Kitabı oxu: «De l'esprit de conquête et de l'usurpation»
Benjamin Constant
De l'esprit de conquête et de l'usurpation

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066333041
Table des matières
AVERTISSEMENT.
Préface.
DE L’ESPRIT DE CONQUETE ET DE L’USURPATION, dans leurs rapports avec la civilisation Européenne.
DE L’ESPRIT DE CONQUETE ET DE L’USURPATION, dans leurs rapports avec la civilisation Européenne.
PREMIERE PARTIE. DE L’ESPRIT DE CONQUETE.
CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
DE L’ESPRIT DE CONQUETE ET DE L’USURPATION, dans leurs rapports avec la civilisation Européenne.
SECONDE PARTIE. DE L’USURPATION.
CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII. De l’espèce de liberté qu’on a présentée aux hom mes à la fin du siècle dernier.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.
CHAPITRE XIX.
CHAPITRE XX.
AVERTISSEMENT.
Table des matières
Je me suis demandé, avant d’attacher mon nom à ce livre, si je ne serois pas accusé dune certaine présomption, en discutant des intérêts soumis aux mains les plus puissantes et les plus augustes. Je me suis répondu, en premier lieu, que l’ opinion générale ne se composant que des opinions particulières, il étoit aujourd’hui du devoir impérieux de chacun de concourir à la formation d’un esprit public qui secondât les nobles efforts des Souverains et des peuples, pour la délivrance de la race humaine, et secondement, qu’ayant été l’un des mandataires du peuple qu’on force au silence, et n’ayant cessé de l’être qu’illégalement, ma voix, de quelque peu d’importance qu’elle soit d’ailleurs, aura l’avantage de rompre cette unanimité prétendue qui fait l’étoimement et le blâme de l’Europe et qui n’est que l’effet de la terreur des François. J’ose affirmer, avec une conviction profonde, qu’il n’y a pas, dans mon ouvrage, une ligne, que la presque totalité de la France, si elle étoit libre, ne s’empressât designer.
Préface.
Table des matières
L’ouvrage actuel fait partie d’un traité de politique, termine depuis long tems. L’état de la France et celui de l’Europe sembloient le condamner à ne jamais paroître. Le continent n’étoit qu’un vaste cachot, privé de toute communication avec cette noble Angleterre, asyle généreux de la pensée, illustre refuge de la dignité de l’espèce humaine. Tout à coup, des deux extrémités de la terre, deux grands peuples se sont répondus, et les flammes de Moscou ont été l’aurore de la liberté du monde. Il est permis d’espérer que la France ne sera pas exceptée de la délivrance universelle, la France qu’estiment les nations qui la combattent, la France, dont la volonté suffit pour obtenir et donner la paix. Le moment est donc revenu, ou chacun peut se flatter d’être utile, suivant ses forces et ses lumières.
L’auteur de cet ouvrage a cru néanmoins que les circonstances n’étoient pas favorables à l’examen d’une foule de questions abstraites. Il a extrait seulement ce qui lui a paru d’un intérêt immédiat. Il auroit pu accroître cet intérêt par des personnalités plus directes. Mais il a voulu conserver avec scrupule ce qu’un profond sentiment lui avoit dicté, quand la terre étoit sous le joug. Il a éprouvé de la répugnance à se montrer plus amer ou plus hardi, contre l’adversité méritée que contre la prospérité coupable. Si les calamités publiques laissoient à son ame la faculté de s’ouvrir à des considérations personnelles, il lui seroit doux de penser, que lorsqu’on a voulu travailler, sans contradicteurs, à l’asservissement général, on a trouvé nécessaire d’étouffer sa voix.
DE L’ESPRIT DE CONQUETE
ET
DE L’USURPATION,
dans leurs rapports avec la civilisation Européenne.
Table des matières
Je me propose d’examiner deux fléaux, dans leurs rapports avec l’état présent de l’espèce humaine, et la civilisation actuelle. L’un est l’esprit de conquête, l’autre l’usurpation.
Il y a des choses qui sont possibles à telle époque, et qui ne le sont plus à telle autre. Cette vérité semble triviale: elle est néanmoins souvent méconnue: elle ne l’est jamais sans danger.
Lorsque les hommes qui disposent des destinées de la terre se trompent sur ce qui est possible, c’est un grand mal. L’expérience, alors, loin de les servir, leur nuit et les égare. Ils lisent l’histoire: ils voyent ce que l’on a fait précédemment: ils n’examinent point si cela peut se faire encore: ils prennent en main des leviers brisés: leur obstination, ou, si l’on veut, leur génie, procure à leurs efforts un succès éphémère: mais comme ils sont en lutte avec les dispositions, les intérêts, toute l’existence morale de leurs contemporains, ces forces de résistance réagissent contr’eux; et au bout d’un certain tems? bien long pour leurs victimes, très court quand on le considère historiquement, il ne reste de leurs entreprises que les crimes qu’ils ont commis et les souffrances qu’ils ont causées.
La durée de toute puissance dépend de la proportion qui existe entre son esprit et son époque. Chaque siècle attend en quelque sorte un homme qui lui serve de représentant. Quand ce représentant se montre, ou paroît se montrer, toutes les forces du moment se grouppent autour de lui. S’il représente fidèlement l’esprit général, le succès est infaillible. S’il dévie, le succès devient douteux; et s’il persiste dans une fausse route, l’assentiment qui constituoit son pouvoir l’abandonne, et le pouvoir s’écroule.
