Kitabı oxu: «Le Sabot et le Ciel»

Şrift:

Carmen Paul

Le Sabot et le Ciel

Mon chemin de retour à la vie après un accident tragique

traduit de l’allemand par Eva Paul

Relecture : Dieter Paul

Original allemand : Pferdefuß und Himmelsglück, KIE-Media, 2019

Tous droits avec la maison d'édition martonius

Copyright © 2020

Martin Korpowski

Albert-Kuntz-Straße 40-42

Allemagne - 04808 Wurzen

www.martonius.org

9783949073014

Inhalt

  Préface

  1. Marquant

  2. Confrontation

  3. Klaus

  4. Le tournant de 1989

  5. Le pépin

  6. Chance céleste

  7. Une différence colossale

  8. Christophe

  9. Déménagement au bord de la baltique

  10. Aventure à Wiepkenhagen

  11. Mère de ma mère à seize ans - le récit de Nicole

  12. Sur les genoux de Dieu

  13. Le départ de Klaus

  14. Adieu Wiepkenhagen

  15. Thuringe

  16. Les joies d’une mère de famille

  17. Merci pour ma vie!

  18. Hof mit Himmel

  19. Mon nouveau nom est Paul

  20. Trouvé - le récit de Dieter

  21. Sinistre total

  22. Contact avec l’au-delà

  Postface : qu’est ce qui serait, si...

  Remerciements

Préface

Quelle histoire ! J’ai eu le privilège de rencontrer personnellement Carmen Paul, et aie eu la chance de recueillir le témoignage de son expérience de mort imminente dans une interview pour wunderheute.tv. Des dizaines de milliers de personnes ont été interpellées par son histoire (101 000 visionnages en octobre 2018). Un internaute a répondu : « Dieu, tu es meilleur qu’on ne pourrait l’exprimer par des mots. Je t’aime. »

Une autre internaute a écrit : « Merci beaucoup, Carmen, on se languit d’aller aux Cieux ! Mais plus important encore : nous avons un devoir à remplir ici bas, même si nous nous languissons déjà d’être “là-haut” ». Pour moi, ce message est un résumé parfait de l’expérience impressionnante de mort imminente que Carmen a eu la chance de vivre. Ce livre parle de la vie après la mort dans un amour et une beauté que l’on ne peut décrire, mais il parle aussi de l’« ici et maintenant » dans lequel nous pouvons avoir un aperçu de la beauté et de cet amour unique que Dieu nous apporte.

Nous le ressentons : l’expérience que Carmen a vécue est une expérience très personnelle de sa relation avec le Créateur. Cependant, un message très clair pour toute l’humanité nous transperce : Dieu prend au sérieux notre décision d’être pour ou contre lui – et : nous devons prendre cette décision ici-bas. Lorsque la mort viendra, il sera trop tard !

Je suis si reconnaissant à Jésus Christ d’avoir réoffert la vie à Carmen, en la renvoyant chez nous, les vivants, avec une mission. Jésus a dit : « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. Si cela n’était pas, je vous l’aurais dit. Je vais vous préparer une place. Et, lorsque je m’en serai allé, et que je vous aurai préparé une place, je reviendrai, et je vous prendrai avec moi, afin que là où je suis vous y soyez aussi. » (Jean 14:2).

Carmen confirme ce qui est écrit dans la Bible : le meilleur est encore à venir si nous prenons la décision de vivre avec Jésus Christ, car nous aurons alors le droit de vivre l’Éternel avec lui. Je veux absolument en faire partie, et je prie pour vous y retrouver aussi. J’espère que ce livre y contribuera.

Une seconde peut tout changer, c’est ce que nous montre l’expérience de mort imminente de Carmen. Si vous ne l’avez pas encore fait, n’hésitez pas un seul instant à vous décider clairement pour Jésus Christ et de l’accepter comme votre Sauveur

Mai 2018, Weinfelden (Suisse)

Andreas Lange, modérateur et producteur de www.wunderheute.tv

Directeur de l’agence média chrétienne Medialog

1. Marquant

Et cela me faisait peur !

J’avais peut-être quatre ou cinq ans. Comme souvent, j’étais chez ma grand-mère et je jouais dans la cour. En face de celle-ci, il y avait une cabane en bois ; ce genre de cabane était dans presque tous les villages, et abritait la LPG, l’organisation syndicale des paysans.

Ce qui se passait là-dedans ne m’intéressait pas ; mais je savais qu’un homme pour lequel j’avais beaucoup de respect — enfin, soyons honnêtes : de qui j’avais peur — était assis derrière cette fenêtre. Il était tellement grand, il parlait fort et ne souriait jamais, personne ne l’aimait. Et pourtant, cette fenêtre m’attirait comme un aimant.

Pas seulement la sienne, bien entendu, les autres fenêtres de la LPG étaient tout aussi attirantes ! Elles étaient si captivantes, on pouvait voir se refléter le ciel bleu et les nuages blancs dans leurs vitres. Je ne pouvais pas m’en défaire. Y aller, non, mais là, avec la raquette de badminton et ces petites pierres, je pourrais peut-être…

Aussitôt dit, aussitôt fait : j’essayais encore et encore de viser une des vitres – ne dit-on pas que c’est en forgeant que l’on devient forgeron – quand soudain, un éclat ! Je présageais le pire, m’accroupissais au sol, dessina une fleur dans la poussière avec le manche de ma raquette et pris l’air le plus détaché possible.

La porte s’ouvrit soudainement et l’homme sortit en courant – justement celui dont j’avais si peur. C’est au plus tard à ce moment-là que mon appréciation se vérifia : il fulminait et hurlait dans la cour. C’était vraiment très bizarre ! Je réprimais un sourire en le voyant sautiller comme ça. Comme le Nain-Tracassin, pensais-je.

Il vint vers moi en courant : « C’est toi qui as fait ça ? C’est toi qui as cassé la vitre ? » Je répondis du tac au tac « Non ! » Il me regarda avec un air perplexe et ne sut pas tout de suite quoi dire. Je me levais et le regarda. Ce n’était pas facile, de faire face à son regard, d’autant que je me rendais bien compte de mon mensonge. Mais il n’y avait pas de retour possible.

Il commença à parler, comme s’il voulait se convaincre lui-même (et me convaincre aussi, bien sûr !) que ce devait bien être moi, puisqu’il n’y avait personne d’autre ici. Je répétais encore et encore que ce n’était pas moi. J’étais déchirée par les sentiments qui se bousculaient en moi : un sentiment de pouvoir, de supériorité, de victoire, mais aussi un sentiment de culpabilité, puisque je savais bien que j’avais menti.

Finalement, il abandonna. Il ne croyait probablement pas un mot de ce que je disais, mais il ne pouvait pas non plus prouver quoi que ce soit. Dans tous les cas, l’homme me laissa tranquille, l’homme de qui j’avais eu si peur auparavant, et je rentrais à la maison auprès de ma grand-mère pour tout lui raconter.

Je n’ai jamais oublié cette histoire, même des années plus tard ; alors que j’étais déjà adulte, il était toujours convaincu que c’était moi qui avais brisé la vitre. C’était il y a cinquante ans, mais j’ai toujours l’impression que c’était hier.

Eh bien fais-le !

Ma mère avait beaucoup de particularités qui étaient souvent blessantes pour moi. Un jour, j’avais peut-être dix ou onze ans, j’en ai eu marre, « la coupe était pleine ».

J’avais enduré son chantage toutes ces années, et toujours avec la même rengaine – à chaque fois que je devais faire quelque chose selon son bon vouloir et que je me rebiffais, elle prononçait cette rengaine : « Je vais me tuer, je vais me pendre, personne ne m’écoute, personne ne m’aime ».

