Kitabı oxu: «L'éventail brisé»
Arsène Houssaye
L'éventail brisé

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066319281
Table des matières
A ÉMILE DE GIRARDIN Ce roman est dédié PAR SON AMI ARSÈNE HOUSSAYE.
LIVRE PREMIER LE COUP DE REVOLVER
I LA FEMME VOILÉE
II OPINION DE LA CUISINIÈRE
III UNE INGÉNUE ET UNE PERVERTIE
IV ANGOISSES
V LA CHIFFONNIÈRE
VI L’ADIEU
VII L’ÉNIGME FUNÈBRE
VIII PREMIER ÉVENTAIL BRISÉ
IX LE JUGE D’INSTRUCTION
X UNE GRANDE DAME AU SECRET OU LE SECRET D’UNE GRANDE DAME
XI QU’IL Y A DE BONS MINISTRES DE LA JUSTICE
XII PROFIL D’UN JUGE D’INSTRUCTION
XIII SOPHIE LACAILLE
XIV UNE PAGE D’HISTOIRE PARISIENNE
XV SUITE DE L’HISTOIRE DE SOPHIE LACAILLE
XVI LE LOUP ET L’AGNEAU
XVII LA LUNE DU MIEL DU VEUVAGE
XVIII LA MÈRE ET LE FILS
XIX ROMÉO ET JULIETTE
XX SUITE DU DUO SENTIMENTAL
XXI ANXIÉTÉS
XXII LE VRAI JUGE D’INSTRUCTION
XIII MADEMOISELLE ANGÈLE DE LUZZI
XXIV LE PEINTRE DE L’ÉVENTAIL
LIVRE II LA JEUNESSE DE RÉGINA
I LES MISÈRES DORÉES
II LA CHANTEUSE DES RUES
III LES JEUX DE LA DESTINÉE
IV FAMILY-HOTEL
V LES MINES D’OR
VI FIGURES PARISIENNES
VII LE PRINCE CHARMANT
VIII LE RUBICON
IX CELLE QUI CHANTAIT ET CELLE QUI DEVAIT FAIRE CHANTER
X LES JOIES DE L’AMOUR
XI LE CHATEAU DE LA SIBYLLE
XII RÉGINA MÉTAMORPHOSÉE EN DIANE CHASSERESSE
XIII UNE AMIE, A LA VIE, A LA MORT!
XIV M. DE FOY ET C e .
XV LA LUNE DE MIEL
XVI LA FILLEULE DE RÉGINA
XVII QUE LA FEMME SE VENGE TOUJOURS SUR ELLE-MÊME
XVIII L’ANGE ET LE DÉMON
XIX OU L’ON REVOIT MAL A PROPOS MADAME APOLLINE
XX LE CHATIMENT
XXI LES TÉNÈBRES
LIVRE III LES LACHES CŒURS
I OU NOUS AURONS L’HONNEUR DE REVOIR SOPHIE LACAILLE
II LES PROVIDENCES VISIBLES
III LE GÉNÉRAL BON DIABLE
IV LE GÉNÉRAL ET LE MINISTRE
V QUE LA SOLITUDE N’APAISE PAS LE CŒUR
VI LA JOUE SOUFFLETÉE
VII LE CONSEIL DES MINISTRES
VIII L’ENLÈVEMENT D’UNE INGÉNUE
IX M. QUATRESOUS
X COMMENT ON RETROUVE ÉLISABETH
XI NOUVELLE MAISON, NOUVELLE VIE!
XII VIEILLES FIGURES DE CONNAISSANCE
XIII BON-DIABLE AMOUREUX
XIV DÉTOURNEMENT DE MINEURES
XV L’AMOUR ET L’ARGENT
XVI POURQUOI ÉLISABETH FUT REMISE AU COUVENT
XVII LE LOUP DANS LA BERGERIE
I
RÉGINA

PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS
A ÉMILE DE GIRARDIN Ce roman est dédié PAR SON AMI ARSÈNE HOUSSAYE.
