Kitabı oxu: «Mémoires sur la reine Hortense, mère de Napoléon III»

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Charles Bernard-Derosne

Mémoires sur la reine Hortense, mère de Napoléon III


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328733

Table des matières

CHAPITRE I.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE Y.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE XI.

CHAPITRE XII.

CHAPITRE XIII.

CHAPITRE XIV.

CHAPITRE XV.

CHAPITRE XVI.

CHAPITRE XVII.

CHAPITRE XVIII.

CHAPITRE XIX.

CHAPITRE XX.

CHAPITRE XXI.

CHAPITRE XXII.

CHAPITRE XXIII.

CHAPITRE XXIV.

CHAPITRE XXV.

CHAPITRE XXVI.

CHAPITRE XXVII.

CHAPITRE XXVIII.

CHAPITRE XXIX.

CHAPITRE XXX.

CHAPITRE XXXI.

CHAPITRE XXXII.

CHAPITRE XXXIII,

CHAPITRE XXXIV.

CHAPITRE XXXV.

CHAPITRE XXXVI.

CHAPITRE XXXVII.

CHAPITRE XXXVII.

CHAPITRE XXXIX.

CHAPITRE XL.

CHAPITRE XLI.

CHAPITRE XLII.

CHAPITRE XLIII.

CHAPITRE XLIV.

CHAPITRE XLV.

CHAPITRE XLVI.

CHAPITRE XLVII.


CHAPITRE I.

Table des matières

JOURS D’ENFANCE.

Un grand poëte Allemand a dit «qu’un moment

» de bonheur n’est pas payé trop cher, même au

» prix de la mort,» mais une longue vie de tortures et de douleurs est une compensation trop forte pour un court instant de félicité. Pour Hortense Beauharnais, fille d’une Impératrice et mère d’un Empereur, il est difficile de dire à quelle époque elle a connu cet instant de bonheur qui devait compenser une vie entière de souffrances. Elle pleura beaucoup et souffrit beaucoup; dès sa plus tendre jeunesse, elle apprit à connaître les larmes et le malheur; dans la suite, l’infortune n’épargna ni la jeune fille, ni l’épouse, ni la mère.

Hortense est celle de toutes les femmes de la famille de Napoléon qui excite le plus de sympathies. Cette reine, à la fois délicate et altière, lorsqu’elle descendit du trône, quand elle cessa d’être reine douce et résignée, quand, épuisée par les chagrins et fatiguée de la vie, elle trouva un refuge dans la tombe, resta encore parmi nous comme reine des fleurs. Les fleurs ont conservé le souvenir de la fille de Joséphine, et on ne les vit pas se détourner d’elle, comme tant de ses amis, lorsqu’elle ne fut plus la fille d’un tout-puissant Empereur, mais d’un exilé. Elle continue à vivre parmi elles, et Grandville, le grand poëte des fleurs, a élevé un monument des plus touchants à leur reine dans ses fleurs animées. Sur un parterre d’Hortensias on voit le portrait de la Reine Hortense, et dans le lointain, comme dans un nuage qui disparaît, on découvre les dômes et les tours de Paris. La solitude règne partout, mais dans l’air plane l’Aigle Impériale. Le manteau Impérial avec ses abeilles d’or s’étend derrière le noble oiseau comme la queue d’une comète, le ruban rouge et la croix de la Légion-d’Honneur sont attachés à son cou, et dans son bec il porte un rameau richement fleuri de Couronne Impériale.

La Reine de Hollande a connu toutes les grandeurs et toutes les magnificences de la terre, et elle les a vues toutes se réduire en poussière. Mais, non, pas toutes, ses chants et ses poésies ont survécu, car le génie n’a pas besoin de couronne pour être immortel. Quand Hortense cessa d’être reine par la grâce de Napoléon, elle resta poëte par la grâce de Dieu. Ses poèmes sont charmants et gracieux, pleins de tendresse et d’accents profonds et passionnés qui. cependant, ne dépassent jamais les limites de la délicatesse féminine, et toutes ses compositions musicales sont agréables et mélodieuses. Qui ne connaît la romance Partant four la Syrie, dont Hortense composa les vers et la musique, et que plus tard, sur le désir de Napoléon, elle arrangea en marche militaire. C’est au son de cette marche que nos soldats quittèrent un jour la France pour porter jusqu’en Russie les Aigles Impériales, et c’est au son de la même marche que, récemment encore, ils ont envahi de nouveau la Russie, et fait la glorieuse campagne d’Italie.

La romance d’Hortense lui a survécu. D’abord le monde entier la chanta à haute voix et gaiement, et quand les Bourbons furent revenus, les soldats, blessés et hors de combat, la fredonnaient doucement aux Invalides, tout en s’entretenant, entre eux et à voix basse, de la gloire de la France. Aujourd’hui ce chant fait encore retentir tous les échos; il s’élève fièrement jusqu’au faîte de la colonne Vendôme, et la figure de bronze de l’Empereur semble sourire. Ce chant a maintenant une signification sacrée pour la France, c’est l’hymne d’une religion devant laquelle elle désire s’agenouiller et rendre hommage: la religion des souvenirs. Et Partant pour la Syrie, que la France chante aujourd’hui, vibre sur la tombe de la Reine Hortense, comme des salves funèbres sur la tombe d’un brave guerrier.

L’infortunée et charmante Reine eut à soutenir une lutte terrible; mais elle eut constamment et conserva toujours le courage, particulier aux femmes, de sourire à travers ses larmes. Son père mourut sur l’échafaud; sa mère, Impératrice deux fois détrônée, de douleur; son beau-père sur un rocher solitaire. Exilés et repoussés, tous ces rois et ces reines sans couronnes, durent errer çà et là, bannis de leurs foyers, et obtenant à peine un peu de pitié de ceux auxquels ils avaient témoigné tant de commisération, et un coin de terre où ils pussent vivre dans la retraite, loin du tourbillon du monde, méditant sur leurs grands souvenirs et leurs grandes douleurs. Leur passé restait derrière eux comme un éblouissant conte de fées, auquel personne ne voulait plus croire, et le présent semblait agréable aux nations, puisqu’il leur permettait d’irriter et de torturer la famille détrônée de Napoléon.

Et pourtant, en dépit de toutes ces douleurs et de toutes ces humiliations, la Reine Hortense eut le courage de ne pas haïr l’humanité, et d’apprendre à ses enfants à aimer leurs semblables et à les traiter avec bonté. Le cœur de la reine détrônée saignait par mille blessures; mais elle ne le laissa ni se cicatriser, ni s’endurcir sous les rudes coups de la douleur. Elle aimait ses souffrances et ses blessures, et les conservait béantes avec ses larmes; mais souffrir d’une manière si terrible la rendit compatissante aux souffrances des autres et désireuse de chercher à apaiser leur chagrin. Depuis lors sa vie fut une suite incessante de bontés, et quand elle mourut, elle put dire d’elle-même ce qu’avait dit sa mère. l’Impératrice Joséphine: «J’ai beaucoup pleuré, mais je n’ai jamais fait pleurer personne.»

Hortense etait la fille du Vicomte de Beauharnais, qui, malgré le désir de sa famille, avait épousé une jeune créole, Mademoiselle Tascher de la Pagerie. Cette union, quoiqu’elle fût un mariage d’amour, ne fut pas heureuse, car tous deux étaient jeunes et sans expérience, passionnés et jaloux, et tous deux manquaient de la force de caractère et de l’énergie nécessaires pour dompter l’impétuosité de leur nature et les assouplir au calme du mariage.

Le Vicomte était trop jeune pour devenir pour Joséphine autre chose qu’un mari aimant et tendre; il ne pouvait pas être son guide et son ami, dans la route difficile de la vie: et Joséphine était trop inexpérimentée, trop candide, et trop enjouée, pour éviter les inconséquences dont ses ennemis se servirent contre elle comme d’une arme, en les dénaturant et en les changeant en calomnies.

Aussi arriva-t-il que le bonheur domestique du jeune couple fut bientôt troublé par de violents orages. Joséphine était trop charmante et trop belle pour ne pas exciter l’attention et l’admiration, et elle n’était pas encore assez expérimentée pour cacher sa satisfaction de se voir ainsi admirée, ni assez prudente pour éviter de soulever une telle admiration. Dans la sincérité et l’innocence de son cœur, elle croyait impossible que son mari ressentît la moindre contrariété ou le moindre soupçon de sa coquetterie enjouée; et elle pensait qu’il devait avoir une confiance aveugle en sa fidélité. Son orgueil se révoltait donc contre la méfiance de son mari, de même que la jalousie de celui-ci s’enflammait devant sa légèreté apparente, et quoique sincèrement attachés l’un à l’autre, ils auraient probablemeut rompu leur union, si leurs enfants n’avaient pas été un lien qui les retenait ensemble.

Ces enfants étaient un garçon, Eugène, et une fille, Hortense, qui était de quatre ans plus jeune que son frère. Le père et la mère aimaient passionnément ces enfants, et toutes les fois qu’une querelle avait lieu en leur présence, un mot enfantin d’Eugène ou une caresse d’Hortense venait effectuer une réconciliation entre leurs parents, dont la colère n’était autre chose que de l’amour irrité.

Mais ces orages matrimoniaux devenaient de plus en plus violents avec le temps, et malheureusement Hortense était restée seule pour réconcilier ses malheureux parents dans ces occasions. Eugène, à l’âge de sept ans, avait été envoyé en pension, et la petite Hortense, qui n’était plus aidée par son frère, commença à ne plus être à la hauteur de la tâche de calmer les tempêtes, sans cesse renaissantes, qui s’élevaient entre son père et sa mère. Intimidée par la violence de ces querelles domestiques, elle s’enfuyait dans quelque coin retiré de la maison pour pleurer sur un malheur dont la grandeur ne pouvait encore être appréciée par son cœur enfantin.

Durant cette triste et orageuse période de sa vie. Joséphine reçut une lettre de la Martinique dans laquelle madame Tascher de la Pagerie décrivait son isolement dans une maison dont personne ne partageait avec elle les énormes dépendances, si ce n’est des serviteurs et des esclaves, et elle parlait avec effroi du changement qui s’était opéré dans la conduite de ces derniers. Elle priait en outre sa fille de revenir près d’elle, pour égayer par sa présence les dernières années de la vie de sa mère.

Joséphine regarda cette lettre comme un ordre du ciel. Fatiguée des discordes domestiques, et déterminée à y échapper pour toujours, elle quitta la France, avec sa fille, pour chercher de l’autre côté de l’Océan, dans les bras de sa mère, le bonheur d’une vie paisible.

Mais, à cette époque, la paix semblait avoir disparu du globe. Des orages s’amoncelaient de tous côtés, et un terrible pressentiment de danger imminent, d’horreurs prochaines, semblait planer sur la race humaine. Cela ressemblait aux sourds grondements du tonnerre qui ébranlent les entrailles de la terre quand le cratère est près de donner passage à une éruption volcanique, et d’ensevelir sous des flots de la lave brûlante tout ce qui l’environne. Et le cratère vomit au loin ses flammes, répandant partout la destruction et la mort, et emportant des nations entières de la surface de la terre. C’était la Révolution.

La première et la plus effrayante explosion de ce terrible volcan eut lieu en France, mais ces effets ne se firent pas sentir que dans ce pays. Toute la terre trembla et sembla menacée de destruction par la sauvage matière volcanique qui était en ébullition sous sa surface. La Martinique ressentit également le tremblement moral qui venait de produire en France le plus hideux de tous les instruments de la Révolution, la guillotine. La guillotine était devenue l’autel de ce qu’on appelait la liberté nationale, sur lequel la fureur folle et fanatique du peuple sacrifiait à ses nouvelles idoles ceux qui avaient été jusqu’à ce moment ses maîtres et seigneurs, et par la mort desquels il pensait acquérir son éternelle liberté.

Liberté, Egalité, Fraternité ! tel était le cri de. guerre de ce peuple ivre et altéré de sang. Ces mots étaient écrits, comme s’ils l’eussent été dans un esprit de cruelle moquerie, en lettres de sang sur la guillotine, et voyaient la chute du sanglant couteau au moment où il tombait pour couper les têtes des aristocrates, qui, en dépit des principes exprimés par ces trois mots, n’étaient pas admis à jouir de la liberté de penser et de vivre, ni reconnus comme frères.

La fureur révolutionnaire de la France avait passé jusqu’à la Martinique. Elle avait réveillé les esclaves de cette colonie de leur sombre obéissance, et les avait armés contre leurs maîtres. Ils étaient résolus à avoir leur part de cette liberté, de cette égalité et de cette fraternité qui venaient d’être proclamées; mais la torche incendiaire qui était lancée dans la maison des planteurs blancs était une terrible lueur pour souhaiter la bien-venue à la liberté nouvellement née.

La maison de Madame de la Pagerie fut brûlée comme celle de beaucoup d’autres.

Une nuit, Joséphine fut réveillée en sursaut par la livide lueur des flammes, qui avait tout à coup pénétré dans sa chambre à coucher. Elle sauta à bas de son lit en poussant un cri de désespoir, et saisissant Hortense, qui dormait paisiblement à côté d’elle, elle se précipita hors de la maison incendiée, et, avec le courage désespéré d’une mère, elle se fraya un passage à travers la foule de soldats et de nègres qui se battaient et emplissaient la cour. Vêtue seulement d’une légère robe de nuit, elle courut au port, où le capitaine d’un vaisseau, au moment où il mettait le pied dans sa chaloupe pour retourner à bord de son navire, aperçut la jeune femme avec son enfant qu’elle pressait sur son sein, juste comme elle tombait épuisée de peur et de fatigue sur la plage. Ému de compassion, il se hâta de la secourir, et relevant la mère et l’enfant, il les porta à son canot, qui quitta immédiatement la terre et conduisit son précieux fardeau à bord du bâtiment marchand.

Le navire fut bientôt atteint, et Joséphine, serrant son enfant sur son cœur, et heureuse de l’idée d’avoir sauvé ce qu’elle avait de plus cher, grimpa à l’échelle vertigineuse. Toutes ses pensées étaient encore dirigées vers l’enfant, et ce ne fut que lorsque Hortense eut été mise en sûreté dans la cabine, que Joséphine remarqua combien elle était légèrement vêtue. Quand la mère eut accompli son devoir, la femme retrouva tous ses sentiments de pudeur, et elle regarda craintivement et modestement autour d’elle. A moitié vêtue d’une robe de nuit légère et flottante, le col et le sein à peine couverts, si ce n’est par sa longue chevelure flottante, qui l’entourait comme d’un épais voile noir, la jeune Vicomtesse de Beauharnais s’aperçut qu’elle attirait les regards indiscrets de l’équipage et des passagers.

Quelques dames qui se trouvaient à bord pourvurent à ses besoins avec bonté, et à peine sa toilette était-elle achevée, que Joséphine demanda à être ramenée à terre, où elle voulait s’informer du sort qui avait été réservé à sa mère. Le capitaine du navire refusa d’exaucer ses vœux, de peur que la jeune femme ne tombât dans les mains des nègres révoltés, dont on pouvait distinctement entendre les cris hideux. Toute la côte, aussi loin que la vue pouvait atteindre, paraissait en feu, et ressemblait à une seconde mer, à une mer de flammes, dont les vagues furieuses lançaient au loin des colonnes de feu en se heurtant les unes contre les autres. C’était une scène horrible à contempler; et Joséphine, incapable d’y assister plus longtemps, chercha un refuge dans la cabine, où, s’agenouillant à côté de sa fille toute tremblante, elle pria Dieu avec ferveur d’avoir pitié de sa pauvre mère.

