Kitabı oxu: «Luscignole»

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Catulle Mendès

Luscignole


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066320911

Table des matières

LIVRE PREMIER

I

II

III

IV

V

VI

LIVRE DEUXIEME

I

II

III

IV

V

VI

LIVRE TROISIÈME

I

II

III

IV

V

VI

LIVRE PREMIER

Table des matières

I

Table des matières

L’esprit vers le passé, je revois, au plus lointain de l’enfance, si loin, en un climat brumeux, mouillé, sous un ciel gris voilé comme de larmes, une ville, longues rues sans passants, toutes droites, et, au milieu, isolée par sa hauteur, une très ancienne cathédrale, lourd dôme rond, avec le triple étirement, grêle dans l’air, d’une croix où le blanc brouillard opaque, qui s’effiloque, met les lambeaux d’une robe de martyre...

La ville presque tout le jour demeure silencieuse et solitaire; rarement, ici, là-bas, la sonnaille d’un sabre d’officier sur la dalle du trottoir, le long des maisonnettes, ou un bruit de buveurs attablés, qui sort de la porte mi-close d’une brasserie; plus souvent, vers les faubourgs neufs dont les hautes cheminées percent la brume épaissie et noircie de charbon, un râle de machine, ébranleur des murs, un sifflement aigu, acerbe, qui lacère. Puis le silence encore, et la solitude; on dirait qu’en chaque maison aux vitres claires sans passage de formes, habite le néant d’un cercueil diaphane, déserté. Mais, un peu avant le soir, après de sourdes fermetures de portes, qui se succèdent ainsi que d’écho en écho, de longs convois de femmes, par rangs de trois, descendent des faubourgs, vers les logis. Ce sont les Ouvrières des fabriques. Hautes, hàves, exsangues, elles portent, haillonneuses, des chapeaux de paille noués d’une ficelle sous le menton, d’étroits chàles de laine jaunâtre ou marron, au ramage déteint, croisés sur la proitrine plate, et qui, derrière, s’allongent en pointe effrangée vers des talons éculés de souliers d’homme, trop grands, où claquent à chaque pas les pieds nus. Chacune pareille à toutes et toutes pareilles à la vivante misère, elles vont, sans rires, sans paroles, sans gestes, d’une marché égale de soldats, passives, résignées enfin à la discipline de l’éternel labeur et du désespoir. Parfois, l’une des femmes se détache d’un rang, sans adieu à ses compagnes, tourne dans une rue, s’éloigne, disparaît; la place est tout de suite prise par la première du rang suivant, remplacée à son tour; c’est dans toute la file une prompte évolution, sans désordre, régimentaire. D’autres s’écartent, plus fréquemment à mesure que le convoi entre plus avant dans les quartiers où séjournent les misérables. Mais, de moins en moins long, il marche encore, dans le crépuscule assombri, par lignes de trois. Réduit à quelques rangs, il ne cesse pas de s’avancer, à chaque instant diminué. Enfin il n’y a plus que trois femmes, que deux femmes, il n’y en a plus qu’une seule; elle va toujours, entre les maisons rapprochées, sans hâte, d’une marche égale de soldat; peu à peu s’enfoncent dans l’ombre son chapeau de paille et son châle de laine au ramage déteint.

La cathédrale est morne aussi, en sa grandiose pérennité ; mélancolie auguste des âges parmi l’ennui ou les angoisses du moment, austère et morne reproche de l’antique foi renoncée par la satisfaction inerte des heureux et la rancune des misérables.

