Kitabı oxu: «Rose et Rosette : odyssée d'une trop belle poupée»

Şrift:

Berthe Vadier

Rose et Rosette : odyssée d'une trop belle poupée


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066317492

Table des matières

ROSE ET ROSETTE

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE I.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE XI.

CHAPITRE XII.

CHAPITRE XIII.

CHAPITRE XIV.

CHAPITRE XV.

CHAPITRE XVI.

CHAPITRE XVII.

CHAPITRE XVIII.

CHAPITRE XIX.

CHAPITRE XX.

TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE XXI.

CHAPITRE XXII.

CHAPITRE XXIII.

CHAPITRE XXIV.

CHAPITRE XXV.

CHAPITRE XXVI.

CHAPITRE XXVII.

CHAPITRE XXVIII.

CHAPITRE XXIX.

CHAPITRE XXX.

CHAPITRE XXXI.

CHAPITRE XXXII.

ROSE ET ROSETTE

Table des matières


ODYSSÉE

D’UNE TROP BELLE POUPÉE

PREMIÈRE PARTIE

Table des matières

CHAPITRE I.

Table des matières

LE MAGASIN CHARMOTTE.

C’est à Paris, dans un très beau magasin de jouets, par un jour de printemps, que notre héroïne prit connaissance d’elle-même, et que, de la vitrine où elle était enfermée, elle se vit et se reconnut dans une grande glace placée au-dessus du comptoir.

D’abord elle n’avait éprouvé qu’une sensation confuse de son être, avec un certain plaisir de vivre. Mais, après quelque temps de cet état vague, les perceptions étaient devenues plus nettes, plus précises; elle avait distingué sa personnalité des objets qui l’entouraient, et s’était rendu compte des relations qui existaient entre elle et le monde extérieur.

Elle, c’était une petite créature dont le torse était en peau rose, dont les membres étaient articulés; qui avait des pieds de cire, des mains de cire, deux grands yeux d’émail bleu, quatre petites dents de porcelaine et des cheveux de soie blonde en profusion. Sur tout cela, il y avait des bas de soie, des souliers mordorés, des jupes de batiste, une robe en satin bleu, un mantelet de guipure blanche, et un chapeau de crêpe orné d’une touffe de marabout, ce qui formait un ensemble délicieux.

Le monde extérieur était représenté par une collection de poupées de toute taille, de tout rang, de tout pays: des marquises, des femmes de chambre, des nourrices, des cantinières, des Bretonnes, des Alsaciennes, des Bernoises, des Russes, des Napolitaines, que sais-je? des bébés de toute figure, de toute couleur, même des bébés nègres et des bébés japonais. On voyait plus loin des soldats grands et petits, à pied et à cheval; des polichinelles et des pierrots, puis des chiens sachant aboyer; des chats qui miaulent à s’y méprendre, des ânes qui braient, des moutons qui bêlent, des vaches qui meuglent et même qui donnent du lait. C’étaient encore des chars à ridelles, des chars à bancs, des breaks, des tilburys, des landaus, des omnibus, des diligences, des fourgons, des wagons, des locomotives, des canots, des gondoles, des navires à voiles, des vaisseaux à vapeur; c’étaient des ménageries, des épiceries, des salons, des cuisines; et de grands, chevaux à bascule, et de petits chevaux mécaniques galopant comme de vrais chevaux. Bref, tout ce que l’on invente pour l’amusement de ces petits êtres qui paraissent les rois de notre époque et qu’on appelle les enfants.

Le monde extérieur, c’était aussi ces employés qui, chaque jour, époussetaient les joujoux et nettoyaient les glaces du magasin; c’étaient les commis qui répondaient aux clients; et les clients eux-mêmes; et la maîtresse de céans, Mlle Charmotte, encore fraîche, quoiqu’elle ne fût plus très jeune, toujours souriante, et tellement frisée et parée que notre petite héroïne l’avait prise d’abord pour une poupée supérieure. Et il y avait enfin les nombreux enfants qui aplatissaient leur nez aux glaces de la devanture pour admirer les magnificences tentatrices de ce pays enchanté.

Toutes ces choses et toutes ces gens n’avaient rien de désagréable à voir, et la jolie personne en satin bleu ne regrettait pas d’avoir ouvert ses yeux d’émail à la lumière du jour. Le magasin natal lui paraissait une fort aimable patrie, et elle ne fut pas longtemps, grâce à la glace où elle se mirait du matin au soir, à trouver qu’elle était la plus charmante chose de ce charmant pays.

Avis partagé par Mlle Charmotte ainsi que par ses employés. Et c’était en général celui des personnes qui entraient au magasin. Il y en avait peu qui, en apercevant la petite demoiselle aux vêtements d’azur, ne s’écriassent:

«Qu’elle est belle!»

Satin-Bleu, — les poupées n’ayant dans les magasins que leur nom générique, nous sommes obligés de désigner la nôtre par la couleur de sa robe, — Satin-Bleu se rengorgeait à ces exclamations, et, fort enorgueillie en son cœur de poupée, elle regardait ses compagnes du haut de sa grandeur.

CHAPITRE II.

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MAM’SELLE GARGANTUA.

Il y avait, l’une à la droite et l’autre à la gauche de Satin-Bleu, deux poupées très jolies aussi, mais plus petites, que nous appellerons d’après leur toilette Peluche-Rose et Crêpe-Vert. Elles étaient choquées des airs méprisants de leur superbe voisine, et elles entreprirent de rabattre son outrecuidance.

«Il ne faut pas vous imaginer, lui dit Peluche-Rose, que vous soyez plus belle que nous. Vous êtes grande, et, comme vous crevez les yeux des gens, ils sont bien forcés de vous voir; mais notre taille, à nous autres poupées, est l’affaire du fabricant. Nous n’y sommes absolument pour rien; il est donc fort ridicule et fort niais de tirer vanité de quelques pouces qu’on peut avoir de plus que les autres.