Après que le navire eût pris le large, Joséphine remonta de nouveau sur le pont, et regarda encore une fois la maison sous le toit de laquelle elle avait passé les jours de son enfance, et qui s’écroulait alors rapidement sous la fureur des flammes. Comme elle devenait de plus en plus petite à mesure que la distance augmentait, et que finalement elle disparut tout à fait, Joséphine sentit que l’étoile de sa jeunesse venait de s’évanouir, qu’elle venait de terminer une première existence, existence de doux rêves et de cruels désappointements, et qu’elle en commençait une seconde avec des idées et des sentiments bien différents. Le passé, comme le vaisseau de Cortez, avait été détruit par le feu, mais les flammes qui le dévoraient semblaient en ce moment projeter une lueur magique sur l’avenir. Tandis que Joséphine regardait disparaître les rives de son île natale, elle se rappela les paroles d’une vieille négresse qui. peu de jours auparavant, lui avait murmuré une étrange prophétie à l’oreille.

— Tu retourneras en France, — lui avait-elle dit, — et bientôt tu verras ce pays à tes pieds. Tu deviendras reine... même plus qu’une reine!

CHAPITRE II.

Table des matières

LA PROPHÉTIE.

Ce fut vers la fin de 1790 que Joséphine arriva à Paris avec sa fille Hortense; elle se logea dans un modeste hôtel. Elle apprit bientôt après que sa mère avait été sauvée, et que la tranquillité avait été rétablie à la Martinique. En France, cependant, la Révolution continuait avec une fureur toujours croissante, et la guillotine et le drapeau rouge de la Terreur étendaient leur ombre sanglante sur Paris. La crainte et l’effroi s’étaient emparés de tous les cœurs; personne ne pouvait dire le soir s’il serait libre le lendemain matin, et s’il vivrait jusqu’au coucher du soleil. La mort veillait à chaque porte, et trouvait de nombreuses victimes dans chaque maison, presque dans chaque famille. Au milieu de telles horreurs, Joséphine oublia les querelles et les humiliations du passé ; son ancien amour pour son mari_se réveilla, et, comme elle n’était pas sûre de vivre le lendemain, elle désira employer le moment présent à se réconcilier avec son mari, et à embrasser encore une fois son fils.

Mais toutes les tentatives pour aboutir à cette réconcialiation semblaient devoir être inutiles. Le vicomte avait regardé son départ pour la Martinique comme une telle insulte, comme un acte de cruauté si délibérée, qu’il paraissait ne jamais plus vouloir rouvrir les bras à son épouse. Quelques bons amis des jeunes gens, finirent enfin par amener une entrevue, quoique sans consulter M. de Beauharnais. Sa colère fut par conséquent très-grande, lorsque, en entrant dans le salon du Comte de Montmorin, il se trouva en présence de sa femme, Joséphine, qu’il avait évitée si obstinément. Il allait quitter le salon quand une petite fille se précipita vers lui, les bras ouverts, en l’appelant «papa.» Le vicomte s’arrêta tout à coup, et il ne lui fut plus possible de conserver sa colère. Il souleva la petite Hortense et la pressa sur son cœur. Elle lui demanda innocemment d’embrasser sa mère comme il l’avait fait pour elle. Il regarda sa femme dont les yeux étaient remplis de larmes et quand il vit son père s’approcher et lui dire: — «Mon fils, réconciliez-vous avec ma fille; je ne lui donnerais pas ce nom si elle n’en était pas digne,» quand il vit Eugène s’élancer dans les bras de sa mère, — il ne put résister davantage. Tenant toujours Hortense dans ses bras, il s’avança vers sa femme qui cacha sa figure dans sa poitrine, en poussant un cri de joie.

La paix fut ainsi conclue, et le couple réuni s’aima plus tendrement qu’il ne l’avait jamais fait. Il semblait que leurs querelles de ménage étaient passées, pour ne plus revenir, et qu’à partir de ce moment rien ne devait plus les séparer. Mais la Révolution devait bientôt détruire leur récent bonheur.

Le Vicomte de Beauharnais avait été choisi par la noblesse de Blois pour la représenter aux États-Généraux, mais il avait renoncé à cet honneur pour servir son pays avec son épée au lieu de la servir par sa parole. Malgré les larmes et les prières de Joséphine, il partit pour l’armée du Nord dans laquelle il occupa le rang d’adjudant-général. L’épouse entendait dans son cœur une voix qui lui disait qu’elle ne devait plus le revoir, et cette voix ne la trompait pas. L’esprit d’anarchie et de rébellion régnait non seulement dans le peuple, mais encore dans l’armée qui était sous son influence. Les aristocrates, qui, à Paris, tombaient sous la hache du bourreau, étaient regardés par les soldats avec des yeux méfiants et remplis de haine; et c’est ainsi qu’il arriva qué lé Vicomte de Beauharnais qui, en récompense de sa bravoure à la bataille de Soissons, avait été élevé au rang de commandant en chef, fut peu de temps après accusé par ses propres officiers d’être ennemi de son pays et hostile au nouveau régime. Il fut arrêté et envoyé prisonnier à Paris, où on le logea dans les prisons du Luxembourg, avec un grand nombre d’autres victimes de la Révolution.

Joséphine apprit bientôt le malheureux destin de son mari, et ces tristes événements forcèrent son dévouement et son amour à agir. Elle résolut de sauver son mari, le père de ses enfants, ou de mourrir avec lui. Sans songer au péril, elle brava tous les dangers, toutes les craintes qui auraient pu la détourner de son entreprise, et elle usa de tous les moyens en son pouvoir pour obtenir une entrevue avec son époux et lui apporter des consolations.

Mais en ce temps, on regardait même l’amour et la fidélité comme des crimes méritant la mort, et par conséquent, deux fois coupable,— d’abord, parce qu’elle était aristocrate elle-même; et, ensuite, parce qu’elle aimait un noble, traître à sa patrie —Joséphine fut arrêtée et envoyée en prison à Sainte-Pélagie.

Eugène et Hortense pouvaient être considérés comme orphelins, car à cette époque, les prisonniers du Luxembourg et de Sainte-Pélagie ne quittaient leurs cachots que pour monter à l’échafaud. Isolés, privés de tous secours, abandonnés par ceux qui avaient été autrefois leurs amis, ces deux enfants étaient exposés à la faim et à la misère. La fortune de leurs parents avait été confisquée à l’heure même où Joséphine avait été jetée en prison, toutes les portes de leur maison avaient été mises sous les scellés, de sorte que les pauvres enfants n’avaient pas même un toit pour s’abriter. Cependant ils ne furent pas tout à fait abandonnés, car une amie de Joséphine, Madame Holstein, eut le courage de venir en aide aux malheureux enfants et de les garder chez elle.

Il était nécessaire d’agir avec précaution pour ne pas éveiller les soupçons et la haine de ceux qui, sortis des bas-fonds de la populace, étaient devenus les gouvernants de la France, et qui teignaient la pourpre de leur pouvoir dans le sang de l’aristocratie. Un mot inconsidéré, un regard aurait suffi pour faire soupçonner Madame Holstein, et la conduire à l’échafaud. On regardait comme un crime d’adopter les enfants des traîtres; il était donc absolument nécessaire de tout faire pour éloigner les soupçons de ceux qui étaient au pouvoir. Hortense fut obligée de se joindre avec sa protectrice aux processions solennelles de chaque décade, en honneur de la République une et indivisible; mais elle ne fut jamais appelée à prendre une part active dans ces fêtes. On ne la jugeait pas digne de marcher de pair avec les filles du peuple; on ne lui pardonnait pas d’être la fille d’un vicomte, d’un ci-devant emprisonné. Eugène fut mis en apprentissage chez un menuisier, et l’on put voir souvent le fils d’un gentilhomme vêtu d’une blouse, et portant une pièce de bois sur son épaule, une scie ou un rabot sous son bras.

Pendant que les enfants passaient ainsi leur vie dans une sécurité momentanée, l’avenir de leurs parents devenait de plus en plus sombre, car ce n’était pas seulement la vie du Général de Beauharnais, mais encore celle de sa femme, qui était sérieusement menacée. Joséphine avait été transportée de la prison de Sainte-Pélagie au couvent des Carmélites, et avait ainsi fait un pas vers la guillotine. Elle ne tremblait pas pour elle-même, elle pensait seulement à ses enfants et à son mari. Elle écrivait aux premiers des lettres très-tendres, qu’elle leur faisait parvenir par un geôlier qu’elle avait gagné, mais tous ses efforts pour communiquer avec son mari furent inutiles.

Tout à coup elle reçut avis qu’il avait été conduit devant le tribunal révolutionnaire. Joséphine attendait dans une cruelle anxiété de plus amples détails. Le tribunal l’avait-il acquitté ? Avait-il été condamné à mort? Etait-il libre? Etait-il délivré d’une autre manière—était-il mort? S’il eût été libre il aurait trouvé moyen de l’informer de son bonheur; s’il avait été exécuté, pourquoi son nom n’était-il pas sur la liste des condamnés? Joséphine passa toute une journée d’angoisses, et quand la nuit vint, il ne lui fut pas possible de fermer l’œil. Elle s’assit avec ses compagnons d’infortune, qui tous, comme elle, s’attendaient à mourir bientôt.

Les personnes qui étaient réunies dans cette prison étaient de rang et de naissance. C’étaient la Duchesse Douairière de Choiseul, la Vicomtesse de Maillé , dont le fils, malgré ses dix-sept ans, venait de monter sur l’échafaud, — la Marquise de Créqui, cette femme spirituelle qu’on a souvent nommée la dernière Marquise de l’ancien régime, et qui nous a laissé dans ses mémoires, écrits il est vrai à un point de vue tout aristocratique, l’histoire de France pendant le XVIIIe siècle. Il y avait aussi cet Abbé Terrier, qui, lorsqu’il fut appelé devant les propagateurs de la terreur pour donner un gage de fidélité au nouveau gouvernement, et menacé sur son refus de le faire, d’être pendu à la lanterne, demanda à ceux qui l’entouraient: «Y verriez-vous plus clair?» Avec toutes ces personnes se trouvait aussi un Monsieur Duvivier, élève de Cagliostro, qui, comme son maître, pouvait deviner l’avenir, et déchiffrait les mystérieuses énigmes du destin à l’aide d’une carafe d’eau et d’une colombe, c’est-à-dire d’une jeune fille innocente au-dessous de sept ans. Joséphine s’adressa à lui, comme au Grand Cophte, après ce jour d’angoisses, et lui demanda de lui révéler le sort de son mari.

Ce fut une scène étrange, que celle qui se passa dans le silence de la nuit, dans cette froide et obscure prison. Le geôlier, gagné par un assignat de cinquante livres, qui valait alors à peu près quarante sous, avait consenti à ce que sa fille jouât le rôle de la colombe, et avait fait tous les préparatifs nécessaires. Au milieu de la chambre était une table, sur laquelle on avait placé une carafe remplie d’eau, et trois bougies en triangle. Ces bougies étaient placées aussi près que possible de la carafe, pour permettre à la colombe de voir plus distinctement. La petite fille venait d’être réveillée, et elle s’assit sur une chaise près de la table, vêtue de sa robe de nuit; derrière elle, se tenait l’imposant prophète. Les Duchesses et les Marquises, qui peu de temps au paravant, avaient fait partie d’une cour brillante, et qui conservaient même en cet endroit, l’étiquette et les manières de Versailles, s’étaient rangées tout autour. Celles qui avaient joui de l’insigne privilège du tabouret, avaient le pas sur les autres et étaient traitées avec tout le respect possible. De l’autre côté de la table, la malheureuse Joséphine se tenait debout, pâle, et suivant des yeux avec une anxiété terrible l’expression des traits de la jeune fille; dans le fond, on apercevait les figures du geôlier et de sa femme.

Le prophète étendit les deux mains sur la tête de l’enfant et dit d’une voix forte:

— Ouvre les yeux et regarde.

L’enfant devint pâle et tressaillit en regardant la carafe.

— Que vois-tu? — demanda le Cophte. — Je t’ordonne de pénétrer dans la prison du Général de Beauharnais... que vois tu?...

— Je vois — répondit l’enfant très-émue — un jeune homme qui dort sur un lit de camp. A côté de lui, il y a un homme qui écrit quelque chose sur une feuille de papier posée sur un grand livre.

— Peux-tu lire?

—Non, citoyen! Oh!... regardez... le gentilhomme coupe une mèche de ses cheveux, et la met dans du papier.

— Celui qui dort?

— Non, non, celui qui vient d’écrire. Il recommence à écrire, il écrit quelque chose sur le papier dans lequel il met ses cheveux; maintenant il prend un petit portefeuille rouge, il l’ouvre, il compte quelque chose: à présent il referme le portefeuille, et il marche sans aucun bruit... sans aucun bruit...

— Comment sans bruit...? avais-tu entendu du bruit auparavant?

— Non, mais il marche sur la pointe des pieds

— Que vois-tu maintenant?

— Il cache sa figure dans ses mains, je crois qu’il pleure.

— Où met-il son portefeuille?

— Parbleu, il le met dans la poche de l’habit de celui qui dort, et la lettre aussi.

— De quelle couleur est l’habit?

— Je ne puis le voir parfaitement; mais je crois qu’il est rouge ou mauve avec des boutons luisants.

—C’est assez, enfant, dit le devin; retourne à ton lit.

Il se baissa vers la petite fille et lui souffla sur le front. Elle se réveilla comme si tout cela n’était qu’un songe, et ses parents l’emmenèrent.

— Le Général de Beauharnais est encore vivant, — dit le grand Cophte, en s’adressant à Joséphine.

— C’est vrai, — dit-elle tristement. — mais il se prépare à mourir.

Elle avait raison; quelques jours plus tard, la Duchesse d’Anville reçut une lettre et un paquet, envoyés par un prisonnier de la Force, dont le nom était de Ségrais. Il avait été emprisonné avec le Vicomte de Beauharnais, et le jour de l’exécution du Général, il avait trouvé la lettre et le paquet adressés à la Duchesse dans la poche de son habit.

Dans cette lettre, Beauharnais priait la Duchesse de faire remettre à sa femme le paquet qui contenait une mèche de ses cheveux, et ses derniers adieux à elle et à ses enfants.

Ce fut le seul héritage que le Général laissa à sa famille. Quand Joséphine reçut ces gages d’affection, son chagrin fut si vif qu’elle s’évanouit, et qu’une écume sanglante parut sur ses lèvres. Ses compagnons d’infortune s’empressèrent de la secourir autant qu’ils le purent, et prièrent le geôlier d’aller chercher un médecin.

— A quoi bon un médecin? — dit cet homme d’un ton indifférent. — La mort est le meilleur docteur. Aujourd’hui même elle a guéri le Général, demain ou après demain, elle guérira sa femme.

Cette prophétie fut presque réalisée. Joséphine était à peine remise, qu’elle reçut l’acte d’accusation du Tribunal Révolutionnaire. C’était le signe certain d’une mort prochaine, et Joséphine se prépara à la subir courageusement, quelque peine qu’elle ressentît en pensant à ses enfants qui allaient rester orphelins.

Un événement inattendu lui sauva la vie. Les chefs des terroristes étaient arrivés à l’apogée de leur pouvoir, et une pareille fortune ne pouvait être très-stable; ils furent précipités de cette hauteur, et tombèrent dans l’abîme qu’ils avaient eux-mêmes creusé.

La chute de Robespierre ouvrit les prisons à des milliers de gens que l’on considérait déjà comme les victimes de la Révolution. La Vicomtesse de Beauharnais fut mise en liberté, et on lui permit de rejoindre ses enfants; mais elle quitta la prison, veuve et sans argent, car sa fortune, aussi bien que celle de son mari et de tous les aristocrates, avait été confisquée par la République une et indivisible.

CHAPITRE III.

Table des matières

CONSÉQUENCES DE LA RÉVOLUTION.

La France respirait encore une fois librement. Le règne de la Terreur était passé, un gouvernement plus juste et plus doux tenait les rênes de cette malheureuse nation encore palpitante. Ce n’était plus un crime qui méritait la mort de porter un nom noble, d’être mieux vêtu que les sans-culottes, de ne pas mettre le bonnet rouge, ou d’être en relation avec un émigré. La guillotine qui, pendant les deux dernières années, avait fait couler tant de larmes dans Paris, se reposait enfin de son horrible activité, et les Parisiens avaient autre chose à penser qu’à faire leur testament ou à se préparer à la mort.

