Kitabı oxu: «L'éventail brisé»
Arsène Houssaye
L'éventail brisé

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066319281
Table des matières
A ÉMILE DE GIRARDIN Ce roman est dédié PAR SON AMI ARSÈNE HOUSSAYE.
LIVRE PREMIER LE COUP DE REVOLVER
I LA FEMME VOILÉE
II OPINION DE LA CUISINIÈRE
III UNE INGÉNUE ET UNE PERVERTIE
IV ANGOISSES
V LA CHIFFONNIÈRE
VI L’ADIEU
VII L’ÉNIGME FUNÈBRE
VIII PREMIER ÉVENTAIL BRISÉ
IX LE JUGE D’INSTRUCTION
X UNE GRANDE DAME AU SECRET OU LE SECRET D’UNE GRANDE DAME
XI QU’IL Y A DE BONS MINISTRES DE LA JUSTICE
XII PROFIL D’UN JUGE D’INSTRUCTION
XIII SOPHIE LACAILLE
XIV UNE PAGE D’HISTOIRE PARISIENNE
XV SUITE DE L’HISTOIRE DE SOPHIE LACAILLE
XVI LE LOUP ET L’AGNEAU
XVII LA LUNE DU MIEL DU VEUVAGE
XVIII LA MÈRE ET LE FILS
XIX ROMÉO ET JULIETTE
XX SUITE DU DUO SENTIMENTAL
XXI ANXIÉTÉS
XXII LE VRAI JUGE D’INSTRUCTION
XIII MADEMOISELLE ANGÈLE DE LUZZI
XXIV LE PEINTRE DE L’ÉVENTAIL
LIVRE II LA JEUNESSE DE RÉGINA
I LES MISÈRES DORÉES
II LA CHANTEUSE DES RUES
III LES JEUX DE LA DESTINÉE
IV FAMILY-HOTEL
V LES MINES D’OR
VI FIGURES PARISIENNES
VII LE PRINCE CHARMANT
VIII LE RUBICON
IX CELLE QUI CHANTAIT ET CELLE QUI DEVAIT FAIRE CHANTER
X LES JOIES DE L’AMOUR
XI LE CHATEAU DE LA SIBYLLE
XII RÉGINA MÉTAMORPHOSÉE EN DIANE CHASSERESSE
XIII UNE AMIE, A LA VIE, A LA MORT!
XIV M. DE FOY ET C e .
XV LA LUNE DE MIEL
XVI LA FILLEULE DE RÉGINA
XVII QUE LA FEMME SE VENGE TOUJOURS SUR ELLE-MÊME
XVIII L’ANGE ET LE DÉMON
XIX OU L’ON REVOIT MAL A PROPOS MADAME APOLLINE
XX LE CHATIMENT
XXI LES TÉNÈBRES
LIVRE III LES LACHES CŒURS
I OU NOUS AURONS L’HONNEUR DE REVOIR SOPHIE LACAILLE
II LES PROVIDENCES VISIBLES
III LE GÉNÉRAL BON DIABLE
IV LE GÉNÉRAL ET LE MINISTRE
V QUE LA SOLITUDE N’APAISE PAS LE CŒUR
VI LA JOUE SOUFFLETÉE
VII LE CONSEIL DES MINISTRES
VIII L’ENLÈVEMENT D’UNE INGÉNUE
IX M. QUATRESOUS
X COMMENT ON RETROUVE ÉLISABETH
XI NOUVELLE MAISON, NOUVELLE VIE!
XII VIEILLES FIGURES DE CONNAISSANCE
XIII BON-DIABLE AMOUREUX
XIV DÉTOURNEMENT DE MINEURES
XV L’AMOUR ET L’ARGENT
XVI POURQUOI ÉLISABETH FUT REMISE AU COUVENT
XVII LE LOUP DANS LA BERGERIE
I
RÉGINA

PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS
A ÉMILE DE GIRARDIN Ce roman est dédié PAR SON AMI ARSÈNE HOUSSAYE.
Table des matières
L’éditeur de l’Éventail brisé ne saurait mieux faire que de reproduire ici ces pages, d’une critique de M. Francisque de Biotière sur le peintre ordinaire de la vie parisienne:
M. Arsène Houssaye est empêché par ses travaux historiques de continuer ses études de mœurs. On dit qu’il ne veut plus écrire de romans. Mais nous voulons qu’il conte toujours, parce qu’il est de ceux qui représentent le mieux le roman français, le roman parisien, sans se croire obligé de tacher ses pages avec du vin bleu.
Arsène Houssaye avait commencé par prouver sa science dans l’art d’écrire; mais quel peintre il est devenu! Quelle richesse de coloris, et quelles gammes souveraines dans les tons de sa palette! En le lisant, on ne saurait dire si on ne parcourt pas–tant l’illusion est grande–une galerie princière où les carnations opulentes de Rubens, ses draperies largement étoffées, son beau sentiment de la vie prendrait le relief sur les natures mortes, bahuts et cuivres repoussés de Vollon, cristaux, porcelaines, émaux, ivoires, damasquineries et perles enchâssées de Desgoffe. C’est une profusion et un luxe d’artiste-roi qui coudoie tous les styles, qui affronte tous les âges, parce qu’il en connait à fond le caractère, la grâce et l’harmonie.
Là, toutefois, ne s’arrête pas son beau talent. Il est encore un savant anatomiste. Il a fouillé tous les replis du cœur féminin, et plus d’un type qu’il a créé restera vivant parce qu’il a été pris sur nature. De ses modèles mondains et demi-mondains il a fait des figures sculptées d’un ciseau ferme et hardi, peintes d’un pinceau voluptueux et rayonnant. Sous l’épiderme rose et diaphane il a découvert les passions dans ce qu’elles ont de plus fiévreux, de plus exalté, de plus irrésistiblement fatal. Langueurs et syncopes, larmes et colères, fallacieuses caresses, sourires tentateurs, œillades provocantes, toutes les fibres félines ont été par lui analysées. On peut le dire, il a mis la femme à nu, non pas sur la table froide des anatomistes du naturalisme, mais au sein même de ses mièvreries de coin du feu, et de ses chatteries d’alcôve. Comme le praticien Balzac, il a fouillé les plaies saignantes, quand il l’a fallu, il a employé la rugination salutaire.
Ses héroïnes se meuvent, s’agitent frileuses et coquettes, ardentes et lascives, emmitouflées sous la dentelle, le velours et la soie. Elles sont pour nous autant de révélations surprises parmi ce monde étrange des grandes capricieuses et des hautes fantaisistes. Elles font la mode du jour, et règnent au théâtre, au Bois, un peu partout. Chanteresses qui captivent, endormeuses qui tuent d’un coup d’éventail. Fleurs éphémères, fleurs du mal, souvent, qui versent le poison dans l’amour, qui se pâment et s’étiolent sous un baiser adultère.–Jolis démons en robe à traine et placés sur le passage de l’homme pour l’amuser un instant et bientôt lui démontrer sa faiblesse.–Grandes dames ou grandes cocottes, il nous les montre belles et pécheresses,–impénitentes ou repenties.–Nous les reconnaissons filles d’Ève, et pour le romancier, c’est assez.
On a toujours dit qu’on apprenait la vie en vivant, mais pour apprendre la vie parisienne avec tous ses dessous de cartes, il faut lire les romans d’Arsène Houssaye. L’Éventail brisé, comme les Mille et une Nuits parisiennes, comme les Grandes Dames, sont des portes ouvertes à deux battants sur les mystères de Paris.
FRANCISQUE DE BIOTIÈRE.
LIVRE PREMIER
LE COUP DE REVOLVER
Table des matières
I LA FEMME VOILÉE
Table des matières
Une femme brune et pâle, mince et désinvoltée, fière attitude et grand air, descendit, un soir d’automne, d’un horrible fiacre, dans l’avenue des Champs-Élysées, au coin de la rue de Galilée.
Il y a des drames qui passent dans la rue. Ne le sent-on pas comme on sent venir l’orage? C’est que les passions ont aussi leur atmosphère.
Deux jeunes gens, qui passaient là, remarquèrent cette femme pendant qu’elle payait le cocher, ce qui fut bientôt fait, car elle ne demanda pas la monnaie de sa pièce. Quoiqu’il fît presque nuit et que la dame fût voilée, l’un d’eux, M. Arthur Wallon, dit à l’autre:
–Est-ce que ce n’est pas la comtesse Régina?
Ces deux jeunes gens étaient trop bien élevés pour saluer la dame.
–Que fais-tu là?
–Mon cher Léonce, je prends le numéro du fiacre.
–Je t’ai toujours dit que tu étais né juge d’instruction.
–Non, je suis né curieux.
Et ils passèrent leur chemin.
Pourquoi cette jeune femme, dans cette action si simple de descendre de fiacre et de payer un cocher, avait-elle frappé l’attention de ces deux promeneurs? C’est qu’ils n’avaient rien à faire; c’est que le bruit s’était répandu qu’elle allait plaider en séparation de corps avec son mari, le comte de Romanes. C’est que la dame n’était pas dans l’habitude d’aller en fiacre, surtout aux Champs-Élysées. On l’avait toujours vue passer par là, dans un très beau landau vert-olive, emporté par les plus beaux chevaux anglais qui fussent à Paris.
D’ailleurs, chaque fois qu’on voit une femme du beau monde descendre de fiacre à la nuit tombante, on se demande toujours où elle va.
Le monde est une comédie, ceux qui ne sont pas en spectacle veulent être spectateurs; jusqu’au jour où ils monteront sur la scène à leur tour.
Les deux jeunes gens étaient arrivés devant la boutique de fleurs des petites fleuristes de l’Opéra, qui ont leur boutique dans l’avenue des Champs-Élysées; pendant que l’un des deux entrait pour se faire décorer,–une décoration à la portée de tout le monde,–plus difficile peut-être à bien porter que la croix d’honneur;–son camarade de cigares avait rebroussé chemin.
Mais il perdit son temps:
–D’où diable viens-tu?
–Je ne suis qu’une bête; ce n’est pas le numéro du fiacre qu’il fallait prendre; c’est le numéro de la maison où va la comtesse.
Quelle était donc la maison où allait la comtesse? Car c’était bien, en effet, la comtesse de Romanes. Ses amis disaient: «La comtesse Régina.»
Il est bien malaisé de suivre Paris en ses évolutions et ses révolutions. La ville universelle se métamorphose, comme par la main d’Ovide, avec une rapidité fabuleuse. On a beau être Parisien pur sang, on se réveille le matin sans savoir le nom de son ministre, ni le nom de sa rue. Si on s’aventure un peu hors de chez soi, on est tout étonné de voir les maisons sortir de terre, ici, là, plus loin, partout, sans entendre pour cela le violon d’Amphion. Connaissez-vous, par exemple, deux nouveaux pays qui viennent de se bâtir comme par enchantement? Le pays découvert par Alexandre Dumas et Sarah Bernhardt, avenue de Villiers et rue de Prony, comme sur les hauteurs de Chaillot, le pays qui a eu pour précurseurs Émile de Girardin, Basilewski et la reine d’Espagne. Les historiens et les archéologues de Paris y perdraient leur vieux français. Autrefois on écrivait un livre sur Paris qui pouvait durer tout un siècle. Aujourd’hui, ce livre durerait à peine une saison.
Balzac, qui aimait à se perdre dans le Paris perdu, reconnaîtrait-il aujourd’hui la montagne de Chaillot, où tout à son génie, il échappait à ses créanciers? Il lui faudrait changer sa palette pour peindre les populations toutes fraîchement débarquées d’Amérique, d’Espagne et du faubourg Saint-Germain, dans les avenues du Roi-de-Rome, d’Iéna, Joséphine et de l’Alma, sans parler des innombrables rues toutes nouvelles qui sillonnent cette montagne légendaire où on envoyait naguère toutes les démodées. On ne dit plus aujourd’hui: à Chaillot, parce qu’il n’y a plus de Chaillot. Je me trompe, il y a encore la rue primitive; mais on commence à y faire des fouilles pour y découvrir les antédiluviens.
Cependant, la comtesse de Romanes était arrivée devant un petit hôtel,–un de ces petits hôtels qui empruntent tous les styles de l’architecture pour faire bonne figure aux passants.–Celui-ci était bâti entre cour et jardin.
Il y a encore pour les Parisiens je ne sais quoi d’inconnu et de mystérieux dans ce pays-là. Les étrangers seulement le connaissent bien. Il y viennent et reviennent parce qu’ils s’y retrouvent entre eux, dans je ne sais quel silence provincial.
Si la comtesse Régina allait là pour se cacher, elle était bien sûre de ne retrouver personne de son monde.
Il y avait à peine quelques jours qu’elle habitait ce petit hôtel, avec une toute jeune fille, mademoiselle Élisabeth van Lowe, qui l’appelait sa marraine. Le service n’était pas nombreux: une femme de chambre et une cuisinière. La comtesse ne recevait qui que ce soit, hormis son notaire et son avoué, deux figures sévères qui ne la pouvaient pas compromettre.
J’oubliais. Elle recevait aussi un jeune homme, qui ne venait là que pour donner des leçons de piano à la filleule, du moins voilà ce qui se disait à la cuisine et dans le voisinage. Ce jeune homme était connu sous le nom de Léo Samarini. Ce nom n’était peut-être qu’un masque; pareillement sa profession de pianiste. C’était surtout un joueur de piano à quatre mains.
La comtesse assistait à la leçon de piano de sa filleule. Après la leçon, elle disait à Élisabeth:
–Ma chère enfant, faites des gammes, encore des gammes, toujours des gammes.
Et elle montait dans sa chambre. Léo Samarini prenait son chapeau comme pour s’en aller, mais il suivait la comtesse. Qu’avaient-ils à se dire? C’est le secret des dieux. Sans doute, dans la grave situation où était la comtesse, il lui fallait un conseil.
Mais que penseraient bientôt la cuisinière et la femme de chambre?
La femme de chambre avait l’ordre de ne jamais descendre de son second étage,–l’étage des robes, –sans que madame la sonnât; la cuisinière avait l’ordre de ne jamais monter du sous-sol quand mademoiselle Élisabeth van Lowe prenait sa leçon de piano. Or, comme la jeune fille s’escrimait à la gamme ascendante et descendante après la leçon du pianiste, c’était toute une heure de tête-à-tête pour la comtesse et son conseil.
Le soir où nous voyons la comtesse descendre de fiacre et rentrer mystérieusement, la femme de chambre l’attendait avec la plus vive impatience.
Dans cette vie déjà si agitée, une phase tragique venait d’éclater.
Éléonore était depuis longtemps déjà au service de Régina, qui la croyait tout à elle. C’était une Tourangelle qu’elle avait prise toute jeune dans le village voisin du château de Romanes. Mademoiselle Éléonore était-elle digne de la confiance qu’elle inspirait sur sa bonne mine? Elle avait trahi la femme pour le mari, mais elle avait surtout trahi le mari pour la femme.
Dès qu’elle vit Régina au seuil de la porte, elle lui dit d’un air dramatique:
–Oh! madame! madame!
–Qu’y a-t-il?
Éléonore ne savait comment parler:
–Madame la comtesse m’avait ordonné, hier, d’aller chez M. le comte pour reprendre son livre de messe… Hier, je n’y suis pas allée par oubli… aujourd’hui, comme madame était sortie… et que je n’avais pas grand’chose à faire… je me suis risquée rue d’Aguesseau, dans cette maison maudite… puisque madame la comtesse y a été si malheureuse… Eh bien, je n’ai pas rapporté le livre. Mais nous pouvons aller à la messe pour prier Dieu.