Même les pieuses personnes n’y hantent guère, sentant leur ferveur pusillanime s’effarer devant le gigantesque portail de bronze que fendit d’un coup de griffe le colossal Satan noir des légendes; leurs cœurs s’oppresseraient d’une religion trop solennelle à l’aspect des vastes autels aux nobles colonnades, de la chaire vers laquelle monte un large escalier en spirale, et qui, le quadruple volet replié, darde l’incendie d’une mosaïque énorme de rubis et de crysolithes. Humbles fidèles, — bourgeois, bourgeoises, employés de l’Etat, menues commerçantes, — on est mal à l’aise pour dire des prières sans éperdu amour, pour offrir, à confesse, de mesquines contritions, pour remplir, en un mot, tous les médiocres devoirs de la dévotion courante, près du trône de marbre fruste où siégea le grand Empereur et. de la pierre qui couvre sa poussière de géant, entre les lames sépulcrales de tant d’évêques guerriers et la grille, plutôt rougie de sang, dirait-on, que rouillée, de l’effrayant reliquaire où s’entassent, blanchissants, les innombrables ossements des martyrs qui confessèrent Dieu en les affres extasiées des supplices! et l’on préfère la petite église neuve, sœur familière des maisons, jolie, aimable, où l’on entre sans émoi, en souriant, comme si on rendait visite à un voisin; où l’on s’agenouille sous le plafond bleu-ciel étoilé d’or, — on s’en ferait peindre un pareil, dans la salle de quelque château, si on était riche! — sur des chaises qui sont d’acajou comme celles de la salle à manger; où le Seigneur n’est que le bon Dieu, et, dans le grand tableau du maître-autel, — œuvre d’un artiste avec qui l’on se rencontre chez des amis communs, —a l’air si bénin, avec son sourire indulgent et sa grande barbe pas hérissée, qu’on le prendrait vraiment, n’étaient la draperie d’azur et les archanges en armes, pour le portrait d’un grand-père qu’on a eu, excellent homme, qui ne grondait jamais et avait toujours, du temps qu’on était petit, des jouets et des sucreries plein ses poches.

De sorte que la cathédrale antique, au milieu de la triste ville, demeure le plus souvent déserte. Elle ne s’ouvre guère qu’à de rares visiteurs, artistes, touristes, guidés par le bedeau ou le sacristain; et bientôt, rentrée en sa paix, s’isole de toute la vivante vie. Mais ce qui fut en elle, au temps où s’agenouillaient des cortèges sous la crosse des évêques et le sceptre des empereurs, l’occupe et la magnifie de majesté et de terreur sacrée. Le silence s’y emplit de voix inentendues, la solitude s’y peuple d’impalpables réexistences; l’auguste passé s’y épanouit dans le néant. Vide, avec ses froides pierres que peint d’une fresque de fantômes le reflet d’un vitrail, avec ses escaliers qui, les uns, montent sans fenêtres jusqu’à la plate-forme où c’est le ciel, qui, les autres, descendent sans souvenir de jour vers les cryptes où la blancheur des stèles imite des linceuls se tenant debout, avec ses autels de marbre blême que hantent des absences agenouillées de pénitents défunts depuis mille ans, et ses corridors longés d’un effacement de pas, et ses sépultures d’où se redresse la chimère des survivances, et le chœur d’où s’érigent, innombrables, en des cantiques qu’aucun écho ne pourrait répéter, des bras aux sacerdotales manches, que nul œil ne pourrait voir, elle est pleine de rien; mais en ce rien dix siècles d’orgueil et de foi séjournent et s’éternisent mystérieusement. Tel qui entre, soudain recule, alarmé, sans cause pourtant d’alarme. Mais qui sait si, la nuit, car la nuit donne à ce qui n’est pas la réalité fluide de l’ombre — ils ne sont pas vivants, en effet, les trépassés de jadis? si les stèles, pareilles à des linceuls debout, ne montent pas, spectres ou ressuscites, les escaliers des cryptes? si l’homme qui veillait sur la plate-forme ne descend point, comme ce fut sa coutume, pour allumer les cierges, et si l’Empereur, chair ou squelette, bardé de fer, — la lame tombale levée, — ne heurte pas les dalles d’un agenouillement sonore, tandis que, leurs os retrouvés et mis en place, les martyrs rompent les treillis et les grilles, et, glissant sinueux entre les piliers, procession glorieusement saignante des blessures de leurs bienheureux supplices, renovent d’antiques rites dans la cathédrale terrible!

Mais, au temps de l’histoire que je veux conter, la vieille église avait pour familière habitante et pour petite amie, une fillette de neuf ans, bien vive, toute menue et toute mignonne, qui était la nièce du bedeau; Marthe de son nom baptismal, elle fut nommée Luscignole, par un prêtre de la paroisse, à cause qu’elle sifflait et chantait comme les rossignols.

