Kitabı oxu: «Chasses au lion et à la panthère en Afrique»
Benjamin Gastineau
Chasses au lion et à la panthère en Afrique

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305659
Table des matières
INTRODUCTION
I.
II.
III
IV.
V
VI.
VII
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
DEUXIÈME PARTIE
LE ROMAN COMIQUE DE L’ALGÉRIE
I.
TROISIÈME PARTIE
LA FANTASIA DU RAMADAN
I.
II.
III.
IV.
V.
LA FANTASIA NÈGRE
QUATRIÈME PARTIE
L’ALGÉRIE ROMAINE
RUINES&LÉGENDES D’AFRIQUE.
LES CITÉS MORTES DE L’AFRIQUE.–HIPPONE ET SAINT AUGUSTIN.
INTRODUCTION
Table des matières
Oublions nos mœurs, nos habitudes, notre civilisation; franchissons la Méditerranée, et soyons Africains pour une heure.
Ce n’est pas la France avec les richesses, le comfort, les agréments, les délicatesses, les mièvreries, les raffinements de sa civilisation, avec son climat tempéré, ses jardins chargés de fleurs, ses paysages dorés et coupés de ruisseaux,–ses palais, ses théâtres, ses bals, ses expositions,–ses savants, ses artistes et ses industriels,–ses femmes spirituelles et coquettement parées,–ses livres et ses journaux,–son agitation féconde et son perpétuel mouvement; c’est l’Afrique nue, sauvage, monotone, avec ses jours brûlants et ses nuits froides, son simoun et son ciel d’airain, ses montagnes aux jets aériens, aux plans grandioses, ses sphinx, son désert et ses oasis, son immobilité et son fatalisme, son burnous, son Koran et sa tente, ses étranges concerts de chacals, de panthères et de lions!
Votre regard ne se brise plus aux tours de Notre-Dame de Paris ou au dôme du Panthéon; il se perd dans les lignes indéfinies d’un immense horizon et découvre, par delà les assises des monts, les lointaines perspectives du désert. Nous chercherions en vain cette population capricieuse et passionnée, sensuelle et artiste, ardente au plaisir et au labeur, mobile dans ses goûts, prosée dans ses mœurs, fiévreuse dans ses idées; la réalité africaine nous montre une race placide, pétrifiée, calquée sur une pensée éternelle, orgueilleuse de son uniformité, de son ignorance, de sa croyance religieuse, de son austère simplicité.
BENJAMIN GASTINEAU.
Paris, avril1863.
I.
Table des matières
La bête triomphe en Algérie; elle est l’aliment obligé de toutes les conversations. A déjeûner, les narrateurs vous servent le lion; la panthère est réservée pour le dîner, et à la légère collation on se contente du chat-tigre et de l’hyène. Avoir vu le lion équivaut à avoir vu le loup en France.
Les tueurs de bêtes féroces sont donc choyés et recherchés. Ce sont les penseurs et les artistes du pays. Leurs exploits passent de bouche en bouche. Les dames leur tressent des couronnes; volontiers elles les ceindraient d’écharpes, comme au moyen âge les chevaliers qui allaient conquérir le tombeau du Christ, et les déifieraient sur le patron d’Hercule ou de Thésée.
Mon tueur de lions et de panthères est complétement inédit, et si je ne m’étais rencontré avec lui à Souk-Arras, il serait sans doute mort inconnu du monde européen, emportant dans son cercueil sa belle épopée des trente-neuf lions et des quinze panthères qu’il a tués, et qui ont marqué son corps de coups de griffes et de coups de gueule, baisers et étreintes de bêtes féroces à l’agonie, que j’ai vus de mes yeux et touchés de mes doigts. J’ai vu les cicatrices encore béantes des griffes de la lionne sur son omoplate, et j’ai mis les doigts dans les trous de son crâne creusé par les coups de dents de la bête. Quant à la liste de ses exploits, elle est inscrite sur les registres du bureau arabe de Souk-Arras. Il n’y a pas de saint Thomas qui puisse douter de la réalité des faits ainsi stéréotypés sur le papier et sur l’homme.