— Assurément, ajouta Crêpe-Vert, et, pour ma part, quand je serais haute comme la maison, je ne mépriserais pas à cause de cela les toutes petites poupées, pas même celles qui ne me vont qu’au genou; je sais trop bien que nous sommes les unes et les autres de la même pâte.

— Moi, d’abord, reprit Peluche-Rose, je serais très fâchée d’être de la taille de Satin-Bleu; on risque trop de rester en magasin quand on est si grande que ça.

— Certes! cria d’une vitrine en face un malin petit Pierrot, il ne faut pas que les poupées soient plus grandes que les enfants. Mam’selle Satin-Bleu est une poupée de géant, et comme il n’y a plus de géants, elle ne pourra convenir à personne.

— Elle est trop grande, assurément! firent d’autres poupées qui jusque-là avaient écouté sans rien dire.

— Elle est trop grande! répétèrent comme des échos toutes les poupées du magasin, même celles qui ne pouvaient la voir, elle est trop grande!

— On dirait la fille à Gargantua, dit un Arlequin. Bonjour, mam’selle Gargantua!»

Et toutes les poupées, tous les arlequins, tous les pierrots, de crier en chœur:

Mam’selle Gargantua!

Il n’y eut pas jusqu’à un bataillon de soldats tout de bleu habillés qui ne se missent à chanter avec un accent délicieux:

Mam’selle Karkantouah!

Mam’selle Karkantouah!

Mais un bel officier, qui était non loin d’eux, à la tête d’un autre régiment, ne put les entendre de sang-froid.

«Nous ne souffrirons pas, cria-t-il, que vous insultiez une dame. Cessez vos croassements, ou, par ma foi, nous allons dégainer!

— Oui, oui, la guerre! la guerre! crièrent ses hommes avec ensemble; vengeons la beauté outragée!

— Bravo! dit un jeune colonel moulé dans son uniforme blanc, donnez-leur une leçon de courtoisie; s’il faut vous appuyer, nous sommes prêts.

— Et nous aussi, dit un hussard chamarré d’or. Honneur aux dames!»

Les soldats bleus se comptèrent. Ils n’étaient pas en nombre; ils se turent prudemment et se contentèrent de ricaner tout bas.

A peine l’incident terminé, les poupées, les arlequins, les pierrots, sachant bien que les militaires ne se mêlent pas de ce qui se passe dans le monde des pékins, recommencèrent à crier:

Mam’selle Gargantua!

et continuèrent jusqu’à ce qu’ils fussent endormis.

La pauvre Satin-Bleu avait subi cette explosion de moqueries sans trouver le plus petit mot pour se défendre. Ce n’est pas qu’elle manquât d’intelligence. La nature, ou plutôt le fabricant, l’avait aussi bien douée que n’importe quelle poupée; mais elle n’avait encore fait que se mirer, et, depuis Narcisse de vaniteuse mémoire, jamais la contemplation de soi-même n’a donné d’esprit à personne. Elle ne dormit guère cette nuit-là, et, pour la première fois de sa vie, elle réfléchit.

Nous voyons toujours clairement nos torts à la lueur de notre intérêt; elle comprit qu’elle s’était attiré par sa faute la malveillance de son entourage, qu’elle avait fort mal fait de dédaigner ses petites compagnes, qu’à la vérité elle était infiniment plus belle, mais qu’elle aurait dû paraître l’ignorer. Elle conclut que, lorsqu’on a une supériorité, il faut se la faire pardonner par beaucoup de modestie, et elle se promit de regagner l’estime publique à force d’amabilité. Ce n’était vraiment pas mal pour une personne à ses débuts de raisonnement.

Elle s’endormit sur le matin, tout heureuse de ses excellentes résolutions; mais elle fut bientôt réveillée par le désobligeant refrain de la veille. Messieurs les joujoux, bien reposés par un bon somme, en avaient plus de voix pour crier:

Mam’selle Gargantua!

Au lieu de prendre une mine attristée, Satin-Bleu, se rappelant ce qu’elle s’était promis, se mit à rire d’un rire franc et sonore qui étonna d’abord les autres, et commença à ranger les railleurs de son côté :

«Monsieur Arlequin, dit-elle gaiement au personnage bariolé qui, le premier, avait prononcé le nom fatal, expliquez-moi, je vous prie, qui était ce Gargantua dont vous dites que je suis la fille?

— Oui, oui! clamèrent les autres, qui jusque-là avaient crié bêtement sans chercher à comprendre, dis-nous qui c’était Gargantua?

— C’était, répondit Arlequin, flatté de cet appel à son érudition, un roi géant dont on parlait à la manufacture où je suis né. Je crois bien qu’il faudrait cent poupées comme Mlle Satin-Bleu, et autant de pierrots comme mon voisin, et autant d’arlequins comme moi pour atteindre sa hauteur. Il aurait pu nous mettre tous dans la plus petite de ses poches, avec tous les commis et Mlle Charmotte elle-même. Quand il n’était encore qu’un bébé, il buvait à son déjeuner le lait de quatre cents vaches, et ensuite il les mangeait en vie toutes les quatre cents.

— Oh! firent les joujoux.

— Il était donc pétri de méchanceté ? demanda Satin-Bleu.

— Aucunement, mais il possédait un appétit. formidable, et il paraît que l’appétit c’est une chose terrible. Nous sommes bien heureux, nous autres, de ne pas savoir ce que c’est que la faim. Au moins, si nous nous querellons quelquefois, nous ne nous entre-dévorons pas comme font les hommes quand ils sont affamés et qu’ils n’ont pas de vivres. — Non, Gargantua n’était point méchant, ni fier de sa haute taille; s’il écrasait les petites gens, c’était par mégarde, et il ne les méprisait pas.

— Je vous remercie, monsieur Arlequin, dit Satin-Bleu. Que vous êtes heureux de vous rappeler ce qu’on disait en vous fabriquant! moi, je ne me souviens de rien.