Un jour, je n’en pus plus. Je me sentais tellement mise sous pression, ce n’était pas tenable à la longue. Ce jour donc, elle se plaignit à nouveau. Sans dire un mot, je me levai, pris un banc en bois et une corde à linge, posa le tout devant elle et lui dit : « tiens, voilà, maintenant fais-le, comme ça nous aurons enfin la paix. »

Cette scène m’a poursuivie pendant des années, et encore aujourd’hui j’y repense parfois. Dans ces moments-là, je revois ce banc en bois, que mon oncle avait lui-même construit ; il était peint dans un bleu moyen clair avec des bordures bleu foncé. Il avait dessiné un personnage de bande dessinée au milieu, une sorte de scène comique entre un homme et une femme ; je pense que je n’ai jamais vraiment compris cette scène, ce qui explique surement pourquoi je ne m’en souviens pas en détail.

Je mis longtemps avant de comprendre pourquoi ma mère et moi avions une relation perturbée ; c’est seulement des années après mon accident que Dieu m’a aidée à y voir plus clair sur notre relation et à l’arranger — en tous cas en ce qui me concerne.

Je me suis sans cesse posé la question de savoir pourquoi je me donnais encore et toujours la peine de répondre à tous ses souhaits, d’être toujours là pour elle (oui, avec le temps j’appris à contenir mon entêtement), et puis Dieu me donna la réponse dans un rêve, à l’époque où je vivais à Schmalkalden. En me réveillant, je me souvins de tous les détails de ce que j’avais vu dans mon rêve, et cela me donna beaucoup à réfléchir. J’appelais donc Friede-Renate, qu’entre-temps je connaissais bien, pour lui demander si je pouvais passer chez elle pour que nous puissions écouter ensemble ce que Dieu avait à me dire.

Friede-Renate était notre ancienne pasteure, et j’ai momentanément vécu dans la même maison qu’elle. C’est une personne affectueuse et extrêmement empathique, qui sait être présente pour les gens — et qui sait encore mieux les écouter ! Jusqu’à aujourd’hui, elle a été pour beaucoup de personnes dans le besoin un point de repère. C’est aussi elle qui m’a inspirée à développer et à proposer un séminaire sur « la guérison interne ». Je lui racontais donc mon rêve, puis nous portâmes cela devant Dieu — et ensuite nous restâmes silencieuses. Ce fut la première fois pour moi que je bénéficiais de la « prière contemplative ». Cela peut paraître simple comme ça, mais ça ne l’est pas du tout : après deux minutes, on a l’impression qu’une demi-heure s’est écoulée !

Mais ce fut différent ce jour-là : je m’adossais et fermais les yeux, et vit soudainement un film défiler devant moi : une pièce, un peu sombre, avec quelques personnes. Je reconnus mon grand-père et ma grand-mère, mais ils avaient l’air très jeunes.

Et puis ma mère : jeune, jolie, très distinguée avec ses cheveux noirs mi- longs. Elle souriait sans arrêt à un homme que je ne connaissais pas, mais il ne m’était pas vraiment étranger. Au bout d’un moment, ma mère et l’homme se retrouvent seuls dans la pièce, ce qui a pour conséquence de les rapprocher davantage. C’est seulement après que ma mère et l’homme inconnu eurent couché ensemble qu’ils se séparèrent.

Je lus ensuite dans ce « film » qu’il y avait écrit sur un panneau « 2 août 1958, 19 ans ». Cela me prit un moment avant de comprendre qu’il s’agissait du 19e anniversaire de ma mère, et qu’elle m’avait accueillie ce jour-là – de l’homme inconnu.

Je vis ensuite que ce fut bien plus tard cet été là qu’elle avait comprit qu’elle était enceinte. Cela ne la réjouit pas vraiment – et je pèse mes mots. (Mais quel que soit l’endroit où ses pensées dérivèrent : Dieu m’aima et me voulut déjà à ce moment-là, quand j’étais encore toute petite dans le ventre de ma mère.)

Le rêve continua : dans la maison dans laquelle vivaient mon grand-père, ma grand-mère et ma mère, il y avait encore un vieux couple marié. L’homme s’appelait Paul, il était très grand et très maigre. Sa femme, qui était petite, ronde et très aimable, s’appelait Pauline. Amusant, mais vrai !

Pauline réconforta ma mère, et la convainc de ne pas désespérer et d’aller au terme de cette grossesse — c’est ce que je vis dans le « film », et cela me fit pleurer.

(Je n’ai jamais rencontré Paul ni Pauline, ils décédèrent l’un peu après l’autre alors que je portais encore des couches ; mais je suis très reconnaissante à eux deux, qu’ils aient été là au bon moment. Ma mère me confirma plus tard que Paul et Pauline avaient effectivement existé ; aujourd’hui je m’appelle moi-même Paul, bien que ce ne soit que mon nom de famille. C’est plutôt approprié, d’une certaine manière, on peut considérer Paul et Pauline comme mes grands-parents aidants !)

Je racontais bien entendu à Friede-Renate ce que j’avais vu, et nous priâmes de nouveau ensemble. Nous portâmes ensemble tout ce chaos devant la croix de notre Seigneur et je pus réellement ressentir qu’un poids me fut pris des épaules.

Tout à coup je compris ce qui se passait. Je compris pourquoi la mère s’était engagée avec cet homme, je compris pourquoi elle avait été aussi atterrée en découvrant sa grossesse, et je compris aussi pourquoi elle voulait se débarrasser de moi. Jésus prit tout à lui, ma douleur, ma peine, il était avec moi chaque seconde. Mais qu’est-ce que je devais faire maintenant ? Je ne pouvais même pas m’imaginer de discuter de cette histoire avec ma mère. Mais ce n’est pas ce que je devais et pouvais faire, car notre Seigneur le fait beaucoup mieux que moi, et de toute manière les choses ne vont pas si vite.

S’il me fallut peu de temps cet après-midi là pour tout découvrir, il me fallut environ une demi-année pour tout accepter. Ma mère dut sentir que quelque chose n’allait pas, mais elle n’osa pas me demander. Je suis reconnaissante pour cette prise de distance ; j’en avais besoin pour faire face, pour remettre cette chose en moi sur la bonne voie.

Peu à peu, le souhait de lui en parler devint plus grand. Dieu fit son travail et me fit comprendre que je devais appeler ma mère pour l’inviter à venir passer quelques jours chez moi. Cela n’était encore jamais arrivé et je doutais fort que ma mère accepte cette proposition ; mais cela devait être ainsi : quand Dieu prend les choses en main, le résultat est souvent différent de ce que l’on aurait pu penser.

J’appelais donc ma mère qui ne mit pas longtemps avant de me dire « Oui » ! J’étais très étonnée, mais je compris tout de suite que Jésus était aux commandes. Lorsqu’elle vint quelques temps plus tard, elle me dit qu’elle voulait rester deux semaines ! Bien, comme ça nous aurions tout le temps pour nous « apprivoiser».

Au début de la deuxième semaine, je pris donc le temps d’aborder la question de notre relation, et de ce que j’avais vu dans le « film », afin d’éclaircir et d’enterrer cette douloureuse histoire. Ce que nous abordions fut difficile ; ma mère passa par tous les états de la résistance : colère, remords, et à la fin le désarroi et les larmes du laisser-aller.

Ce jour-là, je sentis la proximité et l’amour de Dieu comme jamais je ne l’avais ressenti ; ce jour-là, le problème avait pu être réglé pour moi, et ma mère commença à remettre de l’ordre dans sa vie. Malheureusement, elle est restée à mi-chemin, mais c’est une chose avec laquelle je ne peux pas l’aider, elle doit le voir elle-même. Elle sait ce qu’il y a à faire, elle connaît le chemin et elle sait également qu’elle peut demander à être accompagnée sur celui-ci ; mais elle doit faire les pas par elle-même, et pour cela, personne ne peut l’aider.