Ahmed-ben-Amar m’a raconté lui-même ses prouesses. J’écris en ce moment son odyssée sur des notes prises au crayon, en l’écoutant dans la forêt d’Aïn-Sanour. Comment pourrais-je communiquer à mes lecteurs les impressions terribles que ses récits m’ont fait ressentir? Quelle plume pourrait rivaliser avec ce théâtre en action, cette parole vivante, chaude, concise, colorée, modulant les gammes les plus étranges: rugissements du lion, miaulements de la panthère, aboiements plaintifs du chacal, jusqu’aux frémissements nocturnes des forêts;–ces yeux, qui, par leur éclat et leur fixité, magnétisent la bête féroce,–cette mobile physionomie dépeignant tour à tour l’attente paisible du danger, la résolution, l’enthousiasme, l’orgueil; cette pantomime mettant en mouvement tous les signes, tous les décors, toutes les créations de la nature? Ben-Amar est le premier homme qui m’ait fait comprendre qu’en l’homme se résume le théâtre tout entier de ses moyens d’action.

Ahmed-Ben-Amar, le tueur de lions et de panthères.
II.
Table des matières
Ahmed-ben-Amar a perché son nid d’aigle sur un plateau de la forêt d’Aïn-Sanour, qui roule ses chênes-liége et fait ruisseler ses ravins de verdure jusqu’à la plaine où Souk-Arras est bâti. Singulière ville que Souk-Arras, ancienne Thagaste, cité native de saint Augustin, qui a été détruite par les Vandales; sa position sur la route de Carthage à Hippone lui donnait autrefois une grande importance. Thagaste faisait partie de la Numidie. Le champ de bataille de Zama, sur lequel se décida, par la défaite définitive d’Annibal, la ruine de Carthage, se trouve aux environs de Souk-Arras. Cette contrée fut également le théâtre des opérations militaires contre Jugurtha, et de la défaite des Vandales par Bélisaire. A Thagaste se rattache le souvenir des grands noms de l’antiquité.
En1856et en1857encore, avant que Ben-Amar purgeât cette contrée de lions et de panthères, on ne pouvait venir sans danger de Souk-Arras à Bone; il fallait faire la part du lion; et bienheureuse la caravane qui passait saine et sauve en abandonnant sur ses derrières quelque mulet ou quelque cheval au roi des forêts. Aujourd’hui, grâce aux hécatombes de Ben-Amar, qui a fait œuvre de pionnier de la civilisation, la route est sûre, à moins qu’on ne chemine ou chevauche du côté de la frontière tunisienne; alors on risque de tomber dans une embuscade de Cromirs, tribus de pirates qui rôdent sans cesse autour de nos frontières de la Calle et de Souk-Arras, cherchant quelque proie à dévorer,–quærens quem devoret,–volant, égorgeant ou enlevant les Européens isolés. Au mois de juillet1858, un habitant fut assassiné aux portes de Souk-Arras. On ne put retrouver le tronc du cadavre; la tête seule fut enterrée au cimetière de Souk-Arras.
On voit que Souk-Arras, auquel son admirable situation, sa ceinture de trente mille hectares de forêts et ses montagnes recélant des richesses minérales considérables, réservent un brillant avenir, est encore à l’état primitif. Sa population hétérogène de Maltais, d’Italiens, d’Allemands, de Juifs, de Tunisiens, de Mozabites, de Français, connaît à peine l’usage du lit et mange plus souvent des filets de panthère et des tranches de lion que des filets de bœufs. J’ai mangé à Souk-Arras, apprêtés par mes amis, d’exquis morceaux de panthère. La chair du lion est beaucoup plus dure que celle de la panthère. Quelques habitants de Souk-Arras, empoisonnés et surexcités par les mauvaises liqueurs dont ils font un étrange abus, ont plus souvent le couteau à la main que la raison à la bouche. En un mot, Souk-Arras donne une idée exacte du premier noyau dont a été formée la population algérienne, noyau d’aventuriers, comme toutes les populations coloniales, de chercheurs de fortune, d’individus rendus nomades par la nécessité de faire oublier leurs dettes ou de fuir un compromettant passé, et qui finissent, après des opérations très-hasardeuses, en excellents chrétiens, honnêtes propriétaires, et dignes gardes nationaux veillant au maintien de la moralité publique.