Malheur donc à ceux qui, se croyant invincibles, jettent le gand à l’espèce humaine, et prétendent opérer par elle, car ils n’ont pas d’autre instrument, des bouleversemens qu’elle désapprouve, et des miracles qu’elle ne veut pas.
DE L’ESPRIT DE CONQUETE
ET
DE L’USURPATION,
dans leurs rapports avec la civilisation Européenne.
Table des matières
PREMIERE PARTIE.
DE L’ESPRIT DE CONQUETE.
Table des matières
CHAPITRE I.
Table des matières
Plusieurs récrivains, entraînés par l’amour de l’humanité dans de louables exagérations, n’ont envisagé la guerre que sous ses cotés funestes. Je reconnois volontiers ses avantages.
Il n’est pas vrai que la guerre soit toujours un mal. A de certaines époques de l’espèce humaine, elle est dans la nature de l’homme. Elle favorise alors le développement de ses plus belles et de ses plus grandes facultés. Elle lui ouvre un trésor de précieuses jouissances. Elle le forme à la grandeur d’ame, à l’adresse, au sang froid, au courage, au mépris de la mort, sans lequel il ne peut jamais se répondre qu’il ne commettra pas toutes les lâchetés et bientôt tous les crimes, ira guerre lui enseigne des dévouemens héroïques et lui fait contracter des amitiés sublimes. Elle l’unit de liens plus étroits, d’une part, à sa patrie, et de l’autre, à ses compagnons d’armes. Elle fait succéder à de nobles entreprises de nobles loisirs. Mais tous ces avantages de la guerre tiennent à une condition indispensable, c’est qu’elle soit le résultat naturel de la situation et de l’esprit national des peuples.
Car je ne parle point ici d’une nation attaquée et qui défend son indépendance. Nul doute que cette nation ne puisse réunir à l’ardeur guerrière les plus hautes vertus: ou plutôt cette ardeur guerrière est elle-même de toutes les vertus la plus haute. Mais il ne s’agit pas alors de la guerre proprement dite: il s’agit de la défense légitime, c’est à dire du patriotisme, de l’amour de la justice, de toutes les affections nobles et sacrées.
Un peuple, qui, sans être appelé à la dé fense de ses foyers, est porté par sa situation ou son caractère national à des expéditions belliqueuses et à des conquêtes, peut encore allier à l’esprit guerrier la simplicité des mœurs, le dédain pour le luxe, la générosité, la loyauté, la fidélité aux engagemens, le respect pour l’ennemi courageux, la pitié même, et les ménagemens pour l’ennemi subjugué. Nous voyons, dans l’histoire ancienne et dans les annales du moyen âge, ces qualités briller chez plusieurs nations, dont la guerre fesoit l’occupation prèsqu’habituelle.
Mais la situation présente des peuples Européens permet elle d’espérer cet amalgame? l’amour de la guerre est-il dans leur caractère national? Résulte-t-il de leurs circonstances?
Si ces deux questions doivent se résoudre négativement, il s’ensuivra, que, pour porter de nos jours les nations à la guerre et aux conquêtes, il faudra bouleverser leur situation, ce qui ne se fait jamais, sans leur infliger beaucoup de malheurs, et dénaturer leur caractère, ce qui ne se fait jamais sans leur donner beaucoup de vices.
CHAPITRE II.
Table des matières
Les peuples guerriers de l’antiquité dévoient pour la plupart à leur situation leur esprit belliqueux. Divisés en petites peuplades, ils se disputoient à main armée un territoire resserré. Poussés par la nécessité les uns contre les autres, Ils se combattoient on se menaçoient sans cesse. Ceux qui ne vouloient pas être conquérans ne pouvoient néanmoins déposer le glaive sous peine d’être conquis. Tous achetoient leur sûreté, leur indépendance, leur existence entière au prix de la guerre.
Le monde de nos jours est précisément, sous ce rapport, l’opposé du monde ancien,
Tandis-que chaque peuple, autrefois, formoit une famille isolée, ennemie née des autres familles, une masse d’hommes existe maintenant, sous différens noms et sous divers modes d’organisation sociale, mais homogène par sa nature. Elle est assez forte pour n’avoir rien à craindre des hordes encore barbares, Elle est assez civilisée pour que la guerre lui soit à charge. Sa tendance uniforme est vers la paix. La tradition belliqueuse, héritage de tems reculés, et surtout les erreurs des gouvernemens retardent les effets de cette tendance: mais elle fait chaque jour un progrès de plus. Les chefs des peuples lui rendent hommage: car ils évitent d’avouer ouvertement l’amour ge conquêtes, ou l’espoir d’une gloire acquise uniquement par les armes. Le fils de Philippe n’oseroit plus proposer à ses sujets l’envahissement de l’univers: et le discours de Pyrrhus a Cynéas sembleroit aujourd’hui le comble de l’insolence ou de la folie
Un gouvernement qui parleroit de la gloire militaire, comme but, méconnoîtroit ou mépriseroit l’esprit des nations et celui de l’epoque. Il se tromperait d’un millier d’années, et lors même qu’il réussiroit d’abord, il seroit curieux de voir qui gagneroit cette étrange gageure, de notre siècle ou de ce gouvernement.
Nous sommes arrivés à l’époque du commerce époque qui doit nécessairement remplacer celle de la guerre, comme celle de la guerre a du nécessairement la précéder.