— Oh! moi, insinua Crêpe-Vert, je me rappelle beaucoup de choses.

— Et moi aussi! et moi aussi! cria-t-on de tous côtés... moi, j’ai entendu ceci... moi, cela.»

Ce fut un tohu-bohu, un charivari de souvenirs qui tout à coup, on ne sait pourquoi, se fondirent dans le refrain de la veille.

«Silence! dit l’Arlequin, que la politesse de la belle poupée avait touché ; c’est bête de répéter toujours la même chose. Mlle Satin-Bleu avait l’air trop fier, nous lui avons donné une leçon; c’est assez, d’autant plus qu’elle paraît corrigée.

— Je le suis, monsieur Arlequin, dit-elle, et je ne dédaignerai jamais les petites choses et les petites gens, pas plus que ne faisait Gargantua; mais, si l’on voulait bien ne plus me donner ce nom, que je ne trouve pas joli, je serais tout à fait contente.»

Cette bonne grâce charma l’assemblée entière, et l’on promit à Satin-Bleu de ne plus jamais la taquiner. Il y eut bien dans les bas-fonds du magasin quelques poupées envieuses qui essayèrent de crier encore: «Mam’selle Gargantua!» mais les bons joujoux firent entendre des «chut!» si énergiques qu’elles furent obligées de se taire; et notre héroïne, voyant les avantages de l’amabilité, se jura d’être aimable toujours.

Cependant elle avait à cœur de remercier l’officier qui, la veille, avait pris sa défense contre les impudents soldats bleus, et qu’on appelait Épaulette-d’Or. N’osant pourtant crier son remerciement à travers le magasin, elle le dit tout bas à Peluche-Rose, qui le dit à une Bretonne, qui le dit à une pierrette, et ainsi de suite. Cela fit une chaîne de reconnaissance qui arriva jusqu’à la cantinière du régiment français, une gentille brunette, laquelle transmit à l’officier le message de Satin-Bleu. Épaulette-d’Or répondit galamment et à pleine voix, pour être entendu de tous, «que Mlle Satin-Bleu était mille fois bonne; que, militaire et Français, il était doublement obligé de défendre les dames; qu’il n’avait fait que son devoir, et qu’en cette occasion le devoir avait été un plaisir.»

Ces paroles courtoises donnèrent à notre héroïne la plus haute idée de l’armée française en général et d’Épaulette-d’Or en particulier.

CHAPITRE III.

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TÊTE FENDUE.

L’été et l’automne s’étaient passés sans amener d’événements dans l’empire Charmotte; mais le début de l’hiver y apporta une grande animation. Chaque jour on y déchargeait de nombreuses caisses; on déballait, on examinait, on arrangeait; le nombre des employés avait été doublé.

Les fêtes de la fin de l’année préoccupaient fort les joujoux; le soir, le magasin fermé, Mlle Charmotte et ses gens retirés, on se communiquait les désirs et les espérances. A tous, il tardait d’être vendus, d’aller un peu se faire voir au dehors de cette maison où ils étaient prisonniers, les uns depuis plusieurs mois, les autres depuis une semaine, mais chacun, à son avis, depuis trop longtemps. Il leur tardait de quitter leur monde immobile et monotone, pour la sphère vivante et remuante des enfants. Les pierrots, les arlequins, les polichinelles mouraient d’envie d’aller y montrer leurs tours et leurs grimaces; les militaires avaient hâte d’entrer en campagne pour obtenir de l’avancement; les chevaux se réjouissaient à l’espoir de dégourdir leurs jambes; les ânes, les moutons, les chiens, les chats, les tigres, de braire, bêler, japper, miauler, rugir; les tambours de battre aux champs, les trompettes de sonner, les canons de ronfler, les violons de grincer; enfin toutes ces choses plus ou moins sonores ou tapageuses de se faire entendre au dehors. En attendant de pouvoir retentir dans une plus vaste atmosphère et rompre la tête à un très grand nombre de gens, elles étourdissaient les échos du magasin.

Pour être moins tapageuses, les poupées ne désiraient pas moins vivement changer de patrie. Elles sont petites filles d’Ève, et partant curieuses, et il leur tardait fort de savoir ce qui se passait hors des frontières du pays Charmotte et de goûter les félicités que la vie leur tenait sans doute en réserve.

Un dimanche matin que Satin-Bleu s’entretenait avec Peluche-Rose et Crêpe-Vert devenues ses fidèles amies, et que toutes trois, laissant courir leur imagination, se traçaient d’enivrantes peintures du bonheur qui les attendait, une sorte de rire cassé les fit tressaillir, et une voix édentée leur envoya ces mots:

«Oui, oui, il est joli, le bonheur!

— Qui a parlé ? demanda Satin-Bleu, revenue la première de son saisissement.

— Moi.

— Qui, vous?

— Une poupée qui les connaît vos futures bienfaitrices, et qui n’a pas à s’en féliciter.

— Qu’est-ce qu’elles vous ont fait?

— Mille choses trop longues à raconter.

— Mais où êtes-vous donc?

— Ici, à vos pieds, dans le premier tiroir.»

Satin-Bleu et ses compagnes abaissèrent leurs regards et virent au-dessous de leur vitrine, dans un tiroir resté à demi ouvert, une affreuse poupée toute sale, toute chauve, avec une plaie béante en travers du front.

«Fi! le monstre! s’écrièrent les trois beautés.

— Ah! je vous dégoûte? ricana la poupée du tiroir; eh bien! voilà ce que la destinée a fait de moi, mes belles, et ce qu’elle fera de vous à votre tour.

— De nous?

— Cela vous indigne? vous jugez impossible que vous me ressembliez jamais? Et pourtant, sachez-le, mesdemoiselles, j’ai été aussi fraîche que vous pour le moins, ce qui ne m’empêche pas d’être tombée dans l’état où vous me voyez.»