–Vous devenez folle!
Mademoiselle Éléonore prit une figure d’à-propos pour faire son effet:
–M. le comte est mort!
La comtesse s’appuya sur Éléonore pour passer de l’antichambre dans le petit salon.
–Fernand est mort!
–Oui, madame, mais ce n’est pas tout.
Régina tomba presque évanouie sur un canapé.
Mademoiselle Éléonore joua elle-même l’évanouissement.
–Voyons, Éléonore, dites-moi que c’est un rêve?
–Non, madame, ce n’est pas un rêve, le valet de chambre m’a fait entrer dans la chambre de M. le comte…
Tout en parlant, mademoiselle Éléonore faisait respirer des sels à la comtesse et en respirait elle-même.
–Éléonore, dites-moi tout.
–Mais j’ai peur que madame ne soit pas assez forte pour apprendre comment M. le comte est mort… Il est mort d’un coup de revolver.
–Que me dites-vous? Mon mari s’est tué!
La comtesse se leva et passa dans le grand salon, comme pour mieux respirer, car le salon avait deux portes ouvertes sur la serre.
La femme de chambre la suivit.
–Vous voyez d’ici, madame, comme l’hôtel est en révolution. Quand je suis partie, le commissaire de police était là.
–Pourquoi?
–Mais, madame, quand il y a mort violente, la justice est avertie.
–Ah! mon Dieu, mon Dieu! on va dire qu’il s’est tué. à cause de moi…
–On dit déjà bien des choses.
–Que dit-on?
–Les uns disent que M. le comte s’est tué pour éviter le scandale d’une séparation, les autres disent qu’il a été tué.
–Quelle folie! Et par qui aurait-il été tué?
–Ah! voilà le mystère. On parle d’une femme toute en noir et toute voilée.
–C’est la maîtresse du comte.
A peine eut-elle dit ces mots, que Régina se reprit:
–Allons donc, les femmes ne tuent pas les hommes.
II
OPINION DE LA CUISINIÈRE
Table des matières
La comtesse sortit du salon:
–Est-ce qu’Élisabeth est dans ma chambre?
–Oui, madame.
La comtesse monta:
–Ma pauvre Élisabeth, dit-elle à sa filleule qui l’attendait au haut de l’escalier, je suis la plus malheureuse des femmes. Le comte s’est tué d’un coup de revolver.
–Oh! ma marraine!
Les deux femmes entrèrent dans la chambre.
–Tout est fini pour moi! reprit Régina. Je n’ai plus qu’une chose à faire, c’est de me jeter dans un couvent,
–Le comte est bien coupable, ma marraine; car en se tuant ainsi, il savait bien qu’il vous ferait de la peine.
–Oh! oui, c’est la plus mauvaise action qu’il pût faire contre moi.
La comtesse se jeta au pied de son lit et pria Dieu. Élisabeth elle-même s’agenouilla pieusement.
Après un silence de quelques minutes, Régina vint se pencher à la cheminée:
–Que dira-t-on dans le monde? Ah! je voudrais mourir!
Élisabeth alla embrasser Régina:
–Mourir, vous êtes si belle!
–Donne-moi mon revolver, dit la comtesse exaltée.
–Ah! ma marraine, ayez pitié de moi, ayez pitié de vous!
Pendant que la comtesse et Élisabeth priaient et pleuraient, la femme de chambre était descendue à la cuisine, pour faire son effet avec la cuisinière.
Quand elle eut tout dit ce qu’elle savait, la cuisinière, qui, jusque-là, écoutait en silence, fit cette remarque:
–Le comte n’a pu mourir que de sa main, ou de la main de sa femme.
–Chut! dit la femme de chambre, est-ce que madame est capable d’une pareille chose?
–Vous savez bien qu’elle a toujours un revolver sur sa table de nuit.
–Qu’est-ce que cela prouve?
–Je n’aime pas qu’une femme joue avec des armes à feu; il ne faut pas jouer avec ça, comme dit Quatresous.
–C’est que, voyez-vous, quand nous étions au château, nous avions des peurs bleues, parce que M. le comte nous laissait toutes seules la nuit, s’attardant avec les demoiselles de Tours, quelquefois même avec les demoiselles de sa paroisse.
–Je ne dis pas; mais s’il ne s’est pas tué lui-même, qui donc l’aurait tué?
–Et puis vous savez que ce pianiste a le mauvais œil?
–Allons donc! il a les plus beaux yeux du monde.
–C’est égal, il doit conspirer avec madame.
–On voit bien qu’il ne vous donne rien quand il s’en va le soir.
–Je n’en voudrais pas de son argent, car c’est l’argent de la comtesse.
–Non; il paraît qu’il fait des opéras.
–C’est un comédien, un va-nu-pieds, un rien qui vaille. Pasquinet me l’a dit… Il a dû donner de mauvais conseils à madame.
–Chut! dit encore la femme de chambre. Je mettrais ma main au feu que la comtesse n’est pas sortie aujourd’hui pour tuer son mari.
–Savez-vous pourquoi elle est sortie?
–Je crois que c’était pour aller au sermon.
–Allons donc, elle en remontrerait à son cure. La cuisinière mit deux perdreaux à la broche.
–Ah! vous pourriez n’en mettre qu’un, dit la femme de chambre.
–Êtes-vous bête! nous mangerons l’autre si madame la comtesse dine par cœur.
Sur cette réflexion, qui partait d’un bon appétit, la femme de chambre, qui ne disait pas tout ce qu’elle pensait à la cuisinière, monta chez Régina, quoiqu’elle ne fût pas appelée; mais la tragédie de la mort du comte ne lui donnait-elle pas le droit d’enfreindre les ordres?
C’est qu’elle avait son idée: tout en ne croyant pas que la comtesse eût tué son mari, elle voulait pourtant voir si le revolver était encore à sa place habituelle; aussi, dès qu’elle entra dans la chambre, elle jeta les yeux sur la table de nuit.
Le revolver n’y était plus.
–Mademoiselle Éléonore pâlit et regarda sa maîtresse comme pour pénétrer son âme.
C’était à ce moment que les deux jeunes gens qui avaient rencontré Régina descendant du fiacre, entraient au cercle ci-devant Impérial, aujourd’hui le cercle de la rue ci-devant des Champs-Elysées, place de la Concorde ci-devant Louis XV.
–Vous savez la nouvelle, leur dit un de leurs amis qui était un camarade du comte de Romanes.
–Nous ne savons rien du tout. Tels que vous nous voyez, nous arrivons tout bêtement du Bois.
–Est-ce qu’on a tiré sur l’empereur de Russie?
–Non, la nouvelle ne vient pas de si haut. Romanes vient de se tuer tout à l’heure d’un coup de revolver.
–Romanes! J’avais toujours dit que cet homme-là finirait mal.
–Oui; mais sa femme finira bien.
Et pour oraison funèbre du mari, ses amis déclarèrent que la femme était fort belle avec ses cheveux noirs et ses yeux bleus.
–A propos, dit celui qui était né juge d’instruction, pourquoi diable sa femme montait-elle tout à l’heure mystérieusement la rue de Galilée?
–Ah! oui, parlons-en.
–Je n’ai peut-être pas si mal fait de prendre le numéro du fiacre. Je n’ai qu’un regret, c’est de ne l’avoir pas suivie.
–Il y en a qui suivent les femmes pour les prendre, toi tu les suis pour les voir prendre. Tu n’es qu’un juge d’instruction.
–Eh! eh! Il faudra peut-être un juge d’instruction dans cette affaire!
III
UNE INGÉNUE ET UNE PERVERTIE
Table des matières
On a dit qu’il n’y avait plus d’ingénues, parce que les jeunes filles entrent dans le monde avant d’entrer au couvent. Et d’ailleurs c’est la femme qui perd la femme. Je ne veux pas dire par là que l’homme ne la pousse pas un peu vers l’abîme, celui-ci pour être de moitié dans la chute, celui-là pour la relever après son premier péché. On a fait des romans et des comédies sur les roueries de l’ingénue, mais il y a pourtant encore des ingénues qui sont ds innocentes. Grâce à Dieu, la naïveté n’est point bannie de ce monde. C’est une fleur suave qu’on cueille encore çà et là sur les rives sauvages et même sur les rives de la Seine.
Mademoiselle Élisabeth van Lowe, par exemple, était une ingénue qui avait toutes les ingénuités. Elle croyait que le mariage était la sauvegarde de la femme, c’est-à-dire qu’une femme mariée n’était jamais criminelle; elle croyait qu’une robe de mariée était toujours une robe virginale; elle croyait que la jeune fille était l’ange de la famille, sans jamais en être le démon; elle croyait que Dieu protège les cœurs simples et ne permet jamais qu’ils soient brisés par les passions; elle croyait que les jeunes gens qui pourchassent les amoureuses ont toujours dans la main un contrat de mariage. En un mot, elle était de ces belles innoncentes qui se laissent prendre au premier détour du chemin. C’est en vain que sa marraine lui disait du mal de tous les hommes; Élisabeth van Lowe, qui se croyait très fûtée, pensait que la comtesse de Romanes n’avait cette belle opinion qu’à cause de son mari, un Don Juan enraciné dans le mal.
Régina admirait sa filleule plus encore pour son innocence que pour sa beauté. Elle l’aimait par amour des contrastes: elle qui n’était pas un ange de vertu;–elle, que les folies de son mari avaient jetée hors de sa voie, par vengeance d’abord, par distraction ensuite, par passion toujours,–elle avait un vif plaisir à reposer son regard sur cette fraîche et candide figure que rien d’impur n’avait encore effleurée:–pas une mauvaise pensée, pas un mauvais sentiment.–On voyait le ciel dans la limpidité de ses yeux, comme on voit le bleu des nues dans les claires fontaines.
Cette jeune fille était une atmosphère toute paradisienne, comme madame de Romanes était une atmosphère toute parisienne.
Régina traînait la passion dans la queue de sa robe, en répandant autour d’elle, par ses regards brûlants, le magnétisme des pâles voluptés.
Elle était brune comme les Sévillanes: l’ébène avec ses reflets d’ailes de corbeau. Sa pâleur elle-même était une attraction: tout le monde se sentait pris à la cruauté de son sourire. Il fant avoir étudié la Joconde de Léonard de Vinci, ce sphinx du Louvre, pour bien comprendre le charme suraigu des deux coins de cette bouche tout empourprée de vie. Il y a beaucoup de femmes qui ne vivent qu’à moitié, il y en a quelques-unes qui vivent deux fois. Régina était de celles-là.
Élisabeth van Lowe, au contraire, était de celles qui ne vivent qu’à moitié. On peut dire qu’elle n’était pas née encore aux coquetteries ni aux passions, quoique déjà elle fût vaguement amoureuse; mais c’est encore son secret.
C’était la pensionnaire amoureuse.
Cette ingénue de Molière ne devait jamais devenir une Célimène.
On disait que madame de Romanes l’avait recueillie tout enfant au château de la Sibylle et au château de Romanes.
On disait aussi que Régina, qui avait un fils, aurait voulu avoir une fille. Élisabeth lui faisait illusion. Aussi elle aimait sa filleule autant que son fils.
Ce fils, Gontran de Romanes, n’était presque jamais avec elle. Esprit volontaire, violent, indisciplinable, il fallait pour ainsi dire l’emprisonner dans l’école maritime d’Arcachon, parce qu’à Tours et à Paris il avait bravé les professeurs les plus patients et les plus rigides. Ces gamins-là deviennent des caractères ou des rien-qui-vaille.
On ne savait pas encore ce que deviendrait celui-là. Le père y avait perdu son latin et son autorité; la mère y avait brisé son amour et sa douceur.
En attendant que madame de Romanes retrouvât cet enfant gâté digne de son amour, elle se consolait de l’amour maternel trahi par l’amour filial d’Élisabeth. Tout ce qu’une jeune fille a de gentillesse et d’abandon avec sa mère, la filleule l’avait avec sa marraine. Est-ce que fille abandonnée elle avait oublié sa mère?
Madame de Romanes s’était habituée à ne regarder Élisabeth que comme une enfant; elle ne pouvait croire qu’elle fût devenue une jeune fille; aussi la laissait-elle en toute confiance en tête-à-tête avec son maître de piano, M. Léo Samarini, ce qui faisait dire à la femme de chambre:
–Ce maître de piano de mademoiselle est le maître de madame la comtesse.
Régina venait bien par-ci par-là assister à la leçon, mais elle ne s’inquiétait pas si le maître et l’écolière se prenaient par des doubles-croches.
Ce fut cependant ce qui arriva à l’insu d’Élisabeth elle-même.
Léo Samarini était de la nature des oiseaux de proie. Il était rare qu’une femme ne fût troublée par ses grands yeux noirs, même si elle avait l’habitude des séductions. C’est que le pianiste était doublé d’un Lovelace. C’est que, pour lui, la musique n’était que le point de départ de l’amour. Aussi, avait-il toujours l’art de jouer ou de ne faire jouer que des maîtres du sentiment, jetant les femmes dans les pâleurs, les extases et les larmes: Weber, Reber, Schubert; çà et là Meyerbeer, jamais Auber.
Les Parisiens pur sang ont tous connu, il y a dix ans, ce Milanais qui fit son évolution dans le monde tapageur. On le disait bien né, plus ou moins riche, musicien à ses heures perdues. On racontait que la reine d’Angleterre avait retrouvé en lui Liszt et Chopin. Il avait grand air, il aimait les cartes, il aurait joué Dieu et diable, mais il jouait surtout à la femme. Il eut l’art de se faire des amis parmi les plus dédaigneux des trois clubs. Il eut surtout l’art de se faire des amies parmi les femmes à la mode des deux mondes: c’était une vraie figure à coquine pour ne pas dire le mot. Mais les femmes de bonnes compagnie le trouvaient tout aussi beau que les femmes de mauvaise compagnie.
Je crayonne à peine le profil du personnage. Je peindrai bientôt son portrait de face.
IV
ANGOISSES
Table des matières
Cependant la marraine et la filleule étaient toujours dans la chambre à coucher: Régina, silencieuse; Élisabeth, les yeux levés sur elle comme un chien inquiet.
–Ma marraine, il ne faut pourtant pas tant vous désoler; que voulez-vous, ce n’est pas votre faute si le comte a mangé la moitié de votre fortune, s’il a vécu dans toutes les folies, et s’il s’est tué d’un coup de revolver!
La comtesse soupira.
–Oui, mais on dira que c’est de ma faute.
–Je crois que le monde n’est pas si méchant que cela, on finit toujours par reconnaître la vérité, n’est-ce pas?
Régina ne répondit pas. Si le comte avait des torts, elle en avait bien d’autres. Elle ne pouvait pas dire à sa filleule: «Si on reconnaît la vérité, on pensera d’autant plus que c’est ma faute et ma très grande faute.» Elle ne pouvait pas dire: «J’ai souffert par le comte, je me suis d’abord vengée par tous les sacrifices. Il m’a trahie cent fois. J’ai sauvegardé l’honneur de la maison. Il a souillé jusqu’au seuil de la porte, moi j’ai fait entrer l’adultère jusque dans la chambre nuptiale.» Elle ne pouvait pas dire: «Il a mangé la moitié de ma fortune avec des filles à la mode, mais moi, j’ai payé les dettes d’un amant.» Elle ne pouvait pas dire.
Une seconde fois, elle tomba à genoux et leva les mains au ciel.
–Omon Dieu, mon Dieu.
Elle pencha la tête et se cacha le front dans les mains.
–Oui, la mort ou le couvent!
–Ma marraine, si vous allez au couvent, je veux y aller aussi avec vous.
