Kitabı oxu: «Madame Hélène: à propos du divorce»
Arthur Guillou
Madame Hélène: à propos du divorce

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066323721
Table des matières
MADAME HÉLÈNE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
MADAME HÉLÈNE
Table des matières
I
Table des matières
En1856, dans un de ces moments de mélancolie et de découragement où l’on n’aperçoit, dans la société qui nous entoure, que la sottise des uns, la lâcheté des autres et l’impuissance des meilleurs, j’abandonnai la carrière politique que j’avais embrassée avec ardeur dans ma jeunesse, alors que l’âme est ouverte à tous les enthousiasmes, à tous les sentiments généreux.
Les infamies de toutes sortes dont je fus témoin depuis l’acte monstrueux du Deux-Décembre, m’enlevèrent le reste des croyances et des illusions que j’avais pu conserver jusque-là.
Je me retirai à M……, dans la paisible demeure où s’écoula mon enfance, espérant trouver dans cette morne ville le calme auquel j’aspirais depuis longtemps.
J’étais résolu à fuir la société de mes semblables, avec autant d’empressement que j’en avais mis autrefois à la rechercher. Cela m’étai facile; les vents de la destinée ayant dispersé mes anciennes connaissances, je me trouvais presque étranger dans ma ville natale. La mort, elle-même, sembla vouloir me seconder dans mon dessein, en enlevant, quelques jours avant mon arrivée, la seule personne que je n’eusse pu éviter.
Arrêtons-nous donc sur ce personnage, qui surgit le premier dans le cadre de ce récit, et dont l’inertie et la faiblesse pesèrent si malheureusement sur la destinée de celle dont je viens raconter l’histoire.
Ambroise Glorion était le fils unique d’un horloger des environs de M…… Ses parents, à force de travail et d’économie, étaient parvenus à se constituer une certaine aisance, qui leur permit d’élever leur fils au-dessus de la modeste sphère où ils avaient eux-mêmes vécu.
La grande ambition de ces braves gens était d’en faire un notaire. En conséquence, ses études terminées, ils le placèrent chez le tabellion de leur commune, où il végéta pendant quelques années. Puis, son père étant mort, il vint à Paris, et entra comme clerc chez un avoué. C’est là que se renoua notre liaison commencée sur les bancs du collège.
Quand je me reporte par la pensée à cette époque lointaine, Ambroise m’apparaît comme le type du bon camarade: nature douce et facile, humeur toujours égale, excellent cœur, recherchant toutes les occasions de se rendre utile ou agréable à ses amis.
Par malheur pour lui et les siens, toutes ces heureuses qualités étaient accompagnées du plus faible, du plus indécis, du plus apathique de tous les caractères; véritable fléau, quand celui qui le possède a la responsabilité d’une famille. Quelles que soient les bonnes intentions d’un individu, quelles que soient sa franchise et sa loyauté, quand il pèche ainsi par la base, il y a toujours lieu de se défier.
Pour nous autres jeunes gens, qui trouvions dans Ambroise un joyeux compagnon, nous n’en demandions pas davantage. Ses goûts étaient les nôtres; quant à ses idées, qui étaient celles de toute la jeunesse de l’époque, il les avait puisées, en partie, au foyer paternel. Son père, chaud partisan de la Révolution qui l’avait tiré de la misère, en lui donnant la possibilité de se créer une position, lui avait appris de bonne heure la signification de ces deux grands mots: Liberté, Égalité, qui retentirent si agréablement aux oreilles d’un peuple, opprimé pendant des siècles.
Ambroise aimait particulièrement à parler de cette glorieuse époque de notre histoire, et il ne manquait jamais de rappeler, à cette occasion, les paroles que lui adressa son père à son lit de mort: «N’oublie pas, mon fils, que c’est à la Révolution que tu dois ton bien-être, et que sans elle tu serais ce qu’ont été mon père et mon aïeul, ce que j’ai été moi-même dans ma jeunesse, un .misérable ouvrier gagnant ’péniblement de quoi ne pas mouri de faim.»