II

Table des matières

Luscignole donc, dès qu’elle sut marcher, fit ses petits pas sur la pierre où est gravé le nom de l’Empereur roi des Romains, et ce fut l’un de ses premiers jeux que de tremper, grimpée au pilier, un doigt dans l’eau bénite, pour, après, le sucer goulûment; elle y trouvait un goût de sel qui lui amusait la langue.

Quand sa mère, veuve depuis deux ans d’un marchand d’images de sainteté et sœur d’Alas Schlemp, le bedeau, mourut de dénuement tant vaut dire, car elle ne gagnait guère à louer des chaises et à vendre des cierges en cette église sans fidèles, rien ne fut changé pour l’enfant, sinon qu’elle eut de moins quelques gronderies et quelques rares baisers de mère un peu hargneuse; elle dormit, comme hier, dans l’une des trois pièces qu’Alas Schlemp avait obtenu de s’aménager au premier étage de la tour, et vagua encore après les heures de l’école dans la solitude de l’antique édifice. Qu’elle eût préféré, les premiers ans, jouer le long des rues avec les autres gamines lâchées par bandes, c’est probable; mais son oncle exigeait qu’elle s’absentât le moins longtemps possible, afin que, si des étrangers se présentaient pour visiter la cathédrale, il en fût averti tout de suite, soit dans une chambrette de la tour, pleine de cages à rossignols, où il passait une bonne partie de la journée, étant très féru d’oisellerie, soit dans la brasserie voisine où il occupait le reste de son temps à boire, jusqu’à la plus hébétée ivresse, de la bière brune et du schiedam; et, peu à peu, l’isolement entre les vieilles murailles fut à la fillette un habitude sans chagrin.

Non pas que, grandissante, elle devînt morose à l’exemple des Bienheureux de pierre, un doigt sur la lèvre, qui rêvent avec de mornes yeux blancs, ou des immobiles figures long-étendues sur les sépulcres; mais, au contraire, parce qu’elle retrouvait aux lugubres formes, aux choses religieuses ou funèbres, la vive joie que son enfance y avait mise, en souriant autour.

Elle puérilisait l’immémoriale église, qui ne la vieillissait point! Gaie, frivole, jetant, parfois, des cris fous, pareils à des fusées de bruit, elle était le clair tumulte victorieux des obscurs silences; et, un peu enroué du souvenir des Pie Jesu et des Dies iræ, l’écho essayait de rire avec elle, y parvenait, non sans un reste de grondement, auquel elle ne prenait pas garde. Elle pouffait aux coins les plus hargneux, faisait la nique au renfrognement des icones tumulaires; un jour que, par hasard, — glane des funérailles d’un riche homme, banquier juif converti de qui ç’avait été la suprême fantaisie de faire célébrer son office mortuaire en la Carlovingienne basilique — une longue guirlande de roses traînait sur les dalles, elle en usa comme d’une corde à sauter, et fit des doublés entre le récent silence de l’orgue et les cierges à peine éteints.

Mais elle n’avait pas besoin qu’un peu de vie extérieure, cortège de la mort, pénétrât dans la cathédrale, pour y sourire et s’y plaire.

Elle avait inventé des jeux où elle obligeait à se mêler l’auguste vieillerie des marbres et les airains. Allant, venant, jamais en place, elle jouait au volant avec une Notre-Dame dont l’immobile main, levée comme une raquette, lui renvoyait le bouchon empenné ; si un peu de soleil voulait traverser le vitrail, au saint Synésius de bronze, debout entre la troisième et la quatrième station de la croix, elle pariait (non sans tricher un peu, car elle allongeait la tête, sournoisement), que le rayon lui dorerait le bout du nez, de son nez, à elle, avant de se poser, papillon de jour, sur le nez vénérable. Aux Chérubins se pressant, les joues bouffies, l’absence de corps voilée de touffues ailes d’or, dans les hauts-reliefs de pierre peinte, elle disait: «Si nous jouions à cache-cache, hein, voulez vous?» et elle s’allait blottir, — guettant si on ne la guettait point, — soit dans le sarcophage d’Auguste, soit derrière un volet du triptyque où sont peintes les onze mille vierges, soit sous le couvercle de cuivre de l’énorme baptistère que décorent en robes de granit les vierges folles pleurant sous leurs lampes éteintes; et elle criait: «C’est fait!» attendait, riait, criait, encore: «C’est fait», et, parce qu’on ne l’avait pas trouvée, retournait vers la chapelle des Chérubins, leur faisait un pied de nez, triomphante, persuadée peut-être qu’ils l’avaient suivie et cherchée en vain, et que, de dépit, ils s’étaient remis en leurs places.

