenant la parole au nom de tous, conseillèrent au jeune souverain de demander en mariage la fille du roi d’Angleterre. Le conseil fut agréé, et deux barons, Chabert le Roux et Guillaume de la Barre, furent chargés de l’ambassade. Ils partirent en grand équipage, accompagnés de cinquante hommes de bonne naissance, outre les valets, et menant avec eux vingt sommiers chargés d’or et d’argent. Ils se rendirent à un port de mer où ils s’embarquèrent. Après une traversée de trente jours ils arrivèrent à un port appartenant à un seigneur de Malléon, qui exigeait des chrétiens un droit de péage, à savoir100besants d’or pour chaque homme de parage et3o pour chaque écuyer. C’était son unique revenu; et il avait établi que quiconque refuserait le tribut serait décapité ou devrait renier la foi chrétienne. Cependant nos deux barons et leur suite étaient montés à cheval et avaient repris leur voyage, quand les Sarrasins viennent leur réclamer le tribut et, tout d’abord, mettent la main sur les sommiers (v. 150). Une lutte s’engage où les chrétiens ont l’avantage. Mais le seigneur de Malléon sort du château à la tête de plus de cinq cents cavaliers et de plusieurs centaines de fantassins. Deux écuyers sont envoyés pour parlementer. Il s’abouchent avec un latinieret reçoivent pour réponse l’injonction d’avoir à renier Jésus-Christ. «Tu es fou, répondent-ils au latinier, toi qui nous demandes de renier celui qui a créé la terre et la mer! Va-t-en porter à ton maître notre refus, car nous vous méprisons, aussi bien toi que lui et sa gent (v. 243).» Grande colère du seigneur, qui devient rouge comme un sendatet jure qu’il n’aura ni trêve ni paix avant d’avoir fait décapiter ou brûler tous ces chrétiens. «Qu’ils renient leur dieu ou que demain ils soient prêts au combat! Ils ont la nuit pour se décider et pour dormir.» Le latinier transmet cette réponse aux écuyers, les assurant que jusqu’au lendemain ils ne seront aucunement inquiétés, et les invitant à délibérer afin de répondre comme bonne gent doit faire. «Pour cela, répondent les écuyers, nous n’avons pas besoin de tes conseils, car tu es plein de fausseté; aussi ne te croyons-nous ni en cela ni en autre chose: ton conseil est faux, et faux qui te l’a donné, et ta loi est une loi morte et celle d’un dieu mort, tandis que la nôtre est celle d’un dieu vivant qui a tout créé. Dieu et la Vierge nous protègent!» (v. 312).

Les écuyers reviennent auprès de leurs seigneurs, à qui ils rendent compte de leur message. Guillaume de la Barre sourit, et, le matin, s’adressant aux siens, il leur dit: «Seigneurs, que la sainte passion de Jésus-Christ nous soit en aide, et nous conduise là sus en paradis! Nous sommes à notre dernier jour. C’est tout à l’heure qu’il nous faudra rendre nos âmes à Dieu; mais d’abord, nous allons, en bons chrétiens, communier avec des feuilles de ce laurier et en manger au lieu du corps de Jésus-Christ.» Alors tous pleurèrent tristement. Chabert cueillit les feuilles et les disposa sur de belles serviettes ouvrées; et lorsque les chrétiens se furent confessés entre eux, il donna à chacun sa part (v. 365). Puis on adora un crucifix qu’on avait fixé à un laurier, et on se mit à manger. Chacun eut une fouace, du vin et la moitié d’une perdrix. Il n’y avait ni deuil ni pleurs, mais tous étaient hardis comme des lions. Ils montèrent à cheval tous les cinquante et se formèrent sur une seule ligne. A ce moment le latinier reparaît, accompagné de deux autres Sarrasins, et engage de nouveau les chrétiens à renier leur foi. Guillaume de la Barre leur propose d’apporter leurs dieux auprès du crucifix. «S’ils sont trouvés plus «beaux, dit-il, nous nous renierons.» Le latinier accepte la proposition et va la faire connaitre à son maître (v. 458).

L’épreuve a lieu. Les Sarrasins amènent en grande pompe leurs dieux, Bafom et Tervagan, sur un char d’or à roues d’argent. Le latinier vient prier les chrétiens de faire avancer le leur, mais Guillaume s’indigne qu’on ordonne au maître d’aller à l’esclave, et le seigneur de Malléon consent à ce que ses dieux soient amenés jusqu’auprès du laurier où le crucifix était attaché. Guillaume de la Barre se met alors en oraison et prie Dieu de manifester sa puissance aux infidèles en anéantissant leurs idoles. Une colombe, visible pour lui seul, vient l’avertir que sa prière a été exaucée (v. 621). Cependant les païens découvrent leurs dieux dont l’or et les pierreries resplendissent au soleil, et Guillaume à son tour expose le crucifix. «Voilà un «dieu qui ne semble pas bien sain,» s’écrient les Sarrasins; «on dirait qu’il a le cou tranché.» Les insensés! à peine avaient-ils parlé que les uns ont le cou rompu, les autres la bouche tordue, d’autres la tête ou les bras cassés; jamais on ne vit pareil massacre. Bafom et Tervagan deviennent noirs comme charbon. Le latinier commence à croire en Jésus-Christ, et il fait part de ses sentiments au seigneur de Malléon qui, saisi de fureur, lui lance son épieu sans l’atteindre. Puis il s’approche de Bafom pour voir s’il reprendrait ses couleurs, mais il s’en exhale une telle puanteur que, sans une boule de musc qu’il portait, il était suffoqué. Au même instant, le corps de Bafom s’ouvre, et il en sort quatre chats puants, qui s’envolent, emportant le dieu Tervagan qu’ils jettent dans la mer (v. 743). A la vue de ces merveilles, le latinier engage son maître à délaisser les dieux de métal pour celui en qui est tout pouvoir et toute vertu. Le seigneur n’entend pas ce conseil sans impatience et se tourne vers deux des principaux barons de sa cour, qu’il invite, par son regard, à répondre pour lui. Ceux-ci se lèvent et déclarent qu’il faut aller détruire le crucifix. Le sire de Malléon adopte cet avis et ordonne au latinier d’annoncer aux chrétiens qu’ils seront attaqués le lendemain matin. Guillaume de la Barre et Chabert accueillent cette nouvelle avec joie, car leur seul désir est de recevoir la mort pour Jésus-Christ (v. 8o5). De retour, le latinier remontre à son maître la honte qu’il y aurait à écraser sous le nombre les chrétiens qui ne sont que cinquante, et lui conseille de leur opposer seulement cent des siens. Ce conseil est encore suivi, et le sire de Mauléon fait choisir cent de ses meilleurs chevaliers pour le combat du lendemain. Un champ clos est préparé, les barrières sont placées; deux estrades recevront la dame de Malléon et ses damoiselles ainsi que toutes les dames ayant rang dans la ville, telles que les femmes de bourgeois ou de riches marchands. Pendant ce temps, la reine, saisie de compassion pour les chrétiens, fait remettre secrètement par le latinier à Chabert le cheval et à Guillaume de la Barre les armes de son mari. Ceux-ci acceptent le don et font soigneusement enlever tous les signes qui auraient pu faire reconnaître le cheval ou les armes (v. 971).

Bientôt la dame elle-même, accompagnée d’une suite nombreuse, monte sur l’estrade; et tout d’abord elle fait jeter à la mer le Mahomet qui avait été laissé à terre et qui répandait une odeur infecte. Chrétiens et Sarrasins entrent dans l’enceinte; les premiers présentent un front si serré qu’un oiseau n’eût pu se frayer un passage au travers. Les cent Sarrasins se forment par peloton de dix afin de trouer la ligne des chrétiens. Aussitôt que, du haut de l’estrade, le seigneur de Malléon a jeté son gant dans l’arène, un premier peloton s’ébranle et s’efforce en vain d’enfoncer la bataille des chrétiens; un second est plus heureux, et la reine pousse un cri, inquiète pour la vie de Guillaume de la Barre. Elle craignait moins pour Chabert, confiante dans la bonté du cheval qu’elle lui avait envoyé. Guillaume se précipite sur les Sarrasins; il coupe l’un en deux, il en pourfend un second; à un troisième il enlève une joue et un bras, et, lui voyant les dents à découvert: «On dirait que le feu de saint Martial vous «a pris,» lui crie-t-il. Entouré par les Sarrasins, il est délivré par les chrétiens, conduits par Chabert, dont le cheval fait merveilles: à l’un il arrache le bras, un autre il l’enlève de la selle. Étonné, et soupçonnant la vérité, le seigneur de Malléon envoie un écuyer voir si son cheval n’a pas disparu de l’écurie; mais en chemin l’écuyer est saisi par un serpent qui l’arrête sur place jusqu’à la fin du combat. Les Sarrasins sont mis en déroute, et le cheval que monte Chabert met fin à la lutte en foulant aux pieds les ennemis renversés. Du côté des chrétiens deux hommes seulement avaient été blessés (v. 1279).

Après le combat, la dame, dissimulant sa joie, s’approcha de son mari et lui représenta que la victoire des chrétiens était due, sans doute, à la supériorité de leur croyance. «Si donc, seigneur, dit-elle, vous voulez vous faire baptiser, ne vous en privez pas pour moi, car je ferai tout ce que vous me commanderez (v. 1306).» Puis elle lui montre comme un fait miraculeux que son cheval est aux mains de Chabert; et bientôt on voit arriver l’écuyer traînant après lui le serpent qui l’avait saisi, et tout à coup le monstre s’envole, vomissant des flammes, et laisse l’écuyer sain et sauf. La reine explique au roi comment l’intervention du serpent a eu pour but de maintenir Chabert en possession du cheval. Chabert arrive à son tour, mandé par le roi. Le latinier l’avait prévenu de dire hardiment que le cheval lui avait été amené tout armé, sans qu’il sût d’où. Mais il n’eut besoin de fournir aucune explication, car en reconnaissant son cheval, le seigneur de Malléon se déclara prêt à recevoir le baptême. On emporta le crucifix à Malléon, on soupa, légèrement toutefois, car on avait bien des choses à se dire et bonne envie de dormir; on se contenta d’un chapon et d’une perdrix pour deux, puis on s’alla coucher (v. 1465). Au matin, la reine fit préparer la cuve qui devait servir au baptême. Elle était de marbre si dur que marteau ni masse n’auraient pu l’entamer, et brillait comme si elle eût été d’argent. Lorsqu’elle fut remplie, qu’on eut disposé tout autour de riches tapis et placé des sentinelles chargées de la garder, la dame s’y rendit suivie de ses damoiselles. C’était le second dimanche d’avril; l’année venait de changer. Le seigneur fit crier à son de trompe que chacun eût à se faire baptiser sous peine de son corps et de ses biens. Puis le crucifix fut apporté en grande pompe et placé sur une table d’or massif recouverte d’un riche coussin (v. 1537).

