Kitabı oxu: «La loi de Dieu»

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Charles Deslys

La loi de Dieu


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066331979

Table des matières

LA SŒUR DE CHARITÉ

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

LE BATON DE LA HIRE

I

II

III

IV

V

LES LUNDIS DE JACQUES

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

LA MÈRE AUX CHATS

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

LES TÉMOINS DE KARL

I

Il

III

IV

V

VI

VII

LA MORALE DE PAMPHILE

I

II

III

IV

V

LE BIEN D’AUTRUI

I

II

III

IV

V

VI

VII

LE MENSONGE D’UN AMI

I

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

LA SŒUR DE CHARITÉ

Table des matières

I

Table des matières

Non habbebis deos alicnos coram me.

La veille de Solférino, vers le soir, une dizaine de sœurs grises traversaient le camp.

Leur marche involontairement ralentie, leurs vêtements poudreux attestaient un long voyage: elles arrivaient de France.

A quelques pas en avant, l’une des saintes filles, qui semblait guider les autres, s’en distinguait par une taille plus élevée, par un pas plus ferme et plus calme.

Ce devait être une supérieure. Elle paraissait. jeune encore, et, malgré sa pâleur, elle était encore très-belle.

–Sœur Thérèse! répétaient avec une pieuse vénération tous ceux qui avaient fait la campagne de Crimée.–C’est la sœur Thérèse!

Elle atteignit un monticule, sur lequel causaient quelques officiers de chasseurs à pied: ils se levèrent tous à son approche, tous ils se découvrirent.

Sœur Thérèse passa, suivie de ses compagnes.

Les officiers reformèrent leur groupe, à l’exception de deux, jeunes capitaines qui restèrent debout, un peu à l’écart des autres.

Le premier,–un Breton nommé Kerkadec,– semblait en proie à une émotion profonde, et les yeux fixés vers le tournant de la route où venait de disparaître la sœur Thérèse, il était devenu presque aussi pâle qu’elle; il restait immobile et comme pétrifié, avec une larme roulant sur chaoque joue.

–Kerkadec, dit enfin son compagnon qui l’observait, mais qu’as-tu donc?

–Moi, rien….. rien! répondit-il du ton de quelqu’un qui se réveille en sursaut, et qui veut garder son secret.

Puis, comme se ravisant tout à coup:

–Baudouin, fit-il, tu es mon ami, n’est-ce pas?

Pour toute réponse, Baudouin tendit franchement la main à Kerkadec.

–Viens, reprit celui-ci, cherchons quelque endroit où personne ne puisse nous entendre. Il faut que tu saches tout, mais toi seul. il le faut!

Déjà le Breton, de plus en plus ému, se dirigeait vers un coteau dénude, solitaire.

La nuit approchait, déjà pailletée çà et là de quelques étoiles. Le ciel était d’un bleu sombre, la chaleur accablante encore. Pas un souffle d’air; un vague et lointain murmure comparable à celui de la mer. C’était le bruit du camp qui s’endormait.

Ses tentes blanchâtres s’étendaient à perte de vue dans toutes les directions; sur toutes les éminences on voyait se dessiner la silhouette d’une sentinelle. Parfois, un feu qui s’allumait, un roulement de tambour, le pas d’une patrouille, un cri de ralliement, le refrain d’une chanson. Tel était le tableau; mais il y planait quelque chose de lourd, d’orageux, de sinistre. C’était la veille d’une bataille.

Kerkadec se laissa tomber sur un tertre, parut un instant se recueillir et commença ainsi:

II

Table des matières

«Tu t’es souvent raillé de mon penchant à la mélancolie, de ma tristesse. Tu ne t’en étonneras plus, lorsque je t’aurai raconté l’histoire de ma vie.

Je n’ai pas connu ma mère, elle mourut comme je venais de naître; et j’avais dix ans tout au plus lorsque mon père alla la rejoindre. Ces choses-là ne vous font pas l’humeur gaie, vois-tu bien?

Un de mes oncles fut mon tuteur; c’était un vieux célibataire, assez égoïste, et qui n’aimait pas les enfants.

Par bonheur, nous avions pour voisin, à Saint-Malo, un digne maître pilote, .dont la famille était nombreuse et la maison franchement hospitalière.

Le père Penhoël,–c’était son nom,–avait quatre fils et une fille.

L’aîné des garçons ne comptait guère plus de quinze ans; les deux suivants étaient à peu près de mon âge. Quant à la fillette, une année de moins que moi, une année de plus que le dernier de ses frères qui, de nom comme de fait, était le Benjamin de la famille.

Dès le matin, j’allais chez les Ponhoël, et n’en revenais guère que le soir. J’étais pour ainsi dire comme un sixième enfant de la maison; moi aussi j’appelais Yvonne ma sœur.

Yvonne, c’était la fille du pilote.

Quelles bonnes et joyeuses parties nous faisions dans sa vieille maison en bois, sur les remparts ou sur la grève!… Oh! c’est pour moi comme un paradis perdu que ces souvenirs-là!

Je ne tardai pas à m’en voir exilé cependant; il me fallut entrer au collége de Rennes, où mon tuteur venait de m’obtenir une bourse, comme fils d’ancien militaire; cette bourse constituait pour moi tout l’héritage paternel.

Ce fut un jour de grand désespoir que celui des adieux. Mais au bout d’une année, lorsqu’arrivèrent les vacances, quelle joie de se revoir enfin, quel bonheur de passer un mois tous ensemble, un mois comme ceux d’autrefois!

Il est vrai que maintenant l’aîné des Penhoël, Corentin, faisait déjà son apprentissage maritime avec son père; il devait être pilote comme lui.

Quant au second, qui se nommait Gabriel, il allait entrer au petit séminaire; il se destinait à l’état ecclésiastique.

Il en serait de même pour Benjamin que pour Gabriel, et de même pour Brieuc, le troisième, que pour Corentin. C’était un usage immémorial, une sorte de loi parmi les Penhoël, que l’aîné fût pilote, que le second fût prêtre, et ainsi de suite des autres frères, afin que tous se dévouassent chrétiennement, les uns au service de Diou, les autres au salut des matelots.

Pour ce qui était des filles, une au moins sur deux se faisait religieuse.

Une sainte famille que celle-là, une famille vraimont bretonne.

Le jour même où Gabriel partait pour le séminaire, Corentin s’en allait en mer affronter sa première tempête. Bien que très-impressionnés tous les doux, Corentin n’avait pas peur, Gabriel ne pleurait pas.

–Chacun son devoir, se dirent-ils en se serrant la main.

A la fin des vacances suivantes, une scène à peu près semblable se renouvelait entre Brieuc et Benjamin; celui-ci s’en allait avec le séminariste Gabriel, celui-là remplaçait comme mousse son frère Corentin, déjà devenu le matelot du père.

Rien de touchant, je le répète, comme cette famille où chacun avait son rôle marqué d’avance, et l’acceptait avec une simplicité vraiment héroïque.

Il y avait déjà longtemps que la mère Penhoël était morte, et que sa fille. bien qu’enfant encore. la remplaçait comme maîtresse de maison. Il en résulta pour elle une sorte de gravité précoce et quasiment maternelle. Au lendemain de sa première communion, Yvonne avait déjà l’air d’une femme.

Je crois la voir encore, avec son costume breton, presque toujours de couleur sombre, et sa grande coiffe malouine, aussi blanche que la neige. Soit qu’elle se rendit à l’église avec une allure chastement réservée, soit que d’un pas actif et leste elle allât aux provisions, chacun la regardait passer avec un étonnement admiratif, avec un respectueux sourire. Dans la maison, elle savait entretenir un ordre admirable, et tous ses frères lui obéissaient aveuglément, voire même le père, auquel parfois, le dimanche, elle ne craignait pas de faire un doigt de morale à l’endroit de la sobriété; c’était elle qui tenait la bourse.

Garde-toi de croire nonobstant que cette austérité de mœurs engendrât la tristesse. Loin de là, c’était un des logis les plus souriants de la ville, et lorsque les vacances nous réunissaient tous, il y régnait un patriarcal enjouement, une franche allégresse; Gabriel et Benjamin eux-mêmes oubliaient leur soutane noire, et quand parfois, tous ensemble, nous allions faire une promenade aux environs, c’était à qui s’ébattrait le plus joyeusement dans la campagne. Yvonne ne songeait plus à nous retenir ces jours-là; elle se laissait aller à l’influence expansive du grand air et du grand soleil, à la rieuse agilité de ses quinze ans!

Car elle avait déjà quinze ans, notre chère sœur Yvonne; c’était une belle et grande fille, à a taille gracieuse et svelte, aux traits réguliers comme ceux d’une madone, aux yeux noirs et rêveurs, à l’angélique sourire.

Que te dirai-je de plus, ami? Je l’aimais. Dans notre entourage, chacun nous croyait destinés l’un à l’autre.

Je terminai enfin mes études; mon tuteur, sans aucun avertissement préalable, me fit entrer chez un armateur en qualité de commis.

–Comporte-toi bien, me dit-il. Grâce à mon héritage, tu lui succéderas un jour.

J’avais craint qu’on ne m’éloignât de Saint-Malo. Je m’empressai d’aller communiquer cette bonne nouvelle à mes amis.

–Bravo! s’écrièrent d’une même voix les quatre frères, nous ne nous quitterons plus maintenant!

Quant au vieux pilote, il me serra cordialement les mains, il m’appela son fils.

–Je suis bien contente, me dit Yvonne avec une larme de joie dans les yeux.

Oh! tout semblait me sourire ce soir-là; je me croyais assuré d’un avenir heureux.

Comme on se trompe, pourtant. comme on se trompe!»

III

Table des matières

Après une courte pause, le capitaine Kerkadec reprit ainsi:

«Une dernière année s’écoula sans que rien altérât la douce intimité dans laquelle nous vivions, les Penhoël et moi.

Puis, une suite de malheurs se déchaîna contre cette famille, que déjà je considérais comme la mienne.

D’abord, ce fut le départ de Gabriel. Il venait de prononcer ses vœux, il voulut partir comme missionnaire.

–Pourquoi ne pas rester auprès de nous? lui disait son père. On te promet un vicariat dans les environs; c’est une noble et sainte mission que celle d’un curé de village.

–Sans doute, répondait le jeune prêtre, et j’espère que mon frère Benjamin restera dans cette voie; elle n’est pas moins agréable à Dieu. Moi, je me sens attifé là-bas par une irrésistible vocation, j’ai soif de conquérir des âmes.

–Mais si tu n’allais pas revenir, mon pauvre enfant! mais si ceux quo tu veux convertir to martyrisaient.

–Non, père, non. vous prierez pour moi… ne m’empêchez pas de partir. C’est Dieu qui m’appelle!

Le vieillard enfin se résigna; Gabriel partit pour la Chine.

Nous l’avions tous accompagné jusqu’au lieu de l’embarquement; je pus voir alors quelle est la puissance, quelle est l’ardeur de cet instinct religieux, de cette fièvre de dévouement qui existe dans certaines races, et qui pourrait s’appeler la prédestination apostolique.

En regardant s’éloigner le vaisseau qui emportait le jeune missionnaire, ses trois frères l’enviaient, sa sœur ne put se défendre de dire:

–Oh! c’est beau de se dévouer ainsi… pour l’amour de Dieu!

Cette exaltation finit par gagner le vieux Penhoël.

–Mon Dieu! dit-il en levant ses regards vers le ciel, oh! mon Dieu, je viens de vous donner l’un de mes enfants… si ce n’est pas encore assez, parlez. j’en ai d’autres!