La guerre et le commerce ne sont que deux moyens différens d’arriver au même but, celui de posséder ce que l’on désire. Le commerce n’est autre chose qu’un hommage rendu a la force du possesseur par l’aspirant à la possession. C’est une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu’on n’espère plus conquérir par la violence. Un homme qui seroit toujours le plus fort n’auroit jamais l’idée du commerce. C’est l’expérience qui, en lui prouvant que la guerre, c’est à dire, l’emploi de sa force contre la force d’autrui, est ex. posée à diverses résistances et à divers échecs,; le porte à recourir au commerce, c’est à dire, à un moyen plus doux et plus sur d’engager l’intérêt des autres à consentir à ce qui convient à son intérêt.
La guerre est donc antérieure au commerce. L’une est l’impulsion sauvage, l’autre le calcul civilisé. Il est clair que plus la tendance commerciale domine, plus la tendance guerrière doit s’affaiblir.
Le but unique des nations modernes, c’est le repos, avec le repos l’aisance, et comme source de l’aisance, l’industrie. La guerre est chaque jour un moyen plus inefficace d’atteindre ce but. Ses chances n’offrent plus ni aux individus ni aux nations des bénéfices qui égalent les résultats du travail paisible, et des échanges réguliers. Chez les anciens, une guerre heureuse ajoutoit, en esclaves, en tributs, en terres partagées, à la ri chesse publique et particulière. Chez les modernes, une guerre heureuse coute infailliblement plus qu’elle ne rapporte.
La République Romaine, sans commerce, sans lettres, sans arts, n’ayant pour occupation intérieure que l’agriculture, restreinte a un so trop peu étendu pour ses habitans, entourée peuples barbares, et toujours menacée ou menaçante, suivoit sa destinée en selivrant a des entreprises militaires non interrompues. Un gouvernement qui, de nos jours, voudroit imiter la République Romaine, auroit ceci de différent, qu’ agissant en opposition avec son peuple, il rendroit ses instrumens tout aussi malheureux que ses victimes; un peuple ainsi gouverné seroit la République Romaine, moins la liberté, moins le mou vement national, qui facilite tous les sacrifices, moins l’espoir qu’avoit chaque individu du partage des terres, moins, en un mot, toutes les circonstances, qui embellissoient aux yeux des Romains ce genre de vie hazardeux et agité.
Le commerce a modifie jusqu’à la nature de la guerre. Les nations mercantiles étoient autrefois toujours subjuguées par les peuples guerriers, Elles leur résistent aujourd’hui avec avantage. Elles ont des auxiliaires au sein de ces peuples mêmes. Les ramifications infinies et compliquées du commerce ont placé l’intérêt des sociétés hors des limites de leur territoire: et l’esprit du siècle l’emporte sur l’esprit étroit et hostile qu’on voudroit parer du nom de patriotisme.
Carthage, luttant arec Rome dans l’antiquite, devoit succomber: elle avoit .contr’elle la force des choses. Mais si la lutte s’établissoit maintenant entre Rome et Carthage, Carthage auroit pour elle les vœux de l’Univers. Elle auroit pour alliés les mœurs actuelles et le génie du monde.
La situation des peuples modernes les empêche donc d’être belliqueux par caractère: et des raisons de détail, mais toujours tirées des progrès de l’espèce humaine, et par conséquent de la différence des époques, viennent se joindre aux causes générales.
La nouvelle manière de combattre, le changementdes armes, l’artillerie, ont dépouillé la vie militaire de ce qu’elle avoit de plus attrapant. Il n’y a plus de lutte contre le péril; il n’y a que de la fatalité. Le courage doit s’empreindre de résignation ou se composer d’insouciance. On ne goute plus cette jouissance de volonté, d’action de développement des forces physiques et des facultés morales, qui fesoit aimer aux héros anciens, aux chevaliers du moyen âge, les combats corps à corps.
La guerre a donc perdu son charme, comme sonutilité. L’homme n’est plus entraîne a s’y livrer, ni par intérêt, ni par passion.
CHAPITRE III.
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Un gouvernement qui voudroit aujourd’hui pousser à la guerre et aux conquêtes un peuple Européen, commettroit donc un grossier et funeste anachronisme. Il travailleroit à donner à sa nation une impulsion contraire à la nature. Aucun des motifs, qui portoient les hommes d’autrefois à braver tant de périls, à supporter tant de fatigues, n’existant pour les hommes de nos jours, il faudroit leur offrir d’autres motifs, tirés de l’état actuel de la civilisation. Il faudroit les animer aux combats par ce même amour des jouissances, qui, laissé à lui même, ne les disposeroit qu’à la paix. Notre siècle, qui apprécie tout par l’utilité, et qui, lors qu’on veut le sortir de cette sphère, oppose l’ironie à l’enthousiasme réel ou factice, ne consentiroit pas à se repaître d’une gloire stérile, qu’il n’est plus dans nos habitudes de préférer à toutes les autres, A la place de cet. te gloire, il faudroit mettre le plaisir, à la place du triomphe, le pillage. L’on frémira, si l’on réfléchit à ce que seroit l’esprit militaire, appuyé sur ces seuls motifs,
Certes, dans le tableau que je vais tracer, il est loin de moi de vouloir faire injure à ces héros, qui, se plaçant avec délices entre la patrie et les périls, ont, dans tous les pays, protégé l’indépendance des peuples; à ces héros qui ont si glorieusement défendu la France. Je ne crains pas d’être mal compris par eux. Il en est plus, d’un, dont l’ame, correspondant à la mienne, partage tous mes sentimens, et qui, retrouvant dans ces lignes son opinion secrette, verra dans leur auteur son organe.