–Enfant, pourquoi t’entraînerai-je dans mon malheur?
Régina se releva et ouvrit la fenêtre; cette femme violente ne respirait pas dans cette petite chambre.
Elle se trouvait dans la plus violente tempête de son existence. Elle cherchait à s’y briser ou à la braver en face.
La comtesse n’était pas de celles qui se soumettent, mais de celles qui se brisent. Elle avait gardé dans les humiliations de la passion la fierté du cœur. Elle avait pu se faire l’esclave d’un homme, mais elle ne voulait pas qu’on l’accusât d’une lâcheté.
Quand elle eut respiré pendant quelques minutes, elle se retourna vers Élisabeth avec une figure plus sérieuse, comme si elle se fût décidée à prendre un parti. Rien n’enfièvre comme l’indécision, rien ne calme comme un parti pris.
Elle alla s’asseoir devant une petite table toute couverte de papiers. Elle prit une plume et elle écrivit ce billet:
«Ne venez plus, mon ami; ne m’écrivez plus, ne m’aimez plus.
» Et priez Dieu pour moi.
» RÉGINA.»
Élisabeth n’était pas curieuse, mais, sans le vouloir, elle lut ces trois lignes, écrites dans la grande écriture des femmes du temps de Louis XIV, écriture aristocratique, parce qu’elle indique la domination, écriture qui porte une robe à queue et qui marche sans peur en avant.
Quoique la jeune fille fût souvent dans la chambre de la comtesse, c’était la première fois que Régina écrivait devant sa filleule.
–A qui écrit-elle ainsi? se demanda Élisabeth.
Mais elle ne put le savoir, car, sous un regard de la comtesse, elle s’éloigna dans la peur d’être prise en flagrant délit de curiosité.
–Ma marraine, faut-il fermer la fenêtre?
–Pas du tout, il faudrait plutôt ouvrir l’autre. On étouffe ici; du reste je vais sortir.
La comtesse, qui avait jeté son chapeau et sa pelisse sur le lit, remit son chapeau et tendit le bras à Élisabeth pour qu’elle lui passât sa pelisse.
Voulez-vous que j’aille avec vous?
–Non, je vais à deux pas. Je ne serai qu’un instant dehors.
Régina sortit, sa lettre à la main.
–C’est étrange, dit Élisabeth quand elle fut seule. Pourquoi a-t-elle écrit ces mots: Ne m’aimez plus.
La jeune fille cherchait dans le monde de la comtesse qui pouvait avoir inspiré cette lettre. L’idée que la comtesse eût un amant était bien loin de sa pensée. Il y avait beaucoup d’amis qui, avant l’orage de la séparation demandée, venaient le soir jouer au whist ou prendre le thé chez le comte et la comtesse de Romanes. Élisabeth ne restait pas là, mais elle voyait pourtant bien ce qui se passait; d’ailleurs, elle était de tous les dîners, même quand il y avait du monde. La plupart de ces messieurs, plus ou moins amis du comte, étaient forts galants avec la comtesse, mais c’était de la galanterie du bout des lèvres: on ne pouvait pas dire que l’un fût plus empressé que l’autre. Et puis la comtesse était si belle qu’on ne pouvait pas la voir sans lui dire des douceurs.
Élisabeth s’arrêta à cette idée qu’un de ces messieurs s’était risqué à déclarer son amour: la comtesse, qui peut-être ne s’était pas fâchée d’un mot trop vif parce qu’elle n’était pas bégueule, ne voulait pas sans doute de sous-entendus maintenant que son mari était mort.
–C’est très bien, dit Élisabeth; quand elle était furieuse contre son mari, elle pouvait bien, en tout bien tout honneur, écouter un amoureux; mais maintenant que le comte vient de se tuer, elle veut que rien n’altère la dignité de son veuvage.
Douce opinion d’une ingénue!
La comtesse de Romanes était allée porter sa lettre au bureau de poste de l’avenue Friedland.
Elle se heurta, car elle marchait très vite, à une grande dame du voisinage qu’elle connaissait beaucoup.
–C’est vous?
–C’est moi.
Pas un mot de plus.
Comme la comtesse mettait sa lettre dans la boîte, le curieux que nous avons vu au premier chapitre et qui revenait du club par le faubourg Saint-Honoré, la heurta à son tour pour entrer au bureau de tabac. Naturellement, il la regarda; cette fois, devant cette action toute simple de mettre une lettre à la poste il ne jugea pas que la bienséance lui défendît de la saluer.
Quoiqu’il fût un peu de ses amis, ce ne fut à peine si elle inclina la tête, en se retournant pour s’en aller.
–Ah! par exemple, dit M. Arthur Wallon, je passe toujours à propos, ou mal à propos. Je voudrais bien savoir à qui elle vient d’écrire.
M. Arthur Wallon aurait surtout voulu savoir ce qu’il y avait dans la lettre que la comtesse venait de mettre à la poste.
Tout en prenant des cigares, comme il se trouva seul avec la marchande, il ne put s’empêcher de poser quelques points d’interrogation.
–Est-ce que vous voyez quelquefois madame la comtesse de Romanes que je viens de rencontrer à votre porte?
–Oh! je l’ai vue deux ou trois fois. C’est une femme bien originale, elle achète des timbres-poste pour ne pas s’en servir, car elle oublie de les mettre sur les lettres. A cela près, elle est charmante, quoique très attristée.
–Est-ce qu’elle habite par ici?
–Elle habite depuis quelques jours un petit hôtel de la rue Galilée ou Newton, je ne sais pas bien. Mais vous devez le savoir mieux que moi, puisque vous la connaissez.
Cela coupa court. Arthur Wallon alluma un cigare, salua et sortit en regrettant de n’avoir pas affaire à une bavarde.
–C’est égal, dit-il, tout cela est bien étrange. Le fiacre, le voile, l’hôtel caché, la lettre qu’on met soi-même à la poste, de l’autre côté de l’avenue des Champs-Elysées…
Cet Arthur Wallon, homme de sport, de club et de jeux, était bien le curieux le plus terrible qui fût dans Paris. Ses amis s’amusaient à jouer le mystère autour de lui. Les femmes de son monde l’inquiétaient par des lettres anonymes. Il ne cachait rien de sa vie, mais il croyait que toutes les autres existences étaient mystérieuses. Il s’évertuait à les pénétrer, parce que le premier venu et la première venue étaient pour lui un roman en action.
On l’avait surnommé Justice informe.
Il y a ainsi des gens qui lisent dans le livre de la vie. Seulement, ils commencent souvent au milieu et ne comprennent ni le commencement ni la fin,– ni le milieu.–Ce que cherchait surtout Arthur Wallon, c’était le chapitre des passions; les ambitieux ne l’intéressaient pas. Mais si un homme d’Etat en herbe, ou un homme d’Etat arrivé donnaient encore dans l’éternel féminin, le curieux se mettait en quatre pour arracher leur masque.
Cette originalité, dont on riait beaucoup sans qu’il s’en offensât, avait fait dire à un de ses amis: «Vous verrez qu’un jour Arthur Wallon «lâchera la rampe» volontairement pour aller voir du nouveau dans l’autre monde.»
Ce qu’il y avait de plus singulier, c’est qu’Arthur Wallon était un des hommes les plus occupés: non seulement il jouait le soir dans les clubs, mais il jouait le jour à la Bourse. Ce n’était pas tout: il patronnait, de près ou de loin, tous les inventeurs. Il prenait, pour ainsi dire, un billet de loterie dans toutes les fortunes futures.
Mais c’était encore de la curiosité. Naturellement, il était trahi par toutes les femmes, sans le savoir. Ne faut-il pas que la comédie humaine soit toujours la comédie humaine?
Une de ces dames, qui était plus ou moins sa maîtresse, répondait à une de ses amies qui lui disait: «Prends garde, Justice informe a cent yeux.–Allons donc! tu t’imagines peut-être que les magistrats ne sont pas trompés comme les autres.»
Voilà à quoi lui servait se pénétration, à ce malin qui savait tout.
Cela lui servait aussi à être désagréable à tout le monde et à lui-même, puisque déjà plus de vingt fois il avait été appelé dans des affaires plus ou moins criminelles, comme témoin à charge ou à décharge. Quand il lui était arrivé de passer une heure en tête-à-tête avec les juges d’instruction, dans sa fureur de curiosité c’était lui qui interrogeait.
V
LA CHIFFONNIÈRE
Table des matières
Cependant, Régina regrettait déjà d’avoir écrit à Léo Samarini.
Etait-ce pour briser avec une passion qui l’avait jetée dans tous les désespoirs? Etait-ce pour le sauvegarder contre l’opinion qui, en face de la mort du mari, allait réprouver la femme et atteindre jusqu’à son amant?
Comme madame de Romanes traversait les Champs-Élysées pour rentrer chez elle, elle fut saluée par une toute jeune bouquetière qui poursuivait les voitures pour vendre ses violettes. Elle n’avait pas d’autre boutique que la rue. La rue était sa patrie, car elle avait débuté par être chanteuse de rues,–on peut dire au crochet de sa mère,– parce que sa mère était, dit-on, chiffonnière.
–Ah! c’est vous, Nini.
–Oui, madame la comtesse.
–Êtes-vous contente de votre journée?
–Très contente. On m’a jeté un louis pour un bouquet de deux sous.
–On croyait peut-être vous jeter un sou?
–Oh! je n’ai pas couru après la voiture.
–Vous avez raison: c’est un louis bien placé. Tenez, en voilà un autre.
La bouquetière voulait refuser.
–Oh! non, madame, vous savez bien que mon bonheur c’est de vous donner des fleurs et non de vous les vendre.
–Je le sais bien, mais c’est égal: votre louis s’ennuierait tout seul.
–La comtesse prit un des bouquets de mademoiselle Nini, qui lui baisa doucement la main.
–Les deux femmes étaient déjà séparées par un flux de voitures, quand la bouquetière se jeta à la traverse pour rattraper la comtesse.
–Oh! madame, madame, prenez garde à vous.
Régina tressaillit.
–Oui, prenez garde à vous, car je viens de voir passer ma mère. Vous savez qu’elle vous porte malheur.
La comtesse ne répondit pas. Elle regarda avec une vague inquiétude comme si, en effet, la mère de mademoiselle Nini fût un oiseau de mauvais augure.
Elle vit à six pas de là l’horrible chiffonnière qui commençait sa journée nocturne, la pipe à la bouche, la hotte au dos, le crochet à la main.
La bouquetière s’était envolée, tant elle avait peur de cette rencontre.
La comtesse de Romanes continua son chemin, plus préoccupée encore.
VI
L’ADIEU
Table des matières
Quand la comtesse rentra chez elle, elle trouva un ami du comte qui l’attendait. Elle devina que M. Guillaume la Marque venait pour lui apprendre la mort des son mari.
Elle lui tendit la main, en lui disant ce simple mot: Je sais.
–Comment savez-vous?
–Ma femme de chambre m’a tout dit.
–Mais vous a-t-elle dit qu’il n’était pas bien sûr que le comte se fût tué lui-même?
–Et qui donc l’aurait tué?
–Je ne sais pas, mais on annonce pour tout à l’heure le juge d’instruction.
La comtesse tressaillit.
–0mon Dieu! mon Dieu, quel bruit et quel scandale!
–Je vous avoue que pour moi, il n’est pas douteux que Fernand ne se soit tué. Il avait beau jouer le mari sceptique, le mari à la mode, le mari qui se moque de tout: au fond il vous aimait, l’idée de vous perdre à jamais a bien pu lui mettre le revolver à la main.
–Il m’aimait! Si vous saviez comme mes larmes coulaient devant ses yeux sans attendrir son cœur J’ai été pendant dix ans la meilleure des femmes. Il s’est moqué de moi jusqu’au jour où je me suis moquée de lui.
–C’est l’histoire éternelle.
–Eh bien, moi, j’ai une tout autre idée: c’est que mon mari était trop heureux d’être délivré de moi pour ne pas prendre la vie gaiement. Voilà ce qui me ferait presque croire qu’il n’est pas mort de sa main.
Et, comme si la comtesse voulait rattraper ses paroles:
–Mais ne cherchons pas dans son cœur la cause de cette catastrophe. Vous savez qu’il jouait à la Bourse, comme au club; vous savez qu’il n’avait plus le sou depuis que je lui ai refusé ma signature.
L’ami du comte de Romanes était resté debout, en homme qui n’a qu’un mot à dire:
–Ma chère comtesse, je vais retourner chez votre mari; si je puis vous servir en quoi que ce soit, je le ferai.
–Je vous remercie. Je n’ai plus qu’une chose à faire, c’est d’aller cacher mes larmes au couvent.
–Oh! le temps est un grand maître, il a raison de tout… Mais, j’y pense, vous n’auriez pas envie de voir Fernand?… Qui sait! un baiser de paix, de pardon, d’amitié sur ce front ensanglanté ne serait peut-être pas un baiser perdu.
–Oui, mais je n’en aurai pas la force.
–Voyons!
–Je vous jure.
L’ami du comte salua et donna une poignée de main à la comtesse.
–Ecoutez, lui dit-elle, donnez-lui mon adieu. Maintenant qu’il est mort, je sens que je l’ai toujours aimé, je sens que je ne me consolerai jamais.
–Eh bien, un bon mouvement! Venez lui donner vous-même le baiser d’adieu.
–Non.
–Pourquoi?
–Ne me demandez pas pourquoi.
VII
L’ÉNIGME FUNÈBRE
Table des matières
Quand l’ami du comte des Romanes fut de retour rue d’Aguesseau dans l’appartement où s’était passée la scène du suicide ou de l’assassinat, le valet de chambre l’avertit que le procureur de la République venait d’arriver avec le commissaire de police, un juge d’instruction et un médecin.
Le bruit de la mort de Fernand s’était répandu comme un coup de foudre dans tout Paris.
Un de ses oncles, le marquis de Romanes, avait tenté de cacher l’action dramatique de cette mort dans la peur du scandale, mais les gens de la maison avaient parlé tout haut. Le marquis connaissait le procureur de la République, il était allé lui demander conseil.
Le représentant de la justice s’était hâté de le convaincre qu’il ne fallait rien cacher, d’autant plus qu’aujourd’hui on n’est pas déshonoré quand on s’en va dans l’autre monde par une mort volontaire.
Voilà pourquoi l’ami de Fernand trouva l’appartement envahi de par la loi.
Quand il entra dans la chambre mortuaire, le médecin déclarait qu’il lui semblait impossible de croire à un suicide: la balle avait traversé le front, mais de face; or, ceux qui se donnent un coup de revolver placent le canon sur la tempe.
L’oncle du mort ne croyait qu’à un suicide. Selon lui, chacun se tue à sa manière, l’art de se tuer n’a pas encore sa grammaire; d’ailleurs, on est si peu maître de soi à l’heure suprême, qu’on se frappe au hasard. Combien qui n’ont pu trouver le cœur! Combien qui se sont manqués à la tête!
Le procureur de la République passait de la première opinion à la seconde, tout en prenant la topographie de la chambre. Le juge d’instruction n’avait naturellement qu’une opinion: «Le comte ne s’était pas tué, il y avait là un assassinat.» Et il appuyait son dire par une multitude de raisons spécieuses: la physionomie effarée de M. de Romanes; le pistolet près de sa main gauche, quoiqu’il ne fût pas gaucher; la porte de sa chambre entr’ouverte, ainsi que le témoignait le valet de chambre.