Comme ils pouvaient, à tous égards, appeler l’ère présente la leur, ils voulurent se réjouir avant qu’elle ne prît fin, et avant que de nouveaux jours d’anxiété ne vinssent troubler leur sécurité si nouvelle. Ils avaient tant pleuré qu’ils avaient besoin de rire; ils étaient restés si longtemps dans le deuil et la crainte qu’il leur tardait de s’amuser. Les jeunes femmes de Paris, que la guillotine et le règne de la Terreur avaient privées de leur empire, et renversées de leur trône, eurent assez de courage pour ressaisir le sceptre qu’elles avaient laissé échapper, et reprendre la place d’où la tourmente révolutionnaire les avaient arrachées. Madame Tallien, la femme toute-puissante d’un des cinq directeurs qui étaient alors à la tête de la nation Française, Madame Récamier, l’amie de tous les hommes distingués de son siècle, et Madame de Staël, fille de Necker et femme de l’ambassadeur de. Suède, dont le pays avait seul reconnu la République Française, — ces trois dames rendirent à Paris ses salons, ses réunions, ses splendeurs, et ses modes.

Paris avait l’air complètement différent de ce qu’il avait été peu de temps auparavant. Quoique les églises ne fussent pas encore publiquement réouvertes, quelques personnes commençaient cependant à croire à l’existence de Dieu. Robespierre avait eu le courage de placer au-dessus des autels des églises transformées en temples dédiés à la Raison, cette inscription: «Il est un Être Suprême,» et il put bientôt expérimenter par lui-même qu’il ne s’était pas trompé. Trahi par ses collègues, accusé de vouloir s’élever au rang de dictateur, d’être un nouveau César pour cette nouvelle République, Robespierre fut conduit comme prisonnier devant l’odieux tribunal qu’il avait lui-même créé. Il était occupé à signer les sentences de mort à l’Hôtel-de-Ville quand une nuée de Jacobins et de gardes nationaux forcèrent la porte et vinrent l’arrêter. Il essaya de se faire sauter la cervelle avec un pistolet, mais il ne réussit pas, il s’enleva seulement un des côtés de la mâchoire.

Couvert de sang, il fut traîné devant Fouquier-Tinville pour entendre son arrêt, et pour être remis ensuite entre les mains du bourreau. Selon la coutume, il fut cependant conduit aux Tuileries où le Comité de salut public siégeait alors. Robespierre fut traîné dans cette pièce et jeté d’une façon brutale et insultante sur la grande table qui était au centre. La veille, il s’était assis à cette même table ayant plein pouvoir sur la vie et la propriété des Français, mais la veille il n’avait fait que signer des sentences de mort. Elles étaient encore là, toutes éparses, et c’était maintenant ces papiers qu’il avait pour tous bandages pour étancher le sang qui coulait à flots de sa blessure. Il était étrange de voir ces papiers boire le sang de l’homme qui les avait signés. Un sans-culotte, qui était à côté de lui, fut ému de pitié et donna à Robespierre un morceau d’un vieux drapeau tricolore, pour couvrir la blessure de son visage. En voyant le dictateur étendu et hurlant au milieu de ces papiers teints de sang, un vieux garde national leva le bras, et le dirigeant vers ce spectacle terrible, s’écria:

— Robespierre avait raison, — il y a un Être Suprême.

Le temps de la terreur et du sang était donc passé. Robespierre était mort, Théroigne de Méricourt ne représentait plus la Déesse de la Raison, et Mademoiselle Maillard avait cessé déjà d’être le type de la Liberté et de la Vertu. Les femmes étaient fatiguées de jouer le rôle de déesses, et de représenter des personnages symboliques; elles désiraient redevenir elles-mêmes, et relever encore une fois dans leurs salons, par la grâce et par l’esprit, ce trône que la Révolution avait brisé en éclats.

Madame Tallien, Madame Récamier et Madame de Staël reconstituèrent la société dans Paris, et chacun était désireux d’être admis dans leurs salons. Ces soirées et ces réunions avaient certainement un caractère étrange et attrayant; il semblait que la mode qui s’était tenue si longtemps à la carmagnole et au bonnet rouge voulût prendre sa revanche de ce long exil, en satisfaisant tous ses caprices et toutes ses extravagances, et en affectant souvent un air politique et réactionnaire. Les femmes ne s’habillèrent plus à la Jacobine, mais à la Victime et au Repentir; pour montrer le bon goût classique, elles adoptèrent les draperies des statues de l’ancienne Grèce et de l’ancienne Rome. On donnait des fêtes Grecques dans lesquelles figurait le brouet noir de Lycurgue, tandis que, dans les banquets Romains, on déployait un tel luxe et une telle profusion que ces derniers pouvaient rivaliser avec les fêtes de Lucullus.

Ces banquets Romains avaient généralement lieu au Luxembourg, où les cinq directeurs de la République s’étaient logés, et où Madame Tallien fit connaître à la nouvelle société Française ces merveilles de luxe. Trop fière pour porter la tunique de la république Grecque généralement adoptée, Madame Tallien choisit celle des patriciennes Romaines. Sa robe de pourpre flottante, brodée d’or, et le diadème éblouissant qui couronnait ses cheveux noirs comme le jais, donnaient à cette belle républicaine l’air imposant d’une Impératrice. Elle avait aussi une cour brillante autour d’elle, car chacun désirait présenter ses hommages à la toute-puissante femme du tout-puissant Tallien, et de gagner ainsi ses bonnes grâces. Sa maison devint le lieu de réunion de tous ceux qui occupaient une place importante dans Paris, et de tous ceux qui désiraient en obtenir une. Pendant que dans le salon de Madame Récamier qui, en dépit de la République, était restée royaliste, tout le monde soupirait en songeant au temps heureux de la Monarchie, et faisait des remarques caustiques sur la République, — pendant que dans le salon de Madame de Staël on ne s’occupait que de science et d’art, — dans ceux de Madame Tallien on ne songeait qu’à jouir du moment présent, et des splendeurs de la position élevée qu’occupaient les dictateurs.

Cependant Joséphine de Beauharnais et ses enfants vivaient très-retirés. Le jour vint, néanmoins, où elle fut obligée d’abandonner ses tristes réflexions sur ses malheurs, car la pauvreté frappait à sa porte; elle devait protéger ses enfants contre la faim et la misère. La Vicomtesse fut forcée d’adresser une pétition à ceux qui avaient le pouvoir de lui accorder comme une faveur ce qui n’était que son droit, et qui pouvaient lui rendre une partie de sa fortune. Joséphine avait connu Madame Tallien quand cette dernière était encore Madame de Fontenay. Elle se rappela cette connaissance pour le salut de ses enfants, car elle espérait pouvoir peut-être, par ce moyen, leur faire recouvrer l’héritage de leur père. Madame Tallien, la merveilleuse du Luxembourg, que ses admirateurs avaient aussi l’habitude d’appeler Notre-Dame de Thermidor, fut extrêmement flattée de voir une vraie Vicomtesse, qui avait occupé un rang distingué à la cour du Roi Louis XVI, réclamer sa protection; elle la reçut avec beaucoup d’affabilité et chercha à s’en faire une amie.

Cependant ce n’était pas une chose facile que de recouvrer une fortune confisquée; la République était toujours prête à prendre, mais ce n’était pas du tout son habitude de rendre, et l’amitié même de la toute-puissante Madame Tallien ne put venir au secours de Joséphine aussi vite que le réclamait son dénûment. La Vicomtesse souffrit grandement; elle dut passer avec ses enfants par la rude école du besoin et de l’humiliation qui suivent toujours la pauvreté. Mais, au milieu de cette misère, elle avait quelques amis, qui entretinrent sa table et celle de ses enfants, et leur fournirent les objets de première nécessité. En ce temps-là, on ne considérait pas comme une humiliation d’accepter l’aide de ses amis, car ceux qui avaient tout perdu ne l’avaient pas perdu par leur faute, et ceux qui avaient été assez heureux pour conserver leurs propriétés dans ce désastre général, savaient qu’ils n’avaient que le hasard à remercier, et nullement leur propre mérite ni leur prévoyance. Ils considéraient par conséquent comme un devoir sacré de partager avec ceux qui avaient été moins heureux qu’eux, et ces derniers pouvaient,accepter sans rougir les offrandes de l’amitié. La Révolution avait donné, naissance à une espèce de communisme.

Joséphine accepta donc avec beaucoup de reconnaissance, et sans rougir, les prévenances de ses amis: Elle permit à Madame de Montmorin de l’habiller ainsi qu’Hortense, et elle accepta les invitations qui, deux fois par semaine, la conviaient à la table de Madame Dumoulin. Dans la maison hospitalière de cette dame on rencontrait, à certains jours, nombre de personnes que la Révolution avait privées de tous leurs biens. Madame Dumoulin, femme d’un riche fournisseur des armées, faisait ces jours-là préparer à dîner pour ses amis, mais chaque hôte devait apporter son pain avec lui, cet aliment étant considéré comme un grand luxe à cette époque. Le blé était si rare à Paris que la République édicta une loi d’après laquelle, dans chaque section de Paris, on ne devait cuire qu’un certain nombre de pains par jour et chaque individu n’avait droit qu’à deux. Dans de pareilles circonstances, il était très-ordinaire d’ajouter à chaque invitation: «Vous êtes prié d’apporter votre pain,» car souvent il était impossible de se procurer cet aliment en plus grande quantité que le gouvernement ne le permettait, et de plus il était extrêmement cher. Joséphine Beauharnais cependant n’était pas assez riche pour acheter les deux onces auxquelles elle avait droit; elle était la seule qui vînt aux dîners de Madame Dumoulin sans son pain; mais son aimable hôtesse s’arrangeait toujours de façon à trouver un pain pour elle et pour la petite Hortense.

Le temps était venu où la Vicomtesse de Beauharnais allait voir la fin de sa misère. Un jour, en dînant chez Madame Tallien, le dictateur lui dit que, par son intervention, «le gouvernement voulait faire quelques concessions en faveur de la veuve d’un vrai patriote, qui était devenu victime des erreurs du temps,» et qu’il avait donné un ordre à l’administration des domaines, grâce auquel les scellés seraient levés de toutes ses propriétés mobilières. La République lui donnait aussi un mandat, payable par le Trésor, et lui promettait que ses biens seraient prochainement libérés du séquestre.

Joséphine ne put trouver de paroles pour exprimer ses remerciements; elle pressa sa fille sur son cœur et s’écria au milieu de ses larmes:

— Nous allons encore être heureux, puisque mes enfants ne souffriront plus du besoin!

C’étaient les premières larmes de joie que Joséphine versait depuis bien des années.

La misère n’était plus à craindre. Joséphine pouvait donner à ses enfants une éducation en rapport avec leur rang, et elle-même pouvait maintenant occuper dans le monde cette place à laquelle sa naissance, son éducation et son amabilité lui permettaient de prétendre. Elle ne vint plus comme une solliciteuse chez Madame Tallien, mais elle était actuellement la reine de ce salon, et chacun s’empressait de rendre hommage à la jeune et belle Vicomtesse que l’on savait être l’amie intime de la maison. Mais Joséphine préférait la compagnie de ses enfants aux brillantes réunions de la meilleure société ; elle se retira de plus en plus de cette vie bruyante pour se vouer à ses chers enfants, dont les caractères devenaient de jour en jour plus prononcés et plus intéressants.

Eugène était alors un jeune homme de seize ans, et comme il n’y avait plus nécessité de renier son rang et de cacher son nom, il demanda à reprendre l’un et l’autre;.il quitta donc la boutique de son maître, et il abandonna la blouse. Guidé par d’excellents professeurs, il se préparait à entrer dans l’armée, et il les étonnait par son zèle et ses dispositions extraordinaires. La gloire de la guerre et les actions d’éclat des Français remplissaient son cœur d’enthousiasme, et un jour qu’un de ses maîtres lui racontait les hauts faits de Turenne, Eugène s’écria les yeux brillants:

— Moi aussi, je serai un jour un grand général!

A la même époque, Hortense avait douze ans et vivait avec sa mère qui n’avait que trente ans, plutôt comme une jeune sœur que comme une fille. Elles étaient toujours ensemble. La nature avait doué Hortense d’une grande beauté, et sa mère sut lui inculper la grâce et la douceur qui devaient compléter cette beauté. D’habiles professeurs instruisaient son esprit, pendant que Joséphine instruisait son cœur. Accoutumée de bonne heure à l’infortune, au besoin, à la misère, l’enfant n’avait pas ces dispositions légères et insoucieuses que l’on rencontre communément chez les jeunes filles de son âge. Elle avait trop vu l’instabilité et la vanité des grandeurs de la terre pour ne pas mépriser toutes ces bagatelles si généralement prisées par les jeunes filles. Elle ne mettait pas son ambition à s’habiller d’une façon élégante et à se plier à tous les caprices de la mode. Elle connaissait de plus grands plaisirs que ceux de la vanité, et elle n’était jamais si heureuse que lorsque sa mère refusait pour elle les soirées de Madame Tallien ou de Barras. Elle s’amusait alors avec ses livres et sa harpe, et ces distractions lui plaisaient infiniment plus que celles qu’elle aurait pu trouver dans les salons des puissants du jour.

A l’école du malheur Hortense avait acquis une raison prématurée, qui donnait à cette jeune fille de douze ans la gravité et l’indépendance des sentiments d’une femme; mais ses traits admirables portaient encore l’expression de l’enfance, et il y avait tout un ciel de paix et d’innocence dans son profond œil bleu.

Quand à l’heure du crépuscule elle s’asseyait dans l’embrasure d’une fenêtre, avec sa harpe à côté d’elle, — quand les derniers rayons du soleil couchant doraient ses traits et mettaient une auréole autour de sa tête, — on aurait pu la prendre pour un de ces anges d’innocence et d’amour que le pinceau de l’artiste ou les vers du poëte nous ont révélés. Joséphine avait l’habitude d’écouter avec une espèce de dévotion les douces mélodies que sa fille tirait de sa harpe, auxquelles elle mariait, avec sa voix charmante, les vers qu’elle avait faits elle-même, vers passionnés, mais pleins d’une innocence enfantine. Ces vers étaient le miroir fidèle de ses sentiments intimes, la véritable image de cette jeune fille chaste et. pure qui était arrivée à la limite «où le ruisseau devient rivière, où commence la femme et où finit l’enfant.»

CHAPITRE IV.

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LE GÉNÉRAL BONAPARTE.

Pendant que Joséphine, après plusieurs années dé misères et de privations, jouissait de jours sans nuages, la France était encore agitée de temps à autre par quelques rafales de l’orage qui l’avait bouleversée, et le pays n’avait pas encore retrouvé une parfaite tranquillité. Les clubs, ces serres chaudes de la Révolution, exerçaient encore une influence pernicieuse sur les habitants de Paris, et excitaient continuellement les masses à la révolte.

Mais alors sortit de la foule l’homme qui devait écraser ces masses sous son talon de fer, et réduire au silence tous les orateurs des clubs avec un éclair de ses yeux. Cet homme était Napoléon Bonaparte.

Il avait à peine vingt-neuf ans, et déjà la France tout entière parlait de lui comme d’un héros couronné de lauriers qui avait laissé derrière lui une trace de brillantes victoires. Comme chef de bataillon il s’était distingué par sa bravoure à la prise de Toulon, et après sa promotion au grade de général il avait été envoyé en Italie. Quand il rentra vainqueur en France, le Gouvernement, hostile à ce général de vingt-cinq ans, et peut-être effrayé de son génie, voulut l’envoyer comme général en chef à l’armée de Vendée. Bonaparte refusa parce qu’il voulait servir dans l’artillerie. Alors la République priva le jeune général de son commandement. et le mit en demi-solde.

