Kitabı oxu: «Le crime du pont de Chatou»

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Charles Joliet

Le crime du pont de Chatou


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319236

Table des matières

AVANT-PROPOS

LE CRIME DU PONT DE CHATOU

PROLOGUE

I LE CAFÉ PROCOPE

II L’AMAZONE

III L’ENQUÊTE

IV DIAVOLO

I EN MER

II LE PAYS DES DOLLARS

PRENEZ GARDE AUX VOLEURS.

III L’ÉTOILE DU CIRQUE

AVERTISSEMENT UTILE AUX ÉTRANGERS

LA DOMPTEUSE

IV LA FERME-MODÈLE

LE COFFRE-FORT DE JAMES BUGLE

L’EXPOSITION FRANÇAISE

V CONSPIRATION DE FAMILLE

VI LA VÉNUS CUIVRÉE

VII RUSE D’INDIEN

VIII ÉDEN

IX L’ILIADE DES PEAUX-ROUGES

X LES CHASSEURS D’HOMMES

XI HYPOTHÈSES

XII LA DENT DE CUVIER

XIII LA POULE AUX ŒUFS D’OR

XIV LE MANOIR DES PURITAINS

XV CONFESSION GÉNÉRALE

MA CONFESSION

ENFANT PERDU

XVI LA MAISON DES FOUS

L’ALBUM DU DOCTEUR FLIPP.

XVII LE ROI DE PIQUE

XVIII JANE

XIX LA CACHETTE

XX LA TORTURE INDIENNE

XXI SA MAJESTÉ LE ROI DES SINGES

XXII ÉPISODE

XXIII JOYEUSE NUIT DE NOEL

XXIV DERNIÈRE ÉTAPE

AVANT-PROPOS

Table des matières

Le Crime du pont de Chatou, qui a si fortement passionné l’opinion, est d’une date assez récente pour qu’il ne soit pas nécessaire de le raconter dans ses détails.

Toutefois, ce drame imaginaire offre cette particularité qu’une jeune fille seule en a conçu le plan et l’ordonnance, engagé l’action et joué tous les rôles, au moyen d’une dénonciation en bonne forme, qu’elle n’était pas exposée à contredire, puisqu’elle en était l’auteur anonyme.

Mais il est plus facile de produire l’illusion théâtrale que l’illusion judiciaire. Avec une pénétration et une lucidité qui n’exigeaient pas l’usage de toutes les facultés ingénieuses qu’ils savent appliquer à des combinaisons plus savantes, plus profondes et plus difficiles, les magistrats ne tardèrent pas à pressentir le piège qui leur était tendu, à en deviner le mécanisme et à démêler l’intrigue d’une comédie enfantine, croisée de fils trop visibles pour une trame aussi noire.

On peut comparer cette fable puérile à un petit tas de sable, élevé par la main d’un enfant sur le bord de la Seine. Il croit avoir bâli un palais ou un fort, et, si le pied d’un passant ne renverse pas cette taupinière, elle sera dispersée par le vent ou aplanie par le flot qui vient mourir sur la grève.

Par une interprétation libre de l’aphorisme des anciens: «Les écrits restent», maxime sage qui n’a pas corrigé les modernes, un humoriste a dit que les monuments les plus durables avaient été bâtis sur du papier. Il a suffi, en effet, d’une dépêche télégraphique qu’elle s’était expédiée à elle-même, pour déjouer toutes les combinaisons de l’héroïne, reconnue par un commissionnaire.

Cet échafaudage s’est écroulé comme un château de cartes, et tous les mensonges enchaînés par le fil de l’intrigue se sont égrenés comme les perles d’un collier rompu. Le crime était réduit à néant, la fausse piste éventée, le masque percé à jour au premier examen de la justice, qui n’aime pas les mystères, ainsi qu’une légende par la critique scientifique, qui n’aime pas les erreurs. Comme résultat final, on plaça l’héroïne en face d’elle-même, sous les divers travestissements qui déguisaient sa personne, et on se contenta de la remettre en liberté. Ce fut un effet de surprise frappé comme un coup de théâtre.

Cependant, où le crime imaginaire s’efface comme un rêve confus et inachevé, apparaît un problème qui n’est pas encore résolu. Le dernier mot de l’enquête n’a pas été dit, et le Mystère du Pont de Chatou est toujours un mystère dont quelques sphinx privilégiés gardent seuls le secret.

Maintenant, si nous avons donné au roman que nous présentons au public le titre sous lequel cette affaire est entrée dans la Galerie des petites Causes célèbres, c’est parce qu’elle n’est pas sans analogie avec l’histoire que nous allons développer dans une action dramatique. Il s’agit d’une énigme judiciaire où des acteurs vivants combinent et exécutent un crime imaginaire.

Mais ici s’arrête l’analogie, et le problème se pose:

POURQUOI?

A cette question, il y a une réponse.

Cette réponse est le nœud gordien de l’action, la clef de la serrure à secret, le mot de l’énigme.