Les trois amies étaient consternées.

«Oui, oui! répéta la vieille, telle vous me voyez, telles vous serez un jour. Chacun son tour.

— Mais enfin, reprit Satin-Bleu, expliquez-nous comment il se peut qu’une belle poupée devienne...

— Pareille à moi? Ce serait trop long, je vous l’ai déjà dit, et d’ailleurs vous l’apprendrez assez tôt à vos dépens.

— Au moins, dites-nous pourquoi vous êtes ici?

— Pour qu’on me remette une tête.»

Cela expliqua à Satin-Bleu pourquoi il y avait dans une vitrine spéciale quantité de têtes sans corps.

«Ah! on va vous remettre une tête, à la bonne heure!

— A la male heure plutôt, car, avec cette nouvelle tête, je devrai subir une nouvelle série d’infortunes, la troisième. Oui, voilà trois fois que je recommence, j’en ai assez.

— Quoi! vous avez déjà usé trois têtes? Il vous est donc arrivé des choses bien extraordinaires?

— Il m’est arrivé ce qui arrive à toutes les poupées.

— Enfin, dites-nous pourquoi elles sont si malheureuses une fois hors d’ici.

— C’est à cause des enfants.

— Est-ce possible? Quoi! les enfants, ces petits êtres, si jolis si roses, si gracieux!

— Oui, ils sont gracieux, roses, jolis; mais ils sont capricieux, ils sont taquins, ils sont colères, ils sont désobéissants; ce sont des brise-tout.

— Vous nous effrayez... s’écria la petite Peluche-Rose. Est-ce qu’il n’y en a pas de bons, madame Tête-Fendue?

— Il y en a, mais si peu, si peu!... et encore les meilleurs...

— Les meilleurs?...

— Ont des défauts, et plus qu’il n’en faudrait pour le bonheur des mamans et pour le nôtre.»

Ce que les poupées venaient d’entendre avait glacé le son de leurs veines; elles se regardaient toutes tremblantes:

«Si c’est ainsi, soupira Crêpe-Vert, le mieux qui puisse nous échoir c’est de rester en magasin.

— Certainement, murmurèrent quantité de petites voix.

— Ce n’est pas mon avis, dit vivement Épaulette-d’ Or; je pense qu’il n’y a pas de plus triste sort que de ne servir à rien. Chaque être, quel qu’il soit, a sa destination, et c’est un malheur pour lui s’il n’y satisfait point. Les joujoux sont créés pour les enfants, pour les divertir, quelquefois pour les instruire en même temps.

«Un joujou oisif vole sa place au soleil. 11 faut être utile, tant pis si on s’y détériore un peu.

— Si on ne s’y détériorait qu’un peu, interrompit Tête-Fendue, on s’en arrangerait... mais regardez dans quel état je suis.

— Qu’importe, reprit Épaulette-d’Or. Pour moi, il me tarde d’être dans les mains d’un brave petit garçon à qui j’apprendrai la discipline, à qui je donnerai des leçons de courage, et qui, pour avoir joué avec moi, sera plus capable de défendre un jour son pays.

— Vous parlerez autrement, monsieur l’officier, répliqua Tête-Fendue, quand vous aurez perdu bras et jambes au service de votre brave petit garçon, comme cela vous pend au nez.

— Ce sont les hasards de la guerre, madame; j’aurai alors gagné mes invalides.»

Soit qu’elle fût fatiguée de parler, soit qu’elle ne trouvât mot à répondre, la vieille poupée se tut, et la discussion en resta là. Mais Satin-Bleu et ses compagnes n’étaient pas du tout convaincues par les sages discours d’Épaulette-d’Or; elles pensaient que, s’il est agréable d’être utile, il est fort désagréable d’avoir un membre cassé ; que si messieurs les militaires en prennent gaiement leur parti, parce que, vu leur état, ils doivent s’y attendre, les pauvres petites poupées délicates, mignonnes, ne peuvent pas être si héroïques; et autant elles avaient désiré d’être vendues, autant elles souhaitaient maintenant de ne point trouver d’acquéreur et de couler leurs jours à l’abri des enfants, dans les paisibles vitrines de Mlle Charmotte.

CHAPITRE IV.

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TROP BELLE.

Cependant les fâcheuses impressions qu’avaient produites sur l’esprit des poupées les révélations de Tête-Fendue ne tardèrent pas à s’affaiblir. Quand ces demoiselles virent, au bout de quelques jours, la vieille blessée s’en retourner jeune et pimpante avec une tête neuve, une charmante toilette, et l’air de ne plus se souvenir de ses mésaventures, elles se sentirent toutes rassérénées. Le moyen d’ailleurs d’avoir longtemps peur des enfants! c’est comme si l’on avait peur des roses; et, quoique les uns aient des défauts, les autres des épines, ils sont bien trop charmants pour inspirer un autre sentiment que la sympathie. Quand les mignonnes petites filles qui venaient au magasin attachaient leurs beaux grands yeux sur les pensionnaires de Mlle Charmotte, et disaient en joignant leurs petites mains potelées: «0 maman, je t’en prie, achète-moi celle-là !» quand, ayant obtenu l’objet de leurs désirs, elles le couvraient de baisers passionnés, Satin-Bleu se disait qu’il était bien impossible qu’elles fissent du mal à ces poupées qu’elles aimaient tant; que sûrement la vieille avait calomnié ces chers petits anges; qu’après tout, avec une tête fendue, il n’était pas étonnant qu’elle n’eût pas le jugement des plus sains et qu’elle eût un peu radoté.

Et, ainsi rassurée, elle souhaitait plus que jamais de quitter le bercail.

La vente marchait bien. Chaque jour voyait partir des douzaines de poupées; mais c’étaient les bon marché qui se débitaient le mieux; une vingtaine de petites et de moyennes pour une grande, c’était la proportion. Quant aux très belles, on les marchandait beaucoup, on les achetait peu; il y eut bien cent personnes qui s’informèrent du prix de Crêpe-Vert et de Peluche-Rose; on ne songeait même pas à demander celui de Satin-Bleu.