–Remarquez bien, disait le juge d’instruction, qu’un homme qui se tue n’est pas effrayé de la mort et conserve une figure sereine en tombant dans le dernier sommeil; or, voyez la figure du mort, n’a-t-il pas l’air d’un homme effrayé et surpris! Ensuite, j’ai beau me représenter M. de Romanes se tirant un coup de revolver, je ne vois pas comment l’arme a pu se trouver sous sa main gauche. Enfin, quand on est décidé à mourir, on ne veut d’autre tête-à-tête que celui de la mort. On s’enferme gravement avec elle, on ne veut pas être surpris dans cette sombre et amère volupté de l’inconnu.
–J’ai beau chercher, disait l’oncle, je ne connais pas un ennemi à mon pauvre Fernand, pas même sa femme.
Mais ni le médecin, ni le procureur de la République, ni le juge d’instruction, ni le commissaire de police n’étaient convaincus du suicide.
–Vous allez faire beaucoup de bruit pour rien, reprenait l’oncle, ne serait-il pas bien plus digne d’enterrer chrétiennement mon pauvre Fernand?
–Ah! vous avez bien raison, s’écria l’ami du comte de Romanes; si Fernand pouvait dire sa pensée, il demanderait qu’on l’oubliât. Oublions sa mort, ne nous rappelons que ce qu’il y eut de bon dans sa vie. C’était un brave cœur. Il n’a eu qu’un tort, ça été de trop écouter son cœur.
–Mais cette autre oraison funèbre de Fernand ne désarma pas le procureur de la République. Il serra la main de l’oncle en lui disant:
–La justice a ici un devoir impérieux, il faut qu’elle sache la vérité; mais rassurez-vous, mon cher ami: la justice agira ici en toute discrétion. On prendra tout à l’heure la photographie de M. le comte de Romanes et on moulera sa figure, après quoi vous pourrez l’emmener au château de Romanes et le faire enterrer. Si un journal s’avisait de parler de suicide ou de meurtre, je vous autorise à démentir le journaliste… A moins que…
VIII
PREMIER ÉVENTAIL BRISÉ
Table des matières
Tout à coup le juge d’instruction s’écria:
–Et cet éventail brisé, qu’est-ce qu’il fait là?
Le comte de Romanes était tombé entre le lit,– un lit de milieu,–et la cheminée, la tête du côté du lit. Il s’était donc frappé,–ou il avait été frappe,– à la cheminée. A sa gauche était le revolver, à sa droite, mais à quelque distance, un éventail brisé à demi caché par le tapis traînant d’une petite table où le comte écrivait ses lettres.
Nul encore n’avait remarqué cet éventail, pas même le procureur de la République, qui venait de de prendre le dessin la chambre.
Le juge d’instruction ramassa l’éventail.
–Attendez donc, lui dit le procureur de la République.
–Vous avez raison.
Et le juge d’instruction replaça l’éventail là où il l’avait pris.
Après quoi le procureur de la République l’indiqua tel quel sur son dessin.
–Vous voyez bien que cet éventail est brisé, reprit le juge d’instruction.
Tout le monde se baissa pour mieux voir.
–Pourquoi cet éventail dans cette chambre? Pourquoi est-il cassé?
–On rappela le valet de chambre qui avait déjà été interrogé:
–Voyons, précisons bien les faits.
–Je n’ai rien vu.
–Vous étiez sorti pendant cette catastrophe?
–Oui, M. le comte m’avait envoyé au club porter deux mille francs à un des secrétaires. Je suis allé aussi chez M. de Rothschild pour une traite.
–Est-ce que M. de Romanes demeurait souvent seul ici?
–Pas souvent, mais quelquefois; depuis que madame la comtesse est partie, M. le comte n’avait conservé que moi pour son service. Il déjeunait au café Foy et dînait au club, ou dans le monde.
–Oui, dit l’oncle de Fernand, tout était bien simplifié autour de lui; aujourd’hui, par exemple, nous avons eu toutes les peines du monde à déjeuner ici.
–M. de Romanes recevait-il beaucoup d’amis?
–A peine deux ou trois.
–Vous les connaissez?
–Ils sont connus de tout Paris. Certes, ce ne sont pas ceux-là qui auraient attenté à la vie de M. le comte.
–Avez-vous eu l’idée que le comte s’était tué lui-même?
–Oui et non; il était bien gai pour un homme qui doit se tuer; mais, d’un autre côté, je ne vois pas qui est-ce qui l’aurait tué.
–Mais depuis le départ de sa femme ne venait-il que ses amis ici?
–J’ai vu par-ci par-là un homme de Bourse, un notaire, un avoué.
Le procureur de la République montra l’éventail brisé au valet de chambre.
–Que vous dit cet éventail brisé?
Le valet de chambre parut surpris.
–Tiens, je ne l’avais pas vu; c’est un éventail de madame la comtesse.
–Vous êtes bien sûr de ce que vous dites là?
–Je crois bien! Madame la comtesse tenait plus à cet éventail qu’à la prunelle de ses yeux.
–Il est fort joli, remarqua le procureur de la République.
Le juge d’instruction reprit la parole:
–Est-ce que la comtesse de Romanes est revenue ici depuis la séparation provisoire, depuis qu’elle a demandé sa séparation de corps?
–Non.
–Alors, vous ne vous expliquez pas comment cet éventail est ici?
Le valet de chambre se porta la main au front.
–Non, j’ai beau chercher, à moins que monsieur ne l’ait retrouvé et ne l’ait cassé dans un moment de désespoir.
–Pourquoi dans un moment de désespoir?
–C’est que, voyez-vous, monsieur aimait toujours madame.
Comme tous ceux qui écoutaient regardèrent le valet de chambre avec quelque scepticisme, il ajouta d’un air malin: A sa manière.
–Est-ce que madame de Romanes avait des mouvements de colère.
–Oh! monsieur; puisqu’il faut dire la vérité, la maison n’était qu’un orage: monsieur représentait le tonnerre et madame la foudre.
Le valet de chambre baissa la tête modestement quelque peu effrayé de sa rhétorique.
–Ils n’allaient pas jusqu’à se battre.
–Ah! ma foi je n’en mettrais pas ma main au feu. Mais les belles scènes ne se passaient pas sous nos yeux; nous entendions bien qu’on ne se faisait pas des compliments, mais cela ne nous regardait pas.
–Que savez-vous de l’origine de toutes ces disputes?
–C’est que monsieur vivait de son côté et madame du sien.
–Est-ce que M. de Romanes recevait des femmes ici?
–Je ne crois pas, mais des femmes venaient quelquefois le demander chez le concierge, ou bien elles l’attendaient dans leur voiture… Il y eut un jour une affaire terrible parce que madame reconnut, dans le coupé de monsieur, une femme de théâtre que monsieur protégeait…
–Faites revenir le concierge.
Cet homme était déjà venu dire qu’il ne savait rien. On voulait l’interroger encore.
Quand il reparut, le juge d’instruction le regarda bien en face.
–Voyons, il n’y a que quatre locataires dans cette maison, vous devez bien reconnaître les gens qui vont et qui viennent.
–Ah! monsieur, il n’y a que quatre locataires; mais celui du second est un député, celui du troisième un sénateur. Vous n’avez pas idée quelle procession tous les matins! Comment voulez-vous que je remarque les allants et venants, des ambitieux qui demandent des bureaux de poste ou des bureaux de tabac; si je les écoutais, ils me conteraient toutes leurs infortunes. Le suffrage universel est peut-être une belle chose, mais pas pour les concierges, ni pour les propriétaires. Notre tapis d’escalier est en lambeaux à chaque session.
Le procureur de la République continua à interroger le portier.
–Consultez bien votre mémoire; les gens qui passent s’arrêtent toujours, sans doute, pour vous demander si le locataire d’ici ou de là est chez lui.
–Ah! monsieur, il me faudrait quatre hommes et un caporal pour les empêcher de passer. J’ai beau répondre toujours que le député et le sénateur sont absents; on monte sous prétexte d’écrire son nom ou de remettre une supplique. C’est moi qui ne voudrais pas être sénateur, ni député.
–Vous avez bien raison.
–Sans compter que je donnerais ma place pour une place de percepteur ou de gabelou.
–Dans les visiteurs de ce matin, vous n’avez pas reconnu un ami ou un fournisseur du comte?
–Non, mais je dois dire que ce matin j’étais très occupé à lire dans la Gazette des Tribunaux l’affaire de la petite fille perdue.
–Si nous vous interrogeons une seconde fois, c’est surtout pour vous demander ceci, écoutez bien: Madame la comtesse de Romanes ne serait-elle pas revenue ce matin dans son appartement?
–Je ne l’ai pas vue passer.
Ici le concierge prit un certain air.
–Je ne crois pas qu’elle soit venue, parce que si madame la comtesse était venue faire un tour chez elle, elle m’aurait fait l’honneur de me dire bonjour.
Le procureur de la République fit respectueusement remarquer au concierge qu’il y a des moments où les gens les mieux élevés oublient leur devoir de politesse, emportés qu’ils sont par la préoccupation d’un évènement inattendu.
Grâce à cette parole du procureur de la République, le concierge voulut bien se rappeler qu’une dame toute en noir, une femme voilée, de la taille et de la tournure de la comtesse, était passée rapide comme une ombre, mais il croyait que c’était une amie du sénateur, qui avait beaucoup d’amies, car il lui sembla qu’elle ne s’arrêtait pas au premier.
Les concierges ont des oreilles et des yeux à tous les étages.
–C’est bien, dit le procureur de la République, nous interrogerons le sénateur.
On se retourna vers le valet de chambre:
–Précisons bien; quand vous êtes sorti à deux heures, M. de Romanes était dans sa chambre, assis devant la grande table que voici?
–Oui, monsieur.
–Vous avez refermé la porte de la chambre, vous êtes sorti par l’escalier de service?
–Non, monsieur; par le grand escalier, parce que le concierge qui est de mon pays ne se fâche pas trop quand je passe par là.
–Vous n’avez rencontré aucun des amis du comte, ni aucune figure connue?
–Non, monsieur.
–Le comte avait-il l’habitude d’ouvrir, quand on sonnait en votre absence?
–Pas toujours, selon qu’il était bien ou mal disposé.
–Vous aviez fermé la porte, vous l’avez retrouvée telle quelle?
–Oui, monsieur; seulement la porte de la chambre de monsieur était ouverte, voilà pourquoi j’y suis entré, croyant que monsieur venait de sortir.
–A quelle heure êtes-vous revenu?
–A quatre heures et demie. J’étais allé aussi au Grand-Hôtel acheter des cigares.
–Vous avez trouvé le comte dans l’état où nous le voyons?
–Oh! mon Dieu, oui; un peu plus, je me trouvais mal. J’ai couru chez le concierge, qui est remonté avec moi.
–Vous êtes bien sûrs tous les deux que le comte ne respirait plus?
–Oh oui! dirent en même temps le valet de chambre et le concierge.
–Quel est celui de vous deux qui lui a pris la main?
–C’est le concierge, répondit le valet de chambre, pour moi je lui ai soulevé la tête et j’ai eu peur, la tête est retombée comme une tête de mort, pas un mouvement ni des yeux, ni des lèvres.
–Vous n’avez rien vu, dans tout l’appartement qui indiquât la présence d’un étranger?
–Rien, sinon que la porte du cabinet de toilette était ouverte.
Cette fois la séance fut levée.
L’oncle de Fernand reconduisit les quatre représentants de la justice.
Au moment où tout le monde s’en allait, le procureur de la République revint encore sur ses pas.
Cette fois, ce fut pour saluer le cadavre.
Ce salut du procureur de la République fut répété par tout le monde, avec le respect dû à la mort.
–Voyez donc, dit le valet de chambre, en s’adressant au marquis de Romanes, ne dirait-on pas que M. le comte a fait un signe de tête.
–Oui, moi aussi, j’ai cru voir que sa figure se ranimait.
C’est que nul n’a le regard sûr pour voir la mort. Cette illusion des yeux se reproduit toujours dans une chambre mortuaire. Il y a, d’ailleurs, des contractions toutes naturelles qui semblent venir à propos.
Tout le monde, à cet adieu, fut frappé de la beauté à la fois fière et douce de Fernand. On a peu vu de figure plus noble dans cette pâleur funèbre, avec cette quiétude tout idéale que donne le dernier sommeil.
–C’est triste la mort, mais c’est beau, dit le procureur de la République.
–Mon pauvre maître, s’écria le valet de chambre en croisant les mains, est-il possible que tout soit fini pour lui! Un homme si gai, un homme si vivant, un diable à quatre comme on disait dans son pays?
Là-dessus, le valet de chambre s’éloigna à reculons et passa dans un des salons.
L’ami de Fernand était là silencieux, la tête inclinée; des larmes remplirent ses yeux, il mit un genou en terre et prit doucement la main droite de son ami.
–Adieu, mon vieil ami; nous nous sommes querellés bien souvent, tu m’as donné un coup d’épée que je méritais, tu as oublié de me payer ta dernière dette de jeu, mais je ne t’en veux pas: tu as toujours été bon camarade, tu emportes avec toi les meilleurs souvenirs de notre jeunesse.
C’était l’amitié qui parlait: il faut bien qu’il y ait des quarts d’heure où ce beau sentiment se réveille au cœur des hommes.
L’ami de Fernand regardait la blanche figure avec une profonde expression de regret. Il lui sembla que celui qui était mort l’avait entendu. Les yeux étaient demeurés ouverts; ces yeux ne voyaient plus, mais l’âme en partant avait laissé là je ne sais quelle lumière ou plutôt quel reflet d’une autre vie.
–Pourquoi, dit M. la Marque, pourquoi sa femme n’est-elle pas venue l’embrasser? Elle m’a dit qu’elle n’en avait pas la force; mais devant cette belle figure elle eût repris tout son courage. Il me semble que lui dans la mort, elle dans la vie, auraient eu l’âme moins désespérée?
IX
LE JUGE D’INSTRUCTION
Table des matières
Le lendemain matin la comtesse de Romanes reçut, du Palais de justice, un de ces papiers inquiétants que les juges d’instruction lancent sur Paris d’un air dégagé:
«Assignation devant M. le juge d’instruction
» TRIBUNAL DE PREMIÈRE INSTANCE
» DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE
» A la requête de M. le procureur de la République près le tribunal de première instance du département de la Seine, élisant domicile en son parquet, au Palais de justice, à Paris,
» J’ai, Théophile-Éléonor-Ange Joniot, huissier audiencier audit tribunal, demeurant à Paris, au Palais de justice,
» Soussigné, donné assignation à madame Anne-Régina de Montmaur, comtesse de Romanes, demeurant à Paris, rue de Galilée, en parlant ainsi qu’il est dit en l’original, à comparaître en personne, le16de ce mois, à deux heures de relevée, devant M. Lemarchand, juge d’instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, en son cabinet, au Palais de justice, à Paris, pour, au désir de son ordonnance, y déposer sur les faits et circonstances dont il lui sera donné connaissance, lui déclarant que, faute de comparaître, elle y sera contrainte, par amende et même par corps, conformément à la loi, et lui ai, en parlant comme dessus, laissé celte copie. Coût: soixante-quinze centimes.
» JONIOT.»
Quand Régina eut dans la main cette lettre, à la fois imprimée et autographe, elle la lut dix fois sans vouloir comprendre.
Elle courut chez madame Blanche Ramée, une femme artiste qui était sa meilleure amie, pour lui demander ce qu’il y avait à faire.
–C’est bien simple: il faut aller chez le juge d’instruction.
–Jamais.
–Pourquoi?
–Parce que je n’ai rien à dire à ces gens-là.
–Ces gens-là, ma chère amie, c’est la force armée. Si vous n’allez pas à eux de bonne grâce, vous irez avec quatre hommes et un caporal.