Elle se hissait au piédestal des chevaliers à genoux, se hissait encore, essayait de voir ce qu’ils cachaient derrière la visière à demi levée de leur heaume, et faisait: «Pfui! les vilains!» à leur haleine, de poussière.

Elle avait envie de jouer avec les petits Jésus aux bras des saintes vierges, n’osait pas le demander, moins familière qu’avec les Chérubins qui, en somme, ne sont que les gamins ailés du ciel, et craignant le reproche des maternelles Maries.

Elle avait des querelles avec les zigzags du jour sur les carreaux du parvis, entre les cannelures des piliers, sur les fleurs dorées des candélabres, se fâchant que, par malice, ils ne voulussent point se laisser prendre; une fois, s’étant avisée d’un nid que des arondes avaient fait, sous l’avancement du portail extérieur, au cou d’un bienheureux sans tête, elle l’y alla prendre, l’emporta, les petits tout pépiants, et le plaça, près du maître-autel, dans la gueule largement torsion-née du Dragon terrassé par l’Ange: et ce lui était un amusement de voir tout le long du jour le père oiseau et la mère oiselle (car elle n’avait pas reclos le vantail de bronze) porter à manger aux petites hirondelles dans la bouche du diable.

Mais, pour jouer dans la cathédrale, n’avait-elle point de petites amies? si fait. Et qui donc? les souris du reliquaire.

Elle étaient toutes menues, d’un gris blanc, comme les os des martyrs; par le treillis des grilles, l’air futé, elles passaient parfois des têtes inquiètes et babouinantes, les retiraient au moindre bruit.

La première pensée de Luscignole, le jour où elle les vit pour la première fois, fut d’aller prévenir son oncle; car, enfin, il ne convenait pas du tout qu’il y eût des souris parmi les ossements sacrés; voyez un peu si l’on pouvait admettre que le crâne de sainte Catulla ou le tibia de saint Hersilien fût mis en poudre par de viles dents sacrilèges? Mais Luscignole songea aussi qu’on leur ferait du mal, à ces petites bêtes, qu’on mettrait des pièges ou qu’on enfermerait des chats dans le reliquaire. Elles étaient si mignonnes, avec leurs yeux roses, malicieux, et leurs brèves lèvres vives! L’enfant imagina un moyen de tout accommoder. Elle sauvegarderait les reliques, en épargnant les souris. Quel moyen? elle acheta des gâteaux, grâce à quelque menue monnaie de cuivre volée en la poche de l’oncle, — car elle était si ingénue qu’elle n’avait pas d’honnêteté —et les émietta près de la grille de l’ossuaire; il était bien certain que d’intelligents animaux, comme ceux-ci paraissaient être, ne manqueraient pas de préférer de la farine fraîche, récemment cuite et bien feuilletée, à des humérus, à des chevilles, à des côtes, depuis si longtemps décharnés, et à qui la sainteté ne devait pas suffire à donner un goût bien succulent. Elle ne s’était pas trompée dans ses prévisions. Les souris se hasardèrent, pour grignotter les friandises, à sauter par les mailles du treillis, se plurent à ces nouveaux repas; même, reconnaissantes, elles se familiarisèrent avec celle qui les leur offrait. Elles perdirent la peur d’en être approchées, s’en laissèrent caresser, prirent enfin la coutume, elle agenouillée et riante et prodiguant les miettes, de lui monter le long des mains, le long des bras, le long du cou; c’en vint de part et d’autre à une telle amitié que Luscignole — à moins qu’un survenant n’effarouchât la fillette et les bestioles — ne se promenait plus dans la cathédrale, n’y riait plus au nez des ancestrales figures, n’y jouait plus à cache-cache avec les chérubins d’or, que suivie par le tumultueux trottis de vingt petites souris grises.