LE
CRIME DU PONT DE CHATOU

Table des matières

PROLOGUE

Table des matières

I
LE CAFÉ PROCOPE

Table des matières

Le café Procope, situé à l’entrée de la rue de l’Ancienne-Comédie, est un des rares vestiges du Paris littéraire du dix-huitième siècle, et il a gardé le souvenir de ses hôtes illustres, dont les portraits décorent les panneaux du rez-de-chaussée.

A cette époque de l’année,–on était aux premiers jours de l’automne,–les étudiants du Quartier latin étaient en vacances, et le café Procope se voyait déserté par sa jeune et bruyante clientèle. Quelques vieux habitués fidèles, débris des générations disparues, qui venaient y chercher un écho lointain de leur jeunesse, peuplaient, sans l’animer, la solitude des salles, et le cliquetis des dominos sur les tables de marbre troublait seul le silence.

Toutefois, vers onze heures du matin, un client inamovible, qui paraissait âgé d’une quarantaine d’années, était assis près d’une fenêtre du premier étage, à l’angle de la salle de billard, absorbé dans la lecture de la Revue des deux mondes. Il fumait une longue pipe de terre, dont le fourneau couleur d’ivoire et le tuyau noir comme l’ébène attestaient un culte pour cette compagne journalière, arrivée à l’âge respectable où elle allait bientôt s’aligner au ratelier des vieilles pipes consacrées. Il l’appelait Amélie, en souvenir d’une étudiante originale qui n’avait aucune parenté avec la famille des hermines.

Pas n’était besoin d’une longue observation pour voir que le fumeur appartenait à cette légion de déclassés qui, au Quartier latin, s’appellent toujours des étudiants, bien que la plupart n’aient jamais franchi le seuil de l’École de droit ou de l’École de médecine, et soient parfois d’un âge à s’asseoir sur le Banc des Nestors. Il y a, comme cela, sur le pavé de Paris, une armée de bohémiens dont ces étudiants problématiques sont l’aristocratie, et qu’on peut comparer à des gens assis au bord d’un fleuve, regardant défiler les bateaux, les nageurs, les chiens crevés et les épaves avec une égale indifférence.

Celui qui vient d’être mis en scène était un fils du Midi, origine que révélaient sa voix cuivrée scandant les syllabes, son visage olivâtre aux traits réguliers, encadrés d’une barbe soyeuse et noire comme le tuyau de Mademoiselle Amélie. Il s’appelait César Baral, familièrement César; mais personne n’aurait pu dire s’il avait une famille, et son histoire tient en quelques lignes.

Il était venu à Paris d’un coin de la Provence, et le jeune homme, qui portait la livrée du soleil, s’était si bien acclimaté au milieu des brumes de la Seine, qu’il n’avait jamais songé à retourner au pays natal. Il faisait volontiers étalage d’érudition classique dans les discussions littéraires ou politiques encore en honneur au Procope. Il avouait avoir autrefois composé une tragédie, refusée à l’Odéon, et un volume de vers, Fourmis et Cigales, dont le manuscrit était au fond d’une malle couverte en peau de sanglier, laquelle renfermait dans ses flancs tout ce qu’il possédait au monde. Il va sans dire que les Fourmis étaient les bourgeois. Finalement il avait divorcé avec les Muses pour suivre sa véritable vocation, id est, de ne rien faire.

Ancré dans cette résolution, dictée par le mépris de ses contemporains qui n’avaient pas deviné son génie, il était passé maître au domino, au piquet, au whist, au billard, et sa supériorité dans ces arts d’agrément lui avait assuré une existence relativement assez facile. Il déjeunait et dînait à la table d’hôte de la rue des Poitevins, et achetait la défroque d’un élégant du Quartier, lorsque la sienne faisait valoir des droits à la retraite. Quant à son logement, un cabinet meublé lui suffisait, et il n’y avait jamais séjourné que pour dormir. Le Procope était son domicile, le Luxembourg, sa campagne, les soirées de Bullier, les premières de l’Odéon, et les soupers chez Magny ou chez Foyot, ses fêtes. Il allait rarement «de l’autre côté de l’eau», et. la rive gauche lui semblait un assez vaste champ pour l’exercice de ses facultés académiques.

L’âge avait développé ces instincts de far niente, avant d’amener la décadence. Bohème, parasite, barbu, moustachu, pilier d’estaminet, culotteur de pipes, docteur ès jeux, il se mêlait à l’occasion aux réunions publiques, aux émeutes scolaires, aux cabales odéoniques, et connaissait à fond la chronique du Quartier latin. C’est ainsi que nous le trouvons, installé comme chez lui, lisant les journaux et les revues, fumant son éternelle pipe et buvant un verre d’absinthe à haute dose, épaisse comme une purée.

Il jetait par intervalles un regard à l’orifice de l’escalier tournant et à la table voisine, ornée d’une petite nappe blanche et garnie de deux couverts, deux serviettes en bonnet d’évêque, deux pains viennois, à la croûte luisante et dorée, plus un citron dans une soucoupe et un godet en porcelaine rempli de cure-dents. Évidemment il attendait un convive; son estomac criait famine, et ce fut avec une explosion joyeuse qu’il salua l’apparition de son hôte en costume de voyage.