–J’aime mieux mourir! donnez-moi tout de suite un revolver.
Madame Ramée, qui avait l’esprit parisien, dit à son amie:
–Imprudente! En vous tuant avec un revolver, vous iriez rejoindre votre mari, que vous n’aimez pas.
–Enfin, que me veut-on?
–Ah! ni moi non plus! Je suis comme vous, je mourrais de peur si on m’accusait d’avoir volé les tours de Notre-Dame. Mais puisque vous êtes appelée, il faut obéir.
On relut encore mot à mot l’assignation.
–Après tout, dit madame Ramée, c’est sans doute comme simple témoin.
–Témoin de quoi?
–On veut peut-être savoir de vous comment et pourquoi votre mari s’est tué.
–Ecoutez, ma chère Blanche, vous m’aimez trop pour ne pas faire ce que je vais vous demander.
–Parlez.
–Vous irez à ma place chez le juge d’instruction. Vous direz que je suis dans mon lit, malade, mourante, morte. Vous saurez ce qu’on veut de moi.
–Je ne demande pas mieux, mais j’ai bien peur d’être mal reçue pour mon message. C’est égal, j’irai tout de même. D’ailleurs, qui sait? je connais beaucoup de ces messieurs en robe noire: ils sont meilleurs diables qu’ils n’en ont l’air.
Madame Ramée alla donc trouver le juge d’instruction. Elle le connaissait pour avoir dîné avec lui chez un ministre.
Elle trouva un homme poli, mais point gracieux. Il le prit de haut,–du haut de la justice,–pour lui dire qu’un juge d’instruction ne se payait pas de ces plaisanteries-là.
–Madame, avertissez la comtesse de Romanes qu’elle pourrait aggraver sa situation en ne venant pas aujourd’hui même.
–Aggraver sa situation! qu’est-ce que cela veut dire?
–Je ne puis vous répondre.
–Mais, monsieur, mon amie est à toute extrémité.
–Tant pis pour elle. Je vais à l’instant même envoyer un médecin.
–Enfin, monsieur, puisque cela est si sérieux, je vais vous l’amener morte ou vive.
La jeune femme retourna chez son amie.
–En vérité, ma chère Régina, c’est à mourir de rire; ces messieurs prennent des airs de l’autre monde pour vous dire les choses les plus simples. On m’a l’air de faire une enquête sur les causes de la mort de Fernand.
La comtesse était pâle et silencieuse.
–Enfin, voyez-vous, il n’y a pas à dire mon bel ami, j’ai promis de vous conduire tout de suite au Palais de justice pour vous éviter les ennuis de la visite d’un médecin, qui constaterait que vous n’avez pas la fièvre!
Régina serra d’une main brûlante la main de madame Ramée.
–Oui, tout ça est très «embêtant», mais ne prenons pas le chemin le plus long. Je suis sûre qu’après cinq minutes de causeries avec cet homme farouche, nous reviendrons gaiement ici comme deux jeunes veuves qui ne cherchent pas à se remarier.
Régina rappela son amie à l’ordre et lui représenta avec une dignité sévère que le comte de Romanes n’était pas encore enterré.
Après quoi elle lui dit: «Je me soumets à tout; allons au Palais de justice.»
Au bout d’une demi-heure, après avoir fait antichambre,–quelle antichambre!–les deux amies entrèrent chez le juge d’instruction, qui dit tout de suite à madame Ramée:
–Pas vous, madame.
–Nous sommes les deux doigts de la main.
–Je suis sûr qu’il n’y a point de secret entre vous; mais madame la comtesse de Romanes doit être seule pour répondre à mes questions.
Il fallut bien se résigner. L’amie de Régina sortit en lui disant:
–Je vous attends à la porte.
–Oui, attendez-moi; vous n’attendrez pas longtemps.
Le juge d’instruction s’était levé et avait traîné un fauteuil devant lui.
–Veuillez vous asseoir, madame; pardonnez-moi, si je suis forcé de vous être désagréable.
–Je vous pardonne, monsieur.
La comtesse murmura ces mots d’une voix métallique.
–Vous vous nommez Charlotte-Sabine-Régina de Montmaur?
–Oui, monsieur.
–Vous êtes née en1840, le2janvier?
–Il paraît que c’est sérieux?
–Oui, madame, c’est très sérieux. Votre domicile est au château de Romanes, commune de Romanes, arrondissement de Tours?
La comtesse, pour toute réponse, dit:
–Département d’Indre-et-Loire, ligne de Paris à Bordeaux.
–Ne rions pas, madame… Vous vous êtes mariée en1859ou en1858?
–Oui, monsieur.
La comtesse soupira.
–Ce mariage fut célébré sous les plus heureux auspices.
–Oui, à cela près que nous étions treize à table.
–Un fils est né de votre union avec le comte. Qu’est-ce que cette jeune fille qui demeure avec vous?
–C’est ma filleule.
–Êtes-vous bien sûre de son origine? On a dit que c’était la fille de votre mari.
–Non.
–M. de Romanes menait une vie un peu hasardée. Depuis combien de temps?
–Depuis toujours; seulement, dans ma première jeunesse, je m’acharnais dans mes illusions.
–Il s’est ruiné et il a commencé votre ruine?
–Oui, ces choses-là je les lui pardonnais, mais ce que je ne lui pardonnais pas, c’était de faire monter dans mon coupé des demoiselles de sa connaissance. C’était de me présenter aux bains de mer une de ses maîtresses, en me disant que c’était une de ses nièces. C’était d’emmener au château de Romanes, un jour de chasse à courre, une petite comédienne qui joue les travertis et qui était habillée en gamin.
–Le comte était violent, il vous a battue?
–Il m’a jetée à ses pieds, mais je n’en ai rien dit.
–On vous accuse,–pardonnez-moi, madame, de franchir le seuil de la vie privée,–on vous accuse d’être la maîtresse d’un Italien de mauvaise vie.
–Comment de mauvaise vie?
Madame de Romanes s’empourpra.
–Et d’ailleurs, je ne suis pas sa maîtresse.
–Nous savons tout.
–Vous inventez tout.
–Nous n’inventons rien.
–Est-ce que vous faites des drames avec M. d’Ennery?
–Ne jouons pas la comédie.
Le juge d’instruction feuilletait des papiers.
Madame de Romanes réprima un mouvement de curiosité.
–Et après? dit-elle froidement.
–Et après, madame, je suis forcé de vous demander comment vous avez passé votre journée hier.
–Mais, c’est une inquisition.
–Oh! mon Dieu, non, c’est la recherche de la vérité. J’interrogerai ainsi tous ceux qui connaissent votre mari.
–Vous n’étiez pas chez vous, hier, dans l’après-midi.
–C’est du plus loin qu’il m’en souvienne, mais je suis bien décidée à ne plus vous répondre.
–Vous ne le ferez pas: ce que vous ne me diriez pas, je finirais par le savoir. Par exemple, hier, au cercle de la rue Royale, on a raconté ceci: Vous êtes descendue du fiacre portant le numéro341, au coin de la rue de Galilée, sur les Champs-Élysées. On vous a vue déposant une lettre à la poste de l’avenue Friedland, à neuf heures précises. Vous voyez bien que, pour la justice, aucune action n’est cachée.
Régina prit un air de souveraine raillerie:–Eh bien, monsieur, puisque la justice a de si bons yeux, je ne comprends pas qu’elle me donne la peine de venir jusqu’à elle.
Madame de Romane se leva et salua d’un air dégagé.
–Oh! non, madame, vous ne vous en irez pas.
–Comment! je ne m’en irai pas?
–Non, pas du moins avant la fin de votre interrogatoire. Mais j’ai hâte de finir, comme vous.
Le juge d’instruction montra à la comtesse le revolver qui avait tué son mari.
–Avez-vous déjà vu ce revolver?
–La comtesse prit le revolver.
–Oui, c’est moi qui l’ai donné à M. de Romanes.
–Il y a longtemps?
–C’était au début de la guerre de1870. J’en ai acheté deux en même temps, car je me sentais bien seule au château de Romanes ou dans mon château de la Sibylle.
–Vous étiez encore en bonne amitié avec votre mari?
–Oui. Vous savez que mon mari se conduisit héroïquement à Châteaudun, et qu’il y gagna la croix. Pendant deux années, je lui pardonnai tout pour sa vaillance devant l’ennemi. Je prends Dieu à témoin que je voulais alors tout oublier, mais il reprit de plus belle sa vie de garçon,
–Quelle est votre opinion sur la mort de votre mari?
–Je n’ai pas d’opinion sur la mort de M. de Romanes.
–Je dois vous dire que plus nous allons dans nos recherches, plus nous sommes convaincus que M. de Romanes n’est pas mort de sa main.
–Qui donc l’aurait tué?
Le juge d’instruction regarda profondément madame de Romanes; pour la première fois, elle comprit qu’elle était peut-être accusée.
Elle pâlit et rougit sous ce regard d’acier.
Plusieurs fois déjà, elle avait agité son éventail d’une main fiévreuse; elle le déploya bruyamment.
–Ah! oui, dit le juge d’instruction, qui arrivait au moment dramatique, à propos d’éventail, vous allez me donner une explication qui sera peut-être la dernière.
–Enfin! murmura Régina.
Elle espérait en avoir fini.
Le juge d’instruction déploya à son tour l’éventail qui avait été trouvé brisé près de la main de M. de Romanes.
–Cet éventail est bien à vous?
Régina ne répondit pas.
–On m’a dit que cet éventail vous avait été donné par le comte?
La comtesse regarda l’éventail.
–Oui, monsieur.
–D’où vient qu’hier, il a été ramassé, comme pièce de conviction, près de votre mari?
Régina ne douta plus, devant le regard de plus en plus pénétrant de celui qui l’interrogeait, qu’elle ne fût vaguement accusée du meurtre de Fernand.
–Mais, en vérité, dit-elle, si vous n’êtes pas fou, monsieur, vous le devenez. Quoi, je suis appelée ici pour répondre à une accusation de meurtre? moi!
–Pourquoi pas? dit le juge d’instruction qui voulait garder son sang-froid, mais qui ne put contenir son irritation.
–Pourquoi pas!
On ne pourrait s’imaginer de quelle voix sonore et dramatique Régina répéta ces deux mots.
–Pourquoi pas! dit-elle encore.
Cette fois, égarée, furieuse, emportée comme une cavale qui a cassé son frein, elle brisa son éventail, –celui qu’elle avait à la main,–sur la figure de son accusateur.
–Tenez, mettez ce soufflet dans l’instruction.
Le greffier écrivit, sans s’émouvoir: Ici l’inculpée a souffleté le juge d’instruction.
X
UNE GRANDE DAME AU SECRET OU LE SECRET D’UNE GRANDE DAME
Table des matières
Le juge d’instruction, tout aussi furieux que la comtesse, lui dit d’un air convaincu:
–Vous voyez bien, madame, que vous avez, hier, brisé votre éventail sur la figure de votre mari.
–Je vous dis, monsieur, que la justice tient ses assises à Charenton.
Le juge d’instruction dit au greffier:
–Faites venir un garde municipal.
Madame de Romanes s’était levée:
–Quoi, monsieur, vous allez m’arrêter!
–Oui, madame; quand vous serez restée un jour au secret, vous aurez le respect de la justice,–et vous direz la vérité.
Rien ne pourrait peindre l’effroi et l’indignation de cette femme, qui avait vu jusque-là tout le monde à ses pieds.
Le juge d’instruction n’en démordit pas. La comtesse, tout à l’heure si hautaine, fondit en larmes et supplia l’homme de la justice de ne pas lui infliger cet opprobre.
–Eh bien, madame, dites-moi ce que vous avez fait de votre temps hier, de deux heures de l’après-midi à la nuit tombante.
–Je suis allée me promener.
–Où?
–Que vous importe! Sérieusement, vous ne croyez pas que je suis allée tuer mon mari d’un coup de revolver?
–Je crois et je ne crois pas. Ce qui est hors de doute, c’est qu’une femme tout en noir, vous-même ou une femme toute pareille à vous, a monté hier, vers deux heures et demie, l’escalier de votre mari, rue de la Ville-l’Évêque.
–Et c’est pour cela que je suis accusée? Ah! je ne croyais pas la justice aussi aveugle.
–Une dernière fois, madame, où étiez-vous, hier, de deux heures à quatre heures et demie?
–Je ne vous le direz pas. Cherchez.
La comtesse de Romanes avait repris toutes ses colères.
Le juge d’instruction se mit en garde.
–Qu’on emmène madame, dit-il.
On emmena de force Régina à la Conciergerie, malgré ses cris et malgré les larmes de madame Ramée qui, à la porte du cabinet du juge d’instruction, s’attachait à la robe de son amie en jurant qu’elle ne la quitterait pas.
Il lui fallut pourtant bien la quitter, car le secret le plus absolu fut recommandé pour Régina.
On daigna lui donner une des meilleures chambres de la prison. Mais enfin c’était la prison.
Elle ne pouvait pas le croire. Elle s’y promenait comme une lionne dans sa cage. Était-ce l’injustice qui la révoltait? Était-ce l’effroi de la justice?
Quand elle se fut un peu calmée, elle se mit à écrire des lettres: lettre à sa mère, qu’elle ne voyait que de loin en loin,–lettre à madame Ramée,– lettre à Élisabeth van Lowe, lettre à Léo.
Hormis la dernière lettre toutes les autres ne renfermaient que bien peu de lignes.
«Ma mère, ma chère mère, le croiras-tu? Tu sais déjà que Fernand s’est tué d’un coup de revolver. Ce que tu ne sais pas, c’est qu’on ose m’accuser, et qu’on me jette en prison comme la dernière des femmes. Oui, ta fille en prison! pourquoi? C’est à devenir folle. Je crois qu’on s’imagine que j’ai tué Fernand. Si on me laisse ici jusqu’à demain, tu apprendras que je suis morte. Je reprends mes dernières forces pour t’embrasser.
» RÉGINA.»
Dans la seconde lettre, elle priait son amie, madame Ramée, de courir chez le ministre de la justice, qui était un trop galant homme pour laisser une femme comme elle à la Conciergerie à propos de deux éventails brisés; elle connaissait le ministre de la justice, elle était bien sûre qu’il lui donnerait sa liberté, avec les excuses du juge d’instruction.
Voici la troisième lettre:
«Si on te demande où je suis, ma chère Élisabeth, si on s’étonne de ne pas me voir chez moi, tu répondras que je passe la nuit à veiller une de mes amies. Si je ne rentre pas demain matin, sois sans inquiétude. Je suis bien triste de ne pas te voir, parce que tu es le charme de mes yeux et de mon cœur. Je t’embrasse.
» RÉGINA.»
P.S.–«Si ton maître de piano va te donner une leçon demain, ne prends pas ta leçon. Je t’embrasse encore sur tes cheveux blonds.»
Pourquoi la comtesse de Romanes avait-elle écrit cette lettre? C’est qu’elle avait peur pour Élisabeth van Lowe de Léo Samarini qu’elle avait vu à l’œuvre devant toutes les femmes, quelles qu’elles fussent. Elle craignait que cette belle innocente ne se laissât prendre à ses chansons. Ce n’était pas la jalousie qui parlait dans cette lettre; c’était le sentiment d’une mère, d’une sœur,–ou d’une marraine.