Bonaparte resta donc à Paris, attendant que son étoile se levât. Et elle se leva cette étoile, brillant d’une telle splendeur qu’elle éblouit les yeux du monde! Avait-il déjà la prescience de sa grandeur future?

L’existence de Bonaparte à Paris était extrêmement monotone. Il la passait dans la méditation et dans la société de quelques amis fidèles, qui venaient au secours de sa pauvreté d’une façon très-délicate. Bonaparte était pauvre, en effet. Il avait perdu pendant la Révolution le peu qu’il avait; il ne possédait rien que les lauriers qu’il avait gagnés sur les champs de bataille d’Italie, et sa demi-solde d’officier général. Mais, comme Joséphine, il avait de vrais amis qui regardaient comme un honneur de l’avoir à leur table, et qui lui donnaient même du pain; car lui aussi, comme Joséphine, était trop pauvre pour en acheter. Son frère Louis et lui dînaient fréquemment chez un ancien ami, Bourienne, qui devint dans la suite le secrétaire de Napoléon. Le jeune général avait l’habitude d’apporter avec lui une part de pain de munition; son frère faisait de même; mais Madame Bourienne prenait toujours soin qu’il trouvât du pain blanc sur son assiette. Son mari et elle avaient fait passer clandestinement à Paris quelque farine provenant de leur propriété de Bourienne, et gagné un boulanger qui leur faisait du pain; fait qui, s’il avait été connu, les aurait certainement menés à la guillotine.

Bonaparte vivait donc tranquillement au milieu de ses amis; il attendait un changement de fortune, espérant que ses désirs se réaliseraient aussitôt que le gouvernement actuel serait remplacé par un autre. Ces désirs, à ce moment, paraissaient être fort modestes, car il dit une fois à Bourienne:

— Si je pouvais vivre convenablement à Paris, louer la petite maison d’en face, être entouré de mes amis et avoir un cabriolet, je serais le plus heureux des hommes.

Il pensait sérieusement «à louer la petite maison d’en face» avec son oncle Fesch (le futur cardinal), quand des événements importants vinrent agiter de nouveau la capitale de la France, et appeler son attention sur les affaires publiques. Le 13 Vendémiaire 1795, fit sortir le jeune général de son obscurité, et lui rendit son énergie et son ambition. Ce fut le 5 Octobre qu’éclata l’orage, depuis longtemps accumulé sur Paris. Les sections se révoltèrent contre la Convention Nationale, qui avait présenté à la France une nouvelle constitution, et décrété que les deux tiers de ses membres entreraient dans le nouveau corps législatif. Les sections de Paris ne voulurent pas accepter la Constitution, à moins que des élections complètement nouvelles ne réglassent la formation de l’assemblée législative. La Convention résolut de défendre ce qu’elle considérait comme ses droits, et appela les représentants, qui commandaient la force armée, pour protéger la République. Barras fut nommé commandant en chef de l’armée de l’intérieur, et Bonaparte eut le commandement en second. Il y eut bientôt combat entre la troupe et les sections révoltées; mais dans ce temps-là, l’art de construire les barricades était dans son enfance, et les insurgés furent bientôt obligés de céder devant le feu meurtrier d’une artillerie bien servie. Ils se retranchèrent dans l’église de Saint-Roch et au Palais-Royal; mais ils en furent bientôt expulsés, et le combat dans les rues recommença.

Au bout de deux jours, pendant lesquels le sang coula, Barras informa la Convention victorieuse que la tranquillité était rétablie, et que le courage et la prévoyance du Général Bonaparte avaient beaucoup contribué à cet heureux résultat.

La Convention Nationale récompensa le zèle de Napoléon en le confirmant dans le poste qu’il occupait provisoirement à l’heure du danger. A partir de ce jour, Napoléon appartient à l’histoire; et son étoile commence à se lever à l’horizon de la renommée.

Napoléon avait maintenant une position dans l’État, et il commença à comprendre la voix de son cœur qui lui parlait de grandes victoires et d’un avenir brillant, Il sentit qu’il avait devant lui un but éclatant pour lequel il fallait combattre; et quoiqu’il ne pût pas encore donner un nom à ce but, il était résolu à le conquérir.

Un jour, un jeune homme se présenta à la maison du jeune général, et demanda avec instance à lui parler. Bonaparte le fit entrer. Il fut frappé de la hardiesse et de la noble démarche du jeune homme, et lui demanda avec bonté ce qu’il désirait.

— Général, — dit le jeune homme,— mon nom est Eugène Beauharnais; je suis le fils d’un ci-devant, le Général Beauharnais, qui servit la République sur le Rhin; mon père fut calomnié par ses ennemis et traîné devant le tribunal révolutionnaire, qui l’assassina trois jours avant la chute de Robespierre.

— Qui l’assassina? — dit Bonaparte d’une voix menaçante.

— Oui, Général, qui l’assassina! — répondit Eugène hardiment. — Maintenant, je viens vous demander, au nom de ma mère, d’exercer votre influence sur le comité pour qu’on me rende l’épée de mon père. Je m’en servirai pour combattre les ennemis de mon pays, et pour défendre la République.

Ce langage hautain amena un sourire d’approbation sur les joues pâles du jeune général, et son œil prit une expression bienveillante lorsqu’il dit:

— Bien parlé, jeune homme! J’aime votre courage et votre piété filiale. Vous aurez l’épée de votre père. Attendez un instant.

Napoléon appela un de ses aides de camp, auquel il donna les ordres nécessaires, et l’officier revint bientôt après avec l’épée du Général de Beauharnais.

Bonaparte lui-même la remit à Eugène. Le jeune homme, profondément ému, la serra sur son cœur pendant que des larmes coulaient de ses yeux.

Le Général s’approcha de lui, et, mettant sa main blanche sur l’épaule du jeune homme, lui dit d’une voix sympathique:

— Mon jeune ami, je serai heureux si je puis faire quelque chose pour vous ou pour votre mère.

Eugène essuya ses larmes et le regarda avec un étonnement enfantin.

— Vous êtes bon, Général; ma mère et ma sœur prieront pour vous.

Cette réplique naïve amena un sourire sur la figure du Général. Il lui fit un signe de tête aimable, et dit à Eugène de présenter ses compliments à sa mère, et de venir bientôt le revoir.

Cette entrevue d’Eugène avec le Général Bonaparte fut le commencement des relations de Napoléon et de Joséphine. L’épée du Vicomte de Beauharnais décapité plaça un diadème Impérial sur le front de sa veuve, et éleva son fils à la royauté.

CHAPITRE Y.

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LE MARIAGE.

Peu de jours après cette entrevue, Joséphine rencontra le jeune général à une des brillantes soirées données par Barras, le commandant en chef. Elle demanda à Barras de la présenter à son collègue, et alors, en lui tendant la main avec cette manière franche et modeste qui lui était particulière, elle remercia Bonaparte pour la bonté qu’il avait témoignée à son fils.

Bonaparte regarda avec étonnement cette belle jeune femme, qui se disait la mère d’un fils déjà grand. Ses traits avaient encore le charme de la jeunesse, son œil noir et fier annonçait une nature passionnée, tandis que le doux sourire qui errait sur ses lèvres révélait un cœur aimant et une modestie toute féminine.

Napoléon n’eut jamais l’art de faire des compliments aux femmes avec l’air enjoué d’un petit-maître; chaque fois qu’il essaya il ne put réussir; ses compliments étaient toujours brutaux ou comiques, et pouvaient être aussi bien pris pour des railleries. Lorsqu’il fut Empereur, il dit un jour à la belle Duchesse de Chevreuse:

— Comme vos cheveux roux sont beaux!

— C’est très-probable, — répondit la dame, —mais je vous assure que c’est la première fois que j’entends dire pareille chose.

Dans une autre circonstance, il dit à l’une des dames de son entourage, dont le beau bras avait attiré son attention:

— Mon Dieu! que votre bras est rouge!

Et à une autre:

— Vous avez vraiment de magnifiques cheveux, mais votre manière de les arranger est d’un mauvais goût horrible.

Bonaparte, nous le répétons, ne savait pas faire de compliments en paroles, mais il savait parler le langage des yeux, et Joséphine comprenait facilement ce langage muet. Elle vit qu’à partir de ce moment elle avait enchaîné le jeune lion, et elle fut heureuse de le constater, car son propre cœur, qu’elle avait cru mort depuis longtemps, battait pour le jeune héros.

Ils se rencontrèrent fréquemment, et bientôt Joséphine entendit l’aveu de l’amour de Napoléon. Elle l’accueillit favorablement et lui promit sa main. En vains ses amis qui étaient au pouvoir, Barras et Tallien, lui conseillèrent de ne pas épouser ce jeune général pauvre, qui pouvait être tué dans une bataille prochaine, et la laisser veuve une seconde fois. Elle se décida à suivre son inclination, et elle secoua la tête avec un sourire significatif. Se rappelait-elle la prophétie de la vieille négresse? Lisait-elle sur le large front de Bonaparte et dans son œil fier, quel homme il devait être un jour; ou l’aimait-elle assez passionnément pour préférer une humble position avec lui à un mariage plus avantageux?

Quoi qu’il en soit, les conseils de ses amis ne purent ébranler sa résolution; elle s’était dit qu’elle serait la femme du pauvre officier. Le jour de leur mariage fut fixé, et tous deux commencèrent à monter leur maison. Bonaparte n’avait pas encore pu réaliser son rêve de bonheur, il n’avait ni cheval, ni cabriolet, et Joséphine non plus n’avait pas de voiture. Ils étaient donc obligés d’aller àpied; mais il est très-probable qu’ils ne le regrettaient pas, puisque cela leur permettait d’avoir une conversation suivie, non interrompue par le bruit du carrosse. Il avait souvent le bonheur d’entendre admirer la beauté de Joséphine, quand il se promenait avec elle. Alors un sourire éclairait sa figure, et quand le peuple se rassemblait pour voir passer le héros du 13 Vendémiaire, et murmurait son nom, sa fiancée était fière à juste titre de l’homme qu’elle avait choisi, malgré l’opposition de ses amis, et sur lequel elle comptait pour réaliser la prophétie qui lui avait était faite.

Un jour Bonaparte accompagna la Vicomtesse chez M. Ragideau, l’homme le plus petit, mais l’un des premiers notaires de Paris, qui, pendant longtemps, avait été le conseil de la famille Beauharnais, et s’était en cette circonstance chargé de lui procurer de l’argent pour meubler sa maison. Bonaparte resta dans un premier salon, pendant que Joséphine entra dans le cabinet de l’homme de loi.

— Je suis venue pour vous dire que j’ai l’intention de me remarier,—dit Joséphine à M. Ragideau, avec un délicieux sourire.

Le petit notaire fit un signe de tête approbateur.

— Vous faites bien, — répliqua-t-il, — et je vous en félicite sincèrement, car vous n’avez pu que faire un bon choix.

— Certainement, — répondit Joséphine, avec l’heureux orgueil d’une femme qui aime; — mon futur mari est le Général Napoléon Bonaparte.

Le petit notaire recula stupéfait.

—Comment, vous, la Vicomtesse de Beauharnais, vous avez l’intention de vous marier avec ce petit Général Bonaparte, ce général de la République, qui l’a déjà renvoyé une fois, et qui peut le renvoyer encore demain.

Joséphine répondit simplement:

— Je l’aime!

—Oui, vous pouvez l’aimer maintenant,—répliqua l’homme de loi, dans une excellente intention, —cependant, vous ne devez pas l’épouser, car vous le regretterez un jour. Je vous le répète, vous avez tort, Vicomtesse, vous allez commettre une folie en épousant cet homme, qui n’a rien que la cape et l’épée.

— Mais qui a de plus un grand avenir, —répondit gaîment Joséphine.

Et, changeant de conversation, elle parla des affaires qui l’amenaient à l’étude.

Quand elle eut terminé avec M. Ragideau, Joséphine retourna au salon où le Général l’attendait. Il s’approcha d’elle avec un sourire, mais il lança à M. Ragideau, qui la suivait, un tel regard de colère et de mépris, que le pauvre petit homme s’éloigna épouvanté. Joséphine remarqua aussi que la figure de Bonaparte était plus pâle que de coutume, et qu’il parlait moins; mais elle savait que, dans de pareilles circonstances, il ne fallait pas le questionner sur la cause de sa mauvaise humeur; elle fit donc semblant de ne pas la remarquer, et elle réussit bientôt à chasser les nuages de son front.

Le mariage de Bonaparte et de Joséphine eut lieu le 9 mars 1796: les témoins étaient, outre Eugène et Hortense Beauharnais, Barras, Jean Le Marrois, Tallien, Calmelet et Leclercq.

L’acte civil contient une erreur très-flatteuse pour Joséphine. Bonaparte, dans l’intention d’égaliser son âge et celui de sa fiancée, avait rajeuni Joséphine de quatre ans, tandis qu’il s’était vieilli, lui, de plus d’un an. Bonaparte n’était pas né le 5 février 1768, comme le disait l’acte de mariage, mais bien le 15 août 1769, et le jour de la naissance de Joséphine n’était pas le 23 juillet 1767, mais le 23 juin 1763.

Joséphine récompensa la délicate flatterie de Bonaparte d’une manière princière. Le jour de son mariage, il reçut le commandement en chef de l’armée d’Italie, avancement qu’il devait à l’amitié de Barras et de Tallien pour sa femme.

Avant que le jeune mari ne partît pour la guerre, où il allait conquérir de nouveaux lauriers et une plus grande renommée, il passa quelques mois heureux auprès de sa femme. Il habitait avec sa famille dans une petite maison de la rue Chantereine, qu’il avait achetée peu de temps auparavant, et que Joséphine avait meublée avec beaucoup de goût.

Ainsi la moitié du rêve de bonheur de Bonaparte était réalisé ; il avait une maison à lui. Le cabriolet était la seule chose qui lui manquât pour être «le plus heureux des hommes.»

Malheureusement, les désirs de l’homme croissent en même temps que sa fortune; et Bonaparte ne se contenta bientôt plus de sa maison à Paris; il voulut encore en avoir une à la compagne.

«Veuillez voir,» écrivait-il à Bourienne, qui vivait dans sa propriété, auprès de Sens, «s’il n’y a pas dans votre belle vallée de l’Yonne quelque propriété qui pourrait me convenir. J’aimerais à m’y retirer; seulement faites attention que je ne veux pas acquérir une propriété nationale.»

Quant au cabriolet, la paix de Campo-Formio donna au général victorieux un magnifique attelage de six chevaux blancs, cadeau de l’Empereur d’Autriche au Général de la République. L’empereur pensa-t-il, à ce moment, que ce général devait être son beau-fils dix ans plus tard?

Ces six chevaux splendides furent la seule chose que Bonaparte rapporta d’Italie, si nous exceptons les lauriers qu’il gagna à Arcole, Marengo et Màntoue, et furent le seul présent que le général accepta.

Les six chevaux blancs ne pouvaient pas s’atteler à un. cabriolet, c’est vrai; mais ils eurent l’air très-princier lorsqu’ils traînèrent la voiture éblouissante dans laquelle, un an plus tard, le Premier Consul fit son entrée solennelle aux Tuileries.

CHAPITRE VI.

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BONAPARTE EN ITALIE.

Comme nous l’avons dit, Joséphine passa quelques mois heureux à Paris, mais ils furent bien courts. Quand Bonaparte fut parti pour l’Italie, elle se trouva bien isolée; surtout parce qu’elle avait quitté ses enfants, en même temps que son mari. Eugène accompagna son beau-père en Italie, et Hortense fut mise en pension chez Madame Campan.

Cette dame, qui avait été dame d’atours de Marie-Antoinette, avait établi une pension à Saint-Germain, et toutes les grandes familles de la France révolutionnaire aimaient à envoyer leurs filles chez Madame Campan pour qu’elles pussent y acquérir l’élégance des manières de la vieille France royaliste.

