Kitabı oxu: «Monographie du tabac»
Charles Fermond
Monographie du tabac
L'historique, les propriétés thérapeutiques, physiologiques et toxicologiques du tabac

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066336646
Table des matières
AVANT-PROPOS.
SYNONYMIE.
HISTORIQUE.
POLÉMIQUE SUR L’USAGE DU TABAC.
USAGES ET PROPRIÉTÉS DU TABAC.
PROPRIÉTÉS TOXIQUES ET PHYSIOLOGIQUES DU TABAC.
DE LA FABRICATION DU TABAC AU POINT DE VUE DE L’HYGIÈNE.
SECOURS A DONNER AUX PERSONNES EMPOISONNÉES PAR LE TABAC.
DESCRIPTION BOTANIQUE DES PRINCIPALES ESPÈCES DE NICOTIANES EMPLOYÉES A LA FABRICATION DES TABACS.
CARACTÈRES DU GENRE NICOTIANA.
OBSERVATIONS GÉNÉRALES SUR LE GENRE NICOTIANA.
DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DU TABAC.
CULTURE DU TABAC.
PRÉPARATION DES TABACS.
FABRICATION DU SCAFERLATI OU TABAC A FUMER.
FABRICATION DES CIGARES.
FABRICATION DES CIGARETTES.
FABRICATION DES ROLES.
FABRICATION DES CAROTTES.
FABRICATION DU TABAC EN POUDRE, DIT TABAC A PRISER.
TABACS COMPOSÉS, COLORÉS OU PARFUMÉS.
RECHERCHES CHIMIQUES SUR LE TABAC.
RECHERCHE DE LA NICOTINE DANS LES LIQUIDES ANIMAUX.
FALSIFICATION DES TABACS.
ORIGINE DE L’USAGE DU TABAC.
RECHERCHES CHIMIQUES SUR LA FUMÉE DU TABAC.
LÉGISLATION.
FERME, MONOPOLE, COMMERCE ET ADMINISTRATION DES TABACS.
A. LÉGISLATION FRANÇAISE.
B. LÉGISLATION ÉTRANGÈRE.
ADMINISTRATION DES TABACS.
VENTE DES TABACS.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA CULTURE DU TABAC EN FRANCE.

AVANT-PROPOS.
Table des matières
L’importance qu’a pris l’usage du tabac en Europe, et particulièrement en France, surtout dans ces dernières années, nous oblige à donner à cet article une extension dont nos lecteurs nous sauront gré, au moins nous l’espérons.
D’ailleurs, en parcourant les écrits des auteurs qui ont parlé du tabac, nous n’en avons trouvé aucun qui ait traité complètement la question. Un auteur a plus particulièrement insisté sur son historique; un autre, sur celui de tel pays; un troisième, sur le monopole du tabac; celui-ci, sur le tabac du Paraguay; celui-là, sur la nécessité d’étendre la culture du tabac. Il en est qui ont traité du tabac plus spécialement au point de vue de sa fabrication; d’autres, au point de vue de sa culture; d’autres enfin se sont plu à chanter les louanges des vertus extraordinaires de la plante, tandis que certains auteurs écrivaient dans un sens diamétralement opposé ; mais aucun des ouvrages que nous avons consultés ne nous a paru offrir le travail complet que doit comporter un sujet pareil.
C’est pourquoi nous avons cru utile, après avoir parcouru un grand nombre d’ouvrages qui traitent de cette importante substance, d’essayer un travail complet, et comme une sorte de monographie où se trouveront réunis à peu près les documents les plus utiles à l’étude de cette intéressante question.
Nous avons été surtout conduit à ce travail par l’espoir que nous serions un de ceux qui, un jour ou l’autre, réussiront à faire rapporter à son véritable auteur, le cordelier André Thevet, natif d’Angoulême, l’honneur d’avoir le premier introduit et cultivé le tabac en France.
D’un autre côté, nous sentons qu’au milieu des nombreux écrits qui se publient sur une seule matière, et qui tous contiennent des choses différentes, mais utiles, il est bien difficile à celui qui veut avoir une idée complète de telle ou telle question, de recourir à tous ces ouvrages qu’il pourrait être d’ailleurs dans l’impossibilité de se procurer. Une monographie aussi complète que possible sur une matière est donc un travail fort utile, en ce qu’elle peut résumer tous les points de la question qu’elle envisage jusqu’au moment où elle vient d’être faite, ce qui épargne à beaucoup de personnes la peine de recourir à des ouvrages rares, ou dont elles n’auraient même pas connaissance. Selon nous, les monographes sont appelés à rendre de très-grands services aux sciences, en réunissant en un seul faisceau tous les documents qui se trouvent si diversement éparpillés dans les ouvrages de tous les âges comme de toutes les langues.
Parmi les nombreux auteurs qui ont écrit sur le tabac, les uns se sont laissés aller à des louanges exagérées; les autres, à des calomnies manifestées par des assertions reconnues aujourd’hui comme mensongères. Nous éviterons autant que possible de tomber dans de pareils excès. Sans doute, ceux qui ont critiqué le tabac dans le but d’en restreindre l’usage ont présenté quelques vérités incontestables; mais, alors même qu’ils auraient plus raison encore, nous nous garderions bien de les imiter ici, tant nous sommes persuadé que non-seulement ce serait peine complétement perdue, mais encore, en admettant que nous réussissions à empêcher l’usage du tabac, nous doutons fort que nous aurions rendu un grand service à l’humanité.
SYNONYMIE.
Table des matières
Nous croyons utile de commencer par rapporter tous les noms qui sont ou qui ont été donnés au tabac par les différents peuples et à différentes époques.
Garcie du Jardin et Magnenus assurent que le vrai nom de cette plante chez les Indiens est picielt.
Au Paraguay, où le tabac paraît avoir existé de tout temps, il est connu par les Guaranis sous le nom de pety, qui est le même mot que petun employé pour le désigner sur les bords de l’Amazone et des plaines du Brésil. Ces deux mots sont onomatopéens, car par la manière de les prononcer ils indiquent assez parfaitement le bruit que produisent les lèvres lorsqu’elles laissent échapper la fumée du cigare ou de la pipe.
Nous empruntons à M. Alfred Demersay les diverses dénominations par lesquelles on désigne le tabac, en Amérique, en Afrique et dans l’Océanie.
Pety, tabac ; d’où les noms de petygua, ustensile dont on se sert pour humer le tabac; petynguara, buveur de tabac; apetymbù, qui exprime l’action qui consiste à chasser la fumée du tabac par la bouche et par les narines, chez les Guaranis du Paraguay .
Au Brésil, on le nomme petun ou petum. En constatant son antiquité aux Indes occidentales, Pison, le premier qui ait bien décrit les plantes du Brésil, lui a donné le nom de petume ou tabacum. Suivant le dictionnaire de la lingoa gerat, publié en 1795, la plante est désignée sous le nom de pytyma, Pytyma cuî est le nom du tabac en poudre, et le mot pytyma tyba en exprime la culture.
Les habitants du Nicaragua l’appellent ynpoqueto .
Il se nomme encore:
Quavhyelt (Hern) quauhietl ou quauryell, en mexicain ;

Tamoui (selon Ant. Biet), dans la Guyane;

Siré, par les Bagnouns, les Cassangues et les Mandingues.
L’altération du mot tabaco a produit les dénominations suivantes:
Tawac (d’après Dupetit-Thouars), chez les Esquimaux;
Ou-baco, nom de la plante, chez les Papels et les Brames;
E-baqué, nom de la plante chez les Feloupes;
Tammako, chez les habitants des îles Carolines .
Kapada, tabac haché, et dunkol (feuille fumante), dans l’île de Ceylan, d’après Strachan .
Tumac, Bengali.
Tambacu et Bujjirbhang, hindustani.
Voici, d’ailleurs, le nom du tabac chez différents autres peuples:
Oroonoko, dans le Maryland ;
Toback, allemand, danois, suédois;
Tobacco et snuff, anglais;
Dukan, arabe;
Bujjerbhang et tumbroco, japonais;
Sang-yen, chinois;
Thuoc, chinois et cochinchinois;
Tumbaku, dukanais, hindou;
Tabaco, espagnol, italien, portugais:
Tabak, hollandais, polonais, russe;
Tambracu, malais;
Tiotion, russe;
Zchichir, circassien;
Dhumrapatra et Tamrakoota, sanscrit;
Poghei elley, tamoul;
Tamer et Tutun, Tartarie;
Poghako, Tellinga;
Doonkola, cyngali;
Tüttün, arabe, turc;
Tαμπαϰoς, grec.
«Chose étrange, dit M. Alf. Demersay (loc. cit., notes), pendant que l’ancienne dénomination haïtienne du tabac se répand dans l’univers, celle qui fut adoptée jadis par les habitants du Paraguay et du Brésil se conserve dans nos provinces. Les Bretons désignent encore le tabac sous le nom de betum ou betun (Legonidec, Dict. breton-français).
En France, la plante a reçu différents noms qu’il importe de rappeler: c’est ainsi qu’André Thevet, qui, le premier, en 1556, l’a importée, lui a donné le nom d’herbe angoulmoisine, du nom de la province française où furent faites les premières tentatives de culture de cette plante.
Quatre ans plus tard, l’herbe angoulmoisine n’étant sans doute pas encore parvenue à la cour où Jean Nicot la fit connaître, reçut le nom de Nicotiane, que le duc de Guise proposa en souvenir du nom de Jean Nicot qui l’avait envoyée de Portugal.
Un peu plus tard, la reine Catherine de Médicis s’étant déclarée protectrice de cette plante, un courtisan ne manqua pas de dire qu’il fallait la nommer herbe à la reine, nom qui fut adopté et sous lequel le tabac, pendant quelque temps, fut plus spécialement désigné.
Plus tard, Jacques Gohori, Parisien, auquel on doit un petit ouvrage sur le tabac a cherché à faire prévaloir les noms de Médicée ou Catherinaire du nom ou du surnom de la reine, en même temps qu’il avait à cœur de faire adopter son livre par la cour. Dans ce but, il s’adressa à Botal, médecin et chirurgien singulier qui avait entrée au Louvre:
«Botal prit la chose en considération particulière, dit Gohori, et lui récita comment le livre fut présenté à sa requeste à la royne mère du roi, avec son docte médecin, M. Vigor, son ancien amy, pour entendre de Sa Majesté, s’il luy seroit agréable que ce discours fust publié et duquel de ses noms il luy plairoit que l’herbe fust appelée ou Catherinaire, de son propre nom, ou Médicée, de son surnom.»
Nous avons cru devoir rapporter ce passage pour démontrer que ce n’est pas de la reine que vint l’idée de ces deux noms pour l’adoption desquels elle fit néanmoins de grands efforts sans y parvenir.
Quelques mémoires du temps rapportent que le grand prieur de France, de la maison de Lorraine, était un priseur infatigable, et son avidité était à ce point remarquable, surtout au moment où le tabac commençait à être employé, qu’il en consommait trois onces par jour. Les priseurs, dans l’enthousiasme du néophytisme, désignèrent le tabac sous le nom d’herbe du grand prieur, lequel eut pendant quelque temps les honneurs de la vogue .
Les amateurs exaltés de l’Espagne ont appelé le tabac panacée antarctique, herbe à tous les maux, sans doute à cause des vertus que l’on croyait lui reconnaître. Herbe sainte, sacrée ou divine, «parce que certaines personnes, dit Brunet , croyent qu’elle rend ceux qui en usent avec discrétion sains et purs, en modérant les mouvements de la concupiscence, et corrige les humeurs du corps qui troublent les organes des sens et qui excitent trop ceux de la volupté (page 33).»
Le cardinal de Sainte-Croix, nonce en Portugal, et Tornabon, légat en France, l’ayant les premiers introduite en Italie, la plante y fut connue sous les noms d’herbe de Sainte-Croix et de Tornabonne, ce dernier nom lui ayant été donné par Cæsalpin.
Quelques auteurs l’ont appelée baglosse antarctique, et les ennemis acharnés du tabac lui ont donné le nom de jusquiame du Pérou, afin sans doute de la faire regarder comme un poison, et ainsi jeter sur elle de la défaveur.
Oviedo, au livre XI, chap. v de ses histoires, écrit que dans l’île espagnole où de son temps le tabac croissait à foison, les habitants l’appellent perebeçenue. Mais la description qu’il en donne semble à Garcie du Jardin se rapporter au hannebane (jusquiame) noir.
Enfin c’est aux Espagnols, qui la connurent les premiers, que l’on doit le nom de tabac, tiré, au dire de plusieurs auteurs, du nom de Tabago, l’une des petites Antilles, ou de Tabaco, province du royaume du Yucatan, où ils la rencontrèrent, dit-on, pour la première fois, ou bien encore de Tabasco, ville faisant partie de l’ancienne intendance du Mexique. Cependant, nous lisons une lettre pleine d’érution de M. Ferdinand Denis, qui cherche à prouver que le nom du tabac est tiré de tabacco, nom que les habitants de Saint-Domingue donnaient à leur pipe primitive, ainsi que le rapporte Oviedo,
D’un autre côté, Christophe Colomb, avant d’aborder à Tabago, avait déjà débarqué sur la plage de Cuba en 1492. L’historien de ce grand homme dit positivement que Christophe Colomb envoya des éclaireurs dans l’île de Cuba, et que ceux-ci rencontrèrent en chemin beaucoup d’indiens, hommes et femmes, avec un petit tison allumé, composé d’une sorte d’herbe dont ils aspiraient la fumée. Or, ces petits tisons, cigares ou pipes, portent le nom de tabagos.
Barthélemy de Las Cazas écrivait, en 1527: «Les Indiens ont une herbe dont ils aspirent la fumée avec délices. Cette herbe est dans une feuille sèche, comme dans un mousqueton pareil à ceux que font les enfants pour la Pâque du Saint-Esprit.
» Les Indiens l’allument par un bout et sucent ou hument par l’autre extrémité, en aspirant intérieurement la fumée avec leur haleine, ce qui pro duit un assoupissement dans tout le corps et dégénère en une espèce d’ivresse. Ils prétendent qu’alors on ne sent presque plus la fatigue. Ces mousquetons ou tabagos, comme ils les appellent eux-mêmes, sont en usage parmi nos colons; et comme on les réprimandait sur cette vilaine coutume, ils répondaient qu’il leur était impossible de s’en défaire. Je ne sais quel goût et quel profit ils pouvaient y trouver.»
