Kitabı oxu: «Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles»
Charles Anglada
Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles
Pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066077174
Table des matières
PRÉFACE
INTRODUCTION
CHAPITRE PREMIER DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU V e SIÈCLE AVANT L’ÈRECHRÉTIENNE (PESTED’ATHÈNES)
CHAPITRE II DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU II e SIÈCLE DE L’ÈRE CHRÉTIENNE (PESTE ANTONINE)
CHAPITRE III DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU III e SIÈCLE APRÈSJÉSUS-CHRIST
CHAPITRE IV DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU VI e SIÈCLE (PESTE INGUINALE)
CHAPITRE V DES ÉPIDÉMIES DE FIÈVRES ÉRUPTIVES NOUVELLES, APPARUES AU VI e SIÈCLE DE L’ÈRE CHRÉTIENNE
SECTION I DE LA VARIOLE CONSIDÉRÉE COMME MALADIE NOUVELLE
SECTION II DE LA ROUGEOLE CONSIDÉRÉE COMME MALADIE NOUVELLE
SECTION III DE LA SCARLATINE CONSIDÉRÉE COMME MALADIE NOUVELLE
CHAPITRE VI DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE GANGRÉNEUSE DU MOYEN AGE (MAL DES ARDENTS, FEU SAINT-ANTOINE) .
CHAPITRE VII DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU XIV e SIÈCLE (PESTE NOIRE)
CHAPITRE VIII DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU XV e SIÈCLE (SUETTE ANGLAISE)
CHAPITRE IX DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE SYPHILITIQUE DU XV e SIÈCLE
CHAPITRE X DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE CHOLÉRIQUE DU XIX e SIÈCLE
PRÉFACE
Table des matières
Ce livre n’est qu’une étude: j’espère que les exigences de la critique ne dépasseront pas la mesure de mes prétentions.
La nature de mon sujet m’a imposé de longues et minutieuses recherches. Dès mes premiers pas, je me suis assuré que les auteurs ont perpétué, en se copiant, des erreurs acceptées sans contrôle, et je n’ai rien négligé pour échapper à ce reproche. Bien décidé à tout voir par moi-même, j’ai rejeté les matériaux de seconde main, et j’ai toujours puisé aux sources. Toutes les fois que la fidélité d’une traduction m’a paru suspecte, je l’ai refaite, et ce n’a pas été la partie la moins ingrate de ma tâche. J’ai tenu, par-dessus tout, à mettre entre les mains de mon lecteur, des pièces justificatives dignes de sa confiance.
En exprimant les opinions que j’ai cru devoir adopter, je me suis fait une loi d’éviter toute affirmation trop absolue. La mobilité du terrain de la discussion, la diversité des points de vue, le contraste ou l’incertitude des interprétations débattues, seront l’excuse de ma réserve. Quand j’ai pris la plume, je me suis bien promis de ne pas oublier «qu’il est dans la destinée de certaines questions de rester des questions[1].»
Pline prétend que l’histoire plaît de quelque façon qu’elle soit écrite: «Historia quoquo modo scripta delectat.» Si tout le monde pensait de même, je serais sans inquiétude sur l’accueil qui m’attend; mais j’ai de fortes raisons pour être moins rassuré.
On ne peut se dissimuler que l’histoire a perdu une grande partie de son prestige. La médecine actuelle se vante d’oublier son passé, et de sacrifier au présent l’héritage qu’elle en a reçu. Son idéal est de mettre l’observation des faits contemporains à la place des «fables traditionnelles» (le mot n’est pas de moi) qui ont bercé la naïve crédulité de nos pères.
Je n’essaierai pas de désarmer des préventions qu’on élève à la hauteur d’un principe. Je réclamerai seulement contre le dédain irréfléchi d’un moyen d’étude, dont l’utilité me paraît trop manifeste dans certains cas, pour être méconnue.
La question que je traite, ne peut être évidemment éclairée et résolue que par l’histoire. Elle seule contient la révélation de cet aspect particulier de la pathologie, que l’observation, renfermée dans les limites d’un temps et d’un pays, n’aurait jamais soupçonné.