–Ave, Cesar, celui qui t’invite à déjeuner te salue, dit le nouvel arrivant, suivi de près par un garçon chargé d’un plateau servi.

–Bonjour, Félix. Mangeons chaud et buvons frais. Tu vas bien?

–Très bien.

–D’où viens-tu?

–De l’Exposition de Philadelphie. Ce matin j’arrive de Londres; mais déjeunons d’abord, et nous causerons ensuite à loisir.

L’hôte attendu par le professeur César était un jeune homme de vingt-cinq ans, aux manières élégantes, à la physionomie ouverte et distinguée, nommé Félix Obert. Il avait passé sa thèse de droit, l’année précédente, et depuis cette époque, une vie nouvelle, semée d’aventures, s’était ouverte à son activité.

Les deux compagnons firent honneur au repas copieusement servi, rapidement expédié, et le café fumait dans les tasses quand le jeune voyageur aborda l’objet de sa réapparition au café Procope.

–Maintenant, César, à tout de suite les affaires sérieuses.

–Nous avons mis du coke dans la machine, et je suis prêt à t’écouter.

–Un cigare?

–Accepté, pour cette fois seulement, et par extraordinaire, car je ne fais d’infidélités à Mademoiselle Amélie que dans le cas de séparation forcée.

–J’ai un service à te demander, et j’ai compté qu’en souvenir de notre vieille camaraderie, tu ne me le refuserais pas.

–Un louis compose ma fortune, et il est à ta disposition; pour le reste, je t’offre un dévouement que je qualifierai d’illimité.

–Je vais te mettre sommairement au courant de la situation. J’ai un rendez-vous à trois heures au pont de Chatou, et j’ai besoin d’être accompagné.

–Un duel?

–Non; mais je suis peut-être exposé à recevoir une balle de revolver.

–Fichtre! ça se corse–aux cheveux plats.

–Tu sais que j’ai représenté mon père à l’Exposition de Philadelphie. Pendant la traversée du Havre à New-York, j’ai lié connaissance avec un Canadien, nommé Samuel Bugle, qui ramenait sa fille, miss Cecily, et qui m’a présenté à miss Rébecca, une amazone américaine, que tu verras dans deux heures.

–Bon

–A Philadelphie, le hasard des rencontres nous mit en relations avec un jeune Anglais, nommé George Minturn. Le Canadien exposait une ferme-modèle, l’Anglais des spécimens de navires, et moi, Français, des instruments de musique. Il serait inutile de parler en détail de la série des événements qui ont amené mon intervention dans la circonstance actuelle, qui se résume en deux mots: J’aime miss Rébecca. Elle me témoigne une grande amitié et, faute de mieux, je suis son confident.

Il reprit:

–Les choses en étaient là, quand je revins en France avec miss Rébecca. Son père, Job Darfield, habite actuellement un chalet sur la côte de Saint-Germain. George Minturn était reparti pour l’Europe avant nous. Elle lui écrivit sans obtenir de réponse. Comme cette lettre renfermait un secret de famille, de retour en France, elle télégraphia pour lui demander s’il l’avait reçue, et, en ce cas, de la lui renvoyer. Ne recevant aucune nouvelle et ne sachant à quelle cause attribuer ce silence, elle se décida à me prier de me rendre à Londres pour réclamer sa lettre, et de la lui rapporter. Je suis parti avant-hier et j’ai eu une entrevue avec sir George.

–Eh bien?

–Il m’a déclaré, sur l’honneur, qu’il n’avait reçu ni lettre ni télégramme. Ma mission se trouvant ainsi terminée, j’ai expédié une dépêche à miss Rébecca, pour lui annoncer mon retour, et voici la réponse que j’ai trouvée chez moi, à mon arrivée ce matin:

«Pont de Chatou, trois heures.

» RÉBECCA. »

–Voilà tout?

–Oui.

–Je ne vois pas l’ombre d’un danger.

–C’est que tu ne connais pas le caractère étrange de miss Rébecca. Si elle s’est mis en tête que M. George Minturn m’a rendu sa lettre, et que je la garde, que sais-je? pour m’en faire une arme contre elle, il se pourra fort bien que sa main soit plus prompte et plus juste que tous les plus beaux raisonnements du monde.

–En ce cas, à ta place, je commencerais par lui écrire le résultat négatif de l’ambassade.

–Lui écrire? Mais si je ne me présente pas devant elle en personne, ce qui n’est peut-être qu’un soupçon de son esprit défiant se changera en certitude. J’aimerais mieux alors rencontrer une panthère que miss Rébecca. Je la connais; elle abattrait un homme comme une poupée de tir.

–Et voilà le chemin de l’amour, dit philosophiquement César.

–J’ai dû m’accoutumer à envisager cette perspective.

–Même sans espoir d’une récompense honnête?