Le puissant seigneur de Malléon se dépouilla le premier et entra dans la cuve, où le suivirent les deux chevaliers. Chabert, se tenant debout sur un banc d’or à pieds d’argent, puisa de l’eau dans la cuve et la versa sur la tête du seigneur en prononçant les paroles sacramentelles. Il lui donna le nom de Léon et le surnom de Malléon. La reine l’enveloppa, au sortir de la cuve, dans un drap de soie blanche, puis, ayant fait venir trois paires de robes toutes pareilles, donna l’une à son époux et les deux autres à Guillaume et à Chabert. Puis elle alla se dévêtir dans une tente et, lorsqu’elle en sortit, en simple bliaut de soie verte, sans robe de dessus, ce fut une joie pour les yeux. «Dame, lui dit Chabert, il ne vous manque aucun genre de beauté.» Elle entra dans la cuve; Guillaume de la Barre la baptisa et lui donna le nom de Constance. Au sortir de la cuve, elle rentra dans la tente et y revêtit une robe à’ couleurs changeantes. Lorsque le soleil la frappait, il semblait qu’elle vînt du paradis. Ce fut ensuite le tour du latinier, qui pria son maître d’être son parrain. Celui-ci y consentit et lui donna le nom de Guillaume. Puis, par manière de plaisanterie, il le fit trébucher dans la cuve, au grand amusement de tous les assistants. On procéda enfin au baptême des deux enfants du seigneur de Malléon. Mais alors Dieu voulut faire un miracle afin de convaincre ceux qui persistaient encore dans leur erreur: les deux enfants se noient dans la cuve! Grande émotion dans l’assemblée. Guillaume de la Barre les retire, se tenant étroitement embrassés; mais ils étaient sans vie et déjà puaient comme des chats morts. Les Sarrasins s’effraient et déclarent qu’ils ne veulent plus se faire baptiser; mais voici que l’un d’eux tombe en lambeaux; en chacun des tronçons de son corps apparaissent des vers, et deux mâtins, se saisissant de cette charogne, la portent à la mer. «Prions Dieu!» s’écrie le seigneur à qui l’espérance revient. Il se met à genoux, la dame se joint à lui, disant Ave Maria, car elle n’en savait pas dire plus long. Chabert et Guillaume de la Barre prient aussi. Cependant les enfants ne ressuscitaient pas, et les Turcs hochaient la tête. Mais le latinier, inspiré de Dieu, fait sur les enfants le signe de la croix, et aussitôt ils se relèvent, et, se tenant toujours embrassés, se dirigent vers la cuve. Chabert les y suit et les baptise. Aussitôt les Sarrasins, saisis d’un vif désir de devenir chrétiens, se précipitent à leur tour vers la cuve; Chabert baptise les uns, enseigne aux autres les paroles sacramentelles, et chacun baptise de son mieux (v. 1853).

On expédia ensuite des lettres scellées pour demander au roi de la Serre d’envoyer ses clercs les plus instruits, et les deux chevaliers continuèrent leur route vers l’Angleterre. Quand ils furent arrivés au-delà de Niviers, dans un château qui a nom Tric, ils rencontrèrent le roi, et, s’étant agenouillés, lui demandèrent sa fille pour le roi de le Serre. La reine conseilla au roi de donner une réponse favorable. Le roi assembla ses chevaliers en conseil et leur demanda leur avis, qui fut conforme à celui de la reine. La demande fut donc agréée. Les messagers témoignèrent alors le désir de s’assurer si la jeune fille était aussi belle de corps que de figure, ce qui leur fut accordé. La reine déshabilla son enfant, que la honte rendait muette. Guillaume de la Barre, seul, entra dans la chambre, vit son corps aussi clair et net qu’un cristal, et rendit témoignage de sa beauté. On soupa, puis on s’alla promener par les prés. Le roi demanda à Guillaume de la Barre par où lui et les siens étaient venus, et s’ils avaient passé par Malléon. Guillaume raconta ses aventures, au grand étonnement du roi qui voulut aller vérifier le fait. Il se mit en route en grand équipage, emmenant avec lui sa femme et sa fille. Le seigneur de Malléon le reçut honorablement et lui offrit un grand festin dans le lieu même où s’était opéré le miracle qui avait amené la conversion des Sarrasins et où maints d’entre eux avaient été décapités. A une table à part prirent place le roi d’Angleterre, sa femme, sa fille, qui s’appelait Eglantine, le sire de Malléon et sa femme, dame Constance. Pendant le repas, la dame de Malléon se mit à chanter cette chanson:

Ben aia Jhesus, rey del tro,

Qu’a justadas estas amors!

Puis Eglantine, la fille du roi, dit à son tour:

Aras fos ieu el dous repayre

Lay hon mas amoretas ay!

Et son père lui dit: «Fille, vous y serez bientôt et vous les tiendrez dans vos bras, vos amourettes; j’entends le bon roi de la Serre» (v. 2145).

On se mit en route: le roi d’Angleterre et les siens passèrent le pont sans payer, car le seigneur de Malléon avait reporté sur les Sarrasins le droit de péage qu’il exigeait autrefois des chrétiens. Sur ces entrefaites arrive un riche émir accompagné d’une suite nombreuse. Contraint d’opter entre le baptême et la mort, il se résigne, avec cent des siens, à la première alternative. Les autres préfèrent mourir. Le latinier les fit noyer, car c’eût été trop de peine de les décapiter, et il n’y avait là personne pour le faire. Puis, en accomplissement d’un vœu qu’il avait fait, il se retira dans une forêt pour y finir ses jours. Il fut remplacé à la cour par l’émir récemment converti. De son côté, Guillaume de la Barre, se sentant malade, se fit porter à son château de la Barre, priant le roi d’Angleterre de lui faire savoir le jour du mariage de sa fille (v. 2323).

Le roi d’Angleterre fut reçu magnifiquement à la Serre; les fêtes qui furent données à l’occasion du mariage durèrent quinze jours. Mais on oublia d’inviter Guillaume de la Barre. Les jongleurs reçurent de riches présents, et le jeune roi de la Serre donna à l’émir une noble cité qui était la clef de son royaume et avait un port sur la mer. En reconnaissance, l’émir s’engagea à payer chaque année une redevance composée d’un chapel de roses et d’une paire de gerfauts bien dressés (v. 2477).

Le jeune roi vivait depuis un mois dans une félicité parfaite, lorsqu’un messager lui apporta la nouvelle qu’une cité de Hongrie, placée dans sa dépendance, était assiégée. Il renvoya le messager avec la promesse d’amener du secours dans les dix jours. Puis il fit savoir à sa femme qu’il la laisserait en la garde d’un chevalier loyal et accompli. Ce chevalier était Guillaume de la Barre, celui même qui l’avait été chercher en Angleterre et qui l’avait accompagnée une grande partie de la route. Guillaume, mandé par des messagers du roi, eut quelque peine à se décider. Il gardait rancune au roi de ne l’avoir pas invité à ses noces. De plus, il venait de perdre sa femme; il ne se souciait pas d’abandonner ses deux enfants, son fils âgé de sept ans et sa fille de trois. Il finit pourtant par en prendre son parti, et se rendit à la Serre. Dès l’instant où le roi avait manifesté son dessein à la reine, celle-ci était devenue amoureuse de Guillaume. Aussi vit-elle sans regret son époux s’éloigner, après qu’un notaire eut rédigé l’acte par lequel le roi donnait à Guillaume tout pouvoir pour agir à sa place. Celui-ci gouvernait la terre depuis un mois et plus, lorsque la reine, l’ayant mandé auprès d’elle, lui déclara son amour, accompagnant ses paroles de démonstrations non équivoques. Elle éprouva un refus. Aussitôt elle déchire ses vêtements et s’enfuit en criant que Guillaume a voulu lui faire violence. Celui-ci n’attend pas qu’on le saisisse: il monte à cheval et se réfugie dans son château, où, ayant réuni les habitants sur la place publique, il leur conte ce qui vient de lui arriver (v. 2783).