III
Table des matières
Ahmed-ben-Amar, d’origine mulâtre, est né au Keff, en Tunisie. A peine adulte, il tua un sanglier. Son premier exploit se fit sur un lion qui était venu ravager sa tribu. Après avoir abattu deux bœufs, le terrible animal se dirigeait vers le premier blessé pour s’en emparer, lorsque le jeune Amar, caché derrière, le bœuf, lui brisa audacieusement le crâne à bout portant. La joie du triomphe, la sensation du bonheur qu’il éprouva à ce moment, décida de sa vocation de chasseur. Il débarrassa sa tribu des lions qui l’importunaient et répondit à l’appel des tribus voisines dont les troupeaux étaient décimés par la gent léonine. Il vint ainsi dans les forêts de Souk-Arras, peuplées de lions et de panthères.
C’est en plein jour, à la face du soleil, que Ben-Amar a tué la plupart de ces animaux féroces, et non pas traîtreusement la nuit. Cependant, il a son costume de nuit, burnous noir, et son costume de jour, burnous blanc.
Dès l’aube, Ben-Amar part, armé d’un fusil arabe à rouet et à pierre et d’un couteau arabe dans sa gaîne, à la rencontre des lions et des panthères dans les forêts qui entourent Souk-Arras, et chasse jusqu’à ce qu’il ait trouvé son gibier. Il marche rapide et discret comme le vent; il passe silencieux comme le fantôme d’Hamlet au château d’Elseneur; il glisse entre les fourrés de bruyères, de lentisques, de cactus, comme un chat-tigre. A peine si l’oreille la plus fine pourrait saisir le frôlement de son passage qui se confond avec la brise. Dès qu’il a trouvé une piste, il traque le lion et la panthère comme en France on traque un lapin ou un lièvre. Avec l’ardeur d’un soldat français montant à l’assaut, il aborde de front l’animal, qu’il va chercher dans son antre, dans un fourré, et qu’il appelle à lui en faisant claquer sa langue contre son palais, l’attaque, le tire, et lutte souvent corps à corps avec la bête lorsqu’elle n’est que blessée.
Telle est la manière de chasser du mulâtre musulman Ahmed-ben-Amar, surnommé le Negro, et dont l’héroïsme est tellement apprécié, que deux courageux officiers, chasseurs de lions, m’ont dit:
–Notre maître en saint Hubert, sans en excepter Gérard, et qui nous dépasse tous de cent coudées, c’est l’Arabe Ahmed-ben-Amar, n’opposant à la bête féroce ni balles explosibles, ni balles à pointes d’acier, ni appâts, ni pièges, mais seulement un mauvais fusil arabe, un couteau et sa force musculaire.
Maintenant, nous allons donner à nos lecteurs le récit de quelques-unes des chasses d’Ahmed-ben-Amar. Nous choisirons naturellement dans nos notes les chasses les plus remarquables, les plus fertiles en incidents dramatiques.
IV.
Table des matières
La première chasse d’Ahmed-ben-Amar se fit à l’appel d’Arabes de la Medjerda, dont un lion noir avait déjà dévoré chevaux, bœufs et mulets. Après avoir recueilli les indications des indigènes, victimes de la rapacité du lion noir, Ben-Amar, par une de ces lumineuses nuits d’Afrique qu’éclairent comme un jour d’Europe la lune et les étoiles brillantes, se blottit derrière un gros chêne-liége, sur le passage habituel de l’animal. En effet, le chasseur ne tarda pas à entendre une sonore respiration, et vit bientôt deux énormes lions marchant côte à côte et presque au pas, comme deux soldats aguerris.