CHAPITRE IV.
Table des matières
Les peuples guerriers, que nous avons connus jusqu’ici, étoient tous animés par des motifs plus nobles que les prolits réels et positifs de la guerre. La religion se mêloit à l’impulsion belliqueuse des uns. L’orageuse liberté dont jouïssoient les autres leur donnoit une activité surabondante, qu’ils avoient besoin d’exercer au dehors. Ils associoient à l’idée de la victoire celle d’une renommée prolongée bien au delà de leur existence sur la terre, et combattoient ainsi, non pour l’assouvissement d’une soif ignoble de jouissances présentes et matérielles, mais pour un espoir en quelque sorte, idéal, et qui exaltoit l’imagination, comme tout ce qui se perd dans l’avenir et le vague.
Il est si vrai, que, même chez les nations qui nous semblent le plus exclusivement occupées de pillage et de rapines, l’acquisition des richesses n’étoit pas le but principal, que nous voyons les héros Scandinaves faire bruler sur leurs buchers tous les trésors conquis durant leur vie, pour forcer les générations qui les remplaçoient à conquérir, par de nouveaux exploits, de nouveaux trésors. La richesse leur étoit donc précieuse comme témoignage éclatant des victoires remportées, plutôt que comme signe représentatif et moyen de jouissances.
Mais si une race purement militaire se formoit actuellement, comme son ardeur ne reposeroit sur aucune conviction, sur aucun sentiment, sur aucune pensée, comme toutes les causes d’exaltation, qui, jadis, annoblissoient le carnage même, lui seroient étrangères, elle n’auroit d’aliment ou de mobile que la plus étroite et la plus àpre personnalité. Elle prendroit la férocité de l’esprit guerrier, mais elle conserveroit le calcul de l’esprit commercial. Ces Vandales ressuscités n’auroient point cette ignorance du luxe, cette simplicité de mœurs, ce dédain de toute action basse, qui pouvoient caractériser leurs grossiers prédécesseurs. Ils réuniroient à la brutalité de la barbarie les rafinemens de la mollesse, aux excès de la violence les ruses de l’avidité.
Des hommes, à qui l’on auroit dit bien formellement qu’ils ne se battent que pour piller, des hommes, dont on auroit réduit toutes les idées belliqueuses à ce résultat clair et arithmétique, seroient bien différens des guerriers de l’antiquité.
Quatre cent mille égoïstes, bien exercés, bien armés, sauroient que leur destination est de donner ou de recevoir la mort. Ils auroient supputé qu’il valoit mieux se résigner à cette destination que s’y dérober, parce que la tyrannie qui les y condamne est plus forte qu’eux. Ils auroient, pour se consoler, tourné leurs regards vers la récompense qui leur est promise, la dépouille de ceux contre les quels on les mène. Ils marcheroient en conséquence, avec la résolution de tirer de leurs propres forces le meilleur parti qu’il leur seroit possible. Ils n’auroient ni pitié pour les vaincus, ni respect pour les foibles, parce que les vaincus, étant, pour leur malheur, propriétaires de quelque chose, ne paroîtroient à ces vainqueurs, qu’un obstacle entr’eux et le but proposé. Le calcul auroit tué dans leur ame toutes les émotions naturelles, excepté celles qui naissent de la sensualité. Ils seroient encore émus à la vue d’une femme: Ils ne le seroient pas à la vue d’un vieillard ou d’un enfant. Ce qu’ils auroient de connoissances pratiques leur serviroit à mieux rédiger leurs arrêts de massacre ou de spoliation. L’habitude des formes légales donneroit à leurs injustices l’impassibilité de la loi. L’habitude des formes sociales répandroit sur leurs cruautés un vernis d’insouciance et de légéreté qu’ils croiroient de l’élégance. Ils parcourroient ainsi le monde, tournant les progrès de la civilisation contr’elle même, tout entiers à leur intérêts, prenant le meurtre pour moyen, la débauche pour passetems, la dérision pour gaité, le pillage pour but, séparés par un abyme moral du reste de l’espèce humaine, et n’étant unis entr’eux que comme les animaux féroces qui se jettent rassemblés sur les troupeaux.
Tels ils seroient dans leurs succès: que seroient-ils dans leurs revers?
Comme il n’auroient eu qu’un but à atteindre, et non pas une cause à défendre, le but manqué, aucune conscience ne les soutiendroit. Ils ne se rattacheroient à aucune opinion: ils ne tiendroient l’un à l’autre que par une nécessité physique, dont chacun même chercheroit à s’affranchir.
Il faut aux hommes, pour qu’ils s’associent réciproquement à leurs destinées, autre chose que l’intérêt. Il leur faut une opinion; il leur faut de la morale. L’intérêt tend à les isoler, parce qu’il offre à chacun la chance d’être seul plus heureux ou plus habile.
L’égoïsme, . qui, dans la prospérité, auroit rendu ces conquérans de la terre impitoyables pour leurs ennemis, les rendroit, dans l’adversité, indifférens, infidèles à leurs frères d’armes. Cet esprit pénétrer oit dans tous les rangs, depuis le plus élevé jusqu’au plus obscur. Chacun verroit, dans son camarade à l’agonie, un dédommagement au pillage devenu impossible contre l’étranger; le malade dépouilleroit le mourant, le fuyard dépouilleroit le malade. L’infirme et le blessé paroîtroient à l’officier chargé de leur sort un poids importun dont il se débarasseroit à tout prix: et quand le Général auroit précipité son armée dans quelque situation sans remède, il ne se croiroit tenu à rien envers les infortunés qu’il auroit conduits dans le gouffre: il ne resteroit point avec eux pour les sauver. Les quitter lui sembleroit un mode tout simple d’échapper aux revers ou de réparer les fautes. Qu’importe qu’il les ait guidés, qu’ils se soient reposés sur sa parole, qu’ils lui aient confié leur vie, qu’ils l’aient défendu, jusqu’au dernier moment, de leurs mains mourantes? instrumens inutiles, ne faut-il pas qu’ils soient brisés?