Cependant, la reine faisait savoir à son mari le prétendu attentat du seigneur de la Barre, et le roi, quittant son armée, s’empressait d’accourir. On cita par quatre fois Guillaume de la Barre, qui se garda bien de comparaître, et à la cinquième il fut décidé que la justice aurait son cours. Le roi réunit ses troupes et serra le château de si près qu’un oiseau n’aurait pu s’en échapper. Guillaume, se voyant perdu, assembla ses hommes et leur dit: «Seigneurs, le roi veut me faire périr; et puisqu’il me faut mourir à grande douleur pour avoir été loyal envers mon seigneur, je veux au moins que vous soyez épargnés. Préparez-moi un bon cheval: je m’en irai avec mon fils et ma fille, et, quand je serai parti depuis deux jours, vous rendrez le château.» Il y eut de grandes lamentations dans la ville, car Guillaume de la Barre était pour ses hommes comme un compagnon. On lui amena son cheval; on plaça la fille devant lui, le fils derrière, et il partit. Il avait réussi à se procurer le mot d’ordre, de sorte que, pendant la nuit, il put traverser l’armée assiégeante, les grand-gardes l’ayant laissé passer. Le premier soir, il fut hébergé dans un château appelé Pomar; le second jour il vit, en un bois, une maison de belle apparence. Il reconnût que c’était un hôpital de lépreux. Il y reçut bon accueil et y resta huit jours, bien traité et bien servi. On lui faisait venir sa nourriture de la ville, et un homme sain était chargé de le servir. C’est là qu’il apprit que son château s’était rendu et avait fait hommage au roi. «Dieu soit loué, dit-il à voix basse, de ce que mon peuple a été épargné!» Et il versait des larmes. «Pourquoi pleurez-vous?» lui dit le maître de la maison. «Sire, parce que je suis déshérité pour avoir été loyal envers mon seigneur.» Puis il se remit en route avec ses deux enfants, ayant laissé20florins à l’écuyer qui l’avait servi. Chaque jour, il accomplit une journée de marche jusqu’à ce qu’il fût sorti de la terre de son seigneur. Poursuivant son voyage, il vit, au pied d’un château, une maison de recluse. Comme sa fille ne se sentait pas bien, il pria la recluse de la prendre en garde. Celle-ci fit bien quelques difficultés, ayant fait vœu de vivre seule; mais enfin elle consentit. Le père s’éloigna, après avoir recommandé à sa fille de se souvenir qu’elle était fille d’un honnête chevalier qui avait été dépossédé de ses biens pour avoir été loyal envers son seigneur. Il continue de chevaucher pendant vingt jours; le vingt et unième, au passage d’un bois, il est attaqué par douze larrons. Le premier qu’il atteint, il le pourfend; les autres s’écartent et se préparent à le percer de flèches. Il leur demande alors d’épargner la vie de son fils; ils y consentent et placent l’enfant à l’écart. La lutte recommence; Guillaume a son cheval tué sous lui; à pied, il se signale par d’étonnants exploits: d’un coup d’épée, il fait voler la tête d’un de ses adversaires, et cette tête va en frapper un autre et le tue. «Voilà deux bons compagnons,» s’écrie Guillaume, «puisque le mort a tué le vif d’un baiser.» Les larrons, réduits à six, finissent enfin par triompher de sa résistance; ils le laissent pour mort après l’avoir complètement dépouillé. Les larrons, mus par un sentiment de pitié, remettent à l’enfant vingt des florins qu’ils ont volés à son père, et s’en vont (v. 3229).

Guillaume n’était pas mort; mais telle était sa faiblesse qu’il se crut à sa dernière heure. Il appela son fils, lui donna ses derniers enseignements, lui recommandant de se bien souvenir qu’il était fils de Guillaume de la Barre, un chevalier déshérité pour avoir été loyal envers son seigneur, et le bénit. Puis, lui ayant souhaité d’entrer, comme écuyer, au service de quelque roi, il lui ordonna en pleurant de s’éloigner (v. 3289).

Le pauvre enfant s’en alla bien triste. Des bergers qu’il rencontra lui donnèrent des aliments, le déchaussèrent, lui frottèrent les pieds, et lui étendirent un manteau sur lequel il s’endormit. Sur ces entrefaites vint à passer le roi d’Arménie, qui, ayant reconnu sans peine que l’enfant était de bonne naissance, le recueillit et dit qu’il voulait l’admettre dans son hôtel au nombre de ses écuyers. Aussitôt le jeune enfant se dépouilla de ses vêtements et les donna à un petit berger. Le roi lui fit immédiatement tailler de nouveaux habits, tandis qu’il dormait sur ses genoux. Puis il l’emmena et se prit pour lui d’une telle affection que, n’ayant ni fils ni fille, il l’adopta (v. 3432).

Retournons maintenant à Guillaume de la Barre. Un médecin vint à passer par l’endroit où les larrons l’avaient abandonné; il le guérit et le garda sept années auprès de soi. Laissons-les pour le moment vivre en bonne intelligence (v. 3455).

La fillette avait atteint l’âge de dix ans, et déjà sept ans s’étaient écoulés depuis que son père l’avait confiée, enfant de trois ans, à la recluse. Elle avait passé deux ans à broder deux coussins, ménageant au milieu de chacun l’espace d’un écusson. «Qu’y voulez-vous mettre?» dit la recluse; «cette place vide n’est pas d’un bon effet.–J’y veux broder une croix vermeille,» répondit l’enfant. «En la voyant on dira: Dieu donne joie à la brodeuse! Dieu en entendra quelque chose et me donnera la joie de revoir mon père.» La recluse lui conseilla de placer auprès de cette croix les armes du comte Simon de Terramade, son seigneur, qui avait fondé la maison où elles vivaient toutes deux (v. 3515).

Le jeudi avant les Rameaux, la recluse voulut communier. Le prêtre lui apporta le Saint-Sacrement. Le fils du comte, entendant la clochette, descendit de la tour et vint accompagner Notre-Seigneur. La comtesse sa mère y vint aussi, avec ses damoiselles et ses écuyers, tous vêtus de noir, car elle avait perdu son époux dans une bataille contre les Sarrasins. Le jeune comte héritier avait quatorze ans. Il était très beau et très généreux. Il s’agenouilla devant le Saint-Sacrement. La recluse communia en présence de tout ce monde, puis elle présenta les coussins au prêtre et lui demanda de les placer sur l’autel et de prier pour celle qui les avait faits. Le fils du comte cependant soupçonnait que la recluse n’était pas seule dans sa petite maison. Il déclara à sa mère qu’il voulait savoir qui avait fait les coussins. Celle-ci lui promit de s’en enquérir le lendemain, la recluse ne devant pas parler le jour où elle avait communié. Elle le fit, mais ne put arracher à la recluse son secret, jusqu’au moment où, le jeune comte ayant enfoncé la porte, la jeune fille fut découverte. On l’emmena au palais, où on lui donna de riches vêtements. Le jeune homme en devint amoureux et déclara qu’il voulait l’épouser. Il l’épousa en effet à la Pâques suivante. Deux ans après, il en eût un garçon (v. 3869).

Retournons maintenant à Guillaume de la Barre, qui était resté sept années avec le médecin. Au bout de ce temps, le médecin mourut, et on pria Guillaume de s’en aller. Guillaume prit congé sans répliquer et se mit en route, vivant d’aumônes comme un pèlerin. Sa formule habituelle était «qu’on eût pitié d’un chevalier déshérité pour avoir été loyal envers son seigneur». Il erra ainsi pendant quinze ans et plus. Au bout de ce temps, il voulut retourner dans sa terre, car, une nuit, il avait songé que sa fille était comtesse et son fils roi. Il vint à passer par la terre du seigneur de Terramade. C’était Noël; à la sortie de la messe, il s’approcha de sa fille sans la reconnaître, et lui dit selon son usage: «Dame, je suis un gentilhomme déshérité pour avoir été loyal envers son seigneur. Faites-moi quelque bien, car j’en ai besoin.» La dame le regarda et se souvint de son père; elle poussa un soupir, et, lui ayant donné tout l’argent que contenait sa bourse, elle l’invita à passer huit jours au château. Il plut tellement qu’on lui proposa d’être le gouverneur des enfants, ce qu’il accepta de grand cœur. Il occupait cet emploi depuis trois ans lorsqu’il eut occasion de se distinguer en domptant un cheval réputé très vicieux. Le comte lui en fit cadeau. A la prochaine Saint-Jean, il l’adouba chevalier et lui donna une ville de mille feux, puis le nomma son grand sénéchal. Guillaume gouverna sagement sa terre selon droit et merci (v. 4099).

Sur ces entrefaites, un messager vint de la part du roi d’Arménie sommer le comte de Terramade de faire hommage à son maître. Le sénéchal Guillaume répondit au nom du comte par un refus; il proposa en même temps de vider la querelle par un combat singulier. La proposition fut acceptée par le roi d’Arménie, qui choisit pour champion son fils adoptif, le propre fils de Guillaume de la Barre (v. 4257).

Au jour fixé le duel eut lieu. Le roi d’Arménie et le comte furent enfermés chacun dans une tour; le roi de Cornouailles avait été institué garde du camp. Les chances du combat furent diverses. A deux reprises, le fils de Guillaume de la Barre fit paraître la générosité de ses sentiments en dégageant son adversaire tombé sous son cheval et en lui permettant de reprendre son heaume enlevé d’un coup d’épée. Il y eut un moment où Guillaume, s’avançant l’épée haute contre son fils, poussa son cri: Barre! Barre! Aussitôt le fils reconnut son père et, s’agenouillant, lui demanda merci. Étonnement du roi d’Arménie, qui, d’abord, ne comprend rien à la scène. Informé de la rencontre inattendue qui vient de se produire, il se réconcilie avec le comte. Tous deux se rendent à Terramade: là le sénéchal raconte brièvement son histoire, depuis le moment où le roi de la Serre l’a déshérité. Maintenant qu’il a retrouvé son fils, sa joie serait complète s’il pouvait revoir sa fille. La dame se jette alors à ses pieds: c’est elle qui a été confiée à la recluse! Joie générale. Les adversaires de tout à l’heure se réunissent autour d’une table somptueuse, et des fêtes qui durèrent un mois entier célèbrent le rétablissement de la paix. Mais, pour que rien ne manquât au bonheur de Guillaume de la Barre, il fallait encore que le roi de la Serre, mieux éclairé sur son compte, lui rendît sa faveur. Le roi d’Arménie envoya donc à la Serre des messagers chargés d’enjoindre au roi de remettre Guillaume en possession de son château. Ces messagers, au nombre de dix, entrèrent, sans se faire connaître, dans la ville de la Barre, et, s’entretenant avec les habitants, purent se convaincre de l’affection qu’ils avaient conservée pour leur ancien seigneur. Accompagnés d’un bourgeois qui se signalait entre tous par son dévoûment à Guillaume, les envoyés se rendent auprès du roi de la Serre et lui font connaître leur message. Le roi fait mander la reine, première cause des malheurs de Guillaume; elle paraît en présence du roi et du bourgeois. Ce dernier la prie de recevoir Guillaume à merci, ce à quoi elle s’empresse de consentir. Un festin, pendant lequel on s’entretient des aventures du seigneur de la Barre, réunit le roi, la reine, les messagers et le bourgeois. A la fin du repas, la reine avoua qu’elle avait en effet offert ses faveurs à Guillaume, mais elle ne l’avait fait que pour l’éprouver. Après quoi le roi et la reine jurèrent sur les évangiles de rendre à Guillaume tous ses biens. Cette nouvelle connue, la ville de la Barre entra en fête. Guillaume se rendit à la Serre et fut reçu en grande pompe par le roi venu au-devant de lui. La reine lui fit un gracieux accueil et ne cessa, jusqu’à l’arrivée, de le tenir par la main. De grandes réjouissances furent célébrées tant à la Serre qu’à la Barre, et le roi, à cette occasion, affranchit la ville de Guillaume et en confirma les coutumes (v. 5214).