Hortense resta plusieurs années à Saint-Germain; elle avait pour compagne sa tante Caroline, la sœur de Bonaparte, — celle qui fut plus tard Reine de Naples, — et sa cousine, la jeune Comtesse Stéphanie de Beauharnais.

Ces années se passèrent dans l’étude, et les rêves de jeunes filles. Hortense travaillait beaucoup, elle apprenait la musique, le dessin, plusieurs langues, en même temps que l’histoire et la géographie; une bonne partie de son temps était employée à acquérir les manières de la société élégante, et ce savoir-vivre aristocratique, que personne n’enseignait mieux que Madame Campan. Les meilleurs maîtres furent chargés de l’éducation de la jeune fille; Isabey lui donnait des leçons de dessin, Lambert des leçons de chant, Coulon des leçons de danse, et le célèbre d’Alvimare des leçons de harpe. Il y avait un théâtre d’amateurs chez Madame Campan, sur lequel Hortense jouait des rôles héroïques ou tendres; des bals et des concerts y étaient fréquemment donnés par la directrice, pour faire admirer à l’élite de la société les talents de ses élèves. Hortense reçut donc une éducation de grande dame. Il est probable qu’alors elle ne se doutait pas de l’importance qu’auraient pour elle toutes ces choses qui paraissaient des bagatelles, ni du bénéfice qu’elle retirerait d’avoir été mise en pension chez Madame Campan, et d’avoir été élevée comme une princesse.

Joséphine marchait de triomphe en triomphe. L’étoile de son mari s’élevait de plus en plus; le nom de Bonaparte était répété par tout le monde, et faisait frissonner l’Europe, qui pressentait son maître futur. Les bulletins des victoires remportées en Italie se succédaient sans interruption, et sous le talon de fer de Bonaparte des États s’écroulaient, et d’autres États s’élevaient sur leurs ruines.

La vieille république de Venise, — autrefois la terreur du monde entier, — la Reine victorieuse de la Méditerranée, — fut forcée de baisser sa tête altière, et de se prosterner aux pieds de son vainqueur. Le lion de Saint-Marc ne fit plus trembler le monde par ses rugissements, et les colonnes élevées sur la Piazzetta, en mémoire des anciennes victoires, furent les seuls trophées que Venise déchue put garder de sa conquête de Candie, de la Morée et de Chypre. Par l’ordre de Bonaparte, il s’éleva, sur les ruines de la République de Venise, un nouvel État qui fut nommé la République Cisalpine; ce fut la fille aînée de la République Française. Tandis que le dernier doge de Venise, Luigi Manin, était forcé de déposer aux pieds de Napoléon sa couronne, et s’évanouissait de douleur, un autre Vénitien, Dandolo, était placé à la tête de la nouvelle République. Dandolo était issu d’une noble famille qui avait donné à Venise ses plus illustres doges, et il était lui-même «un homme,» comme le disait Bonaparte.

«Mon Dieu,» disait un jour Napoléon à Bourienne,

«comme il est difficile de rencontrer des hommes en ce monde. Il y a dix-huit millions d’âmes en Italie, et je n’y ai trouvé que deux hommes: Dandolo et Melzi.»

Mais au milieu de ses victoires, tout en désespérant des hommes, Bonaparte conservait son ardent amour pour sa femme, à laquelle il écrivait tous les jours les lettres les plus tendres, et dont il attendait les réponses avec la plus vive impatience.

Les lettres de Joséphine seules ne subissaient pas l’étrange coutume que Bonaparte adopta pendant une partie de ses campagnes d’Italie; cette coutume était de jeter toutes les lettres, à l’exception de celles qui étaient apportées par des courriers extraordinaires, dans un grand panier, où elles restaient vingt et un jours sans être décachetées. Bonaparte n’était pas si dur que le Cardinal Dubois, qui brûlait chaque lettre aussitôt son arrivée, et qui disait, en regardant les flammes dévorer la pétition d’une mère au désespoir, ou peut-être d’une épouse inconsolable:

«— Voilà ma correspondance faite.»

Bonaparte, — disons-nous, — n’était pas si dur; il lisait au moins ses lettres, quoiqu’elles dussent attendre trois semaines. Ces trois semaines d’attente lui épargnaient ainsi qu’à son secrétaire Bourienne un énorme travail; car lorsque les lettres étaient décachetées, il arrivait que les circonstances avaient rendu les réponses des quatre cinquièmes inutiles, et on n’avait besoin d’écrire qu’à très-peu de gens. Bonaparte riait de tout cœur en voyant un résultat si inespéré, et s’amusait beaucoup de son heureuse idée.

Les lettres de Joséphine n’attendaient pas une heure, pas une minute, pour être lues. Le cœur de Bonaparte battait toujours en les recevant, et il leur répondait en termes si passionnés que l’on sentait bouillonner le sang Corse dans ses réponses, et que les lettres de Joséphine semblaient froides à côté des siennes.

Marmont rapporte dans ses Mémoires, qu’à Vérone Bonaparte ayant brisé par accident le verre de la miniature de Joséphine, il devint pâle et dit:

— Marmont, ou ma femme est très-malade ou elle me trompe.

Bonaparte ne se contenta bientôt plus des lettres de Joséphine. Aussitôt que la guerre fut un peu calmée il l’appela à Milan. Elle obéit avec joie, et se hâta de se rendre en Italie rejoindre son époux, avec lequel elle passades journées d’amour et de triomphe. Toute l’Italie acclamait le héros victorieux, toute l’Italie rendit hommage à la femme qui portait son nom, et dont la grâce, la beauté et l’affabilité avaient su captiver tous les cœurs. La vie de Joséphine à cette époque ressemble à une longue marche triomphale, à une fête inouïe, à une légende des Mille et une Nuits réalisée, et dont elle est la fée étincelante.

CHAPITRE VII.

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VARIATIONS DE FORTUNE.

Bonaparte, à son retour d’Italie, fit une entrée triomphale à Paris. Devant le Luxembourg, où siégeait le Corps Législatif, un vaste amphithéâtre avait été construit, au milieu duquel s’élevait un immense autel à la Patrie, entouré par trois statues gigantesques représentant la Liberté, l’Egalité et la Paix, et par toutes les notabilités de France.

Quand Bonaparte arriva sur la place, tous les hommes qui encombraient les sièges de l’amphithéâtre se levèrent et se découvrirent pour saluer le vainqueur de l’Italie. Les fenêtres du palais étaient garnies de dames en grande toilette qui applaudissaient le jeune héros et agitaient leurs mouchoirs. Cette solennité fut interrompue tout à coup par un fatal accident. Un des officiers du Directoire qui, poussé par la curiosité, avait grimpé tout en haut de l’échafaudage de l’aile droite du Luxembourg, tomba de cette hauteur, et mourut aux pieds de Bonaparte. Un cri d’horreur retentit. Les dames pâlirent et se retirèrent des fenêtres. Une consternation soudaine se répandit parmi le Corps Législatif; on pouvait entendre courir çà et là un murmure qui disait que la chute de l’officier du Directoire était de mauvais augure, et que le Directoire lui-même viendrait bientôt expirer aux pieds du général victorieux.

Malgré ce pressentiment, le Directoire fit honneur au vainqueur d’Arcole dans une suite de fêtes. Quand Bonaparte rentrait chez lui après de tels banquets, fatigué des discours et des toasts, le peuple de Paris était heureux de se presser sur son passage. Il était obligé de répondre, par des mouvements de tête et des sourires, aux vivats et aux félicitations.

La nation Française semblait folle de joie; chacun voyait en Bonaparte sa propre gloire, chacun le considérait comme la plus brillante incarnation de son être, et par conséquent, le chérissait avec bonheur.

Joséphine se réjouissait de toute son âme de la gloire de son époux, tandis que Bonaparte cherchait à éviter toutes ces ovations des Parisiens. Lorsqu’au théâtre, il s’efforçait de se cacher derrière le fauteuil de sa femme, Joséphine sentait son cœur battre de plaisir et d’orgueil, et aurait volontiers remercié le public des preuves d’amour qu’il donnait à son héros.

Mais Bonaparte ne se laissait pas aveugler par ces ovations. Un jour que l’enthousiasme du public atteignait un délire inaccoutumé et que les cris de: «Vive Bonaparte!» semblaient devoir être interminables, Joséphine se tourna vers lui et lui dit:

— Voyez comme ces bons Parisiens vous aiment!

— Bah! — répondit Napoléon, — ils m’insulteraient tout autant si j’allais à l’échafaud.

A la fin, les fêtes et les démonstrations cessèrent et la vie reprit encore son cours calme et naturel. Bonaparte vivait dans sa maison de la Rue Chantereine que Joséphine avait splendidement et élégamment meublée. Peu de temps après, cette rue prit le nom de Rue de la Victoire, en l’honneur du vainqueur d’Arcole et de Marengo. C’est là qu’il se reposait de ses triomphes dans le sein de sa famille, au milieu de laquelle il passait ses jours dans le bonheur le plus complet.

Cette inactivité, cependant, lui pesa bientôt; il avait besoin de nouvelles victoires; il sentait qu’il avait à peine commencé sa carrière de grandeur; nuit et jour il entendait la trompette guerrière qui résonnait à son oreille, et qui semblait l’appeler sur le champ de bataille. L’amour apaisait son cœur, mais il ne put jamais le remplir entièrement. L’inaction lui paraissait le commencement de la mort.

— Si je reste plus longtemps ici sans rien faire, — dit-il, — je suis perdu. Les Parisiens ont peu de mémoire pour toutes choses; dans cette Babylone extraordinaire les choses étonnantes se succèdent avec une telle rapidité que je serai bientôt oublié, si je ne leur fais voir quelque chose de nouveau.

Il entreprit donc quelque chose de nouveau, quelque chose dont on n’avait pas encore entendu parler, et qui excita l’étonnement de toute l’Europe. Il quitta la France à la tête d’une armée pour aller conquérir, pour la République, la vieille Égypte sur les pyramides de laquelle s’était amoncelée la poussière des siècles.

Joséphine n’accompagna pas son mari; elle resta à Paris. Elle avait encore besoin de consolations et d’encouragements dans sa solitude, que Bonaparte lui avait dit devoir durer six mois, ou six ans. Pouvait-elle avoir une consolation plus douce que la présence de sa fille? Elle avait donné son fils à son mari, qui l’avait emmené avec lui en Égypte; mais sa fille lui restait, car elle était récemment sortie de pension.

L’éducation d’Hortense était alors terminée; l’enfant qui était entrée deux ans auparavant dans l’institution de Madame Campan, était maintenant une charmante et timide jeune femme, possédant tous les charmes de l’innocence et de la jeunesse, de la grâce et de l’élégance. Hortense avait seize ans, mais elle avait encore la gaieté d’un enfant, et la naïveté d’une petite fille. Son cœur ressemblait à une page immaculée sur laquelle aucune main profane n’avait encore osé écrire un nom. Elle n’aimait que sa mère, son frère, les arts et les fleurs. Elle avait une sorte de crainte de son jeune beau-père. Son œil fier l’effrayait, et sa voix impérieuse la faisait trembler; elle avait trop de respect pour lui, pour pouvoir l’aimer. Pour elle il était toujours le héros, le maître, le père auquel elle devait une obéissance aveugle, et qui ne pouvait pas être l’objet d’une tendre affection.

. Hortense regardait l’avenir avec cette curiosité d’enfant qui fait voir le monde à travers les riantes couleurs du prisme. Elle s’attendait à quelque grand ét brillant événement qui devait la rendre parfaitement heureuse, sans cependant savoir, ni chercher à savoir, quel il serait. Elle aimait tous les hommes, et croyait encore à leur fidélité et à leur sincérité. Aucune épine n’avait encore blessé son cœur, aucun espoir déçu, aucune illusion perdue n’avait encore jeté l’ombre d’un mécontentement sur son front si pur. Son œil bleu brillait de joie et de bonheur, et sa gaieté était si innocente, qu’elle rendait quelquefois sa mère mélancolique. Elle savait bien que cet heureux âge, où la vie nous paraît toute tissue d’or, ne peut pas durer longtemps.

Telle était Hortense quand sa mère alla la chercher à la pension de Saint-Germain pour aller avec elle aux eaux de Plombières. Dans cette ville, Hortense faillit perdre sa mère.

Un jour, elle était avec Joséphine et quelques autres dames dans le salon, la fenêtre était ouverte et laissait entrer une chaude brise d’été. Hortense était assise près de la fenêtre, occupée à dessiner un bouquet de fleurs des champs qu’elle avait cueillies dans les montagnes voisines. Joséphine trouva l’air de la chambre étouffant et proposa aux dames de se mettre sur le balcon. Tout à coup on entendit un craquement et des cris confus. Hortense s’élança et vit sa mère précipitée dans la rue, avec le balcon et toutes les dames qui s’y trouvaient. Hortense eut un tel chagrin qu’elle se serait précipitée derrière sa mère si on ne l’eût pas retenue. Mais la Providence avait été miséricordieuse, et sa mère en fut quitte pour la peur et une légère contusion au bras. Une des dames eut les deux jambes brisées.

Joséphine ne devait pas encore mourir. La prophétie de la diseuse de bonne aventure n’était pas encore accomplie. Elle était, il est vrai, la femme d’un général célèbre, mais elle n’était pas encore plus qu’une reine!

CHAPITRE VIII.

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BONAPARTE REVIENT D’EGYPTE.

Bonaparte était revenu d’Egypte. La victoire d’Aboukir avait ajouté un nouveau laurier à ceux qui couronnaient déjà son front. Toute la nation Française salua le retour du héros. Hortense, pour la première fois, fit partie des fêtes que la ville de Paris offrit à son beau-père; elle vit, pour la première fois, les hommages rendus au vainqueur de l’Égypte par les vieillards et les jeunes gens, par les hommes et les femmes de l’élite de la société.

Ces fêtes et ces ovations l’alarmèrent presque, tout en remplissant son cœur de joie. La jeune fille se rappelait la prison dans laquelle sa mère avait langui, l’échafaud sur lequel son père était mort, et, souvent, en regardant l’uniforme brodé de son frère, elle pensait au temps où Eugène, apprenti menuisier, traversait les rues de Paris, vêtu d’une blouse et portant une planche sur son épaule.

Le souvenir des tristes années de son enfance empêcha l’orgueil et la fierté de s’emparer de son cœur. Elle garda cet esprit de modestie et de douceur qui, en la garantissant de la présomption dans le bonheur, lui donna du courage dans l’adversité. Elle ne compta jamais sur une grandeur perpétuelle; ses souvenirs d’enfance lui firent toujours voir la réalité ; aussi, quand arrivèrent les orages de la vie ils la trouvèrent prête à les combattre.

Elle profitait de ces jours radieux, elle était heureuse de voir sa mère bien-aimée porter un diadème de gloire et d’amour, et, en pensant à son père mort sur l’échafaud, elle ressentait la plus profonde gratitude pour le Général Bonaparte, qui avait rendu si brillante l’existence d’une femme si malheureuse dans son premier mariage.

Mais, hélas! de nouveaux nuages allaient bientôt obscurcir leur bonheur et troubler leur tranquillité. Une révolution devint imminente; la France allait encore être le théâtre de la guerre civile, et Paris eut bientôt l’aspect d’un camp, divisé en deux partis cherchant à s’écraser mutuellement. D’un côté étaient les républicains démocrates, qui regrettaient le terrorisme parce que la paix leur enlevait le pouvoir, et qui voulaient consolider la République par le régime de l’échafaud. Ce parti appela les sans-culottes et les républicains exaltés pour défendre la nation. Ils déclarèrent que la liberté et la constitution étaient en danger, et désignèrent Napoléon d’une main menaçante comme celui qui voulait renverser la République, et charger de nouveau la France des chaînes de la tyrannie.