Si les anamnestiques ou les antécédents des sujets forment un des éléments les plus précieux, et souvent même, l’élément décisif du diagnostic des maladies individuelles, les anamnestiques des sociétés humaines, dans l’évolution de leur vie collective, ne sont pas moins nécessaires pour déterminer le caractère de leur constitution pathologique, et les changements qu’elle a subis par l’action des siècles. C’est de ces rapprochements historiques, recueillis depuis les époques les plus lointaines jusqu’à nos jours, qu’est sorti ce grand fait des maladies éteintes et des maladies nouvelles dont il me paraît difficile de nier l’intérêt et l’importance, à moins d’une indifférence préconçue qui équivaudrait à un déni de justice.
En 1850, le hasard des concours m’appela à défendre l’histoire de la médecine contre les attaques qui la discréditent[2]. Tout ce qu’il m’est permis de dire, c’est que j’apportai dans l’exécution forcément rapide de ma tâche, la chaleur d’une conviction de longue date, et je serais heureux si l’ouvrage que je publie, renforçait d’un nouvel argument la thèse que j’ai soutenue.
L’Histoire qui comprend toute la dignité de son rôle, occupe, n’en déplaise à ses détracteurs, un rang élevé dans l’Encyclopédie médicale. Mais la valeur des services qu’elle peut rendre est subordonnée au caractère de la philosophie qui l’inspire. Si elle se borne à une simple exposition chronologique, elle rétrécit gratuitement son domaine. En déroulant à nos yeux le fleuve du passé, en décrivant les sinuosités et les accidents de son cours, elle doit dire aussi, quelle est la nature du mouvement qui l’entraîne, et quel est le but où il tend, au milieu des obstacles qui ralentissent sa marche ou en troublent momentanément la direction.
Ce n’est pas le lieu, je le regrette, de développer des considérations que je ne fais qu’indiquer. Je ne dépasserai pas cependant les bornes d’une préface, en disant, sans détour, ma pensée, sur ce parti pris d’abaisser les vieux maîtres et leurs immortels écrits, sur cette ingratitude affichée pour ceux qui ont parcouru la carrière avant nous, et nous ont passé le flambeau.
Effacer l’auréole des grands noms qui personnifient, dans la succession des âges, l’ordre scientifique dont on a juré la perte; proscrire les œuvres consacrées par la sagesse des siècles: tel a toujours été le mot d’ordre des réformes.
Lorsqu’on s’est approprié le programme expéditif de Bacon: «Instauratio facienda est ab imis fundamentis,» la logique prescrit de porter hardiment le marteau sur le vieil édifice, et de déblayer le sol des débris vermoulus qui l’encombrent. On avisera plus tard au plan de la construction nouvelle qui doit s’élever sur ces ruines: «Campos ubi Troja fuit.»
L’Histoire nous montre cette entreprise dans bien des pages de ses annales; il n’y a de changé que le nom des acteurs et les couleurs de la bannière. Mais à moins de renier les leçons de l’expérience, quand on voit que, dans ce projet de rénovation, tout est en honneur pour les progrès de la médecine, excepté la médecine elle-même, on peut prédire que l’issue de cette croisade ne remplira pas toutes les espérances des chefs habiles qui la dirigent, et de la phalange studieuse qui les suit.
Notre belle Science, restée debout depuis plus de deux mille ans sur sa base hippocratique, et toujours vigoureuse malgré les blessures qu’elle a reçues, ne peut pas être l’esclave résignée de cette tyrannie capricieuse, qui la condamne périodiquement à abjurer ses croyances, pour servir un autre culte. Elle n’est pas sans doute à l’abri d’un coup de main, et doit, pour un temps, subir la loi du vainqueur. Mais revenue de sa surprise, elle reprend son indépendance et ses droits. C’est le partage exclusif de la vérité que sa lumière, voilée par quelques éclipses passagères, se dégage bientôt plus vive et plus pure. Qu’est-il resté de la frénétique ovation qui accueillit naguère l’entrée en scène du grand réformateur de la médecine? A peine un souvenir au milieu de l’indifférence générale!
L’École qui grandit sous nos yeux, montre autant d’imprévoyance que d’injustice. Le mépris qu’elle affecte pour les antérieurs, comme disait Leibnitz, retombera sur elle, quand elle comparaîtra à son tour devant ses juges. La représaille sera de bonne guerre, et cette perspective vaut la peine qu’on y songe. Si nos aïeux dans l’ordre médical, ont été le jouet d’une hallucination obstinée; s’ils ont pris pour des réalités, les fantômes de leurs rêves, de quel droit l’École nouvelle vient-elle affirmer sa constante lucidité, et se dire en possession de la vérité absolue et définitive?