Enfin nous présenterons, d’après la vieille traduction française d’Oviedo, la description de l’instrument primitif auquel le tabac doit son nom:
TABACCO.

«Les Indiens de ceste isle, entre autres uices auxquels ils sont addonnez, en ont un fort mauuais. C’est qu’ils prennent ie ne scay quelles, qu’ilz appellent tabaccos, quand ilz veullent sortir hors du sens. Ce qu’ilz faisoient auec la fumée ou parfum d’une certaine herbe, qui est a ce que iay pu entendre comme un arbrisseau qu’on appelle en castillan Veléno, uulgairement hanebane ou iusquiame qu’ilz prênent en ceste sorte. Les caciques et principaux auaient petits bastons creux fort polis et bien faicts de la grandeur d’enuiron une paulme et de la grosseur du petit doigt de la main, qui ont deux petits tuyaux respondant à un, comme il est icy peinct, le tout d’une pièce, ainsi les mettaient en leurs narines et l’autre bout simple en la fumée de l’herbe qui ardoit. Ilz brusloient les feuilles de la dicte herbe fort entremeslées et enuelopées, comme les pages de court ont coustume se donner des fumées ou chamouflets, et ainsi prenoient et receuoient la uapeur et fumée, une, deux, trois et plusieurs fois tant qu’ilz pouuoient iusques à ce qu’ilz demeuroient sans aucun sentiment, longtéms estendus en terre, yures et endormis d’un griëf et fort pesant sommeil mais ceula qui ne pouuoient auoir ces petits bastons prenoient et receuoient cette fumée avec tuyaux ou petites cannes de glayeulz ou roseaux, ilz appellent cet instrument à deux tuyaux et petites cannes auec lequel ilz reçoiuent le dict parfum tabacco .»
Comme on le voit, le mot tabago ou tabacco était connu bien avant l’île qui porta plus tard un nom semblable, et par conséquent il est plus que probable que le mot espagnol est emprunté à l’instrument ou à la substance dont les naturels se servent pour fumer.
HISTORIQUE.
Table des matières
Quoi qu’il en soit, il n’est plus douteux que le tabac est originaire du Nouveau-Monde, et que les hardis navigateurs sous la conduite de Christophe Colomb en apprirent l’usage de ses premiers habitants .
Bien que Liébaut, au dire de de Prade , ait avancé que le tabac était originaire de l’Europe, et qu’avant la découverte du Nouveau-Monde on l’a rencontré dans les Ardennes, cependant Garcias ab Horto et J. Ch. Magnenus disent positivement qu’il est originaire de l’Amérique. Remarquons cependant que l’opinion de Liébaut n’a rien d’improbable, puisque chaque partie du monde paraît avoir son espèce de tabac; mais rien ne prouve que Liébaut ait raison.
S’il est certain que, découvert par les Espagnols vers l’année 1520, ce fut le docteur François Hernandez, de Tolède, qui, le premier, l’envoya en Espagne et en Portugal, que l’Italie en dut l’introduction au cardinal de Sainte-Croix et à Tornabon, que ce fut par les soins du capitaine François Drake, que l’Angleterre s’enrichit de cette plante , il semble plus difficile pour qui n’a pas pris la peine de faire des recherches suffisantes, de savoir au juste à qui, d’André Thevet ou de Jean Nicot, revient l’honneur d’avoir introduit le premier le tabac en France. Or, non-seulement de vieux ouvrages rapportent cet honneur à Thevet, tel que Magnenus, qui dit positivement: «Primus in Galliam semen detulit Thevetus» ; mais M. Ferdinand Denis, dans sa Lettre sur l’introduction du tabac en France, nous prouve que Thevet est le premier qui ait apporté les graines de l’herbe estrange de laquelle nous parlons, et il est temps de réparer l’injustice qui lui fut faite malgré ses réclamations incessantes.
«Quant aux amateurs de tabac, quant aux fumeurs de tous les pays, dit M. Ferdinand Denis, ils doivent avoir pour André Thevet une gratitude sentie et une sorte d’affection chaleureusement expliquée, le culte en un mot que l’on rend à la mémoire de tout homme qui a étendu le cercle de nos jouissances .»
Or, si l’on consulte l’ouvrage que Thevet a publié en 1558 , on trouve ce passage extrêmement remarquable qui prouve que, reconnaissant les propriétés singulières du petun, il dut en effet rapporter les graines du pays qu’il avait visité.
«Il y a, dit Thevet, aultre singularité d’une herbe, qu’ils nomment en leur langue, petun, laquelle ils portent ordinairement avec eux, parce qu’ils l’estiment merveilleusement profitable à plusieurs choses; elle ressemble à notre buglosse.
» Or, ils cueillent soigneusement ceste herbe, et la font seicher à l’ombre dans leurs petites cabanes. La manière d’en user est telle: ils enveloppent, estant seiche, quelque quantité de ceste herbe en vne feuille de palmier qui est fort grande, et la rollen comme de la grandeur d’une chandelle, puis mettant le feu par un bout, en reçoivent la fumée par le nez et par la bouche. Elle est fort salubre, disent-ils, pour faire distiller et consumer les humeurs superflues du cerveau. Davantage prise en ceste façon, fait passer la faim et la soif pour quelque temps. Par quoi ils en vsent ordinairement, mesme quand ils tiennent quelques propos entre eux; ils tirent cette fumée et puis parlent: ce qu’ils font coustumièrement et successivement l’un après l’aultre en guerre, où elle se trouve très-commode. Les femmes n’en usent aucunement. Vray est que si l’on prend trop de ceste fumée ou parfun, elle enteste et enyvre comme le fumet d’un fort vin. Les chrestiens estant aujourd’hui par delà, sont devenus merveilleusemeut frians de ceste herbe et parfun.»
Est-il possible de supposer qu’un homme puisse reconnaître de telles propriétés à une plante, sans qu’aussitôt il lui vienne à l’idée d’en rapporter des plants ou de la semence, afin d’en faire profiter son pays?
En effet, M. Ferdinand Denis nous apprend qu’un moine de l’ordre respectable des Cordeliers, fort ami de Villegagnon et qui n’était autre que Thevet rapporta soigneusement, dans le pan de sa robe, des graines de petun prises à Nicterohy, si l’on veut parler l’idiome des Tamoyos, ou de Guanabara, si l’on préfère la langue des Tupis. Les graines de tabac brésilien ont germé, grâce à ses soins, sur notre sol, quatre ans avant l’époque indiquée par tous les historiens. Toutefois, il est certain que la culture du petun ne s’est pas immédiatement répandue; selon toutes probabilités, quelques matelots de Rouen ou du Havre ont profité incognito de la précieuse importation; et cette circonstance si concluante est. attestée par quelques ouvrages postérieurs, il est vrai, à la publication de la France antarctique, mais qui ne laissent guère de doute sur le point qui nous occupe .
Ainsi nous sommes de ceux qui cherchent à rendre à Thevet toute la gloire qu’il mérite dans cette circonstance. Mais si ce moine a rapporté d’Amérique les semences du petun, s’il les a fait germer, et si, le premier, il a cultivé le tabac en France, il faut bien le dire, c’est à Jean Nicot que l’on doit de l’avoir, par sa haute position, pour ainsi dire rendu populaire. Voici, au dire de Neander, comment a été faite cette seconde introduction du tabac dans le cœur de la France. Jean Nicot, ambassadeur de Charles IX près de la cour de Portugal, se trouvant à cette cour, s’avisa d’aller visiter l’officine de Lisbonne; là , un gentilhomme flamand, qui n’était autre que le célèbre Damian de Goes , alors garde des papiers royaux, lui fit présent de cette plante estrangère, apportée depuis peu de la. Floride. Le diplomate l’accepta volontiers «comme plante transmarine, non jamais veue,» la fit soigneusement entretenir, et bientôt il ne fut bruit que de l’herbe à l’ambassadeur. (Ferd. Denis.)
L’histoire rapporte que Nicot envoya de Lisbonne à Catherine de Médicis, en même temps que des graines de tabac, une petite boîte pleine de tabac en poudre; que cette reine y prit tant de plaisir, qu’elle ne tarda pas à contracter la passion de priser.
Comme on le voit, à André Thevet revient l’honneur d’avoir, le premier, introduit le tabac en France. Mais à cette époque où les relations de la province avec Paris étaient extrêmement difficiles, l’herbe angoulmoisine ne fut sans doute connue à la cour que par les soins de Jean Nicot. Quiconque se rappelle et tienne pour vrai cet adage latin: Regis ad exemplar totus componitur orbis, comprendra que la reine Catherine de Médicis, ayant mis le tabac à la mode par le plaisir qu’elle éprouvait à priser, et le prenant sous sa protection, des essais de culture, qui réussirent, furent tentés; que les courtisans, qui prisèrent d’abord pour complaire à leur reine, en contractèrent bientôt l’habitude, et que peu à peu l’exemple gagnant de la cour à la ville, le tabac parvint peu à peu à une très-grande faveur.
Au reste, on dit aussi que François Drack, capitaine anglais, en avait fait transplanter en France, plusieurs années avant Nicot. (Brunet, loc. cit. p. 37.) Mais M. Grenet fait judicieusement observer que cela ne peut être, puisque Drack fit son premier voyage en 1567, époque où le tabac était déjà connu en Espagne et en France .
Les anciens connaissaient-ils le tabac? Cette question bien difficile à résoudre l’a pourtant été affirmativement par Jean Ménandre . Cet auteur, qui paraît avoir consulté les anciens écrivains, confiant dans le témoignage d’Alexandre de Tyr et d’Hérodote, dit que les Scythes et les Thraces s’enivraient avec la fumée d’une herbe qu’ils jetaient dans le feu, et que les Babyloniens se servaient de cette même herbe et en aspiraient la fumée. Il n’hésite pas à assurer que cette herbe n’était autre que du tabac. Mais nous verrons plus loin que l’habitude de fumer des herbes était déjà ancienne, et que cette coutume appliquée à diverses plantes aura pu induire en erreur le savant médecin de Brème.
POLÉMIQUE SUR L’USAGE DU TABAC.
Table des matières
Il n’est peut-être aucune substance qui, depuis son introduction en France, ait, plus que le tabac, suscité d’écrits: les uns, pour exalter fanatiquement ses propriétés; les autres, par esprit de contradiction peut être ou plutôt par impuissance de comprendre l’espèce de jouissance que cause son usage habituel, ont mis de la passion à le critiquer. C’était assurément, en France surtout, le moyen le plus actif de faire la fortune du tabac.
Sans parler ici des auteurs anciens qui énumèrent toutes les maladies dans lesquelles le tabac est employé avec succès, nous citerons particulièrement un passage de Jaques Gohori, Parisien (loc. cit, page 6, b): «Icy donques ses propriétés sont éprouvées à guarir les playes, les vlcères aposthumes, contusion, morphée, mesme la piqûre de la vive, appelée par les. Latins Draco marinus, qui est bien souvent mortelle: comme est apparu n’a pas longtemps en la vefve du feu lieutenant particulier Bragelonne qui en est morte...
» Le docte advocat de la Cour, Tusan, ne forlignant de son oncle Tusanus ès langues grecque et latine, m’a affirmé cette piqûre de vive avoir été guarie en sa maison par cette herbe (tabac) dont il en avait eslevé de belles et plantureuses en vn jardin. Quant à la cure des playes, j’en ai fait souvent l’expérience de la feuille seule pilée, dont m’a fourny abondamment le sieur de la Brosse, mathématicien du roy, très-docte, de son beau jardin garny d’vne infinité de simples rares et de fleurs exquises. J’en ai guary vne contusion de plus de deux ans tournée en pourriture en vne vieille femme passementière, près la cheville du pied; et à plusieurs hommes et femmes des rougeurs de visage et des galles farineuses invétérées au front. Un Sicilien s’est vanté à moy d’en avoir extirpé par l’eau distillée la racine des écrouelles en maintes personnes.» (J. Gohori, p. page 7 a,)
Dans sa Tabacologie, Jean Ménandre parle avec enthousiasme de la vénération que les insulaires de l’Amérique avaient autrefois pour le tabac; ils croyaient, dit-il, que fumer était le plaisir habituel de leurs dieux. Il rapporte que Thomas Horiot, voyageur, qui a donné une description de la Virginie, dit que les sauvages jetaient du tabac en poudre dans les feux sacrés; que, dans leurs navigations, s’ils étaient assaillis par une tempête, ils en jetaient en l’air et dans la mer, pour apaiser le courroux du ciel et celui des vagues; que le considérant comme un préservatif contré les mauvais génies et les armes de leurs ennemis, ils en portaient tous un paquet supendu à leur cou; qu’en le fumant ou le prisant, ce qu’ils faisaient avec une grande avidité, ils se délassaient des fatigues d’une longue course.
Plusieurs auteurs ont rapporté plus ou moins textuellement ce passage, que nous reproduisons saris altération, et qui prouve la confiance aveugle que les Indiens avaient dans la fumée du tabac:
«C’est ceste plante (le tabac) tant célébrée par les prestres indiens, de laquelle ils souloyent (avaient coutume de) user pour donner, responces; car la coustume estoit entre eux qu’on demandoit conseil, et s’enquestoit-on des prestres, touchant l’issue et événement des guerres et des affaires de grande importance. Le prestre donc à qui on demandoit advis brusloit les feuilles seiches de ceste plante, recevant la fumée dedans sa bouche par un petit tuyau ou canne, puis après il tomboit comme ravi, en extase, sans se mouvoir aucunement, demeurant ainsi quelque teins; la vertu et faculté de ceste fumée ayant faict son action, il revenoit à soy, racontoit qu’il avait parlé avec le malin esprit, et donnoit des responces ambiguës; en sorte que, de quelque manière que les choses advinssent, il leur peut facilement persuader et faire accroire qu’il les avoit prédites.» (Garcie Du Jardin, loc. cit., liv. V, p. 39.)