Voici la quatrième lettre:
«Léo! Léo! si vous saviez, Dieu me frappe et me jette dans la poussière. Suis-je assez punie de t’avoir aimé! C’est donc vrai que tout se paye, surtout le bonheur. Ah! Léo, dans quel abîme, dans quelles ténèbres ils m’ont emprisonnée! Oui, moi, ta Régina, celle qui ne vivait que pour toi, ils m’ont tuée. Je ne sens plus mon cœur, même quand je t’écris. Où est mon cœur? Quand te verrai-je? Prends bien garde, pas un mot, mon Léo, car ils t’emprisonneraient aussi. Encore s’ils t’amenaient dans ma prison, pour pleurer avec moi! Mais ils t’enfermeraient loin de moi. On m’a mise au secret, parce que j’ai brisé mon éventail sur la figure d’un juge d’instruction. Mais rassure-toi; le ministre de la justice, que je connais bien, viendra lui-même ouvrir la porte. Figure-toi que le juge d’instruction voulait savoir ce que j’ai fait de mon temps avant-hier…
» Tu le sais bien, toi, mais tu ne le diras pas plus que moi. Quand donc serons-nous libres de nous aimer au grand jour, puisqu’on nous fait un crime de cacher notre vie? Mon pauvre Léo, pourquoi Dieu ne me tient-il pas compte,–puisqu’il me punit de mon amour,–après toutes les larmes que j’ai versées avec Fernand? Je t’ai écrit hier que je ne te reverrais plus. Tu n’as pas pris ma lettre au sérieux, n’est-ce pas? Tu sais bien que le jour où je ne te reverrai plus, c’est que je serai morte. Ne va pas chez moi, ni demain, ni ces jours-ci, d’abord parce que j’ai le respect de celui qui est mort; ensuite, parce que je veux être sérieuse dans mon deuil; enfin, parce qu’il ne faut pas que tu sois vu chez moi. Je veux faire pénitence en ne te voyant pas pendant un mois. un siècle…
» J’ai la tête perdue, je ne sais pas bien ce que je t’écris: ma plume marche, marche, mais mon esprit est arrêté. Je ne vois plus devant moi que le tombeau ou le couvent,–cet autre tombeau.–Ce qu’il y a de plus terrible, c’est que j’ai peur de ne pas me réveiller. Dieu est-il de l’autre côté de la vie, l’amour de Dieu n’est-il encore qu’un rêve comme tous les amours? Voilà ce que me disaient tous ces esprits forts qui dînaient chez moi.
» J’ai horreur de tout et j’ai peur de la nuit. Est-ce ma faute si les femmes n’ont pas de courage? Enfin, tu m’as bercée dans tes chimères, c’est toujours autant. Mais pourquoi désespérer? Pourquoi? c’est que je n’ai plus mon point d’appui dans l’opinion. Quoi que je fasse, quoi que je devienne, on me jettera la pierre; or, Jésus ne passe plus sur le chemin des femmes adultères, des femmes.
» J’ai le feu dans la tête, je ne trouve plus qu’un mot: Je t’aime… J’écris encore un mot: je t’aime…
«RÉGINA.»
En écrivant ces lettres, madame de Romanes ne savait pas bien si elle les enverrait ni comment elle les enverrait. Elle écrivait pour écrire. C’étaient les battements de son cœur qui frappaient le papier.
Quand elle eut écrit les quatre suscriptions, elle se demanda si on lui donnerait quelqu’un pour faire parvenir les lettres. Elle ne savait pas que toutes les lettres des détenus sont le secret de la comédie.
En effet, un gardien vint lui demander si elle dînerait. Cet homme avait bonne mine; il ne ressemblait pas à un geôlier. Elle lui confia ses lettres en lui disant: «Mettez à la poste la première: c’est pour la province, mais faites porter les trois autres.»
Un quart d’heure après, la correspondance de Régina était entre les mains du juge d’instruction.
Après avoir relu et relu, l’homme de robe murmura: «Voilà une étrange femme! Plus je vais et moins je la connais.»
XI
QU’IL Y A DE BONS MINISTRES DE LA JUSTICE
Table des matières
Le juge d’instruction était quelque peu effrayé d’avoir retenu à la Conciergerie madame de Romanes. Etait-il bien en droit de la regarder comme accusée,–parce qu’on avait trouvé un de ses éventails brisé près de son mari mort,–et parce qu’elle lui avait brisé un autre éventail sur la figure, à lui, juge d’instruction? Il se disait bien qu’elle n’était pas si blanche que la blanche hermine, puisqu’elle n’osait avouer comment elle avait passé l’après-midi du suicide ou du meurtre de M. de Romanes.
–Après tout, pensa le juge d’instruction, n’ai-je pas bien fait, en la mettant au secret, de l’empêcher de s’entendre avec son amant? Cette lettre que je tiens là est très explicite, sinon sur la mort de M. de Romanes, du moins sur la conduite de sa femme. Ce Léo Samarini est un chenapan, à ce qu’on m’a dit.
Le juge d’instruction dînait ce soir-là chez le ministre de la justice; à son arrivée, les autres convives n’étaient pas encore là. Le ministre de la justice, qui avait ouï parler du suicide de Fernand, lui demanda s’il y avait là une affaire criminelle.
–N’en doutez pas, monsieur le ministre, voyez ma figure. je n’osais venir dîner… mais j’ai jugé qu’il était plus poli de venir comme je suis, avec les traces d’un éventail brisé sur mon front. Un peu plus, j’y perdais un œil.
–Expliquez-vous.
–J’avais appellé madame de Romanes pour l’interroger…
–Vous avez fait une bêtise! Madame de Romanes n’est pas une femme qu’on appelle au Palais de justice comme la première venue. Vous n’imaginez pas qu’elle a tué son mari?
–Pourquoi pas?
Le ministre s’impatienta, à ce mot qui avait fait bondir Régina.
–Voyez-vous, mon cher ami, vous voyez rouge comme tous vos pareils. Il faut défendre la société, mais non point l’attaquer; la plupart des juges d’instruction sont des hommes bien élevés qui ont peut-être toutes les vertus, mais qui ne sont point des voyants parce qu’ils s’obstinent à voir de travers.
Le ministre, très fâché, se promena avec agitation; il se rappelait qu’il avait dîné chez la comtesse de Romanes; qu’elle avait été charmante par la grâce et la simplicité. Il jugeait qu’il y avait là un cœur et un esprit. Il eût mis sa main au feu pour témoigner,–sans savoir un mot de l’affaire,– qu’elle n’était pour rien dans la mort de son mari. Le juge d’instruction se risqua à accuser Régina.
–Songez, monsieur le ministre, que cette femme a pour amant un Italien dont on dit beaucoup de mal.
–Pour amant, pour amant… On donne ainsi des amants à toutes les femmes qui n’en ont pas.
–Oui, mais je tiens la preuve.
–Vous ne tenez rien du tout; vous autres juges d’instruction, vous êtes habitués à vivre trop au Palais et pas assez dans le monde; le cœur humain est bien moins que vous ne croyez dans les dossiers des causes criminelles que dans l’intimité des gens du monde, au coin du feu de la famille, dans les cercles, à l’Opéra, partout, hormis au Palais de justice où n’apparaît que l’exception, si bien que vous ne jugez l’homme et la femme que sur l’exception.
–Mais enfin, monsieur le ministre.
–Mais enfin, je vous dis qu’il ne fallait pas soumettre madame de Romanes à un interrogatoire dans votre cabinet.
Là-dessus, comme quelques convives venaient d’être annoncés, le ministre tourna le dos au juge d’instruction, qui dit entre ses dents:
–Je crois que j’en serai pour mon coup d’éventail.
Il eut même peur d’un avancement,–en province.
Il dîna fort tristement entre deux femmes qui n’avaient pas d’amants, mais qui n’avaient ni la beauté ni le charme de la comtesse de Romanes; l’une d’elles eut beau lui dire qu’il était bien heureux d’assister tous les jours à la comédie criminelle du genre humain, il estima qu’il aimerait mieux décidément avoir une bonne salle à la Comédie de Molière, lequel n’a pas eu besoin de passer au Palais de justice pour bien connaître son prochain.
Quand on se leva de table, le juge d’instruction ne s’arrêta pas au doux quart d’heure du café; il prit ses jambes à son cou jusqu’à la Conciergerie.
XII
PROFIL D’UN JUGE D’INSTRUCTION
Table des matières
Lavater a dit: «Montre-moi ta figure, je te dirai qui tu es.» Comme tous les physionomistes, Lavater s’est trompé. La nature, cette haute capricieuse qui aime à déjouer la malice des hommes, a souvent mis un vrai masque sur l’âme. C’est toujours le vers de Ruy-Blas:
J’ai l’habit d’un laquais et vous en avez l’âme.
Il y a souvent des figures qui trompent le regard le plus claivoyant, comme ces montagnes abruptes et désolées qui cachent des mines d’or, ou comme ces volcans qui dorment sous la neige.
Le juge d’instruction, M. Lemarchand, n’avait pas la figure du juge d’instruction légendaire. On représente toujours cette sentinelle, plus ou moins avancée de la justice avec des traits anguleux, un vaste front, un regard pénétrant, un tein mat, un sourire froid et sceptique. Tel n’était point M. Lemarchand; la nature semblait l’avoir créé pour vivre gaiement. Il avait une figure toute ronde, toute rouge, un front couvert de cheveux.
On l’eût pris pour un membre du Caveau, tant il avait l’air d’une chanson à boire.
Il ne buvait que de l’eau. Les méchants sont buveurs d’eau. Au Palais, le juge d’instruction était méchant. Toute sa volupté était de s’enfoncer dans le crime des autres. Plus le crime était horrible, plus il était content.
C’était en vain qu’on l’entraînait dans le monde pour qu’il secouât l’atmosphère de son cabinet. Il semblait dépaysé partout. Quoique jeune encore, il renonçait déjà à toutes les joies de la jeunesse et même de la seconde jeunesse.
Il s’était marié, mais si peu, si peu, si peu, que sa femme pouvait dire qu’il ne s’était pas marié du tout. On le citait d’ailleurs dans son monde comme un mari irréprochable. Il aurait plutôt donné des coups de canif à sa femme que des coups de canif dans le contrat. C’est ainsi que sont les maris irréprochables.
Qui sait, dans sa fureur de trouver des crimes partout, peut-être avait-il l’œil sur sa femme, peut-être ne désespérait-il pas d’exercer ses talents de juge d’instruction jusque dans la chambre nuptiale. Mais sa femme était sur ses gardes.
Quand on l’avait recommandé au ministre, qui le connaissait de vue, le ministre s’était écrié: «Allons donc, il n’y a pas là l’étoffe d’un juge d’instruction!» Ce qui prouve que les ministres se trompent comme de simples mortels. Il le trouvait trop gai, cet homme qui n’avait jamais le mot pour rire, à l’inverse de tant de juges d’instruction qui sont dans le monde des hommes d’esprit, oubliant qu’ils revêtiront le lendemain dans leur cabinet, non plus la robe noire légendaire, mais le caractère auguste de la justice.
Le ministre avait eu raison de dire à M. Lemarchand: «Prenez garde, un juge d’instruction doit aller beaucoup dans le monde, parce que c’est à l’école du monde qu’on apprend à connaître les hommes.»
Un peu plus, le ministre eût donné une passion à cet homme qui n’avait que la passion du devoir.
Un médecin célèbre disait à un président de cour d’assises, à propos d’une empoisonneuse: «Il y a du poison partout. Je me charge de donner un coup de scalpel dans votre cœur et d’y trouver de l’arsenic.»
M. Lemarchand, né criminaliste, trouvait des crimes partout. Il fut plus d’une fois sur le point d’instruire contre lui, dans ses heures de distraction.
XIII
SOPHIE LACAILLE
Table des matières
Il y avait trois heures que madame de Romanes était à la Conciergerie,–trois siècles.–Elle commençait à trouver que son mari était bien heureux. Si une main charitable lui eût apporté le fatal revolver, Régina en eût peut-être fini avec ses angoisses.
A moins, pourtant, que l’idée de son fils ne l’eût retenue dans son désespoir.
C’était le seul être aimé à qui elle n’eût pas écrit, mais à tout instant elle pensait à lui-même quand elle pensait à Léo Samarini. Elle le plaignait amèrement d’avoir un tel père et une telle mère. Que deviendrait-il dans la vie, avec de pareils exemples?
Ce nom de Romanes, oserait-il le porter? N’allait-il pas, en apprenant la mort de son père, se tourner contre sa mère? C’en était fuit pour elle des joies de la maternité. Cet enfant gâté ne serait plus qu’un reproche et une menace. Maintenant que le bruit public la frappait du nom de femme adultère, elle aurait beau tendre les bras à son fils, avec l’amour d’une mère, il ne s’y jetterait plus en toute effusion.
De quelque côté que se tournait la comtesse de Romanes, elle ne voyait que les ténèbres. Sa mère, elle-même, sa mère qui ne vivait que pour elle, qui sait si elle ne refuserait pas de lui pardonner?
Régina était en proie à toutes ces désolations quand un gardien ouvrit la porte sans frapper et fit passer une jeune femme, en disant à Régina:
–Madame, vous serez forcée de partager votre chambre pendant une heure ou deux, avec cette dame, qui est en prévention comme vous et qui n’a pas encore de place. Il paraît que les affaires vont bien. Je ne sais plus où donner de la tête.
–Mais, on m’avait dit que cette chambre était pour moi seule, dit Régina de son air hautain.
–Oh! mon Dieu, madame, murmura la nouvelle venue, je ne ferai que passer ici, on m’assure que dans une heure je serai logée à mon tour.
Cela fut dit avec le sourire le plus charmant et le plus ironique.
–Comment, reprit Régina, ce n’est pas assez d’être emprisonnée pour rien? N’être pas seule, c’est être deux fois en prison.
–Vous avez bien raison, madame: je suis désolée d’être de moitié dans les plaisirs de cette retraite.
Madame de Romanes insista auprès du gardien, mais cet homme lui dit sans façon: «Je n’y puis rien; la raison du plus fort est toujours la meilleure.» Il fallut bien se résigner. «Encore si j’avais un livre!» pensa Régina.
Elle se remit à la table et écrivit sans savoir ce qu’elle écrivait. C’était tout simplement pour ne pas être obligée de causer avec sa camarade de chambrée.
Ce n’était pas l’affaire de celle-ci, car celle-ci s’appelait Sophie Lacaille: ce n’était pas la première fois qu’elle venait à la Conciergerie; elle avait déjà fait une année de Saint-Lazare, elle allait sans doute y passer encore une année; interrogée par le juge d’instruction pour détournement de mineur, elle lui avait paru si intelligente, si malicieuse, si pervertie, qu’il était écrié: Eureka!
Il croyait avoir trouvé son maître pour interroger la comtesse de Romanes. Il lui avait dit:
–Madame, si vous voulez que la justice ne soit pas trop sévère pour vous, il faut servir la justice.
–De tout mon cœur. Qu’ai-je à faire?
–C’est bien simple. Il y a à la Conciergerie une femme du monde qui a peut-être tué son mari d’un coup de revolver. Si ce n’est elle, c’est peut-être son amant. Vous allez passer quelques heures avec elle. Vous lui conterez des histoires de votre vie: il n’est pas impossible que vous la fassiez parler. Donnez-vous comme une grande dame étrangère: demain vous viendrez me dire ce que vous pensez de cette femme, qui est un sphinx.
C’est ainsi que se multiplient les juges d’instruction. Le prévenu est interrogé, sans le savoir, à toute heure, par ses amis, par ses ennemis, dans sa prison comme dans sa maison.
Sophie Lacaille, cachée sous le nom de la marquise Ondolfi, joua bien son rôle. Elle eut toutes les insinuations de la femme, du serpent, du charmeur d’oiseaux.