Table des matières
L’éditeur de l’Éventail brisé ne saurait mieux faire que de reproduire ici ces pages, d’une critique de M. Francisque de Biotière sur le peintre ordinaire de la vie parisienne:
M. Arsène Houssaye est empêché par ses travaux historiques de continuer ses études de mœurs. On dit qu’il ne veut plus écrire de romans. Mais nous voulons qu’il conte toujours, parce qu’il est de ceux qui représentent le mieux le roman français, le roman parisien, sans se croire obligé de tacher ses pages avec du vin bleu.
Arsène Houssaye avait commencé par prouver sa science dans l’art d’écrire; mais quel peintre il est devenu! Quelle richesse de coloris, et quelles gammes souveraines dans les tons de sa palette! En le lisant, on ne saurait dire si on ne parcourt pas–tant l’illusion est grande–une galerie princière où les carnations opulentes de Rubens, ses draperies largement étoffées, son beau sentiment de la vie prendrait le relief sur les natures mortes, bahuts et cuivres repoussés de Vollon, cristaux, porcelaines, émaux, ivoires, damasquineries et perles enchâssées de Desgoffe. C’est une profusion et un luxe d’artiste-roi qui coudoie tous les styles, qui affronte tous les âges, parce qu’il en connait à fond le caractère, la grâce et l’harmonie.
Là, toutefois, ne s’arrête pas son beau talent. Il est encore un savant anatomiste. Il a fouillé tous les replis du cœur féminin, et plus d’un type qu’il a créé restera vivant parce qu’il a été pris sur nature. De ses modèles mondains et demi-mondains il a fait des figures sculptées d’un ciseau ferme et hardi, peintes d’un pinceau voluptueux et rayonnant. Sous l’épiderme rose et diaphane il a découvert les passions dans ce qu’elles ont de plus fiévreux, de plus exalté, de plus irrésistiblement fatal. Langueurs et syncopes, larmes et colères, fallacieuses caresses, sourires tentateurs, œillades provocantes, toutes les fibres félines ont été par lui analysées. On peut le dire, il a mis la femme à nu, non pas sur la table froide des anatomistes du naturalisme, mais au sein même de ses mièvreries de coin du feu, et de ses chatteries d’alcôve. Comme le praticien Balzac, il a fouillé les plaies saignantes, quand il l’a fallu, il a employé la rugination salutaire.
Ses héroïnes se meuvent, s’agitent frileuses et coquettes, ardentes et lascives, emmitouflées sous la dentelle, le velours et la soie. Elles sont pour nous autant de révélations surprises parmi ce monde étrange des grandes capricieuses et des hautes fantaisistes. Elles font la mode du jour, et règnent au théâtre, au Bois, un peu partout. Chanteresses qui captivent, endormeuses qui tuent d’un coup d’éventail. Fleurs éphémères, fleurs du mal, souvent, qui versent le poison dans l’amour, qui se pâment et s’étiolent sous un baiser adultère.–Jolis démons en robe à traine et placés sur le passage de l’homme pour l’amuser un instant et bientôt lui démontrer sa faiblesse.–Grandes dames ou grandes cocottes, il nous les montre belles et pécheresses,–impénitentes ou repenties.–Nous les reconnaissons filles d’Ève, et pour le romancier, c’est assez.
On a toujours dit qu’on apprenait la vie en vivant, mais pour apprendre la vie parisienne avec tous ses dessous de cartes, il faut lire les romans d’Arsène Houssaye. L’Éventail brisé, comme les Mille et une Nuits parisiennes, comme les Grandes Dames, sont des portes ouvertes à deux battants sur les mystères de Paris.
FRANCISQUE DE BIOTIÈRE.
LIVRE PREMIER
LE COUP DE REVOLVER
Table des matières
I LA FEMME VOILÉE
Table des matières
Une femme brune et pâle, mince et désinvoltée, fière attitude et grand air, descendit, un soir d’automne, d’un horrible fiacre, dans l’avenue des Champs-Élysées, au coin de la rue de Galilée.