Soyons de bonne foi. N’est-on pas aveuglé par son orgueil, lorsqu’on prétend remplacer le labeur éprouvé de vingt siècles, par le produit hâtif de quelques années de travail? Le passé, le présent et l’avenir sont les trois termes, inséparables et solidaires, d’une même équation. La médecine, envisagée dans son évolution historique, doit représenter une chaîne ininterrompue qui n’a fait que s’allonger par l’addition de nouveaux anneaux. C’est un dessin auquel ont participé des hommes laborieux et dévoués, qui l’ont légué à leurs descendants, pour qu’ils accentuent plus nettement les traits ébauchés et qu’ils y ajoutent ceux qui manquent. La médecine, sortant tout armée du cerveau d’un homme ou du génie d’une époque, est un symbole qu’il faut laisser à l’ancienne mythologie.
Personne, je l’atteste, n’admire, plus que moi, cette fiévreuse ardeur qui nous a valu tant de découvertes et nous en promet tant d’autres. C’est le brillant cachet de la période qui s’écoule, et jamais peut-être le «mens agitat molem» du poëte n’a été plus éclatant.
Mais quand on observe attentivement la jeune École avec l’intérêt qu’elle mérite, sans partager cependant toutes les illusions qu’elle caresse, on regrette de la voir fascinée, comme le statuaire de la légende, par la contemplation passionnée de son œuvre. Pénétrée de la conscience de sa force et de l’infaillibilité de sa méthode, elle entend se suffire à elle-même, et tout puiser dans son propre fonds. Traditions séculaires, dogmes fondamentaux, lois inscrites au code de notre art, tout cela n’est, pour elle, que reliques surannées, qui ont eu leur temps de foi superstitieuse, et que le réveil de la Raison a dépossédées de leurs vertus imaginaires. Pour marcher librement dans la voie nouvelle, il faut briser ces entraves. Enrichie de l’inépuisable tribut des sciences latérales, armée de précieux instruments d’exploration qu’elle manie avec une dextérité qu’on aurait mauvaise grâce à méconnaître, cette École ne sait pas résister à ces entraînements téméraires qui l’éloignent, sans qu’elle s’en doute, de son but avoué. Sa grande faute est de ne pas comprendre que pour qu’on puisse croire, dans la mesure permise, à la certitude de la doctrine et de l’art qu’elle fonde, elle devrait, avant tout, renoncer à donner comme des vérités acquises, des hypothèses ingénieuses ou des conceptions arbitraires, dont le faux éclat séduit un instant, et s’évanouit au premier souffle de la clinique.
Est-ce à dire qu’il serait bon de comprimer cet élan? A Dieu ne plaise! et je proteste hautement contre toute insinuation malveillante qui m’attribuerait cette arrière-pensée, quoique je sois fermement convaincu qu’il y aurait tout avantage pour le perfectionnement durable et continu de la science, à déplacer le courant qui l’emporte, et à le guider vers les régions d’une philosophie plus tolérante.
Restons de notre siècle, rien de mieux; mais gardons-nous de l’isoler, comme une de ces îles flottantes qui surgissent tout à coup du sein des eaux. Au lieu de proclamer entre les Anciens et les Modernes un stérile et énervant antagonisme, unissons-les franchement par cette indissoluble et féconde alliance, tant désirée par Baglivi: «Quoad fieri potest, perpetuo jungendi fœdere.» Puisque, après tout, «on est toujours le fils de quelqu’un» renonçons désormais à la prétention inouïe d’éluder la loi commune.
Il n’y a qu’un moyen de nous assurer que nous avançons: c’est de savoir d’où nous venons et où nous sommes. Faute de cette précaution, indiquée par le bon sens, ceux qui ont toujours à la bouche ce grand mot de progrès «Os magna sonaturum,» s’exposent à n’être que stationnaires ou rétrogrades.