Par la suite, le roi d’Angleterre laissa en mourant à Guillaume une riche terre: le duché de Guyenne, dont il fut le premier duc. Après un règne de vingt et un ans, le duc mourut à son tour un vendredi saint. Que Jésus lui soit miséricordieux!

IV.–EXAMEN DU ROMAN.

Table des matières

L’analyse qu’on vient de lire montre dans Guillaume de la Barre une œuvre qui ne s’élève pas au-dessus de la moyenne des romans d’aventure. On a pu y reconnaître bien des situations, bien des traits que des récits plus anciens offraient déjà. C’est dire que le poème d’Arnaut Vidal est formé de lieux communs; et, comme d’ailleurs le style en est très faible, le roman que j’essaie de faire connaître n’est, à aucun égard, destiné à occuper un rang élevé dans la littérature du moyen âge ni même dans le genre auquel il appartient. Toutefois, par cela seul qu’il est écrit en langue d’oc, il mérite une attention particulière. Le roman d’aventure n’a pas, il est vrai, une grande importance dans la littérature provençale: il n’y est pas d’origine; il y a été importé de France. Mais enfin, il existe, et il ne faut négliger aucun des spécimens qu’on en possède. Jaufré, œuvre de valeur, où la personnalité du poète se joue à travers des événements heureusement renouvelés des contes de la Table ronde; Blandin de Cornouailles, roman sans esprit et sans invention, et c’est tout ce que les pays de langue d’oc nous ont jusqu’à ce jour offert de romans d’aventures. Guillaume de la Barre vient à propos nous présenter une nouvelle variété du genre. On remarquera combien la décadence est grande depuis Jaufré, qui date de la première moitié du XIIIe siècle, jusqu’à Blandin de Cornouailles et à Guillaume de la Barre, postérieurs d’un siècle environ. Dans le premier de ces poèmes, l’intérêt résulte assurément pour une notable part de l’étrangeté des événements, mais cette étrangeté ne semble point absurde: on se sait en pleine féerie; on met de côté toute préoccupation de la vraisemblance pour s’abandonner à la fantaisie de l’auteur; on s’amuse à des scènes d’un irrésistible comique, à des tableaux esquissés en quelques traits et de main de maître. On sent courir à travers les légers octosyllabes du poème quelque chose de la verve de l’Arioste, analogie de caractère qui se joint à l’analogie de la situation, puisque le rapport de Jaufré aux anciens romans de la Table ronde est précisément celui qui unit l’Orlando furioso aux chansons de geste. Dans Blandin de Cornouailles, au contraire, et surtout dans Guillaume de la Barre, un style incolore, un ton uniforme nous laissent sans compensation en présence d’un récit où l’intérêt n’est cherché que dans l’imprévu des rencontres et la multiplicité des aventures. C’est qu’en cent ans les conditions de la vie littéraire avaient bien changé au midi de la France. Au commencement du XIVe siècle, il ne restait plus que des troubadours dégénérés, composant, sans émulation comme sans encouragement, pour un auditoire qui se désintéressait de plus en plus de la poésie. On était tombé si bas que chez Arnaut Vidal on n’entend même plus l’écho de ces regrets d’un temps meilleur, si vifs chez les troubadours du XIIIe siècle. De son temps, on avait perdu jusqu’au souvenir de la splendeur passée.

Reprenons brièvement quelques-uns des récits dont Arnaut Vidal a composé son œuvre, et cherchons à quels lieux communs il faut les rapporter.

Il n’y a point à s’arrêter sur la rapide conversion du sire de Malléon et de ses sujets, non plus que sur la foi aveugle et brutale de Guillaume de la Barre et de Chabert: les mêmes traits et les mêmes types se retrouvent dans tous les romans du moyen âge où chrétiens et Sarrasins sont mis aux prises. Toute la différence est dans l’art avec lequel sont présentés les événements. Ici cet art n’existe pas, ou, du moins, il est grossier. Les procédés mis en œuvre pour décider le seigneur de Malléon à se convertir, en lui faisant croire à un miracle qui n’existe pas, sont particulièrement choquants.

On a remarqué le passage où les envoyés du seigneur de la Serre demandent à vérifier de visu si la beauté de la jeune princesse est de tout point accomplie. Cette exigence ne soulève aucune objec tion. La façon dont la scène est conduite donne à supposer que l’idée d’un tel examen ne semblait point extraordinaire à l’auteur du roman. Y voir une fantaisie excentrique de son crû serait, je crois, trop présumer de son imagination, outre que s’il avait en ce cas le mérite de l’invention il eût vrai semblablement développé autrement et plus longuement l’épisode. En réalité, il est à croire que les contemporains d’Arnaut Vidal ne furent pas autrement étonnés, et qu’ils virent dans le désir exprimé par les envoyés du roi de la Serre une preuve du scrupule qu’ils apportaient à l’accomplissement de leur mission. Je crois bien, à dire vrai, que cette prudente coutume n’était plus guère en vigueur de leur temps, et, même pour les temps plus anciens elle n’est attestée, à ma connaissance, par aucun témoignage historique; mais on rencontre dans la littérature romanesque, qui est bien souvent, pour tout ce qui concerne l’histoire des mœurs, notre source principale, plus d’une scène analogue à celle que nous offre Guillaume de la Barre. La plus ancienne se trouve dans une version de la légende de Berthe, épouse de Pépin le Bref, due à un compilateur vénitien qui paraît avoir vécu au commencement du XIVe siècle. Cette version serait donc postérieure à la Berthe au grand pied d’Adenet, mais elle en est indépendante, et même, reposant sur un original français plus ancien, elle nous offre une forme moins altérée de la légende. On y voit qu’un messager, ayant demandé pour Pépin la fille du roi de Hongrie, pria qu’on la lui laissât voir nue. Il s’exprime ainsi, s’adressant à la mère de la jeune fille, qui vient de donner son consentement au mariage:

«Noble reine, si vous voulez nous donner votre fille, nous la prendrons de gré et volontiers, et, à la place du roi (Pépin), nous l’épouserons, puis nous l’emmènerons. Mais il est une chose que je ne dois pas vous cacher. Lorsque le roi de France vient à prendre femme, avant de consommer le mariage, il fait déshabiller toute nue la dame et l’examine bien devant et derrière. Si elle avait quelque défaut caché, le mariage n’aurait pas lieu.» La reine dit: «N’ayez crainte, je vous déshabillerai ma fille; vous pourrez l’examiner par le menu». Aquilon dit: «Je n’exige pas cela, mais si vous voulez me jurer sur votre foi que vous dites la vérité, j’aurai confiance en vous.» La reine dit: «Entendez, chevaliers, je ne veux pas en être blâmée. Vous viendrez secrètement dans ma chambre; je ferai déshabiller ma fille et vous la verrez toute nue.» Elle prit parmi les chevaliers le duc Aquilon et Morant de Rivier, entra avec eux dans sa chambre, fit déshabiller sa fille et la leur montra par devant et par derrière.

Un second exemple, celui-là moins décisif, parce que la scène se place dans des circonstances fort exceptionnelles, nous est fourni par le roman du comte de Poitiers. L’empereur Constantin, voulant prendre femme, convoque toutes les pucelles de son empire et les oblige, sous peine de mort, à se dépouiller de leurs vêtements afin de les examiner en état de complète nudité (édition Fr. Michel, p.58; cf. Histoire littéraire, XXII, 787).

Voici un troisième exemple, beaucoup plus récent, qui nous est donné comme historique par un auteur qui, du reste, mérite peu de confiance. César de Nostredame raconte ainsi qu’il suit le mariage de la fille de Charles le Boîteux, comte de Provence, avec Charles de Valois, fils de Philippe le Hardi:

Charles de Valois, qui devoit succeder au sceptre de France, estoit destiné pour estre mary de Clemence fille de Charles. Hymenée qui luy estoit assez agreable, mais, parce qu’il redoutoit quelque deffaict en ceste princesse, comme si d’un pere clochant devoit naistre un enfant voiteux, on dit qu’il la fit visiter. Cette princesse ayant une chemise de crespe très fin et très delié, à travers la tissure duquel on voyait fort clairement toutes les parties de son corps et la teinture de sa peau, se mit d’une si merveilleuse grace a la despouiller et à se monstrer toute nue, en proferant ces paroles: Il ne sera jamais dit que pour une simple chemise je perde le sceptre de France, que cest acte fut estimé louable, généreux, héroïque et vrayement digne du courage d’une femme, qui ne tenant que du royal se recognoissoit l’une des plus belles et mieux formées princesses de son temps

Bien que l’historien provençal ait placé en marge de son récit le texte latin des paroles qu’il prête à la fille du comte de Provence, ce qui semble indiquer une tradition écrite, je ne saurais déterminer la source où il a puisé son récit. Reconnaissons en tout cas que la scène a, dans sa narration, un tout autre air que dans le piteux récit d’Arnaut Vidal. C’était, pour ainsi dire, une perle toute préparée que Fr. Mistral n’a eu qu’à recueillir pour l’enchâsser dans son poème de Calendau.