Il y a des drames qui passent dans la rue. Ne le sent-on pas comme on sent venir l’orage? C’est que les passions ont aussi leur atmosphère.
Deux jeunes gens, qui passaient là, remarquèrent cette femme pendant qu’elle payait le cocher, ce qui fut bientôt fait, car elle ne demanda pas la monnaie de sa pièce. Quoiqu’il fît presque nuit et que la dame fût voilée, l’un d’eux, M. Arthur Wallon, dit à l’autre:
–Est-ce que ce n’est pas la comtesse Régina?
Ces deux jeunes gens étaient trop bien élevés pour saluer la dame.
–Que fais-tu là?
–Mon cher Léonce, je prends le numéro du fiacre.
–Je t’ai toujours dit que tu étais né juge d’instruction.
–Non, je suis né curieux.
Et ils passèrent leur chemin.
Pourquoi cette jeune femme, dans cette action si simple de descendre de fiacre et de payer un cocher, avait-elle frappé l’attention de ces deux promeneurs? C’est qu’ils n’avaient rien à faire; c’est que le bruit s’était répandu qu’elle allait plaider en séparation de corps avec son mari, le comte de Romanes. C’est que la dame n’était pas dans l’habitude d’aller en fiacre, surtout aux Champs-Élysées. On l’avait toujours vue passer par là, dans un très beau landau vert-olive, emporté par les plus beaux chevaux anglais qui fussent à Paris.
D’ailleurs, chaque fois qu’on voit une femme du beau monde descendre de fiacre à la nuit tombante, on se demande toujours où elle va.
Le monde est une comédie, ceux qui ne sont pas en spectacle veulent être spectateurs; jusqu’au jour où ils monteront sur la scène à leur tour.
Les deux jeunes gens étaient arrivés devant la boutique de fleurs des petites fleuristes de l’Opéra, qui ont leur boutique dans l’avenue des Champs-Élysées; pendant que l’un des deux entrait pour se faire décorer,–une décoration à la portée de tout le monde,–plus difficile peut-être à bien porter que la croix d’honneur;–son camarade de cigares avait rebroussé chemin.
Mais il perdit son temps:
–D’où diable viens-tu?
–Je ne suis qu’une bête; ce n’est pas le numéro du fiacre qu’il fallait prendre; c’est le numéro de la maison où va la comtesse.
Quelle était donc la maison où allait la comtesse? Car c’était bien, en effet, la comtesse de Romanes. Ses amis disaient: «La comtesse Régina.»
Il est bien malaisé de suivre Paris en ses évolutions et ses révolutions. La ville universelle se métamorphose, comme par la main d’Ovide, avec une rapidité fabuleuse. On a beau être Parisien pur sang, on se réveille le matin sans savoir le nom de son ministre, ni le nom de sa rue. Si on s’aventure un peu hors de chez soi, on est tout étonné de voir les maisons sortir de terre, ici, là, plus loin, partout, sans entendre pour cela le violon d’Amphion. Connaissez-vous, par exemple, deux nouveaux pays qui viennent de se bâtir comme par enchantement? Le pays découvert par Alexandre Dumas et Sarah Bernhardt, avenue de Villiers et rue de Prony, comme sur les hauteurs de Chaillot, le pays qui a eu pour précurseurs Émile de Girardin, Basilewski et la reine d’Espagne. Les historiens et les archéologues de Paris y perdraient leur vieux français. Autrefois on écrivait un livre sur Paris qui pouvait durer tout un siècle. Aujourd’hui, ce livre durerait à peine une saison.