Sans doute ces conséquences de l’esprit militaire fondé sur des motifs purement intéressés ne pourroient se manifester dans leur terrible étendue chez aucun peuple moderne, à moins que le système conquérant ne se prolongeât durant plusieurs générations. Les vertus paisibles, que notre civilisation nourrit et développe, lutteroient contre la corruption et les vices que ce systême appelle et qui lui sont nécessaires. Mais ce seroit l’esprit national, l’esprit du siècle résistant au gouvernement. Les vertus qui survivroient aux efforts de l’autorité seroient une sorte d’indiscipline. L’intérêt étant le mot d’ordre, tout sentiment désintéressé tiendroit de l’insubordination: et plus le régime des conquêtes se prolongeroit, plus ces vertus s’affoibliroient et deviendroient rares.
CHAPITRE V.
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On a remarqué souvent que les joueurs étoient les plus immoraux des hommes. C’est qu’ils risquent chaque jour tout ce qu’ils possèdent; il n’y a pour eux nul avenir assuré; ils vivent et s’agitent sous l’empire du hazard.
Dans le systême de conquête, le soldat devient un joueur, avec cette différence que son enjeu, c’est sa vie. Mais cet enjeu ne peut être retiré. Il .l’expose sans cesse et sans terme à une chance qui doit tôt ou tard être contraire. Il n’y a donc pas non plus d’avenir pour lui. Le hazard est aussi son maître aveugle et impitoyable.
Or la morale a besoin du tems. C’est là qu’elle place ses dédommagemens et ses récompenses. Pour celui qui vit de minute en minute ou de bataille en bataille, le tems n’existe pas. Les dédommagemens de l’avenir deviennent chimériques. Le plaisir du moment a seul quelque certitude: et pour me servir d’une expression qui devient ici doublement convenable, chaque jouissance est autant de gagné sur l’ennemi. Qui ne sent que l’habitude de cette loterie de plaisir et de mort est nécessairement corruptrice?
Observez la différence qui existe toujours entre la défense légitime et le systême des conquêtes. Cette différence se reproduira souvent encore. Le soldat qui combat pour sa patrie ne fait que traverser le danger. Il a pour perspective ultérieure le repos, la liberté, la gloire. Il a donc un avenir: et sa moralité, loin de se dépraver, s’annoblit et s’exalte. Mais l’instrument d’un conquérant insatiable voit après une guerre une autre guerre, après un pays dévasté un autre pays à devaster de même, c’est à dire après le hazard. le hazard encore.
CHAPITRE VI.
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Il ne suffit pas d’envisager l’influence du systême de conquêtes, dans son action sur l’armée et dans les rapports qu’il établit entre elle et les étrangers. Il faut le considérer encore, dans ceux qui en résultent, entre l’armée et les citoyens.
Un esprit de corps exclusif et hostile s’empare toujours des associations qui ont un autre but que le reste des hommes. Malgré la douceur et la pureté du christianisme, souvent les confédérations de ses prêtres ont formé dans l’état des états à part. Partout les hommes réunis en corps d’armée, se séparent de la nation. Ils contractent pour l’emploi de la force, dont ils sont dépositaires, une sorte de respect. Leurs mœurs et leurs idées deviennent subversives de ces principes d’ordre et de liberté pacifique et régulière, que tous les gouvernemens ont l’intérêt, comme le devoir de consacrer.
Il n’est donc pas indifférent de créer dans un pays, par un systême de guerres prolongées ou renouvellées sans cesse, une masse nombreuse, imbue exclusivement de l’esprit militaire, Car cet inconvénient ne peut se restreindre dans de certaines limites, qui en rendent l’importance moins sensible. L’armée, distincte du peuple par son esprit, se confond avec lui dans l’administration des affaires.
Un gouvernement conquérant est plus intéressé qu’un autre à récompenser par du pouvoir et par des honneurs ses instrumens immédiats. Il ne sauroit les tenir dans un camp retranché. Il faut qu’il les décore au contraire des pompes et des dignités civiles.
Mais ces guerriers déposeront–ils avec le fer qui les couvre l’esprit dont les a pénétres des leur enfance l’habitude du carnage et des périls? Revêtiront–ils, avec la toge sénatoriale, la vénération pour les loix, les ménagemens pour les formes protectrices, ces divinités des associations humaines? La classe désarmée leur paroit un ignoble vulgaire, les loix des subtilités inutiles, les formes d’insupportables lenteurs. Ils estiment pardessus tout, dans les transactions, comme dans les faits guerriers, la rapidité des évolutions. L’unanimité leur semble nécessaire dans les opinions, comme la même uniforme dans les troupes. L’opposition leur est un désordre, le raisonnement une révolte, les tribunaux des conseils de guerre, les juges des soldats qui ont leur consigne, les accusés des ennemis, les jugemens des batailles.