–Madame, dit-elle ’doucement, je comprends votre irritation, je suis sûre que vous êtes retenue ici sans raison, à peu près comme moi, car mon cœur seul est coupable. On m’accuse, moi marquise italienne, de détournement de mineur; est-ce donc un crime d’aimer un jeune prince italien? Est-ce que je savais qu’il n’avait pas vingt et un ans.
Régina avait l’air de ne pas entendre; mais la coquine savait bien qu’elle lui ferait retourner la tête.
–Je crois bien, madame la comtesse, que j’ai eu l’honneur de vous rencontrer dans le monde; par exemple, au dernier bal des Tuileries. Vous étiez, si je ne me trompe, d’abord au bras de votre mari, ensuite au bras de Léo Samarini.
La comtesse de Romanes retourna la tête.
–Mais, madame, je ne vous ai jamais vue.
Sophie Lacaille s’inclina.
–C’est que je ne suis pas, comme vous, une femme remarquable. On passe son chemin devant moi, tandis qu’on s’arrête devant vous.
Régina s’inclina sans le vouloir. Elle avait été frappée du charme pénétrant de la figure de cette femme.
Comme elle ne se doutait pas que ce fût là par occasion une doublure du juge d’instruction, elle lui dit naïvement:
–Est-ce que vous connaissez M. Léo Samarini?
–Ah! beaucoup, madame; c’est un ami intime de mon amant.
Sophie Lacaille vit à la figure de la comtesse qu’elle marchait trop vite dans la familiarité.
Elle se reprit:
–Pardon, madame, je pourrais dire mon fiancé, car nous allions partir pour Londres dans l’idée de nous marier là-bas. Ce n’est peut-être pas la bonne manière; mais que voulez-vous? il y a souvent des empêchements pour légitimer les passions les plus simples. Je vous répète ici les paroles de Léo Samarini.
La comtesse eut beau vouloir garder la dignité du silence, elle continua la conversation avec cette marquise inconnue. Elle l’écoutait comme on lit un mauvais roman; d’ailleurs elle se croyait dans une chambre d’auberge et elle s’imaginait voyager. Or, quand on voyage, on ne craint pas de se risquer dans tous les mondes.
–Ah! la vie est un étrange mystère, dit tout à coup Sophie Lacaille, d’un air profond. Où est le bien, où est le mal? Si on écoute sa raison on ne fait que des folies, si on écoute son cœur on est capable de tous les crimes.
La devineuse d’énigmes regardait madame de Romanes jusqu’au fond de l’âme.
–En Italie, reprit-elle, on est bien moins criminaliste qu’en France. Il est plus aisé de vivre là-bas selon son cœur. C’est la justice qui fait le scandale. Qu’est-ce qu’un crime caché? Ah! je ne parle pas des gens qui vous assassinent pour vous voler. C’est contre ces gens-là qu’il faut que la justice soit armée. Mais les duels intimes, les misères d’intérieur, les orages conjugaux, est-ce que cela la regarde, cette justice bavarde et mauvaise? Plus on lève le rideau de la tragédie et plus on fait voir de tragédies, car la vie n’est qu’un travail d’imitation. Au lieu de lever le rideau, la justice devrait cacher tout cela.
La comtesse ne pouvait s’empêcher de penser que ladite marquise Ondolfi avait raison.
–Par exemple, moi, j’ai commis un crime, un vrai crime, un crime impardonnable. On m’a pardonné. Croyez-vous qu’on a eu tort? Cela se passait il y a six ans. J’étais toute jeune. Depuis six ans j’ai été charitable à tout le monde, j’ai fait du bien comme si je n’avais que cela à faire. La société serait-elle bien avancée si on m’avait condamnée aux travaux forcés! La vie, n’est ce pas les travaux forcés? Il est vrai que ces jours-ci me voilà sous le coup d’un autre crime: un détournement de mineur. Je vous demande si la société est en péril parce qu’un prince de vingt ans est heureux à mes pieds. Sous prétexte d’être agréable à la société, voilà qu’on fait son malheur et le mien; mais j’espère encore que cette belle affaire sera abandonnée.
Madame de Romanes était devenue curieuse.
–Et comment ne vous a-t-on paspoursuivie, il y a six ans, pour le crime impardonnable dont vous me parliez tout à l’heure?
–Ah! voilà l’histoire. Voulez-vous m’écouter dix minutes?
–Oui, bien volontiers.
Régina, qui avait d’abord jeté des yeux furieux à Sophie Lacaille, la regardait maintenant avec quelque sympathie, quoique cette femme se fût avouée criminelle au premier chef.
C’est qu’elle avait cette beauté du diable, cette gaieté parisienne, cet entrain irrésistible qui crée les amitiés de passage.
Voici comment Sophie Lacaille raconta son histoire. Ce qui va paraître singulier, c’est que, n’étant pas là pour dire la vérité, elle parla à cœur ouvert sans se faire meilleure qu’elle n’était. Seulement, elle se fit marquise italienne au lieu d’avouer son origine.
Sophie Lacaille était tout simplement une ancienne écuyère de l’Hippodrome, qui avait traversé les aventures les plus tapageuses, jusqu’au jour où elle avait été prise au sérieux par un gentleman, ancien ami de l’empereur Napoléon III en exil après l’affaire de Strasbourg. Ce gentleman avait brisé la carrière glorieuse de Sophie Lacaille en lui donnant un hôtel et des chevaux, mais à condition qu’elle ne serait plus écuyère que dans les promenades matinales au bois de Boulogne. Laissons-lui conter elle-même son histoire.
XIV
UNE PAGE D’HISTOIRE PARISIENNE
Table des matières
Pour les initiés, pour les Parisiens qui connaissent bien leur monde, cette histoire de Sophie Lacaille est plus ou moins connue, mais elle n’a pas été imprimée. La voici telle que cette singulière héroïne la conta à madame de Romanes:
–Figurez-vous, madame, que je suis venue à Paris bien jeune encore, ce qui ne m’a empêchée de revoir plus d’une fois l’Italie. J’étais née comme toutes les femmes bien nées, avec le sentiment des plus hautes vertus; mais la plupart des grandes familles italiennes ne sont pas riches; mon père a abandonné ma mère pour venir achever sa ruine à Paris.
» J’étais fille unique; ma mère me prit dans ses bras pour se mettre à la poursuite de mon père. Donc nous voilà à Paris. Ma mère vendit ses diamants pour moi comme pour elle; nous fîmes bonne figure, mais le jour vint où il fallut s’humilier dans les larmes, c’est-à-dire me sacrifier à un mariage de raison. Un gentleman était amoureux de moi. Il m’avait rencontrée à la cour: il demanda ma main. Je pleurai, ma mère la donna. Nous allâmes nous marier en Angleterre.»
Jusqu’ici, Sophie Lacaille, née à Paris, rue de Lancry, contait un roman pour masquer son origine, mais maintenant l’histoire commence.
Après un silence, elle reprit ainsi:
–Que vous dirai-je de ce mariage de raison? Si j’avais aimé les vanités, j’aurais été bien heureuse, car j’habitais un hôtel avenue de la Reine-Hortense, dans toutes les somptuosités de la fortune et du luxe. Mon mari était ami de l’empereur; il lui avait donné beaucoup d’argent dans son premier exil, parce que Napoléon III lui avait montré son étoile. C’étaient les deux doigts de la main. Ils se voyaient peu, mais ils ne se cachaient rien: dans tous les grands événements mon mari fut consulté par son grand ami.
» Les femmes qui vivent par l’esprit, jamais par le cœur, se fussent toutes contentées de mon hôtel, de mes chevaux, de mes robes et de mon mari. Mais moi, je suis romanesque; n’aimant pas dans ma maison, il me fallut aimer ailleurs. En ce temps-là, ce n’était pas mon prince italien, c’était un jeune crevé qui m’avait rencontrée au Bois, et qui me trouvait belle en amazone.
» Ah! je montais bien à cheval dans ce temps-là. J’aurais pu lutter avec toutes les écuyères de l’Hippodrome. Le jeune crevé ne montait pas mal lui-même, si bien qu’un matin nos chevaux allèrent du même pas; quand je dis nos chevaux,–c’était peut-être nos cœurs,–ces bêtes-là s’entendirent si bien qu’au lieu de faire le tour du lac, elles s’égarèrent vers la cascade jusqu’au parc des Princes. Et cela allait au galop. Oh! les premières joies de l’amour! On a peur, mais comme on aime son émotion! On voit le précipice; mais comme on s’y jette avec joie. Mon cheval rentra sans baisser la tête à l’écurie. Je jurai de ne pas trahir mon mari. Je débrouillai en vain le chaos de mon cœur pour retrouver ma raison.
» Comment se fit-il que le lendemain à la même heure, sans le vouloir, malgré moi, je me retrouvai au parc des Princes, cheval contre cheval, la main dans une main amie, je veux dire dans une main ennemie?
» Car nous n’avons pas de plus grand ennemi que notre amour.
» Ce jour-là on entra,–pourquoi faire,–dans un petit hôtel à louer, un petit hôtel qui je crois avait appartenu à madame Pradier ou à madame de Tourbey, ou à madame, je ne sais plus qui, enfin un hôtel célèbre par les visites d’un prince à la mode.
» Pendant que le portier gardait nos chevaux, nous visitions le rez-de-chaussée et le premier. Je crois que nous restâmes un peu plus longtemps au premier qu’au rez-de-chaussée. Pardonnez-moi ces détails, madame, mais c’est là toute l’histoire de mon bonheur.
» Ah! ce petit hôtel, y vivre selon mon cœur, de ma vie passée avec mon premier amant, y vivre un an et un jour, je donnerais pour rien le reste de ma vie; y vivre un an et un jour avec mon petit prince italien, je donnerais ma vie dans ce monde et dans l’autre.
» Mais, voyez-vous, la volonté la plus ferme est toujours brisée. On dit: Je ferai cela; pourquoi ne peut-on pas le faire? L’homme s’agite, la femme le mène, mais Dieu mène la femme.
» Si ce n’est Dieu, c’est le diable.
» Toujours est-il que nous nous promettons le bonheur pour demain; si le bonheur fait faillite à l’échéance, nous lui envoyons les huissiers: mais quand on le saisit, il est insolvable.
» Hélas! j’habitais un grand hôtel dans un grand vide, parce que rien ne me charmait le cœur. Mon mari était le plus taciturne des taciturnes. Je l’aimais quelque peu, par reconnaissance; mais vous savez que la reconnaissance est une fleur rare qui tombe au premier mauvais vent. Je me disais, d’ailleurs, que si M. Tomson ne m’eût pas épousée, j’en aurais trouvé un autre plus amusant.
» Vous comprenez bien que je ne pouvais pas m’éterniser dans cet ennui, quand mon cœur était dehors.
» Mon amant me disait tous les jours: «Ah! si tu «étais libre, comme je t’épouserais avec joie!» Et moi, je me disais: Pourquoi mon mari, qui parle sans cesse de voyager et qui reste sans cesse au coin de son feu, ne part-il pas pour le nouveau monde ou pour l’autre monde? Lui absent, c’était déjà l’air libre à respirer; lui mort, c’était le bonheur. Pourquoi faire de la fausse sentimentalité? Je ne veux pas me montrer meilleure que je ne suis. Peu à peu, je laissai cette pensée me dominer l’esprit, à savoir que M. Tomson n’avait rien à faire sur la terre, si ce n’est à me gêner.
» Il faut que je vous dise tout d’abord, qu’il m’avait montré un testament où il me donnait la moitié de sa fortune, cinq millions. L’autre moitié était destinée aux pauvres de Londres. Or, s’il mourait, c’était une bénédiction pour les pauvres de Londres, –et c’était l’idéal pour moi.
» Eh bien, je vous l’avoue, quoique je ne sois point née avec de mauvais instincts, mais comme j’avais soif de vivre, un soir que mon mari m’avait rudoyée, sous prétexte que j’aimais trop les chifrons, je jurai d’en finir. Je lui servais le thé tous les soirs à la même heure: c’était automatique; nous n’avions plus rien à nous dire; d’ailleurs, j’avais beau parler, il n’écoutait jamais. Il y en a qui vivent dans les nuages, lui, vivait dans la nuit. C’était déjà la nuit du tombeau.
» Que vous dirai-je? Un soir que mon amant, toujours plus adorable, était près de m’échapper pour un mariage d’argent, je versai, dans le thé conjugal, je ne sais plus quelle essence de laurier-cerise qui tue son homme à la minute.
» Qu’arriva-t-il? Ce qui arrive toujours, c’est que, craignant de ne pas verser assez de poison, j’en versai trop, si bien qu’au lieu de s’endormir dans l’éternité, mon mari se mit à bondir comme un beau diable. «Votre thé c’est du poison!» s’écria-t-il. Un peu plus il me forçait de boire ce qui restait dans sa tasse.
» Grand tapage et grand tumulte dans l’hôtel. On court chercher des médecins. Je veux me jeter par la fenêtre. On m’enferme dans ma chambre. Comme on a parlé de poison, une de mes femmes de chambre, enchantée de m’être agréable, avertit le commissaire de police. Cet homme va trouver mon mari: «–Vous êtes empoisonné?–Oui, monsieur, par ma femme.» Le premier médecin déclare que M. Tomson est perdu. Sur ce diagnostic, le commissaire de police me fait empoigner par deux agents, qui m’emmènent à la Conciergerie. Je voyais déjà se dresser la guillotine.–Oui, madame. Mais ce qui m’épouvantait le plus, c’était la cour d’assises. C’est là le vrai supplice, hormis pour les coquins de profession; mais les criminels d’occasion, ceux qui ont eu un instant de folie, parce que l’amour est un mau-conseiller, ont la terreur d’être en scène sur ce théâtre de la justice.
» J’avais beau crier et pleurer, je me demandais comment j’avais pu en arriver là; mais il n’y avait pas à s’en dédire, le crime était commis, il me fallait subir le châtiment.»
Tout en parlant, Sophie Lacaille ne perdait pas de vue la comtesse de Romanes, étudiant toujours l’expression de sa figure, cherchant à démasquer son cœur et son âme. Si elle était coupable, ne devait-elle pas être profondément émue par ce récit, qui était bien,–ou qui pouvait bien être,–un peu son histoire?
Mais Régina ne perdait rien de sa sérénité.
–Ah! si elle joue son jeu, elle le joue bien, pensa Sophie Lacaille.
–Et par quel miracle, madame, lui demanda la comtesse, n’avez-vous pas passé en cour d’assises, car je n’ai pas entendu parler dans ce temps-là d’une telle affaire.
–Ah! oui, le tapage aurait retenti jusque chez vous. Voilà ce qui s’est passé:
«Après le premier médecin, il en survint un second, qui déclara que mon mari n’en mourrait pas. Quand M. Tomson fut bien sûr de rester parmi les vivants, il m’appela près de lui, mais je n’étais plus là. Voilà bien le cœur humain! Mourant, il voulait ma mort; vivant, il voulait ma vie. Il m’avait achetée par le mariage, il m’avait payée par mon luxe. J’étais sa chose; aussi entra-t-il dans une belle fureur, quand il apprit que le commissaire de police s’était permis de lui enlever sa femme.
» Il connaissait la force de la justice en France; il savait qu’une fois dans l’engrenage, on fait le tour de la roue. Il eut peur pour moi, il eut peur pour lui; car il ne pouvait pas vivre sans moi. Que fit-il? Il écrivit à son ami l’empereur, ce simple petit billet:
«Mon ami, je suis mourant, refuserez-vous de » venir me serrer la main?
» L’ami de l’exil,
» TOMSON.»