–Je te répondrai par la devise du Tasse: Je ne demande rien, j’espère peu.

–Tu aimerais peut-être mieux une récompense qui ne le soit pas, ajouta le bohème avec un rire bon enfant.

–César, ne plaisante pas sur ce sujet. Ma volonté est d’épouser cette jeune fille.

–Ne t’emporte pas, Félix, je suis dans ton jeu.

–Je t’en remercie. Le rendez-vous est pour trois heures, et il est temps de partir.

Les deux amis se rendirent à la gare Saint-Lazare, où ils prirent le train de deux heures et demie pour Saint-Germain, et vers trois heures ils descendaient à la station de Chatou.


II
L’AMAZONE

Table des matières

Ils étaient arrivés les premiers sur la berge. Le soleil, qui commençait à décliner, donnait des teintes chaudes au paysage d’automne, et faisait briller les toits de tuile et d’ardoise des villas blanches noyées dans un océan de verdure.

Sur la droite, les arches du pont de Chatou se reflétaient en demi-cercle sur les flots verts de la Seine. Au milieu du fleuve, dans un bateau de pêche, se détachait en vigueur la silhouette d’un marinier qui jetait un épervier à pleine volée.

Au bout de quelques minutes, le bruit lointain du galop d’un cheval se fit entendre, et bientôt ils purent distinguer une amazone qui accourait à fond de train de leur côté. Elle poussa droit sur eux sans ralentir l’allure de son cheval, qui s’arrêta court en les abordant.

Les deux jeunes gens s’approchèrent, la tête découverte.

–Vous avez fait bon voyage, monsieur Félix? dit-elle en ôtant son gant pour lui serrer la main à l’anglaise.

–Très bon voyage, miss Rébecca, mais qui n’a pas eu tout à fait l’heureux résultat que vous espériez.

–Monsieur est votre ami?

–Je vous demande la permission de vous le présenter: Monsieur César Baral.

César s’inclina.

Elle l’examina fixement, d’un air glacial, et répondit à son salut par un signe de tête, avec un mystérieux sourire qui éclaira son visage comme la lueur fugitive d’un éclair.

De son côté, César considérait avec une admiration visible l’amazone d’aplomb sur sa selle, moulée dans son costume de drap gros-bleu, coiffée d’un chapeau de feutre à grande plume, entouré d’un voile de gaze azurée flottant au vent derrière sa tête comme le sillage d’une vapeur transparente. Il était difficile de ne pas subir à première vue l’orgueilleux pouvoir de sa beauté, et l’observateur le plus indifférent eût été frappé du caractère de sa physionomie, qui respirait la grâce féminine unie à l’énergie active d’une héroïne.

–Mettons-nous à l’ombre, dit-elle en dirigeant sa monture vers la rangée des arbres alignés sur le bord de l’eau.

Les deux amis la suivirent.

Là, elle mit pied à terre, noua la bride du cheval à une branche, fixa sa longue jupe par une agrafe à la ceinture; puis relevant la tête d’un mouvement brusque et revenant directement à eux d’un pas élastique, elle reprit d’un ton sec, en s’adressant à Félix:

–Pourquoi n’êtes-vous pas venu seul?... Vous pouvez rester, monsieur, ajouta-t-elle en voyant que César se disposait à s’éloigner.

–Pardonnez-moi, mademoiselle, répondit Félix d’une voix aussi soumise que celle de la jeune amazone était impérative, je ne croyais pas être indiscret.

–La lettre? interrompit miss Rébecca avec autorité, en faisant siffler la cravache noire qu’elle tenait de la main gauche.

–La personne à qui vous m’avez envoyé m’a affirmé, sur l’honneur, qu’elle n’avait reçu de vous ni lettre, ni télégramme, depuis son retour en Angleterre.

L’amazone sembla réfléchir, et reprit d’un air plus tranquille:

–Vous a-t-on donné cette affirmation par écrit?

–Je ne l’ai pas demandée; j’ai dû me contenter de cette parole, et j’espère que la mienne suffira.

–Non, monsieur, ni l’une ni l’autre ne peuvent me satisfaire.

–S’il vous faut une preuve plus décisive, libre à vous, mademoiselle, d’envoyer un nouveau messager. Il se peut qu’il vous rapporte une déclaration écrite, mais il n’obtiendra pas une meilleure réponse.

–J’en doute, monsieur, et je comprends fort bien pourquoi vous n’êtes pas venu seul. Soit, il ne me déplaît pas qu’un témoin recueille vos paroles et les miennes.

–J’ai dit la vérité.

–Il n’est pas admissible qu’une lettre expédiée d’Amérique et une dépêche télégraphiée de Paris ne soient pas arrivées à Londres.

–Vous voudrez bien reconnaître que je ne puis les avoir interceptées.

–Sans doute; mais vous reconnaîtrez aussi qu’une lettre confidentielle, parfaitement inoffensive entre les mains loyales de sir George Minturn, peut devenir une menace entre des mains intéressées. Je dois donc supposer qu’elle vous a été remise, et que vous comptez vous en servir dans un but facile à deviner. Quand on se laisse tenter par un calcul aussi méprisable, c’est qu’on a l’esprit faible et l’âme vénale.