Ceci n’est point une exagération fantastique. N’avons-nous pas vu, durant ces vingt dernières années, s’introduire dans presque toute l’Europe une justice militaire, dont le premier principe étoit d’abréger les formes, comme si toute abbréviation des formes n’étoit pas le plus révoltant sophisme: car si les formes sont inutiles, tous les tribunaux doivent les bannir: si elles sont nécessaires, tous doivent les respecter: et certes, plus l’accusation est grave, moins l’examen est superflu. N’avons-nous pas vu siéger sans cesse, parmi les juges, des hommes dont le vêtement seul annonçoit qu’ils étoient voués à l’obéissance, et ne pouvoient en conséquence être des juges indépendans?
Nos neveux ne croiront pas, s’ils ont quelque sentiment de la dignité humaine, qu’il fut un tems ou des hommes nourris sous la tente, et ignorans. de la vie civile, interrogeoient des prévenus qu’ils étoient incapables de comprendre, condamnoient sans appel des citoyens qu’ils n’avoient pas le droit de juger. Nos neveux ne croiront pas, s’ils ne sont le plus avili des peuples, qu’on ait fait comparoître devant des tribunaux militaires des législateurs, des écrivains, des accusés de délits politiques, donnant ainsi, par une dérision féroce, pour juge à l’opinion, et à la pensée, le oourage sans lumières et la soumission sans intelligence. Ils ne croiront pas non plus, qu’on ait imposé à des guerriers revenant de la victoire, couverts de lauriers que rien n’avoit flétris, l’horrible tache de se transformer en bourreaux, de poursuivre, de saisir, d’égorger des concitoyens, dont les noms, comme les crimes, leur étoient inconnus. Non, tel ne fut jamais, s’écrieront-ils, le prix des exploits, la pompe triomphale. Non, ce n’est pas ainsi que les défenseurs de la France reparoissoient dans leur patrie et saluoient le sol natal.
CHAPITRE VII.
Table des matières
Enfin, par une triste réaction, cette portion du peuple que le gouvernement auroit forcée à le contracter l’esprit militaire, contraindront à son l. tour le gouvernement de persister dans le systême pour lequel il auroit pris tant de soin de la former.
Une armée nombreuse, fiere de ses succès, accoutumée au pillage, n’est pas un instrument qu’il soit aisé de manier. Nous ne parlons pas seulement des dangers dont il menace les peuples qui ont des constitutions populaires. L’histoire est trop pleine d’exemples qu’il est superflu de citer.
Tantôt les soldats d’une république illustrée par six siècles de victoires, entourés de monumens élevés à la liberté par vingt générations de héros, foulant aux pieds, la cendre des Cincinnatus et des Camille, marchent sous les ordres de César, pour profaner les tombeaux de leurs ancêtres, et pour asservir la ville éternelle. Tantôt les légions Angloises s’élancent avec Cromwell sur un Parlement qui luttoit encore contre les fers qu’on lui destinoit, et les crimes dont on vouloit le rendre l’organe, et livrent à l’usurpateur hypocrite, d’une part le Roi, de l’autre la république.
Mais les gouvernemens absolus n’ont pas moins à craindre de cette force toujours menaçante. Si elle est terrible contre les étrangers et contre le peuple au nom de son chef, elle peut devenir à chaque instant terrible à ce chef même, C’est ainsi que ces animaux énormes, que des nations barbares plaçoient en tête de leurs armées pour les diriger sur leurs ennemis, reculoient tout à coup, frappés d’épouvante ou saisis de fureur, et méconnoissant la voix de leurs maitres, écrasoient ou dispersoient les bataillons qui attendoient d’eux leur salut et leur triomphe.
Il faut donc occuper cette armée, inquiète dans son désœuvrement redoutable: il faut la tenir éloignée: il faut lui trouver des adversaires. Le systême guerrier, indépendamment des guerres présentes, contient le germe de guerres futures; et le souverain, qui est entré dans cette route, entrainé qu’il est par la fatalité qu’il a évoquée, ne peut redevenir pacifique à aucune époque.
CHAPITRE VIII.
Table des matières
J’ai montré, ce me semble, qu’un gouvernement, livré à l’esprit d’envahissement et de conquête, devroit corrompre une portion du peuple, pourqu’elle le servit activement dans ses entreprises. Je vais prouver actuellement, que, tandis qu’il dépraveroit cette portion choisie, il faudroit qu’il agit sur le reste de la nation dont il reclameroit l’obéissance passive et les sacrifices, de manière à troubler sa raison, à fausser son jugement, à bouleverser toutes ses idées.
Quand un peuple est naturellement belliqueux, l’autorité qui le domine n’a pas besoin de le tromper, pour l’entrainer à la guerre. Attila montroit du doigt à ses Huns la partie du monde sur laquelle ils de voient fondre, et ils y couroient; parce qu’Attila n’étoit que l’organe et le représentant de leur impulsion. Mais de nos jours la guerre ne procurant aux peuples aucun avantage, et n’étant pour eux qu’une source de privations et de souffrances, l’apologie du systême des conquêtes ne pourroit reposer que sur le sophisme et l’imposture.
Tout en s’abandonnant à ses projets gigantesques, le gouvernement n’oser oit dire à sa nation: marchons à la conquête du monde: Elle lui répondroit d’une voix unanime, nous ne voulons pas de la conquête du monde.
Mais il parleroit de l’indépendance nationale, de l’honneur national, de l’arrondissement des frontières, des intérêts commerciaux, des précautions dictées par la prévoyance; que sais-je encore? car il est inépuisable, le vocabulaire de l’hypocrisie et de l’injustice.