Le même auteur, livre V. page-37, écrit que les feuilles de tabac «résistent au venin et à ceste poison très-pernicieuse dont les Cannibales empoisonnent leurs flèches, comme quelques-uns ont expérimenté despuis peu de temps en ça; car auparavant ils avoient accoutumé de sinapiser les plaies avec du sublimé. Mais a présent les Espagnols ont appris en ceste matière de rompre la force de ceste poison.
» Il advint un jour que quelques Cannibales se mirent dedans leurs nascelles, pour aller vers Saint-Jean, port riche, en intention que s’ils abordaient quelques Espagnols ou Indiens, de les tuer avec flèches empoisonnées. Comme ils y abordèrent, ils tuèrent quelques Indiens et Espagnols, et en blessèrent plusieurs: mais n’ayant point de sublimé, ils furent enseignés par un certain Indien qu’ils missent sur leurs playes le suc de tabaco, et puis y appliquer dessus le marc des feuilles broyées: par ce moyen furent appaisées, Dieu mercy, les douleurs des playes et tous les symptômes qui ont accoutumé de suivre et accompagner ce venin, et le venin surmonté, les playes par après guéries. Despuis ce temps là on a commencé à mettre en vsage les feuilles de ceste plante contre les poisons. Le Roy Catholique mesme voulant expérimenter les vertus de ceste plante, commandas que l’on blessat un chien au gozier, et qu’on frottast la playe avec la poison de laquelle les chasseurs se servent, et peu après qu’on fist distiller dedans bonne quantité de suc, et qu’on lui attachast sur les playes les mesmes feuilles broyées; le chien fut guéri avec une grande admiration de tous.»
Everhart et Mouart, contemporains de Ménandre, ont été aussi les apologistes du tabac.
Nous n’en finirions pas, si nous voulions passer en revue tous les ouvrages qui ont été faits pour vanter les propriétés singulières du tabac. On a été jusqu’à prétendre qu’il guérissait les écrouelles, les cancers, les dartres, et d’autres maladies incurables que les médecins de nos jours, il faut bien l’avouer, n’ont pas encore trouvé le moyen de guérir.
Mais, à côté de tous ces prôneurs exaltés, il y avait un bon nombre de détracteurs non moins opiniâtres qui ont mis tout en œuvre pour dénigrer les qualités du tabac. Ils ont avancé sans preuves que le tabac, pris sous quelque forme que ce soit, exerçait une influence fâcheuse sur le physique et sur le moral, que la mémoire et les autres facultés intellectuelles étaient affaiblies. C’est ainsi que de nos jours encore, un écrivain qui du reste n’est pas sans quelque mérite, émettait cette singulière idée que la décadence de certains peuples, les Chinois et les Turcs, était due à l’usage du tabac. C’est une assertion qu’il convient de relever, car elle n’est pas exacte.
A ce compte, il ne serait plus une seule nation florissante, un seul peuple fort et vigoureux, puisque le tabac a pénétré partout. Le monde irait ainsi s’amoindrissant, pour ne pas dire plus, par l’usage du tabac, ce qui ne nous paraît nullement prouvé. Il y a d’ailleurs fort loin des effets produits par le tabac, quelle que soit la forme sous laquelle on l’emploie, à ceux que produit l’opium, et les auteurs auxquels nous faisons allusion seraient bien mieux venus de dire que c’est à l’opium qu’il faut attribuer cette décadence de laquelle ils parlent. Sous ce rapport, les Chinois, les Persans et les Turcs, qui en font un fréquent usage, seraient la justification la plus exacte de ce que nous venons d’avancer. En France, en Belgique, en Angleterre, en Hollande, en Russie, on fume tout autant, sinon davantage, qu’en Orient, et pourtant on n’a pas coutume de dire que le physique ou le moral de ces divers peuples se soient abâtardis; nous en trouvons la preuve sous mille formes .
M. A. Toussenel, auteur d’un article, fort spirituel d’ailleurs, inséré sous forme de feuilleton dans la Démocratie pacifique, en mars 1844, n’a pas craint d’affirmer que la révolution de 89 serait encore à faire, si l’impôt du tabac eût rapporté 50 millions en France, il y a 72 ans. En 1830, les bénéfices sur les tabacs ont fortement approché de ce chiffre, et la révolution de juillet ne s’en est pas moins faite avec une énergie et une intelligence bien supérieure à ce qui a eu lieu en 89. Le chiffre des bénéfices sur le tabac a dépassé 80 millions, et la révolution de février, comme celle de juillet, ne s’en est pas moins effectuée en trois jours. Il y a mieux, c’est qu’il est reconnu par tout le monde que ces révolutions se sont faites avec plus de sagesse qu’en 89, ce qui eût dû être le contraire si le tabac avait abruti la population. La bonne conduite de la masse, dans ces moments de guerre civile, ne peut guère être logiquement mise sur le compte de l’abrutissement ou de l’abâtardissement du peuple.
Il ne faut donc guère s’étonner si, de temps en temps, en présence d’idées aussi fausses, on voit surgir des brochures ayant pour but de les combattre et de venger les médisances débitées sur le compte du tabac. Voilà pourquoi vous pourrez rencontrer une thèse du docteur Contugi ayant pour titre: Non ergo nocet cerebro tabacum, dans laquelle le jeune docteur prouve d’une manière péremptoire que la fumée du tabac, loin de nuire au cerveau, exalte l’imagination en le dégageant de ses humeurs superflues.
Nous l’avons dit, les défenses produisent bien souvent un effet opposé à celui que l’on en attend; elles donnent immédiatement aux choses cette saveur prestigieuse du fruit défendu dont l’Écriture nous a fourni un premier exemple. Aussi peut-être faut-il un peu attribuer la grande vogue du tabac aux mesures sévères que prirent les puissants dont nous allons dire un mot.
Un des plus grands ennemis du tabac a été Jacques Ier, roi d’Angleterre, qui composa une violente dissertation contre le tabac, (Misocapnos de μĭσoς, et de ϰαπνòς, fumée), devenu en Angleterre d’un usage extrêmement commun Quoique écrite sous l’inspiration de la colère, il fit peu d’impression, et les amateurs de tabac n’en continuèrent pas moins l’exercice de leur distraction favorite.
Quelques souverains allèrent même jusqu’à prononcer des peines extrêmement sévères et barbares contre l’usage du tabac.
Le sultan Amurat IV, empereur des Turcs, ayant fait, dit-on, des efforts pour s’habituer à fumer, sans pourtant y être parvenu, prononça les peines les plus rigoureuses contre les priseurs et les fumeurs. Ceux qui étaient convaincus d’avoir usé du tabac recevaient cinquante coups de bâton sur la plante des pieds, et quand ils recommençaient, on leur coupait le nez.
Le Grand Sophi, souverain des Persans, non moins acharné contre le tabac, et non moins cruel que le sultan Amurat, faisait couper la lèvre à tout homme surpris ayant une pipe ou un cigare à la bouche, et le nez à ceux qui osaient se procurer la jouissance d’une prise de tabac.
Tavernier raconte que le roi de Perse Sha-Séphi défendit l’usage du tabac à fumer, et que deux marchands indiens ayant été surpris en flagrant délit de désobéissance, furent saisis, liés et menés au roi, qui leur fit verser du plomb fondu dans la bouche, jusqu’à ce qu’ils fussent morts.
Chardin dit aussi que Cha-Abas Ier, grand-père de Sha-Séphi, avait déjà tenté par divers moyens d’empêcher l’usage du tabac, sans y avoir réussi; que, pour punir les grands de sa cour qui en usaient, à la suite d’un festin, il leur fit offrir des callions (sortes de pipes), dont le godet ou foyer, au lieu de tabac, était plein de crotte de cheval séchée et broyée. Le roi leur demandait de temps en temps: «Comment trouvez-vous ce tabac? C’est un présent de mon visir d’Hamadan qui, pour m’en faire prendre, mande que c’est le plus excellent tabac du monde.» Il lui fut répondu: «Sire, c’est un tabac merveil leux, il ne peut s’en trouver de plus exquis.» Enfin, s’adressant au général des Courtches (ancienne milice de Perse), qui passait pour être d’un esprit ferme et droit, le roi lui dit: «Seigneur, je te prie, dis-moi librement et au vrai comment tu trouves ce tabac. — Sire, répondit-il, je jure sur votre tête sacrée qu’il sent comme mille fleurs.» Le roi les regardant tous avec indignation, s’écria: «Maudite soit la drogue qui ne se peut pas discerner d’avec la fiente de cheval!»
Disons pourtant, pour l’honneur des fumeurs persans, que rien ne doit nous étonner dans cette manière de penser de la fumée de fiente de cheval, qui, n’étant après tout que des débris de végétaux. particulièrement de graminées, devaient, pendant la combustion, donner des produits empyreumatiques assez analogues à ceux que produit la combustion du tabac, et de plus, qu’un grand nombre de graminées brûlées donnent en même temps une odeur qui ne s’éloigne pas beaucoup de l’odeur de la vanille. On sait, par exemple, que l’avoine torréfiée a été proposée comme pouvant remplacer la vanille. Enfin, l’urine des chevaux, qui contient l’acide hippurique, facile à transformer en acide benzoïque, ne doit cette propriété qu’aux graminées dont ils font leur nourriture ordinaire.
En Russie, où le tabac a promptement été en grande vogue, le nombre des fumeurs devint si grand que l’autorité s’en alarma; mais on n’osa pas d’abord le proscrire; on se contenta de classer les fumeurs dans la catégorie des suspects . Alors la passion de fumer était telle que les dames moscovites fumèrent du tabac dans d’élégantes pipes ornées de tous les agréments et de tout le luxe possible. Seigneurs et bourgeois s’endormaient souvent la pipe à la bouche. Un malheureux fumeur, en s’endormant, laissa tomber sa pipe, qui communiqua le feu à quelques meubles, et peu à peu la maison du fumeur devint la proie des flammes, lesquelles ne tardèrent pas à envahir plusieurs quartiers qui furent de cette manière entièrement détruits.
En présence de cet affreux accident, l’empereur de Russie, Michel Fédérowith, en prit occasion pour rendre un ukase qui défendait à tous les Moscovites de fumer ou de priser, sous peine de recevoir soixante coups de bâton sur la plante des pieds ou d’avoir le nez coupé. On ne fuma ni ne prisa pendant quelque temps, mais, à l’avènement de Pierre le Grand, le tabac reprit son empire avec une nouvelle fureur.
Quelques auteurs prétendent qu’un grand-duc de Moscovie, dont ils ne disent pas le nom, défendit, sous peine de mort, l’introduction du tabac dans ses États.
Après son introduction en Italie, le tabac ne tarda pas beaucoup à devenir d’un usage général, et l’on fumait même dans les églises. Le pape Urbain VIII, ennemi du tabac, par une bulle lancée en 1604, excommunia toutes les personnes qui fumeraient dans les églises, disant que c’était un sacrilége. Effrayés un instant, les fumeurs reprirent bientôt leur pipe, et le tabac fit encore plus vite la fortune des marchands.
Des évêques et des moines voulurent imiter le saint pontife; ils parvinrent bien à effrayer le peuple, qui n’osa pendant quelque temps ni fumer ni priser, mais les seigneurs et le clergé n’en continuèrent pas moins l’usage du tabac.
Abusant de leur puissance spirituelle, les évêques usèrent d’Intolérance, comme le moyen le plus sûr d’arriver à leurs fins. L’évêque de la Grande Canarie, don Bartholomè de la Camara, en 1629, adressa à son clergé et aux fidèles de son diocèse un mandement dans lequel il défendait aux prêtres de priser ni avant de dire la messe, ni deux heures après. De plus, il interdisait au clergé et aux paroissiens de priser dans les églises, sous peine d’être excommuniés et de payer une amende de 1,000 maravédis.
Comme on le voit, le tabac a de tout temps eu ses partisans et ses détracteurs. En présence d’un pareil conflit, les médecins ne devaient pas rester inactifs: aussi voit-on de temps en temps sortir de leurs cerveaux des discours, des thèses ou autres écrits, les uns exaltant les vertus et les propriétés extraordinaires du tabac; les autres, au contraire, inventant toute espèce de fables ou d’idées ridicules les plus propres à le faire tomber en discrédit, selon qu’ils sont ou ne sont pas amateurs de tabac.
En 1699, Claude Berger, au dire du père Labat, soutint à l’École de Paris une thèse sur la question de savoir si le fréquent usage du tabac abrège la vie, et conclut pour l’affirmative. Fagon, premier médecin du roi, présidait à la thèse du candidat, et l’on sait que ce médecin publia aussi une dissertation contre le tabac, intitulée: Ergo ex tabaci usu vita brevior. Or, quoique d’accord sur le fond, le juge et le candidat n’avaient pas les mêmes vues sur certains points de la question; et ce qu’il y a de remarquable, c’est que l’un et l’autre, pour mieux défendre leurs opinions, allaient incessamment puiser leurs arguments au fond d’une tabatière.
A peu près à la même époque, une inconséquence du même genre se présenta, que nous devons rapporter ici, parce qu’elle est devenue populaire. Un médecin du nom de Poirson fit connaître dans Paris qu’il soutiendrait une thèse en faveur du tabac dans la grande salle de l’Académie de Médecine, et défia ses confrères à un combat à outrance. Fagon regarda l’annonce de cette thèse comme une injure directement à son adresse. Quoique désirant répondre lui-même au défi qui lui était jeté, Sa Majesté se trouvant ce jour-là indisposée, il ne put quitter Versailles, et se contenta d’envoyer à sa place un de ses acolytes, nommé Barbin.
La salle de l’Académie était pleine de docteurs, de chirurgiens, d’apothicaires et de gens du monde. Le fervent défenseur du tabac parla longtemps avec une véritable éloquence et une telle volubilité, qu’il était impossible de l’argumenter; mais, Barbin, fier de tenir la place du médecin du roi dans cette solennelle circonstance, se leva avec impatience, interpella vivement l’orateur, et la lutte s’engagea. Des flots d’arguments furent lancés de part et d’autre, et la victoire semblait indécise, quand Barbin, qui, tout le temps de la discussion, reniflait d’énormes prises de tabac, dans un mouvement de colère, ferma sa tabatière avec bruit. Ce fut un trait de lumière pour Poirson, qui s’en aperçut, et qui lui cria aussitôt: «Maître Barbin, vous argumentez contre le tabac, vous calomniez cette plante divine sans vous apercevoir que vous prisez comme un gentilhomme lorrain.» Ce piquant à-propos souleva dans l’assemblée un tonnerre d’applaudissements; Barbin fut hué et bafoué ; sa tabatière fut le sujet de mille quolibets, et le bruit de cette plaisante discussion étant arrivé à la cour, Louis XIV ne manqua pas de railler son médecin Fagon, lequel congédia aussitôt son maladroit représentant.