Une heure plus tard, cependant, de retour au logis, l’émotion paternelle reprit le dessus. Le vieillard se laissa tomber dans son grand fauteuil rustique, et pleura,

Puis, comme ses fils et sa fille s’étaient groupés autour de lui pour le consoler, il les réunit dans un même embrassement, et murmura:

–Nous ne sommes plus maintenant que cinq!

–Vous m’oubliez! m’écriai-je, vous m’oubliez, père… Je suis déjà votre fils par le cœur… Voulez-vous que je le devienne en réalité par mon mariage avec Yvonne?

Les trois Penhoël s’étaient redressés; ils me regardaient en souriant.

Yvonne, surprise et confuse, se cachait à demi le visage dans un pli flottant du manteau de son père,

Le pilote s’avança lentement vers moi, posa ses deux larges mains sur mes épaules, me regarda dans les yeux, et me dit:

–Tu n’as pas encore vingt ans, Kerkadec. mais tu es digne d’elle, et je t’estime de tout mon cœur!

A ce dernier mot, me prenant la tête, il m’attira vers lui pour m’embrasser au front. C’était m’adopter comme son enfant, comme le mari de sa fille. Un vigoureux hurrah des trois frères acclama joyeusement ces accordailles.

Quant à moi, délicieusement ému, j’eus à peine la force de balbutier:

–Père Penhoël… père Penhoël… mais vous m’autorisez donc à demander le consentement de mon oncle?

–Quand tu voudras, mon garçon… le mien est donné!

Je courus trouver mon tuteur. Bien que s’occupant fort peu de moi, néanmoins il comptait s’arroger un contrôle absolu sur mon avenir.

–Ce mariage-là ne me va pas du tout, interrompit-il dès les premiers mots.

–J’en suis désolé, répondis-je, mais permettez-moi de vous rappeler, mon cher oncle; que je me nomme Kerkadec, et que je suis breton. c’est tout dire.

–A ton aise, mon cher neveu! mais je ne suis ni moins breton que toi, ni moins Kerkadec. Tu attendras donc jusqu’à vingt-cinq ans, s’il te plaît. D’ici là, nous avons la conscription.

–Ne comptez-vous donc plus m’acheter un remplaçant?

–Avec quoi?

–Je sais bien que mon père ne m’a rien laissé, mais j’espérais, je croyais.

–Que je te libérerais de mes propres deniers, n’est-ce pas?

–Oui, mon oncle.

–C’était effectivement mon intention, et si tu veux t’engager d’honneur à rompre toute relation avec les Penhoël, si tu me jures d’oublier Yvonne…

–Jamais! jamais!

–A merveille, mon ami… j’aime cette franchise… tu seras soldat.

Je n’insistai pas, sachant bien que toute prière serait inutile, et je m’en revins assez tristement vers le vieux pilote.

–C’est dur, me dit-il, mais raison de plus pour obéir. Un tuteur est le représentant d’un père, un père est le représentant de Dieu.

–Comment! vous voulez que je cesse d’aimer votre fille?

–Non. Je veux seulement que tu t’armes de patience et de résignation, je veux que tu nous prouves à tous que ton attachement est de ceux qui savent résister au temps, à la distance. Yvonne t’attendra, sois tranquille… et peut-être qu’un jour ton oncle se laissera fléchir par votre constance.

–Mais si je persiste à lui refuser le s-erment qu’il exige… et j’y persisterai… il me laissera partir.

–Eh bien! Lu partiras. tu serviras ton pays, tu feras ton chemin dans l’armée, à l’exemple de ton père.

Ces mâles paroles, et surtout le regard d’Yvonne, me rendirent espoir et courage.

Le jour du tirage arriva, j’amenai un mauvais numéro.

–As-tu peur! me dit Corentin qui se trouvait là, mon frère Brieuc et moi nous avons manœuvré d’avance afin de pouvoir te haler de là.

–Que veux-tu dire, Corentin?

–Tirons une bordée jusqu’au sloop, et tu sauras la chose.

La barque du pilote se trouvait en ce moment dans le port, nous ne tardâmes pas à y arriver.

Là, Brieuc me montrant une tirelire dont il faisait gaîment sonner le contenu:

–Voilà ce que c’est! expliqua-t-il, le père nous laisse maintenant une partie de la gagne, et parfois la sœur y joint en cachette quelques petites gratifications maternelles. Or donc, dès qu’il a été question de l’affaire, Corentin et moi, nous nous sommes dit: «Plus de tabac, plus de schnick, plus de dépenses d’aucune sorte. faut devenir économes, faut tout garder pour notre frère Kerkadec!»

–Et voilà! conclut l’aîné des Penhoël, comprends-tu maintenant?

–Mais vous n’avez pu amasser ainsi deux mille francs! me récriai-je.

–Pour ce qui est de ça, non, reprit Brieuc; mais tu ne pars que dans quelques mois, et d’ici là notre épargne aura le temps de grossir encore… surtout si tu peux y mettre un peu du tien. Supposons qu’à nous trois nous parvenions à réunir cinq cents francs, peut-être six?

–Eh bien! ce ne sera que le quart de la somme?

–Oui, mais Corentin connaît un marchand d’hommes qui se contenterait de cet à-compte, et qui nous ferait crédit pour le reste.

–Quinze cents francs! y songez-vous?

–D’abord et d’une, tu vas commencer à gagner chez ton patron. D’autre part, nous continuerions de plus belle à nous sevrer de tout, et ça pendant deux ou trois ans… s’il le fallait même, pendant dix!

–Quoi! toutes vos distractions, tous vos plaisirs, ..

–Bah! bah! qu’est-ce que ça fait?… comptes-tu donc pour rien le bonheur de pouvoir conserver à ma sœur son mari, à nous tous un bon frère?

Dignes garçons! braves garçons! Je leur sautai au cou, je les embrassai, en pleurant de joie. j’étais sauvé!

–Motus! reprit Brieuc, faut rien en dire au père, ni même à Yvonne. La tirelire est cachée, là, dans le coffre à Corentin. Motus avec tout le monde!

Deux mois plus tard. par une effroyable tempête, le sloop se perdait corps et biens sur la côte de Guernesey.

Ce jour-là, le vieux pilote était resté à terre.

Quant à Corentin, quant à Brieuc, l’Océan les avait engloutis.

Ce fut un deuil général à Saint-Malo, tant les Penhoël étaient aimés de tous. Jamais je n’oublierai le passage du convoi funèbre à travers les rues, sa dernière halte au cimetière.

Les cheveux du vieux Penhoël avaient entièrement blanchi, son visage était baigné de larmes. Mais il ne laissait échapper aucun cri, aucune plainte; mais il ne chancelait pas en chemin, et jusqu’au bout il continua d’avancer, majestueusement recueilli dans sa stoïque douleur.

A sa droite marchait Benjamin, qui venait d’arriver du séminaire. Il avait alors dix-huit ans; il était pâle et doux comme un ange en pleurs.

Quant à Yvonne, qui marchait à la gauche du vieillard, elle avait ce regard et cette physionomie que les peintres donnent à la Mater dolorosa; elle était divinement belle.

Lorsque les deux jeunes pilotes eurent été descendus dans une même fosse, le vieillard s’agenouilla, toujours entre Yvonne et Benjamin.

–Seigneur! dit-il, je vous avais offert tous mes enfants… vous m’avez repris ces deux-là, que votre volonté soit faite!

–Amen! répondit derrière eux une voix qui les fit retourner tous les trois.

C’était Gabriel.

Il arrivait de Chine; il venait de débarquer juste à temps pour rendre les derniers devoirs à ses deux frères!»

IV

Table des matières

Kerkadec, oppressé par l’émotion, fit une nouvelle halte dans son récit.

La nuit était devenue complète; l’azur sombre du ciel s’illuminait d’une myriade d’étoiles, mais voilées, pâles et tristes.

Un profond silence pesait sur le camp endormi: les feux ne jetaient plus que de mourantes lueurs; les tentes et les sentinelles semblaient autant de fantômes blancs et noirs.

Dans l’immobilité même de cette atmosphère sans un souffle de vent, il y avait quelque chose d’étrangement mélancolique, en harmonie parfaite avec la douloureuse confidence de l’officier breton.

Il continua:

«Ce pauvre Gabriel avait déjà bien souffert!

Il portait au front, aux mains, aux pieds, de sanglantes cicatrices.

A l’exemple, en dérision du divin Maître dont il était allé répandre la doctrine et prêcher la Passion, on l’avait couronné d’épines, on l’avait crucifié.

Oh! je me souviendrai toujours de l’attendrissement, de l’admiration d’Yvonne et de Benjamin lorsque, de retour à la maison, ils firent asseoir entre eux le bien-aimé missionnaire, ils examinerent, ils touchèrent, ils baisèrent pieusement ses glorieuses blessures.

Que fût-ce lorsqu’il raconta son long voyage et ses douloureuses épreuves, lorsqu’il décrivit ce bizarre et mystérieux pays, lorsqu’il parla des périls qu’il avait affrontés, des souffrances qu’il avait subies, des conversions dont il avait eu la gloire!

Benjamin surtout, Benjamin l’écoutait avec une ardente curiosité, avec un enthousiasme qui, de jour en jour, sembla grandir encore.

Aussi, lorsque Gabriel parla de repartir:

–Je t’accompagnerai! lui dit Benjamin d’une voix fermement résolue, je désire m’associer à ton apostolat… je t’en prie, frère… je le veux!

Cette fièvre de dévouement, cette ardeur chrétienne, nous avait gagnés tous. Dans le premier élan de son âme, le vieux Penhoël lui-même applaudit à la courageuse résolution de son plus jeune fils.

Mais, se ravisant aussitôt, et des larmes plein les yeux

–Ah! s’écria-t-il, je n’ai plus que vous deux… Si vous alliez aussi mourir!

Ce fut Yvonne qui répondit:

–Quahd on meurt comme sont morts Brieuc et Corentin, comme mourront peut-être Benjamin et Gabriel…, en cherchant à sauver des hommes ou des âmes!…, c’est-à-dire pour le service de Dieu., la mort est une récompense., un bien!

Tandis qu’elle prononçait ces paroles, Yvonne rappelait ces vierges chrétiennes qui jadis, le front calme, le sourire aux lèvres, le regard illuminé par une dernière prière, attendaient, héroïquement au milieu du cirque, la couronne du martyre, et qui sont des saintes dans le ciel.

–Partez! partez tous les deux! dit alors le vieux Penhoël, et si le Seigneur veut que je reste seul ici-bas, que sa volonté soit faite!

Quelques jours plus tard, Gabriel et Benjamin ’embarquaient pour la Chine. De loin, à l’extrémité de la jetée, le père et la jeune sœur adressaient aux deux missionnaires un suprême adieu.

Puis, tous les trois, nous allâmes nous agenouiller au pied do la grande croix qui domine la rade, Jusqu’alors le vieillard n’avait pas versé une larme. Mais, en rentrant dans sa maison déserte, il se laissa tomber sur le fauteuil rustique, autour duquel se groupaient autrefois ses quatre fils, et il pleura.

–Je vous reste, mon père, dit Yvonne en l’entourant de ses bras, en baisant ses cheveux blancs.

Quant à moi, j’avais pris les deux mains du vieillard dans les miennes, je lui criai du fond du cœur:

–Ne suis-je pas aussi votre fils?

Hélas! j’oubliais en ce moment la dette qu’il me fallait payer à la patrie.