Je ne peux que conseiller à quiconque : ne repousse pas les choses que tu dois mettre au clair. Ce que tu résous ici-bas le sera aussi dans les Cieux, et alors la joie se répandra dans ta vie.

Précieux souvenirs

Mon grand-père était l’homme le plus adorable que j’ai connu — c’est toujours ce que je ressens aujourd’hui. Peu importe ce que je devais ou voulais savoir : mon grand-père le savait. Il m’apprit tout ce que la biologie peut nous apprendre sur la nature.

Je connaissais ainsi toutes les sortes de champignons qui poussaient chez nous dans la forêt, et savais aussi où on pouvait les cueillir. Mon grand-père m’apprit comment le sol était constitué, et sur lequel telle ou telle sorte de champignon serait susceptible de pousser. Les heures que j’ai passées avec lui étaient les plus belles de mon existence !

Mon grand-père était pour moi la personne la plus intelligente au monde, parce qu’il savait tout simplement tout. Il s’y connaissait avec les animaux, les plantes, avec l’univers — et avec les humains ; j’étais fascinée avec quelle attention mon grand-père observait les gens et les analysait très justement. Souvent, je retrouve en moi sa manière logique de réfléchir. Mes professeurs en étaient si souvent frappés qu’ils en firent état jusque dans mon carnet de notes.

Lors d’une magnifique journée d’été, pendant la période de fenaison, mon grand-père m’emmena sur la charrette pour la récolte du foin. Du haut de mes quatre ou cinq ans, j’essayais tant bien que mal de ramasser le foin aussi efficacement que lui — ce que je ne réussis pas, bien entendu.

Après avoir étalé le foin en rangées, celles-ci étaient amoncelées en tas ; à l’aide d’une grande fourche, mon grand-père jetait ensuite le foin dans une remorque. Ma tâche était de sauter sur le foin en haut de la remorque pour le piétiner.

Au bout d’un moment, la remorque fut pleine, et j’étais assise tout en haut du tas de foin dont l’odeur embaumait. Mon grand-père me tendit la fourche – un serpent s’était enroulé autour des pics. Quelle peur ! Mon grand-père escalada la remorque, s’assit à côté de moi et m’expliqua qu’il s’agissait d’une couleuvre et qu’elle était totalement inoffensive – mais que sa parente, la vipère, était, elle, très dangereuse. Il me la décrit si précisément que, lorsque j’en vus une des années plus tard, je sus tout de suite à quoi j’avais affaire.

Je ne me souviens pas que mon grand-père ait un jour été fatigué de m’expliquer quelque chose. Je me souviens aussi très bien de ses yeux vifs, presque noirs, lorsqu’il me parlait de quelque chose qui le fascinait. J’ai hérité de cette couleur d’yeux, et c’est bien le seul trait physique que j’ai hérité de lui ; mais c’est son caractère qui m’a beaucoup marquée.

Je me souviens encore très bien du moment où il m’expliqua ce qu’étaient des taches solaires. C’était trop compliqué pour moi et je n’arrivais vraiment pas à comprendre ; mais mon grand-père n’abandonna pas et m’emmena voir un vieil homme, qui avait l’air très intéressant. Il était petit, n’avait quasiment plus de cheveux sur la tête, mais avait par contre un long nez fin et tordu, de petits yeux vifs et une bosse dans le dos. J’avais déjà entendu parler de lui, mais ce fut la première fois que je le vis en vrai.

Ce vieil homme possédait un télescope avec lequel on pouvait regarder le soleil. La mâchoire faillit me tomber lorsque je vis qu’il y avait véritablement des taches sur le soleil et que des lambeaux qui ressemblaient à des ailes de feu se déposaient sur le bord de l’astre. Ce vieil homme était artiste ; il m’arriva plus tard de passer chez lui de temps à autre regarder les tableaux qu’il peignait.

À l’époque, je n’allais pas encore à l’école – et pourtant j’en appris plus sur le soleil et sur d’autres choses par ce vieux monsieur et par mon grand-père qu’en classe. Aujourd’hui je sais que cela faisait plaisir à mon grand-père de m’apprendre tout un tas de choses ; et je ne suis pas étonnée d’avoir eu une relation tellement proche avec lui qu’il m’arrivait parfois de penser : j’arrive à entendre ce qu’il pense.

Grâce à mon grand-père, qui avait dans son étable, en plus des chevaux, des vaches, des cochons et toutes sortes d’autres animaux, je fis encore connaissance de quelqu’un : pour ses quadrupèdes et autres volailles, il avait besoin d’un vétérinaire. Dans notre cas, il s’agissait de la docteure Eleonore Rau, une jeune femme aux cheveux foncés, sûre d’elle et très gentille. La docteure Eleonore Rau m’a influencé de nombreuses façons, bien avant que je commence l’école.

Nous n’avions pas de jardin d’enfants au village, c’est pourquoi j’étais beaucoup avec elle, et « madame la docteure » m’emmenait en visite chez ses patients. Entre nous, cela devait être « l’amour au premier regard », et je crois que c’était réciproque. Elle venait me chercher plusieurs fois par semaine, et j’avais le droit de l’accompagner dans sa voiture de service, une Wartburg 311, et faire sa tournée des fermes. Les grandes fermes neuves étaient celles des coopératives de production agricole, ou LPG, les petites fermes vétustes appartenant à des paysans privés, comme mon grand-père.

À l’époque, je ne comprenais pas que ces LPG reposaient principalement sur de la contrainte et, de manière factuelle, sur l’expropriation des paysans, et que la création de ces LPG faisait couler beaucoup de larmes, puisque dans un État socialiste fait de travailleurs et de paysans, il ne devait pas y avoir de « grands propriétaires terriens » et d’économie privée. Moi, la seule chose qui m’intéressait, c’était de soigner des animaux, qu’ils soient propriété collective ou propriété du paysan. 5

Pour moi, c’était merveilleux quand madame la docteure et moi pouvions aider et sauver un animal. Déjà en tant qu’enfant, j’étais au fait de toutes les choses liées au métier – et je pus bientôt aller chercher de la voiture les instruments dont la docteure avait besoin, le stéthoscope et les piqures, et bien entendu aussi les onguents et gouttes dont le cochon, la vache ou le mouton avaient besoin. Aujourd’hui, je suis persuadée qu’elle laissait délibérément quelque instrument dans la voiture, pour que j’apprenne tout de suite les termes, et dans quel cas il y avait besoin de quoi.

Le premier instrument dont j’appris le nom fut le stéthoscope ; celui-là était très simple. Madame Rau m’expliqua précisément ce qu’elle allait faire et ce pour quoi elle avait besoin d’un stéthoscope. Il était rangé toujours au même endroit, et quand je revenais de la voiture avec l’instrument dans la main, elle me félicitait. Après, il y avait le matériel de bandage, qui était un peu plus compliqué parce qu’il y avait plusieurs tailles et matériaux ; certains bandages étaient élastiques, il fallait être précautionneux avec ceux-là. Ensuite, il y avait les piqûres servant à faire des prises de sang, et des plus petites qui servaient contre la douleur et la fièvre ; il fallait une canule plus grosse pour les bœufs que pour les agneaux. À cinq ans, ce n’était plus un problème pour moi, je pouvais déjà bien faire la différence et je ne peux pas me souvenir d’avoir une fois apporté la mauvaise chose à Madame Rau. Un petit panier était à ma disposition dans la voiture dans le cas où je devrais prendre beaucoup d’instruments et que mes petites mains n’étaient pas assez grandes pour tout porter.