Luscignole, d’ailleurs, avait d’autres plaisirs, plus graves, plus dignes de la fille de neuf ans qu’elle allait être. Les reliques augustes que recélait la chapelle de l’Empereur, et que, trois jours tous les sept ans, venus de tous les points de la chrétienté, adoraient tant de pèlerins, ne consistaient pas seulement en quelques pàles ossements: il y avait dans un plus petit reliquaire, chambre mystérieuse dont Luscignole déroba la clef, un peu du berceau de Jésus, esquille d’une planche de cèdre jadis rabotée par le bon charpentier Joseph; l’un des clous de la croix; une épine, rose encore d’une goutte du divin sang, et, plus précieuse que toutes les autres reliques, une chemise de Notre-Dame la Vierge, pâle lambeau, au mur pendu! Très pieuse, malgré les mauvais exemples que lui avaient donnés ses amies les souris, Luscignole s’attardait volontiers parmi ces saintetés, dans la chambre haute, à tous défendue, presque obscure, qu’obscurcissait encore de vieilles odeurs douces, éparses, l’encens d’un invisible encensoir. Une chose la contrariait, c’était que le linge qui frôla jadis la divine Mère fût en si mauvais état, jaune ici, troué là ; le long temps passé depuis qu’on le tailla et qu’on le cousit n’était pas une excuse à un tel dé labrement. Si bien qu’un soir Alas Schlemp, qui, depuis une heure, par toute l’église, appelait et cherchait sa nièce, la surprit enfin, assise à croppetons, très affairée, faisant une reprise, sous la lueur de la première étoile, à la chemise de la Vierge.

Cependant ce serait une exagération de dire que Luscignole passait, avant et après l’école, toutes ses heures dans la cathédrale; très souvent, plus souvent à mesure qu’elle avançait en âge, elle allait dans la tour tenir compagnie aux rossignols d’Alas Schlemp; même elle faillit en oublier les souris grises du reliquaire.

III

Table des matières

La ville comptait, parmi ses meilleures gloires, les rossignols d’Alas Schlemp. Ils étaient quarante, en des cages pendues au mur d’une chambrette de la tour. Muets le jour, ils chantaient dès le soir, d’un gosier violemment sonore, indice d’une parfaite santé ; et leur ramage, ne s’interrompant jamais avant son complet achèvement, étonnait par une netteté éclatante. C’était une habitude chère aux citadins qui s’attardèrent en de graves propos autour de la table chargée de cruches mousseuses, d’aller sur la place de la Cathédrale — avant la rentrée au logis où dorment depuis longtemps et l’épouse et la fille — entendre les rossignols d’Alas Schlemp, qui, l’un après l’autre, parfois deux par deux, parfois tous ensemble, emplissaient le silence nocturne de leurs belles voix pures; les lourds cuveurs de bière, en cercle, ne parlant pas, attentifs, les mains au ventre et dodelinant de la tête, approuvaient.

Car l’élève des oiseaux chanteurs fut en grand honneur dans la ville où se passa cette histoire; ce n’était pas aux savetiers courbés sur leurs genoux dans l’échoppe, ou aux fillettes des mansardes, qu’on laissait le plaisir des cages gazouillantes; les personnages les plus considérables par l’âge, la fortune, l’état dans le monde, ne dédaignaient pas de consacrer leurs loisirs à prendre soin qui de fauvettes, qui d’alouettes, qui de bouvreuils; M. le Procurateur de la Chambre Criminelle se montrait fier, non moins qu’il l’eût été d’un triomphe oratoire, d’avoir obtenu le premier prix pour le beau roucoulement de ses tourterelles, au dernier concours régional; en effet, elles avaient roucoulé aussi remarquablement que possible. M. le Recteur de la Faculté de Théologie s’enorgueillissait à juste titre de ses pinsons aux écarlates ventres, qui, en des luttes égosillées, contraignirent enfin au silence, c’est-à-dire au trépas, quatre enragés serins des Canairies, et M. le Professeur de Droit Romain s’infatuait de ses rouges-gorges.

Mais, par les rossignols, Alas Schlemp triomphait.