Ambroise Paré nous compare à «l’enfant qui est sur le col du géant.» Cette similitude souvent rappelée est un trait de lumière. Montons sur les épaules de nos devanciers pour étendre notre horizon et contempler ce qu’ils n’ont pu voir. C’est ainsi que la médecine reculera ses frontières, et enrichira son empire sans ébranlement, sans révolution nouvelle. Et quand elle dressera l’inventaire pacifique de ses conquêtes, elle se fera honneur de rendre loyalement aux hommes et aux idées de tous les temps, la justice qui leur est due.
Montpellier, le 9 décembre 1868.
INTRODUCTION
Table des matières
Une opinion très-répandue parmi les médecins, admet l’invariabilité de la pathologie.
Toutes les maladies qui ont existé ou qui éclatent autour de nous sont rapportées à des types arrêtés et préconçus, et doivent rentrer bon gré mal gré dans les cadres établis par les nosologistes.
L’histoire et l’observation protestent à l’envi contre ce préjugé, et voici ce qu’elles enseignent:
A des maladies qui ont disparu et dont on ne retrouve le souvenir que dans les archives de la science, succèdent d’autres maladies, inconnues de la génération contemporaine, et qui viennent, pour la première fois, faire valoir leurs titres.
En d’autres termes, il y a des maladies éteintes et des maladies nouvelles.
Je connais la ténacité des préventions de doctrine, et je n’ose espérer que ce livre soit pour mes lecteurs, comme il l’est pour moi, la démonstration du grand fait pathologique que j’énonce. Quoi qu’il advienne, je n’ai pas cessé en l’écrivant de m’appliquer cette réflexion de La Bruyère: «Il faut chercher surtout à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments: c’est une trop grande entreprise[3].»
Pour poser nettement les termes de la question, écartons dès à présent un malentendu qui pourrait en fausser le sens.
Les maladies se forment de deux manières: par réaction et par affection. La confusion de ces modes pathogéniques a été le vice radical de la doctrine de Broussais.
Les maladies réactives sont celles dont le premier phénomène est un acte morbide qui répond immédiatement à une impression malfaisante venue du dehors. Leurs symptômes varient au gré des agents qui les provoquent et sont en rapport, sauf exceptions, avec la nature de l’impression ressentie et l’étendue du dommage qui en a été la suite. Enfin, ils sont liés si intimement à leur cause initiale, qu’il dépend de nous de les produire à volonté, sous la réserve des contingences vitales.
Par opposition, les maladies affectives représentent un état morbide général préparé de longue main, et qui tient sous sa dépendance les localisations éventuelles. Leur origine la plus commune est dans des causes obscures, insaisissables. On ne peut déterminer leur rapport avec les influences morbides ordinaires. Il faut donc que l’activité vivante ait en elle-même la raison suffisante du changement qui s’est opéré dans l’état normal des fonctions et des organes. C’est ce qu’on exprime en disant que ces maladies sont spontanées, ou réductibles à une modification insolite de la vie hygide, sans le concours apparent d’une cause extérieure.
Un grand nombre d’affections spontanées sont spécifiques (speciem facere). Leur nature est incompréhensible et se refuse à toute théorie rationnelle. On en a la notion empirique sans pouvoir s’en faire l’idée. Ces maladies traduisent le plus haut degré de l’individualité morbide, et le cachet original qu’elles portent les distingue nettement de toutes les autres. Elles sont incommutables, ce qui signifie qu’elles ne peuvent se transformer en une autre maladie. Leurs traits essentiels persistent malgré les modificateurs externes. Quoi qu’on en ait dit dans ces derniers temps, elles peuvent se passer de provocations spécifiques, puisqu’on les voit souvent apparaître sans qu’on parvienne à découvrir l’action préalable d’un stimulus approprié.
Le dogme de la spontanéité est en flagrante contradiction avec la doctrine qui place dans le monde extérieur l’origine de tous nos maux. On a tenté de le discréditer en l’accusant d’établir l’existence de maladies sans cause!
Il faut être bien pauvre d’arguments sérieux pour prêter une absurdité pareille à une doctrine antipathique.
Quand nous disons qu’une maladie est spontanée, nous ne prétendons pas affirmer, pour tous les cas et d’une manière absolue, qu’aucun facteur externe n’a pris part à sa production. La vie, telle qu’elle nous apparaît dans sa manifestation organique, implique une relation plus ou moins intime entre le mécanisme qu’elle met en jeu et certains agents modificateurs. Mais il reste toujours vrai qu’on chercherait vainement dans les agressions extérieures la cause prochaine des maladies affectives. Dans les cas mêmes où une provocation appréciable n’aurait pas été étrangère au fait pathologique, elle n’aurait pu agir que conjointement avec des modes internes préexistants, dont l’organisme garde le secret.