Une fois, nous fûmes appelées pour la naissance d’un petit veau. La situation était malheureusement déjà épineuse lorsque nous arrivâmes, il fallait que ça aille vite et Madame Rau prit directement tout le matériel dont elle aurait besoin avec elle. Je pus donc regarder tranquillement ce qui se passait — tranquillement, je devrais dire le regard braqué ! —, comment elle retourna le petit veau dans le ventre de la vache et l’aida à venir au monde. J’étais encore si petite et si jeune, et pourtant je compris directement à ce moment que quelque chose de merveilleux était en train de se produire ; j’en pleurais presque. Et puis la maman vache ! Elle était beaucoup trop faible, pour se lever ; et pourtant elle tint à lécher amoureusement le veau pour le sécher, et de temps à autre elle le poussait et le retournait avec un tendre et doux « Meuh ». C’était tout simplement parfait ! J’étais au comble du bonheur, que tout se soit bien passé et que nous ayons pu sauver la maman vache.

25 ans plus tard, grâce à ce que j’avais pu apprendre ce jour-là, je pus aider mon beau-père à sauver une brebis et ses deux petits agneaux. Le premier était tellement coincé dans la position de siège que, s’il n’avait pas été retourné, les deux seraient morts, de même que la brebis. Encore heureux que nous avions le téléphone ! J’appelais Madame Rau et lui demanda s’il était possible de procéder de la même manière avec les brebis qu’avec les vaches. « Bonne question » ? Non, ma « madame docteure » m’instruit précisément de la marche à suivre et de ce que je ne devais absolument pas faire — et surtout, elle me donna confiance en moi par des instructions claires. Je fis ce qu’elle me dit, et les trois survécurent ! Les deux agneaux étaient déjà bien grands – et bien entendu, ils devinrent mes agneaux favoris.

Quand nous nous mettions ensuite en route pour le prochain patient, les félicitations de ma « madame docteure » pour mon travail me faisaient surement grandir d’au moins trois centimètres ! Ses louanges ont renforcé ma confiance en moi et m’ont donné le courage d’essayer plus de choses, peu importe si de temps à autre il m’arrivait de faire une erreur, je les assumais.

Les paysans desquels nous nous occupions s’habituèrent vite à ce que le Dr Rau vienne souvent accompagnée par moi. Bien que tous ces paysans pouvaient s’en douter, ils me demandaient régulièrement ce que je voudrais être plus tard. Pour moi c’était clair : quand je serai grande, je serai vétérinaire ! Et personne ne s’en étonna.

Lorsque l’école débuta finalement, je ne pus bien sûr plus accompagner le Dr Rau dans les étables aussi souvent qu’auparavant ; en revanche, je lui rendais volontiers visite chez elle. Son appartement était très joliment décoré ; Dr Rau avait, comme il me semblait à l’époque, un nombre incalculable de livres, beaucoup plus que ce qu’il serait possible de lire en une vie. Ou peut-être que si, en commençant assez tôt et en lisant de manière assidue ? En tous les cas, je commençais sans attendre à me cultiver l’esprit à l’aide des ouvrages de sa bibliothèque. J’ai rendu visite à mon amie pendant de longues années et je ne me suis jamais rendu compte à quel point je repris beaucoup de choses que j’observais chez cette merveilleuse femme. Encore aujourd’hui je ressens un grand amour pour Dr Rau, je me sens encore très liée à elle. Le demi-siècle qui s’est écoulé et les chemins fondamentalement différents que nous avons empruntés n’ont rien changé à cela.

Les «heures des pommes» au coin du feu restent pro­bablement mes plus beaux souvenirs avec mon grand-père. Il y avait dans la cuisine de ma grand-mère un poêle de masse, avec une trappe pare-feu et un puits de maintien de chaleur que l’on pouvait refermer avec une petite grille métallique. Quand je repense à ce poêle, je repense au froid que je pouvais ressentir en regardant par la fenêtre, aux craquements du bois qui brûlait dans le poêle, et aussi aux spirales de peau de pommes pelées et à l’odeur de pommes rôties.

Ma grand-mère fourrait les pommes rôties et les glissait ensuite dans le chauffe-plat du poêle ; mon grand-père était assis devant et épluchait avec une patience infinie une pomme après l’autre. Je me souviens encore très bien des pommiers qui se tenaient devant la maison. Ils fleurissaient au printemps, les fruits grandissaient en été, ils murissaient en automne, et quand le temps était venu de les récolter, mon grand-père les récoltait dans une corbeille.

Fascinée, je le regardais éplucher les pommes — la plupart du temps assise devant lui sur un repose-pieds —, voyant comme les spirales des épluchures devenaient de plus en plus longues.

C’était pour moi la plus belle chose, car je pouvais ensuite manger les épluchures, l’une après l’autre. La cerise sur le gâteau étant ensuite de manger les pommes rôties, agrémentées de sauce à la vanille. Je peux encore sentir et goûter l’odeur et le goût de ces journées.

Aujourd’hui, je sais à quel point c’était précieux que mon grand-père et ma grand-mère aient toujours pris le temps qu’il fallait avec moi. Maintenant, je suis moi aussi grand-mère et je chéris encore plus ces moments, car ma petite-fille vit à plus de 300 kilomètres — et j’ai souvent le sentiment que mon cœur éclate tant ma petite chérie me manque !

J’avais six ans et étais alors en première année d’école primaire ; à l’époque, nous avions école aussi le samedi. Un de ces samedis en hiver, le 12 décembre 1965, alors que j’étais en classe, je me levais d’un bond en pleurant, et dit à mon institutrice qu’il fallait que je rentre immédiatement, car mon grand-père était décédé. Ma pauvre institutrice, que pouvait-elle faire ? Elle pria un de mes camarades qui vivait dans mon voisinage de me ramener à la maison. Il m’accompagna jusqu’à la porte d’entrée et je montais les escaliers menant à l’appartement. Nous vivions dans les combles d’une vieille maison assez grande au centre de Löbau, une petite ville de Saxe. Lorsque j’entrai dans notre appartement, je vis ma mère pleurant assise à la table, qui me dit dans un sanglot que grand-père était décédé. Je répondis seulement : « Je sais », et alla dans ma chambre. Jusqu’à aujourd’hui, cinquante ans après, j’ai l’impression de pouvoir ressentir la douleur de cette perte.

Mon grand-père était-il chrétien et connaissait-il Jésus comme moi? Je le connais, ça je ne le sais pas. Mais je sais qu’il a plus souffert après la guerre sous le régime communiste que pendant la guerre. Il ne fut jamais enrôlé, et n’a jamais tiré sur quelqu’un. Son métier était d’être « Suisse » – il faisait tout: ouvrier agricole, vacher, éleveur de bétail, fermier – et il formait aussi de jeunes hommes à ce métier ; la condition en était cependant qu’il devait devenir membre de la NSDAP. Comme ce fut le cas plus tard en RDA j’imagine, sauf qu’il fallait alors être membre du Parti socialiste unifié (SED).

Après la guerre, quelqu’un l’a dénoncé, dénigré aux Russes pour cette appartenance à la NSDAP, et mon grand-père fut envoyé au travail à la mine à Aue, d’où il ne revint que des années plus tard, gravement malade. Je ne le sus que des années après sa mort, par ma grand-mère ; de son vivant, mon grand-père n’a jamais rien laissé paraître.

Histoires d’école

La scolarité fut pour moi une période pleine de défis. Je souris en repensant à ces années, mais il y eut aussi de mauvais souvenirs. J’avais, je crois, un sens aigu de la justice, ce qui me causa souvent des soucis. Je suis contente qu’il ne me reste que peu de souvenirs de cette époque.