Dans les années qui préparèrent le bouleversement politique de1830, toutes les têtes étaient plus ou moins échauffées. Nous saisissions toutes les occasions de chercher noise à l’autorité civile et religieuse, alors si impopulaire; Ambroise se distinguait entre tous par l’ardeur de ses convictions républicaines et antireligieuses. Combien de fois n’avons-nous. pas dû le calmer, quand ses démonstrations, un peu bruyantes, menaçaient de nous faire tous arrêter, sans profit pour personne.
Enfin, après six années passées dans la capitale, il fut rappelé dans son pays par la mort de sa mère. Quelques mois plus tard, il achetait une des meilleures études de M……
Ce n’est pas sans appréhension que je le vis s’établir dans cette ville dévote, où personne, dans ce qu’on est convenu d’appeler la bonne société, n’eût osé manifester la moindre idée libérale. Pour y vivre en libre penseur et en .démocrate, il fallait une fermeté de caractère que mon ami était loin de posséder. Si parfois il s’était montré à Paris quelque peu audacieux, c’est qu’il avait senti derrière lui tous ses amis, prêts à le soutenir et à le défendre au besoin.
Pendant la première année, il fut fidèle à ses principes, se montrant même frondeur à l’occasion; semblable, en cela, à ces poltrons qui s’étourdissent pour se donner du courage. Mais bientôt, s’apercevant qu’il était peu considéré par tous ceux qui, à M……, tenaient le haut du pavé, et que de plus il avait perdu quelques riches clients, il se prit à réfléchir; ce qui l’amena à user d’une plus grande circonspection dans ses paroles comme dans ses actions. On ne le vit plus pérorer en public, au milieu de tous les mécréants de l’endroit. Il chercha à se ranger. Une fois entré dans cette voie, Ambroise pouvait aller loin; il ne s’agissait que de le pousser, et il ne man-6MADAME HÉLÈNE qua pas de complaisants pour lui rendre ce service.
Alors, comme aujourd’hui, florissait à M une maison professe de Jésuites, dont le P. Onésime était le supérieur. Ce révérend, quoique jeune encore, réunissait en lui seul toutes les qualités de son ordre. Il n’avait pas vu sans terreur ce jeune échappé du centre de toutes les corruptions, répandre dans sa pieuse cité des doctrines maudites.
Le péril était d’autant plus grand que l’individu était mieux posé. Le bon père ne comprenait pas, d’ailleurs, que dans une semblable situation on osât conserver des idées qu’un honnête homme ne pouvait décemment avouer. Il était donc nécessaire de faire cesser le scandale et de conjurer le danger.
Il y eut à ce sujet, dans la communauté, force conférences, auxquelles prirent part tous les notables ayant quelques accointances avec la Maison. On décida qu’avant d’user des grands moyens, on essayerait de ramener à la saine raison cet esprit dévoyé. En conséquence, il fut convenu que chacun ferait des avances au jeune notaire, qui était loin de se douter de cette trame machiavélique, et qui, dépourvu de perspicacité, ne chercha qu’à profiter du changement survenu en sa faveur. D’ailleurs, on se le rappelle, il n’était pas taillé pour la lutte. Le P. Onésime manœuvra de façon à se mettre en communication directe avec lui; et le rusé compère ne tarda guère à être fixé sur le caractère de notre homme. Il flaira là, pour la cause qu’il servait, le plus brillant succès. C’est alors que pour l’assurer et le hâter, il résolut de marier Ambroise avec une jeune fille appartenant à l’une des premières familles du pays.
Certes, l’entreprise était difficile; mais tout bon jésuite a toujours en réserve un tel arsenal d’arguments à opposer à toutes les résistances, qu’elles ne peuvent tenir bien longtemps. Il vainquit donc les répugnances de M. du Money, ancien préfet sans fortune, mais qui touchait d’assez près à la noblesse, pour justifier l’opposition qu’il fit d’abord, à un mariage qu’il regardait comme une mésalliance.