XV
SUITE DE L’HISTOIRE DE SOPHIE LACAILLE
Table des matières
» Mon mari savait bien à qui il parlait.
» Napoléon III aimait beaucoup mon mari. Il n’attendait qu’une occasion de lui prouver sa reconnaissance.
» C’était un des petits lundis de l’impératrice,– l’empereur dit tout haut qu’il allait se coucher, mais il courut à notre hôtel.
» A première vue, il jugea que c’était fini, mais M. Tomson lui dit: «–Vous pouvez me sauver, si vous voulez.–Eh bien, je vous sauverai, et il interrogea le moribond du regard.–Voyez-vous, mon ami, j’ai été empoisonné par ma femme.» Et comme l’empereur allait s’indigner: «–Non, ne lui en voulez pas plus que moi, le plus coupable c’est moi-même. Voici pourquoi: Elle est jeune, j’ai la barbe blanche; elle est gaie, je suis morose. Elle veut vivre, je veux mourir,–toutefois, pas empoisonné.–Je désire prendre mon temps. Pour la consoler un peu, je lui ai montré un testament qui lui donne cinq millions. C’était tenter le diable, c’était tenter la femme.–Ainsi, dit l’empereur, votre femme vous a empoisonné sans autre passion que celle de l’argent!–Oui, sire; mais pourquoi tant vous étonner? entrez un peu plus dans son rôle de femme qui veut jouer un beau jeu; moi mort, elle est du même coup libre et riche; moi vivant, elle vit de ma fortune, sous mon joug. Comment n’avoir pas l’idée de se débarrasser d’un mari qui est au travers de votre bonheur? Ne faisons point de phrases, ne soyons pas stoïciens, ou plutôt soyons-le et pardonnons. Je ne vous ai jamais demandé de grâces, sire. J’ai laissé cela à vos amis de la seconde ou de la troisième série. Aujourd’hui, je vous demande une grâce.–Je vous l’accorde.–Eh bien, donnez l’ordre au ministre de la justice de me rendre ma femme cette nuit même; envoyez chez M. Baroche, qui s’arrangera comme il pourra, mais qui empêchera que ma femme ne soit happée parle procureur impérial, le juge d’instruction et toute la boutique. Si vous attendez à demain, il sera trop tard. On instruira l’affaire, ces gens-là ne lâcheront par leur proie; j’aurai beau dire que je me suis empoisonné moi-même, ma femme sera perdue.»
» L’empereur avait accordé la grâce; il ne voulait pas revenir sur sa parole, mais il paraissait inquiet de mettre le doigt sur la balance de la justice: «–Prenez garde, mon cher ami, votre femme vous empoisonnera encore.–Pas du tout. Je ne serai plus si bête. Quand elle va revenir tout à l’heure, je lui dirai: «Je vous pardonne; mais, comme tout crime doit être puni, je déchire mon testament», et je déchirerai mon testament; mais, ne voulant pas la mort du pécheur, je dirai à ma femme: «Maintenant, il ne tient qu’à vous de regagner vos cinq millions, voici comment: cent vingt-cinq mille francs la première année; deux cent cinquante mille francs la seconde; un demi-million la troisième, et ainsi de suite, jusqu’à ma mort, c’est-à-dire cinq cent mille francs par an.» Je vous réponds qu’à ce compte-là elle ne m’empoisonnera plus, même quand elle aura cinq millions, parce qu’elle voudra toujours gagner cinq cent mille francs de plus.–Vous parlez comme un sage, dit l’empereur, mais ne vous y fiez pas.– Sire, je vous invite à venir dans un an, prendre une tasse de thé avec nous.–Je viendrai, dit Napoléon III. Mais promettez-moi que ce n’est pas votre femme qui fera le thé.»
» Le croirez-vous, madame, au bout d’un an l’empereur vint prendre la tasse de thé, au coin du feu de mon mari. Et ce fut moi qui fit le thé. «–N’est-ce pas, me dit l’empereur, que c’était pour rire ces trois ou quatre gouttes de je ne sais quoi, que vous avez versées, il y a un an, dans le thé de mon ami?– Sire, je ne m’en souviens plus, mais je vous jure que je ne suis pas capable de faire du mal à une mouche.–Ah! mon Dieu, dit M. Tomson, toutes les femmes sont comme ça, mais elles ont de mauvais quarts d’heure pour leur mari; tant pis pour ceux qui ne savent pas les prendre.»
En finissant son histoire, une histoire qui, je le répète, est vraie presque mot à mot, Sophie Lacaille jugea que madame de Romanes ne se confesserait pas. En effet, Régina se contenta de dire:
–C’est un roman ce que vous me contez là, je ne croirai jamais que vous avez empoisonné votre mari.
Sophie Lacaille se dit: «Alors, c’est qu’elle n’a pas tué le sien, où elle cache bien son jeu.» Elle dit tout haut:
–C’est pourtant la vérité. Il m’a pardonné, n’en parlons plus. Quand il est mort de sa belle mort, quatre ans après, il m’a doucement appuyé sur son cœur en me disant: «J’ai été bien heureux avec toi.»
«Ce qui était un meilleur pardon encore. Seulement, au moment où je voulais me détacher de ses bras, il saisit les miens comme dans une tenaille en s’écriant: «Viens avec moi, jusque dans la mort, au bout d’un an je te donnerai encore un million.» C’était le délire, mais c’est égal, j’ai encore passé là un vilain quart d’heure.
–Et lui donc! dit en souriant madame de Romanes.
Et après un silence, elle ajouta:
–Ce n’était peut-être pas le délire, madame, c’était plutôt une suprême raillerie, la raillerie de l’homme qui est aimé pour son argent.
–Vous avez raison. Et vous, madame: vous êtes accusée…
–Moi, je ne suis pas accusée.
–Comment, vous n’êtes pas accusée! J’ai lu tout à l’heure dans un journal du soir que la comtesse de R…
–Comment, un journal du soir oserait parler de moi!
–Seulement les initiales.
–Est-ce que vous avez ce journal?
–Non, je l’ai lu dans le cabinet du procureur de la République.
–Et que disait-on?
Régina avait repris toute sa fièvre.
–On disait ceci ou à peu près: «Une belle comtesse éclose comme une fleur rare dans le jardin de la France, avait un mari et un amant. Jusqu’ici, rien de plus naturel, puisque cela se voit tous les jours. Elle n’en était pas moins du meilleur monde, sans être tout à fait du faubourg Saint-Germain, ni des privilégiées de la cour. Elle avait commencé par adorer son mari; mais les femmes finissent toujours par adorer leur amant, si bien qu’une belle après-midi, c’était hier, le mari est mort d’un coup de revolver. La famille dit de la rupture d’un anévrisme, mais le revolver a déjà fait trop de bruit pour n’être pas entendu. A côté du revolver, on a trouvé un éventail brisé. Cet éventail est celui de la belle comtesse. Que faisait-il là? Mystère. Les devineurs d’énigmes disent qu’il y a eu une terrible scène conjugale. Ce n’est pas une raison pour que la femme ait armé le revolver: elle n’en a pas moins été appelée au Palais de justice, aujourd’hui même, si j’en crois les indiscrétions. Voilà ce que c’est que d’être une femme romanesque. Demain nous pénétrerons un peu plus avant dans ce mystère de Paris.» C’est à peu près ce que j’ai lu, ajouta Sophie Lacaille.
–Mais c’est l’infamie des infamies, s’écria la comtesse. Il n’y a donc plus de respect pour rien. Ce journaliste, je le cravacherai en pleine figure.
–Oh! ne faites pas cela, on dirait que vous êtes violente; c’est alors que vous seriez accusée.
Et là-dessus Sophie Lacaille se risqua un peu plus loin.
–Enfin, madame, vous devez savoir comment est mort votre mari?
–Comment voulez-vous que je le sache, puisqu’il vivait rue de la Ville-l’Evêque et que je vivais rue Galilée?
–Oui, mais un mari et une femme qui ont vécu dix ou quinze ans ensemble se connaissent si bien qu’ils voient leurs actions, même quand ils sont loin l’un de l’autre.
Jusque-là, madame de Romanes avait écouté Sophie Lacaille, tantôt par distraction, tantôt par curiosité; mais tout à coup elle reprit son air digne et son expression hautaine en laissant tomber froidement ces mots: «Je crois que vous m’interrogez, madame!»
La jolie empoisonneuse pensa qu’elle en était pour son histoire.
–Oh! mon Dieu, non, madame; une fatalité nous a mises en présence. Je connais votre amant qui connaît le mien, j’ai la bonne grâce de vous ouvrir mon cœur.
–Oui, et comme vous avez empoisonné votre mari, vous trouvez sans doute tout naturel que j’aie tué le mien d’un coup de revolver.
On ne se parla plus.
Cependant le juge d’instruction était arrivé à la Conciergerie. Il demanda Sophie Lacaille, qui vint tout de suite à lui: «–Eh bien?–C’est un sphinx. –Elle n’a rien dit?–Non. J’ai eu beau me confesser, elle a répondu par un silence implacable. –Que pensez-vous?–Que cette femme est un puits de ténèbres. J’y descendrai, mais il me faudra prendre mon temps et le sien.–Je vais lui donner la liberté.–Vous avez raison: elle se trahira par ses actions et non par ses paroles. Et moi?–Nous en reparlerons.–Mettez-moi à ses trousses et vous saurez tout.–Oui, mais demain.»
Le juge d’instruction dit un mot au directeur de la Conciergerie, qui entra bientôt chez la comtesse de Romanes, pour lui dire qu’elle était libre: «Voyez-vous, madame, ce n’est pas la faute du juge d’instruction si on vous a retenue ici. On l’a mal compris. Il était bien loin de vouloir faire arrêter une femme comme vous, selon son expression. Il m’a dit à moi-même qu’il ne voulait que vous intimider pour obtenir de vous des renseignements qui lui sont indispensables, puisqu’il veut prouver que votre mari ne s’est pas suicidé.»
Sophie Lacaille venait de rentrer dans la chambre.
La comtesse ne fit pas de façon pour se tourner vers elle et lui dire, tout en marquant la distance d’une femme du vrai monde à une femme qui n’en est que par hasard: «Bonsoir, madame.» Mais Sophie Lacaille le prit de haut: «Bonne nuit, madame. Il paraît que décidément votre histoire est comme la mienne: Vous ne passerez pas aux assises, par une volonté d’en haut… Mais moi, j’avais manqué mon coup…»
XVI
LE LOUP ET L’AGNEAU
Table des matières
La comtesse de Romanes, revenant de la Conciergerie, trouva tout le monde debout chez elle, quoiqu’il fut près de onze heures.
–Ah! ma chère Élisabeth, comme je suis heureuse de te retrouver!
Mademoiselle van Lowe éclata en larmes et en sanglots:
–Ma marraine, ma marraine! Je mourais de chagrin de ne pas vous voir revenir. On a servi le dîner à sept heures. Je n’ai pas voulu me mettre à table. Est-ce que vous avez dîné?
–Non, mais je n’ai pas faim. Je me suis nourrie d’émotions aujourd’hui. Mais me voilà tout à toi.
Régina regarda Élisabeth avec un sourire de sœur et de mère.
–Raconte-moi ta journée.
–Ma journée, ma marraine? C’est bien simple. Quand vous m’avez quittée, je me suis mise à ma tapisserie. J’étais si triste que je ne voulais pas voir le piano; car vous avez eu beau vouloir me cacher votre appel au Palais de justice, je le savais bien.
–Comment le savais-tu?
–Parce que je vous ai écoutée, sans le vouloir, quand vous êtes partie avec madame Ramée.
–Ce n’était rien. As-tu reçu ma lettre?
–Quelle lettre?
–Je t’ai écrit à cinq heures.
–Votre lettre ne m’est pas arrivée.
–C’est impossible. J’ai pourtant bien payé le commissionnaire, c’est que j’écris si mal… Cette rue Galilée n’est pas connue… Il n’est venu personne? Élisabeth sembla chercher.
–Non. Il est venu M. Léo Samarini.
–M. Léo Samarini! ce soir!
–Oui, ma marraine.
–Pourquoi est-il venu puisque je lui avais écrit de ne pas venir?
–Mais, ma marraine, il n’est pas venu pour vous, il est venu pour moi.
Régina regarda sa filleule avec quelque surprise, car Élisabeth était toute rayonnante.
–Ah! nous avons joliment joué du piano.
–Je croyais que tu étais trop triste pour te mettre au piano.
–C’est vrai, ma marraine, mais pouvais-je ne pas prendre ma leçon, puisque M. Léo Samarini était venu?
Après un silence, craignant d’avoir chagriné madame de Romanes, Élisabeth ajouta:
–D’ailleurs, nous n’avons joué que des choses tristes.
–Il a donc joué aussi?
–Oui… et il n’a jamais si bien joué.
Régina étudiait avec inquiétude la figure de sa filleule.
–Est-ce qu’il savait où j’étais allée?
–Non, nous n’avons pas parlé de vous.
–Et de quoi avez-vous parlé?
–Oh! moi, je ne disais rien; mais il parle si bien, M. Léo Samarini… surtout quand vous n’êtes pas là.
–Ah! Et que te disait-il?
–Ce serait trop long à vous conter; il me disait qu’il adorait les cheveux blonds.
–Que te disait-il encore?
–Des bêtises, car il disait que j’étais belle.
Madame de Romanes avait toutes les peines du monde à continuer. «–Et après?–Après.» Élisabeth rougit: «–Voyons, parle.–Eh bien! après je lui disais que je voudrais bien être brune comme vous; mais comme il est brun lui-même, il s’obstinait à faire l’éloge des blondes. N’est-ce pas, ma marraine, qu’il n’y a pas de vraie beauté avec des cheveux comme les miens?»
La comtesse contenait sa fureur:
–Dites-moi, Élisabeth, si vous avez tant babillé, vous n’avez pas pris votre leçon de piano?
–Au contraire, ma marraine, nous avons joué à quatre mains; c’était la première fois. Ah! c’est charmant.
Madame de Romanes se mordait les lèvres et se promenait dans la chambre.
–A quatre mains, répéta-t-elle; expliquez-moi ça.
–Oui; mais je ne voulais pas vous le dire.
–Pourquoi?
–C’est que M. Léo Samarini me l’a défendu, en disant qu’il fallait vous faire une surprise le jour de votre fête.
–Oui, oui, pensa madame de Romanes, c’était là un joli bouquet; il n’y a pas après ces innocentes de quinze ans pour tomber dans la gueule du loup. En vérité, il est bien heureux que je sois revenue, car demain…
Et se retournant vers Élisabeth:
–Et comment a fini la leçon?
–Il m’a dit qu’il n’avait jamais embrassé les anges que dans ses rêves…
–Il t’a embrassée, n’est-ce pas?
–Oh! non… pas sur la joue.
–Comment! pas sur la joue?
–Oh! il m’a embrassée sur mes cheveux; ça ne compte pas, n’est-ce pas, ma marraine?
Régina était furieuse, tout à la fois jalouse et révoltée.
–Eh bien, mademoiselle, je vous donnerai un autre maître de piano; sachez bien ceci: le baiser sur la joue est un baiser de frère ou d’ami; le baiser sur les cheveux.
Élisabeth vint se jeter dans les bras de la comtesse de Romanes:
–Ah! ma marraine, que je suis désolée! Je croyais qu’il ne fallait pas lui faire de chagrin: il a été si gentil!
–Élisabeth, Élisabeth, je vais être obligée de vous remettre au couvent.
–Ah! non, je vous en prie; il y a de si mauvais pianos!
Ce fut le dernier mot de l’ingénue.
Pulsuz fraqment bitdi.