Il y avait dans ma classe un garçon avec des lunettes aux verres très épais, et un jour, l’institutrice ne trouva rien de mieux que de se moquer de lui. J’avais alors huit ans et déjà à cette époque, je ne pouvais pas comprendre pourquoi des adultes se moquaient d’enfants, mais que ce soit en plus une institutrice qui le fasse, c’en était trop ! J’explosai et lui passa un savon.

La situation escalada lorsque la dame me hurla de me taire, alors que j’étais seulement en train d’expliquer qu’on n’avait pas le droit de se moquer des gens comme ça, et surtout pas des enfants ! Bien entendu, je continuais à faire entendre ma voix, jusqu’à ce qu’elle me pince sous le menton par la peau du cou. Cela me fit complètement disjoncter – et plus rien de me retint : de douleur, je réagis de manière complètement incontrôlée et flanqua une telle gifle à mon institutrice que j’entends encore aujourd’hui le son de la claque.

Dans le même temps, je lui donnai un coup avec mon pied droit dans le tibia, de sorte qu’elle tomba littéralement à genoux devant moi. Elle fut en l’arrêt de travail pendant trois semaines après cela à cause d’un hématome au tibia ; quant à mon méfait, il resta impuni.

J’eus encore une expérience particulière avec cette institutrice. J’étais alors en deuxième année d’école primaire et déjà une fille très maligne.

Tous les matins, nous devions entrer dans l’école par une grande porte battante en verre, et tous les matins, elle se tenait là pour nous saluer, les uns amicalement, les autres pas du tout, puisque même les instituteurs ont, me semble-t-il, leurs élèves préférés.

Chaque matin en passant par cette porte, je devais m’arrêter devant elle, lui dire « Bonjour, Madame l’Institutrice » en la regardant dans les yeux, ce que fis, en sachant très bien ce qui viendrait ensuite. Car à chaque fois que je regardais Madame l’Institutrice, elle se plaignait du fait que je n’avais de nouveau pas nettoyé mes yeux, et qu’elle pouvait à peine les regarder à cause de la porte en verre qui se reflétait dedans. Je ne comprenais pas pourquoi elle disait ça, mais ma colère monta de jour en jour. Bien sûr que mes yeux étaient aussi noirs qu’hier et avant-hier et la semaine dernière, mais tous les jours je filais directement dans les toilettes de l’école pour me laver les yeux.

Ce matin-là donc, je ne le fis pas. Je passai la porte vitrée et restai immobile, pris une bille de taille moyenne et la lança dans la vitre, qui explosa en mille morceaux avec grand fracas. Je dis ensuite à mon institutrice « Voilà, comme ça vous ne serez plus éblouie. », me retourna, et partit.

Cette fois-là, je pus ressentir les conséquences de mon acte, mais celles-ci furent plutôt agréables : mon institutrice me laissa immédiatement tranquille, et quand elle me voyait dans les parages, elle pesait chacun de ses mots.

Un an plus tard, je devais avoir neuf ans, je fis une expérience qui me fait encore réfléchir aujourd’hui. Mon beau-père m’avait raconté beaucoup de choses sur la guerre. Il avait été à Stalingrad et me racontait bien entendu aussi ce qu’il y avait vécu.

Ses histoires, cependant, étaient souvent différentes de celles que nous entendions à l’école. À l’école, les Allemands étaient toujours les criminels et les soldats russes étaient toujours les bons. J’ai donc rapidement compris que rien n’est soit blanc, soit noir dans une guerre et que les frontières sont souvent plus que simplement dépassées. Qu’il y avait des gens vraiment méchants des deux côtés.

Mon beau-père a survécu à ce moment-là, parce qu’il était passé pour mort. Voilà comment cela s’est passé : durant des jours et des jours, ils n’avaient rien à manger et n’avaient pas non plus la possibilité de boire quelque chose. Durant un combat urbain, ils trouvèrent dans une cave une caisse en bois remplie de bouteilles de vin, qu’ils burent, tant ils étaient affamés et assoiffés. Lorsqu’ils se réveillèrent, ils étaient en route dans un convoi de prisonniers.

C’est comme ça qu’il a survécu à la guerre. Il m’a toujours répété que la guerre est la pire chose qui puisse arriver à quelqu’un, et que ce sont en particulier les enfants qui en souffrent.

Un jour, je rentrais de l’école avec un camarade de classe qui n’arrêtait pas de dessiner des croix gammées sur les murs des maisons. J’expliquais à Peter que ce n’était pas une bonne idée et lui racontait ce que j’avais entendu et appris de mon beau-père.

Un jour, il arriva ce qui devait arriver : le garçon fut mis en observation et signalé à la police. Le soir même, elle se tenait devant la porte de chez lui ! À cette époque, la mère de Peter l’élevait seule, la police emmena directement le garçon et le plaça dans un centre de redressement.

À l’époque, je ne comprenais pas encore ce qu’il s’y passait, mais aujourd’hui, c’est clair pour moi : les communistes ne faisaient pas les choses différemment des SS à l’époque hitlérienne. Des années plus tard, Peter s’est suicidé. Je ne veux pas savoir tout ce qui s’est passé dans ce centre de redressement à ce moment-là, mais c’est probablement cette époque de sa vie qui a été la cause de son suicide.

L’allemand était l’une de mes matières préférées – la langue allemande ne me causait aucune difficulté et j’adorais écrire des rédactions. En CM1, nous devions écrire une rédaction sous forme d’une description avec pour sujet « Mon stylo plume ».

J’avais vraiment hâte d’écrire, mais je n’avais pas la moindre idée de ce qui m’attendait. Je m’attelais donc à la tâche et décrivis mon stylo-plume avec beaucoup d’éloges, en concluant ma rédaction sur le fait qu’aucun autre stylo plume n’écrivait mieux que le mien : glissant si légèrement sur le papier qu’il fallait à peine exercer une pression pour écrire, il faisait exactement le travail que je lui demandais au travers de ma main, légèrement et avec douceur.

J’étais moi-même surprise avec quelle facilité les mots atterrissaient sur le papier. Toute fière, je rendis ma rédaction et me réjouissait déjà de la bonne note que j’aurais pour mon travail, comme c’était le cas à chaque fois.

Puis vint le jour où on nous rendit nos rédactions. Et que vis-je ? J’avais eu comme note «Orthographe : 20/20 ; Expression : 10/20» ! En plus de cela, ma professeure m’expliqua une chose, que je n’arrivais pas à comprendre. En bref : ce qui n’allait pas, c’est que ce stylo-plume était de la marque «Pelikan». Pourquoi est-on puni, en écrivant avec un stylo-plume d’une marque ouest-allemande ?

Il y a une autre professeure, Madame Herrschel, que je garde bien en mémoire. Je ne lui ai pas rendu la vie facile ; je faisais rarement, ce qu’on me demandait de faire, et je réagissais rarement de la manière que l’on attendait. Typiquement adolescent, dirait-on aujourd’hui ! Ce qui plaisait à Madame Herrschel, c’était que je maîtrisais plus ou moins le russe ; je n’ai pas eu trop de mal à apprendre cette langue. Madame Herrschel fut ma professeure pendant quelques années ; hormis quelques querelles, je ne m’en sortais pas trop mal avec elle.

C’est surement mon sens de la justice qui a été la cause de mes difficultés à l’époque ; j’étais, en plus, assez entêtée — quand j’avais une opinion, c’était presque impossible de m’en faire démordre. Quelle chance que Jésus m’ait montré par son amour que l’on peut admettre lorsqu’on a tort.

La dernière cigarette

C’était un matin de janvier, froid, le 12 janvier 1969. Comme chaque matin, j’entendais depuis ma chambre mon beau-père se lever, aller à la fenêtre et l’ouvrir pour fumer sa première cigarette. Il fumait des « Salem gelb » qui coûtaient deux marks dix, et je peux même me souvenir de l’odeur.