–Courage! me dit Yvonne au moment du départ, faire son devoir, servir son pays, c’est encore servir le Seigneur!

V

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Cinq années se passèrent,

J’étais en Afrique, je venais d’être décoré, j’étais sergent-major, lorsque deux lettres m’arrivèrent presque simultanément… deux lettres cachetées de noir.

La première m’annonçait la mort du père Penhoël, la seconde celle de mon oncle Kerkadec. J’étais riche maintenant, je pouvais être libre.

Je m’empressai de retourner à Saint-Malo. Oh! comme le cœur me battait en rentrant dans la maison d’Yvonne!

Sous son vêtement noir, elle était plus belle encore; elle m’accueillit avec un sourire plein de tendresse, mais dont cependant la grave mélancolie me frappa.

–Ma promise, lui dis-je en m’agenouillant devant elle,–ma fiancée… ma femme!

Pour toute réponse, elle me montra sa robe noire.

–A l’expiration de votre deuil, répondis-je, nous nous marierons, Yvonne?

–Je l’ai promis à mon père expirant, murmurat-elle, et je tiendrai ma promesse.

Les jours suivants, elle me renouvela la même assurance. Et cependant il y avait dans son regard, dans son attitude, quelque chose de plus en plus étrange.

On eût dit que son âme se détachait des choses terrestres, que ses yeux cherchaient à l’horizon comme un monde invisible. Elle avait la pâleur et presque l’immobilité d’une statue de marbre; elle semblait plongée dans une sorte d’extase.

Etonné, inquiet, je lui fis l’aveu de mes craintes, je la suppliai de s’expliquer franchement.

–Ce n’est rien…, rien, dit-elle, j’ai l’âme encore tout attristée.

–Mais, répondis-je, il sera bientôt temps de reparler mariage.

Et, lui prenant la main, j’y mis un baiser.

Au contact de mes lèvres, elle frissonna. Un douloureux pressentiment m’étreignit le cœur, je m’écriai:

–Yvonne… ah!… vous ne m’aimez plus, Yvonne!

Elle me regarda tout étonnée, Puis, voyant que je pleurais à ses genoux, elle m’embrassa au front, elle s’enfuit.

Tout.cela devenait de plus en plus alarmant, de plus en plus incompréhensible. Une fiévreuse angoisse, un morne chagrin, s’emparèrent de moi. Yvonne s’en aperçut; elle s’efforça de redevenir ce qu’elle était autrefois, affectueuse et souriante.

Le dernier mois de son deuil s’écoula ainsi.

–Faut-il faire publier nos bans? demandai-je enfin.

–Ami, répondit-elle, attendons qu’il m’arrive une lettre de mes deux frères qui sont là-bas, en Chine… Voici plus d’une année que je n’ai reçu de leurs nouvelles.

–Cependant, murmurai-je, si ce retard devait se prolonger longtemps encore…

–Non! intorrompit-elle avec un accent convaincu, ne craignez pas cela, eu sera bientôt..; quelque chose me le dit là. un de ces pressentiments du cœur qui ne trompent jamais.

J’insistai néanmoins. Yvonne me supplia de ne pas lui refuser ce délai suprême, elle me le demandait avec des larmes dans les yeux, à mains jointes. Je me résignai. Hélas! je n’attendis pas longtemps. Le lendemain soir, comme j’arrivais à la maison d’Yvonne, j’en vis sortir un auguste prélat, l’évêque de Rennes-

J’entrai vivement, j’aperçus Yvonne agenouillée non loin du seuil, et pâle comme une morte. A plusieurs reprises je voulus l’interroger, mais vainement; elle semblait ne pas m’entendre. Enfin, je lui touchai l’épaule.

Elle releva les yeux, me reconnut, se redressa lentement, me fit asseoir dans le grand fauteuil du père Penhoël et me dit:

–Ecoutez… ce que je viens d’apprendre et ce que j’ai résolu. J’espère que vous me comprendrez, mon ami… je l’espère.

Voici, ou du moins à peu près, ce qu’Yvonne me raconta.

VI

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Après un premier temps d’épreuves, Gaiel et Benjamin étaient parvenus à fonder, dans l’une des provinces les plus reculées de la Chine, dans le Kouang-si, ce que les missionnaires appellent une chrétienté.

Cette humble et primitive paroisse, perdue dans une montagneuse contrée, au bord d’un grand fleuve, ne se composait tout d’abord que de quelques chaumières habitées par de pauvres parias convertis au culte du vrai Dieu.

Grâce aux efforts persévérants, grâce à l’attractive vertu des deux jeunes apôtres, la colonie s’accrut rapidement, devint très-prospère.

De nombreuses habitations s’élevèrent sur cette rive jusqu’alors déserte; les campagnes environnantes furent défrichées, se couvrirent d’intelligentes cultures, car les frères Penhoël n’enseignaient pas seulement la religion, mais aussi le travail.

Ce travail fut béni de Dieu; la chrétienté ne tarda pas à se trouver assez riche pour élever, dans ce pays idolâtre, une chapelle que surmontait la croix.

Toutes les vertus évangéliques, toutes les béatitudes possibles ici-bas s’épanouissaient, ignorées et paisibles, dans ce simple coin de terre, dont les frères Penhoël avaient fait une sorte de paradis.

Bientôt leur réputation s’étendit au loin, leur attirant de nouveaux prosélytes. Quelque temps encore, et toute la province allait devenir chré-’ tienne,

Mais la jalousie des prêtres de Boudha no l’entendait pas ainsi, leur fanatisme réveilla la colère endormie des persécuteurs et des bourreaux.

Un jour même le village fut cerné, envahi par des soldats avides de pillage, altérés de sang. C’était toute une armée de tigres.

La résistance était impossible. On somma les chrétiens d’abjurer leur croyance. Ils refusèrent.

Vainement on incendia leur village; vainement on les menaça de la mortt; vainement on en tortura quelques-uns, on en crucifia quelques autres. Pas un seul ne faiblit, même dans les plus atroces supplices.

Il est vrai que ceux-là qu’on martyrisait le plus cruellement, c’étaient les frères Penhoël, dont l’exemple était un encouragement, dont l’héroïsme semblait un miracle.

Les tigres, enfin, désespérant de vaincre tant de courage, imaginèrent un terrible moyen d’en finir. Des bâteaux à soupape, des bâteaux semblables à ceux de Carrier, apparurent sur le fleuve. On y transporta la chrétienté tout entière, hommes, femmes, enfants, vieillards. tous enfin, à l’exception de quelques malheureux qui se tordaient sur les grandes croix sinistres, élevées çà et là parmi les ruines fumantes du village réduit en cendres.

Les deux jeunes pasteurs avaient été embarqués les derniers. Vers le milieu du fleuve, les soupapes furent ouvertes, et tous les chrétiens engloutis.

La plupart de ces malheureux revinrent à la surface des eaux, se recherchant, s’appelant, s’embrassant dans un suprême effort.

Parmi les bourreaux, qui les criblaient de flèches et de balles, c’étaient des clameurs féroces ou de grands éclats de rire; parmi les victimes, des gémissements, des cantiques et des prières.

A travers les groupes et les cadavres à demi submergés, Gabriel et Banjamin allaient et venaient, nageant d’une main, bénissant de l’autre.

Une dernière décharge eut lieu. Un dernier cri s’éleva du fleuve, où tout s’engloutit, disparut.. Avec le troupeau, les pasteurs.

On ne distinguait plus, sous les eaux ensanglantées, que leurs deux longues soutanes noires qu’emportait le courant.

VII

Table des matières

Tel fut le récit d’Yvonne.

Puis, me regardant d’un air doux et triste:

–Mon ami, reprit-elle, vous comprenez que je ne puis plus me marier, à présent.

–A présent, oui. mais dans quelques mois, dans une année.

–Jamais!

Vainement je voulus protester au nom do notre amour.

Elle m’interrompit du geste; elle continua d’une voix douloureusement oppressée, mais fermement résolue:

–Ecoutez-moi jusqu’au bout. il le faut. Dans la famille Penhoël, il y a toujours eu quelqu’un qui se vouait à Dieu. Mes frères sont morts, je dois prendre leur place… Je veux entrer au couvent, devenir sœur de charité.

–Mais vous ne m’aimez donc plus! m’écriai-je, mais vous ne m’avez donc jamais aimé!

–Je vous aimais… répondit-elle,–et vous aimerai toujours. Voyez plutôt, je pleure en vous disant adieu. mon cœur est brisé. mais ce sont là de ces sacrifices qui plaisent au Seigneur. mais j’entends une voix qui m’appelle vers lui. mais déjà j’appartiens aux pauvres, aux malades, à tous ceux qui souffrent…

–Et croyez-vous donc que je ne souffre pas, moi! interrompis-je avec l’accent du désespoir; j’avais votre parole, et je saurai vous disputer à tous, même à Dieu!

La main d’Yvonne se posa sur mes lèvres, et tout en me souriant à travers ses pleurs:

–Je n’ai pas oublié mon serment, reprit-elle, mais j’espère que vous voudrez bien m’en délier vous-même. Ne me dites pas que c’est impossible… Ne me dites rien aujourd’hui… laissez-moi seule… A demain… à demain!

Je m’éloignai, jurant bien en moi-même de ne jamais renoncer à Yvonne.

Mais elle ne tarda pas à devenir si languissante et si pâle, que je craignis de la voir tomber malade; je crus qu’elle allait mourir.

Elle ne se plaignait pas cependant, la loyale et courageuse Bretonne… elle ne me parlait plus même de cette ardente soif de dévouement qui la dévorait.

Dès que je n’étais plus là, elle s’empressait de courir vers les malades, vers les pauvres, vers les affligés; elle se faisait déjà leur sœur.

Un jour, je la trouvai entourée de petits enfants, la veille encore couverts de haillons, et qu’elle venait d’habiller tout à neuf; elle leur enseignait la prière.

Oh! qu’elle était touchante et belle ainsi, ma chère et sublime Yvonne!

Avant de la céder à Dieu, quels combats! quelle lutte!

Un soir enfin,–j’en suis encore à me demander comment cela se fit,–ce soir-là, nous nous promenions, Yvonne et moi, le long des falaises, et sans avoir conscience du chemin parcouru, nous nous trouvions déjà très-éloignés de la ville.

Je m’aperçus que ma compagne était fatiguée; je la fis asseoir sur un quartier de roc.

A nos pieds, l’Océan. Sur nos têtes, le ciel étoilé. Dans la campagne, vers la droite, au milieu d’une perspective bleuie par la lune, un clocher.

Le clocher d’un couvent… d’un couvent de femmes.

Tout à coup, au milieu du silence, l’ Angélus sonna.

Quelque chose comme une force invincible me fit courber la tête et, durant quelques minutes, réfléchir.

Lorsque je relevai les yeux vers Yvonne, son visage me sembla blanc comme un linceul. Elle regardait fixement le clocher; des larmes muettes inondaient son visage.

Je lui pris la main… cette main était brûlante.

–Yvonne, m’écriai-je, vous avez la fièvre?

–Oui, répondit-elle, la fièvre de la charité.

Et elle souriait… le sourire d’un ange aspirant au ciel.

–Tu le veux! repris-je avec un sanglot, mais tu le veux donc absolument, Yvonne!

–Y consentez-vous? me demanda-t-elle d’une voix suppliante.

La cloche de nouveau tinta, comme pour l’appeler.

J’eus enfin le courage de lui répondre:

–Va!… va!… tu es libre!

Et nous nous séparâmes en courant tous les deux, elle avec un cri de joie, moi avec un geste désespéré.