Nous ne pouvons passer en revue toutes les publications qui ont été faites et qui se font encore contre le tabac, très-souvent avec un aveuglement tel que la plus mauvaise foi s’y trahit sous des assertions les plus mensongères. Que penser, par exem ple, d’un médecin italien, nommé Pauli, qui vient dire qu’il a vu le crâne d’un fumeur que la fumée avait rendu tout noir? Comment juger un certain Borry qui assure avoir connu un priseur dont le cerveau était tellement desséché, qu’il ne formait plus qu’un grumeau noir, composé de membranes? Pauvre humanité, que de sottises les passions te font dire ou faire!
«Malgré toutes les oppositions, dit M. Grenet , le tabac a été reconnu une utilité publique, sans doute, puisqu’il a conquis le monde. Les anciens poëtes grecs prétendaient que Bacchus, c’est-à-dire le vin, avait subjugué les Indes; les conquêtes du vin ne sont rien en comparaison de celles du tabac: on le cultive sous toutes les latitudes; il plaît au nègre, au Hottentot, au Samoïede de la Nouvelle-Hollande; chez les peuples soi-disant civilisés il a plus de vogue que le café, le thé, l’eau-de-vie, etc. Le blé n’est pas si répandu que lui sur le globe.»
USAGES ET PROPRIÉTÉS DU TABAC.
Table des matières
Si, d’un côté, quelques hommes ont été beaucoup trop loin dans leurs critiques sur le tabac, il faut bien reconnaître que, de l’autre, les prôneurs de cette plante ont aussi exalté outre mesure ses effets, et l’on doit sourire d’incrédulité à cette exagération de quelques médecins fanatiques du tabac qui,
«pour luy faire l’honneur qu’il mérite, veulent qu’il soit receu dans le cerveau, et luy assignent un même logement qu’à l’âme .»
La panacée universelle est un être impossible, et les gens raisonnables doivent la traiter à l’égal de la pierre philosophale, de la quadrature du cercle, du mouvement perpétuel et tant d’autres rêves, qui n’ont d’existence que dans l’esprit de quelques pauvres cerveaux malades qu’il faut plutôt plaindre que blâmer.
C’est donc bien à tort que l’on a voulu trouver dans le tabac les vertus capable de guérir toute espèce de maladies, et dans son usage journalier, une substance convenant à tous les tempéraments.
Le tabac, comme toutes les substances actives, est doué de propriétés médicales bien déterminées, et qui, peut-être, mériteraient d’être plus souvent mises à contribution; mais l’exagération même où sont tombés les médecins anciens à l’égard de son efficacité dans quelques maladies, ont dû mettre en défiance les médecins modernes, qui, à leur tour, ont peut-être tort de laisser tomber en désuétude un médicament évidemment utile. De même, au lieu de se passionner pour ou contre son usage habituel, il serait mieux d’avouer que le tabac peut convenir à quelques natures, et qu’au contraire il peut être fort pernicieux à certains tempéraments. Mais quel est le médecin qui saura à coup sûr que l’usage habituel du tabac convient à telle personne? N’est-il pas à craindre, d’ailleurs, qu’il arrive alors-pour le tabac ce que nous avons vu arriver pour des fraises? Une dame malade avait été forcée de voir deux médecins; quand vint sa convalescence, et éprouvant une violente envie de fraises, elle demanda à l’un des médecins si elle pouvait en manger. «Gardez-vous-en bien, madame, lui dit-il, ce serait votre mort!»Le lendemain, le second médecin venant voir la malade, la même question lui fut faite: «Mais, répondit celui-ci, c’est un excellent fruit, et je n’y vois aucun inconvénient.» La malade en mangea sans le dire au premier mé decin, et ne s’en trouva pas plus mal. A quelque temps de là, les deux médecins furent invités à dîner par la dame; il y avait des fraises au dessert; l’un deux les refusa, prétextant qu’elles ne lui réussissaient pas; tandis que l’autre en mangea abondamment. Nous eûmes dès lors le secret de la défense de manger des fraises: celui qui l’avait faite ne pouvait les digérer..... Il est à croire que bon nombre de médecins ont été et seront encore de même pour le tabac.
Heureusement que le médecin n’est pas nécessaire pour décider si l’usage du tabac peut ou non convenir à tel tempérament. Aujourd’hui que toutes les parties de notre globe connaissent cette substance, que toutes les nations fument, prisent ou mâchent le tabac, il est impossible que les enfants qui vivent, pour ainsi dire, au milieu d’une atmosphère de fumée de tabac, ne sentent pas à peu près instinctivement si leur tempérament est ou non réfractaire à l’usage de cette substance. N’est-il pas vrai, en effet, que l’odorat commence l’éducation du goût? Et si l’olfaction se trouve agréablement affectée, il est certain que l’enfant fumera; tandis qu’au contraire il ne tentera jamais de fumer pour peu que l’odeur de la fumée lui soit antipathique.
D’ailleurs chacun de nos sens est susceptible de son éducation spéciale qui fait qu’ils peuvent apprécier certaines choses qui tout d’abord les avaient médiocrement impressionnés. Pour le cas particulier dont il s’agit ici, pour l’odorat et le goût, il n’est pas un homme qui n’ait été à même de faire sur lui des observations très-propres à l’éclairer sur ce qui se passe dans le développement de son goût pour une chose qu’au début il n’aimait pas. Si nous voulions préciser, nous choisirions l’huître comme l’exemple le plus propre à nous montrer la marche de l’éducation de notre goût. La première fois que l’on mange des huîtres, on est étonné du goût qu’elles ont plutôt que du plaisir que l’on éprouve; cependant, comme elles n’ont rien de désagréable, si on en voit une seconde fois, on en mange encore, et déjà on y trouve un plaisir que l’on n’avait point aperçu la première fois; si l’on reste quelque temps sans en manger dans un de ces moments où l’idée d’huître vient coïncider avec une faim prononcée, on se rappelle sa saveur, et le désir d’en manger encore prend naissance. Alors on les mange avec un plaisir qui était inconnu et qui fait naître le désir d’en manger une quatrième fois quand la faim se fait sentir. Enfin, le goût se prononce de plus en plus, à ce point que ce n’est plus la faim qui fait désirer les huîtres, mais on les désire pour retrouver la faim que souvent on n’a plus.
Il en est de même de toutes choses et particulièrement de la fumée de tabac, non-seulement à cause de l’odeur et de la saveur qu’elle possède, non-seulement parce que cette fumée en s’élevant dans l’air prend mille formes capricieuses qui amusent l’œil qui les suit dans leurs évolutions, mais aussi parce que de son usage résulte un léger engourdissement du cerveau qui le repose en tout ou partie; repos extrêmement utile dans beaucoup de circonstances que nous examinerons plus tard. Ainsi le jeune homme qui est habitué à sentir le tabac est déjà, par cela même, disposé à le goûter d’une autre façon. S’il s’agit de le fumer, la première fois il est très-étonné de ne pas lui trouver une meilleure saveur, il en est désagréablement affecté ; soit qu’il s’y prenne mal ou que son estomac ne puisse le tolérer il éprouve une sorte de dégoût, et des nausées surviennent fort souvent qui seraient suivies de vomissements s’il continuait. Mais il est rare qu’il en arrive là, parce que la cause du malaise qu’il éprouve, il la connaît et la fait cesser aussitôt. Il reste ainsi quelque temps sans recommencer à fumer; mais bientôt la force de l’exemple, ou l’idée qu’il s’y est mal pris, ou plutôt le souvenir d’une jouissance nouvelle qu’il n’a fait qu’entrevoir au milieu même de son malaise, ou peut-être encore une sorte de tendance de son goût vers cette nouvelle éducation, chacune de ces raisons ou toutes ensemble, à son insu, lui font recommencer l’expérience de la fumée, et il s’aperçoit avec plaisir qu’il s’en acquitte mieux que la première fois. Dès lors il recommence à fumer, et fier d’avoir pu forcer son estomac à supporter le tabac, il le regarde déjà comme sa conquête, et il en attend des jouissances qu’il voit goûter par la plupart de ceux qui en font usage. Bientôt son goût se perfectionne, ce n’est plus qu’en connaisseur qu’il fume, et dans l’étude qu’il fait de la fumée de tabac, il est tout surpris de voir que son cerveau et tout son corps sont dans une douce quiétude qui a un charme indéfinissable; que cependant son esprit reste actif, tandis que son corps se reposerait doucement si la volonté ne le contraignait à agir. Il s’aperçoit bientôt que la fumée de tabac plonge son esprit, quand il le veut, dans une douce somnolence qui lui fait oublier ce qu’a de cuisant une peine ou un chagrin récents. Il s’aperçoit encore que si son esprit est préoccupé d’une chose, d’un travail, d’une idée à poursuivre, la fumée lui permet de ne s’occuper que de cette chose à l’exclusion de toutes les autres, et, sans distraction, qu’il raisonne vite et avec plus de sûreté . Si ses occupations sont de celles qui occupent vivement l’intelligence, il reconnaît que la fumée de tabac repose promptement et avec efficacité son esprit longtemps tendu vers un même travail. Si ses occupations sont au contraire de celles qui exigent le travail physique des muscles, soit que la fumée du tabac stimule la volonté qui préside aux mouvements, soit qu’elle agisse directement sur les muscles, il est certain que s’il y est habitué il y trouve des forces nouvelles qui lui permettent de continuer son travail. Tous les auteurs sont d’accord sur ce point, et il nous suffira de ces quelques exemples pour le démontrer.
Guillaume Pison, pendant ses voyages à travers les déserts, assure qu’il ne ressentait ni lassitude ni faim après avoir mâché du tabac (Mérat).
Le tabac soutient les forces d’un malheureux au moment des crises les plus douloureuses. Moreau, blessé à mort et sur le point d’être amputé des deux jambes, se borna à dire pendant l’opération:
«Donnez-moi un cigare!» (Barthélemy, l’Art de fumer, p. 120.)
Avec le tabac, l’esclave supporte plus patiemment la servitude, la misère; parmi les hommes qui se disent civilisés, son recours est souvent invoqué contre l’ennui, la tristesse. Il soulage quelquefois momentanément les grandes souffrances et console les malheureuses victimes du sort et de la justice humaine. La prison cesserait d’être insupportable si l’usage du tabac n’était pas interdit aux détenus (Chamberet, Flore médicale).
«De mesme, dit Garcie du Jardin, nos Indiens lassés de porter des fardeaux ou d’austres travaux, ils hument la fumée du tabac et tombent tout soudain comme privés de sens, puis, estant éveillés, ils se trouvent tous allégés par tel sommeil, et leurs forces restaurées.» Seulement, Garcie du Jardin attribue la privation de sens à l’effet du tabac, et ne tient pas compte de l’habitude où sont les Indiens, comme les peuples des contrées méridionales, de s’endormir pendant le plus fort de la chaleur, ce qu’ils font après avoir fumé ou tout en fumant. Mais dans les pays tempérés, et surtout dans les pays septentrionaux, où la chaleur est plus tolérable, l’habitude de dormir au milieu de la journée n’existe plus, et l’homme qui fume ne tombe pas privé de sens. Au contraire, il retrouve dans cette action de nouvelles forces ou un nouveau courage.
Les personnes riches et oisives, les dames surtout, qui ont, pour ainsi dire, le temps de s’occuper d’elles du matin jusqu’au soir, qui écoutent le moindre sentiment qu’elles éprouvent, prennent très-souvent pour de la faim quelques tiraillements de l’estomac: dans ce cas, elles se mettent à manger ou à goûter a toutes les heures de la journée; si elles sont en course, surtout à Paris, on les voit entrer chez les pâtissiers, et là, se remplir l’estomac de petits gâteaux beurrés et sucrés qui l’embarrassent et déterminent chez elles des accidents qui les rendent fort souvent très-gravement malades. Le tabac est un excellent moyen contre ces tiraillements de l’estomac que les femmes surtout prennent pour de la faim, et si au lieu de manger elles pouvaient fumer, ces symptômes disparaîtraient peu à peu, et les accidents dont nous avons parlé n’auraient souvent pas lieu. Il semble d’ailleurs que le besoin d’occuper notre esprit et notre corps soit une des principales conditions de bonne existence de notre nature, et c’est peut-être là le secret des habitudes que nous contractons souvent par oisiveté à l’égard de choses qui tout d’abord n’ont aucun attrait. C’est dans les pays chauds, plus énervants que les pays froids, que l’on prend ces habitudes qui, peu à peu, s’introduisent dans nos contrées, où elles sont acceptées d’abord par les oisifs, puis par les classes laborieuses, toujours par esprit d’imitation. Ce besoin de s’occuper fait à tout propos manger les femmes et fumer les hommes qui n’ont aucune occupation sérieuse ou continuelle.