–Je vous ai fidèlement transmis la réponse de sir George Minturn, et il serait inutile de la répéter; permettez-moi seulement de vous dire qu’après le témoignage de confiance que vous m’aviez accordé en me chargeant d’une mission délicate, j’étais loin de m’attendre à subir une humiliation que je ne mérite pas.

–J’ai à vous offrir une récompense digne de vous. Je tiens d’abord à vous indemniser des dépenses du voyage.

–Il m’a été agréable de vous donner une marque de mon dévouement, et malgré votre injustice, que vous regretterez, il peut encore être mis à l’épreuve.

–Tout cela est fort bien dit, monsieur; mais il ne me convient pas de vous devoir un service, ni de vous laisser maître d’un secret de famille. Il me faut cette lettre, et je vous propose un marché. Parlons sans phrases: combien voulez-vous?

Comme il gardait le silence, elle déganta sa main droite et reprit avec vivacité:

–J’ai un dernier mot à vous dire en particulier.

Félix la suivit avec la docilité d’un enfant.

Elle s’arrêta sous un bouquet d’arbres dont les racines, mises à découvert par la crue des eaux, soutenaient un talus gazonné descendant en pente inclinée jusqu’au bord du fleuve.

César les observait à distance, et suivait d’un œil attentif la pantomime animée de l’amazone et les gestes plus sobres de son interlocuteur. Quelques brèves paroles, qu’il ne put entendre, furent encore échangées; mais il put voir l’amazone tendre un petit portefeuille à Félix, qui le laissa tomber à ses pieds et se plaça devant elle, la tête haute et les bras croisés.

A ce moment, elle fit un pas en arrière. D’un mouvement brusque, elle étendit le bras, tira à bout portant un coup de revolver en plein corps, puis jeta l’arme à la volée avec un cri de colère et de triomphe.

Félix, debout sur le bord du talus, le dos tourné au fleuve, porta les mains à sa poitrine, recula en chancelant, tourna sur lui-même, étendit les bras, tomba sur la face, et César put entendre le bruit sourd d’un corps pesant qui plongeait dans l’eau.

Une minute ne s’était pas écoulée depuis l’instant précis où la jeune fille lui avait tendu le portefeuille, quand elle courut avec rapidité jusqu’à son cheval. Elle détacha sa bride en un tour de main, bondit sur la selle avec la légèreté d’un oiseau, cingla sa croupe d’un coup de cravache et disparut au triple galop dans un tourbillon de poussière.

Cependant, César était sur ses gardes et n’avait pas perdu la tête.

–Un homme à la Seine! cria-t-il au marinier, qui s’apprêtait à lancer son épervier.

A cet appel, il abandonna le filet pour sauter sur ses avirons et rama vigoureusement.

–Ici! cria encore César en courant vers le talus où il avait vu tomber son ami.

Il se pencha sur le bord avec anxiété; mais l’eau était profonde à cet endroit, et le corps avait disparu.

Le marinier était un homme à la stature athlétique. En approchant, il lâcha les rames qui se cillèrent aux flancs du bateau, saisit une longue gaffe, et se mit en devoir de sonder le bord en s’ahandonnant au fil de l’eau. Il descendit ainsi jusqu’au pont. Là, jugeant inutile de pousser plus loin ses recherches infructueuses, il revint aborder au pied du talus.

César avait ramassé à terre le portefeuille et le revolver de l’amazone. L’arme était un joujou d’ivoire et de vermeil dont les balles devaient être du calibre d’une petite olive. Le carnet, en velours bleu à chiffre d’argent, renfermait trois billets de banque de mille francs.

–Il est perdu, murmura-t-il en voyant le marinier revenir seul.

–C’est tout de même une chose qui m’étonne, dit l’homme en sautant à terre pour amarrer son bateau.

–Quoi? demanda César.

–Sur le bord, la rivière est presque dormante; mon bachot en était à trois mètres; le corps ne descendait pas aussi vite, et j’aurais dû le harponner avant d’arriver au pont.

–Il a peut-être été arrêté par une racine d’arbre ou des herbes.

–Non, j’ai sondé tout le long; je crois plutôt qu’après avoir roulé au bas du talus, il aura glissé entre deux eaux et filé dans le courant. Maintenant, il n’y a plus qu’une chose utile: c’est d’aller faire une déclaration à la justice; j’irai rechercher le machabée, et je compte bien le repêcher ce soir, à la pointe de l’île qui est au premier coude de la Seine; le remous porte là.

–Chargez-vous d’informer la gendarmerie de Cliatou; moi, je retourne à Paris pour avertir le Parquet.

–Chatou est de Seine-et-Oise; c’est à Versailles qu’il faut aller.

–C’est juste, dit César, en se dirigeant du côté de la station.