Les retours périodiques des accès de fièvre, les reprises intermittentes des attaques de goutte, ne sont pas plus l’effet d’une stimulation venue du dehors que les révolutions des âges et les phases successives de la gestation.
On saisira mieux, après quelques exemples, l’importance de la distinction que je viens d’établir.
La découverte de la poudre à canon, qui a amené une grande révolution dans l’art de la guerre, a transformé les blessures et les mutilations du champ de bataille. Devant les plaies par armes à feu, l’art, pris d’abord au dépourvu, a dû éclairer son inexpérience par un long apprentissage. Des instruments appropriés à leur nouvelle destination ont grossi l’arsenal du chirurgien d’armée. Des livres signés des noms les plus illustres ont rédigé le code de cette partie de la thérapeutique. L’observation a réduit à leur valeur une foule de préjugés que le caractère insolite de ces désordres avait paru justifier d’abord, et la pratique a su mettre à profit le redressement de ces théories surannées. Voilà donc un groupe remarquable de maladies réactives qui n’ont pris place dans la science qu’à dater du XIVe siècle.
L’introduction de la vapeur dans l’industrie, en multipliant les machines, a créé pour les ouvriers de nouveaux dangers dont leur imprudence proverbiale les rend trop souvent victimes. Les instruments qu’anime l’aveugle action du moteur déchirent, emportent, broient une portion de chair, un membre, parfois le corps tout entier. Les plaies par arrachement partiel, sauf quelques exceptions dont il est aisé de se rendre compte, sont suivies le plus souvent d’une réaction formidable qui éclate surtout quand l’amputation a été imprudemment différée. Quel que soit d’ailleurs le caractère commun et prévu des phénomènes consécutifs, on doit reconnaître que le mode de formation de ces plaies appartient en propre aux mobiles adoptés par l’industrie moderne. Chez les anciens, la main de l’homme accomplissait l’œuvre échue de nos jours aux puissances mécaniques, et les occasions de remédier à de pareils désordres devaient au moins être bien rares. Celse n’en fait même pas mention dans sa chirurgie.
Ces faits, dont on pourrait grossir le nombre, montrent la mobilité des réactions traumatiques qui intéressent la structure et l’intégrité des organes, et qui sont plus spécialement du ressort de la chirurgie. Mais la même observation s’applique aux maladies réactives que leurs caractères rattachent de plus près à la médecine interne, et qui tiennent une si grande place dans l’histoire des professions.
Ramazzini a touché à ce sujet. Mais une œuvre pareille se compose d’éléments changeants et mobiles qui en exigent la révision fréquente. Si la marche de la civilisation emporte certaines maladies professionnelles, elle ne tarde pas à les remplacer par d’autres, et l’hygiène trouve toujours sur ses pas de nouveaux problèmes: Uno avulso, non deficit alter[4].
Naguère encore toutes les statistiques attribuaient aux doreurs sur métaux un triste privilége dans le martyrologe de l’industrie. L’ingénieuse application de la galvanoplastie a supprimé la maladie mercurielle avec son hideux cortége de symptômes dont la mort était l’inévitable terme.
Tout le monde a entendu parler des accidents formidables et notamment des nécroses des os maxillaires provenant de l’action des vapeurs phosphorées qui se dégageaient dans les ateliers où se fabriquent les allumettes. Ces accidents prenaient des proportions menaçantes, et il était urgent d’assainir une industrie qui mettait incessamment en péril la santé et la vie des ouvriers[5].
La chimie, qui n’est jamais en défaut, s’est chargée de remplir l’indication, et le phosphore rouge a remplacé un poison redoutable par un agent inoffensif. Quand ce procédé, dégagé de quelques entraves qu’il faut encore respecter, aura conquis dans la pratique le monopole que lui assigne l’intérêt bien compris de la salubrité publique, cette étrange forme de réaction qui traduisait l’empoisonnement lent par le phosphore blanc, ne sera plus qu’un souvenir perdu dans les archives de l’hygiène industrielle. Nous aurons vu, en quelques années, naître et mourir une maladie dont on ne retrouve aucune trace dans le passé.