Le sacrifice était accompli; mais j’étais fou do douleur.

Après une longue maladie, lorsque je recouvrai la mémoire, mon amour vivait encore en moi, mais il était vaincu, résigné.

Un seul désir me restait. revoir une dernière fois celle que j’avais perdue.

La veille du jour où je repartis, cette amère joie me fut permise.

–Pardon! dit-elle en devinant à ma pâleur tout ce que j’avais souffert, pardon, mon pauvre Alain. ayons confiance en Dieu. Dieu est bon. il réunit là-haut ceux qu’il a cru devoir séparer ici-bas. il marie les âmes dans le ciel!

Et, comme dernier gage d’affection terrestre, elle me donna cette petite médaille de Notre-Dame-D’Auray, que je n’ai plus quittée. Depuis ce jour-là, nous ne nous étions pas revus.

Juge donc de mon émotion, de ma joie!

Cette femme qui vient de passer… sœur Thérèse… eh bien!… c’est Yvonne!»

VIII

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Au moment où Kerkadec achevait, une lueur rose parut à l’orient.

Quelques fanfares, comme réveillées par l’aube, se répondirent.

C’était le signal de la bataille.

Les deux capitaines rejoignirent chacun sa compagnie, mais non sans s’être une dernière fois serré la main, mais non sans s’être mutuellement dit:

–Bonne chance!

Dès la première heure du combat, le Breton tomba mortellement frappé.

Une sœur, conduite par un hasard providentiel, accourut vers lui.

Sœur Thérèse… Yvonne.

Déjà Kerkadec ne pouvait plus parler. Mais il la reconnut… mais il trouva la force de lui montrer la petite médaille de Notre-Dame-d’Aufay, pieusement conservée sur son cœur.

En même temps, de l’autre main, il indiquait le ciel.

Sœur Thérèse comprit ce muet adieu.

–Oui, répondit-elle, oui… bientôt…

Elle ne put achever. Une balle, la frappant en pleine poitrine, la renversa mourante, auprès de son fiancé mourant.

Ils expirèrent en même temps, les yeux dans les yeux, la main dans la main.

–Et pour sûr,–ajoutait l’officier dont je tiens ce récit,–pour sûr, ils sont arrivés ainsi devant Dieu, qui marie les âmes!

LE BATON DE LA HIRE

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I

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Non assumes nomen Domini lui in vanum.

Et le colonel Bourgachard fit entendre un terrible juron.

Disons-le tout de suite, il jurait souvent et terriblement, ce colonel Bourgachard.

A part ce défaut-là, c’était un des plus charmants, un des plus brillants colonels de la jeune garde.

Trente ans tout au plus, un mâle et noble visage, un regard d’aigle, une crinière de lion, l’élégante crânerie militaire qui sied si bien à la bravoure.

Fils de ses œuvres, il avait conquis tous ses grades à la pointe de l’épée. C’était Napoléon qui l’avait fait colonel et comte de l’empire.

Puis, grâce à l’un de ces mariages qu’on appelait alors une savonnette à vilain, le colonel comte Bourgachard était devenu l’époux de Mlle de la Roche-Aymon, un des plus beaux noms de la vieille noblesse française.

La comtesse Bourgachard–une toute jeune et toute gracieuse patricienne–avait eu d’abord grand’peur de son mari. Mais bientôt, se rassurant par la découverte que, sous cette rude écorce, il y avait un cœur d’or, elle s’était sentie fière do lui, elle l’avait aimé.

Il était si généreux et si bon! Sans ce fâcheux travers de jurer à tout propos avec sa grosse voix de batailleur, on eût dit un vrai gentilhomme.

Mais, hélas! c’était comme une tache originelle, indélébile.

Chaque fois qu’un juron s’échappait à travers la noire moustache du comte, la douce et impressionnable comtesse tremblait, pâlissait, chancelait comme une délicate rose seeouée par un vent d’orage.

Ce matin-là encore, par la fenêtre entr’ouverte, elle avait entendu les éclats de voix du colonel. qui se promenait dans le jardin, et, toute frissonnante, toute consternée, elle se cachait le visage dans ses deux mains.

Auprès d’elle se trouvait le dernier des la Roche-Aymon, un digne ecclésiastique que son inaltérable douceur avait fait surnommer l’abbé Patience.

–Calme-toi, mon enfant! dit-il. Chacun de nous n’a-t-il pas son péché mignon?. Il le rachète par tant de qualités. Il ne te savait pas là.

Le vieillard avait écarté les mains de la jeune femme. En apercevant son visage, il ne put se défendre d’une douloureuse exclamation.

Elle était d’une effrayante pâleur. Dans ses yeux, il y avait des larmes.

–Renée!… ma chère Renée!…

–Non… croyez-moi, mon oncle, c’est plus fort que moi. A chacun de ces affreux excès de colère, je me sens le cœur rempli d’épouvante et de sinistres pressentiments. Il me semble que, comme autant d’oiseaux effarouchés, je vois s’enfuir toutes mes illusions, toutes mes espérances.

–Folle!

–Oubliez-vous donc que je ne suis plus seule à ressentir maintenant ce dangereux effroi. qu’un pauvre petit être tressaille en mon sein et pourrait y mourir avant d’avoir vécu

–Tais-toi! fit le vieillard, tu me fais trembler à mon tour… Il faut absolument que pareille chose ne se renouvelle plus… Il le faut.

–Impossible!

Le vieil abbé réfléchit un instant. Puis, comme souriant à quelque inspiration secrète:

–Qui sait? murmura-t-il, laisse-moi faire… j’ai mon idée… Ton vieil oncle Pierre corrigera le colonel Bourgachard, ou bien il ne s’appelle plus l’abbé Patience!

Et, de plus en plus mystérieux, il sortit.

II

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Lorsque l’oncle Pierre aborda le colonel Bourgachard, celui-ci marchait à grands pas sur la lisière du parc, dont il cravachait les buissons, tout en laissant échapper encore quelques derniers grondements, comparables à ceux du tonnerre qui s’éloigne.

–Eh! mon vaillant neveu, d’où vient donc cette grande colère?

–Croiriez-vous que Baptiste s’est permis de frapper Marengo, mon cheval favori. Mille millions de.

–Chut! fit le vieillard, un doigt sur ses lèvres.

–Bah! riposta le comte, ma femme ne peut pas entendre.

–Elle était tout à l’heure à la fenêtre, elle vous a entendu.

–Bigre! se récria le comte, sur le visage duquel se peignit aussitôt un sincère regret.

–Qu’a-t-elle dit?

L’abbé raconta la scène dont il venait d’être témoin.

–Ah! misérable que je suis! s’emporta le colonel, lui donner de ces terreurs-là… causer peut-être la mort de mon enfant… Mais je ne pourrai donc jamais dompter ma maudite langue… Ah! mille millions de…

–Hum! hum! toussa l’abbé.

–Vous le voyez! reprit avec découragement Bourgachard, je m’oublie toujours… je ne peux pas, je ne peux pas!… Tonnerre!… Voyez plutôt, encore!. et Dieu sait pourtant que j’adore ma femme, que je voudrais être digne d’elle, que je donnerais tout au monde pour ne plus jurer… du moins quand je suis ici, auprès d’elle!

–Pourquoi pas ailleurs, et toujours… car Dieu le défend, colonel, et c ’est un gros péché.

–Oh! oh! quant à ça, monsieur l’abbé, vous savez bien que je ne suis pas superstitieux, répliqua l’officier de fortune avec un dédain superbe.

–Pourquoi donc, reprit finement l’abbé Patience, pourquoi portez-vous au doigt cette simple bague d’argent, qui vous fut donnée par je ne sais plus quelle abbesse italienne dont vous aviez généreusement protégé, défendu le saint asile?

–Parce que. parce que c’est une sorte de talisman, qui m’a toujours porté bonheur. Elle me l’avait bien prédit, la digne nonne, et je n’y croyais pas trop d’abord. Mais il a bien fallu me rendre à l’évidence. Avec cet anneau je suis presque invulnérable, et ma bonne chance ne bronche jamais. Une seule fois j’oubliai de le mettre à mon doigt; ce jour-là je fus blessé… on me fit un passe-droit. Oh! oh! j’ai de la religion aussi… à ma manière… je prie souvent le bon Dieu… depuis mon mariage surtout, pour ma femme… et durant notre prochaine campagne… car, vous le savez, mon cher oncle, c’est dans trois jours le départ… je compte bien le prier pour mon file aussi, bien qu’il soit encore à naître. Et je n’aurai garde d’aller au feu sans avoir à mon doigt l’anneau de l’abbesse. Pourquoi souriez-vous, monsieur l’abbé? Est-ce que vous n’y croiriez pas, vous, un homme d’Eglise?

–Dieu m’en gardee! répliqua l’oncle Pierre. D’abord et d’une, parce que c’est le prix d’une action généreuse, et qu’une généreuse action porte toujours bonheur… comme aussi une bonne résolution, àlaquelle on reste pieusement fidèle… En second lieu, parce que, dans notre famille, nous avons un de ces talismans-là. un talisman de soldat.

–Ah! ah! contez-moi donc ça…

–Volontiers… Je présume, que vous avez ouï parler de Jeanne d’Arc?

–Assurément! Tout bon Français doit la connaître et vénérer sa mémoire. Elle délivra le pays des Anglais… Ce fut un grand capitaine.

–Une sainte fille! colonel, et, qui plus est, l’élue de Dieu…

–Le Napoléon de son temps, monsieur l’abbé, voilà son plus beau titre.

–Je vous en remercie pour elle, poursuivit en souriant l’oncle Pierre. Ainsi que votre glorieux empereur, elle avait ses lieutenants, ses enthousiastes, ses fidèles… et parmi ceux-là, un nommé La Hire.

–Je sais! je sais, mon oncle… car nous apprenons l’histoire tout en en faisant à notre tour… Ce La Hire n’était-il pas un officier de fortune, un chef de bande, un des Bourgachard de ce temps-là?

–Je n’aurais pas osé le dire, monsieur le comte mais j’accepte l’assimilation Je signalerai même entre vous deux ce point de ressemblance tou t particulier, qu’il avai t aussi l’humeur prompte, irascible… et jurait à tout propos comme un diable.

–Vraiment!…

–Ce qui choquait fort la pauvre Jeanne d’Arc, et l’affligeait davantage encore. Dame! c’était une fille religieuse. Elle s’efforçait de réformer, à force de douceur, ses farouches compagnons de guerre. Un seul lui résistait, La Hire. Non pas qu’il y mit de l’entêtement, loin de là; mais il était comme vous, colonel, il ne pouvait se défendre de sacrer et de blasphémer, c’était plus fort que lui.

–Voyez-vous ça, ce pauvre La Hire!

–Un jour enfin, Jeanne accomplit je ne sais plus quel exploit qui tenait du miracle, et, dans cette même affaire, sauva la vie du vieux routier. En la remerciant, pour mieux attester sa reconnaissance, il jura de façon à faire envoler tous les –anges qui servaient d’invisible escorte à la vierge de Vaucouleurs. Elle devint toute triste, et se prit même à pleurer… Tenez! comme tout à l’heure votre femme.

–Ah! ah! ça lui faisait aussi cet effet-là, à Jeanne d’Arc?