D’ailleurs, on trouvera peu de traits à noter pour l’histoire des mœurs dans ce roman où tout est conventionnel et invraisemblable. Voici toutefois quelques menues observations. Le pouvoir des princes est une monarchie tempérée par l’autorité de la cour des barons. Ni le roi de la Serre, ni le sire de Malléon, ni le comte de Terramade ne prennent une décision sans avoir consulté leur conseil. La bataille convenue entre les cinquante envoyés du roi de la Serre et les cent champions du sire de Malléon a lieu en champ clos. La reine y assiste comme à un tournoi, et, comme eût fait la comtesse de Toulouse ou la dame de Montpellier, elle invite les femmes des notables, c’est-à-dire les femmes des bourgeois ou des riches marchands, à prendre place avec elle sur l’estrade (VV. 856et suiv.). Çà et là on peut relever quelques détails sur le costume ou sur les usages. Ainsi on voit par un passage (VV. 1760-1) que les servantes étaient habituellement vêtues de noir. Ailleurs, celui qui fait office de sénéchal goûte les mets avant de les placer devant le roi (v. 2122). Ce qui paraît plus extraordinaire, c’est qu’il arrive à cheval pour faire son service (v. 2119).

Le principal épisode du poème offre, pour l’histoire des lieux communs de la littérature du moyen âge, une véritable importance. A un certain moment, Guillaume de la Barre se trouve placé par la femme de son seigneur dans la situation de Joseph en face de l’épouse de Putiphar. Comme Joseph, il résiste; comme lui, il paie cher sa vertu. C’est le pendant d’un autre lieu commun bien plus fréquent encore dans les traditions populaires, l’histoire de l’épouse calomniée. Ce dernier cas est celui de la reine Sibile, de Parise la duchesse, de Crescentia, de Geneviève de Brabant, épouses innocentes qu’un amant, rendu furieux par une résistance inattendue, fait persécuter misérablement. Le cas de Guillaume de la Barre, moins fréquent, n’est pas cependant sans exemple. C’est l’histoire qui forme le cadre du roman des Sept Sages et des divers recueils de la même famille. Mais ce n’est là qu’une ressemblance générale. On peut établir un rapprochement plus précis. Le récit de notre poème concorde assez exactement avec la huitième nouvelle de la deuxième journée du Décaméron.

Voici en bref le récit de Boccace:

Gautier, comte d’Anvers, veuf et père de deux enfants, un garçon et une fille, avait été chargé, par le roi de France, qui partait en guerre, emmenant son fils, de lui garder son royaume. L’épouse du fils du roi devint amoureuse de lui et tenta de le séduire. Mais le comte, voulant rester fidèle à son seigneur, repoussa les avances de la dame, qui, furieuse, déchire ses vêtements, crie au secours et feint d’avoir été l’objet d’un attentat. Le comte, persuadé qu’on accorderait plus de créance aux paroles de la dame qu’aux siennes propres, se hâta de sortir du palais, et, ayant pris ses deux enfants sur son cheval, il s’enfuit à Calais, d’où il passa en Angleterre. Pauvrement vêtu, il se rendit à Londres, ayant recommandé sur toute chose à ses enfants de ne pas révéler leur naissance. Il prit même la précaution de changer leurs noms: son fils Louis, âgé de neuf ans, dut s’appeler Perrot, et sa fille Yolant, un peu plus jeune, reçut le nom de Jeannette. Il eut la chance de rencontrer une grande dame, femme d’un maréchal du roi d’Angleterre, qui voulut bien se charger de sa fille. De Londres il passa en Galles, où un autre maréchal du roi se prit d’affection pour son fils et l’adopta. Ses deux enfants étant ainsi casés, le comte d’Anvers passa en Irlande, et arriva à Samford, où il se mit au service d’un chevalier du pays.

Cependant les deux enfants grandissaient. Yolant (Jeannette) inspira de l’amour au fils de la dame qui l’avait recueillie. Ce jeune homme, n’osant demander à ses parents la jeune fille, qu’il croyait de basse naissance, finit par tomber malade. Les médecins désespéraient de le sauver, ne sachant à quoi attribuer son état, lorsque l’un d’eux remarqua que le pouls du jeune homme battait plus fort lorsqu’il se trouvait en présence de la jeune fille. Il déclara aux parents que la vie de leur fils était entre les mains de Jeannette. «Et maintenant, leur dit-il, vous savez ce que vous avez à faire.» La dame, s’étant assurée que le médecin disait vrai, et ne désirant pas voir son fils se mésallier, crut bien faire en engageant la jeune fille à devenir la maîtresse de son fils. Celle-ci refusa honnêtement, déclarant qu’elle ne se donnerait qu’à un époux. Le fils cependant allait du mal en pis, et les parents se virent obligés de le marier à celle qu’il aimait.

Le fils du comte ne fut pas moins heureux: il épousa la fille du maréchal qui l’avait pris à son service, et, le maréchal mort, lui succéda dans son office.

Finalement, après dix-huit ans passés en Irlande, le comte d’Anvers, vieilli, revint en Angleterre, où il apprit d’abord que son fils était devenu un grand seigneur. Il ne jugea pas à propos de se faire reconnaître, se rendit à Londres et se présenta comme un pauvre homme chez sa fille, qui avait plusieurs enfants. Elle lui fit servir à manger. Ses enfants, mus par un sentiment secret, lui témoignent une vive affection et ne veulent plus se séparer de lui. Le père cède à leur désir, d’assez mauvaise grâce toutefois, et voilà le comte installé dans la maison comme palefrenier.

Pendant ce temps, le roi de France était mort et son fils lui avait succédé. Sa femme devint gravement malade, et, à son lit de mort, confessa le péché qu’elle avait commis en accusant faussement le comte d’Anvers. Aussitôt la sentence de bannissement qui avait été prononcée contre lui fut levée; le comte se fit reconnaître, d’abord de ses enfants, puis du roi, qui le rétablit dans tous ses honneurs.

On ne peut nier qu’il y ait une ressemblance, allant presque jusqu’à l’identité, entre ce récit et l’histoire des aventures de Guillaume de la Barre à partir du moment où le roi de la Serre le charge de gouverner à sa place.

Qu’on substitue le comte d’Anvers à Guillaume de la Barre, le roi de France au roi de la Serre, la bru du roi de France à la reine de la Serre, un gentilhomme irlandais au comte de Terramade; qu’on fasse la part de la différence du style, différence qui n’est pas à l’avantage du rimeur languedocien, et on aura à peu près l’histoire que raconte Boccace. Assurément, il y a des variantes entre les deux récits, mais ces variantes sont de celles que devaient amener les exigences d’un public devenu plus délicat et le besoin de motiver les événements ou d’en pallier les invraisemblances.

La question qui se pose maintenant est de savoir si la fiction que reproduisent ces deux récits a été imaginée par Arnaut Vidal, ou si elle est l’œuvre d’un «trouveur» plus ancien. Dans la seconde hypothèse, on aurait à examiner si Boccace s’est inspiré, comme Arnaut Vidal, de cette œuvre plus ancienne, ou s’il a simplement pris l’idée et en partie les détails de son conte dans le poème du troubadour languedocien.

Sur le premier point, je suis porté à croire que la part d’invention d’Arnaut Vidal a été très limitée. Il a dû, comme beaucoup d’auteurs de fableaux et de nouvelles, s’approprier un conte inventé, en pleine féodalité, au XIIe siècle ou au XIIIe. Que ce conte eût reçu une forme définie, soit en vers soit en prose, ou qu’il circulât par voie orale, c’est ce que je ne saurais dire. Je ne serais pas étonné qu’il eût été mis en écrit dans quelque roman d’aventure probablement français; mais, sous une forme ou sous une autre, je le crois antérieur au temps où vivait Arnaut Vidal. C’est, chez moi, un sentiment plutôt qu’une opinion fondée sur des faits. Je ne puis m’empêcher de penser que les idées sur lesquelles repose ce conte ne sont pas du temps et du milieu où vivait Arnaut Vidal, et de douter des facultés imaginatives de ce dernier.

Reste la question de savoir comment l’histoire du chevalier persécuté pour avoir été fidèle à son seigneur est parvenue à Boccace. Rien ne s’oppose absolument à ce que le conteur italien ait connu le poème d’Arnaut Vidal et en ait tiré la matière de sa nouvelle. Mais il est plus probable que son récit dérive, directement ou indirectement, de la même source que le poème provençal. Il ne paraît pas que Bocccace, sauf en des cas fort rares, ait pris le sujet de ses contes dans ses lectures. Il rédigeait, en les arrangeant à sa façon, des contes qui pouvaient bien provenir originairement de quelque composition écrite, soit en vers, soit en prose, mais qui circulaient oralement dans la société de son temps, et qu’on se racontait, par manière de passe-temps, lorsqu’on se réunissait le soir pour prendre le frais et converser entre voisins.

Quoi qu’il en soit de ces hypothèses, il ne sera pas superflu d’indiquer brièvement en quoi consistent les différences des deux récits.

Boccace place l’action dans un milieu en apparence plus réel que celui où se meuvent les personnages d’Arnaut Vidal, mais cette trompeuse exactitude n’aboutit qu’à faire ressortir davantage l’invraisemblance du récit. Les noms de France, d’Angleterre, de Paris, de Calais, de Londres, de Samford, semblent nous maintenir dans la réalité; avec le royaume de la Serre, le château de Malléon, le comté de Terramade, on s’aperçoit aussitôt qu’on erre dans le domaine de la fantaisie. Ici se pose une question que nous ne pouvons guère résoudre mais qui doit être au moins indiquée.

Si on admet l’hypothèse d’un conte dont se seraient inspirés Arnaut Vidal et Boccace, on peut se demander qui des deux est resté le plus fidèle à l’original. J’avoue que je serais bien en peine de le dire. Des trouvères français, par exemple Philippe de Remi, dans Blonde d’Oxford, ont placé en Angleterre la scène de récits purement imaginaires. Mais, d’autre part, si les noms adoptés par Boccace s’étaient trouvés dans l’original commun, pourquoi Arnaut Vidal les aurait-il changés? d’autant plus qu’on ne peut pas dire qu’il ait inventé tous les noms qu’il a introduits dans son poème. Le fantastique royaume de la Serre est déjà mentionné par Girart d’Amiens, qui sans doute l’avait pris de quelque roman antérieur. Je ne sais d’où peut venir le nom de Terramade (terra amada?). Quant à Chabert, Guillaume de la Barre, ce sont des noms du Midi, et Arnaut Vidal ne les a sans doute empruntés à personne.