Sa fille fut plus facile à décider: elle avait trente ans, et le célibat, qui n’entrait nullement dans ses vues, commençait à lui peser. Puis le P. Onésime, connaissant le côté saillant du caractère de sa pénitente, lui affirma qu’elle serait maîtresse absolue dans sa maison; il lui laissa de plus entrevoir la perspective de ramener une âme au Seigneur, ce qui ne pouvait manquer de lui assurer une des meilleures places au Paradis.
Toutes ces considérations réunies la décidèrent à accepter un nom obscur, qu’accompagnait une trop modeste fortune. Le jeune homme était de basse extraction, sans doute, mais il n’avait plus que des parents éloignés, avec lesquels elle était bien résolue à n’entretenir aucune relation.
Mlle du Money apporta donc en dot à son mari une quarantaine de mille francs, un visage déplaisant, un orgueil indomptable, un caractère inflexible et une dévotion sur laquelle son directeur fondait les plus grandes espérances, pour le présent et pour l’avenir. Celles-ci ne furent pas déçues: au bout de six mois à peine, Mme Glorion avait entraîné son mari si loin de ses premières idées, qu’il aurait eu beaucoup plus de chemin à faire pour les recouvrer, qu’il ne lui en restait à parcourir pour arriver au niveau de sa femme. Et nous vîmes bientôt celui qui avait pris une part active au grand soulèvement de1830, renier publiquement son passé par les opinions qu’il manifesta, lors des tentatives insurrectionnelles que suscitèrent les mesures rétrogrades de la monarchie de juillet.
Enfin lorsqu’il mourut, Ambroise Glorion remplissait depuis quelque temps, à M, les fonctions de maire, avec sa femme et le P. Onésime pour adjoints. Ce dernier, qui avait gagné avec les années une plus grande expérience des hommes et des choses, était devenu très habile à en tirer parti. Il avait acquis, en outre, une certaine réputation comme directeur des âmes; aussi, le tiers des femmes de la ville et bon nombre d’hommes venaient-ils déposer à ses pieds le poids de leurs iniquités, jointes à celles de leurs connaissances. Parmi ses pénitentes, celle qu’il préférait, était, sans contredit, Mme Glorion; c’était la plus zélée: elle communiait tous les dimanches et fêtes, jeûnait deux fois la semaine, passait la moitié du jour en oraisons, et renseignait les bons Pères sur tout ce qui leur importait de savoir ad majorem Dei gloriam. Le visage soucieux de son mari autorisait à croire qu’il n’avait pas trouvé dans cette union le parfait bonheur. La paix relative qui régnait dans son intérieur, n’était due qu’à son complet effacement devant l’envahissante domination de sa compagne.
Sous le regard tranchant qui tombait de ses yeux gris, froids comme l’acier, en face de cette figure rigide, orgueilleuse et dure, encadrée de larges bandeaux noirs, aux lignes inflexibles, certes, le pauvre Ambroise n’eût jamais osé résister.
Une fille naquit de ce mariage, si harmonieusement conclu sous les auspices du P. Onésime. Ce que fut son existence auprès de sa mère, le lecteur peut facilement s’en rendre compte par ce qui précède. Aussi, la pauvre petite accueillit-elle avec joie la perspective d’aller terminer ses études dans un couvent. Dès qu’elle eut fait sa première communion, Mme Glorion l’envoya fort loin d’elle, dans un pensionnat religieux, alors très en vogue, lequel avait pour supérieure une de ses parentes.
Aussitôt qu’Hélène se trouva avec des enfants de son âge, loin des regards maternels, sa nature vive et aimante, si longtemps comprimée, fit tout à coup explosion. Elle s’abandonna sans contrainte à ces sentiments généreux de l’enfance, qui se traduisent par de si charmants élans. Quiconque l’aurait vue quelques semaines après son entrée au couvent, aurait eu peine à reconnaître dans cette fillette aux yeux brillants, à la bouche rieuse, l’enfant taciturne et sauvage de la maison Glorion.