Ahmed laissa le couple le dépasser de dix pas dans le sentier; à cette distance, un désir anacréontique ayant stimulé le lion, il passa la patte autour du cou de la lionne, qui rugissait. Le moment était favorable pour l’attaque. Ahmed fit feu sur le lion en le prenant par le flanc. La balle le traversa de part en part et blessa légèrement la lionne, qui s’enfuit. Ben-Amar, toujours retranché derrière l’énorme tronc d’arbre, se hâta de recharger son fusil, en prévision d’une attaque. En effet, le lion vint de son côté et fit un terrible bond, que Ben-Amar évita en tournant autour du chêne qui lui servait de bastion. Le lion tourna avec lui, et ce manège dura quelques minutes, jusqu’au moment où bête et chasseur se trouvèrent face à face. Alors Ben-Amar déchargea à bout portant son fusil sur le lion, dont le crâne sauta. Il alla requérir le plus fort mulet de la tribu voisine, car le lion était de telle taille, qu’on ne pouvait tenir sa queue entre les deux mains rapprochées, et qu’il fallut faire reposer le mulet, en le déchargeant de cent pas en cent pas Amar porta ce magnifique lion noir au bureau arabe de Souk-Arras, et toucha la prime allouée de quarante francs.
La chasse la plus dangereuse de Ben-Amar, qui faillit être sa dernière, et dont il gardera toute sa vie les traces, eut lieu dans la petite montagne de bois brûlé de l’Alfa, derrière la Medjerda. Il gravissait en plein jour cette montagne embroussaillée, lorsqu’à trente pas de lui il aperçut une lionne entourée de quatre lionceaux assez forts. Résolu et rapide comme la foudre, il vise aussitôt la lionne, la frappe d’une balle qui lui traverse l’épaule. Les lionceaux effarés se sauvent, leur mère s’enfuit d’un autre côté. Mais, selon son habitude, l’agile Ben-Amar avait promptement rechargé son arme et était arrivé à temps pour couper à la lionne le passage du sentier, qu’elle suivait en laissant sur ses traces une traînée de sang. A cinq pas d’elle il tira un second coup de fusil qui lui traversa le cou. Rugissante, elle bondit sur Ben-Amar, qui tomba et roula sous son poitrail. L’intrépide Arabe, à terre, ne perdit pas la tramontane: il sortit son couteau de sa gaîne fixée à sa ceinture et chercha à poignarder la lionne; mais, n’ayant pas assez de jeu, son couteau glissait sur le poil de son ennemie. Ben-Amar appartenait sans défense possible à la fureur de la lionne, qui le traîna au bord d’un profond ravin et le lâcha sur la pente de l’abîme. Ben-Amar s’accrocha à quelques touffes d’alfa, en serrant convulsivement dans sa main le couteau qui, jusque-là, lui avait été inutile. La lionne s’assit en rugissant devant lui comme pour le narguer. Ben-Amar répliqua à ses rugissements par les plus outrageantes épithètes qu’il put trouver dans son répertoire, la traitant d’alouf (sanglier), de roumi (chrétien), la taxant de lâcheté et de félonie, si bien que la lionne se rejeta sur l’Arabe, lui enveloppa la tête dans son haïck, et fit disparaître tête et haïck dans sa mâchoire. Amar labourait inutilement d’inoffensifs coups de couteau les flancs de son ennemie. La lionne, après avoir donné un coup de gueule au dur crâne d’Ahmed,–qui conserve encore aujourd’hui et qui conservera toujours sur son crâne la glorieuse couronne creusée par les dents de la lionne, –lâcha la tête d’Ahmed, le reprit avec ses griffes à la cuisse et le tint ainsi suspendu au-dessus de l’abîme. Par un mouvement énergique, dont est seul capable un homme de sa force musculaire, Ben-Amar, réunissant tous ses efforts dans ce danger suprême, se redressa et plongea son couteau dans la gorge de la lionne, qui s’abattit et râla. Ben-Amar tomba mourant à côté d’elle; le sang coulait abondamment de ses cinq ou six blessures. Il perdit connaissance.
Concevez-vous un plus glorieux spectacle de la puissance humaine, que cet Arabe, évanoui sur la limite d’un abîme, aux côtés du terrible animal que son héroïsme a vaincu?
Revenu à lui, Ben-Amar, ensanglanté, eut le courage de se traîner sur les pieds et sur les mains jusqu’à un douar, puis il fut transporté à Souk-Arras. C’est à peine si Ben-Amar avait figure d’homme. Les coups de griffe et les coups de gueule de la lionne l’avaient mutilé et défiguré. On fut obligé de lui extraire deux petits os fracturés du bras droit; son crâne était percé à jour, et les quarante francs que le bureau arabe lui donna en recevant le corps de la lionne suffirent à peine à payer ses médicaments.