La façon dont le fils du comte de Terramade obtient la jeune inconnue dont il est devenu amoureux est fort simple. Aussitôt que la violence de son amour s’est manifestée, on n’hésite pas à lui donner celle qu’il aime. Cela paraît assez primitif. Il en va tout autrement dans Boccace. Le récit traditionnel qu’Arnaut Vidal accepte bonnement courait grand risque de choquer l’élégante société au milieu de laquelle est éclos le Décaméron. C’est après avoir échoué dans ses tentatives contre la vertu de Jeannette, c’est en voyant son fils sur le point de mourir de son amour, que la dame anglaise de Boccace consent à un mariage qu’elle croit être une mésalliance.

Les circonstances dans lesquelles le père retrouve ses enfants ne sont pas moins différentes dans les deux récits. Chez Arnaut Vidal, fidèle sans doute à la tradition, la rencontre est amenée par le hasard ou plutôt par une invincible fatalité, qui dirige toutes choses vers un but certain. Dans le Décaméron, le comte d’Anvers a reconnu ses enfants longtemps avant le moment où il juge à propos de se faire connaître lui-même. Il attend l’instant favorable, et jusque-là il se renferme dans un silence dont les mauvais traitements même ne peuvent le faire sortir. La scène de la reconnaissance est amenée dans Boccace d’une façon beaucoup plus ingénieuse que dans le poème.

Dans le Décaméron, enfin, la reine coupable confesse son crime en mourant, ce qui est à la fois plus conforme à la morale et d’un effet plus dramatique que le dénouement adopté par Arnaut Vidal. Est-ce à dire que Boccace soit resté plus fidèle au récit original, à supposer qu’il y ait eu une source commune? J’en doute. C’est toujours une tentative délicate et incertaine que celle de restituer un récit ancien d’après deux rédactions divergentes, et les chances de succès sont d’autant moindres qu’on s’écarte davantage des textes sur lesquels on opère. Toutefois, j’incline à croire qu’ici Arnaut Vidal et Boccace se sont considérablement éloignés l’un et l’autre de leur source. En pareil cas, la tradition fait invariablement monter la coupable au gibet ou sur le bûcher. Telle était peut-être aussi la fin de l’histoire dans le récit primitif.

Encore un mot sur un lieu commun qu’Arnaut Vidal a introduit dans son œuvre: je veux parler du combat de Guillaume de la Barre contre son fils. C’est là une situation dramatique entre toutes et dont les poètes de tous les temps ont tiré de grands effets. Il suffit de rappeler le combat de Hiltibrant et de Hadubrant, celui de Rustem et de Sohrab dans le Schah-Nameh, celui de Bernier et de Julien dans Raoul de Cambrai. Mais dans notre poème cette scène est, comme le reste, d’une grande faiblesse.

V.–STYLE.–VERSIFICATION.–LANGUE.

Table des matières

I. STYLE.–Style est écrit en tête de ce chapitre pour mémoire, Arnaut Vidal n’a pas de style. Il conte lourdement et sans esprit. Il n’y a pas dans tout son roman une fine observation, un sentiment exprimé avec délicatesse, une image vraiment poétique. On peut lire des pages entières sans rencontrer un vers à mettre en relief. Tout ce qui découle de sa plume est uniformément banal et plat. Il faut descendre jusqu’à Blandin de Cornouailles pour trouver un aussi médiocre écrivain. Cependant, même les plus mauvais auteurs ont des expressions, des tournures qu’ils affectionnent et qui caractérisent leur manière d’écrire. Ce sont ces particularités que je veux relever ici.

Arnaut Vidal ne se prive pas du secours de ces formules vaines que les Leys d’amors appellent pedas ou quaysh pedas, et qui ne servent qu’à remplir le vers ou à fournir une rime. Il use largement de per ver, per cert, per ma fe, tantost, tost et espert, tot ad estros, mantenent, aqui, et autres locutions banales et généralement peu utiles au sens. Évidemment il est moins délicat dans le choix de ses mots que les romanciers de la belle époque, que l’auteur de Flamenca, par exemple, ou celui (ou ceux) de Jaufre. Il faut cependant reconnaître que d’autres ont poussé plus loin qu’Arnaut Vidal l’abus des chevilles. Elles sont certainement moins fréquentes dans son poème que dans Blandin de Cornouailles, par exemple, ou dans le Breviari d’amor.

Mais il y a chez lui un genre de négligences que je n’ai jamais remarqué ailleurs au même degré. Les auteurs des Leys d’amors, qui ont de l’indulgence pour les pedas, lorsqu’ils se rencontrent dans les nouvelles rimées (novas rimadas), auraient trouvé excessives les répétitions de vers qui abondent dans Guillaume de la Barre. Voici toute une série de vers dont chacun se représente au moins deux fois au cours du poème:

Al senhor rey e prepausar (58, 210).

En ayssi cum poyretz ausir (59, 4851).

Si cum avïan costumat (483, 2179).

Et am joy et am alegrier (496, 1412)

El senhor vic de Malleo (670, 706).

Ple de musquet per hodorar (731, 1321).

E va1’ .j. tan gran colp donar (1087, 1099).

Que luns hom nol poc estimar (1505, 1973).

Le matremoni van lassar (2382, 3818, 3855).

E ses garsso e ses vassalh (2830, 2950).

E fe captienh de cavalier (4083, 4102).

Les Leys d’amors, qu’on n’accusera pas d’une trop grande sévérité, tolèrent, dans les nouvelles rimées, ces répétitions, à condition qu’il y ait un intervalle d’au moins cent vers entre les deux vers répétés. Mais on voit qu’Arnaut Vidal ne se soumettait pas toujours à cette modeste exigence.

Arnaut Vidal semble se plaire à introduire, soit dans sa narration, soit dans les discours qu’il prête à ses personnages, des incidences dont le moindre défaut est d’être inutiles, et qui souvent troublent le sens. L’exemple le plus remarquable de cette singularité nous est fourni par les vers1102et suivants:

Le Sarrazis en dos cartiers

Del cavalh cazec el sabblo,–

Lo senhor diss de Malleo:

«Trop fier duramens G. Barra

«Ab son bran qu’en ayssi los sarra.»–

L’u de travers l’autre de lonc.

Il est évident que la phrase est complète avec les vers1102, 1103et1107. Les trois vers que j’ai imprimés en italiques interrompent le sens de la façon la plus maladroite. D’autres fois, c’est un diss el, ou l’équivalent, qui vient s’intercaler bien inutilement au milieu d’un discours. Ainsi, le latinier s’adresse aux chrétiens,

E vay lor dir gent en ploran:

«Huey parra tot lo vostre fait

«Ni qui popet de bona lait»,

Disslolatiniers als crestias,

«Quar veiretz armatz c. payas.…

Le vers que j’ai souligné n’a sûrement pas d’autre utilité que de fournir une rime à payas. De même plus loin:

E vay dir tost al latinier

La dona, quan lo vic intrar:

«D’aquestz crestias que poirem far?»

Diss la dona, «ni cum sera?»

Et quelques vers plus bas, dans le même discours, apparaît de nouveau ce diss la dona.

Notre auteur affecte les redoublements d’expressions. Il dira: E vay dir autet e parlar (1038), … devesir E l’aventura declarar (1348-9), pueys en apres (1500), far e bastir (1529), senes carta e ses escrit (1560). Les auteurs des Leys lui reprocheraient justement de tomber dans le pléonasme, la périssologie et la verbosité.

Peut-être était-ce là un vice professionnel, si, comme nous l’avons supposé, Arnaut Vidal était homme de loi. On peut, à ce propos, remarquer qu’il use et abuse d’une expression familière aux légistes, du verbe prepausar. Les personnages qu’il met en scène ne se contentent pas de dire leur avis, ils le «proposent»(VV. 210, 324, 781, 4104, etc.). C’est un terme qui revient fréquemment dans la rédaction en prose du poème de la croisade albigeoise, rédaction où l’on s’accorde à voir l’œuvre d’un légiste toulousain.

2. VERSIFICATION.–Arnaut Vidal manie le vers avec une assez grande dextérité. Si l’expression est peu poétique, le vers est ordinairement bien construit. Cette qualité mérite d’autant plus d’être relevée que notre auteur ne fait pas le vers comme tout le monde. J’ai montré, dans un mémoire spé cial, que dans les plus anciens poèmes en vers octosyllabiques le sens est ordinairement arrêté à la fin du second vers d’une paire. Une phrase peut se composer de deux, de quatre, de six vers, elle est rarement complète en trois, cinq ou sept vers. En d’autres termes, la phrase commence avec le premier vers d’un couplet (par couplet j’entends les deux vers qui riment ensemble) et se termine avec le second vers du même couplet ou d’un des couplets suivants. Puis cet usage ancien est abandonné, et peu à peu les poètes commencent et finissent leur phrase indifféremment avec le premier ou avec le second vers du couplet. Chrétien de Troies est, dans la poésie française, probablement le premier qui pratique cette innovation. Mais Arnaut Vidal va bien plus loin: son système, qui jusqu’ici paraît lui être propre, consiste à commencer chaque phrase (excepté, naturellement, celle du début) au second vers d’un couplet, et à la terminer au premier vers d’un des couplets suivants. Que l’on examine, par exemple, les dialogues dont le poème est parsemé, et l’on remarquera que la partie de chaque interlocuteur s’arrête à la première rime d’une paire de vers. C’est le renversement complet de l’usage ancien. Il y a bien quelques exceptions, mais elles sont rares.