Ce matin-là aussi j’entendis le grincement étrange du loquet de la fenêtre – et ensuite, de manière inhabituelle, un bruit sourd qui me glaça le sang. Je pressentis que quelque chose de grave avait dû se passer, et couru donc au salon. Mon beau-père était allongé là, entre le fauteuil et la porte de la chambre à coucher.

Derrière la porte de la chambre entrouverte se tenait ma mère – bloquée par les soixante-quinze kilos de mon beau-père. Elle essayait de le dégager un peu avec la porte pour pouvoir sortir, mais n’y arrivait pas. Il était allongé là, coincé d’une telle manière qu’il ne pouvait pas être déplacé d’un centimètre.

Mon beau-père était allongé là, le visage tordu de douleur et la main pressée contre sa poitrine. Dans un effort surhumain, je le tirais centimètre par centimètre pour le libérer de sa posture, et cela me sembla durer des heures jusqu’à ce que ma mère puisse se dégager de la porte. Puis, elle s’agenouilla par terre aux côtés de son mari.

Elle m’envoya un étage plus bas, pour chercher de l’aide auprès du policier de proximité. Il appela le médecin, qui ne put que constater le décès.

C’est ainsi que pour la deuxième fois, je perdis un être cher, sauf que cette fois-ci, j’y avais assisté.

2. Confrontation

Je n’ai pas vraiment grandi avec la foi ; je savais juste que je devais me donner de la peine, que je devais tout faire et ne pouvais compter sur personne d’autre que sur moi-même.

J’étais une «Jeune Pionnière», et ce avec beaucoup de passion. Les Jeunes Pionniers, c’était la première étape de l’organisation nationale de la jeunesse pour les élèves de la première à la quatrième année. J’étais ensuite également membre avec cœur et âme des «Pionniers Thälmann» (quatrième jusqu’en septième).

Beaucoup d’activités étaient proposées : école, garderie, jeux de vacances, camp de vacances pour enfants – tout ça conçu de manière à ce que nous ne devions pas réfléchir plus loin à comment nous occuper. Tout était avancé d’une manière bien réfléchie et, comme il m’a semblé plus tard, tout cela avait certainement été préparé à l’avance. Nous n’avions qu’une chose à faire : participer.

Personnellement, ce n’était pas difficile pour moi, parce que le système « pour les enfants » de la DDR m’avait déjà complètement sous contrôle. Bien sûr, à l’école, il y avait déjà des situations à la vue desquelles, en y réfléchissant, je remarquais que quelque chose ne tournait pas rond (l’essai sur le stylo plume, par exemple) ; mais j’étais beaucoup trop profondément ancré dans le système pour pouvoir sérieusement protester.

Communisme en direct

La fin des études approchait et mon rêve de carrière n’avait pas changé : devenir vétérinaire ! Mais avant de pouvoir partir étudier à Meissen, je devais d’abord apprendre un métier en lien avec les animaux, je décidais donc d’apprendre à devenir tech­ni­cienne de zoo.

Alors, on enfile sa salopette et on va s’occuper du singe et de l’éléphant, du crocodile et du zèbre ? Non, le métier de technicien de zoo s’apprenait à la coopérative ! Dans « l’État ouvrier et paysan », le paysan avait été aboli ; il n’y avait plus que la Coopérative de production agricole et des ouvriers qualifiés. Les endroits où je reçus ma formation étaient en substance l’école professionnelle et, pour ainsi dire, la cage à vache.

À ce moment-là, j’appris à connaître le communisme dans mes vêtements de tous les jours. Toutes ces années à l’école, j’en avais entendu parler et assidûment appris, mais ce que je pus voir et ressentir à ce moment-là me montra une chose : rien de ce que j’avais appris à l’école n’était vrai !

Si les instructeurs remarquaient que vous appreniez vite et consciencieusement, on vous plaçait dans toutes sortes d’écuries ou d’autres lieux de travail pour remplacer les adultes, afin qu’ils puissent eux-mêmes avoir au moins deux ou trois jours de congé à la fois. À un moment donné, je commençais à me rebeller et j’exprimais haut et fort ce que je pouvais déceler comme anormalités. Je fus donc transférée dans un autre centre de formation avec un directeur de maison « à cent pour cent ». Au début, je ressentais cela comme une aventure, puis de plus en plus comme du harcèlement pur et simple. Aujourd’hui, je suis heureuse d’avoir eu cette expérience, car je peux ainsi mieux aider ceux qui ont vécu les mêmes choses que moi.

Un exemple des idioties possibles en RDA : un lundi matin pluvieux, alors que je vivais encore avec ma mère à Löbau, je me rendis encore toute endormie à l’autobus, car j’étais de garde tôt le matin. Pour arriver au bus, je devais traverser une intersection, et j’aurais dû traverser chaque rue séparément, mais j’étais beaucoup trop paresseuse pour cela. J’avais donc traversé en diagonale le carrefour dans ma belle veste imperméable jaune Friesennerz, sponsorisée par mon oncle de l’ouest, sur laquelle trônait également l’autocollant «Schwerter zu Pflugscharen».5

Forcément, je n’avais pas vu qu’un policier était là. Il m’arrêta, et s’en suivi une tirade de remontrances – et quand il vit l’autocollant ! Il se mit à crier, et je crus presque qu’il allait complètement perdre les pédales. Il me dit : si je ne retirais pas immédiatement ce symbole honteux venu tout droit du mauvais capitalisme, il ferait en sorte que je doive porter l’uniforme avec la bande jaune.

Je bouillonnais intérieurement. Je sentais que mille paroles me venaient à l’esprit, mais c’est surtout l’idée que j’avais oublié de prendre mon petit-déjeuner qui parlait le plus fort ! Le policier me demanda 20 marks parce que j’avais traversé le carrefour à pied et que c’était interdit.

Je ne doutais pas du fait qu’il puisse me faire aller en prison (pas à cause du raccourci, mais à cause de la veste avec l’autocollant) ; mais ce qui était bien pire pour moi, c’est que j’avais oublié mon petit-déjeuner ! Je lui donnai donc les 20 marks. C’était beaucoup d’argent, c’est ce que j’ai payé plus tard chaque mois pour ma chambre, ou bien cela aurait suffi pour m’acheter une bonne demi-livre de café. Puis j’enleva ma veste que je lui remis en souriant : « Amusez-vous bien avec ! », me retournai et partis en courant à travers l’intersection dans le sens inverse pour aller chercher mon petit déjeuner. Quand je ressortis pour prendre le bus, j’empruntai un autre chemin — on ne sait jamais.

Examen en habit de sport

L’examen final arriva enfin, ensuite ce serait terminé — c’est tout du moins ce que je pensais. Le jour de l’examen, j’enfilai ma chemise de la Jeunesse Libre Allemande et un jean, de la marque « Levi’s » bien sûr, et allais à l’école professionnelle. Par précaution, je portais un pantalon de sport en dessous, et mon pressentiment ne me trompa pas : un des professeurs «tomba des nues» – selon ses propres termes : comment osais-je me présenter à l’examen, accoutrée d’un pantalon capitaliste, surtout porté en combinaison avec la chemine bleue «sacrée» ? (Les couleurs n’allaient vraiment pas ensemble et le tout faisait mal aux yeux, mais ce n’était pas le sujet.)

Il appela le directeur et je dus entendre une autre tirade de remontrances. Tout ça bien entendu le jour de l’examen ! Le directeur et le professeur me dirent que je devrais rentrer immédiatement chez moi pour me changer, et que je pourrais ensuite passer mon examen final.