De l’autre côté étaient les patriotes prudents, les républicains par force, qui, au fond, détestaient la République, et qui ne lui avaient juré fidélité que pour sauver, leurs têtes de la guillotine. C’étaient des gens d’esprit, des artistes, des poëtes, qui désiraient une nouvelle ère, parce qu’ils savaient bien que le règne de la terreur et de la démocratie est aussi fatal aux muses qu’à la vie et aux propriétés des hommes. De ce côté étaient aussi les marchands, les propriétaires, les banquiers, les commerçants, qui tous désiraient voir la République établie sur des bases plus modérées, afin de croire à sa stabilité, et de pouvoir recommercer leurs travaux et leurs affaires avec une plus grande chance de succès. A la tête de ce parti modéré était Bonaparte.

Le 18 Brumaire fut le jour décisif. Un grand combat, quoique peu sanglant, fut livré. Les principes surtout, et non pas les hommes, furent tués.

Le Conseil des Anciens, le Conseil des Cinq-Cents, le Directoire, la Constitution de l’an III, tout fut renversé et des ruines de la République rouge, souillée de sang, s’éleva la République modérée de 1798. Trois Consuls la dirigeaient: Bonaparte, Cambacérès et Lebrun.

Le 19 Brumaire, les trois Consuls firent leur entrée au Luxembourg, au milieu des acclamations du peuple, et dormirent vainqueurs dans les lits occupés la veille par les membres du Directoire.

Une nouvelle ère date de ce jour. L’étiquette, qui, pendant la durée de la République démocratique, s’était cachée dans les coins les plus obscurs du Luxembourg et des Tuileries, commença à reparaître au grand jour. On n’était plus forcé de confondre, pour rendre hommage au principe d’égalité, le rang et l’éducation, en se servant du mot: «Citoyen;» le peuple n’était plus obligé de supporter, au nom de la fraternité, la familiarité insolente des héros de la rue; et on n’exigeait plus que personne sacrifiât sa liberté personnelle et son bien-être sur l’autel de la liberté.

L’étiquette avait donc reparu. On appelait les trois Consuls: «Monsieur;» et Joséphine, qui vint le lendemain avec sa fille occuper les appartements préparés pour elles au palais du Luxembourg, fut appelée: «Madame.» Un an auparavant les mots Monsieur et Madame auraient été cause de soulèvements et de sang répandu. Le Général Augereau avait adressé un ordre du jour à sa division, dans lequel il interdisait les mots Monsieur et Madame soit en parole, soit en écrit, et il avait menacé ceux qui n’obéiraient pas à ses ordres de les chasser de l’armée comme indignes de servir sous les drapeaux de la République.

Ces mots proscrits rentrèrent avec les trois Consuls au Luxembourg, qui avait été délivré des tyrans démocratiques.

Joséphine était maintenant, à tous égards, Madame Bonaparte, Hortense, Mademoiselle de Beauharnais; et Madame Bonaparte pouvait avoir un plus grand nombre de serviteurs, et vivre d’une façon plus brillante qu’elle ne l’avait fait jnsqu’ici. Pour dire vrai, il n’y avait pas encore de cour ni de dames d’honneur, et le Luxembourg n’était pas une très-spacieuse résidence; mais le jour était proche où Monsieur et Madame Bonaparte allaient changer leur humble titre contre celui de «Majesté,» et où les Tuileries allaient recevoir les hôtes du Luxembourg.

Ce dernier palais fut bientôt trop petit pour les trois Consuls; trop petit pour l’ambition de Bonaparte, qui n’aimait pas à vivre aussi près de ceux qui partagaient son pouvoir; trop petit pour la réalisation des désirs qui s’élevaient maintenant distinctement dans le cœur de Bonaparte, et qui le poussaient en avant dans la carrière des grandeurs. Il savait alors ce à quoi il avait aspiré ; ce qui, peu de temps auparavant lui apparaissait comme la fata Morgana de ses rêves, était maintenant l’objet d’une mûre réflexion. Cependant ce n’était pas une tâche facile que de s’ouvrir le chemin du palais des Bourbons! Jusqu’alors les représentants du peuple avaient siégé aux Tuileries: il était impossible de renvoyer tous ces hommes d’un seul coup; une telle mesure aurait fait surgir des soupçons dans tous les cœurs des vrais républicains, auxquels il fallait cacher avec beaucoup de soin le désir d’établir une monarchie. Il était nécessaire, avant d’aller aux Tuileries, de faire croire au peuple qu’un homme peut être bon républicain, tout en ayant le désir d’aller habiter la demeure des Rois.

Avant que les Consuls ne changeassent de résidence, le Palais des Tuileries fut orné et distribué de façon à remplir sa nouvelle destination. On plaça le buste de Brutus, qui avait été rapporté d’Italie par Napoléon, dans une de ses galeries; et David fut chargé de faire exécuter plusieurs autres statues des héros des Républiques Grecque ou Romaine qui furent placées dans d’autres salons.

Nombre de républicains, qui avaient été exilés après le 13 Vendémiaire purent rentrer en France; et comme justement la nouvelle de la mort de Washington venait d’arriver, Napoléon fit porter le deuil pendant dix jours à l’armée. Chaque soldat devait porter un crêpe au bras, et les drapeaux et les trompettes furent également revêtus des mêmes insignes de deuil. Quand ces dix jours furent terminés, quand la France et son armée eurent suffisamment manifesté leur chagrin de la mort du grand républicain, les trois Consuls firent leur entrée aux Tuileries. Ils entrèrent par la grande porte de face, de chaque côté de laquelle était planté un arbre de la liberté qui portait les inscriptions républicaines de 1792. Sur l’arbre de droite il y avait cette date: «10 août;» sur l’arbre de gauche il y avait cette phrase: — «La Royauté a été détruite en France, et elle n’y sera jamais rétablie!»

Bonaparte et ses collègues passèrent entre ces deux arbres pour entrer aux Tuileries: une longue file de voitures les suivait et animait les rues de Paris; mais la splendeur et la magnificence qui caractérisèrent plus tard les solennités de la France Impériale faisaient complètement défaut en cette circonstance. 11 n’y avait qu’une brillante voiture: c’était celle qui contenait les Consuls, et qui était traînée par les six chevaux blancs que l’Empereur d’Autriche avait donnés à Napoléon. La plupart des autres voitures étaient des fiacres dont les numéros avaient été recouverts de papier. La nouvelle France n’avait pas encore eu le temps de faire construire des voitures de gala, et celles de la vieille France avaient été si horriblement abîmées qu’elles étaient pour toujours hors d’état de servir. En Septembre 1793, elles avaient servi de tombereaux pour transporter des chiens morts.

A cette époque il y avait dans Paris des milliers de chiens sans maîtres, qui avaient appartenu précédemment à l’aristocratie, et qui alors erraient dans les rues, se nourrissant du sang qui coulait à torrents de la guillotine, et qui teignait les rues de Paris. Cette horrible nourriture avait rendu à ces chiens leur férocité et leur soif de sang natives. Les personnes qui avaient été assez heureuses pour échapper à l’échafaud étaient alors en danger d’être déchirées en morceaux par ces animaux furieux, qui ne faisaient pas de distinction entre les aristocrates et les républicains, et les attaquaient tous indistinctement: il devint donc nécessaire de détruire ces nouveaux ennemis de la République. En conséquence la force armée entoura les Champs-Élysées, conduisit les chiens dans la Rue Royale, et là on les tua à coups de fusil. Dans un seul jour on en tua plus de trois mille et leurs corps restèrent épars dans la rue. Ils y demeurèrent trois jours: une discussion s’étant élevée entre les autorités pour décider qui devait les enlever.

A la fin, poussée par la nécessité, la Convention prit sur elle d’examiner la chose, et elle donna des ordres à M. Gasparin qui dut prendre les mesures nécessaires. Ce fonctionnaire s’arrangea pour convertir l’ensevelissement des chiens en une démonstration républicaine. Comme ces animaux avaient appartenu aux ci-devants, on devait les conduire à leurs tombeaux avec les honneurs aristocratiques.

Gasparin rassembla toutes les voitures de gala de la noblesse guillotinée ou exilée, et dans ces splendides voitures portant encore les armoiries de leurs maîtres, il plaça les restes des chiens. Six voitures royales ouvraient la marche, et derrière les brillants panneaux des portières on pouvait voir les queues, les pattes et les têtes des victimes de la Rue Royale entassées en désordre.

Après cette démonstration de la France républicaine, il fut impossible de se servir des voitures de la noblesse, et, par conséquent, les équipages convenables furent rares le jour de l’entrée des Consuls aux Tuileries.

La Révolution finit au moment où Napoléon entra aux Tuileries. Bonaparte plaça son épée victorieuse sur l’abîme sanguinaire qui avait englouti sans distinction le sang des nobles et celui des roturiers; il fit de cette épée un pont sur lequel la nation passa d’un siècle à l’autre, et de la République à l’Empire.

Lorsque le lendemain de son arrivée aux Tuileries, Napoléon se promena avec Joséphine et Hortense dans la Galerie de Diane pour examiner les statues qu’il y avait fait placer, il s’arrêta devant le buste du jeune Brutus, à côté duquel se trouvait une statue de César. Bonaparte, pensif, regarda longtemps ces deux figures; puis, comme s’il sortait d’un rêve, il releva fièrement la tête, et plaçant sa main sur l’épaule de Joséphine, il dit d’une voix énergique:

— Ce n’est pas assez d’être aux Tuileries, un homme comme moi doit savoir y rester! Combien de personnes ont déjà passé dans ce palais! Oui, des bandits et des Conventionnels. N’ai-je pas vu de mes yeux comment les Jacobins et les bandes de sans-culottes ont assiégé le Roi Louis XVI et l’ont emmené prisonnier? Mais ne crains rien, Joséphine, qu’ils y viennent à présent!

Pendant que Bonaparte parlait ainsi en demeurant devant les statues de Brutus et de Jules César, sa voix résonnait comme un tonnerre dans la longue galerie, et faisait trembler sur leurs piédestaux les statues des héros des anciennes républiques.

Napoléon leva son bras d’une façon menaçante vers le buste de Brutus comme s’il eût voulu défier, dans la personne de ce farouche républicain qui assassina César, la France républicaine, de laquelle il voulait être tout à la fois le César et l’Auguste.

La Révolution était terminée; Bonaparte vivait aux Tuileries avec sa femme et ses enfants. Le fils et la fille de ce Général Beauharnais que la République avait guillotiné avaient trouvé un second père qui était destiné à venger ce meurtre sur la République elle-même.

La Révolution était donc définitivement terminée.

CHAPITRE IX.

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UN PREMIER AMOUR.

Quand la Révolution fut finie, et lorsque Bonaparte eut pris possession des Tuileries, ce ne fut pendant un certain temps que fêtes et réjouissances. Joséphine et Hortense étaient l’âme de ces soirées, les deux fées qui les animaient, et qui leur donnaient de l’éclat.

Hortense était passionnée pour la danse, et aucune des dames de l’entourage de Joséphine ne l’égalait en grâce et en élégance. Le peuple parlait déjà de la «cour» de Madame Bonaparte. N’était-elle pas l’épouse du Premier Consul? Elle donnait des audiences, et avait, ainsi qu’Hortense, une suite qui la saluait avec la même humilité que si elle eût été princesse du sang.

Madame Bonaparte traversait maintenant les rues de Paris dans une voiture attelée de six chevaux, escortée d’un détachement de cavalerie. Partout où le peuple l’apercevait ainsi qu’Hortense, il les acclamait avec enthousiasme. Le cocher et les domestitiques du Consul avaient endossé une livrée. On les vit avec de grandes houppelandes richement brodées d’or et avec des aiguillettes. Il avait des valets de chambre et des valets de pied; ses piqueurs et ses postillons. Il donnait des dîners splendides, et les ambassadeurs étrangers étaient reçus en audience solennelle; car, à cette époque, toutes les puissances de l’Europe avaient reconnu la République avec le Consulat; et comme Napoléon venait de faire la paix avec l’Angleterre et l’Autriche, ces deux pays envoyaient leurs représentants à la cour du Premier Consul.

La guerre avec l’étranger était terminée, mais une lutte continuait avec fureur dans les murs mêmes des Tuileries. C’était la lutte de l’étiquette et du goût. Porterait-on ou ne porterait-on pas la poudre? Telle était la grande question à l’ordre du jour dans tous les salons. Elle fut finalement résolue par Joséphine, qui dit «que l’on pouvait venir à la cour comme on l’entendrait, pourvu qu’on consultât le bon goût dans le choix de ses toilettes.»

Depuis quelque temps cependant, Hortense avait pris une part moins active aux fêtes et aux plaisirs; elle ne semblait plus trouver de grandes distractions dans les bals et les soirées de la cour, et elle préférait se retirer et s’enfermer dans ses appartements. Les sons doux et mélancoliques de sa harpe semblaient la charmer plus que les causeries spirituelles et mondaines du salon de sa mère.

Hortense recherchait la solitude, parce que dans la solitude seule, elle pouvait ouvrir son cœur et dire tout bas qu’elle aimait avec toute l’innocence et la ferveur, toute la force et l’abnégation d’un premier amour. Combien étaient délicieuses pour elle ces heures de rêveries; l’avenir se présentait à ses yeux comme un long et beau jour d’été, qui commençait à poindre, et dont le soleil allait bientôt se lever.

Le choix d’Hortense avait la sanction secrète de sa mère et de Bonaparte; mais tous deux avaient l’air de ne rien voir de l’attachement qu’elle avait conçu pour le Général Duroc, premier aide-de-camp de son beau-père. Ils l’appréciaient différemment: Joséphine considérait l’amour de sa fille comme n’étant pas très-profondément enraciné, et le prenait pour l’affection capricieuse d’une enfant; Napoléon voyait mieux, et pensait sérieusement à unir le jeune couple. Pour cela, il était nécessaire d’élever Duroc à une plus haute position. En conséquence, cet officier fut nommé ambassadeur et envoyé à Saint-Pétersbourg, où Alexandre Ier venait de monter sur le trône de ses pères, pour féliciter le nouvel Empereur de la part du Premier Consul.

Les amants, constamment surveillés et toujours contenus par l’étiquette, qui avait alors pris le dessus, n’eurent même pas la triste consolation de se dire adieu par une dernière pression de main, et de se jurer une dernière fois un amour et une fidélité éternels, quand l’heure de la séparation arriva. Mais ils avaient foi dans l’avenir; ils devançaient le retour de Duroc, et celui-ci se voyait déjà en possession de la récompense que Bonaparte avait laissé entrevoir à son aide-de-camp. Cette récompense n’était rien moins que la main d’Hortense. En attendant cet heureux jour, les amants durent se contenter de la consolation de tous les amants séparés: ils s’écrivaient des lettres qui leur parvenaient par l’intermédiaire d’un homme de confiance, M. de Bourienne, qui était le secrétaire particulier de Bonaparte.

«J’avais coutume de jouer au billard avec Mademoiselle Hortense presque tous les matins,» dit Bourienne dans ses Mémoires, «jeu qu’elle affectiontionnait particulièrement. Toutes les fois que je disais tout bas: «J’ai une lettre pour vous,» la partie cessait aussitôt. Elle se rendait en toute hâte à sa chambre, et je la suivais pour lui donner la lettre. Ses yeux se remplissaient fréquemment de larmes de joie et d’émotion, et ce n’est qu’après un assez long intervalle qu’elle revenait à la salle de billard où je l’avais précédée.»

Ainsi, Hortense se berçait de douces espérances, elle rêvait de bonheur à venir, et était indifférente à presque tout ce qui se passait autour d’elle. Elle prévoyait peu combien son jeune cœur allait être frappé, et comment elle allait devenir l’instrument d’intrigues à la fois domestiques et politiques.

Les frères de Bonaparte, envieux et jaloux de de l’influence que la femme du Premier Consul continuait à exercer sur son mari, comme dans les premiers jours de leur union, voulaient séparer Hortense de sa mère, comprenant qu’elle était la base la plus solide du pouvoir de Joséphine. En isolant ainsi Joséphine, ils pensaient pouvoir acquérir une plus grande influence sur leur frère, car ils n’ignoraient pas combien Bonaparte avait d’attachement pour les enfants de sa femme, et ils n’avaient pas encore oublié comment, une première fois, ils avaient seuls empêché une séparation entre Bonaparte et Joséphine.