–La Hire comprit sa faute, et, se laissant tomber aux genoux de l’héroïne, il lui demanda pardon. «Mais, ajouta-t-il, quant à me corriger, pas moyen!… Il faut absolument que je jure par quelque chose, n’importe par quoi.–Eh bien! répondit-elle, jurez par votre bâton… mais plus rien que par votre bâton… je le permets. el si vous vous y résignez fidèlement, mon brave ami, je serai bien contente.»

–Comment! fit Bourgachard, par son bâton?

–Oui, expliqua l’abbé, La Hire boîtait un peu, par suite d’une ancienne blessure, et s’appuyait sur une sorte de canne, dont parfois aussi, dans certains cas de surprise, il s’était servi comme d’une massue pour frapper l’ennemi.

–C’est-à-dire l’Anglais… Bravo!

–En entendant les paroles de Jeanne, il prit à deux mains ce bâton, le regarda longuement, l’étreignit avec un ferme vouloir… Puis, l’élevant vers le ciel: «Je veux mourir, dit-il, si désormais je jure autrement que par toi! J’en fais le serment à Dieu… et à vous aussi, Jeanne!»

L’oncle Pierre se tut, mais en continuant de regarder le colonel Bourgachard, les yeux dans les yeux.

III

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–Eh bien! questionna le comte, vivement impressionné par le récit de l’abbé, eh bien! ce serment, La Hire y manqua-t-il?

–Jamais tant que vécut Jeanne. et même en apprenant qu’elle venait d’être brûlée vive. Il était terriblement furieux ce jour-là cependant.

–Il y avait de quoi!

–D’accord! mais au moment même où sa bouche s’ouvrait pour… ce que vous savez. il se rappela sa promesse, et, regardant le bâton, sur lequel ses yeux laissèrent tomber une larme: «Jeanne, dit-il, ma pauvre Jeanne, je tiendrai parole à ta mémoire»

–Bienn! s’écria Bourgachard, très-bien! C’était un digne soldat que ce La Hire!

–Aussi son bâton lui devint-il un porte-bonheur… absolument comme pour vous l’anneau de l’abbesse. Un seul jour il s’oublia… C’était après un revers. On battait en retraite… Il jura… Quelques minutes plus tardd, un trait l’atteignit en pleine poitrine.

–Blessé?

–Mortellement. Il fit venir toute sa lignée, laquelle était fort nombreuse, car, à défaut d’héritiers directs, une ribambelle de neveux et de cousins étaient venus se grouper à sa suite depuis qu’il s’était fait un grand nom, depuis qu’il avait conquis une grande fortune. La même chose aussi vous arrivera, monsieur le comte… gardez-vous d’en douter.

–Oui, oui, ça commence déjà, répondit en riant le colonel; mais moi, j’aurai des enfants, s’il plaît à Dieu…

–Et si vous ne causez plus à ma nièce de ces terreurs qui peuvent tuer à la fois le présent et l’avenirr! répliqua solennellement l’oncle Pierre.

–On y fera tout son possible! fit Bourgachard en s’efforçant de dissimuler son émotion sous un sourire. Mais, je vous en prie, achevez l’histoire de La Hire.

–Lorsque tous ses parents furent réunis, le héros mourant se fit apporter son bâton, ordonna de le rompre en autant de morceaux qu’il y avait là d’héritiers, et remettant à chacun d’eux l’une de ces reliques: «Ce sont, dit-il, autant de talismans qui doivent se perpétuer dans votre descendance, et sauvegarderont celui qui portera l’un d’eux dans les combats. à moins toutefois qu’il ne tourne ses armes contre la France ou qu’il n’enfreigne le second commandement de Dieu. Ce cas échéant, malheur à lui, malheur!» Tel fut le testament de La Hire. Les la Roche-Aymon descendent de ce fameux capitaine, et moi, leur dernier représentant, je possède, dans un vieux médaillon, la dernière parcelle de ce bâton sacré. Un jour peut-être, s’il vous naît un fils qui devienne soldat à son tour, et si vous m’avez permis de l’élever dans la crainte de Dieu, je lui remettrai cet héritage.

–Pourquoi ne me le confieriez-vous pas à moi-même, et dès aujourd’hui? demanda Bourgachard.

–Oh! oh! vous jurez, vous. ce vous serait un présent fatal.

–Eh bien! fit le comte après un silence, eh bien! je le réclame de votre amitié, mon oncle. au moins pour les trois jours qui me restent à demeurer ici. Quant à ces trois jours, je renouvelle le serment de votre ancêtre… Je me souviendrai tout à la fois de Jeanne d’Arc et de ma chère Renée. Je ne jurerai plus que par le bâton de La Hire.

–Parole d’honneur?

–Parole d’honneur! Et qui sait, si je m’en montre digne, peut-être me permettrez-vous de l’emporter avec moi, ne fût-ce que pour lui faire traverser de nouveau le fracas des batailles.

–Eh! je ne demande pas mieux! conclut l’abbé, je remonte chez moi, venez m’y rejoindre. mais dans un quart d’heure seulement. Patience!

IV

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Le colonel se garda bien de manquer au rendez-vous. Il reçut des mains de l’abbé la sainte relique.

–Mais, observa Bourgachard, ce médaillon ne me semble pas aussi ancien que vous voulez bien le dire?

–Il fut remis à neuf par le dernier marquis de la Roche-Aymon, qui était le père de Renée, de votre femme.

Puis, voyant que le comte cherchait à l’ouvrir, ainsi qu’un enfant curieux:

–Le ressort est brisé, s’empressa de dire l’oncle Pierre, il faut me croire sur parole. Il n’y a que la foi qui sauve!

–Soit! conclut le colonel, qui se laissa suspendre au cou le talisman.

Durant les trois jours qui suivirent, il eut plus d’une occasion, plus d’une velléité de colère.

Mais chaque fois que son sourcil se fronçait, chaque fois qu’un éclair s’allumait dans ses yeux, chaque fois que sa bouche s’entr’ouvrait pour laisser échapper un juron, bien vite l’oncle Pierre lui rappelait son serment par un geste et, du regard, indiquait la place où se trouvait le médaillon.

Le comte aussitôt se calmait. Il souriait.

Arriva l’instant du départ.

La comtesse, toute en pleurs, palpitait d’un tendre effroi entre les bras de son époux, en murmurant:

–Si c’était un éternel adieu! si tu n’allais plus revenir!

–Ne crains rien! répondit-il, notre oncle Pierre m’a prêté un talisman, une relique. et quelque chose me le dit là, s’il veut bien ne pas me la reprendre, les balles et les boulets me respecteront. je reviendrai général.

–Gardez le médaillon! s’écria l’abbé Patience, gardez-le, mon neveu… mais qu’il vous rappelle votre serment!

–Le vieux La Hire est mort pour l’avoir oublié, conclut le colonel en embrassant une dernière fois sa femme; et moi qui suis jeune, heureux, moi qui aime et suis aimé… je ne veux’pas mourir!

V

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Ainsi qu’il l’avait annoncé, le colonel Bourgachard revint général.

En accourant au-devant de lui, la comtesse Renée portait dans ses bras un enfant, un fils.

–Eh bien! fit l’abbé Patience, que dites-vous de mon talisman?

–Je dis. je dis que très-réellement, à Austerlitz, il m’a sauvé la vie en recevant pour moi certaine balle autrichienne, dont il garde encore la trace. Voyez plutôt, mon oncle!

Entr’ouvrant son uniforme, il montrait le médaillon tout fracassé.

–C’est, ma foi, vraii! fit le vieillard, il vous a servi d’égide.

–Oh! mon. Dieu! s’écria la comtesse en pressant le médaillon contre ses lèvres.

Puis, tout à coup:

–Tienss! il s’est ouvertt!

–Tant mieuxx! fit le général, je ne serais pas fâché de voir.

–Regardez maintenant, mon neveu; regardez, je vous le permets.

La jeune mère ouvrit sa main, sur la paume de laquelle les deux parties du médaillon s’écartèrent ainsi que les deux valves d’une coquille.

Bourgachard fit un mouvement de surprise.

Pas le moindre fragment de bois, mais un portrait de Renée, au bas duquel, sur une petite bande de vélin, ces deux lignes écrites par l’abbé Patience:

Dieu en vain tu ne jureras,

Ni autre chose pareillement.

L’oncle et le neveu se regardèrent en souriant.

–Ainsi, vous vous êtes moqué de moi, monsieur l’abbé…

–M’en voulez-vous, général?

–Bien au contraire! je vous remercie, mon oncle… car, grâce à vous, je ne serai plus un épouvantail pour ma chère Renée, je no donnerai pas un mauvais exemple à notre fils… Vous m’avez radicalement corrigé… Je ne jure plus que par mon bâton… comme La Hire!

LES LUNDIS DE JACQUES

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I

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Memento ut diem m sabbati sanctifices.

C’était un samedi soir, dans l’un de ces chantiers de construction maritime qui bordent la grève, entre Sainte-Adresse et le Havre.

Les derniers rayons d’un resplendissant soleil d’été, qui bientôt allait disparaître à l’horizon, embrasaient le ciel, empourpraient la mer, et venaient allumer de rougeâtres reflets sur le sable, parmi les galets, jusque dans les vitres flamboyantes des quelques masures voisines. Temps calme, silence profond, délicieuse soirée, bien que la chaleur fût grande encore.

Aussi les ouvriers travaillaient-ils mollement comme au déclin d’une fatigante journée dont le lendemain doit être un jour de repos, sinon de plaisir.

L’un d’entre eux cependant, un charpentier, se distinguait par sa consciencieuse ardeur à la besogne.–

C’était presque un vieillard, mais un vieillard alerte et de joyeuse humeur. Ses cheveux, déjà tout blancs, formaient une sorte de frange à son grand front chauve, et faisaient davantage encore ressortir la teinte bronzée de son mâle visage. Ses bras nus, sa large et musculeuse poitrine, que permettait de voir la chemise entr’ouverte, attestaient la force et la santé; son air de bonh0mie narquoise, son clair regard, son franc sourire, annonçaient un honnête homme, un homme heureux.

Par intervalle, cependant, une certaine inquiétude, mêlée d’impatience, se lisait sur ses traits. Il se redressait un instant, et regardait du côté de la ville. Puis, après un soupir, il se remettait au travail. On eût dit qu’il attendait quelqu’un.

Non loin de là, ses camarades organisaient une partie de plaisir pour le lendemain. et le surlendemain peut-être.

,–Dites donc, père Jaques, questionna tout à coup l’un d’eux, pourquoi donc que vous travaillez toujours le lundi?. Pourquoi donc que vous ne nopcez pas même le dimanche?

–Le dimanche appartient à Dieuu! répliqua le vieil artisan avec une sorte d’austérité naïve.

–Soit! fit l’autre, on sait que vous avez de la religion, monsieur Jacques Renaud; mais le bon Dieu permet les lundis…

–Mes lundis!. se récria le vieillard avec unee expression étrange, oh ! oh !… mes lundis à moi...

Mais, s’interrompant tout à coup comme s’il eût craint de révéler un secret:

–Suffit!… Je m’entends… conclut-il.

–Ce n’est pas une réponse! se récrièrent plusieurs voix.

–Il vous en faut une autre?… Attendez!

Jacques Renaud alla chercher dans la poche de sa veste un lambeau de journal qui, selon toute apparence, avait enveloppé sa frugale collation de l’après-midi.

Il l’avait lu par hasard, et précieusement conservé comme des plus instructifs.

–Tiens!… dit-il en indiquant l’article en question au plus jeune de ses interlocuteurs, tiens… lis cela, Guillaume… et lis tout haut… ce sera ma réponse.