Balzac, qui aimait à se perdre dans le Paris perdu, reconnaîtrait-il aujourd’hui la montagne de Chaillot, où tout à son génie, il échappait à ses créanciers? Il lui faudrait changer sa palette pour peindre les populations toutes fraîchement débarquées d’Amérique, d’Espagne et du faubourg Saint-Germain, dans les avenues du Roi-de-Rome, d’Iéna, Joséphine et de l’Alma, sans parler des innombrables rues toutes nouvelles qui sillonnent cette montagne légendaire où on envoyait naguère toutes les démodées. On ne dit plus aujourd’hui: à Chaillot, parce qu’il n’y a plus de Chaillot. Je me trompe, il y a encore la rue primitive; mais on commence à y faire des fouilles pour y découvrir les antédiluviens.
Cependant, la comtesse de Romanes était arrivée devant un petit hôtel,–un de ces petits hôtels qui empruntent tous les styles de l’architecture pour faire bonne figure aux passants.–Celui-ci était bâti entre cour et jardin.
Il y a encore pour les Parisiens je ne sais quoi d’inconnu et de mystérieux dans ce pays-là. Les étrangers seulement le connaissent bien. Il y viennent et reviennent parce qu’ils s’y retrouvent entre eux, dans je ne sais quel silence provincial.
Si la comtesse Régina allait là pour se cacher, elle était bien sûre de ne retrouver personne de son monde.
Il y avait à peine quelques jours qu’elle habitait ce petit hôtel, avec une toute jeune fille, mademoiselle Élisabeth van Lowe, qui l’appelait sa marraine. Le service n’était pas nombreux: une femme de chambre et une cuisinière. La comtesse ne recevait qui que ce soit, hormis son notaire et son avoué, deux figures sévères qui ne la pouvaient pas compromettre.
J’oubliais. Elle recevait aussi un jeune homme, qui ne venait là que pour donner des leçons de piano à la filleule, du moins voilà ce qui se disait à la cuisine et dans le voisinage. Ce jeune homme était connu sous le nom de Léo Samarini. Ce nom n’était peut-être qu’un masque; pareillement sa profession de pianiste. C’était surtout un joueur de piano à quatre mains.
La comtesse assistait à la leçon de piano de sa filleule. Après la leçon, elle disait à Élisabeth:
–Ma chère enfant, faites des gammes, encore des gammes, toujours des gammes.
Et elle montait dans sa chambre. Léo Samarini prenait son chapeau comme pour s’en aller, mais il suivait la comtesse. Qu’avaient-ils à se dire? C’est le secret des dieux. Sans doute, dans la grave situation où était la comtesse, il lui fallait un conseil.
Mais que penseraient bientôt la cuisinière et la femme de chambre?
La femme de chambre avait l’ordre de ne jamais descendre de son second étage,–l’étage des robes, –sans que madame la sonnât; la cuisinière avait l’ordre de ne jamais monter du sous-sol quand mademoiselle Élisabeth van Lowe prenait sa leçon de piano. Or, comme la jeune fille s’escrimait à la gamme ascendante et descendante après la leçon du pianiste, c’était toute une heure de tête-à-tête pour la comtesse et son conseil.
Le soir où nous voyons la comtesse descendre de fiacre et rentrer mystérieusement, la femme de chambre l’attendait avec la plus vive impatience.
Dans cette vie déjà si agitée, une phase tragique venait d’éclater.
Éléonore était depuis longtemps déjà au service de Régina, qui la croyait tout à elle. C’était une Tourangelle qu’elle avait prise toute jeune dans le village voisin du château de Romanes. Mademoiselle Éléonore était-elle digne de la confiance qu’elle inspirait sur sa bonne mine? Elle avait trahi la femme pour le mari, mais elle avait surtout trahi le mari pour la femme.
Dès qu’elle vit Régina au seuil de la porte, elle lui dit d’un air dramatique:
–Oh! madame! madame!
–Qu’y a-t-il?