En Perse, les femmes ont pris l’habitude de fumer, et ne paraissent pas se porter aussi mal que nos dames françaises, surtout nos Parisiennes, qui craindraient même de sentir la fumée du tabac. Toutefois, il en est qui ne dédaignent pas de suivre à la piste, sur les boulevards, un fumeur, afin que de temps à autre un parfum de tabac vienne chatouiller agréablement leur muqueuse olfactive. Voici ce que Tavernier nous apprend touchant l’usage du tabac en Perse: «Les Persans sont tellement accoutumés au tabac, qu’il leur est impossible de s’en passer. La première chose qu’on sert à table est ordinairement la pipe, le tabac et le café, et c’est par là qu’ils commencent quand ils veulent faire la débauche. Ils le prennent en fumée par un artifice bien singulier. C’est dans une bouteille de verre, avec un col gros de trois doigts, dans laquelle entre un canal de bois ou d’argent. Ils remplissent le col de la bouteille où il y a une platine dehors, sur laquelle ils mettent leur tabac un peu mouillé, avec un charbon dessus. Sous cette platine il y a un trou où est accommodée une longue canne; puis, en tirant son haleine, la fumée du tabac vient par force en bas, le long du canal, et entre dans l’eau qu’ils font de toutes sortes de couleurs, cette bouteille en étant à moitié pleine. Cette fumée étant dans l’eau remonte pour venir à la surface; lors, en tirant, elle vient à la bouche de celui qui fume, et ainsi, la force du tabac est tempérée par l’eau, vu qu’autrement ils ne pourraient pas subsister à en prendre incessamment comme ils font... Ils chantent fort peu dans la débauche; mais, en revanche, ils récitent quantité de méchants vers qu’ils prononcent avec une grande gravité, et ainsi ils passent la journée à fumer et à discourir jusqu’à ce que, vers le soir, on leur apporte les viandes.
» Les Persans, tant les hommes que les femmes, s’accoutument si bien dès leur jeunesse à fumer, qu’un artisan qui n’aura que 5 sols à dépenser en emploie 3 en tabac. Ils disent que s’ils n’en avaient point, ils n’auraient point le damaqué, c’est-à-dire, l’allégresse au cœur. De fait, au temps de la rhamazan ou de leur grand jeûne, le soir, c’est la première chose qu’ils préparent que la pipe de tabac. Plusieurs avouent bien que cette quantité de tabac leur est nuisible; mais, quand on le leur représente, ils répondent simplement: adedehoud, c’est la coutume.»
Tournefort nous apprend que dans les simples visites turques on ne fait que porter la main sur le cœur; on se place les pieds croisés sur un sofa, sorte d’estrade un peu élevée. On présente ordinairement des pipes tout allumées, très-propres, et dont les tuyaux ont 2 ou 3 pieds de long, lesquels, par conséquent, ne laissent monter à la bouche que la fumée la moins âcre, déchargée de cette huile fétide qui brûle la langue et enflamme le palais lorsqu’on fume avec des pipes courtes. D’ailleurs on fume, dans le Levant, le plus agréable tabac du monde; ordinairement c’est du tabac de Salonique; mais celui des côtes d’Asie est encore meilleur, et surtout celui de Syrie, qu’on appelle tabac de l’Ataxi ou Lataquie, parce qu’on le cul tive autour de l’ancienne ville de Laodicée. Les Turcs mêlent du bois d’aloës ou d’autres parfums parmi ce tabac; mais cela le gâte.....
«Le tabac en fumée, ajoute Tournefort, convient à l’asthme, aux maux de dents et à plusieurs maladies causées par des sérosités, lesquelles trouvent trop de facilité à s’imbiber en certaines parties: en ce sens-là, le tabac est assez propre pour les Turcs, que le turban rend fluxionnaires, par son épaisseur qui empêche la transpiration, et parce qu’il ne couvre pas les oreilles. Le tabac, d’ailleurs, flatte leur fainéantise. On ne conçoit pas comment ils crachent si peu en fumant; ils avalent leur salive par habitude et par propreté, sans en être incommodés.» Dans son voyage en Egypte, Sonnini nous apprend que les Égyptiens fument également du matin au soir, et que le tabac de Turquie est fort doux, qu’il n’a point cette acreté qui, dans nos pays, provoque une continuelle salivation D’ailleurs, dit-il, on tient dans la bouche un morceau de succin ou d’ambre jaune, dont l’odeur suave contribue à corriger le goût du tabac.
Selon M. de Laborde , à Madrid, à Barcelone, à Valence, on fume aujourd’hui partout: dans les rues, les promenades, dans l’intérieur des maisons, au jeu, au bal, dans la société, et même auprès des dames. Les médecins fument pendant leurs consultations et les gens d’affaires dans les conseils. Quelquefois, ceux qui fument présentent leur cigarro à leurs voisins, qui se le passent les uns aux autres et s’en servent chacun à son tour. Un grand nombre de femmes, en Andalousie surtout, ont aussi contracté cette habitude.
Le père P..., dans son Nouveau voyage aux îles de l’Amérique, nous apprend que chez les Indiens de l’isthme de Darien, lorsque les anciens s’assemblent pour traiter une affaire, un jeune homme se présente avec un gros bout de tabac à la bouche, dont il souffle la fumée sur le visage des assistants les uns après les autres, et ils reçoivent ce parfum avec tant de plaisir, que pour n’en perdre que le moins possible, ils font de leurs mains une espèce d’entonnoir pour conduire cette fumée dans leurs narines. (Rapporté par Grenet.)
Enfin, M. Alf. Demersay dit qu’au Paraguay la consommation intérieure est énorme, et ne peut être évaluée à moins de 6 kilog. par individu et par an. «Le tabac, ajoute-t-il, y est en effet d’un usage général, et pour ainsi dire, sans exception. Les enfants apprennent à faire un cigare avant de savoir parler. Les hommes, énervés par un climat brûlant, sans souci du lendemain, sans stimulant capable de vaincre leur indolence et de les pousser au travail; les femmes, soumises à des habitudes plus sédentaires encore, cherchent dans l’abus de cette feuille une ressource contre l’ennui, des jouissances et un passe-temps sans fatigue.»
Nous l’avons déjà dit, on a besoin d’occuper ou d’amuser son esprit et son corps, et c’est pour cela que les distractions, les jeux et les fêtes ont été imaginés. Pendant ces occupations ou ces amusements on pense à toute autre chose qu’à soi, et le corps s’en trouve mieux. Parmi ces moyens de distraction, le jeu tient à coup sûr une très-vaste place, et toutes choses égales d’ailleurs, on peut dire que plus on fume, moins on joue, et réciproquement.
M. J. Janin a dit avec beaucoup de raison que le cigare avait cela de bon qu’il permettait à deux amis de rester deux heures ensemble sans se parler. Avant le tabac, il aurait fallu jouer pour passer ce temps. Or, le tabac a sur le jeu un avantage incontestable qu’il convient de faire ressortir. Sans parler ici de la misère dans laquelle se trouve plongée, par le fait du jeu, une famille d’abord riche ou aisée; sans rappeler les tristes péripéties précurseurs des nombreux suicides qui ont été la conséquence de cette funeste passion, nous pouvons tracer le tableau de deux amis intimes jouant en semble: si le hasard favorise l’un d’eux avec une certaine constance, ils se querellent on se disputent avec violence, et souvent ils en arrivent à des voies de fait toujours fort regrettables. Celui qui gagne, toujours de bonne humeur, la manifeste par des plaisanteries qui ne sont pas toujours du goût de celui qui perd, et qui, par cela même, n’est pas de bonne humeur, malgré la contrainte qu’il impose à son tempérament ou à son esprit pour paraître gai et bon joueur, comme on dit dans le monde, où depuis longtemps déjà, par extrême bon ton, on a pris l’habitude de cacher hypocritement toutes ses impressions et d’être tout autre que la nature nous a faits. La somme des avantages l’emporte-t-elle sur celle des inconvénients? c’est ce que nous ne nous engageons pas à décider. Quoi qu’il en soit, voyez les mêmes amis fumer ensemble: loin de se fâcher et de prendre de la haine l’un pour l’autre, il semble qu’une plus douce amitié, une sorte de confraternité dans leurs goûts les unisse davantage; au lieu de se diviser par un vil intérêt, ils mettent tous leurs soins à éloigner ce sentiment d’égoïste, en faisant partager à celui qui n’en a pas, la petite quantité de tabac qui pourtant devait lui servir pour toute là journée. C’est donc avec une grande vérité que Molière fait dire à Sganarelle, en commençant sa comédie intitulée: Don Juan ou le Festin de Pierre.
«Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac: c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. Non-seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez vous pas bien, dès qu’on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde et comme on est ravi d’en donner à droite et à gauche, partout où l’on se trouve? On n’attend pas même que l’on en demande, et l’on court au-devant du souhait des gens: tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d’honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent .»
Nous sommes loin d’être fumeur, nous ne prisons jamais et n’avons jamais compris la mastication du tabac; nous aimons au contraire le jeu comme la plupart des hommes: eh bien! malgré cela, nous sommes forcé de convenir qu’une seule maison de jeu fait plus de mal que mille boutiques de marchands de tabac. L’homme qui sort d’une maison de jeu qui lui a été fatale roule en son esprit mille projets sinistres; tandis que l’homme qui sort de chez le marchand de tabac a des idées riantes. Le joueur, longtemps encore après sa perte, est sombre et taciturne; il ne rêve plus que le moyen de reconquérir le lendemain ce qu’il a perdu la veille, et cette préoccupation d’esprit le rend brusque, quin teux, bizarre pour sa femme, ses enfants ou ses amis, au contraire, l’homme qui vient de fumer ne pense qu’à son travail ou à sa famille, pour laquelle n’ayant aucun sujet de préoccupations fâcheuses, il est tout dévouement. Le jeu est un abîme sans fond où peuvent s’engloutir les fortunes les plus considérables. Le fumeur ne peut consommer qu’une quantité de tabac déterminée par son tempérament ou ses habitudes. Le jeu laisse après lui une sorte de malaise moral, un mécontentement de soi-même, peut-être parce que l’on sent que pendant un certain temps son esprit a été très-inutilement occupé ; ce qui n’a point lieu après le même temps passé à fumer. Le joueur se passionne tellement pendant le jeu, que toute conversation en dehors du jeu, toute autre chose que le jeu le contrarie; tandis que le fumeur est en mesure, par la liberté de sa pensée, de faire face à toutes les questions qui peuvent surgir dans la conversation. Enfin, nous pourrions pousser presqu’à l’infini ce parallèle entre le jeu et le tabac, et l’on verrait presque toujours que l’usage du tabac est plus avantageux que celui du jeu.
Or l’observation de tous les jours nous prouve que les personnes qui fument, trouvant dans l’action de fumer une distraction suffisante, ne pensent souvent pas à jouer; tandis que celles qui ne fument pas sont forcées de chercher dans le jeu une distraction indispensable quand elles doivent passer plusieurs heures ensemble, et surtout quand elles sont complètement inoccupées d’ordinaire.
Nous avons dit plus haut que l’usage de fumer donne à celui qui l’exerce la faculté de poursuivre avec fruit ses idées et de les mener à bien. Cette année (1856), M. Victor Mabille est venu, dans son genre, nous en fournir la preuve par la publication d’un recueil de poésies intitulé : les Cigarettes. C’est dans la fumée du tabac qu’il parait avoir puise la plupart de ses inspirations dont nous devons quelques exemples à nos lecteurs. Ainsi il s’écrie dans une des strophes de sa pièce ayant pour titre: Que j’en ai vu casser! sorte de parodie de l’ode si belle de Victor Hugo intitulée; les Fantômes :
«Il est beau d’aspirer les vapeurs enivrantes,
» De sentir, en fumant, ses sens multipliés,
» Et, suivant du regard les vagues odorantes,
» De rêver que l’on a cent mille francs de rente
» Et que nos vers sont publiés.»
Et plus loin il s’excuse de l’habitude de fumer de la manière suivante:
«Puisque dans ce monde tout fume,
» Puisque tout fume dans les cieux:
» Chez les mortels le vil bitume,
» L’encens pur chez les bienheureux;
» Puisqu’en fumant le quinquet brûle,
» Puisqu’en brillant fume l’enfer,
» Le soleil dans la canicule,
» Et la cheminée en hiver;
» Puisque Dieu lance sur la terre
» Ce bout de cigare fumant
» Que nous appelons le tonnerre;
» Puisque du couchant au levant
» Et du mont Vésuve à la lune
» Tout fume en haut, tout fume en bas:
» Suivant cette règle commune,
» Pourquoi ne fumerions-nous pas?»
Enfin le sonnet suivant n’exagère en aucune façon le charme dans lequel le tabac à fumer plonge celui qui en use:
Doux charme de ma solitude,
Fumante pipe, ardent fourneau,
Qui purges d’humeurs mon cerveau
Et mon esprit d’inquiétude.
Tabac dont mon âme est ravie,
Lorsque je te vois perdre en l’air
Aussi promptement qu’un éclair,
Je vois l’image de ma vie.
Je remets dans mon souvenir
Ce qu’un jour je dois devenir,
N’étant qu’une cendre animée.
Tout d’un coup je m’aperçoi
Que courant après ta fumée,
Je me perds aussi bien que toi.
Indépendamment de ces effets que le tabac peut exercer sur le moral de l’homme, le tabac possède d’autres propriétés non moins utiles qu’il est bon de signaler.
Le docteur Ramazzini dit que plusieurs voyageurs assurent que, mâché ou fumé, le tabac ôte l’appétit, et que l’on peut faire alors beaucoup de chemin sans être tourmenté par la faim.
M. Chamberet dit aussi que, par l’usage du tabac, le sauvage endure avec courage la faim, la soif et toutes les vicissitudes de l’atmosphère.
Le docteur Willis conseille l’usage du tabac dans les armées, comme pouvant suppléer à la disette des vivres, outre, dit-il, que c’est un remède capable de préserver les soldats de leurs maladies tant internes qu’externes.
Van-Helmont prétend aussi que le tabac apaise la faim. non en la satisfaisant, mais en détruisant cette sensation et en diminuant l’activité des autres fonctions.
Le médecin Plempius a observé également que le tabac diminue le sentiment de la faim; mais il suppose que c’est par l’abondance de sérosités ou de salive qui s’écoule dans l’estomac et qui remplit plus ou moins ce viscère, que cette sensation se trouve apaisée, mais non détruite, par suite de l’absorption qu’il en fait, et non par son énervation ou engourdissement, comme quelques auteurs l’ont supposé.