Il parleroit de l’indépendance nationale, comme si l’indépendance d’une nation étoit compromise, parce que d’autres nations sont indépendantes.
Il parleroit de l’honneur national, comme si l’honneur national étoit blessé, parce que d’autres nations conservent leur honneur.
Il alléguer oit la nécessité de l’arrondissement des frontières, comme si cette doctrine, une fois admise, ne bannissoit par de la terre tout repos et toute équité. Car c’est toujours en dehors qu’un gouvernement veut arrondir ses frontières. Aucun n’a sacrifié, que l’on sache, une portion fie son territoire pour donner au reste une plus grande régularité géométrique. Ainsi l’arrondissement des frontières est un systême, dont la baze se détruit par elle même, dont les élémens se combattent, et dont l’exécution, ne reposant que sur la spoliation des plus foibles, rend illégitime la possession des plus forts.
Ce gouvernement invoqueroit les intérêts du commerce, comme si c’étoit servir le commerce que dépeupler un pays de sa jeunesse la plus florissante, arracher les bras les plus nécessaires à l’agriculture, aux manufactures, à l’industrie, élever entre les autres peuples et soi des barrières arrosées de sang. Le commerce s’appuye sur la bonne intelligence des nations entr’elles: il ne se soutient que par la justice: il se fonde sur l’égalité, il prospère dans le repos: et ce seroit pour l’intérêt du commerce qu’un gouvernement rallumeroit sans cesse des guerres acharnées, qu’il appelleroit sur la tête de son peuple une haine universelle, qu’il marcheroit d’injustice en injustice, qu’il ébranler oit chaque jour le crédit par des violences, qu’il ne voudroit point tolérer d’égaux î
Sous le prétexte des précautions dictées par la prévoyance, ce gouvernement attaqueroit ses voisins les plus paisibles, ses plus humbles alliés, en leur supposant des projets hostiles, et comme devançant des aggressions méditées. Si les malheureux objets de ses calomnies étoient facilement subjugués, il se vanteroit de les avoir prévenus: s’ils avoient le tems et la force de lui résister, vous le voyez, s’écrieroit–il, ils vouloient la guerre, puisqu’ils se défendent.
Que l’on ne croye pas que cette conduite fut le résultat accidentel d’une perversité particulière, Elle seroit le résultat nécessaire de la position. Toute autorité, qui voudroit entreprendre aujourd’hui des conquêtes étendues, seroit condamnée à cette série de prétextes vains et de scandaleux mensonges. Elle seroit coupable, assurément, et nous ne chercherons pas à diminuer son crime. Mais ce crime ne consisteroit point dans les moyens employés: il consisteroit dans le choix volontaire de la situation qui commande de pareils moyens.
L’autorité auroit donc à faire, sur les facultés intellectuelles de la masse de ses sujets, le même travail que sur les qualités morales de la portion militaire. Elle devroit s’efforcer de bannir toute logique de l’esprit des uns, comme elle auroit tâché d’étouffer toute humanité dans le cœur des autres. Tous les mots perdroient leur sens. Celui de modération présageroit la violence: celui de justice annonceroit l’iniquité. Le droit des nations deviendroit un code d’expropriation et de barbarie: toutes les notions, que les lumières de plusieurs siècles ont introduites dans les relations des sociétés, comme dans celles des individus, en seroient de nouveau repoussées. Le genre humain reculeroit vers ces tems de dévastation qui nous sembloient l’opprobre de l’histoire. L’hypocrisie seule en feroit la différence: et cette hypocrisie seroit d’autant plus corruptrice que personne n’y croiroit. Car les mensonges de l’autorité ne sont pas seulement funestes, quand ils égarent et trompent les peuples. Ils ne le sont pas moins, quand ils ne les trompent pas.
Des sujets qui soupçonnent leurs maîtres de duplicité et de perfidie se forment à la perfidie et à la duplicité. Celui qui entend nommer le chef qui le gouverne un grand politique, parce que chaque ligne qu’il publie est une imposture, veut être à son tour un grand politique, dans une sphère plus subalterne. La vérité lui semble niaiserie, la fraude habileté. Il ne mentoit jadis que par intérêt; il mentira désormais par intérêt et par amour-propre. Il aura la fatuité de la fourberie: et si cette contagion gagne un peuple essentiellement vain, essentiellement imitateur, un peuple ou chacun craigne par dessus tout de passer pour dupe, la morale privée tardera-t-elle à être engloutie dans le naufrage de la morale publique?
CHAPITRE IX.
Table des matières
Supposons que néanmoins quelques débris de raison surnagent, ce sera sous d’autres rapports un malheur de plus.
Il faudra que la contrainte supplée à l’insuffisance du sophisme. Chacun cherchant à se dérober à l’obligation de verser son sang dans des expéditions dont on n’aura pu lui prouver l’utilité, il faudra que l’autorité soudoye une foule avide, destinée à briser l’opposition générale. On verra l’espionnage et la délation, ces éternelles ressources de la force, quand elle a créé des devoirs et des délits factices, encouragées et récompensées, des Sbirres lâchés, comme des dogues féroces, dans les cités et dans les campagnes, pour poursuivre et pour enchainer des fugitifs, innocens aux yeux de la morale et de la nature, une classe, se préparant à tous les crimes en s’accoutuniant à violer les loix, une autre classe, se familiarisant avec l’infamie, en vivant du malheur de ses semblables, les pères punis pour les fautes des enfans, l’intérêt des enfans séparé ainsi de celui des pères, les familles, n’ayant que le choix de se réunir pour la résistance, ou de se diviser pour la trahison, l’amour paternel transformé en attentat, la tendresse filiale traitée de révolte; et toutes ces vexations auront lieu, non pour une défense légitime, mais pour l’acquisition de pays éloignés, dont la possession n’ajoute rien à la prospérité nationale, à moins qu’on n’appelle prospérité nationale le vain renom de quelques hommes et leur funeste célébrité!