Éléonore ne savait comment parler:
–Madame la comtesse m’avait ordonné, hier, d’aller chez M. le comte pour reprendre son livre de messe… Hier, je n’y suis pas allée par oubli… aujourd’hui, comme madame était sortie… et que je n’avais pas grand’chose à faire… je me suis risquée rue d’Aguesseau, dans cette maison maudite… puisque madame la comtesse y a été si malheureuse… Eh bien, je n’ai pas rapporté le livre. Mais nous pouvons aller à la messe pour prier Dieu.
–Vous devenez folle!
Mademoiselle Éléonore prit une figure d’à-propos pour faire son effet:
–M. le comte est mort!
La comtesse s’appuya sur Éléonore pour passer de l’antichambre dans le petit salon.
–Fernand est mort!
–Oui, madame, mais ce n’est pas tout.
Régina tomba presque évanouie sur un canapé.
Mademoiselle Éléonore joua elle-même l’évanouissement.
–Voyons, Éléonore, dites-moi que c’est un rêve?
–Non, madame, ce n’est pas un rêve, le valet de chambre m’a fait entrer dans la chambre de M. le comte…
Tout en parlant, mademoiselle Éléonore faisait respirer des sels à la comtesse et en respirait elle-même.
–Éléonore, dites-moi tout.
–Mais j’ai peur que madame ne soit pas assez forte pour apprendre comment M. le comte est mort… Il est mort d’un coup de revolver.
–Que me dites-vous? Mon mari s’est tué!
La comtesse se leva et passa dans le grand salon, comme pour mieux respirer, car le salon avait deux portes ouvertes sur la serre.
La femme de chambre la suivit.
–Vous voyez d’ici, madame, comme l’hôtel est en révolution. Quand je suis partie, le commissaire de police était là.
–Pourquoi?
–Mais, madame, quand il y a mort violente, la justice est avertie.
–Ah! mon Dieu, mon Dieu! on va dire qu’il s’est tué. à cause de moi…
–On dit déjà bien des choses.
–Que dit-on?
–Les uns disent que M. le comte s’est tué pour éviter le scandale d’une séparation, les autres disent qu’il a été tué.
–Quelle folie! Et par qui aurait-il été tué?
–Ah! voilà le mystère. On parle d’une femme toute en noir et toute voilée.
–C’est la maîtresse du comte.
A peine eut-elle dit ces mots, que Régina se reprit:
–Allons donc, les femmes ne tuent pas les hommes.
II
OPINION DE LA CUISINIÈRE
Table des matières
La comtesse sortit du salon:
–Est-ce qu’Élisabeth est dans ma chambre?
–Oui, madame.
La comtesse monta:
–Ma pauvre Élisabeth, dit-elle à sa filleule qui l’attendait au haut de l’escalier, je suis la plus malheureuse des femmes. Le comte s’est tué d’un coup de revolver.
–Oh! ma marraine!
Les deux femmes entrèrent dans la chambre.
–Tout est fini pour moi! reprit Régina. Je n’ai plus qu’une chose à faire, c’est de me jeter dans un couvent,
–Le comte est bien coupable, ma marraine; car en se tuant ainsi, il savait bien qu’il vous ferait de la peine.
–Oh! oui, c’est la plus mauvaise action qu’il pût faire contre moi.
La comtesse se jeta au pied de son lit et pria Dieu. Élisabeth elle-même s’agenouilla pieusement.
Après un silence de quelques minutes, Régina vint se pencher à la cheminée:
–Que dira-t-on dans le monde? Ah! je voudrais mourir!
Élisabeth alla embrasser Régina:
–Mourir, vous êtes si belle!
–Donne-moi mon revolver, dit la comtesse exaltée.
–Ah! ma marraine, ayez pitié de moi, ayez pitié de vous!
Pendant que la comtesse et Élisabeth priaient et pleuraient, la femme de chambre était descendue à la cuisine, pour faire son effet avec la cuisinière.
Quand elle eut tout dit ce qu’elle savait, la cuisinière, qui, jusque-là, écoutait en silence, fit cette remarque:
–Le comte n’a pu mourir que de sa main, ou de la main de sa femme.
–Chut! dit la femme de chambre, est-ce que madame est capable d’une pareille chose?