Hélène passa au couvent six années, pendant lesquelles elle ne revint que deux fois à M. Sa mère avait trop bien réussi à se détacher de tout lien terrestre, pour que le désir de voir sa fille plus souvent lui tînt sérieusement au cœur.
Quand j’arrivai à M….., ainsi que je l’ai dit au commencement de ce récit, Hélène, qui venait d’atteindre sa dix-neuvième année, était sur le point de se marier. Sans être régulièrement belle, elle avait ce qui constitue l’harmonie de l’ensemble. On était surtout frappé en la voyant, de cet air de distinction native, qui ne s’acquiert pas. Si, au premier aspect, sa physionomie semblait un peu froide, il suffisait d’un examen plus attentif pour découvrir, sous cette légère couche de glace, le foyer ardent dont la flamme apparaissait tout au fond de ses grands yeux noirs.
Maintenant, pour achever de faire connaître au lecteur la jeune fille qui nous occupe et le milieu dans lequel elle a vécu, nous allons détacher quelques lettres de sa correspondance avec Berthe Clavière, son amie de cœur, la seule qu’elle ait jamais prise pour confidente. Dans ces lettres, écrites pendant les trois années qui viennent de s’écouler, Hélène se laisse aller à un épanchement qui nous livre tous les secrets de sa vie de jeune fille.
II
Table des matières
M.…. 14septembre1853.
«Je dois à ta lettre, ma chère Berthe, le seul instant de bonheur que j’aie éprouvé depuis mon arrivée. Tu sais quel mélange de joie et d’appréhension me causait mon départ; je me sentais heureuse à la pensée de ne plus avoir pour horizon les grands vilains murs gris de notre couvent; j’espérais, en m’en éloignant, reculer les bornes de ma liberté. Sur le seuil de cette nouvelle existence j’entrevoyais l’avenir sous un riant aspect; mon cœur se dilatait. Puis, le souvenir de la maison paternelle et des tristes années que j’y ai passées venait tout à coup refroidir mon enthousiasme. Cependant je conservai l’espoir d’un changement quelconque dans l’existence de mes parents, jusqu’au moment où j’entrevis le 14MADAME HÉLÈNE vieux bâtiment aux volets toujours clos, qui avait abrité mon enfance. En entrant dans cette grande cour déserte, dont le sol, hérissé de pavés, ne laissait pas pousser la moindre fleurette; en apercevant la volière toujours veuve de ses habitants, et, derrière la grille de bois, le jardin avec sa longue allée bordée de buis, ses carrés de légumes entourés de fraisiers; et, tout au fond, le rideau de cyprès qui sert de clôture; en considérant tout cela, je pensai que je n’avais quitté un couvent que pour rentrer dans un autre. J’essuyai promptement une larme en apercevant ma mère qui descendait les marches du perron; il y avait deux ans que je ne l’avais vue. Je courus au-devant d’elle, prête à lui prodiguer la tendresse dont mon cœur débordait après une aussi longue séparation.
Hélas! à son aspect je me suis sentie dominée de nouveau par ces sentiments de crainte, presque de frayeur, qui firent le supplice de mon enfance. J’essayai de vaincre cette pénible impression. Tandis que ma mère m’embrassait, je la serrai dans mes bras, en lui rendant bien fort le froid baiser qu’elle m’avait donné. Sans s’émouvoir, elle se dégagea de mon étreinte et me dit de cet air grave qui ne la quitte jamais: «Rien ici n’a été changé, mon enfant, nos habitudes sont celles que tu as toujours connues; tu me feras le plaisir de t’y conformer. La première messe, chaque matin, est à six heures, j’espère que tu tiendras à m’y accompagner.» Après s’être informée de notre bonne mère saint Luc, elle me conduisit dans ma chambre et ne tarda pas à m’y laisser pour aller dire son chapelet. Quant à moi, je ne pus retenir mes larmes à ce froid accueil. Malgré tout ce qu’a pu me dire notre Supérieure sur les vertus de ma mère, je la préférerais un peu moins.…. sainte.