A son retour d’Egypte la jalousie du Consul avait été éveillée par ses frères et Junot, qui avaient insinué artificieusement que Joséphine n’avait pas été tout à fait fidèle pendant son absence. Bonaparte s’était presque décidé à se séparer de sa femme, bien qu’il l’aimât encore avec passion, quand Bourienne réussit à lui persuader d’entendre au moins sa femme avant de la condamner. Ceci la sauva. Bonaparte répondit à l’intercession de son secrétaire:

— Il est impossible de lui pardonner. Moi! lui pardonner, jamais... si je le faisais, j’arracherais mon cœur de ma poitrine, et je le jetterais au feu!

Et en parlant ainsi d’une voix tremblante de colère, Napoléon saisit sa poitrine dans ses mains, comme s’il se préparait à la déchirer. Mais le lendemain de cette conversation, quand il entra dans son cabinet, il s’approcha en souriant et un peu embarrassé de Bourienne, et dit:

— Eh bien! vous serez content de moi, elle est ici, mais n’allez pas supposer que je lui ai pardonné. En effet, il n’en est rien; au contraire, je me suis mis fort en colère contre elle, et je l’ai renvoyée, mais quand elle m’a quitté tout en larmes, je l’ai suivie, et comme elle descendait en sanglotant, j’ai vu Eugène et Hortense qui pleuraient sur le palier; je n’ai pas eu la force de voir couler leurs larmes et de rester inébranlable. Eugène m’a accompagné en Egypte; je me suis habitué à le considérer comme mon fils adoptif, et c’est un si noble cœur et un si brave jeune homme. Hortense est sur le point de faire son entrée dans le monde, et tous ceux qui la connaissent ne parlent d’elle que pour faire son éloge. J’avoue, Bourienne, que la vue de ces enfants m’a profondément touché. Je suis devenu triste moi-même en les voyant pleurer, et je me suis dit: Doivent-ils souffrir pour la faute de leur mère? J’ai rappelé Eugène, Hortense l’a suivi avec Joséphine... pouvais-je l’empêcher? Il est impossible à l’homme de ne pas être mortel et de n’avoir pas ses moments de faiblesse.

— Comptez, Général, — reprit Bourienne, —que vos enfants d’adoption, vous seront reconnaissants de vos bontés.

— Je l’espère... je l’espère... car ils me coûtent un grand sacrifice.

Joséphine put bientôt après prouver sa parfaite innocence, et Bonaparte vit ainsi sa générosité récompensée, en apprenant que les accusations de ses frères étaient complètement injustes.

Dans ces circonstances, les frères de Napoléon, tenaient naturellement à éloigner Hortense de Joséphine. Elle était douée d’un esprit si supérieur, de tant de tact, et d’un jugement à la fois si fin et si juste, qu’elle était un parfait Mentor pour sa mère. Joséphine, vaine et extravagante comme elle l’était, n’eût pas été, malgré sa beauté, un antagoniste très-redoutable, une fois privée du soutien de sa fille.

Hortense une fois éloignée, il aurait été comparativement facile d’écarter Joséphine; car elle devait être éloignée. Elle était un obstacle et un empêchement à l’ambitieuse carrière des frères de Napoléon. Ils savaient bien ne pas pouvoir arriver par eux-mêmes à la grandeur qu’ils convoitaient; ils savaient bien que Napoléon seul était capable de poser une couronne sur leur front, et il était donc nécessaire qu’il portât lui-même le symbole de la royauté. Joséphine était contraire à ce projet. Elle aimait son mari avec assez de désintéressement pour craindre les dangers qui accompagnent l’usurpation d’une couronne, et avait trop peu d’ambition pour ne pas préférer sa situation tranquille à celle plus élevée, mais aussi plus périlleuse d’un trône.

Il était donc nécessaire que Joséphine fût éloignée. Bonaparte devait choisir une autre femme, dans les veines de laquelle coulât le sang d’une royauté légitime, et qui sous ce rapport ne serait pas un obstacle à ce que son mari portât la pourpre.

CHAPITRE X.

Table des matières

LOUIS BONAPARTE ET DUROC.

La première chose dont s’occupèrent les frères de Bonaparte fut l’éloignement d’Hortense. Ils commencèrent par représenter à Napoléon, qu’elle et Duroc s’aimaient passionnément, qu’ils avaient toujours entretenu une correspondance secrète, et proposèrent d’envoyer Duroc en Italie, où il pourrait occuper un rang plus élevé, qui le mettrait en position d’aspirer à la main d’Hortense. Mais le secret le plus absolu devait être gardé pour faire réussir ce plan, et Joséphine surtout devait l’ignorer. Ils persuadèrent donc à Napoléon (que l’on trompait facilement dans les petites choses, parce que son esprit était toujours occupé de grandes), de tenir le mariage projeté secret, pour faire une surprise agréable au jeune couple et à sa femme tout à la fois.

Mais Joséphine avait vu les intrigues hostiles de ses beaux-frères. Elle comprit bien que tout son avenir, son existence même, dépendaient absolument de la possibilité d’avoir des amis et des alliés dans la famille de son mari.

Il n’y avait qu’un des frères de Napoléon qui ne lui était pas hostile, mais qui, au contraire, aimait et estimait Joséphine, parce qu’elle était la femme de son frère bien-aimé : c’était Louis, le plus jeune des Bonaparte. Louis avait un caractère doux et tranquille, plutôt littérateur que soldat, qui convenait mieux à l’étude qu’à la tribune ou à la vie des camps. Mais ce corps frêle, et presque efféminé, renfermait un courage et une énergie qui ne faillirent jamais au moment du danger, et que ni promesses ni menaces ne purent ébranler. Son extérieur n’était pas gracieux, il était inculte en quelque sorte, mais il était susceptible d’une grande dignité quand il remplissait un grand rôle. Alors ses grands yeux bleus, plus habitués à regarder en dedans qu’en dehors, brillaient, dans ces circonstances, d’un feu plein de résolution.

Son caractère était remarquable, mais en apparence insignifiant; ces espèces de caractères sont rarement compris et estimés à leur juste valeur; dans le trouble et les agitations de la vie, on n’a pas le temps de les étudier avec soin. Une mère ou une sœur, peuvent seule apprécier de tels hommes, car une intimité continuelle et une observation constante leur permettent de voir l’intérieur de cette sensitive, qui se ferme au grossier contact du monde. Ils trouvent peu de femmes qui les aiment, car ils sont trop timides pour en chercher, et semblent trop insignifiants pour qu’on les remarque.

Ce fut donc le plus jeune frère de son mari, à peine âgé de vingt-quatre ans, qui sembla à Joséphine le plus propre à devenir son allié de tous les membres de la famille de Napoléon.

Louis était le favori de Madame Lœtitia, et l’enfant gâté de tous ses frères, qui n’avaient rien à redouter de son ambition ou de son égoïsme. Il ne contrariait jamais leurs plans, et ne se mêlait jamais de leurs affaires; mais il demandait en revanche à avoir la même liberté et à n’être pas contrarié dans ses goûts. Il était le confident de ses sœurs, qui trouvèrent toujours en lui un sage conseiller qui ne les trahit jamais. Napoléon l’aimait particulièrement pour ses nobles qualités, et parce qu’il ne l’importunait jamais comme ses autres frères. Car l’ambition de Joseph, de Lucien et de Jérôme, dérangeait constamment Bonaparte.

«Si on entendait mes frères me demander tous les jours de nouvelles sommes, et le ton avec lequel ils le font, on pourrait vraiment croire que j’ai gaspillé leur patrimoine,» dit un jour Napoléon à Bourienne, après une scène qu’il avait eue avec Jérôme, et qui se termina comme toujours, ce dernier ayant reçu un nouveau bon sur les fonds particuliers du Premier Consul.

Jérôme, de tous les frères de Napoléon, était le plus exigeant, et nous prenons dans le premier volume de ses Mémoires, récemment publiés, cette anecdote caractéristique.

A l’âge de quinze ans, Jérôme était l’enfant gâté du Premier Consul, dont la surveillance paternelle était souvent trompée par cette nature ardente.

Un jour le jeune homme se sauva des Tuileries, et alla se promener sur les Boulevards. 11 choisit le plus beau magasin d’articles de toilette, et entra pour les examiner. Ne trouvant rien d’assez joli à son gré, il se fit montrer les plus belles choses, tant comme objets d’art que comme valeur intrinsèque. Le marchand, étonné du sang-froid du jeune homme, lui montra un nécessaire de 16,000 francs.

— Celui-ci me plaît, — dit Jérôme. — Envoyez-le aux Tuileries, et l’aide de camp du Premier Consul payera.

Il sortit, et le nécessaire fut envoyé aux Tuileries. Duroc, supposant que le Général Bonaparte avait acheté cet objet, le paya, et inscrivit la somme sur la liste des factures qu’il mettait tous les soirs sous les yeux du Premier Consul. Ce dernier, étonné, demanda ce que cela signifiait. Duroc raconta ce qui était arrivé. Le lendemain, on envoya chercher le marchand, et tout fut expliqué. A l’heure du dîner, Bonaparte entra dans la salle où tout le monde l’attendait. Prenant Jérôme par une oreille, il lui dit:

—C’est donc toi qui as jugé convenable d’acheter un nécessaire de 16,000 francs.

— Ah! oui,— répondit-il sans le moindre embarras, — voilà comme je suis, je n’aime que les belles choses.

C’est Mademoiselle Cochelet qui nous fournit cette autre anecdote sur le jeune prince.

Il paraît qu’un jour il avait tout à fait besoin de vingt-cinq louis, car sa bourse était complètement vide, quoique Murât, Gouverneur de Paris, qui lui était très-attaché, lui eût souvent ouvert la sienne. Il n’avait pas cette ressource pour cette fois, et le quartier de la pension qu’il recevait de l’Empereur était dépensé d’avance. Comment faire?... Qui aller trouver?... Ses autres frères?... Ils étaient absents, —Joseph et Louis étaient à leurs régiments, et Lucien était ambassadeur en Espagne ou en Portugal. Quant à sa mère, elle ne voulait pas entendre parler d’argent à donner à ce petit vaurien qu’elle aimait beaucoup, mais auquel elle prodiguait plus ses conseils que sa bourse. L’idée lui vint de rendre une visite à son oncle, le Cardinal Fesch. Il alla le trouver, et fut parfaitement bien reçu, et comme il y avait un grand dîner ce jour-là, il l’invita même à y assister. Quand le dîner fut fini, les convives passèrent au salon pour prendre le café. Jérôme vit en ce moment le Cardinal entrer dans une autre pièce, il le suivit et tirant vers l’embrasure d’une fenêtre cet oncle qu’il avait fréquemment cajolé, il lui fit sa demande, mais celui-ci le refusa.

On sait que le Cardinal était grand amateur de tableaux, et la pièce dans laquelle il était alors formait le commencement de sa splendide galerie. En entendant ce refus positif, Jérôme se retourna tout à coup:

— Voilà un vieux coquin, — dit-il, — qui semble se moquer de l’affront que je reçois; je vais me venger.

En même temps il tira son sabre, et en dirigea la pointe vers la figure d’un vieux gentilhomme peint par Van Dyck, et se prépara à lui crever les yeux. On peut se figurer dans quel état fut le Cardinal en voyant un chef-d’œuvre sur le point d’être anéanti; il essaya d’arrêter le jeune homme par le bras, mais il ne voulut pas entendre raison tant qu’on ne lui eut pas donné vingt-cinq louis. L’oncle capitula, la paix fut faite, et on s’embrassa. La plaisanterie fut trouvée excellente et, quelques jours après, quand on la raconta au Premier Consul, il s’en amusa beaucoup.

Louis, au contraire, ne demandait jamais d’argent. Il se contentait toujours de ce que Bonaparte lui donnait, et son frère n’eut jamais à payer aucune dette, ni à s’arranger pour lui avec aucun marchand.

Cette dernière circonstance inspira à Joséphine une espèce de respect pour son jeune-beau frère. Il était si raisonnable, si rangé qu’il n’avait jamais de dettes! Cela lui paraissait merveilleux à elle qui ne pouvait éviter d’en faire, et à laquelle l’économie était complètement inconnue. Combien de fois déjà ses dettes l’avaient-elles désagréablement embarrassée, et combien de fois l’avaient-elles fait blâmer par son mari; combien de fois lui avait-elle promis de ne plus rien acheter sans pouvoir payer! Pourtant elle faisait de nouvelles dettes, toujours et toujours. Joséphine avait un caractère généreux, même irréfléchi; il lui était impossible de s’observer de ce côté, et quelque peur qu’elle eût des regards furieux de Napoléon, elle ne put jamais se corriger de sa prodigalité, et retombait toujours dans ta même faute.

Louis, avec son caractère économe, lui parut être le mari qui convenait à Hortense; Joséphine s’imagina qu’ils pourraient vivre très-heureux ensemble, et qu’ils dirigeraient leurs cœurs aussi bien que leurs fortunes. Elle résolut donc de faire son gendre de Louis Bonaparte; et en même temps l’allié naturel sur lequel elle s’appuierait pour conserver son influence dans la famille de son frère. Joséphine avait déjà un triste pressentiment de l’avenir; elle regardait l’Aigle Impériale planer au-dessus d’elle comme un mauvais augure, et entendait des voix lamentables dans le calme des nuits.

La négresse de la Martinique avait dit qu’elle deviendrait plus qu’une reine, c’est vrai, mais une autre devineresse, qu’elle avait consultée à Paris (la célèbre madame Villeneuve), lui avait dit qu’en effet elle était destinée à porter une couronne, mais que «ce serait pendant peu de temps.»

Pendant peu de temps? Pourquoi, elle était trop jeune, trop heureuse, pour croire la mort si proche; — que voulait donc dire la prophétie? Le danger qui la menaçait était le divorce. Elle n’avait pas donné d’enfants à Napoléon, et déjà il désirait ardemment avoir un fils! Ses frères lui disaient tous les jours que c’était une nécessité politique d’avoir un héritier.

Joséphine n’osait plus penser à ce sujet; elle tremblait pour son avenir, et elle regardait autour d’elle pour trouver un appui qui l’empêchât de tomber. Avec l’égoïsme de la douleur, elle demanda à sa fille de sacrifier ses rêves de bonheur pour le bien-être réel de sa mère.

Et cependant Hortense aimait. Son jeune cœur se révoltait à l’idée d’abandonner sa chaîne et de se marier à un homme pour lequel elle n’avait pas d’affection, et qui, lui-même, n’avait jamais fait attention à elle. Elle considérait comme impossible que l’on pût sérieusement lui demander de refouler son noble et pur amour pour servir une intrigue de famille. Elle se promit de mourir plutôt que d’abandonner l’homme qu’elle aimait.

— Mais Duroc n’a ni fortune ni avenir à te donner, mon enfant,— dit Joséphine; — tout ce qu’il est, il le doit à Bonaparte; il n’a ni rang, ni nom, et si Napoléon cessait de s’intéresser à lui, il retomberait dans l’obscurité et l’oubli.

Hortense répondit, en souriant au milieu de ses larmes «qu’elle l’aimait et que sa seule ambition était d’être sa femme.»

— Mais lui, sais-tu s’il n’a pas d’autre ambition que d’être ton mari. Crois-tu qu’il t’aime pour toi seulement?

—J’en suis certaine! — répliqua la jeune fille, les yeux brillants. — Duroc me l’a souvent répété ; il m’aime et n’aime que moi. Il a juré de m’aimer toujours, Nous ne demandons rien de plus que d’être l’un à l’autre.

Joséphine haussa les épaules d’un geste de pitié, et dit:

— Mais je suis sûre que Duroc ne veut t’épouser que parce qu’il est ambitieux, et qu’il pense que Napoléon l’élèvera plus rapidement quand il sera ton mari.