Soyons justes pourtant. On offre des consolations à ces victimes, destinées à combattre et à périr aux extrémités de la terre. Regardez les: Elles chancellent en suivant leurs guides. On les a plongées dans un état d’y vresse qui leur inspire une gaité grossière et forcée. Les airs sont frappés de leurs clameurs bruyantes: les hameaux retentissent de leurs chants licentieux. Cette yvresse, ces clameurs, cette licence, qui le croiroit! c’est le chef-d’œuvre de leurs magistrats!
Etrange renversement, produit, dans l’action de l’autorité, par le systême des conquêtes! Durant vingt années, vous avez recommandé à ces mêmes hommes la sobriété, rattachement à leurs familles, l’assiduité dans leurs travaux: mais il faut envahir le monde. On les saisit, on les entraine, on les excite au mépris des vertus qu’on leur avoit long tems inculquées. On les étourdit par l’intempérance: on les ranime par la débauche: c’est ce qu’on appelle raviver l’esprit public.
CHAPITRE X.
Table des matières
Nous n’avons pas encore achevé l’énumération qui nous occupe. Les maux que nous avons décrits, quelques terribles qu’ils nous paroissent, ne pèseroient pas seuls sur la nation misérable: d’autres s’y joindroient, moins frappans peut-être à leur origine, mais plus irréparables, puisqu’ils flétriroient dans leur germe les espérances de l’avenir.
A certains périodes de la vie, les interruptions à l’exercice des facultés intellectuelles ne se réparent pas. Les habitudes hazardeuses, insouciantes et grossières de l’état guerrier, la rupture soudaine de toutes les relations domestiques, une dépendance méchanique, quand l’ennemi n’est pas en présence, une indépendance complète sous le rapport des mœurs, à l’âge ou les passions sont dans leur fermentation la plus active, ce ne sont pas là des choses indifférentes pour la morale ou pour les lumières. Condamner, sans une nécessité absolue, à l’habitation des camps ou des casernes, les jeunes rejetons de la classe éclairée, dans laquelle résident, comme un dépôt précieux, l’instruction, la délicatesse, la justesse des idées, et cette tradition de douceur, de noblesse et d’élégance, qui seule nous distingue des barbares, c’est faire à la nation toute entière un mal, que ne compensent ni ses vains suceès, ni la terreur qu’elle inspire, terreur qui n’est pour elle d’aucun avantage,
Vouer au mêtier de soldat le fils du commerçant, de l’artiste, du magistrat, le jeune homme qui se consacre aux lettres, aux sciences, à l’exercice de quelqu’industrie difficile et compliquée, c’est lui dérober tout le fruit de son éducation antérieure. Cette éducation même se ressentira de la perspective d’une interruption inévitable. Si les rêves brillans de la gloire militaire enyvrent l’imagination de la jeunesse, elle dédaignera des études paisibles, des occupations sédentaires, un travail d’attention, contraire à ses gouts et à la mobilité de ses facultés naissantes. Si c’est avec douleur qu’elle se voit arrachée à ses foyers, si elle calcule combien le sacrifice de plusieurs années apportera de retard à ses progrés, elle désespérera d’elle même: elle ne voudra pas se consumer en efforts dont une main de fer lui déroberoit le fruit. Elle se dira, que, puisque l’autorité lui dispute le tems nécesaire à son perfectionnement intellectuel, il est inutile de lutter contre la force. Ainsi la nation tombera dans une dégradation morale, et dans une ignorance toujours croissante. Elle s’abrutira au milieu des victoires; et sous ses lauriers mêmes, elle sera poursuivie du sentiment qu’elle suit une fausse route, et qu’elle manque sa destination,
Tous nos raisonnemens, sans doute, ne sont applicables, que lorsqu’il s’agit de guerres inutiles et gratuites. Aucune considération ne peut entrer en balance avec la nécessité de repousser un agresseur. Alors toutes les classes doivent accourir, puisque toutes sont également menacées. Mais leur motif n’étant pas un ignoble pillage, elles ne se corrompent point. Leur zèle s’appuyant sur la conviction, la contrainte devient superflue. L’interruption qu’éprouvent les occupations sociales, motivée qu’elle est sur les obligations les plus saintes, et les intérêts les plus chers, n’a pas les mêmes effets que des interruptions arbitraires. Le peuple en voit le terme; il s’y soumet avec joye, comme à un moyen de rentrer dans un état de repos; et quand il y rentre, c’est avec une jeunesse nouvelle, avec des facultés annoblies, avec le sentiment d’une force utilement et dignement employée.
Mais autre chose est défendre sa patrie, autre chose attaquer des peuples qui ont aussi une patrie à défendre. L’esprit de conquête cherche à confondre ces deux idées. Certains gouvernemens, quand ils envoyent leurs légions d’un pôle à l’autre, parlent encore de la défense de leurs foyers; on diroit qu’ils appellent leurs foyers tous les endroits ou ils ont mis le feu,
Pulsuz fraqment bitdi.