Guillaume était le lecteur du chantier. Sans se faire prier, il prit le fragment, le repassa d’un revers de manche et, doctoralement, commença ainsi:

«L’ouvrier qui ne travaille pas le lundi, indépendamment de sa journée qu’il perd, fait des dépenses inutiles. Pour ne rien exagérer, estimons à quatre francs la porte de temps et les dépenses de ce chômage hebdomadaire. Comme il y a cinquante-deux semaines dans l’année, cela fait208fr. par an, qui, multipliés par quarante,–moyenne ordinaire des années de travail,–donnent pour résultat une perte de 8,520fr. Or, toute somme se double par les intérêts au bout de quatorze ans; cette même somme, placée tous les mois à la CAISSE D’ÉPARGNE, aurait produit à l’ouvrier25,864fr., capital plus que suffisant pour garantir sa vieillesse de la misère et qu’il laisserait après sa mort à ses enfants, comme un souvenir de son affection pour eux et comme un exemple à suivre.»

A la suite de cette démonstration si catégorique, il y eut un silence.

–Voilà! conclut Jacques.

Ce mot, ce seul mot, sembla rompre le charme qui retenait tous les ouvriers béants et pensifs.

–Allons donc! se récrièrent-ils à qui mieux mieux, allons donc! c’est pas possible. Est-ce qu’il ne faut pas se donner un peu de bon temps? Est-ce qu’il ne survient pas toujours une circonstance, une ambition, qui empêche qu’on ne puisse thésauriser ainsi ses économies? Est-ce que toi-même, Jacques, tu n’as pas fondu toutes les tiennes pour éduquer ton garçon, pour en faire un monsieur, un moderne?

–C’est vrai, reconnut le père Renaud. Cependant.

Il s’interrompit pour la seconde fois, et changeant tout aussitôt de Lon, de physionomie, d’allures:

–Parlons plus de ça! fit-il, voici mon fils qui vient là-bas… faut que je lui cause.

Il courait à la rencontre d’un jeune homme qui venait d’apparaître au détour du chemin.

II

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Ainsi qu’on vient de l’apprendre, le fils de Jacques n’était point un ouvrier; c’était un monsieur.

Son père lui avait fait donner une certaine éducation, dont il avait su profiter, mais sans en concevoir un sot orgueil. Bien qu’il fût premier commis chez le plus riche armateur de la ville, et de plus assez élégant, très-joli garçon, ce qui ne gâte jamais rien, il était resté simple, modeste, un peu timide même, et se faisait aimer de tous, voire même des camarades de son père qui, tout en le raillant parfois à propos de sa tenue de gentleman, en arrivaient invariablement à dire de lui:

–C’est un bon enfant, qui n’est fier avec personne, et qui vous aime crânement son vieux bonhomme de père!

Maurice Renaud méritait donc d’être heureux. Mais l’était-il? Quiconque eût pu le voir en ce moment, eût répondu non.

Le pauvre jeune homme arrivait pâle, frissonnant, abattu. Un profond désespoir se lisait sur ses traits; il y avait des traces de larmes dans ses yeux.

–Eh bien! eh bien donc, mon fieu? fit anxieusement le bonhomme Renaud.

Trop douloureusement oppressé pour lui répondre encore, autrement que par un geste de découragement, son fils s’assit ou plutôt se laissa tomber sur une pièce de charpente.

–Mais tu n’as donc pas osé aborder ton patron? questionna Jacques.

–Si fait, répond Maurice, j’ai parlé à M. Durand.

–Tu lui as tout dit?

–Tout.

–Carrément. avec courage., .

–Avec courage. Je venais de la rencontrer… elle!

Dans ce dernier mot, dans ce soupir, Maurice avait mis toutes les tendresses de son âme.,

–Et qu’a-t-il répondu, lui?

–Que j’avais raison de vouloir partir, et qu’il se chargeait de mon avancement là-bas.

– Hien de plus?

–Rien de plus. Ah! si fait. il a dit que j’étais un honnête homme… et en me disant cela, en me serrant la main, il semblait ému.

–Je le crois bien, morbleu!… Il y a dix-huit mois, au péril de ta vie, n’as-tu pas sauvé sa fille?

–Oh! je ne lui ai pas rappelé cela.

–C’est d’un cœur généreux, mon enfant. mais il ne faut pas qu’il l’oublie non plus.

–Il s’en est montré reconnaissant, mon père. Ne m’a-t-il pas ouvert ses salons, admis dans son intimité, moi, pauvre enfant du peuple?

–Belle récompense, par ma foi! c’est en voyant tous les jours Mlle Clémentine…

–Plus bas, mon père, plus bas! supplia le jeune homme avec un geste d’effroi.

Jacques se retourna pour bien se convaincre que tous ses compagnons de travail se trouvaient à distance, et que personne ne pouvait entendre,

Néanmoins, baissant la voix;

–C’est en la voyant ainsi, reprit-il, que Lu as eu le malheur d’en devenir amoureux fou.

–Mon père…

–Et que, de son côté, bien que tu ne veuilles pas en convenir, elle-même…

–Non, mon père, non! interrompit vivement Maurice,–jamais je ne me suis permis de lui laisser soupçonner que je l’aimais… jamais elle ne m’a laissé entrevoir qu’elle m’eût compris, que je fusse aimé d’elle!

–Possible! répliqua le vieillard avec un reste d’incrédulité, mais c’est justement ce qui fait ton éloge. Comment, tu vas trouver le père, et là franchement, loyalement, héroïquement, tu lui dis: «Monsieur Durand, je ne dois pas, je ne veux pas abuser de votre confiance… j’aime votre fille, qui peut-être a quelque amitié pour moi… envoyez-moi bien loin, dans quelqu’un de vos établissements des colonies… il faut que je renonce à ma position, que je quitte mon vieux père, que je m’expatrie… il le faut, je le veux!»

–Oui, reconnut Maurice, oui, c’est à peu près cela que je lui ai dit…

–Et il ne t’a pas dit de rester?

–Je ne le lui demandais pas, mon père!…

–Eh bien!… moi, à sa place, si tu étais venu me parler ainsi… si j’avais une fille… et si tu n’étais pas mon fils!…

A celle boutade palernellc, Maurice eut un amer sourire, et répondit:

–M. Durand est si riche!… c’était un rêve, une folie… je partirai… j’oublierai…

Mais, les larmes lui venant tout à coup:

–Oh! non… je n’oublierai pas! acheva-t-il encachant son visage dans ses deux mains, je l’aime trop! j’en mourraii!

Jacques aussi pleurait.

–Mon fils! s’écria-t-il en le saisissant dans ses bras, en l’étreignant contre sa poitrine. Mon enfant!.… mon pauvre enfant… mais c’est donc un de ces amours qui sont toute la vie. Oh!… c’est ma faute à moi, qui t’ai peut-être mis trop d’ambition dans le cœur… Eh bien! ne désespère pas encore… j’irai chez M. Durand… et… je ne te dis que ça… j’irai demain!

Et comme Maurice le regardait, tout étonné:

–Demain! répéta Jacques en mettant un doigt sur ses lèvres.

III

Table des matières

Durant la promenade de la veille au soir, bien qu’en se maintenant sur une certaine réserve mystérieuse, le bonhomme Jacques s’était, comme on dit, mis en quatre pour consoler, pour encourager son fils.

Néanmoins, le pauvre amoureux passa la nuit blanche, et ne s’endormit qu’au jour naissant.

Aussi sommeillait-il encore lorsque, vers les huit heures, son père rentra, tout frais rasé, vêtu de son bel habit neuf.

–Comment!… déjà! fit Maurice tout palpitant d’angoisse.

–Déjà… quoi? demanda narquoisement le père Renaud.

–Vous étiez sorti… vous revenez…

–Je viens d’entendre une messe basse, mon garçon… faut avant tout la part du dimanche.

–Et maintenant…

–Maintenant nous allons manger un morceau sur le pouce… et tandis que tu iras prier à ton tour, moi j’agirai.

–Oh! que vous êtes bon, mon père!

–Habille-toi vivement, si tu veux que je parte de même.

Maurice ne se le fit pas répéter deux fois.

Le déjeuner fut court et silencieux. Bien que Jacques affectât une certaine assurance joviale, il n’y fit guère plus honneur que Maurice.

Le père et le fils sortirent ensemble, et, sans se dire un mot, remontèrent la grande rue jusqu’au portail de l’église.

Là, toujours en silence, ils se serrèrent la main et se séparèrent.

Jacques s’achemina vers la maison du riche armateur.

A mesure qu’il s’en rapprochait, la démarche lui semblait de plus en plus épineuse, et, bien que sans ralentir le pas,–Jacques était brave,–son émotion se trahissait par de fréquents hum! hum!

Que fût-ce donc lorsqu’en arrivant en face de la porte cochère, la comparaison de cet opulent hôtel avec son modeste logis dut lui rappeler toute la distance qui existait entre la fille du millionnaire et le fils de l’artisan, entre Clémentine et Maurice!…

Nonobstant, il prit son courage à deux mains, franchit le seuil et se fit annoncer à M. Durand.

Comme il attendait la réponse, Mlle Durand traversa l’antichambre, un livre de messe à la main. Elle aussi, se rendait à l’église.

C’était une adorable enfant, blonde avec des yeux bleus, avec un air de douceur et de bonté qui la rendait encore plus charmante; une vierge de Greuze.

En reconnaissant le père de Maurice, elle fit un mouvement, rougit et baissa les yeux.

Puis, gracieuse et souriante elle disparut.

Mais, rien qu’au rapide regard qui venait de s’échanger entre le vieillard et la jeune fille, Jacques avait lu dans le cœur de Clémentine; il se disait:

–Ah!… si nous n’avions affaire qu’à elle! Mais il y a M. Durand!…

Et, comme le domestique revenait le chercher de la part de son maître, il entra.

IV

Table des matières

C’était un excellent homme que M. Durand, bien qu’un peu entiché de sa fortune, qui, du reste, était son ouvrage.

En dépit de l’estime qu’il professait pour Jacques Renaud, son ancien condisciple à l’école communale, il avait hésité à le recevoir, devinant bien ce qui l’amenait et, par avance, désolé de ce qu’il aurait à lui répondre.

Aussi son visage exprimait-il un regret sincère, mais en même temps une résolution irrévocable.

Dès le premier regard, les deux pères se comprirent. Et, comme l’ouvrier cherchait encore une façon d’entamer l’entretien:

–Je sais… je sais tout, commença brusquement l’armateur; mais ce n’est pas faute à moi!. Que veux-tu que j’y fasse?

–Eh!… parbleu… que Lu les maries! répliqua intrépidement le bonhomme Renaud.

–Comme tu y vas, toi!

–Pourquoi pas? Est-ce que Lu ne nous estimes pas tous les deux, le père comme le fils?

–Quant à ça, d’accord. Toi, tu es la probité, l’honneur même… et ton fils vaudra encore mieux. De plus, une aptitude aux affaires, un coup d’œil, une intelligence d’élite. Et je lui dois la vie de ma fille. Tu vois que je n’oublie rien, Jacques, et que je rends toute justice à Maurice.

–En ce cas, tu dois être convaincu qu’il aime sincèrement ta fille, et qu’il la rendrait heureuse?

–Oui. Je te l’avouerai même, je serais enchanté de l’avoir pour gendre…

–Eh bien! alors?…

–S’il avait ce qui lui manque.

–Que lui manque-t-il?

–Une fortune.