Voici comment s’exprime Garcie du Jardin sur cette propriété du tabac:
«Les Indiens aussi se servent du tabaco pour chasser la faim et la soif en ceste manière. Ils bruslent certaines coquilles d’huistres de rivière, puis les mettent en poudre comme chaux, de ceste poudre et des feuilles de tabaco, ils en prennent autant de l’un que de l’autre et le maschent (pilent) jusques à ce que des deux en soit faict une certaine masse, laquelle ils forment en pilules un peu plus grosses qu’un pois, et les ayant faict seicher à l’ombre, ils les serrent pour s’en servir. Lorsqu’ils veulent faire quelques voyages par des lieux déserts où ils pensent qu’ils ne trouveront ni à boire ni à manger, ils portent avec eux de ses pilules, et ayant mis l’vne d’icelles entre la lèvre de dessoubs et les dents, ils sucent continuellement le suc d’icelle, laquelle estant toute fondue, ils en remettent vne autre à sa place et puis vne autre, jusqu’à ce qu’ils ayent faict trois et parfois quatre journées de chemin, et par ce moyen ils assurent que durant tout ce temps-là ils ne sentent ny faim ny soif...»
On sait de reste que, toutes circonstances égales d’ailleurs, les personnes qui font un usage habituel du tabac en fumée sont généralement reconnues comme n’étant pas d’un aussi fort appétit que celles qui ne fument pas. Ainsi se trouvent pleinement confirmées les assertions des auteurs touchant cette propriété du tabac.
On parait s’accorder généralement pour regarder l’usage du tabac par les hommes habitués à vivre sur mer, comme un excellent moyen de prévenir le scorbut, que l’on sait être la maladie la plus particulière aux marins. D’ailleurs, là où la vie de relation est vue en raccourci, où les événements ne sont pas assez nombreux pour offrir un aliment suffisant aux conversations intimes, le tabac devient un des objets de première nécessité.
Les propriétés narcotico-acres du tabac l’ont fait mettre au nombre des meilleurs médicaments de la thérapeutique.
Parmi les nombreuses maladies dans lesquelles le tabac a été employé, dit-on, avec succès, on a signalé particulièrement la paralysie, l’hémiplégie, l’apoplexie, la léthargie, l’asphyxie, l’iléus, les hernies étranglées; on en a tiré de bons usages pour détruire les ascarides. A l’extérieur, il a été employé contre la gale, la teigne et autres maladies de la peau. Il est conseillé avec avantage en poudre, comme sternutatoire, c’est-à-dire pour déterminer un ébranlement souvent salutaire qui secoue les organes et surtout les vaisseaux cérébraux et y facilite la circulation. Mais le plus souvent il est employé pour déterminer ou augmenter la sécrétion de la muqueuse nasale, et, de cette façon, résoudre ou diminuer les céphalalgies, l’enchifrènement, les douleurs de dents, les maux d’oreilles et diverses fluxions que l’on suppose produites par accumulation de cette sécrétion.
C’est comme calmant et en topique que le tabac, à l’état frais, a été conseillé pour la guérison des migraines, des maux de dents ou des fluxions. Il est surtout mis ainsi en usage dans les pays où l’on cultive cette plante, et l’on assure que ce traitement est toujours efficace. Enfin, on a encore employé les feuilles de tabac frais pour déterger les vieux ulcères sordides.
Fowler, médecin anglais, l’a employé dans l’hydropisie avec assez de succès pour que nous devions indiquer ici quelques-uns de ses résultats. Voici comment il l’administrait. Il faisait infuser 30 grammes de feuilles de tabac dans une livre d’eau qu’il entrenait bouillante pendant une heure au bain-marie. Après le refroidissement, il passait la liqueur et y ajoutait la moitié de son poids d’alcool rectifié. Cette teinture de tabac était ensuite employée deux fois par jour à la dose de 40 à 80 gouttes, que l’on augmentait peu à peu jusqu’à la dose de 100 à 200 gouttes, que l’on ne devait pas dépasser. Fowler assure que sur trente et un malades atteints d’hydropisie générale, avec gonflement de pieds, dix-huit ont été guéris, dix ont été bien soulagés, et trois seulement n’ont pu recouvrer la santé. Les premiers symptômes qui suivent l’administration de ce médicament sont des nausées et des vertiges. L’évacuation urinaire qui se produit sous son influence n’a lieu qu’après l’apparition de ces phénomènes, et cette évacuation est d’autant plus abondante, qu’ils sont eux-mêmes plus prononcés. Le docteur Fouquier a d’ailleurs observé (Bulletin de la Faculté de médecine) qu’un galeux qui se frottait avec une décoction de tabac. eut plusieurs jours de fréquents besoins d’uriner, et des évacuations abondantes d’urine.
Le tabac a depuis longtemps été regardé par les médecins, surtout les Allemands, comme un excellent remède contre les maladies scrofuleuses. Voici à ce sujet une histoire que nous a transmise le célèbre Monard.
Un général allemand avait un fils atteint de cette affreuse maladie désignée sous le nom d’écrouelles. Comme à cette époque les rois de France passaient pour avoir le don de les guérir, le général envoya son fils à Paris, muni d’une lettre de l’empereur pour Louis XIII. Ce fut le cardinal de Richelieu qui le reçut, et qui, après avoir beaucoup ri de cette bonhomie allemande, dit au jeune homme que les successeurs de saint Louis avaient perdu la faculté de faire de semblables miracles. Mais il lui conseilla de se confier à M. Nicot. Celui-ci employa du tabac en poudre, en décoction, en feuilles; en un mot, lui fit suivre un traitement dont la base était le tabac, et parvint à délivrer le jeune Allemand de son infirmité.
Nous avons reconnu que plusieurs personnes extrement lymphatiques s’étaient parfaitement trouvées de l’usage du tabac fumé. Nous avons constaté entre autres qu’un garçon de sept ans, extrêmement scrofuleux, qui était depuis longtemps soumis à un traitement iodé, sans qu’aucune amélioration dans sa santé se fît remarquer, et à qui nous avions conseillé de fumer quelques petites cigarettes, ne tarda pas à se trouver bien de l’usage du tabac: une fistule lacrymale qu’il avait s’améliora; ses engelures, dégénérant en ulcères difficiles à guérir, finirent par disparaître; ses ganglions lymphatiques du cou cessèrent de s’engorger; son ventre, dur et bouffi, reprit son état normal, et toute son économie se trouva singulièrement, mais favorablement modifiée. Il avait, dès rage de douze ans, contracté la laide habitude de fumer; mais il s’était à peu près débarrassé d’une maladie plus laide encore. Aujourd’hui on ne se douterait pas qu’il ait été dans un état si déplorable.
Ménandre et quelques autres médecins rapportent comme vraie l’assertion suivante. Un jeune chanoine de Louvain avait un cancer ou un ulcère à la joue, contre lequel la médecine était impuissante. Ayant entendu vanter les guérisons étonnantes obtenues à l’aide du tabac, il avait cru plus sûr de s’adresser à M. Nicot. Des lotions répétées plusieurs fois pendant quelques jours, suffirent pour soulager tellement le chanoine, qu’il revint à Louvain, disant partout que Dieu avait retiré aux rois de France le don de guérir les écrouelles et les ulcères pour le. transmettre à M. Nicot.
Ménandre rapporte aussi un cas d’épilepsie guéri par le tabac. Un de ses cousins, affecté de cette cruelle maladie depuis son enfance, guérit parfaitement en buvant chaque matin un verre d’une forte décoction de tabac.
Plusieurs médecins, particulièrement le célèbre J. Hivernius, racontent plusieurs cures merveilleuses opérées par le suc de tabac frais. Il le prescrit pour combattre l’atonie des intestins; pour cela il conseille d’envelopper le ventre du malade avec des feuilles de tabac légèrement chauffées. Enfin, il pense que le sirop de tabac convient aux personnes asthmatiques.
On a avancé que les émanations du tabac ralentissaient la marche de la phthisie, et même pouvait dans quelques cas la guérir chez les ouvriers qui le fabriquent.
M. Ruefz, de Strasbourg, croit que la phthisie est plus rare chez les ouvriers qui travaillent le tabac; mais le docteur Mêlier ne pense pas que l’on puisse avoir une aussi bonne opinion de cette substance.
Dans un rapport fort intéressant fait à l’Académie de médecine, M. le docteur Mêlier dit que les ouvriers des manufactures de tabac sont persuadés que les émanations de cette substance sont efficaces contre les douleurs rhumatismales. Quand ils sont pris de douleurs après un refroidissement, ils ne connaissent pas de meilleur remède que de faire un bon somme sur un tas de tabac. Ce savant rapporte à ce propos et à l’appui de ce fait une série d’observations qui lui ont été communiquées par le docteur Berthelot, desquelles il résulte que des cataplasmes de farine de graine de lin délayée dans une décoction de tabac calment promptement les douleurs rhumatismales, et amènent une guérison aussi prompte que la plupart des modes de traitements généralement employés contre cette maladie.
Dans la Tabacologie de Ménandre on trouve une foule de formules différentes d’onguent de tabac. L’auteur assure s’être servi avec le plus grand succès de cette forme pharmaceutique du tabac pour la guérison de la surdité, des tintements et des douleurs d’oreilles. Selon lui, il agirait en raffermissant les nerfs et en nettoyant les canaux acoustiques, dont la malpropreté émousse d’ordinaire la sensibilité et la finesse de l’ouïe.
Le travail du tabac parait être propre à préserver des fièvres intermittentes; par exemple, on a observé qu’à Tonneins, les ouvriers des manufactures de tabac ont été presque tous respectés par la suette; que les ouvriers de Morlaix ont été préservés d’une dyssenterie épidémique, et ceux de Lyon des fièvres typhoïdes qui ont violemment sévi dans cette ville à diverses époques. Enfin, le célèbre chimiste Fourcroy avait déjà remarqué que les ouvriers de la ferme de Cette échappaient le plus souvent à la fièvre putride qui d’ordinaire règne dans cette localité vers la fin de l’été. Mais, par contre, on a observé qu’à Londres, les habitants des maisons où se prépare le tabac n’ont été en aucune façon soustraits aux ravages de la peste.
Le célèbre médecin Monard prétend avoir souvent employé le tabac pour guérir les polypes. Il raconte qu’un consul de Leyde, affecté d’un énorme polype au nez, vint le trouver pour prendre ses conseils; qu’il se servit d’huile de tabac, et que le remède eut un plein succès.
Melchiort Friccius signale le sirop de tabac comme un excellent médicament contre la vomique du poumon.
Les fumigations du tabac peuvent être employées avec succès dans les rhumatismes, les gouttes et quelques maladies de la peau.
Éverarth cite une dame espagnole habitant Leyde, qui lui amena une demoiselle, sa pupille, dont le visage était couvert de taches rousses qui la rendaient difforme. Des lotions ou des applications de décoction de tabac les firent disparaître complètement dans l’espace d’une quinzaine de jours, et il ajoute que la demoiselle recouvra tous ses charmes, et qu’elle épousa un prince allemand qui s’éprit de sa beauté.
La fumée de tabac est très-fréquemment employée contre l’asphyxie par submersion. Pia, le célèbre pharmacien qui a mis ce moyen en vogue et l’a rendu populaire, a inventé divers instruments à l’aide desquels on pouvait introduire la fumée dans le rectum des noyés. Cet usage du tabac contre l’asphyxie par submersion est depuis très-longtemps en pratique chez les Mexicains, ainsi que Diereville l’a observé chez les Acadiens.
Ménandre ne craint pas d’assurer que la fumée du tabac fortifie et rétablit la mémoire. Il cite le fait d’un chimiste du nom de Pavins, qui avait perdu la mémoire pendant ses opérations chimiques; ayant pris pendant quelque temps, tous les matins, deux onces de décoction de tabac, il recouvra complètement la faculté de se ressouvenir.
Enfin tout le monde sait que ceux qui usent du tabac en fumée et en masticatoire sont fort peu sujets aux maux de dents. Selon Monard, cette substance conserve les dents, parce que la fumée, par sa nature âcre et corrosive, purifie la bouche et rend impuissants les corps étrangers qui détérioreraient l’émail des dents.
Selon nous, deux causes peuvent concourir à cet effet: la première, c’est que l’huile empyreumatique qui se produit pendant la combustion du tabac et qui se répand dans la bouche avec la fumée, finit par recouvrir tellement les dents, comme une sorte de vernis, que l’air ou les acides qui se trouvent dans les aliments ou dans la salive ont bien moins d’action sur la substance calcaire qui constitue les dents; la seconde, c’est que précisément cette huile empyreumatique contenant une certaine quantité de créosote, en agissant comme caustique sur les nerfs dentaires, peut les rendre à peu près insensibles; peut-être bien aussi que la nicotine et la nicotianine ont une action à peu près analogue à la créosote. Il est bon toutefois d’ajouter que M. Zeise n’a pas trouvé cette dernière substance dans les produits de la distillation sèche du tabac.
Quoi qu’il en soit, Mullérus, dans son livre intitulé : Des Secrets de la médecine, dit positivement que le suc ou la décoction de tabac est un préservatif et même un médicament infaillible contre tous les maux de dents, et qu’il a employé dans quelques cas et avec succès le sel de tabac dissous dans du blanc d’œuf.
Au reste, dans la Flandre, il n’est pas rare devoir employer le remède suivant: dans un petit verre rempli de genièvre en liqueur on introduit le tuyau d’une pipe allumée; on chasse la fumée du tabac par le foyer de la pipe que l’on a recouvert de linge; le genièvre une fois en ébullition, on cesse d’y faire arriver la fumée; on laisse refroidir. Cette liqueur, appliquée sur la dent malade, calme à l’instant les douleurs les plus aiguës. (Le Tabac vengé, page 55.) Dans cette opération, la nicotine, principe actif volatil, la nicotianine, sorte d’huile volatile, et l’huile empyreumatique provenant de la combustion, sont dirigées dans la liqueur alcoolique, qui a la propriété de les dissoudre, de sorte que l’on a ainsi un moyen de placer directement sur la dent malade les principes actifs du tabac qui se trouvaient divisés dans sa fumée.
Le tabac a été encore conseillé à l’intérieur contre la constipation opiniâtre, l’hystérie, la manie, les fièvres intermittentes, les vers intestinaux, etc.; et à l’extérieur, contre les bubons, les engorgements glanduleux, le tétanos, la colique de plomb, l’ischurie, a rétention d’urine, le resserrement de l’urètre. Enfin on s’en est servi dans les catarrhes chroniques et dans certaines affections asthéniques des poumons.
PROPRIÉTÉS TOXIQUES ET PHYSIOLOGIQUES DU TABAC.