C’est très mal ce que je dis là; mais aussi pourquoi la dévotion rend-elle parfois une mère assez austère, pour qu’elle croie devoir se priver du plaisir d’embrasser son enfant?
Ton bonheur me fait envie, ma bien aimée Berthe, et la description que tu m’en fais rend ma vie plus terne encore par la comparaison.
Rien de triste comme notre intérieur. Depuis le grand salon, à l’aspect sombre et glacial, jusqu’à ma chambre, j’allais dire ma cellule, on ne saurait rencontrer le moindre objet susceptible d’éveiller l’imagination. Et puis, tu sais comme je hais la monotonie, et 16MADAME HÉLÈNE par contre combien j’adore l’imprévu. Eh bien! à la maison, tout est soumis à une régularité inflexible; chaque chose s’accomplit avec une précision mathématique; le lever, le coucher, les repas, la promenade, la lecture, le travail et les prières, tout se fait à des heures déterminées. Impossible d’en intervertir l’ordre.
Comme je passe les deux tiers de mes journées dans ma chambre, j’ai tâché de l’égayer un peu; maman ne l’a pas trouvé à propos, mais m’a cependant laissé faire. J’ai commencé par enlever ces affreux bouquets artificiels, qui, depuis un demi-siècle au moins, abritent leur fraîcheur sous un globe de verre. Je les ai remplacés par les jolis vases que tu m’as donnés avant mon départ, et dans lesquels s’épanouissent des résédas et des héliotropes. Puis, ayant découvert dans un coin du grenier une vieille jardinière, j’y ai rangé tous les pots de fleurs que j’ai pu trouver. Enfin, après avoir enlevé les housses qui recouvraient mes chaises et mon prie-Dieu et relevé mes rideaux de basin blanc, ornés d’une frange à boule, avec des embrasses en ruban bleu, j’ai disséminé çà et là tous mes petits objets de pensionnaire me rappelant un souvenir, et que MADAME HÉLÈNE17 tu connais si bien: mon bénitier surmonté d’un ange gardien, le saint Joseph que m’a donné M. l’aumônier le dernier jour de la retraite, l’image de saint Augustin que mère saint Ignace aimait tant, et jusqu’au petit saint Jean en porcelaine que j’ai gagné à la dernière loterie. Ma patronne, que tu m’as offerte le jour de ma fête, a la place d’honneur entre le beau Christ d’ivoire et l’Immaculée Conception dont je t’ai parlé. Certes, ma chambre ainsi ornée est encore loin d’être belle; mais toutes mes fleurs lui communiquent un air de fête qui en font, à mon avis, la pièce la plus agréable de la maison, d’où a été exclu tout ce qui aurait pu charmer les regards. En fait de distractions, je fais chaque jour une promenade avec mon père, qui, toujours bon et affectueux pour moi, semble gémir de mon isolement.
Maman, n’aimant pas le monde, a restreint le plus possible le cercle de ses relations. Elle ne sort jamais que pour aller à l’église ou pour faire des visites indispensables.
En revanche, les éternelles parties de boston, qui tant de fois m’ont vue m’endormirau coin du feu, existent toujours chaque soir. Ce sont encore les mêmes personnes qui vien-18MADAME HÉLÈNE nent s’asseoir à la même table. La plus jeune doit bien avoir dépassé la cinquantaine. Ce n’est pas, tu le vois, au milieu de ce vénérable entourage que je pourrai me choisir une amie. Si encore j’y trouvais un visage sympathique!