Il arriva à temps au passage du train qui part de Saint-Germain à quatre heures, descendit à l’embranchement d’Asnières, et reprit le train de Versailles, où il arriva vers six heures. Il se rendit au Palais de justice, et fut immédiatement introduit dans le cabinet du procureur de la République, auquel il raconta les faits dont il avait été le confident et le témoin, depuis l’arrivée de son ami au café Procope jusqu’au dénouement tragique de sa mission à Londres.

III
L’ENQUÊTE

Table des matières

La marche des affaires criminelles est rapide. Le soir même, Monsieur Jacquinétait informé par exprès de l’assassinat du pont de Chatou. Le célèbre et redoutable chef de la contre-police vivait alors retiré dans son modeste cottage des environs de l’Observatoire.

Bien qu’il eût dépassé la limite de soixante-dix ans, il semblait n’avoir pas changé, et portait ses hivers sans courber les épaules et sans plier les jarrets. C’était toujours le même grand vieillard aux cheveux blancs, sec et droit, au visage pâle et fin comme le masque d’un diplomate. Ses yeux bleus, doux et clairs, brillaient parfois d’un éclat stellaire. On le rencontrait souvent dans le jardin du Luxembourg, marchant la tête légèrement inclinée sur l’épaule, les mains derrière le dos, coiffé d’un chapeau gris à large ruban noir, vêtu d’une redingote bleue, sur laquelle se détachait la rosette rouge de la Légion d’honneur, d’un gilet de velours noir et d’un pantalon de même couleur. Il portait au col un lorgnon d’or fermé et tenait à la main une canne de jonc à poignée d’ivoire.

Depuis quelques années, il n’exerçait plus ses fonctions qu’à titre honorifique, dans les affaires difficiles où son intervention devenait nécessaire, comme un médecin appelé en consultation dans les cas désespérés. En cette circonstance, il allait diriger l’enquête, en qualité de commissaire aux délégations judiciaires. Une note, communiquée dans la soirée, avait paru dans les journaux du matin, résumant le fait sous ce titre: Le Mystère du pont de Chatou, et annonçant la répétition de la scène du crime sur le lieu même où il s’était accompli.

A dix heures, César Baral, arrivé par le chemin de fer, était au rendez-vous, arpentant la chaussée comme un factionnaire. A la même heure, Monsieur Jacquin, accompagné des commissaires de police de Versailles et de Saint-Germain, descendait de la voiture qui l’avait amené devant la grille de la maison habitée par Job Dorfield et sa fille Rébecca.

C’était une élégante habitation de campagne, moitié villa, moitié chalet, bâtie en terrasse sur le versant du coteau traversé par le vieux chemin de Versailles qui rejoint la route de Paris. En avant, se développait un jardin plein de fleurs où dominaient les belles variétés de roses. Un peu plus bas ondulait le tapis d’une vaste pelouse, encadrée d’arbres fruitiers, et au milieu de laquelle brillait comme un miroir un bassin entouré de joncs, de roseaux, d’iris et de plantes aquatiques. Enfin, à l’extrémité de la pelouse, de grands arbres, aux frondaisons massives, formaient un rempart de verdure. A droite se trouvait un pavillon rustique et une serre; à gauche, une maisonnette servait de communs et d’écurie.

Un homme se promenait solitairement dans l’espace à découvert devant l’habitation. Il était vêtu d’une robe de chambre grise à cordelière, et coiffé d’un bonnet en peau de loutre. Il paraissait âgé d’une cinquantaine d’années, et son visage, rasé à l’américaine, la barbe en collier, avait une expression morose et taciturne.

Au coup de cloche, il s’avança lentement jusqu’à la grille, et, jetant un regard dur et soupçonneux sur les visiteurs, il articula sa question avec ce laconisme insolent d’un homme habitué aux mœurs du self-government.

–Que désirez-vous?

–Au nom de la loi, ouvrez, dit Monsieur Jacquin d’une voix brève et métallique.

–Je suis citoyen américain, et vous n’entrerez pas dans ma maison. Quand vous m’aurez expliqué l’objet de votre visite, je verrai si je consens à vous recevoir.

–Au nom de la loi, ouvrez. Si je parle encore une fois, votre porte sera forcée.

A cette sommation impérieuse, qui n’admettait plus la réplique, la clef joua dans la serrure, la grille s’ouvrit et se referma sur les magistrats.

–Cet homme a peur, dit confidentiellement Monsieur Jacquin à ses collègues.

Le commissaire de police de Saint-Germain prit la parole:

–Vous êtes M. Job Dorfield et vous habitez ici avec votre fille Rébecca. Qu’elle vienne à l’instant.

–Ma fille est sortie, répondit M. Dorfield, mais elle ne tardera pas à rentrer.

–Nous l’attendrons.

–Que lui voulez-vous?

–Vous l’ignorez?

–Absolument, répondit-il avec un mélange de brutalité et d’inquiétude.

–Vous étiez en relations avec M. Félix Obert?

–Oui, j’ai fait sa connaissance à Philadelphie.

–Et vous prétendez ne pas savoir que M. Félix Obert a été assassiné, hier, à trois heures et demie, près du pont de Chatou?