Arnaut Vidal ne cherche point les rimes rares (rimas caras). La proportion de rimes en ent, ar, ir, ut, qui sont les plus communes, est considérable. Il ne se donne non plus aucune peine, comme on le faisait dans la poésie française à la même époque, pour assembler des rimes riches, celles qu’on appelait leonimes. Du reste, cette affectation est rare dans la poésie provençale, quoique les Leys d’amors aient un paragraphe sur la «leonismetat». Il a même de temps en temps des rimes qui nous paraissent insuffisantes, mais qui sans doute étaient justifiées par la prononciation du temps où il vivait; par exemple: em-verm, 1743-4; essemsferms, 1749-50; onze-dotze, 3139)-40.

Les rimes draps-gabs865-6, 1521-2, cap-gab, 1649-50, 2865-6, sab-cap, 3763-4, etc., sont en réalité parfaitement exactes, seulement le copiste aurait du écrire gaps, gap, sap.

Certains écrivains, plus anciens qu’Arnaut Vidal, ont associé en rime des finales féminines et des finales masculines. Les exemples de cette licence sont assez fréquents dans la chanson de la Croisade albigeoise, dans le poème sur la guerre de Navarre, de Guillem Anelier, dans le Breviari d’amor. Arnaut Vidal s’est permis cette licence, aux vers 1051-2, où remazeron (prétérit, troisième personne du pluriel) rime avec redon, et3823-4, où mon rime avec aneron.

En somme, les rimes de Guillaume de la Barre sont régulières et conformes à l’usage traditionnel. Certaines irrégularités apparentes seront examinées plus loin, dans le paragraphe consacré à la langue.

Pour terminer ce qui concerne la versification, je ferai remarquer que, sauf en quelques cas douteux, Arnaut Vidal, n’élide pas la finale atone suivie d’un mot commençant par une voyelle. Voici des exemples recueillis dans les premières pages du poème:

E, segon qu’el era effans,

E cug qu’era el mes d’abril,

La donzela e per saber.

E non avia autra renda.

E fey la terra e la mar.

E d’aisso, si a o no sia.

E la nostra es de Dieu viu.

E nos amene a salut.

La .j. l’autre e nom de fe.

El vay traire .j. crozific.

Que lay fon pausada e mesa.

3. LANGUE.–Arnaut Vidal écrit, ou du moins s’efforce d’écrire, la langue classique telle qu’il pouvait la connaître. Il n’emploie guère ces formes locales qu’on rencontre, même à une époque plus ancienne, en certains poèmes, dans la Guerre de Navarre de Guillem Anelier, par exemple. Il se conforme par avance à la règle que les Leys d’amors devaient formuler plus tard en disant que lorsqu’on est en doute au sujet d’un mot il faut recourir aux poèmes des anciens (als dictatz dels anticz), ou, à défaut de ce moyen de vérification, adopter l’usage le plus général (II, 210).

Cependant les Leys admettent (II, 208) qu’il est des mots qu’on peut dire en deux manières (ques podon dire en doas manieras); ainsi conques (participe passé) et conquis; de même ysshample et ysshemple, tener et tenir, solas et solatz, senher et senhors (ces deux formes représentant le cas sujet), majers et majors, greu et grieu. C’était aussi l’avis de notre auteur qui emploie, surtout à la rime, tantôt une forme, tantôt une autre pour le même mot. Beaucoup de poètes, avant lui, avaient usé de la même liberté. Il est, par suite, impossible, en bien des cas, de se fonder sur les rimes pour restituer la langue du poète, en éliminant les altérations dues au copiste. Il faut avouer, du reste que, dans le cas présent, il y a peu d’intérêt à chercher les différences qui peuvent exister entre la langue de l’auteur et celle du copiste; ces différences ne peuvent être que minimes, le manuscrit étant, on l’a vu plus haut, de très peu postérieur à la composition du poème et en outre fort correct.

Mais voyons quelles sont les formes divergentes que notre auteur emploie selon la rime.

La troisième personne du singulier de l’indicatif présent de placer se rencontre sous trois formes, toutes trois attestées par la rime: 1o platz, la forme la plus usitée, en rime avec prendatz (subjonctif), 77, adobatz, 324, coffessatz, 898, apelatz, 1901, batejatz, 1958, etc.; 2o plas, simple altération de platz, en rime avec cas, 3620; 3o, play, en rime avec veray, 1791, tendray, 2813, say, 2906, 3804, veiray3496.

Les prétérits de la conjugaison en-ar, et ceux de beaucoup de verbes en-er et-re, font-ec à la troisième personne du singulier. Estec prétérit d’estar est très fréquent (voir le vocab., sous ESTAR). Mais on trouve aussi este, en rime avec pe (pedem), 3156. De plus, en outre des prétérits en-ec qui dominent, on trouve quelques prétérits en at ou a: azorat (adora) rime avec le participe passé fermat, 386; crida (cria) rime avec le futur batejara, 1737; leva (leva) avec le futur voldra, 4228. Bien que cette forme en a ne soit pas absolument inconnue dans le Midi (on en trouve quelques exemples en béarnais), je suppose qu’Arnaut Vidal l’aura plutôt empruntée au français.

Le prétérit de vezer est régulièrement vic à la 3e personne du singulier. C’est la forme qu’on trouve dans l’intérieur du vers, et on la trouve aussi en rime avec algaravic, 247, crozific, 376, 697, enemic, 619. Cependant l’auteur emploie aussi vi en rime avec jarzi, 40, ayci, 2030, aqui, 2184, vi (vin), 2994, etc. Il en est de même pour auziic, 3e personne du prétérit singulier, qui rime avec vic, 2350, et qui se réduit à auzi pour rimer avec ayci, 1894, aqui, 2738.

Jos et dejos sont les formes régulières et se rencontrent souvent en rime, par exemple avec dos, 3987, mais l’auteur emploie dejus (emprunté au français?) pour rimer avec sus, 3344, ou avec pus (plus), 3946.

Brut (bruit) rime avec vertut ou avec des participes en-ut, 552, 1696, 3409; brutz, au cas sujet, 178, avec estendutz. Mais, d’autre part, nous avons bruy, qui rime avec luy, 54, 2420, etc.

L’auteur adopte lieu (lat. leve) pour rimer avec Dieu, 1810, 3056, 3414, mais leu en toute autre occasion; voir le vocabulaire. Il écrit mazanh pour rimer avec companh, 1222, et mazan pour rimer avec gaban (gérondif), 2430, gran, 3858, Johan, 4072.

Il y aurait peu de profit à multiplier ces exemples. On en pourra recueillir quelques autres en parcourant le vocabulaire joint à cette édition. Il est donc établi qu’Arnaut Vidal ne se faisait point scrupule d’employer des formes variables, empruntées parfois au français, lorsqu’il y trouvait quelque commodité pour faire sa rime. Il se souciait peu de la bigarrure qu’il introduisait dans son langage. D’ailleurs, je le répète, ces variations ne sont pas propres à l’auteur de Guillaume de la Barre: tout au plus pourrait-on dire qu’il en use avec moins de discrétion que la plupart de ses devanciers. L’admission dans un texte littéraire de formes divergentes d’un même mot s’explique en provençal par les conditions dans lesquelles la poésie s’est développée au midi de la France. Comme aucune des variétés de la langue d’oc n’avait obtenu sur les autres une suprématie bien marquée, les poètes pouvaient être amenés à considérer comme également légitimes les diverses formes que telle ou telle finale revêtait selon les lieux.

J’ai à signaler un autre genre d’irrégularité causé non plus par la rime, mais par la mesure. Dans Guillaume de la Barre le groupe ia, qui, chez les anciens troubadours, forme toujours deux syllabes, est compté ad libitum tantôt pour une syllabe, tantôt pour deux. Crestias, crestia, ont trois syllabes aux vers259, 811, 871, 973, 1013, 1198, 1709, et seulement deux aux vers171, 274, 344, 387, 453, 557, 673, 721, 821, 843, 879, 916, 995, 1004, 1027, 1170, 1203, 1278, 1300, 1429, 1873.

Ces deux listes, pour l’établissement desquelles j’ai relevé tous les exemples que fournissent les 1900premiers vers du poème, montrent avec évidence la prédominance de la forme où la synérèse a lieu. C’était la prononciation récente. On peut faire la même comparaison au sujet de lial et ses composés, deslial, lialmens, lialtat. L’auteur compte toujours liai pour deux syllabes (de même pour destial et lialmens), 498, 1258, 2654, 3090, 3275, 3801; il traite parfois de même lialtat, 2520, 2812, 2945, mais le plus ordinairement il opère la synérèse dans ce dernier mot, 2549, 2851, 3260, 3371. La synérèse a également lieu dans castiar, 4352, ce dont on a d’autres exemples, et dans dyabli, 556; dyablas, 1342.

Voyons maintenant comment sont traitées les formes verbales en ia (imparfaits de l’indicatif, présents du subjonctif): la prononciation ancienne (ïa) est conservée dans avïa, avïan, 133, 483, 1127, 1406, 1420, 2094, 2289, 2683; dans cazïan1215; dizïa867, 1522; fazïa1909, 2857; morïatz2947; perdïan, 1769; querïan, 2494; sïa, sïatz, sïan, 288, 296, 460, 659, 2519, 2802, 2880; valïa, 2468; volïa, volïam, 1287, 1347, 1944, 2187-8. C’est, de beaucoup, l’usage le plus fréquent chez notre auteur. Toutefois, il y a de nombreux cas de synérèse: avia, avian, 844, 1111, 1174, 1679, 2071, 2275, 2555, 3191; calia, 2342; devia, devian, 2089, 2211; sabian, 1680; sia, siatz, sian, 290, 1795, 1890; volia, 2775.

La synérèse n’a pas lieu dans les conditionnels présents: aurïa, 1995; farïa, 2810; semblarïa, 866; voldrïa, volrïa, 1110, 2815. La résistance que ces mots opposent à la synérèse s’explique par leur formation: ce sont des mots composés où ia est une sorte de suffixe non encore absolument soudé au premier terme composant, et par conséquent capable de résister à l’usure produite par la prononciation.