Il faut savoir accepter ce qu’on ne peut éviter, nous dit la Sagesse, cela est vrai; mais il n’en est pas moins dur de se voir condamnée à passer ainsi ses plus belles années, celles dont le souvenir doit plus tard être si cher, quand l’heure grave des soucis et des préoccupations aura sonné..
On prétend que chaque chose a son bon côté; je serais curieuse de connaître celui de ma situation, et quels avantages elle pourra m’offrir en compensation des ennuis qu’elle m’inflige.
Maintenant, chère belle, es-tu satisfaite; t’ai-je assez entretenue de ma personne, ainsi que tu m’en as priée?
Si tous ces détails, quoique peu intéressants, te sont agréables, je les compléterai par ceux que le temps me fournira. J’attends la relation de ton voyage avec impatience, et me hâte de déposer sur tes joues roses le plus affectueux des baisers, car voici maman qui monte, MADAME HÉLÈNE19 et je ne veux pas qu’elle voie cette lettre tout à fait confidentielle.
Songe, en me répondant, que mes lettres me sont remises décachetées, comme au pensionnat. Encore une fois, adieu!
Ton HÉLÈNE.»
26mars1854.
«Enfin me voilà quitte de ce long hiver, dont les jours sombres ont pesé si lourdement sur moi. Tu le regrettes, toi, ma jolie mondaine. Tandis que je secoue mes membres engourdis par une longue inaction, tu reposes les tiens, fatigués par une activité trop grande. Nous suivons chacune une route tout opposée; où nous conduira-t-elle l’une et l’autre?
Le soleil a fait renaître les promenades quotidiennes avec mon père, qui se montre avec moi très causeur et très gai, tandis que devant ma mère il paraît gêné au point de ne pouvoir soutenir une discussion. C’est étrange! De ma part ce sentiment s’expliquerait; mais venant de mon père.….
Les parties de boston, souvent interrompues par le mauvais temps, reprennent avec assiduité. J’emploie ces longues heures à lire, à travailler et surtout à rêver. Telle est la puissance de mon imagination, qu’elle m’a créé une vie factice qui met en jeu toutes mes facultés, qui fait mouvoir tous mes sentiments; lesquels, n’ayant aucun champ d’action dans la vie réelle, finiraient, je crois, par s’atrophier.
Pendant que les joueurs, livrés à leurs combinaisons, oublient ma présence, j’entreprends, avec une ardente curiosité, de longs voyages dans l’avenir. J’erre, à mille lieues du foyer paternel, dans ces régions mystérieuses où mes regards tentent en vain de pénétrer. Si elles gardent leur secret, j’en, rapporte du moins une moisson d’espérances qui m’aident à supporter le présent.
Ai-je tort ou raison de laisser vagabonder ainsi celle qu’on appelle à juste titre «la folle du logis?» Je ne m’en inquiète guère. Si j’étais comme toi, dans un milieu charmant où je pusse échanger mes pensées, je n’éprouverais pas le besoin de leur faire prendre une autre direction; mais, dans l’état actuel de ma situation, je préfère encore m’exposer plus tard à un mécompte que de demeurer dans une inaction intellectuelle, qui deviendrait certainement funeste à mon cerveau.
J’ai assisté hier au catéchisme des enfants; je me reportais, par la pensée, au temps où j’étais moi-même assise sur ces bancs, et ces souvenirs, loin de m’être doux, me rappelèrent l’époque la plus pénible de ma vie. Songe donc! depuis le moment où j’entrai au catéchisme je fus tourmentée par la crainte de faire une communion sacrilège; le mot seul me frappait de terreur en évoquant tout le cortège de supplices qu’il pouvait attirer sur moi. Ma nature impressionnable m’avait fait prendre au pied de la lettre tout ce qu’on m’avait raconté sur ce sujet; de plus, j’avais une bonne qui, le soir, en me déshabillant, entretenait encore mes frayeurs en me dépeignant l’enfer sous les couleurs les plus sombres. De sorte que mon sommeil, hanté par d’étranges visions, était devenu un cauchemar perpétuel. Quand arriva le jour de la confession générale ce fut bien pis encore; je n’avais ni trêve ni repos. Je me mettais l’esprit à la torture pour fouiller tous les plis et replis de ma conscience, qui s’obstinait à garder le silence sur mes méfaits. Je crois que j’eusse éprouvé du soulagement à voir surgir tout à coup des profondeurs de ma mémoire un bon gros péché, difficile à avouer; mais rien!