–Je ne vois personne. Vous dites que M. Félix Obert est assassiné?

–Oui.

–Par qui?

–Par votre fille Rébecca.

Le visage de M. Dorfield exprima une stupéfaction si visible et si naturelle, que Monsieur Jacquin absorba une prise en hochant la tête.

–Cet homme a l’air d’un coquin, songea-t-il, et il doit en avoir la chanson. C’est peut-être un coup double.

–Ma fille, dit M. Dorfield, rompant le silence, comme s’il se parlait à lui-même, ma fille est allée hier faire sa promenade à cheval.

–Où? demanda Monsieur Jacquin d’un air narquois.

–Où cela lui a plu, je suppose. Elle est rentrée un peu avant l’heure du dîner, a mangé avec appétit, causé en parfaite liberté d’esprit, fait un tour de jardin et s’est retirée dans sa chambre. Ce matin, selon son habitude, elle a sans doute été courir à travers la forêt.

Il fut interrompu par le bruit sec et régulier du sabot d’un cheval qui se faisait entendre distinctement dans la rue silencieuse.

–Voici ma fille, dit M. Dorfield, qui avait retrouvé toute son assurance, et j’espère que sa présence suffira pour dissiper votre grossière erreur.

–Si vous ajoutez un mot, je vous arrête, répliqua Monsieur Jacquin, en posant un doigt sur son épaule.

C’était, en effet, miss Rébecca en personne. Un domestique avait ouvert la grille. Dès qu’elle eut mis pied à terre, elle lui jeta la bride de son cheval et s’avança vers le groupe avec désinvolture.

–Vous êtes Rébecca Dorfield? dit Monsieur Jacquin, en faisant un pas en avant.

–Oui.

–Vous resterez ici, mademoiselle, sans franchir le seuil de votre maison, sous la garde de l’agent qui m’accompagne. Prenez vos dispositions et tenez-vous prête à partir dans deux heures.

–Comment? s’écria M. Dorfield... Rébecca?..... Parlez. Qu’est-ce que cela signifie?

–Accordez-moi la grâce de ne pas m’interroger; en ce moment je ne pourrais vous répondre.

–Voici une affaire qui va prendre une singulière tournure, songea encore Monsieur Jacquin avec un sourire sardonique.

Ces ordres donnés, il invita ses deux collègues et César à déjeuner au pavillon Henri IV, et la conversation s’engagea au dessert sur l’aventure qui avait eu pour première conséquence de les rassembler à Saint-Germain.

–Vous penserez sans doute comme moi, messieurs, dit Monsieur Jacquin, qu’il est préférable de reconstituer la scène qui s’est jouée hier au pont de Chatou, à la même heure, dans des conditions identiques, pour établir de visu les éléments de l’enquête, et j’espère bien que notre bonne vieille expérience ne sera pas en défaut. Dans les grands événements de la vie, l’homme joue son rôle comme un acteur en public; pour asseoir un jugement réfléchi, il faut l’observer dans les faits insignifiants de son existence journalière, où il se montre tel qu’il est. Il en est de même en toutes choses. Rébecca Dorfield est une comédienne, et nous appliquerons à son drame la formule classique des trois unités de temps, de lieu et d’action. Pour cela, il y a deux méthodes: l’analyse et la synthèse. C’est pour moi un principe fondamental de ne pas supposer résolu un problème à démontrer. Et je ne dis pas ici: «Rébecca Dorfield a assassiné Félix Obert.» Je dis simplement: «Félix Obert a-t-il été assassiné par Rébecca Dorfield?»

Un silence suivit l’exposé de ce théorème judiciaire, et César crut devoir intervenir.

–Monsieur, dit-il, je n’ai pas votre science acquise, votre pénétration supérieure et votre expérience des hommes et des choses; mais ce que je sais bien, c’est que mon malheureux ami a été abattu devant moi, et qu’il est encore au fond de la Seine.

–Toutes les opinions sont respectables, même quand elles sont sincères, répondit Monsieur Jacquin avec son flegme imperturbable. Je n’envisage pas les choses sous leurs côtés tragiques, et je préfère supposer qu’il a lu ce matin dans les journaux l’annonce de sa mort, que cette nouvelle a dû lui sembler entachée d’exagération, et qu’il est en train de déjeuner plus tranquillement que vous.

Cette manière de voir bouleversait toutes les idées de César en matière criminelle, et il trouva que la plaisanterie était d’assez mauvaise grâce.

Monsieur Jacquin continua:

–Vous ignorez sans doute que votre ami a loué ici une chambre meublée?

–Félix Obert venait régulièrement tous les jours à Saint-Germain. Il avait des rencontres dans laforêt avec miss Rébecca, et quand la pluie s’opposait à ces rendez-vous champêtres, elle allait directement chez lui.

–Je jure sur l’honneur.

–Je sais parfaitement ce que vous allez me jurer, et je pense tout le contraire.

–Je n’ai pourtant pas rêvé, et miss Rébecca est arrêtée.