— C’est une basse calomnie! c’est impossible, — s’écria Hortense, la rougeur de la colère au front. — Duroc m’aime, et son noble cœur est incapable d’un calcul aussi honteux.

— Suppose que je te prouvé le contraire! — dit Joséphine, irritée de la résistance de sa fille et cruelle dans ses craintes pour son avenir.

Hortense devint pâle, et sa confiance enthousiaste se changea en appréhension.

— Si vous le pouvez, —dit-elle d’une voix à peine intelligible, — si Duroc ne m’aime que comme l’instrument de son ambition... Alors je serai prête à l’oublier et à épouser qui vous voudrez.

Joséphine triompha.

— Aujourd’hui,— dit-elle,— Duroc revient de son voyage, et dans trois jours je t’aurai prouvé qu’il ne t’aime pas, mais qu’il désire seulement entrer dans la famille de Bonaparte.

Hortense n’entendit que les premiers mots de la réponse, de sa mère: «Duroc revient aujourd’hui.» Que lui importait le reste? Elle allait revoir celui qu’elle aimait, elle allait être confirmée dans sa foi par un regard de cette belle tête. Mais elle n’avait pas besoin d’être raffermie dans sa foi, puisqu’elle croyait en lui. Comment la plus petite méfiance aurait-elle pu s’élever dans son esprit et venir troubler la joie de leur première entrevue?

Cependant les jolies mains de Joséphine étaient occupées à serrer de plus en plus les filets de son intrigue. Elle avait besoin d’un allié dans la famille de Napoléon pour conserver sa position, donc Louis devait devenir le mari d’Hortense.

Bonaparte lui-même était opposé à l’union de son frère avec sa belle-fille, et était fermement décidé à la donner à Duroc. Mais Joséphine parvint bientôt à ébranler cette résolution. Elle pleura, implora, caressa jusqu’à ce qu’on lui promit que, si ce qu’elle disait était vrai, si Duroc voulait seulement épouser Hortense parce qu’elle était pour lui un parti avantageux, il ne s’opposerait plus au mariage de sa fille et de son frère. Il résolut d’abord d’éprouver son aide de camp.

Peu après cette conversation avec Joséphine, Napoléon revint à son cabinet, où Bourienne était, comme toujours, assis à sa table, occupé à écrire.

— Où est Duroc? — demanda tout à coup le premier Consul.

— Il est sorti; je crois qu’il est à l’Opéra.

— Aussitôt qu’il rentrera, dites-lui que, d’après ma promesse, je suis décidé à lui laisser épouser Hortense; mais il faut que ce soit fait dans deux jours. Je donne à ma belle-fille un douaire de 500,000 francs. Je nomme Duroc commandant de la 8e division, mais, le lendemain de ses noces, il partira avec sa femme pour Toulon, et nous resterons touj ours séparés. Comme je veux terminer cette affaire, faites-moi savoir cette nuit même si Duroc accepte ou refuse mes propositions.

— Je ne pense pas qu’il accepte, général.

— Très-bien; dans ce cas, Hortense épousera mon frère Louis.

— Mais, y consentira-t-elle?

— Elle sera bien forcée d’y consentir, Bourienne.

Vers la fin de la soirée Duroc revint, et Bourienne lui répéta, mot pour mot, l’ultimatum, du premier Consul.

Duroc écouta attentivement et sans interrompre son interlocuteur; mais sa figure se rembrunit de plus en plus à mesure que le secrétaire parlait.

— Si c’est ainsi, — répliqua-t-il quand Bourienne eut terminé, — si Bonaparte ne peut pas faire plus pour son gendre, je serai obligé de renoncer à l’idée d’épouser Hortense. Cela me chagrine profondément d’agir ainsi, mais je ne veux pas aller à Toulon; j’ai besoin de rester à Paris.

Et sans la plus petite émotion, Duroc prit son chapeau et quitta l’appartement.

Le soir même Joséphine reçut le consentement de son mari au mariage de sa fille et de Louis Bonaparte.

Le soir même aussi Joséphine informa Hortense que Duroc n’avait pas supporté l’épreuve, qu’il avait renoncé à elle par ambition comme il l’avait aimée par égoïsme.

Hortense regarda fixement sa mère. Pas une larme ne brilla dans ses yeux, pas une plainte ne s’échappa de sa bouche; mais elle ressentit une commotion semblable à celle d’un éclair qui l’aurait frappée et aurait détruit pour toujours son amour, ses espérances et son bonheur.

Elle n’eut pas le courage de lutter plus longtemps et de chercher à éviter le sort qui la menaçait; elle se soumit tranquillement. Puisque l’amour l’avait trahie, elle ne s’inquiétait pas de la forme que prendrait son avenir. Elle savait que son bonheur était irrévocablement perdu; car, le seul homme qu’elle aimait l’avait trompée, et toutes ses espérances étaient foulées aux pieds.

Hortense, le lendemain matin, entra posément, et même en souriant, dans la chambre de sa mère, et lui annonça que, voulant complaire à ses désirs, elle ne s’opposerait plus à son union avec Louis Bonaparte.

Joséphine embrassa joyeusement sa fille. Elle ne pensa pas quelle nuit d’angoisses, de prières et de désespoir Hortense avait dû passer. Elle ne soupçonna pas que le maintien composé de sa fille n’était que la résignation désespérée d’un cœur brisé.

Hortense sourit, car Duroc ne pouvait pas voir ce qu’elle souffrait. Son amour pour lui était mort, mais l’orgueil d’une femme trahie existait en elle. Ce fut cet orgueil qui sécha ses larmes, et qui amena un sourire sur sa lèvre pâlie.

Joséphine avait atteint son but. Un frère de Bonaparte devint ainsi son gendre. Elle n’avait plus qu’un doute: ce gendre la protégerait-il contre les deux autres frères de son mari?

CHAPITRE XI.

Table des matières

CONSUL OU ROI?

Deux jours seulement s’étaient écoulés entre les fiançailles et le mariage du jeune couple. Le 7 janvier 1802, Hortense devint la femme de Louis Bonaparte. Napoléon, qui, lui-même, s’était contenté de la cérémonie civile et n’avait jamais donné à son mariage avec Joséphine de consécration religieuse, voulut que son frère et Hortense fussent unis par un lien plus sacré. Jamais mariage n’eut en effet plus grand besoin que le leur des bénédictions du Ciel! Peut-être Napoléon pensa-t-il que la conscience d’une union irrévocable pousserait les nouveaux époux à des efforts plus consciencieux et plus honorables pour arriver à une affection mutuelle; peut-être aussi eut-il l’intention d’éloigner toute idée de divorce. Quoi qu’il en soit, le cardinal Caprera, après que le mariage civil eut été signé, fut appelé aux Tuileries pour donner au jeune couple la bénédiction de l’Église.

Pas un mot, pas un regard ne fut échangé entre l’époux et l’épouse. Ils montèrent silencieusement dans la voiture qui devait les conduire chez eux. Ils habitaient la petite maison de la Rue de la Victoire, qui, pendant les premières semaines de leur union, avait été habitée par Bonaparte et Joséphine.

A cette époque, un heureux couple en avait franchi le seuil; mais celui qui, aujourd’hui, en prenait possession, n’apportait avec lui ni amour, ni bonheur. Joséphine y était entrée le visage radieux de joie; les joues d’Hortense étaient pâles, dans ses yeux brillait une larme.

Louis aussi avait été contraire à ce mariage. Il n’aimait pas sa femme. Tous deux se détestaient même. Hortense ne put jamais lui pardonner d’avoir accepté sa main, sachant que son cœur appartenait à un autre, et Louis pensait qu’elle avait mal agi en consentant à devenir sa femme, bien qu’il ne lui eût jamais dit qu’il l’aimât.

Tous deux avaient obéi à cette volonté de fer qui soumettait à ses lois, non-seulement la France, mais sa propre famille. Tous deux s’étaient mariés par obéissance, non par amour, et la conviction de cette contrainte restait entre ces deux natures, fières et indépendantes, comme une barrière insurmontable.

Ils n’essayèrent point de s’aimer, ni de trouver dans leurs cœurs le bonheur qu’il ne leur était pas permis de trouver ailleurs. Richement vêtue, mais pâle et triste, Hortense parut aux fêtes qui eurent lieu en l’honneur de son mariage. Louis reçut avec tristesse les félicitations de ses amis et des courtisans. Tandis que chacun semblait joyeux, tandis que l’on s’égayait, que l’on riait, que l’on dansait, le jeune couple seul restait triste et taciturne. Louis évitait de parler à sa femme, et elle se détournait pour qu’il ne vit pas la froide indifférence qu’exprimait son visage.

Cependant, ils étaient tous les deux forcés d’accepter leur destinée; ils étaient enchaînés l’un à l’autre, et devaient au moins essayer de supporter la vie commune. Hortense, quoique sous une apparence douce, flexible et naïve, possédait déjà un cœur fort et énergique. Elle était trop fière pour permettre à personne de la plaindre; elle se contentait de pleurer quand elle était seule et s’efforçait de sourire quand elle paraissait dans le monde, — car Duroc ne devait pas voir les traces de ses larmes.

Mais si Hortense avait banni l’amour de son cœur, la blessure qu’elle s’était faite était encore toute saignante. Si elle n’espérait plus être heureuse, sa jeunesse et son amour-propre de femme se révoltaient à l’idée de ne plus être désormais qu’une esclave; et elle se disait en elle-même:

— On doit pouvoir vivre sans être heureux, j’essayerai.

Elle essaya; elle recommença à rire et à danser, et assista aux fêtes qui se donnèrent à Saint-Cloud, à la Malmaison et aux Tuileries, et qui semblaient être le chant du cygne de la République mourante, ou la chanson de berceau dé la Monarchie naissante, — comme on voudra.

Le jour approchait à grands pas où la nation Française allait avoir à choisir entre un semblant de république et une véritable monarchie. La France avait déjà cessé d’être réellement en république. La monarchie, il est vrai, n’était encore qu’un nouveau-né, dénué de tout, mais il ne manquait qu’une main hardie, possédant un courage suffisant pour le vêtir de la pourpre, et cet enfant deviendrait alors un homme fort et puissant.

Bonaparte eut ce courage. Il eut le courage plus grand encore de le faire lentement et résolument. Il laissa l’enfant nu et sans force, grelotter quelque temps encore à ses pieds, et, pour l’empêcher de mourir de froid, il le couvrit du manteau du Consulat à vie. Sous ce manteau, l’enfant put se réchauffer et sommeiller pendant quelques mois, en attendant que ses langes de pourpre fussent préparés.

Bonaparte, par la volonté de la nation, avait été fait Consul à vie. Comme le Général Monk, il était au pied du trône, et avait l’alternative de le restituer à un roi. exilé, ou d’y monter lui-même. Les frères de Napoléon désiraient lui voir prendre ce dernier parti. Joséphine souhaitait que le contraire eût lieu. C’était une femme trop aimante pour nourrir l’espoir de conserver son bonheur au milieu des grandeurs d’une ambition trop promptement satisfaite, et trop désireuse d’assurer sa tranquillité domestique pour vouloir la risquer. Si Bonaparte se plaçait une couronne sur le front, il deviendrait naturellement le fondateur d’une nouvelle dynastie, et, pour affermir son trône, il désirerait avoir un fils. Mais Joséphine ne lui avait pas donné d’enfants; elle savait que Jérôme et Lucien avaient plus d’une fois proposé à leur frère la dissolution de cette union stérile. Pour elle donc le couronnement de Napoléon signifiait le divorce.

Elle aimait son mari d’une façon trop égoïste pour vouloir se sacrifier à son élévation. De plus, au fond du cœur elle était royaliste, et elle appelait le Comte de Lille, qui avait trouvé un asile à Hartwell, le légitime Roi de France.

Les lettres que le Comte de Lille, — plus tard Louis XVIII, — avait écrites à Bonaparte l’affectaient profondément. Elle pria son mari de répondre avec bonté et d’un ton conciliant au malheureux frère du roi décapité ; elle alla même jusqu’à conjurer Bonaparte de faire ce que Louis lui demandait: rendre à l’exilé le trône de ses pères. Napoléon avait regardé sa proposition comme une plaisanterie; il considérait comme impossible qu’on s’attendît à le voir déposer ses lauriers auprès d’un trône, qui devait être occupé par un Bourbon et non par lui.

Louis avait écrit à Bonaparte ce qui suit: —

«Je ne puis croire que le héros de Lodi, de Castiglione,

» et d’Arcole, que le conquérant de l’Italie

» et de l’Egypte ne préfère pas une gloire réelle à

» une vaine célébrité. Mais, par votre hésitation,

» vous perdez un temps précieux. Nous pourrions

» aujourd’hui assurer la grandeur de la France. Je

» dis nous, parce qu’il me faut un Bonaparte pour

» y parvenir, et parce qu’il serait incapable de le

» faire sans moi.»

Bonaparte fut d’avis qu’il pouvait mettre «Je» au lieu de «nous» ; il se sentait de force à assurer la grandeur de la France; il fit donc la réponse suivante:

«Vous ne pouvez désirer rentrer en France, puiques

» pour cela vous seriez obligé de passer sur les

» cadavres de cent mille Français. Sacrifiez-donc vos

» intérêts à la paix et au bien de votre pays. L’histoire saura

» apprécier votre conduite.»

Louis, dans sa lettre à Napoléon avait dit:

«Vous êtes libre de choisir la situation qui vous

» convient pour vous et vos amis.» Napoléon profita de la permission; mais malheureusement il choisit le poste que le Comte de Lille aurait voulu se réserver à lui-même.

Joséphine, nous le répétons, aurait été bien aise de voir le roi rentrer en France, si par cet arrangement elle eût pu conserver son mari. Elle ne désirait point de couronne; on l’admirait et on l’honorait assez sans cela. Bourienne lui dit un jour:

— Vous aurez de la peine à ne pas être reine ou impératrice.

En entendant ces paroles, Joséphine pleura et répondit:

—Mais je n’ambitionne pas d’être reine. Si je puis rester la femme de Bonaparte premier Consul, je suis satisfaite. Dites-lui cela, Bourienne, suppliez-le de pas se faire roi.

Joséphine n’en resta pas là ; elle eut elle-même le courage d’entreprendre de dissuader son mari.

Un jour que Bonaparte s’était montré particulièment gai et aimable à déjeuner, elle entra dans son cabinet sans s’être fait annoncer, et s’approchant sans bruit par derrière, elle jeta son bras autour de son cou, et s’assit sur ses genoux. Elle tint ses yeux fixés sur le pâle visage de son mari et lui caressant affectueusement les cheveux, elle lui dit:

— Je t’en supplie, Bonaparte, ne te fais point roi. Je sais que ton frère Lucien t’y engagerait volontiers, mais ne l’écoute pas.

Bonaparte se mit à rire.

— Tu vois des fantômes où il n’y en a pas, ma pauvre Joséphine; tes vieilles douairières du Faubourg Saint-Germain, et avant tout ton La Rochefoucauld, t’ont conté leurs fables. Mais elles m’ennuient, ainsi ne m’en parle plus.

Bonaparte, qui avait répondu aux conseils de sa femme par une plaisanterie évasive, commençait à parler sérieusement à ses conseillers intimes de. son projet de mettre une couronne sur sa tête. Dans le cours de la conversation sur ce sujet, Bourienne lui dit:

— Comme premier Consul, vous êtes l’homme le plus célèbre de l’Europe, mais si vous montez sur le trône, vous serez le plus jeune des rois, et rangé bien loin derrière eux tous.

Les yeux de Bonaparte s’illuminèrent en entendant cette réponse, et avec cette expression particulière qu’il savait prendre au moment d’une importante décision, il reprit:

— Le plus jeune des rois!... Eh bien! je chasserai tous les princes de leurs trônes, et je suis sûr alors d’être reconnu comme le plus ancien!

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16 yanvar 2025
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4064066328733
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