Je les regardais et ne pus m’empêcher d’éclater de rire ! À ce moment-là, je vis soudain la sottise de ce communisme et du professeur complètement sous l’emprise de cette idéologie — et je retirais mon pantalon en face d’eux. Je les priais de bien faire attention à mon jean, et déambulais en pantalon de sport et chemise de la Jeunesse Libre Allemande jusqu’à ma table d’examen. Quand j’eus fini de passer l’examen, je repartis chercher mon Levi’s et l’enfila directement. Puis je leur dis, en désignant la chemise de la Jeunesse Libre Allemande : «Ça, je n’en ai plus besoin, vous pouvez la garder.»

Bien sûr, c’était clair pour moi que je pourrais dorénavant oublier le travail de mes rêves. Je sentais aussi que les années d’amour pour notre « État ouvrier et paysan » s’étaient transformées en une haine irrépressible pour ce régime ; et la garder sous contrôle m’a coûté beaucoup de force et de discipline.

Après mon apprentissage, je commençai à travailler dans une « exploitation laitière » à Herwigsdorf. Une exploitation laitière est une gigantesque étable, équipée de matériel moderne. Nous ne travaillions pas en deux parties – le matin et le soir – mais soit le matin, soit le soir, c’est-à-dire par équipes.

Collègue préférée

Il m’a fallu un certain temps pour accepter le fait que je ne guérirais jamais un animal, mais je m’étais juré : mieux valait être honnête que de vivre toute sa vie dans le mensonge ! Cette devise m’aida à surmonter la douleur.

Beaucoup de choses que j’ai apprises de Madame la Docteure me sont restées. C’était vraiment une très belle époque et bien que je n’aie pas eu le droit d’apprendre ce métier, j’ai gardé beaucoup de choses à l’esprit. Comme je n’ai jamais perdu mon amour pour les animaux et que j’en ai moi-même toujours eu, beaucoup d’occasions se présentèrent pendant lesquelles je pus les aider.

J’avais de nombreux collègues sympathiques à Herwigsdorf, mais deux de ces collègues, des femmes, étaient spéciales, et c’est elles que je préférais. L’une s’appelait Christine, elle est arrivée à l’exploitation alors que j’étais là depuis deux ans. Notre amitié a survécu à tout, vraiment à tout, et jusqu’à aujourd’hui.

Christine avait été élevée dans l’idéologie communiste par ses parents, mais de manière très différente de ce que je connaissais. Cela me fascinait qu’elle résiste à l’injustice, qu’elle n’a pas peur d’ouvrir la bouche – parfois très haut et très fort, mais c’est justement ce qui m’inspirait tant.

J’ai rencontré très peu de gens qui puissent être autant passionnés par leur idéologie et pourtant être si sensible et affectueux. C’est aussi une forme de foi qu’elle porte en elle, bien que celle-ci soit vouée à l’échec, comme beaucoup d’exemples l’ont démontré. Jusqu’à ce jour, nous avons toutes deux toléré la foi de l’autre, sans la dévaluer et sans vouloir la convertir.

Comme j’aimerais que Christine découvre en elle l’amour de Jésus. Attendons de voir !

Bras de fer

L’autre femme que j’ai rencontrée à Herwigsdorf et qui fut très importante pour moi s’appelle Hanna. Hanna s’exprimait aussi haut et fort, mais de manière complètement différente. Elle n’avait aucun mal à dire librement le fait que tu étais une bonne personne, ce que tu avais fait de mal, ou qu’elle t’aimait bien. Elle était patiente et si naturellement pleine d’humilité que je me demandais tout le temps ce qui la rendait si spéciale.

Elle pouvait te tenir la main et même sans qu’elle n’ait parlé, tu te sentais réconforté. Les murs vibraient quand elle riait et, qu’on le veuille ou non, on était pris du même rire.

Et Hanna était tenace ! Pendant presque une année, elle m’invita au cercle qu’elle réunissait chez elle — et pendant presque une année, je trouvais toutes les excuses possibles et imaginables pour ne pas y aller. Mais toute chose ayant une fin, un jour nous arrivâmes au terme de ce bras de fer : d’un côté, Hanna m’invitait constamment chez elle pour rejoindre son cercle, de l’autre, le secrétaire du parti m’ennuyait chaque semaine pour savoir si je ne voulais pas reprendre les rangs des chemises bleues — il me proposa même de rejoindre le SED !

Ce n’était pas si facile de devenir membre du parti ; il fallait deux membres du parti qui se portaient garants, et au bout d’un an, le secrétaire du parti m’offrait l’admission ! Mais je ne comprenais pas comment cet homme pouvait même envisager de me faire changer d’avis.

Impertinence !

Cette lutte acharnée me fit accepter la proposition d’Hanna un jour de janvier. Cette soirée serait une soirée spéciale, m’avait-elle dit, un pasteur de l’église des frères Herrnhut, Morgenstern, serait là. Je me dit : je vais y aller et lui dirais demain que ce n’est pas pour moi, et puis qui croit encore à ces vieilleries ?

Il y avait une autre collègue qu’Hanna avait invitée plusieurs fois, et nous décidâmes d’y aller ensemble et d’en finir pour de bon. Dehors, il faisait un froid glacial, mais les Heinze avaient bien chauffé la pièce et nous fûmes accueillies de manière très amicale. Il n’y avait que des vieilles dames qui étaient présentes ; nous quatre, mon autre collègue, Hanna et sa sœur Ursel, qui était aussi notre patronne dans l’exploitation, étions de loin les plus jeunes du groupe.

Le pasteur arriva et salua cordialement tout le monde. Puis, il nous expliqua que Dieu lui avait dit de changer de sujet ce soir. Ah, mais comme je me retins de rire ! Enfin, vous pouvez dire ce que vous voulez : comment peut-on parler à Dieu — et l’entendre en plus de cela ?

Mais je me contrôlais. Le prêtre ouvrit la Bible et commença à lire une histoire, une de Jésus bien sûr et d’une femme qui semblait ne pas avoir de nom. J’étais assise là, et je n’en croyais pas mes oreilles ! Qu’est-ce qu’il était en train de lire ? La colère me montait, j’aurais aimé partir immédiatement ! Quelle impertinence, il était en train de parler de moi !

Des images de ma propre vie apparurent devant mes yeux, des choses que j’avais ressenties comme normales, mais qui soudain grondaient en moi, se révoltaient. Car je vivais assez librement, et en ce qui concernait ma sexualité, je prenais ce que je voulais, me fichant de savoir si tel ou tel homme était par hasard marié ou non. Et non seulement le prêtre me fit me regarder dans un miroir – ce qui était déjà bien assez impertinent — mais en plus il le faisait en présence de vieilles dames, et elles entendaient tout !

Le pasteur lisait et lisait, et que je le veuille ou non, je fus obligée d’écouter. Quand il eut fini son texte, je me levais d’un bond, dis : « Ça suffit ! » et je pris la porte. Dehors, il faisait encore froid et je vivais de l’autre côté du village ; mais je ne sentais rien du froid, parce que je bouillonnais intérieurement.

Je ne savais pas à qui j’en voulais le plus : à moi, pour y être allée ? Ou aux vieilles dames qui savaient maintenant quel mode de vie je menais ? Ou à Hanna ? Elle avait certainement tout raconté au pasteur ! Comment le saurait-il autrement ? Cela me travailla toute la nuit. J’aurais aimé effacer ce jour-là de ma vie. Tout ça était tellement embarrassant pour moi !

« Pas un mot sur toi »

Le lendemain, j’allais voir immédiatement Hanna, et laissa exploser ma colère. Elle m’écouta patiemment et sourit même quand je lui dis que je trouvais que c’était vraiment nul qu’elle ait tout dit de moi au pasteur, ça ne le regardait en rien !