«Nous resterons probablement ici, se disaient les trois voisines; eh bien, nous ne serons pas malheureuses, nous nous aimons tant!»

En parlant ainsi, elles ne pouvaient s’empêcher de soupirer. L’amitié remplace bien des choses; mais elle n’a jamais pu contenir l’envie de voir du nouveau; le pigeon de la fable l’a bien prouvé.

Peluche-Rose et Crêpe-Vert n’eurent pas à s’affliger trop longtemps; elles furent achetées le même jour par deux grands-papas qui étaient les deux frères et qui avaient chacun une petite fille.

Ces demoiselles avaient déclaré que c’étaient ces deux poupées-là qu’elles voulaient, et pas d’autres, et les grands-pères s’étaient exécutés. Il est à remarquer que, si les mamans font passablement ce que veulent les enfants, les papas, surtout les papas militaires, le font davantage, les grand’- mamans plus encore, et les grands-papas plus que tous.

La pauvre Satin-Bleu, isolée dans sa vitrine après le départ de ses amies, se sentit bien triste; mais, dès le lendemain, soit que Mlle Charmotte eût deviné son chagrin, soit pour tout autre raison, la belle affligée fut mise à l’étalage, avec son trousseau déployé autour d’elle.

Il était magnifique, ce trousseau; le linge était de toute beauté, et les toilettes du dernier goût. Il y avait des peignoirs de batiste brodée; il y en avait en cachemire blanc, en cachemire rose; il y avait une robe de ville en popeline grise, une robe de grand dîner en velours rubis, une robe de petite soirée en ottomane lilas pâle, une toilette de bal en crêpe blanc semée de roses pompon, une autre en tulle mauve ornée de lilas blanc, une troisième en crêpe maïs, avec des touffes de bleuets. L’heureuse Satin-Bleu possédait en outre un habit de cheval, un costume de chasse, un costume de voyage, un costume de bains de mer et jusqu’à un costume pour la gymnastique; elle avait enfin des toilettes pour toutes les occasions, sans oublier l’occasion suprême du mariage, qui se présente dans la vie des poupées comme dans celle des jeunes filles. C’est une nouveauté, par parenthèse, car jamais autrefois il n’avait été question de cela, et nos grand’mamans, quand elles étaient petites, auraient bien ri si quelque beau petit personnage en habit noir et gilet ouvert, ganté de blanc, fût venu demander la main de leur poupée.

Satin-Bleu avait des châles de dentelle, des mantelets de jais, des cachemires, des fourrures; elle avait une provision de chaussures, depuis la mule de Smyrne jusqu’au patin de Pétersbourg; des gants assortis à chacune de ses toilettes; elle avait une série de chapeaux; elle avait deux ombrelles et trois éventails; elle avait une parure de corail, une parure de turquoises, une parure de perles; enfin rien ne lui manquait de ce qu’il faut à une jeune personne destinée à la vie élégante, à la high-life, comme on dit à présent.

La vue de toutes ces belles choses qui lui appartenaient augmentait beaucoup son envie de quitter le magasin et de faire admirer ses toilettes les unes après les autres; elle commençait à s’ennuyer de porter perpétuellement la même robe et le même chapeau.

La riche clientèle se pressait de plus en plus chez Mlle Charmotte. On demandait maintenant le prix de Satin-Bleu; mais il était si élevé que même les grands-papas les plus papas-gâteaux reculaient devant une telle dépense. La marchande avait beau détailler, avec son plus gracieux sourire, les mérites, les perfections de sa jolie pensionnaire, on répondait: «Elle est trop belle,» et on en choisissait une autre.

Trop belle! La pauvre petite commençait à se dire que cela pouvait être un malheur, tout au moins un désavantage.

CHAPITRE V.

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PETIT-FRISÉ.

Cependant Satin-Bleu, à l’étalage, avait infiniment plus de distraction que lorsqu’elle était à son ancienne place. Elle voyait la rue et les magasins d’en face: un pâtissier où maints enfants entraient avec leurs parents, et d’autres tout seuls; — un pharmacien à qui le pâtissier envoyait force pratiques, car on est souvent obligé d’avaler des médecines amères pour avoir trop fêté les douceurs; un libraire qui étalait à foison de beaux livres dorés, et qui recevait aussi de nombreuses visites d’enfants et de parents, car il ne manque pas de familles où les livres sont aimés par-dessus tout. Elle voyait le temps qu’il faisait: quelquefois bleu avec un gai soleil comme en été, mais plus souvent gris et sombre; tantôt la pluie et la boue, tantôt la neige éblouissante, parfois le brouillard qui amenait la nuit à midi et obligeait d’allumer les becs de gaz du magasin.

Elle voyait se croiser du matin au soir les modestes fiacres et les beaux équipages; elle observait des passants de toute espèce: ouvriers en blouse qui, dès l’aube, se rendaient à leur travail; écoliers, le sac au dos comme des soldats, qui gagnaient leur collège; ménagères, le panier au bras, courant aux provisions; elle voyait des employés, des commis se dirigeant vers leurs bureaux, ou leurs comptoirs, et aussi des badauds qui n’allaient à rien et se plantaient devant les magasins, sans regarder, et à seule fin de tuer le temps dont ils ne savent que faire.

Parmi ces divers individus, elle avait remarqué un petit garçon et une petite fille, le frère et la sœur, très simplem ne figure charmante, ayant des cheveux bruns frisés comme la toison des moutons d’Astrakan. Lui, portait ses livres dans un carton suspendu à son épaule; elle, avait les siens dans un petit panier. C’étaient, à leur aspect, des enfants d’ouvriers, mais ils avaient une tenue que n’ont pas toujours les enfants plus riches, et ils paraissaient s’aimer extrêmement.