Table des matières
En présence des nombreuses vertus racontées avec quelque peu d’enthousiasme par les prôneurs du tabac, particulièrement par ceux qui ont le plus anciennement écrit sur cette matière, nous ne devons guère nous étonner de trouver dans la plupart des vieux ouvrages, des recettes propres à faire employer le tabac sous toutes les formes possibles : c’est ainsi qu’il a été employé sous forme de sucs simples ou composés, de bains, de pilules, de conserves, de sirops simples et composés, d’onguents, de potions purgatives, de décoction, d’oxymel, de suppositoires, de lavements, de pessaires, de loochs. On en a fait une eau distillée, une huile médicinale, un baume, des extraits alcooliques et éthérés, un sel par incinération. Enfin il n’était pas de formes pharmaceutiques usitées alors qui ne fussent empruntées pour faciliter l’administration du tabac.
Le tabac est un médicament aujourd’hui tombé en désuétude, parce que les médecins modernes le regardent comme très-infidèle. Cependant on l’emploie encore quelquefois, mais seulement en lavements, à la dose de 2 à 5 grammes seulement, ou bien encore en décoction, à l’extérieur, dans quelques maladies de la peau.
Ce qui n’a pas dû peu contribuer à faire oublier l’emploi du tabac comme agent thérapeutique, ce sont les accidents qui sont survenus à la suite de l’administration de ce médicament héroïque. A l’exemple de plusieurs auteurs, nous pourrions considérablement grossir la liste de ces empoisonnements suivis de mort qui ont été observés plus ou moins anciennement par Hoffmann , Ugard, Murray, Ansiaux, etc.; mais nous nous contenterons de rappeler ici les deux faits suivants.
M. le docteur Chantourelle, en 1823, a rapporté une série d’accidents sérieux produits par l’administration d’une infusion de 45 grammes de poudre de tabac. M. Tavignot a signalé un cas de mort qui a suivi de près l’administration du tabac à la dose de 60 grammes. Les symptômes se succédèrent avec une effrayante rapidité dans l’ordre suivant: pâleur, stupeur, pupille dilatée normalement, respiration de plus en plus gênée, intelligence complétement abolie; tremblements convulsifs d’abord des bras, puis des jambes et ensuite de tout le corps, qui allèrent progressivement en augmentant pendant six minutes et auxquels succéda un état d’extrême prostration. Le coma et la résolution de tous les membres terminèrent l’agonie. En douze minutes tout fut fini. Il n’y eut aucun vomissement.
M le docteur Bouchardat rapproche ces deux faits avec intention comme fournissant l’occasion de remarquer que la proportion de 30 grammes de tabac qui entrent dans le lavement de tabac du Formulaire des hôpitaux est beaucoup trop considérable. Il faut la réduire à 5 grammes. Il pense aussi que dans les cas d’asphyxie, la fumée de tabac est beaucoup plus utile que les lavements, et ne peut leur être substituée comme on le pense généralement.
Personne n’ignore que Santeuil, le célèbre poëte, après avoir bu un verre de vin dans lequel on avait mis du tabac d’Espagne, fut pris de vomissements et de violentes coliques au milieu desquelles il expira.
D’un autre côté, MM. Laycock et Wrigth, tous deux séparément, ont fait un grand nombre d’observations, longtemps continuées et qui concordent assez bien, desquelles il résulte que l’usage immodéré du tabac fumé ou prisé peut apporter des changements très-notables dans l’économie animale . Le docteur Liébault, ( Recherches sur le tabac, thèse, 1851), dit aussi que les organes qui sont le plus souvent influencés par le principe actif du tabac sont: 1° le système nerveux; 2° les organes digestifs; 3° les organes de sécrétion; 4° ceux de la circulation.
L’action du tabac sur les animaux a été étudiée par MM. Orfila, Brodie et Macartney. Ils ont fait une foule d’expériences sur des chiens, des chats et des lapins, et les résultats ont été à très-peu près les mêmes, en introduisant le tabac dans le rectum, dans l’estomac, appliqué sur des surfaces dénudées, sur le cerveau, inséré dans le tissu cellulaire ou injecté dans les veines. De quatorze expériences, M. Orfila tire les conclusions suivantes:
1° Les feuilles de tabac, entières ou réduites en poudre, telles qu’on les emploie journellement dans le commerce, sont douées de propriétés vénéneuses énergiques,
2° Leur partie active paraît résider dans la portion soluble dans l’eau, qui est absorbée et portée dans le torrent de la circulation.
3° Leurs effets délétères paraissent dépendre d’une action spéciale sur le système nerveux, et elles déterminent presque constamment un tremblement général qui s’observe rarement lorsqu’on emploie d’autres poisons.
4° Leur action est beaucoup plus énergique lorsqu’on injecte la portion soluble dans l’anus, que lorsqu’on l’applique sur le tissu cellulaire, et à plus forte raison que dans le cas où on l’introduit dans l’estomac.
5° Indépendamment des phénomènes dont nous venons de parler, elles exercent une action locale capable de produire une inflammation plus ou moins intense.
6° Elles paraissent agir sur l’homme comme sur les chiens.
7° L’huile empyreumatique n’agit pas directement sur le cerveau ni sur le tronc des nerfs, mais elle porte son action sur le système nerveux d’une manière qu’il n’est pas encore facile de déterminer.
8° L’extrait de Nicotiana rustica agit de la même manière que le tabac, mais il est moins actif.
Enfin, une aiguille chargée d’un fil trempé dans l’huile essentielle de tabac et traversant la partie vivante d’un animal, suffit pour le faire périr (Murray). Selon Jaucourt, rien qu’en débouchant la fiole qui la contient, cette huile produit des vomituritions. Quelques gouttes de cette huile mises au contact d’une plaie déterminent des accidents mortels (Redi et Hardens). Albinus, Fontana et Arvers ont fait des expériences analogues sans obtenir les mêmes résultats.
L’huile dont se sont servis ces divers auteurs contenait sans doute de la nicotine; mais il serait intéressant de savoir si la véritable huile essentielle, ou nicotianine pure, est vénéneuse d’une manière plus ou moins approchée de la nicotine. On sait que sous l’influence des alcalis elle donne cette dernière base alcaline; il n’y aurait donc rien d’étonnant quand elle serait délétère.
Nous rapporterons plus loin quelques expériences faites par MM. Mêlier et Bernard (de Villefranche) pour étudier l’action de la nicotine sur les animaux.
Il ne nous reste plus, pour compléter cet article sur les propriétés toxiques et physiologiques du tabac, qu’à rapporter ici un excellent article sur ce sujet, dû à M. Giacomini. «Pour bien connaître les effets de la nicotiane sur l’homme bien portant, il suffit de jeter un coup d’oeil sur les faits les plus triviaux. Nous voyons les feuilles sèches de la nicotiane réduites en poudre, préparées de différentes manières, aspirées dans les narines, chatouiller l’odorat; ces mêmes feuilles, fumées dans la pipe, produire une sorte d’excitation ou d’ivresse; mâchées en petite quantité, faire affluer dans la bouche une grande quantité de salive et picoter l’organe dégustateur. Cette plante occupe aujourd’hui une place considérable dans les habitudes et les besoins de presque tous les peuples. L’habitude diminue de beaucoup et éteint les effets du tabac; de sorte que, pour les observer dans leur pureté, il faut les examiner chez les personnes qui en font usage pour la première fois ou qui en prennent excessivement.
» Chez les priseurs, il faut d’abord distinguer l’effet primitif d’irritation locale dans les narines, qui détermine une cuisson, l’éternument, l’écoulement d’une mucosité par les narines et le larmoiement. Ces effets ne sont pas exclusifs au tabac, une poudre quelconque pouvant les produire par ses seules qualités mécaniques ou chimiques. A côté de ces phénomènes locaux produits par le tabac s’en présentent d’autres; ce sont: une céphalalgie d’abord légère, des étourdissements et une sorte d’ivresse. Il n’est pas nécessaire d’avaler le tabac pour éprouver des nausées accompagnées, d’angoisses à l’estomac et même le vomissement. Il est vrai que ces symptômes ne sont pas de longue durée, quoique Ramazzini les ait vus persister plus ou moins longtemps chez les fabricants de tabac, lesquels éprouvent souvent une toux opiniâtre et des tremblements dans les membres. Un ami du docteur Chomel, en flairant du tabac d’Espagne, tomba en défaillance, et son corps se couvrit d’une sueur froide. Ce sont là les effets dynamiques en opposition avec les premiers; ils sont la conséquence de l’absorption de quelques parcelles de nicotine. Les différentes espèces de tabac offrent des effets soit dynamiques, soit physico-chimiques fort variables. Toujours, cependant, l’intensité de l’un de ces effets est en raison inverse de celle de l’autre. Ces différences de pendent principalement du climat que la plante habite, du terrain où elle végète, de la manière de la préparer, de l’état plus ou moins avancé de sé cheresse, etc. On comprend que si la poudre de tabac n’est pas humide, la pituitaire ne peut l’absorber; alors il n’y a pas d’effets dynamiques, et l’action seulement mécanique consiste dans le cha touillement de la muqueuse; l’effet inverse a lien si la poudre est fine et un peu humectée. La fermentation influe beaucoup aussi sur la nature de l’action du tabac, car elle développe des principes salins nouveaux qui irritent les narines et qui donnent lieu à des effets dynamiques divers. J’ai observé qu’à conditions égales, la poudre fermentée chatouille, il est vrai, et irrite vivement les narines, mais produit moins d’effet sur l’encéphale. On peut s’en convaincre en se servant comparativement de la poudre de feuilles non fermentées et de celles de feuilles fermentées au même degré d’humidité.
» L’action mécanique irritante du tabac, chez les fumeurs, est excessivement faible; on pourrait presque la regarder comme nulle. On se tromperait si on voulait s’expliquer ce fait par la salivation abondante qu’éprouvent les fumeurs. Si on réfléchit qu’en tenant entre ses dents un fétu de paille ou un caillou dans la bouche, la salive est sécrétée en abondance, on doit déduire que le surcroît de sécrétion qui a lieu chez les fumeurs tient à la présence d’un corps étranger entre les dents. Effectivement, on n’éprouve pas de salivation abondante lorsqu’on a l’habitude de tenir la pipe ou le cigare du bout des lèvres. La fumée de tabac n’est pas du tout irritante, je ne cesserai de le répéter, puisque je vois plusieurs personnes en inspirer à pleins poumons sans en éprouver la moindre toux ni la moindre irritation à la gorge; et moi-même, qui ai une aversion prononcée pour la fumée de tabac, je me suis trouvé dans un lieu où l’air était fortement imprégné de vapeurs de nicotiane, et j’ai respiré pendant quelque temps sans autre gêne que l’aversion particulière pour cette odeur. Il en est autrement quand la vapeur de la nicotiane est absorbée. De la langueur générale, de l’engourdissement, un trouble dans les idées, frappent celui qui, pour la première fois, inspire la fumée du tabac ou s’en trouve enveloppé. Il éprouve de la pesanteur à la tête, des vertiges; il chancelle, pâlit, a de fréquentes envies d’uriner, des nausées, des douleurs à l’estomac, une faiblesse générale, du froid à la peau, des sueurs vers le front. Ces phénomènes sont les avant-coureurs du vomissement, qui s’effectue sans aucun soulagement des autres symptômes. On ne doit pas en accuser la salive qu’on aurait pu avaler, car la même chose a lieu chez les personnes renfermées dans des chambres closes, et même aux meilleurs fumeurs qui y restent comme simples spectateurs. Ces symptômes peuvent empirer au point de donner lieu à la défaillance, à l’assoupissement, à l’asphyxie et même à la mort. On connaît le fait relatif aux deux frères dont parle Helwing, qui moururent dans un état léthargique pour avoir vidé, en fumant, l’un dix-sept et l’autre dix-huit pipes de tabac.
» Ceux qui chiquent en éprouvent des effets très-prononcés, savoir: une copieuse salivation, de la chaleur dans la bouche, et quelquefois même une véritable inflammation aux gencives, au gosier, à la langue. Les effets dynamiques en sont fort légers, si l’on n’avale pas la salive; dans le cas contraire on éprouve les mêmes effets que si l’on prend la nicotiane par la bouche. Les petites doses des feuilles ou du suc de la nicotiane par la bouche augmentent la sécrétion de l’urine; mais, pour peu que la dose soit élevée, la pupille se dilate, il survient de l’obscurcissement dans la vue, des vertiges et une tendance à l’assoupissement. Plusieurs auteurs disent, contradictoirement à ce fait, que la pupille se resserre par l’effet de la nicotiane: nous avons voulu nous en assurer par l’expérience directe, qui nous a prouvé ce que nous venons d’avancer. On éprouve, en outre, des nausées, des vomissements, de la diarrhée, avec tremblement dans les muscles; la figure devient pâle, les extrémités froides; sueurs abondantes sur tout le corps; pouls petit et lent; faiblesse générale; les membres sont comme paralysés; délire, syncope, asphyxie, mort. Tous ces effets, qui se développent en prenant la nicotiane par la bouche, se manifestent d’une manière plus intense encore si elle est appliquée à la peau dénudée de l’épiderme ou dans une plaie. On rapporte des cas de mort par les simples lotions pratiquées sur la tête avec une infusion de nicotiane, dans le but de guérir la teigne, ou appliquée dans d’autres régions pour la guérison d’une autre maladie cutanée. Walterhat a été témoin d’un cas de mort survenue en trois heures par une friction faite avec une préparation de nicotiane. Une malheureuse mère a vu ses trois enfants sur le point de périr en vingt-quatre heures, pour leur avoir enduit la tête avec un liniment de beurre de nicotiane, dans le but de les guérir de la teigne et des poux.» (Traduct. de la Pharmacol., p. 548.)
Nous craignons bien qu’il ne se soit glissé quelque peu d’exagération dans quelques-unes des assertions de M. Giacomini, particulièrement quand il dit que la fumée de tabac n’est pas du tout irritante, et quand, plus loin, il semble se contredire en avançant que les personnes qui restent dans des chambres closes peuvent éprouver de la défaillance, de l’assoupissement, de l’asphyxie, et enfin la mort.