S’il n’existait que des maladies réactives, je ne me serais pas mis en frais d’arguments pour démontrer leurs variations. Tout le monde est d’accord sur ce point. Le rapport qui relie l’impression malfaisante aux actes morbides consécutifs s’impose par son évidence.
Mais on cesse de s’entendre quand on transporte la question dans le domaine des maladies par cause interne. Comme on a décidé, en principe, que le cadre nosologique ouvert à ces maladies est immuable, et qu’il a subi, sans addition ni retranchement, l’épreuve des siècles, s’il s’en présente une dont l’aspect semble révéler la nouveauté, on la confond, sans plus d’examen, avec celle qui s’en rapproche le plus par ses affinités symptomatiques. On lui en donne même le nom, sans se demander si on n’engage pas étourdiment l’avenir, et si les progrès de l’observation, éclairée par une analyse plus exacte, ne réservent pas un éclatant démenti à cette homonymie prématurée. Lorsque je parlerai de la grande épidémie du XIXe siècle, je montrerai que la qualification qu’on s’est hâté de lui assigner, d’après quelques similitudes superficielles, n’a pas peu contribué à entretenir, sur son origine et sa nature, de fausses idées qui n’ont pas encore cessé d’avoir cours. Je cite cet exemple récent parce qu’il s’offre le premier à ma pensée. Mais j’aurai l’occasion de reprocher la même faute aux médecins de tous les temps qui ont décoré du nom de peste les épidémies inconnues dont l’apparition est venue les surprendre.
Si je me suis clairement exprimé, on a compris que les maladies réactives, qui paraissent et se retirent avec leurs provocations déterminées, ne peuvent être celles dont j’ai entrepris l’étude chronologique. Comme elles sont sous la dépendance de leurs causes, elles ne doivent offrir qu’un ensemble de phénomènes relativement très-restreint, et qui ne varient, en quelque sorte, que par leur degré. Si l’on en découvre de nouvelles espèces, il est permis d’assurer qu’elles ne s’éloigneront guère des types reconnus.
Mais il en est tout autrement pour les maladies affectives; leur source est intarissable. Tant que l’espèce humaine habitera ce monde, on pourra s’attendre à en voir surgir de nouvelles dans le vrai sens du mot; et elles ne se distingueront pas par de simples nuances, mais bien par la spécificité incomparable de leur nature. C’est dans la génération de ces maladies que l’activité interne révèle une fécondité dont on ne peut fixer les bornes. L’histoire, en attestant l’apparition successive de graves affections qui nous sont restées fidèles, laisse entrevoir à l’avenir les mêmes éventualités.
La distinction nosologique que je viens d’établir ne sera pas acceptée sans objection. Rapprochée de ces grands mots: affection, spontanéité, spécificité, qui sonnent mal aux oreilles de la science du jour, elle effarouchera peut-être quelques lecteurs qui craindront de me suivre dans les espaces imaginaires. Qu’ils me permettent de les rassurer.
Quelle que soit l’interprétation théorique qu’on adopte et la formule qui l’exprime, il est impossible de contester que les maladies réactives ne diffèrent sensiblement, par leur pathogénie ostensible, de celles que je nomme affectives et spontanées. L’état présent de la science interdit de les confondre. La maladie chronique produite par l’action longtemps continuée d’un poison n’obéit pas, dans sa généalogie, à la même loi que la maladie chronique connue sous le nom de diathèse. La question est du même ordre que celle qui a tant agité la pyrétologie et qui n’a pas cessé d’être grosse de tempêtes. La fièvre traumatique qui succède à l’emploi de l’instrument tranchant; la fièvre symptomatique provoquée par une lésion organique bien définie, ne sont pas identiques à la fièvre qui paraît indépendante de toute altération matérielle et qu’on appelle pour ce motif essentielle. Provisoirement on est bien obligé d’imposer silence à des répugnances de doctrines et d’accepter une distinction aussi évidente, quitte à attendre des perfectionnements de la science la lumière qui lui manque.
Je ne demande pas pour le moment d’autre concession, et je m’imagine que, dans ces termes, elle ne paraîtra pas exorbitante.