Sous ce grand mol, Jacques sembla courber la tète,

Mais la relevant aussitôt, comme s’il n’eût fait que se replier sur lui-même afin de reprendre un nouvel élan pour la lutte:

–Durand, dit-il avec un grand calme, je Le remercie de m’avoir parlé aussi franchement, aussi amicalement. Je n’ai plus de crainte pour l’avenir de nos enfants, je suis certain que tu vas consentir à leur bonheur.

Le millionnaire eut un geste de vif déplaisir; il avait espéré que tout était fini.

–Tu ne veux pas d’un gendre qui aurait les mains vides, poursuivit Renaud, c’est trop juste. Mais tu es trop raisonnable pour exiger que lui, jeune homme, il soit aussi riche que toi, alors surtout qu’il possède, c’est toi qui l’as dit, une intelligence d’élite, de l’honneur et de la volonté. Avec ces qualités-là, tu l’as prouvé par Lon exemple, on arrive.

Le sourire qui effleura les lèvres de l’armateur, prouva suffisamment au père Jacques qu’il avait touché juste.

Aussi s’empressa-t-il d’appuyer davantage encore sur la corde sensible.

–On arrive à gagner des millions, monsieur Durand. Je dirai plus: avant de les avoir en portefeuille, on les a déjà dans le cerveau. Ils étaient dans le tien dès l’âge de vingt ans, comme ils sont aujourd’hui dans celui de mon fils. Tu es un homme trop habile pour ne pas les y voir. Ose dire que non!…

–Mais, malheureux! sais-tu bien que je donpe à ma fille…

–Je ne te demande pas quelle sera la dot du Mlle Clémentine, mais bien quelle devrait ètre la dot de Maurice.

–A quoi bon!

–Dis toujours. Voyons…, quel serait ton chiffre pour lui… pour moi?

–Tu le veux absolument.

–Je t’en prie.

–Eh bien!. deux ou trois cent mille francs. pour le moins.

–Mettons deux cent mille.

–Eh! Lu ne les as pas, mon pauvre Jacques!

–Assurément, non. Mais il faut que je te conte une histoire.

–Une histoire?

–Oui, la mienne.

M, Durand haussa les épaules.

–Il le faut! exigea dignement le père de Maurice,

–Allons!… va… puisque tu y tiens absolument. Mais, je t’en préviens, tout ce que tu pourras dire ne changera rien à ma résolution.

–Peut-être!…

Le bonhomme Jacques se carra dans un large fauteuil, parut un instant se recueillir, et commença ainsi:

V

Table des matières

«Il y a de ça une trentaine d’années, j’en avais vingt-cinq alors, et j’étais un bon ouvrier, mais noceur en diable. Un vrai héros de guinguettes.

J’y festoyais régulièrement le dimanche et le lundi, quelquefois même le mardi. Ce qu’il y a de pire, c’est que, non content de mal faire moi-même, je débauchais encore les camarades. Entre autres, un pauvre garçon nommé Jean-Marie.

Il était marié celui-là, père de famille.

Un soir, dans une rixe, il reçut un coup de bouteille à la tête, et tomba mourant à côté de moi.

Ce n’était pas ma main qui venait de frapper. Oh! non… je le jure devant Dieu! Mais c’était moi qu’il l’avais entraîné au cabaret, c’était ma faute.

En expirant dans mes bras, il me regarda d’un air de reproche. Oh!. ce regard-là, je l’ai revu bien des fois en rêve!

Avec toutes sortes d’angoisses et de prières dans cet adieu suprême, il avait murmuré:

–Ma pauvre femme! ma pauvre petile Jeanne!

Jean-Marie avait une fille qui s’appelait Jeanne.

J’étais gris; ces quelques mots me dégrisèrent du coup. Je rentrai chez moi tout honteux, tout pensif, et durant la nuit suivante, je ne pus dormir. Le remords me tenait éveillé.

Non-seulement le remords, mais encore quelque chose d’inconnu, comme un retour sur moi-même, comme une bonne et courageuse pensée qui me germait dans le cœur.

Le lendemain au soir, en revenant du cimetière, je me dirigeai machinalement vers la demeure de la veuve.

C’était une maisonnette située du côté de Sainte-Adresse, avec un jardinet par devant, un assez vaste potager par derrière, une haie vive à l’entour.

La porte était fermée. Pas un bruit, personne.

Sans trop savoir pourquoi, je passai à travers la haie, je me promenai dans l’enclos, en attendant Magdeleine.

Magdeleine. c’était la veuve au pauvre Jean-Marie.

Un peu plus tard, comme elle ne paraissait pas, comme la nuit venait, j’allai m’asseoir sur le seuil, où, sans penser à rien, je me mis à tirer quelques fétus de paille qui passaient en dessous de la porte.

Bientôt, éprouvant une certaine résistance, je remarquai que tout le contour de cette porte était tamponné de paille.

Je me relevai pour regarder au trou de la serrure, la serrure était bouchée.

De plus en plus surpris, j’allai à la fenêtre.

Tout à l’entour de cette fenêtre, des hardes formaient bourrelet comme pour intercepter le moindre courant d’air.

Devant les vitres, un épais rideau,

A travers ce rideau, comme la nuit devenait plus sombre, je crus distinguer de vagues lueurs,

Au-dessus de la cheminée, pas de fumée.

Un horrible soupçon me traversa l’esprit; je me ruai contre la porto et, d’un seul coup je l’enfonçai.

C’était une inspiration du ciel; elle ne m’avait pas trompé.

Dans toute l’étendue de la chambre, hermétiquement close, des réchauds remplis de charbons ardents.

Sur la couchette, Magdeleine évanouie, avec la petite Jeanne à demi asphyxiée entre ses bras.

Une pauvre fillette de douze ans!

En un clin d’œil, je m’empressai de jeter au dehors les réchauds, de déboucher toutes les issues, de raviver la fille et la mère.

Magdeleine enfin rouvrit les yeux, me regarda, stupéfaite et béante,

–Malheureuse!… vous avez voulu mourir!

–J’ai voulu rejoindre Jean-Marie!

–Dieu défend le suicide!

C’était la première fois, depuis bien longtemps, que le nom du bon Dieu me revenait à la bouche.

En ce moment-là, Jeanne, qui avait recouvré la parole, jeta ses petits bras au cou de Magdeleine en l’appelant: Ma mère?…

Ce mot, ce cri lui donna bien plus de repentir encore que toutes les belles phrases que j’aurais pu lui dire,

–Ma fille! s’écria-t-elle en l’étreignant sur son sein, en la couvrant de baisers et de larmes. Mon enfant!.., ma pauvre enfant!… Oh! pardon, pardon!

Mais, après ce premier mouvement:

–Comment l’élever! dit-elle, comment la faire vivre!

–N’avez-vous pas cette maison, cet enclos?

– Qui le cultivera, maintenant que Jean-Marie n’est plus là?

–Moi! répondis-je comme soufflé par un esprit invisible, je travaillerai chaque dimanche ici, pour vous, comme il travaillait lui-même!

Elle me regarda tout émerveillée. Je poursuivis:

–Et si vous trouvez que ce n’est pas suffisant.., eh bien! je vous donne aussi le lendemain, et chaque lundi soir, fidèlement., religieusement, je vous en apporterai le reste de mon salaire!

–Mais pourquoi…

–Parce que… parce que je devais de l’argent à votre mari, parce qu’il faut que je paie ma dette

–Je ne sais si je dois croire, accepter…

–Oui… pour votre fille!

Magdeleine se laissa convaincre, et, sans discuter davantage, elle consentit. C’est moi qui étais content!

A partir de ce jour-là, plus de bamboches, plus de guinguettes.., Mais aussi plus de remords, et, par-dessus le marché, la douce satisfaction d’avoir fait mon devoir et de me sentir utile à quelqu’un.

Chaque dimanche, dès quand l’aube, j’arrivais à l’enclos; je labourais, je semais, je plantais, je sarclais, je récoltais; et quand il me restait du temps, j’allais vendre aux environs l’excédant des produits du jardin.

L’hiver, c’étaient des réparations à la maisonnette, au mobilier, ou bien encore un peu de poisson que je m’en allais pêcher en rade.

Mais tout et toujours pour la veuve à Jean-Marie. Je lui appartenais ce jour-là, corps et âme.

De même quant à mon gain du lundi. Je n’y ai jamais manqué, parole! et si le pauvré Jean-Marie a pu me voir, il doit m’avoir pardonné!

De son cûté, Magdeleine avait repris courage, et, bien que sa santé fût mauvaise, elle travaillait autant que possible de son état de blanchisseuse, avec Jeanne pour apprentie, bien entendu.

Une certaine aisance régnait donc dans la maison do la veuve, mais c’était à moi seul qu’elle en faisait remonter tout l’honneur. Comme elle se montrait reconnaissante envers moi, la pauvre chère femme!… Et Jeanne donc!… comme elle aimait son grand ami Jacques!

Involontairement, elles m’avaient déjà redonné l’amour du travail et de l’honnêteté, sans lesquels il n’est pas de vrai bonheur ici-bas: un peu plus tard, mais en le voulant cette fois, ce sont elles qui m’ont remis au cœur les bons sentiments religieux de la première, enfance. Le jour où ma Jeannette fit sa première communion, ce jour-là je suis redevenu un vrai chrétien.

Aussi, le digne curé de Sainte-Adresse commençait-il à m’estimer, à m’aimer, dès ce temps-là.

Un dimanche soir,–oh! je m’en souviens comme si c’était hier,–la chaleur était accablante, et j’avais rudement travaillé durant le jour. Sentant un peu de fraîcheur dans l’air, je me redresse pour quelques instants, une main encore sur la bêche, et, du revers de l’autre, essuyant mon front trempé de sueur. (Jui est-ce que j’aperçois?… M. le curé, qui me regardait en souriant par-dessus la haie. C’est moi qui fus penaud de me voir ainsi surpris en flagrant délit de travail un dimanche.

–Pardon!…–que je voulus balbutier,– pardon… faites excuse…

Mais lui, m’interrompant d’un geste qui semblait me bénir:

–Travailler au champ de la veuve, dit-il, c’est prier Dieu, et de la bonne façon. Continue, Jacques Renaud, ça te portera bonheur!

Brave curé, va! Il disait vrai, c’est de ce commencement-là que.m’est venue la sage résolution qui fera peut-être aujourd’hui le bonheur de mon fils!

Mais n’anticipons pas sur les événements, comme j’ai lu dernièrement dans un livre.»

VI

Table des matières

En cet endroit de son récit, le père de Maurice reprit haleine.

M. Durand, qui tout d’abord avait manifesté .quelque impatience, commençait à devenir plus attentif.

Jacques s’en aperçut, il s’empressa de poursuivre:

«Six années s’étaient écoulées depuis la mort de Jean-Marie. Magdeleine ne se consolait pas de sa perte. Sans cesse elle priait pour lui; elle y pensait toujours. Dieu lui fit la grâce de la rejoindre.

Au moment du départ, elle me dit:

–Jacques, ma fille a dix-huit ans, Loi trente-deux. Tu es assez jeune encore pour être son. mari. promets-moi qu’elle sera ta femme, et je mourrai tranquille.

Stupéfait, croyant rêver, n’osant croire à tant de bonheur, je regardai Jeanne.

En baissant les yeux, elle me tendit la main.

Le bon curé était là, qui plaça cette main dans la mienne. Et Magdeleine rendit l’âme, en bénissant ses enfants;

Nous étions fiancés, nous fûmes bientôt époux. Puis, notre Maurice vint au monde.