Ce bedeau inspirait peu de sympathie. Son corps de nain grêle, avec une énorme tête ronde, tout à coup, sur les épaules, — on aurait toujours dit qu’elle lui avait jailli du corps, la minute d’avant, en une explosion colère, — lui donnait, plutôt que d’un homme, l’air d’un de ces gnômes, broyeurs de houblon ou rouleurs de tonnes, qui sont aux fresques des brasseries; et il avait— tandis que s’effarait méchamment, sous de gros sourcils, la rondeur rose de ses tout petits yeux —des lèvres fort déplaisantes: l’une, celle d’en haut, si mince et si rétractée que l’on pensait voir une lèvre d’hyène; l’autre si grassement lourde et suante qu’elle semblait la basse moitié d’une bouche de gorille. D’ailleurs ses pieds, sous le chancellement tantôt en avant, tantôt en arrière, de son grêle corps que surchargeait la tête, se mouvaient toujours, très vite, comme des pattes de chien qui repousse ses ordures.

Et il était un ivrogne fort redouté.

Quand il avait, après douze cruches de bière, vidé douze verres de schiedam, il fonçait volontiers, pour peu qu’on eût l’air de le regarder sans politesse, sur les buveurs assis en face de lui; et il avait entre les tables et les escabeaux renversés de furieuses dislocations d’épileptique qui se tord et qui bave. Un surcroît de quelques verres de schiedam le rendait tout à fait extravagant. Il s’échappait de la brasserie comme une bête s’évade, courait à travers les rues, tombant, se relevant, battant des bras les murs, battant du front les portes, jusqu’à ce qu’enfin, ouverte d’une saillie de pierre ou d’un angle de volet, sa tête s’abattît, et après avoir, grâce à sa pesanteur lancée, fait évoluer par-dessus elle le léger corps, s’immobilisât, comme morte, la nuque au ruisseau.

Puis il se redressait, calme. On aurait cru qu’il n’était plus soûl. Il l’était bien plus encore après la bouleversante crise. Il avait, sans un tremblement, avec toutes les apparences de la parfaite santé et de la parfaite raison, une ivresse formidable. Plus il semblait paisible, plus il était terrible. Il allait, directement, il ne savait où. Il accomplissait, sagement, les plus épouvantables folies. C’était quelque chose comme un aveuglement lucide. Alors, parla ville noire, s’il rencontrait quelque chat furtif, in certain, qui va traverser la rue vers un soupirail de cave, il le guettait, un peu à l’écart, très subtil, très sournois, prenant ses avantages, stratégique; et quand la bête se hasardait, lui, avec un rire qui grince des dents, s’allongeait lourdement sur elle, comme un couvercle de piège; l’empoignait, sans hâte, méthodiquement; l’étranglait, d’une seule main, la tête tournée pour voir si personne ne vient; puis, tirant de sa poche un canif, la dépouillait, morte, de sa peau, à loisir, adroitement, comme ferait un empailleur, et se plaisait à regarder la roseur lisse du petit cadavre nu. Même on assurait qu’on avait surpris Alas Schlemp, un soir de pluie, le derrière au trottoir, dépeçant sur son genou, où il avait posé un mouchoir en guise de nappe, un corps saignant de rat d’égout, qu’ensuite il commença de manger, tout cru, en choisissant les meilleurs morceaux, comme un dineur délicat, qui, du poulet servi, se réserve les aiguillettes; et, par moment, s’interrompant du hideux repas, il avançait, sous le vacillement du réverbère, sa lourde tête aux roses yeux qui clignent, écoutait, craignait d’être surpris, pareil à un singe qui s’alarme et observe, serrant entre sa patte grêle quelque chose d’à demi mangé.

Qu’il y eût exagération dans les récits que l’on faisait d’Alas Schlemp, cela est probable; ce n’était sans doute qu’un ivrogne assez violent après boire, comme il y en a beaucoup. Quoi qu’il en soit, on l’eût fort méprisé, peut-être même eût-il perdu sa place de bedeau, dont il vivait et faisait vivre sa nièce, si on ne lui avait pardonné beaucoup de choses à cause de son art à faire chanter les rossignols. Et on avait raison. Car c’est un art difficile.

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Janr və etiketlər

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
110 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
4064066320911
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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