Je me tenais devant elle, le visage rouge et complètement hors de moi – et quand j’eus fini, elle me dit simplement que ce que le pasteur avait lu ce soir-là était écrit dans la Bible depuis presque deux mille ans : « Eh bien, ne te prend pas autant au sérieux ! Il n’y a pas un mot sur toi dans la Bible. »

Je la regardai avec étonnement : « Si c’est vrai que le pasteur ne savait rien de moi, si tu ne lui as vraiment rien dit de moi, comment pouvait-il le savoir ? Alors Jésus doit vraiment exister ! »

La réponse d’Hanna fut claire et nette : « Oui, c’est le cas. » C’est tout ce qu’elle dit. « Et qu’est-ce que je fais maintenant ? » Cette fois, sa réponse fut un peu plus longue : « Remets ta vie à Jésus, il fera le reste ». Très bien, c’est ce que je fis, et je le fis immédiatement : je me mis à genoux dans le couloir de l’étable, à côté des arrière-trains des vaches, et c’est là que je remis ma vie à Jésus : « Jésus, viens maintenant dans ma vie et prends-la en main ».

Quand j’eus terminé, je fus subjuguée par une telle joie que je ne pourrais pas la décrire. J’ai ri et pleuré de joie, et pendant des années, cette joie fut ma compagne.

Plus tard, j’appris que cela s’appelle la « Conversion ». D’ailleurs, la jeune collègue avec qui j’étais venue ce soir-là s’était convertie elle aussi ; mais comme j’étais partie au début de la soirée, je ne le savais pas encore.

Tout nouveau

À partir du moment où j’eus donné ma vie à Jésus, ma vie changea. Ce fut une révélation pour moi — je réalisais tout ce que j’avais fait de mal.

J’ai dû changer si vite et de manière si ostensible, que je ne l’ai moi-même pas remarqué ; mais avec le nouveau regard que je portais sur mon entourage, j’arrêtais de faire beaucoup de choses qui avaient été normales pour moi auparavant. Mon entourage s’en rendit compte et on me gratifiait constamment de flatteries comme : maintenant tu es une sainte et tu ne nous parles plus, tu préfères prier le Notre Père du matin au soir ». Ce n’était pas vrai, mais ils ne pouvaient probablement pas comprendre ce qui m’était arrivé.

Ce n’était pas une période facile ; aujourd’hui je sais que Jésus m’a souvent protégée dans ces moments, pour que la douleur n’atteigne pas mon cœur. Au contraire, je continuais à être emplie de sa joie et j’aurais voulu le dire au monde entier, qu’on veuille l’entendre ou non ! Ce dont le cœur est plein, la bouche déborde. Du haut de mes dix-neuf ans, je pensais que je pourrais maintenant faire changer le monde.

Quelques mois plus tard, je fus baptisée et confirmée. Avec notre pasteur de l’époque, Karl-Heinz Kluge, j’appris beaucoup et compris de plus en plus ce qui est écrit dans la Bible. Un an plus tard, je commençais à garder les groupes de jeunes chrétiens et participais bien sûr aux cours hebdomadaires pour les jeunes.

L’« effet secondaire » fut que je découvris à cette époque la joie de jouer de la guitare, ce que j’appris assez rapidement ; si je savais lire une partition à l’époque ou non, je ne m’en souviens plus. Karl-Heinz Kluge me donna un petit livret, le « Mundorgel », et un tableau des doigtés ; en quelques semaines j’appris à l’accompagner à la guitare.

Les « temps de repos » (appelées ainsi parce que les « temps de loisirs » n’étaient à l’époque autorisés pour les Jeunes Pionniers et la Jeunesse Libre Allemande) étaient les points forts de la vie de la communauté, et j’y suis vite devenue employée. Je fus complètement absorbée par le travail de l’église avec les enfants et les jeunes, à travers lequel j’appris à connaître beaucoup de chrétiens, y compris certains de la RFA. Je me suis sentie complètement à l’aise dans la Jeune Communauté.

La Corée du Nord, proche de moi

Au cours de l’été 1979, j’allais pour la toute première fois de ma vie au bord de la mer Baltique. Mon cousin Uwe*, qui avait trouvé un bungalow à Markgrafenheide pour deux semaines de vacances avec sa femme et ses deux enfants, m’avait invitée à passer quelques jours avec eux.

La mer Baltique, c’était mon autre grand rêve ! À l’époque où j’allais à l’école, j’avais découpé toutes les photos de la mer Baltique dans des magazines et j’en avais joliment décoré le mur de ma chambre qui était en pente. À ce moment-là, mon époque d’écolière était passée depuis des années, mais le désir de l’inconnu, de l’exotisme et de la beauté m’était resté.

Et mon rêve allait bientôt se réaliser, bientôt je pourrais voir la mer Baltique de mes propres yeux – je me réjouissais tellement ! Le train allait directement de Dresde-Neustadt à Rostock, je n’aurais même pas besoin de changer de train. Il ne s’arrêtait que dans les grandes villes.

Le train était bondé, et j’étais surprise de voir qu’autant de personnes puissent partir en vacances. Non que cela coûtait une fortune, mais des vacances avaient tout de même leur prix, et je savais ce que gagnait le consommateur moyen en RDA.

Mais je n’eus le temps d’y réfléchir que jusqu’à la gare de Berlin. En arrivant là où le wagon devait s’arrêter, je vis sur le quai qu’il y avait vraiment beaucoup d’agitation, comme dans une grande gare, en fait, mais cela me semblait être un joyeux bazar. Des hommes en uniforme couraient d’un bout à l’autre du quai avec excitation et se passaient des informations les uns aux autres en criant. Puis le train s’arrêta.

Tout se passa rapidement, mais calmement : des hommes en costumes noirs entrèrent dans le wagon, prirent tous les passagers et les relogèrent dans d’autres wagons. En quelques minutes, le wagon était vide. Enfin, sauf moi, qui étais restée assise à ma place.

Ce n’est pas possible, vous pensez ? Oui, c’est aussi exactement ce que je me disais. J’attendis patiemment que quelqu’un vienne pour me dire de quitter la voiture, m’étais même levée pour prendre mes valises, mais personne ne m’avait remarquée. Comme si j’étais invisible – personne ne me regardait, personne ne me disait rien. Maintenant, tout le wagon était vide. J’ouvris la fenêtre, une de celles que l’on rabattait, et je me mis à regarder l’agitation du dehors.

Il y avait maintenant encore plus d’agitation sur le quai : deux hommes déroulèrent un tapis rouge, une fanfare s’était avancée et mise en position, tous vêtus de l’uniforme de notre armée populaire nationale. Puis je vis arriver un petit groupe d’Asiatiques ! Un des hommes, qui marchait un ou deux pas au-devant de ses quatre accompagnants, fut salué par deux dames avec un bouquet de fleurs. Puis, ils pénétrèrent dans le wagon. J’étais encore assise là, me demandant : pourquoi m’a-t-on permis de rester assise alors que tous les autres ont dû sortir ?

Les Asiatiques s’assirent de l’autre côté du couloir et restèrent silencieux. Je regardais les hommes ; j’étais toujours invisible, comme pour ceux d’avant. Puis le train se remit en marche. L’homme qui avait été accueilli avec un bouquet finit par me voir. Il dit quelque chose dans sa langue aux hommes qui l’accompagnaient, et ces derniers me regardèrent alors avec un regard houleux. L’homme qui parlait était leur patron ; je le compris quand je le vis lever la main pour apaiser les autres messieurs, et qu’il se leva pour venir vers moi. Il me sourit et s’inclina très discrètement, puis il me tendit la main et se présenta.

Pulsuz fraqment bitdi.

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190 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
9783949073014
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