Sans jamais s’arrêter devant le magasin, chacun d’eux jetait à Satin-Bleu un timide regard d’admiration et de tendresse qui lui allait au cœur.

Un jour qu’à la sortie de l’école ils avaient passé comme à l’ordinaire, elle fut bien surprise de voir, un moment après, le petit garçon revenir tout seul, essoufflé, rouge, mais rayonnant, ouvrir la grande porte du magasin et entrer résolument:

«BONJOUR. MADAME.», DIT-IL A Mlle CHARMOTTE (page 35.)


«Bonjour, madame,» dit-il à Mlle Charmotte, en ôtant sa casquette.

Puis, désignant Satin-Bleu:

«Combien cette poupée, je vous prie?»

Si notre héroïne n’avait pas été bien solidement fixée, l’étonnement l’aurait fait tomber en arrière. Quoi! c’était à elle que ce petit en voulait! à elle que tant de beaux messieurs et de belles dames avaient convoitée, sans trouver dans leur bourse assez d’or pour l’obtenir!

Mlle Charmotte fut sans doute aussi étonnée, mais elle ne tomba point, quoique rien ne l’en empêchât; elle se borna à sourire:

«Elle est fort chère, mon petit ami.

— Plus de quarante sous, madame?

— Beaucoup plus.

— Cent sous, peut-être?

— Cinquante pièces de cent sous, mon garçon.

— Oh! mon Dieu!» soupira-t-il.

Toute la joie de son petit visage s’était effacée; on voyait au mouvement de ses lèvres qu’il avait le cœur très gros, mais il se retenait de pleurer:

«Je vous demande mille pardons, madame, de vous avoir dérangée.»

Comme il se dirigeait vers la porte, Mlle Charmotte lui fit signe de rester:

«Je te vois passer tous les jours avec une jolie petite fille. C’est ta sœur?

— Oui, madame.

— C’était pour elle, cette poupée?

— Pour ses étrennes, oui, madame; il y a longtemps que j’amasse, à cette intention, les petits sous que je gagne.

— Que tu gagnes, comment?

— En faisant des commissions pour les magasins de notre voisinage dans les heures que l’école me laisse libre.

— Tu t’appelles?

— Jacques Imbert, et ma sœur, Rose.

— Eh bien, mon petit Jacques, puisque tu n’es pas assez riche pour acheter cette poupée, prends-en une autre, nous en avons de tous les prix.»

Et, avisant une petite blonde aussi habillée de bleu:

«Tu peux avoir celle-là pour tes quarante sous.»

La poupée valait au moins douze francs; mais Mlle Charmotte était bonne; et puis elle avait perdu un neveu qu’elle idolâtrait, et Jacques lui rappelait cet enfant.

Cependant le petit garçon tournait sa casquette entre ses doigts d’un air embarrassé.

«Pourquoi ne dis-tu rien? lui demanda-t-elle, surprise de ce silence.

— C’est que, madame, je ne puis pas accepter. A présent que je sais le prix de la grande poupée, je comprends que celle-ci ne serait pas payée avec quarante sous.

— Qu’est-ce que cela fait, si je te la donne?

— Cela fait beaucoup; ce serait un cadeau, et je ne dois rien recevoir que je ne l’aie gagné.

— Tu es un drôle de garçon! Puisque tu ne veux pas de cadeau, je prends tes quarante sous comme à compte; tu me redevras trois francs, que tu m’apporteras quand tu les auras.

— Vous êtes trop bonne, madame; mais cela ne peut pas aller, parce que c’est l’autre poupée qui fait envie à ma sœur.

— Elle n’est pas dégoûtée, mademoiselle ta sœur. Tu crois qu’elle ne se contenterait pas de celle-ci?

— Oh! non, madame; Rose veut ce qu’elle veut.

— Elle n’est pas raisonnable alors?

— Si, elle est très raisonnable; elle se passe des choses qu’elle ne peut pas avoir, seulement elle n’en veut pas d’autres.

— Et toi, es-tu comme ça?

— Moi, je veux aussi ce que je veux.

— Qu’est-ce que vos parents disent de ces volontés-là ?

— Ma mère dit que c’est bien; qu’il faut vouloir ce que l’on veut, mais qu’il ne faut vouloir que de bonnes choses.

— Et ton père?

— Il est mort il y a deux ans.

— Qu’est-ce qu’il était?

— Horloger, mécanicien et inventeur. Il cherchait le mouvement perpétuel.

— Et ta mère, à quoi s’occupe-t-elle?

— Elle peint des porcelaines pour un marchand; mais, quand je serai grand, elle n’aura plus besoin de travailler, et Rose non plus ne travaillera qu’autant que ça lui fera plaisir.

— Que comptes-tu donc faire?

— Papa cherchait le mouvement perpétuel; je le trouverai, moi.»

Une grosse dame entra en ce moment:

«Ah! fit-elle, vous avez toujours votre grande poupée, mademoiselle Charmotte?

— Toujours, madame,» répondit la marchande.

Et, montrant Jacques:

«J’ai bien là, ajouta-t-elle en souriant, un acheteur à quarante sous. Nous sommes un peu loin de compte, comme vous voyez, en sorte que ma belle poupée me restera probablement.»

La grosse dame se mit à rire, et Jacques, qui tenait déjà le bouton de la porte, se rapprocha de la marchande:

«Pardon, madame, vous n’auriez pas de commissions à faire?

— Au contraire, en ce temps-ci, j’en ai beaucoup; mon personnel n’y suffit pas.

— J’ai de très bonnes jambes, madame, et je connais Paris. Je serais heureux si vous vouliez bien m’employer?

— Très volontiers; viens à la sortie de l’école, je te payerai tes courses.

— Oh! non, madame, je ne voudrais pas être payé, je voudrais...

— Quoi donc?

— Vous disiez que la belle poupée vous resterait peut-être. Si elle vous restait...

— Je devine. Tu voudrais la gagner? il faudrait, pour cela, terriblement de commissions.