Il y a, ce nous semble, bien des choses à distinguer dans tout ce qui vient d’être dit. La fumée qu’on lance par la bouche contient fort peu de nicotine, si tant est qu’elle en contienne; car, volatile à 250° seulement, et engagée d’ailleurs dans l’huile empyreumatique qui l’accompagne, elle arrive dans la bouche du fumeur et s’y condense pour ainsi dire entièrement. Au contraire, la nicotianine, plus volatile, a l’odeur du tabac, et son activité, infiniment moins grande que la nicotine, rend raison de la première assertion de M. Giacomini. Mais alors. à quoi rapporter cette sorte d’empoisonnement dans le second cas indiqué plus haut? A la nicotianine? C’est au moins douteux, et nous aimons mieux croire que l’air, vicié par l’absence d’une suffisante quantité d’oxygène, ou par la grande proportion de fumée composée d’huile empyreumatique, et surtout d’oxyde de carbone, non pas tant parce qu’elle provient du tabac, puisque toute autre fumée pourrait produire le même effet, est la seule cause des symptômes annoncés par M. Giacomini. Cet observateur s’en est peut-être un peu trop rapporté à l’odeur que produit la fumée du tabac. D’ailleurs, tous les jours on voit des hommes et des femmes même vivre au milieu d’une atmosphère de cette fumée sans qu’elles éprouvent les symptômes qu’il décrit. Enfin, l’exemple des deux frères morts léthargiquement, qu’il semble donner comme preuve à l’appui de ce qu’il avance, ne se sont pas trouvés dans le cas simple qu’il semble indiquer, puisqu’il avoue ingénument qu’ils ont fumé, l’un dix-sept, l’autre dix-huit pipes de tabac. Nous pensons que ce fait, très-véridique d’ailleurs, doit être attribué moins à la fumée produite, ou, pour être plus explicite, à l’atmosphère dans laquelle les victimes. étaient plongées, qu’à la forte proportion de nicotine que la muqueuse de la bouche a dû absorber. (Voir plus loin Recherches chimiques sur la fumée de tabac.)
Mais parce que des accidents toujours regrettables sont la conséquence d’une mauvaise administration du tabac, s’ensuit-il que l’on ne doive pas tenter de tirer parti d’un médicament dont les anciens, quelque exaltés qu’ils soient, nous ont fait connaître des propriétés si importantes? Quelle bizarrerie! les hommes ne font aucune attention aux choses qu’ils ont sous la main, tandis que les substances les plus insignifiantes qui viennent de l’étranger sont l’objet de leurs préoccupations, alors même qu’elles pourraient être sans utilité possible ou probable. Aujourd’hui que nous possédons des méthodes d’expérimentations que l’on n’employait pas autrefois, il ne serait pas difficile de soumettre le tabac à une étude minutieuse, afin de savoir au juste à quoi s’en tenir sur les assertions des médecins qui ont trouvé au tabac des propriétés qui lui ont valu les noms d’herbe sainte, d’herbe divine, d’herbe du paradis, plante céleste, panacée, etc.
Maintenant, faut-il ajouter une foi entière à ce que disent quelques médecins ennemis évidents du tabac? A les en croire, le tabac serait la drogue la plus pernicieuse qui se pût voir. S’ils examinent le tabac à priser, ils vous diront qu’il suscite des changements organiques dans le nez , que le catarrhe nasal, coryza, rhume de cerveau sont dus à la poudre de tabac; que l’ozène est produite par la même substance; que la fistule lacrymale pourra bien souvent prendre naissance à la suite de son usage; que les polypes des fosses nasales reconnaissent fréquemment une semblable cause. S’ils abordent la question du tabac fumé, ils vous prouveront que les fumeurs sont exposés aux plus graves maladies; que ceux des régions humides du Nord meurent d’hydropisie, d’anasarque; que la pipe à trop court tube détermine souvent un carcinome de la lèvre inférieure; que ceux qui en prennent l’habitude finissent presque toujours par mourir d’un cancer au pylore; qu’ils ont vu périr une multitude de fumeurs, jeunes et vieux, d’épuisement, de consomption, etc. (Boussiron.)
«Qui veut trop prouver ne prouve rien,» et ce proverbe populaire reçoit ici sa plus juste application. Les médecins qui écrivent ainsi contre le tabac ne nous font pas l’effet de raisonner avec la plus saine logique. En effet, si toutes les maladies que nous venons de citer n’avaient pris naissance que depuis l’emploi du tabac, si elles ne se développaient que sur les personnes qui font usage de cette substance, nous comprendrions qu’ils fussent en droit de conclure aux inconvénients signalés; mais bien loin de là, le coryza, l’ozène, les fistules lacrymales, les hydropisies, le cancer du pylore, etc., sont des maladies connues de tout temps, par conséquent le tabac n’a pu contribuer à leur apparition. Il y a mieux, c’est que nous ne pensons pas que l’on puisse prouver que l’usage du tabac prédispose à telle maladie plutôt qu’à toute autre; il n’existe aucune statistique sur ce sujet; sans cela les ennemis du tabac n’auraient pas manqué de nous la mettre sous les yeux; ils ne l’ont pas fait, donc elle n’existe pas.
Il ne faudrait pas penser que nous fussions de ceux qui ne veulent pas croire aux maladies précitées chez les priseurs, fumeurs ou masticateurs; mais nous n’y voyons rien autre chose que de simples coïncidences, et, sous ce rapport, les auteurs auraient pu augmenter leur liste d’un bien plus grand nombre de maladies, puisque, comme nous l’avons dit autre part, le tabac n’est ni une panacée ni un prophylactique universels.
D’ailleurs le tabac, comme substance éminemment active, doit être employé avec précaution, non-seulement dans la pratique médicale, mais aussi dans les usages journaliers que l’on en fait. En matière de tempérament, il y a. des capacités aussi diverses pour le tabac qu’il y en a pour le vin et les liquides alcooliques. De même que tel homme ne peut supporter qu’une très-petite quantité de vin, tandis que tel autre peut en boire des quantités effrayantes sans paraître s’en apercevoir, de même aussi il y a des personnes qui ne sauraient fumer plus d’une ou deux pipes du cigares sans être incommodées, alors que d’autres fument pour ainsi dire toute la journée sans s’en douter.
Là est le secret des bons effets du tabac: pris à doses convenables, il peut être infiniment utile.
Après avoir parlé des effets physiologiques du tabac, il convient de faire la part de l’influence que l’habitude, l’âge, le sexe, le climat et les saisons exercent dans ces effets.
Habitude. — Hippocrate a écrit dans ses aphorismes «qu’il y avait moins de dangers à craindre des choses auxquelles on est habitué depuis longtemps et qui pourraient passer pour mauvaises en elles-mêmes, que des choses auxquelles on n’est pas habitué et cependant meilleures.»
Les exemples abondent de la vérité de ce précepte. On sait que les Orientaux peuvent sans inconvénient prendre de très-fortes doses d’opium. Le fameux Mithridate, roi de Pont, s’était tellement habitué à boire de la ciguë, que cette substance était restée par la suite sans effet sur lui. Dans quelques endroits, la manne, qui est purgative, finit par ne plus agir comme telle, et est au contraire employée comme aliment. Mais de tous les poisons, les végétaux sont ceux qui se prêtent le mieux à cette tolérance excessive de notre tempérament; sans doute parce que leur nature plus complexe les rend d’une décomposition plus facile sous l’influence de la vie et peut-être aussi sous celle des forces organiques nouvelles nées elles-mêmes de l’habitude. Au contraire, les poisons minéraux, quoique pouvant aussi être tolérés, ne peuvent jamais être élevés par l’habitude aux proportions relatives énormes auxquelles les poisons végétaux peuvent arriver.
Le tabac, comme poison végétal, peut donc, par l’habitude, arriver à être employé à des doses très élevées, sans qu’il en résulte d’accidents immédiatement regrettables. Effectivement, nous avons des exemples de personnes qui absorbent par le nez de fortes proportions de tabac en poudre, et de personnes qui fument jusqu’à huit onces de tabac par jour sans en être incommodées; d’ailleurs, non-seulement l’ habitude finit par en atténuer considérablement les effets, mais encore, dans le cas de tabac à fumer, il faut dire qu’une grande partie du principe actif est détruit ou volatilisé et perdu pendant la combustion.
Age. — Faut-il accepter comme un bien les idées, émises dans ces quatre vers de Barthélemy?
On dirait qu’il suffit de ce puissant arome
Pour mûrir la pensée et compléter un homme,
Qu’il donne à l’enfant même un aspect de raison,
Et d’un air juvénil rehausse le grison.
Nous ne le pensons pas, et sauf quelques exceptions rares, nous croyons qu’il faut que l’homme ait passé sa première jeunesse pour essayer de l’usage du tabac. Fénelon a dit que «la jeunesse était la fleur d’une nation, et que c’était dans la fleur qu’il fallait cultiver le fruit.» Cette pensée est extrêmement juste, et c’est pour cela qu’il faut laisser l’homme se former lentement, de façon à ce qu’il puisse jouir de toutes les sensations nouvelles que développent chez lui les changements d’âge, de tempérament, de milieux et de circonstances diverses. C’est par ces jouissances qu’il apprend la vie, et s’il ne les a pas éprouvées, il arrive à la maturité de l’âge comme ces fruits avortés qui mûrissent plus tôt que les autres sans acquérir les excellentes qualités qui les font rechercher. C’est donc à la sollicitude paternelle qu’est dévolue l’obligation de surveiller l’enfant, afin d’arriver à en faire un homme dans les conditions que nous avons indiquées et qui résument la plus grande somme de bonheur que nous puissions nous procurer ici-bas.
Quand l’homme est arrivé à l’état adulte, les impressions que font en lui l’usage de certaines substances ne peuvent plus autant s’opposer au développement de ses forces physiques ou morales. Mais c’est surtout dans la vieillesse que le tabac devient d’un usage utile. Loin de détruire la mémoire, comme l’ont avancé sans preuves quelques auteurs ennemis du tabac, au contraire, il paraît qu’il la réveille ou la réchauffe, ou bien encore qu’il stimule la volonté qui préside aux actes cérébraux, et toutes ses joies comme toutes ses peines peuvent être rappelées à ses souvenirs: alors il se reporte encore à une époque qui n’est plus, mais qui, par cela même qu’elle lui rappelle sa jeunesse avec les impressions neuves et saisissantes qui l’accompagnaient, est encore pour lui un moment de bonheur; car, il faut bien le reconnaître, ces souvenirs de jeunesse portent toujours dans l’esprit un regret, et un regret de cette nature n’est jamais sans quelques charmes.
Mais pour obtenir de l’usage du tabac les avantages que nous signalons, il faut user de bien des précautions; il faut n’en point faire un abus qui serait tout aussi dangereux chez les vieillards que chez les enfants; il faut enfin qu’une habitude contre nature ne soit pas venue émousser ou détruire cette sensibilité sans laquelle les impressions ne sauraient se produire.
Sexe. — Nous avons dit autre part que dans beaucoup de contrées les femmes fument presque autant que les hommes. En Amérique, un grand nombre de dames fument le cigare de Virginie ou de la Havane. Les Indoues du Guzurate fument leur zerdatambakou avec autant de plaisir que les sultanes et les odalisques leur ienidgé-kara-sou. En Europe, particulièrement en France, les lorettes de nos jours ne se font nul scrupule de fumer la cigarette, ne craignent pas de humer la fumée d’un cigare, et vont quelquefois même jusqu’à affronter l’usage de la pipe; mais c’est bien souvent plus par esprit d’imitation passagère ou de fanfaronnade que de passion bien déterminée. Ici, c’est, plutôt par convenance que par horreur de l’odeur du tabac, que cette habitude n’est pas arrivée chez les femmes, car il n’est pas rare de trouver des élégantes suivant, pour ainsi dire, à la piste un fumeur, afin de jouir de l’arome de son cigare. Keylius a écrit, en 1715, que fumer n’était nullement contraire au décorum ni pour les hommes ni pour les femmes: non herbæ nicotianæ usus levis notæ maculam contrahat. Enfin Beintema, de Francfort-sur-le-Mein, prétendait que le tabac n’était pas plus nuisible à un sexe qu’à l’autre. (Grenet.)
Climats, saisons. — Ces circonstances ne paraissent pas avoir une grande influence dans l’usage que l’on fait du tabac, puisque l’on fume à peu près autant dans le Midi que dans le Nord; mais les effets sont généralement une conséquence du caractère si différent de ces deux classes d’hommes: ainsi, tandis que dans le Nord le tabac agit sur l’homme en exagérant son silence et son aptitude à la réflexion, au contraire, dans le Midi, il exalte son esprit, qui se répand au dehors sous mille formes plaisantes ou légères, mais rarement profondes.
Toutefois, si nous abordons la question d’hygiène, nous pouvons reconnaître que le tabac est plus utile sous les latitudes tempérées ou froides et humides que dans des pays plus méridionalement exposés; c’est en vertu des mêmes causes qu’il sera plus utile par les temps froids que par les temps chauds, par l’humidité que par la sécheresse Ce sont encore les mêmes causes qui font qu’il convient mieux aux marins, aux pêcheurs, aux chasseurs, aux gardiens. de nuit, en un mot, à tous ceux qui sont placés dans des conditions de froid et d’humidité. En effet, les pertes occasionnées par la salivation ou par l’évacuation des mucosités nasales sont à peu près contre-balancées ou rétablies par l’absorption de la vapeur aqueuse contenue dans l’air froid et humide.
Dans l’été, surtout par les grandes sécheresses, il est clair que l’appel des fluides par la bouche ou les narines, en s’ajoutant aux pertes occasionnées par la sueur et la perspiration insensible de la peau et de la membrane pulmonaire, doivent finir par épuiser. Si cette perte de liquides est portée trop loin, si l’économie refuse de répondre à l’appel fait à la bouche ou aux narines, ces parties se dessèchent ainsi que l’arrière-gorge, et le besoin de boire se fait sentir. A la vérité, ceux qui ne crachent en fumant ni ne mouchent en prisant, résistent mieux à la sécheresse; mais, en retour, ils sont privés du bénéfice d’une évacuation qui peut devenir nécessaire dans de certaines dispositions anormales.
Pulsuz fraqment bitdi.