Et certainement j’étais coupable, puisque M. l’abbé qui nous faisait le catéchisme, ma mère et les bonnes sœurs auxquelles elle m’avait confiée pendant la retraite, affirmaient que le juste pèche sept fois par jour, et que les plus grands saints ne sont pas trouvés sans tache devant le Seigneur. Or, comment moi, «misérable créature,» comme nous appelait M. l’abbé, pouvais-je espérer être pure?…..
Et cependant il le fallait! Fort heureusement je trouvai le livre de maman sur l’examen de conscience; il m’aida à tracer une liste de tous mes péchés. Je marquai d’une croix les cas douteux; quant à ce que je ne comprenais pas, je l’inscrivis à part pour y réfléchir d’une façon spéciale. C’est ainsi que, le moment redoutable arrivé, je mis au nombre de mes nombreuses fautes le péché de fornication, le dictionnaire m’ayant appris que c’était là un péché contre la chair, et maman me reprochant sans cesse de prendre trop de soins de ma personne, d’accorder trop d’attention à une chair destinée à pourrir. L’éclat de rire de mon confesseur m’arrêta tout interdite et me fit comprendre que j’avais dit une sottise.
Le jour de la communion arriva; et, malgré la sincérité de ma confession, la crainte d’avoir fait quelque oubli me donnait encore le vertige, à la pensée des conséquences épouvantables que mon imagination surexcitée me faisait entrevoir. Il a fallu l’intervention de notre digne curé pour calmer mes frayeurs; et si je ne me suis pas évanouie de terreur au moment de recevoir la sainte hostie, c’est à lui seul que je le dois..…
» Mais, ma pauvre amie, pardon, je me laisse entraîner par mes souvenirs sans songer que ma narration ne doit pas beaucoup t’intéresser. Hélas! que te dirais-je? Ma vie est si dépourvue d’incidents que, pour répondre à tes lettres, j’en suis réduite à te raconter mes impressions d’autrefois.
Je compte sur ton indulgente affection et j’attends impatiemment la longue épître que tu m’as promise.
Ton amie dévouée,
HÉLÈNE.»
M..…, 30juillet1854.
«Chère amie,
Je t’ai annoncé, dans une de mes dernières lettres, l’arrivée, à notre paroisse, d’un nouveau vicaire, sans pouvoir te donner de renseignements précis sur son compte. Je suis en mesure aujourd’hui de combler cette lacune.
M. l’abbé Cherpy est un jeune prêtre plein d’ardeur pour le salut des âmes; il a le «feu sacré,» dit maman, ce dont elle est fort satisfaite, comptant sur lui pour stimuler le zèle de notre bon curé, dont la tiédeur la désespère.