— J’en ferai autant qu’il faudra, madame; je serais si heureux de contenter ma sœur!»

Mlle Charmotte le regarda d’un air attendri:

«Marché conclu, dit-elle; tu viendras tous les jours après l’école.

— Et tout le jeudi, si vous voulez.

— Le jeudi, soit. Je t’ouvrirai un compte. Si, au 1er janvier, la poupée n’est pas vendue, tu l’emporteras, et tu achèveras ensuite de la payer. Mais tes bonnes jambes n’ont qu’à se préparer, car je t’enverrai porter des paquets à tous les coins de Paris...

— Je les porterais au bout du monde!

— Et pendant plusieurs années.

— Toute ma vie! Ah! madame, que vous êtes bonne!»

Il s’empara de la main de Mlle Charmotte, la baisa avec transport et sortit si fier et si joyeux qu’il en paraissait grandi de deux pouces. En passant, il jeta une poignée de baisers à Satin-Bleu, puis il prit sa course, léger comme le vent.

Le soir de ce jour, il fut beaucoup parlé du Petit-Frisé dans le monde des poupées: les militaires disaient que c’était un vrai Français, bon, entreprenant et fier; et un vieux grenadier affirma que ce garçon-là ferait plus tard un fameux lapin.

Satin-Bleu ne comprenait pas très bien la métaphore. Elle avait justement à ses pieds un lapin blanc aux yeux rouges, et, quoiqu’elle le trouvât joli, elle ne voyait pas ce que l’enfant aux cheveux bouclés gagnerait à cette transformation. Ce fut Épaulette-d’Or, qu’on avait mis auprès d’elle depuis quelques jours, qui lui expliqua qu’en langage militaire être un fameux lapin signifiait être un soldat remarquable.

Ailleurs, on jugeait le petit Jacques moins rondement, mais avec la même faveur. Il avait eu un grand succès auprès d’une société de misses en petits bonnets toutes fraîches débarquées de Londres. Elles s’accordaient pour déclarer que cette petite gaarçonne avait très bocop de dignité, et qu’il voulait être, quand il serait grande, ioune perfecte gentleman.

Quant à Satin-Bleu, elle n’était qu’à moitié contente; Jacques et Rose ne lui déplaisaient pas comme passants, comme admirateurs; mais comme propriétaires, c’était autre chose. Ils étaient fort jolis, sans doute, mais d’une mise par trop simple: ce n’étaient pas là des gens avec qui une poupée de sa sorte pouvait aller vivre. Elle trouvait Mlle Charmotte un peu toquée d’avoir conclu un pareil marché, et elle ne doutait pas qu’avant le jour marqué il se présenterait un acheteur digne d’elle. On le voit, l’ancienne mam’selle Gargantua n’était pas tant corrigée qu’elle se l’imaginait.

CHAPITRE VI.

Table des matières

LE GENTIL COMMISSIONNAIRE.

Le lendemain, de bonne heure, une jeune femme, très modestement vêtue, entrait au magasin:

«Pardon, madame, dit-elle à Mlle Charmotte, mon petit garçon m’a parlé d’un arrangement pris avec vous, qui m’a paru si extraordinaire que j’ai voulu vous demander ce qu’il en est.

— Ah! vous êtes la mère de Jacques? Asseyez-vous, madame Imbert. Vous avez là un enfant tout à fait gentil.

— Oui, madame; avec sa soeur, c’est ma seule consolation. Par malheur, il est possédé, comme son père, du démon de l’invention.

— Il veut vous enrichir en trouvant le mouvement perpétuel.

— Hélas! c’est en le cherchant que son pauvre père nous a ruinés.

— Peut-être sera-t-il plus heureux!

— Ah! madame, le mouvement perpétuel est impossible!

— Je le sais, ou plutôt je n’en sais rien; sinon pour l’avoir entendu dire. Parfois aussi, en cherchant des choses impossibles, on en découvre d’autres possibles et utiles. Je suis sûre que cela arrivera à Jacques; il a un front si intelligent! —C’est vrai, nous avons un arrangement ensemble au sujet d’une poupée que sa sœur désire. Si, au jour de l’an, elle est encore ici, il l’aura. Si elle est vendue, je vous remettrai ce qu’il aura gagné. —Veuve, avec deux enfants, l’occupation ne doit pas vous manquer.

— Nous vivons si modestement que je m’en tire. Cela ira tant que j’aurai mes yeux. Dieu veuille me les conserver jusqu’à ce que les enfants soient élevés! c’est tout ce que je lui demande dans mes prières.

— Il vous exaucera, j’en suis sûre, dit Mlle Charmotte; il n’abandonne pas les braves gens.

— Non, répondit la veuve, il n’abandonne personne; mais il envoie des épreuves à chacun. Peut-être m’en réserve-t-il de nouvelles; les yeux me font souvent mal... Enfin, il a ses raisons en nous frappant; c’est encore pour notre bien.

— Oui, madame Imbert; quand on pense comme cela, on n’est jamais tout à fait malheureux, quoi qu’il advienne; ce qui ne m’empêche pas de vous souhaiter du bonheur à vous et à vos enfants. Si jamais je puis vous être utile, j’en serai contente, je vous assure.»

La veuve remercia cordialement Mlle Charmotte, et la quitta en promettant de laisser venir Jacques autant qu’il le pourrait.

Jacques, ou plutôt Petit-Frisé, comme les poupées continuèrent à le désigner entre elles, tint ce qu’il avait promis. A peine avait-il dîné qu’il accourait au magasin, puis s’envolait à ses commissions. Certes, il n’avait pas surfait ses jambes; à peine parti, il était de retour; c’était à croire qu’il avait des ailes. Et il était toujours si aimable, si poli!

«Vous nous enverrez cela par votre gentil petit commissionnaire, disaient à Mlle Charmotte les dames qui faisaient des emplettes chez elle; c’est lui que nous voulons, et pas un autre.»