Il n’y aura donc d’équivoque pour personne quand je dirai que les maladies dont je viens démontrer l’extinction et la nouveauté dans la succession des âges, appartiennent à l’ordre des maladies affectives, dont la cause échappe à nos sens et à nos moyens d’analyse. Quelles que soient, sur ce point, les prétentions des systèmes en vogue, on peut les défier de déterminer, sans hypothèse, les conditions essentielles de leur développement[6].
A priori, et sur les simples indications de l’analogie, l’existence des maladies nouvelles est trop vraisemblable pour n’être pas réelle. L’expérience vient à son tour confirmer cette prévision en donnant à ce fait la portée d’une loi générale.
A moins d’admettre avec la légende, que les maladies sont tombées un beau jour sur la terre comme une avalanche, il faut bien reconnaître qu’elles n’ont pu être que l’œuvre des siècles. La raison affirme qu’à l’origine toutes les maladies de cause interne sont nées spontanément. On a beau reléguer dans la nuit du passé le plus lointain, la génération première des maladies nouvelles, il faudra bien convenir qu’à leur avénement elles ont eu leur raison d’être. Par quel artifice de dialectique parviendrait-on à interdire ces éventualités au présent et à l’avenir?
Il est sans doute des maladies contemporaines de l’espèce humaine, et qui l’ont toujours accompagnée, soit à l’état sporadique, soit sous forme épidémique. Ces maladies sont inhérentes à notre nature, et dérivent des rapports nécessaires de l’organisme avec le milieu ambiant. De ce nombre sont les maladies catarrhales, inflammatoires, bilieuses, auxquelles on peut joindre les typhus d’origine infectionnelle.
Mais les maladies qui tiennent à des causes obscures et lentement actives, celles dont on caractérise d’un mot l’individualité profonde en disant qu’elles sont spécifiques, ne se sont incorporées à l’humanité qu’après une longue élaboration.
Certainement la goutte, le scrofulisme, la tuberculose, l’herpétisme et autres entités morbides analogues n’ont point été inscrites à la même date dans la vie des sociétés. Le temps a été un élément indispensable à leur prise de possession définitive.
Les médecins qui rejettent par une fin de non-recevoir absolue la nouveauté de certaines maladies n’ont jamais pris la peine de réfléchir aux considérations suivantes qui, par des voies diverses, conduisent à la même conclusion.
Les influences nosogéniques changent avec les pays, et il est des contrées qui ont le monopole exclusif de certaines endémies. La Plique de Pologne, le Bouton d’Alep, le Sibbens d’Écosse, la Radézyge de Norwége, la Lèpre d’Égypte, le Pian d’Amérique, le Yaws des côtes de Guinée, le Tara de Sibérie, le Waren de Westphalie, la Fégarite d’Espagne, le Mal de la Rose des Asturies, le Ginklose d’Islande, le Noma de Suède, la Chilolace d’Irlande, représentent autant d’espèces morbides qui ne trouvent les conditions de leur développement que dans le concours indéterminé de certaines influences topographiques. L’histoire des voyages élargit tous les jours le cercle de cette observation, et on n’exagère pas en disant que certaines régions ont leur pathologie comme elles ont leur faune et leur flore[7].
Puisque les faits médicaux varient au gré des circonscriptions géographiques, et qu’un simple déplacement nous impose des études nouvelles, quel ne doit pas être, à cet égard, le pouvoir des grandes révolutions terrestres dont la géologie révèle l’accomplissement après en avoir suivi la marche pas à pas. Les découvertes modernes démontrent en effet que la physionomie mobile du globe ne reste jamais la même. Les transformations qu’il a subies dans la succession des siècles sont si extraordinaires qu’on serait tenté de faire des réserves, si les preuves qu’on en donne n’étaient pas mathématiquement déduites[8]. Je demande s’il est possible d’admettre que l’humanité témoin de ces gigantesques ébranlements n’en ait pas ressenti le contre-coup? Pourquoi les maladies qui sont, après tout, des phénomènes naturels, échapperaient-elles à cette loi universelle de mutation dont les effets sont si éclatants?
Le genre de vie des peuples, leurs coutumes, leurs mœurs, leurs habitudes, leurs goûts, leurs conditions sociales se modifient inévitablement, et s’usent, en quelque sorte, par leur durée même. Quand tout se renouvelle ou se transforme autour d’elle, comment la pathologie aurait-elle le privilége de l’immobilité?