–Vous savez bien qu’elle a toujours un revolver sur sa table de nuit.
–Qu’est-ce que cela prouve?
–Je n’aime pas qu’une femme joue avec des armes à feu; il ne faut pas jouer avec ça, comme dit Quatresous.
–C’est que, voyez-vous, quand nous étions au château, nous avions des peurs bleues, parce que M. le comte nous laissait toutes seules la nuit, s’attardant avec les demoiselles de Tours, quelquefois même avec les demoiselles de sa paroisse.
–Je ne dis pas; mais s’il ne s’est pas tué lui-même, qui donc l’aurait tué?
–Et puis vous savez que ce pianiste a le mauvais œil?
–Allons donc! il a les plus beaux yeux du monde.
–C’est égal, il doit conspirer avec madame.
–On voit bien qu’il ne vous donne rien quand il s’en va le soir.
–Je n’en voudrais pas de son argent, car c’est l’argent de la comtesse.
–Non; il paraît qu’il fait des opéras.
–C’est un comédien, un va-nu-pieds, un rien qui vaille. Pasquinet me l’a dit… Il a dû donner de mauvais conseils à madame.
–Chut! dit encore la femme de chambre. Je mettrais ma main au feu que la comtesse n’est pas sortie aujourd’hui pour tuer son mari.
–Savez-vous pourquoi elle est sortie?
–Je crois que c’était pour aller au sermon.
–Allons donc, elle en remontrerait à son cure. La cuisinière mit deux perdreaux à la broche.
–Ah! vous pourriez n’en mettre qu’un, dit la femme de chambre.
–Êtes-vous bête! nous mangerons l’autre si madame la comtesse dine par cœur.
Sur cette réflexion, qui partait d’un bon appétit, la femme de chambre, qui ne disait pas tout ce qu’elle pensait à la cuisinière, monta chez Régina, quoiqu’elle ne fût pas appelée; mais la tragédie de la mort du comte ne lui donnait-elle pas le droit d’enfreindre les ordres?
C’est qu’elle avait son idée: tout en ne croyant pas que la comtesse eût tué son mari, elle voulait pourtant voir si le revolver était encore à sa place habituelle; aussi, dès qu’elle entra dans la chambre, elle jeta les yeux sur la table de nuit.
Le revolver n’y était plus.
–Mademoiselle Éléonore pâlit et regarda sa maîtresse comme pour pénétrer son âme.
C’était à ce moment que les deux jeunes gens qui avaient rencontré Régina descendant du fiacre, entraient au cercle ci-devant Impérial, aujourd’hui le cercle de la rue ci-devant des Champs-Elysées, place de la Concorde ci-devant Louis XV.
–Vous savez la nouvelle, leur dit un de leurs amis qui était un camarade du comte de Romanes.
–Nous ne savons rien du tout. Tels que vous nous voyez, nous arrivons tout bêtement du Bois.
–Est-ce qu’on a tiré sur l’empereur de Russie?
–Non, la nouvelle ne vient pas de si haut. Romanes vient de se tuer tout à l’heure d’un coup de revolver.
–Romanes! J’avais toujours dit que cet homme-là finirait mal.
–Oui; mais sa femme finira bien.
Et pour oraison funèbre du mari, ses amis déclarèrent que la femme était fort belle avec ses cheveux noirs et ses yeux bleus.
–A propos, dit celui qui était né juge d’instruction, pourquoi diable sa femme montait-elle tout à l’heure mystérieusement la rue de Galilée?
–Ah! oui, parlons-en.
–Je n’ai peut-être pas si mal fait de prendre le numéro du fiacre. Je n’ai qu’un regret, c’est de ne l’avoir pas suivie.
–Il y en a qui suivent les femmes pour les prendre, toi tu les suis pour les voir prendre. Tu n’es qu’un juge d’instruction.
–Eh! eh! Il faudra peut-être un juge d’instruction dans cette affaire!