De plus, je te confierai, mais bien bas, que M. l’abbé est un très bel homme: ses yeux noirs, d’une vivacité remarquable, la douceur de son sourire donnent à..…, mais je suis absurde avec ma description; qu’il te suffise de savoir que c’est un éloquent prédicateur, doublé d’un excellent musicien. Quant à la confession, c’est une chose beaucoup trop intime et trop grave pour que j’en puisse parler à cette place. Sache seulement que je m’applaudis de n’avoir pas, comme j’en avais eu le dessein, choisi un confesseur parmi les Pères, lorsque le mien s’en est allé. Je sens ma foi se raffermir, ma dévotion redoubler, au contact de la piété éclairée de mon nouveau directeur. Maman me voyant apporter plus d’ardeur dans l’exercice de mes devoirs religieux en est si heureuse, qu’elle s’est prise d’une véritable vénération pour M. l’abbé, supposant, à bon droit, qu’il ne devait pas être étranger à cette amélioration. Aussi l’a-t-elle engagé à faire de la musique avec moi quand cela lui fera plaisir; il a accepté avec empressement et vient tous les jours à la maison, où nous passons ensemble des heures délicieuses. N’ai-je pas entendu mon père, la semaine dernière, faire des observations à maman sur les fréquentes visites de M. l’abbé, et la blâmer surtout de me laisser seule avec lui! Elle lui a répondu vertement qu’elle s’entendait mieux que personne à diriger sa fille, et qu’il fallait être atteint d’une grande aberration d’esprit pour assimiler ainsi un prêtre aux plus simples mortels. Papa s’est contenté de soupirer, comprenant sans doute qu’il avait eu tort; aussi pourquoi a-t-il des idées semblables?
Maintenant, chère amie, tu peux me raconter en détail tous tes divertissements; depuis que je suis plus près de Dieu, les distractions mondaines ne me touchent plus; mes pensées ont pris un autre cours et j’ai presque honte de m’être arrêtée si souvent à envier un bonheur terrestre.
Nous lisons, ma mère et moi, concurremment avec la Vie des Saints, les Lettres de saint Jérôme à son amie spirituelle sainte Paule. Rien n’est plus propre à vous faire avancer dans le chemin de la perfection. Pour faire diversion à ces graves lectures qui demandent surtout à être méditées, M. l’abbé m’a prêté quelques livres; j’avoue qu’ils m’ont médiocrement plu, je leur préfère mes lectures sérieuses. Je songe souvent à ma vocation, et je prie Dieu de m’éclairer sur cette grande question; quelle que soit sa volonté, je m’y soumettrai humblement. D’un côté, je me sens attirée par la vie austère du cloître; de l’autre, l’état du mariage sanctifié me séduit. Je faisais part aujourd’hui même à M. l’abbé de mes impressions à ce sujet; il me dit, en me regardant d’un air étrange, que je n’étais pas faite pour la vie monastique. Je ne sais vraiment ce qu’il avait, mais il paraissait gêné auprès de moi; puis il m’a brusquement quittée sous je ne sais quel prétexte. Je crains d’avoir dit quelque chose qui l’ait mécontenté; je vais m’en assurer ce soir au confessionnal.
Je communie maintenant comme maman, toutes les semaines, et j’ai obtenu la permission de jeûner, bien que n’en ayant pas l’âge.
Adieu, ma bonne chérie, maman me sonne pour la méditation.
Tout à toi,
HÉLÈNE.»
M….., 18mai1855.
«Les preuves de confiance et d’attachement que tu m’asdonnées jusqu’ici, ma chère Berthe, m’engagent à te considérer comme une amie vraiment digne de ce titre. C’est pourquoi je viens déposer dans ton cœur mon premier chagrin sérieux. L’importance que j’attache aux faits qui l’ont produit se trouve justifiée par l’influence qu’ils exercent sur mon esprit. Je crois t’avoir déjà parlé de la déception que j’ai éprouvée relativement à M. l’abbé Cherpy, lequel s’autorisa de l’intimité qui naquit forcément de nos fréquentes relations, pour prendre, vis-à-vis de moi, une liberté de langage et de maintien qui amoindrit à mes yeux les qualités que je lui avais reconnues dans le principe. Cette familiarité, que je trouve de si mauvais goût partout où je la rencontre, me semble particulièrement inconvenante de la part d’un prêtre. Cependant, comme je ne voyais dans la façon d’agir de M. l’abbé que l’indice d’une éducation première assez négligée, j’espérais que mon air sérieux suffirait peu à peu à le rendre plus réservé à mon égard. Il n’en fut rien, ainsi que tu vas le voir.