Une autre fois, dans une semblable circonstance, il fut plus heureux. Il avait jeté une pierre dans un fourré, lorsqu’il en vit sortir une lionne qui se dressa devant lui prête à s’élancer. Il la tira au cœur. Faisant un énorme bond, la lionne passa sur lui, le renversa et alla mourir plus loin. Il s’empara de deux lionceaux, et après quelques recherches, il retrouva le cadavre de la lionne.
V
Table des matières
Ben-Amar explorait le bois d’Aïn-Taoura, en plein jour, car il ne faut pas perdre de vue qu’à l’encontre de presque tous les chasseurs européens qui surprennent le lion la nuit, Ben-Amar a tué la plupart de ses lions à la face du soleil, sans se servir d’aucun appât, ni employer aucune ruse, faiblement armé d’un couteau et d’un fusil arabe, en poussant droit sur l’animal qu’il attaque souvent corps à corps, quoique le lion ait trois ou quatre cents fois plus de force musculaire que l’homme. Il ne faut jamais oublier les conditions héroïques dans lesquelles Ben-Amar a accompli ses chasses, pour l’apprécier avec justice. Là est son mérite, son originalité.
Ahmed-ben-Amar s’en allait donc insoucieux dans le bois d’Aïn-Taoura, sans penser à faire sitôt de rencontre sérieuse, lorsqu’en débouchant dans une clairière, il vit deux magnifiques quadrupèdes, un mâle et une femelle, s’arrêta court, visa la lionne et l’étendit. Le lion fit dix pas, chercha des yeux le meurtrier de sa compagne, ne vit rien, et revint vers la lionne qu’il lécha tendrement sur sa blessure mortelle. Ben-Amar choisit le moment favorable pour tirer. Il frappa à la tête le lion, qui tomba sur le premier cadavre.
Ahmed-Ben-Amar vendit les peaux cent francs à un officier supérieur en tournée d’inspection à Souk-Arras. Cent francs! quelle aubaine pour le pauvre Ahmed. Mais il n’était pas toujours aussi heureux, et achetait parfois ses quarante francs de prime du bureau arabe par des fatigues inouïes, témoin la chasse suivante.
Ben-Amar avait passé la frontière de Tunis, du côté de la Calle. Il avait battu sans succès une forêt du côté de la Medjerda; il était furieux de ne rien trouver. Enfin, en arrivant à pas de loup et s’embusquant derrière d’épaisses broussailles, limites d’une clairière, il découvrit la plus intéressante scène de famille que jamais pinceau flamand puisse représenter sur ses toiles intimes. Lion, lionne et lionceaux formaient un entrelacement sentimental, un Laocoon retourné: le lion léchant la lionne, les lionceaux jouant avec les énormes pattes de leur père. Ben-Amar, embarrassé, se demandait quelle serait la première victime de cette intéressante famille; il la triait déjà du regard. Par malheur, un de ses mouvements pour mettre en joue dérangea quelque brindille de la broussaille et mit debout, en un clin d’œil, toute la famille léonine. Se sentant en mauvaise situation pour résister à ce bataillon de lions, il se réfugia derrière un chêne-zend. La lionne, en bonne mère, qui voit sa progéniture en danger, courut la première sur lui, en ouvrant une énorme gueule. Ben-Amar la coucha à terre d’un coup de feu. Laissant la lionne se rouler sur le sol en rugissant, Ben-Amar rechargea promptement son fusil et s’élança, ardent et intrépide chasseur, à la poursuite du reste de la famille. Il descendit le cours de la Medjerda, battit les bois et le ravin, mais il ne put retrouver aucune piste de lion ni de lionceau. Tout en déplorant d’avoir manqué une partie de sa chasse faute d’un fusil à deux coups, il revint vers la lionne, qui avait rendu l’âme et qu’il porta, en se faisant aider d’Arabes, jusqu’au bureau de Souk-Arras.