Le soir même des relevailles de Jeanne, auprès du berceau de son fils, elle me dit:

–Jacques, c’est toujours cinq francs que tu gagnes par jour, comme au temps de ma mère?

–Six maintenant, ma Jeanne. car je suis devenu plus habile dans mon état, et, du reste, le salaire augmente.

–Bravo! Ce sera mieux encore que je ne l’espérais.

– Qu’espérais-tu, femme ?... Voyons...

–Tu comptes toujours travailler le lundi. n’est-ce pas?

–Assurément, c’est une habitude prise.

–Eh bien!… puisque ma pauvre mère n’est plus là maintenant, il faut que tous tes lundis à venir soient pour Maurice.

–Fameuse idée!… J’y souscris des deux mains.

–Ça ne suffit pas, mon Jacques; il me faut un serment.

–Sur quoi?

–Sur notre fils.

Et doucement, pour ne pas le réveiller, elle écarta les rideaux de la bercelonnette.

L’enfant semblait nous sourire dans son sommeil.

–Jeanne, dis-je, il n’y a pas seulement les lundis, il y a encore les dimanches.

–Que veux-tu dire?

–Une promenade avec toi me suffit à présent, et ne coûte rien. Jadis, chaque dimanche, je dépensais à la guinguette au moins six francs. si nous doublions la somme?

–Non. Ce serait peut-être plus que nous ne pourrions, Jacques.,

–Eh bien!… dix francs par semaine?

–Va pour dix francs. Jure…

J’étendis solennellement la main au-dessus du berceau, je répondis:

–Devant la chère ombre de maman Magdeleine comme devant Dieu, je’jure de ne jamais riboter le dimanche, et de travailler tous les lundis pour mon fils Maurice. Total: dix francs par semaine que je m’engage à déposer, chaque samedi soir, dans une tire-lire que j’achèterai dès demain…

Jeanne m’interrompit:

–C’est déjà fait, j’en ai acheté une tantôt, en revenant de l’église… et la voici, Jacques?

C’était justement un samedi, ma paie se trouvait encore dans ma poche.

J’en sortis deux beaux écus tout neufs.

–Attends! dit Jeanne.

Et, toute souriante, elle plaça la tire-lire entre les petits doigts de l’enfant qui, bien que toujours endormi, semblait me la présenter lui-même.

Tandis que ma main y laissait tomber les deux pièces de cinq francs, sur cette main Jeanne mit un baiser.

C’était, comme qui dirait, le sceau du pacte que nous venions de conclure; il n’y avait plus à s’en dédire. Aussi, jamais les dix francs de Maurice n’ont manqué, pas plus qu’à chaque matin la lumière du jour.

Je crois même que de son côté, sur son propre travail, en cachette de moi, la bonne mère y glissait quelquefois un supplément de petites pièces blanches.

Tant et si bien qu’en moins de deux ans la tirelire se trouva pleine.

Comment faire?

–Il y a la caisse d’epargne, me dit Jeanne, c’est la grande tire-lire à tout le monde.

–Et qui plus est, ajoutai-je, l’argent y rapporte un intérêt.

En conséquence, ce fut là que désormais, chaque dimanche matin, ensemble tous les deux, bras dessus bras dessous, nous portâmes les capitaux de M. Maurice.

Mais ne voilà-t-il pas qu’un beau jour on me dit que le total arrive au maximum, et qu’il n’y a plus de place non plus dans la tire-lire du gouvernement.

Ah! je l’avoue, nous fûmes bien embarrassés tout d’abord.

Mais le receveur m’ayant fait observer qu’il m’était possible d’avoir de plus gros intérêts, j’ouvris l’œil et cherchai tout de suite un autre placement.

J’avais pour cousin le plus habile pêcheur de Trouville, laborieux, du reste, et probe comme l’or: un Renaud, c’est tout dire. Il lui manquait deux mille francs pour se faire construire une barque neuve. J’achetai à Maurice une part dans cette barque, qui, par un singulier hasard, fut appelée la Jeanne-Marie. Quoique bien vieille aujourd’hui, elle conserve encore le renom d’être la plus chanceuse de toutes.

Puis, tandis que ce premier magot pêchait pour l’enfant, nous commençâmes à lui en amasser un second, qui fut placé non moins avantageusement. Et ainsi de suite.

Dame! sans être un grand financier comme toi, on n’en est pas moins ne natif de Normandie, on a l’instinct de l’argent.

Mais, vas-tu me dire peut-être ainsi que les camarades me le disaient encore pas plus tard que ce matin, mais toutes tes économies ont dû s’engloutir dans l’éducation de ton fils?

Hélas! nous en avions grand’peur, la femme et moi. Fort heureusement, comme récompense de notre épargne, le bon Dieu nous réservait une joyeuse surprise.

A l’expiration du premier mois d’école, comme j’en allais porter le prix à monsieur le maître:

–Gardez votre argent, me dit-il, c’est payé;

–Et par qui donc?

–Par M. le curé.

Je courus bien vite remercier cet excellent homme;

–C’est à ta bonne conduite qu’il faut en savoir gré, me répondit-il, et puis encore à la gentillesse de l’enfant; mon intérêt pour lui ne se bornera pas là.

Effectivement, lorsque Maurice eut passé le temps ordinaire à l’école communale, M. le curé s’arrangea de façon à le placer, toujours sans qu’il nous en coûtât rien, dans un pensionnat des environs.

Et comme j’insistais pour payer, alléguant mes économies:

–Garde ton argent, me répondit ce digne serviteur de Jésus-Christ, ton fils en aura peut-être besoin plus tard!

Brave curé, va! ne dirait-on pas qu’il devinait l’avenir?

Il est vrai que notre Maurice se montra digne de tant de bontés. C’était le plus studieux, le plus intelligent, le plus savant de toute sa classe. Tant et si bien qu’une bourse gratuite ayant été mise au concours par la ville du Havre, ce fut lui qui la gagna d’emblée.

Le voilà donc au collège, et sans un sou de dépense, pas même pour son entretien. Ce fut le proviseur, puis M. le maire lui-même qui voulurent s’en charger, comme encouragement à Maurice qui, chaque fin d’année, régulièrement, remportait les premiers prix.

Oh! ces jours-là, ces jours-là… comme nous étions glorieux, Jeanne et moi!

Notre fils était complimenté, fêté par toutes les autorités. On imprimait son nom dans le journal!

D’autre part, son petit pécule allait toujours grossissant, que ça faisàit plaisir à voir. Jamais un temps d’arrêt dans notre épargne ignorée de tous; jamais la plus petite brèche pour les besoins de Maurice. Sa gentillesse avait payé les frais de l’école, son talent paya ceux du collége et le reste.

Je te le disais bien, monsieur Durand, il y a des enfants qui naissent avec une mine d’or dans leur cerveau. Toi-même, lorsqu’il entra dans cette maison, tu m’avais tout d’abord demandé une année de surnumérariat, et, dès le premier mois, tu lui donnais des appointements, qui furent augmentés dès le second trimestre, et ainsi de suite.

De là, une nouvelle succession de joies, mais, désormais, pour moi seul. La pauvre mère était morte.

Morte heureuse et souriante, car elle savait l’avenir de son fils assuré.

A partir de ce grand chagrin-là, je mis encore plus d’acharnement à mon travail, à mon système d’économie et de spéculation. Nous étions deux à gagner maintenant: Maurice me donnait les trois quarts de ses appointements, et, sans se douter, le digne garçon, que je lui gardais cet argent-là, que je lui faisais faire aussi la boule de neige.

Oh! oh! ce matin je montrais aux camarades un bout d’article de journal, dans lequel il est prouvé qu’un sage travailleur peut amasser deux mille cinq cents pistoles en sa vie; mais le journal a calculé sur une économie de quatre francs seulement par semaine, et sans tenir compte de ce que peut l’amour paternel.

D’ailleurs, il m’est survenu, à moi, quelques bonnes aubaines. J’avais acheté une obligation qui a été favorisée au tirage. Sainte-Adresse est devenue à la mode, et j’ai vendu, cinq ou six fois plus cher qu’ils ne valaient, la maisonnette et le champ de Magdeleine.

Mais ces petits bonheurs-là, M. le curé prétend que le bon Dieu les donne toujours à ceux qui les méritent. Et je crois les avoir mérités.

Bref, voici dans ce portefeuille tous mes titres et toutes mes valeurs en bon ordre.

Ouvre-le, Durand, et vérifie. tu t’y connais.

Il y en a pour cent vingt-trois mille francs.

C’est la dot de Maurice.»

VII

Table des matières

L’armateur avait écouté toute la seconde partie de l’histoire de Jacques avec une émotion de plus en plus visible. Plusieurs fois même, il s’était senti la paupière humide.

En entendant ce gros chiffre de cent vingt-trois mille francs, il se redressa tout à coup, stupéfait, incrédule encore.

Mais Jacques, ayant insisté du geste, il ouvrit le portefeuille, examina, additionna. C’était exact, c’était vrai.

–Quant à ce qui manque pour parfaire la somme ronde, reprit Jacques, au lieu de laisser partir le fils, envoie le père en Californie, en Australie, où tu voudras. Je suis encore assez jeune, assez vigoureux, pour gagner là-bas soixante-dix-sept mille francs, et, Dieu aidant, je les rapporterai, foi de Jacques Renaud! Je ne te marchande donc pas, je te demande du crédit, voilà tout.

–Quoi? Jacques, tu partirais?

–Il le faut de toute façon, car la veste du bonhomme Renaud jurerait dans ton hôtel… et je le comprends bien, va. pour que mon fils soit heureux, faut que son père disparaisse. il disparaîtra.

Jacques se détourna pour essuyer une larme.

Puis, voyant que le millionnaire évitait de répondre:

–Est-ce une affaire conclue? demanda-t-il en retrouvant le sourire.

–Mais, balbutia Durand, mais sais-je seulement si ma fille…

–Elle va te répondre elle-même, dit Jacques en montrant la jeune fille qui venait de paraître sur le seuil; interroge… la voici!

Clémentine avait tout entendu; des pleurs baignaient son charmant visage; son regard seul était un aveu.

Elle vint cacher sa rougeur dans le sein paternel.

–Victoire! s’écria Jacques, il ne manque plus ici que Maurice. Mlle Clémentine arrive de l’église, il s’y trouvait, gageons qu’il n’est pas bien loin… Et tiens! que te disais-je?… le voici justement en face de cette fenêtre… Ohé! Maurice, ohé!

–Comment! tu l’appelles…

–Eh! parbleu, oui… ne faut-il pas qu’il vienne remercier son beau-père?

–Mais tu n’oublieras pas ce que tu m’as promis… tu partiras…

–Dès le lendemain du mariage!

VIII

Table des matières

Jacques ne partit pas.

On le sait, Clémentine avait tout entendu. Ce, fut elle qui dit en l’embrassant:

–Oh! mais je ne veux pas qu’il nous quitte, moi!… je le garde!…

Au lieu d’exiler la veste de Jacques Renaud, on l’allongea; c’était plus généreux et plus sage.

Seulement, pour compléter la dot de son fils,– et Jacques y tenait absolument,–il a acheté le chantier, il est devenu le patron.

Ce qui ne l’empêche pas de mettre encore la main à la besogne et parfois, durant les heures de repos, au bord de la mer, de raconter à ses ouvriers, comme exemple de ce que peuvent le travail et l’économie, l’histoire des lundis de Jacques.

LA MÈRE AUX CHATS

Table des matières

Pulsuz fraqment bitdi.

3,77 ₼

Janr və etiketlər

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16 yanvar 2025
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