Il arriva plus d’une fois qu’une cliente, marchandant un objet qu’on ne pouvait céder à meilleur marché, finissait par dire:

«Soit! je vous en donne ce que vous voulez., à condition toutefois que ce soit votre petit commissionnaire qui vienne me l’apporter.»

Il n’aurait dépendu que de Jacques de s’amasser un petit magot, car on voulait lui donner la bonne-main partout où il allait; mais il était fier, nous le savons, et n’acceptait point de cadeaux.

EN APPROCHANT DU MAGASIN, ROSE DÉTOURNANT LA TÊTE.

(page 48.)


«Je vous remercie infiniment, disait-il; je ne puis rien recevoir; Mlle Charmotte me paye mes commissions.

— Eh bien, moi aussi, je veux te payer, lui dit un jour une jeune maman.

— Cela ne se peut pas, madame, répondit-il; je ne dois pas être payé deux fois pour la même chose.»

Il était inutile d’insister; Jacques, toujours souriant, doux et poli, savait se défendre, et ne faisait jamais que ce qu’il voulait faire. En tout il suivait le précepte de sa mère, et il ne voulait que ce qui était bien.

Dans les pauvres familles, on n’a guère de secrets les uns pour les autres; quoiqu’il ne semble pas, il faut de la place à un secret pour se conserver. Quand parents, enfants sont réunis dans une toute petite chambre, les cœurs sont si proches que, sans qu’il soit besoin de paroles, les pensées se glissent de l’un à l’autre comme les dépêches le long du fil télégraphique. Rose avait su, sans qu’on le lui dît, ce que son Jacques faisait pour elle; elle l’avait embrassé et assuré que, si elle n’avait pas la belle poupée, elle n’en verserait pas une larme. Mais, à cet âge, l’espérance est tellement une certitude que tous les matins, en passant devant le magasin, elle criait à sa belle convoitée:

«Bonjour, ma Satin-Bleu!»

Cependant, à midi, au retour de l’école, elle avait un moment d’angoisse. En approchant du magasin, elle détournait la tète, fermait les yeux. et, toute tremblante, demandait à son frère:

«Y est-elle encore, dis?

Jacques jetait un regard anxieux sur la devanture de glaces:

«Oui, Rose, elle y est.»

Alors Rose, ravie, rouvrait ses yeux tout grands et riait en saluant sa future poupée.

Mlle Charmotte, qui avait remarqué ce petit drame, entr’ouvrait bien souvent sa porte quand les enfants apparaissaient, et disait avec gaieté :

«Oui, Rose, ta poupée est encore là.»

La bonne marchande prenait de plus en plus Jacques en amitié. Le jeudi, quand il n’y avait guère de commissions à faire et pas beaucoup de clients, elle l’emmenait dans l’arriere-magasin et, sachant qu’il aimait la mécanique, elle remontait, pour l’amuser, quelques jouets à mouvements.

«Est-ce que vraiment, lui disait-elle, tu comprends quelque chose à cela?

— Oui, mademoiselle; et il me semble presque que je saurais en faire autant.

— Tu es donc un prodige?

— Oh! pas du tout; c’est que j’ai vu travailler papa. Avec des ressorts, des roues, des poulies et des contrepoids, on peut accomplir bien des choses, allez.

— Même le mouvement perpétuel?

— Oui, mademoiselle. On a beau dire que c’est impossible, mon père ne le croyait pas, puisqu’il le cherchait, et mon père était très savant. Il disait qu’il ne s’agissait que de trouver une compensation à la déperdition des forces, et il était sur la voie quand il est mort.

— Je ne comprends pas du tout ce que tu me racontes là, disait Mlle Charmotte; ce dont je suis sûre, c’est que, si le mouvement perpétuel est possible, c’est toi qui le trouveras.»

Jacques ne se vantait pas en disant qu’il s’entendait au mécanisme des jouets, et il lui arriva plus d’une fois d’en réparer à merveille certains qui s’étaient détraqués. Mlle Charmotte admirait ce précoce talent; elle voyait un grand homme futur dans cet enfant, et elle se promettait de l’aider à suivre des études qui lui permettraient de parcourir une carrière utile. Il ne faut pas croire pourtant que son affection croissante pour son petit protégé l’empêchât de s’efforcer pour vendre Satin-Bleu. Elle l’offrait à tous ses riches clients; elle la vantait de son mieux; bref, elle exerçait son métier de marchande en conscience; mais, quand elle voyait ses tentatives inutiles, elle s’en consolait en pensant à la joie de Jacques et de Rose s’ils obtenaient l’objet tant désiré.

Le soir, au logis, le frère et la sœur ne cessaient de parler de Satin-Bleu, ou plutôt de Rosette, car il avait été convenu qu’on lui donnerait ce joli nom. Jacques, qui la voyait de près, avait toujours quelque chose de nouveau à en dire; il en savait long sur sa beauté. Il avait remarqué que ses yeux étaient changeants et, suivant les heures du jour, paraissaient tantôt très bleus, tantôt un peu verts, et tantôt couleur de violette; que ses cheveux n’étaient pas d’un blond si uniforme que ceux des autres poupées, qu’ils avaient des nuances plus riches, plus dorées, plus semblables à des rayons de soleil. Il avait découvert qu’elle avait des fossettes aux épaules, et même, car il l’avait vue en petite robe de dessous, un jour qu’on la changeait de toilette, qu’elle avait au bras gauche, tout près du coude, un petit signe brun pareil à un grain de beauté, sans doute une parcelle d’émail qui s’était trouvée prise dans la cire. Ce petit signe amusait beaucoup Rose, qui en avait elle-même un sur le cou: «Grâce à cela, disait-elle, si des Bohémiens nous volaient, Rosette ou moi, comme ces enfants dont nous avons lu l’histoire, ils auraient beau nous déguiser, on pourrait toujours nous reconnaître.»

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