Passio, mot d’origine lettrée, se rencontre sous deux formes: passïo, de trois syllabes, rimant, par exemple, avec razo, 336, et passiu (ou paciu), de deux syllabes, 365, 799, qui était assurément la forme vulgaire du temps. Proceciu ne se rencontre que sous la forme vulgaire, 3824, 3832; de même correctiu, 5310. Les autres mots de la même classe gardent leur prononciation latine: benedictïo2389, 3285; compacïo, 1726; [e]ccequcïo, 2236; oracïo, 1782; tracïo, 2211, 2793.

Il est intéressant de comparer l’usage d’Arnaut Vidal avec les règles que devaient formuler plus tard les Leys d’amors. Selon les grammairiens toulousains «sia, siam, sian, sont de deux syllabes, et peuvent aussi être d’une syllabe, excepté à la fin du vers». Mais on voit qu’ils préfèrent l’usage ancien, car ils ajoutent: «Nous admettons cela (la réduction à une syllabe) par figureparce que c’est l’usage, mais il vaut mieux quand rien de ces mots ne se perd»(1, 46). Ici les Leys sont d’accord avec Arnaut Vidal. Mais il n’en est plus de même pour les imparfaits en ia où notre auteur se permet souvent la synérèse. On lit, en effet, un peu plus loin (I, 48): «Les mots comme fazia, tenia, vezia, sont de trois syllabes, et ainsi de leurs semblables. De même dans les autres personnes et dans les autres temps. au singulier et au pluriel. «Et ailleurs (III, 146): «La synérèse fait de deux syllabes une seule, comme sia, d’une syllabe, pour sïa, de deux. Nous ne tolérons cette façon d’abréger que là où elle est dans l’usage, comme sia, sias, siatz, sian d’une syllabe. Toutefois, il est mieux que ces formes soient de deux syllabes.» Notons encore que, selon les Leys, le féminin doas ne doit former deux syllabes qu’à la fin du vers. Dans l’intérieur du vers ce mot est d’une syllabe. Tel est aussi l’usage que suit Arnaut Vidal, 469, 2413. Ce n’est pas l’usage ancien. Les troubadours font toujours doas de deux syllabes.

Il y a dans Guillaume de la Barre des cas d’aphérèse que les Leys d’amors (II, 142; III, 198, 200) n’ont pas indiqués. La voyelle initiale d’avian, d’enanssavan, est supprimée après no, dans ces vers:

E no ’vian pus filha ni filh.

Quan viro que re no y ’nanssavan.

Dans le premier cas on pourrait, à la rigueur, supposer une synérèse de no et de l’a initial avian, et par suite la suppression de l’a devrait être attribuée au copiste; mais cette supposition ne peut s’appliquer au second exemple où no y forment déjà une seule syllabe. Autre cas d’aphérèse après l’article la:

La ’ccqutio d’escapssar.

Je ne range pas ici stec (= es tec), 3572; scapssatz 258; spaza, 930; stola, 2384; là e est prothétique, et il arrivait fréquemment qu’on ne l’écrivait pas lorsque le mot précédent finissait par une voyelle.

Entre les particularités linguistiques qu’on peut relever dans Guillaume de la Barre, il en est dont on ne saurait dire si elles appartiennent à l’auteur ou si le copiste seul doit en être tenu responsable. De ce nombre sont celles qui caractérisent la phonétique et la graphie. Je les réserverai pour la fin de ce chapitre. Présentement je vais exposer certains faits de flexion ou de construction, qui sont indubitablement propres à l’auteur du poème.

Au temps ou écrivait Arnaut Vidal la déclinaison à deux cas était à peu près abolie dans l’usage courant. Le parler populaire de certains pays du Midi, le Limousin, par exemple, et le Dauphiné, en conservaient encore quelques traces, mais, en somme, on peut dire qu’elle ne subsistait plus que dans l’idiome littéraire. Et encore la connaissait-on mal. Les Leys d’amors, qui en exposent minutieusement les règles, se trompent souvent, notamment lorsqu’elles considèrent senher et senhors comme deux formes équivalentes du cas sujet (II, 166).

Arnaut Vidal paraît avoir fait effort pour observer la déclinaison, ou du moins ce qu’il en connaissait; mais ses efforts ne sont pas très soutenus et on voit par ses rimes qu’il ne se faisait guère scrupule de mettre, à l’occasion, le cas régime à la place du cas sujet. Voici d’abord une série d’exemples, attestés par les rimes, de noms ou d’adjectifs employés comme sujets singuliers: reyal596; creator, 656; benaseit, 700; 10latinier, 874, 930, 947; Chabert, 896; escudier,; espert, 923; messagier941, 1436; vassalh, 966; sarrazi, 1040, 1055; rossinier (vocatif), 1205; jorn, 1378; pascut 1390; solelh1632; gran2217.

Les mots qui suivent, également en rime, sont employés comme sujets pluriels: senhors, 146; crestias1270; cas (chiens), 1710; serrutz, 1746; abrassatz, 1812; nutz1817; amdos1837, 2056. La proportion des infractions à la règle n’est pas très forte; elle est cependant assez considérable pour interdire toute correction ayant pour but unique de rétablir là où il est facile de le faire, dans l’intérieur des vers, les formes régulières.

La conjugaison ne présente aucun trait particulièrement notable. On s’en convaincra en par courant le vocabulaire qui enregistre, sous chaque infinitif, les formes principales. Les prétérits formés sur les types dedit, stetit, sont, à la3e personne du singulier, en-ec et quelquefois simplement en-e, je l’ai dit plus haut (p. LV). Il y a aussi quelques terminaison en-et, qui ne sont peut-être pas absolument sûres, le c et le t étant souvent difficiles à distinguer dans le manuscrit. Mais ce mélange n’a, en soi, rien d’insolite. Voir à ce sujet la préface de Daurel et Béton, où j’ai donné quelques indications sur le vaste territoire (comprenant l’Aude, l’Ariège, la Haute-Garonne, le Tarn, le Tarn-et-Garonne) où ces prétérits en-ec sont usités.

Arnaut Vidal emploie à satiété le verbe anar, comme auxiliaire, soit avec le gérondif, soit surtout avec l’infinitif. Voici des exemples du premier cas:

Trastug s’aneron ajustan.

Et apres elh van despleguan.

Ambeduy s’en van gent amblan.

S’en vay pel camp gent deportan

En Chabert, so senhor, gardan.

.... s’en van parlan

Entro la cuba e gaban.

En voici du second:

L’anec saludar.

E pueyss anec sezer cascus.

E van lor razo comenssar.

Comjat van pendre.

E van montar.

Tantost s’aneron enaguar.

En G. Barra van cridar.

E van lors senhas despleguar.

E tug lo van gardar fortmens.

Construit avec le gérondif le verbe anar n’est pas simplement un auxiliaire: il conserve ordinairement sa valeur propre. Au v. 468on pourrait soutenir que van despleguan équivaut au présent despleguan «ils déploient»; cependant il y a une nuance: le mouvement que comporte l’action décrite est plus fortement marqué par la périphrase «ils vont déployant». Aussi cette locution, qui a sa raison d’être, se rencontre-t-elle chez les plus anciens troubadours et même dans le plus ancien monument de la littérature provençale, le poème de Boèce. Au contraire, le présent vai, van, joint à un infinitif, est le plus souvent l’équivalent du présent de narration, ou, ce qui n’en diffère guère, du préterit. Sans doute cette périphrase avait à l’origine une valeur emphatique, mais elle est bientôt devenue banale et les poètes y ont eu recours pour obtenir une syllabe de plus et surtout pour amener en fin de vers un infinitif, c’est-à-dire une rime dont la correspondante était facile à trouver. Les écrivains qui ont le souci du style, l’auteur de Flamenca par exemple, et, à plus forte raison, les troubadours, ignorent ou dédaignent ce procédé. C’est vers le commencement du XIIIe siècle que l’infinitif construit avec anar apparaît avec quelque fréquence. Il y en a des exemples dans la chanson de la croisade albigeoise et plus encore dans Daurel et Béton. A la fin du siècle, Matfre Ermengau fait grand usage de la même périphrase dans les parties narratives du Breviari. Mais c’est surtout au siècle suivant que l’abus se produit. L’auteur inconnu de Blandin de Cornouailles, qui devait être à peu près contemporain d’Arnaut Vidal, et qui écrivait plus mal encore, dit à chaque instant va penre, va entrar, va annar, etc. Les auteurs des Leys d’amors (III, 392) considèrent avec raison cette façon de parler comme une cheville (pedas). Ils la tolèrent cependant parce qu’elle est très répandue (car es trop acostumatz) dans les nouvelles rimées, «surtout quand elles sont longues»; encore vaut il mieux l’éviter; mais ils l’interdisent absolument dans les compositions lyriques. Ce qui prouve, en effet, combien cette lourde périphrase était usuelle, c’est qu’on la rencontre même en des ouvrages en prose, par exemple dans la version provençale du Nouveau Testament que renferme le ms. Bibl. nat. fr. 2425, de la première moitié du XIVe siècle. Dans ce texte va (ou van) dire, van respondre traduisent le latin «dixit, dixerunt», va se fugir correspond au prétérit «fugit»(Jo. VI, 15), va escrieure, van s’en issir, aux imparfaits «scribebat»(VIII, 6), «exibant»(VIII, 9), van lo menar au présent «adducunt»(IX, 13), etc. On voit ici se manifester la tendance à donner à cette périphrase le sens du parfait défini. En catalan, cette tendance s’est accusée de plus en plus depuis le XVe siècle et a fini par amener la perte du prétérit normal. Il n’en a pas été de même dans le midi de la France, où l’emploi d’anar avec l’infinitif, après avoir été poussé jusqu’à l’excès au XVe siècle dans certains textes, tant en vers qu’en prose, a fini par tomber en désuétude.

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Litresdə buraxılış tarixi:
11 oktyabr 2024
Həcm:
222 səh. 4 illustrasiyalar
ISBN:
4064066328337
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Bookwire
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