–Sans doute, elle est arrêtée, mais elle sera peut-être libre ce soir. Vous n’avez pas rêvé; vous avez bien vu, vous avez bien entendu, mais vous n’avez pas compris.

–Pas compris? murmura César avec une gravité comique.

–Pas compris du tout. On vous a donné un rôle de confident; vous l’avez joué très consciencieusement, sans connaître le secret de la tragédie de la petite demoiselle. L’intrigue ne semble pas mal imaginée, le truc paraît assez ingénieux, le décor est magnifique; mais l’illusion d’optique théâtrale et l’erreur judiciaire sont deux choses tout à fait différentes. Vous étiez un spectateur en face de la scène, et moi, je suis dans la coulisse. Tout est là.

–C’est à douter de soi-même.

–Mais certainement, il faut douter de tout. C’est la seule méthode pour arriver à la certitude et à la vérité. Je ne parlerai que pour mémoire des aberrations du témoignage humain. La voix, les oreilles, les yeux trompent. Un homme de cire parle? Phénomène de ventriloquie. Un cadavre se meut? Phénomène galvanique. Un bâton plongé dans l’eau paraît cassé? Phénomène de réfraction. Un spectre est percé de coups d’épée sur le théâtre. Phénomène d’optique.

Les deux collègues de Monsieur Jacquin fumaient un cigare, graves comme des Indiens aspirant le calumet autour du feu du conseil, écoutant la parole du maître avec la respectueuse déférence des jeunes guerriers attentifs au discours d’un sachem.

–Eh! bien, poursuivit-il après une pause, nous verrons à l’épreuve si je me suis trompé. Il n’y a pas eu plus de crime hier au pont de Chatou qu’il n’y a d’étoile dans mon assiette.

–Mais alors, hasarda César ébranlé dans ses convictions les plus intimes, il y a une raison?

–Il n’y a pas de crime, mais quelqu’un peut avoir intérêt à ce qu’on y croie. Quant au mobile, c’est un autre mystère. Heureux qui pénètre le secret des choses, dit un vers latin qui commence par le nom de votre ami:

Félix qui potuit rerum cognoscere causas.

Mes chers collègues, ajouta Monsieur Jacquin en donnant le signal du départ, l’heure est lente, mais elle sonne. Nous allons prendre nos dernières dispositions pour répéter le prologue d’une tragédie aquatique qui finira sans doute en queue de poisson; mais j’en aurai le cœur net, j’irai jusqu’au bout, et le rideau ne se baissera pas avant que la farce ne soit jouée.

Sur cette prophétie, il quitta la table et sortit en fredonnant l’air du Barbier:

Croyez-vous qu’il soit bien facile

De tromper un docteur tel que moi?

D’après les arrangements concertés, César prit le train de deux heures pour se rendre à Chatou. De leur côté, Monsieur Jacquin et les deux magistrats retournèrent à la villa.

Miss Rébecca les attendait. Elle ne fit aucune difficulté pour prendre place dans la voiture qui stationnait à la grille. Pendant le trajet, sur l’invitation de Monsieur Jacquin, elle raconta son aventure par le menu, avec autant de calme que si elle avait été complètement étrangère au drame qui motivait son arrestation et qu’on allait recommencer sous ses yeux. Son récit simple, lucide, précis, substantiel et complet, était parfaitement d’accord avec celui de César, qui n’avait pu entendre ces dernières paroles: «Changeons de portefeuille, voici le mien.» C’est alors que Félix Obert l’avait jeté à ses pieds, et qu’elle avait tiré sur lui à bout portant.

Monsieur Jacquin fit remarquer à ses collègues que le petit portefeuille renfermait trois billets de mille francs de la Banque de France, et qu’une cartouche de l’arme était vide.

Miss Rébecca reconnut, comme lui appartenant, le carnet de velours bleu à son chiffre, ainsi que le revolver à la crosse d’ivoire et à la batterie de vermeil qui lui étaient présentés.

Arrivés au pont de Chatou, les trois magistrats descendirent. Monsieur Jacquin offrit courtoisement la main à sa belle prisonnière, et ils se rendirent à pied sur la berge.

Là, cinq personnages les attendaient.

César errait mélancoliquement sous les arbres en fumant une cigarette.

Le marinier pêcheur se tenait debout à l’avant de son bateau de pêche, appuyé sur sa gaffe, dans une attitude pittoresque.

Deux agents du service de sûreté, froids et corrects, étaient assis dans un canot de course, amarré au pied du talus gazonné où Félix Obert avait disparu.

Enfin, couché sur l’herbe du bord, s’allongeait un homme revêtu d’un scaphandre. Sur un signe des agents, il se mit lourdement sur ses pieds, et rétablit l’équilibre de son armature.

En arrivantsur le terrain d’opération, Monsieur Jacquin jeta un coupd’œil circulaire embrassant à la fois le décor et les personnages. Il présida lui-même à la mise en scène de l’action sur le théâtre de l’événement, méthodique et tranquille comme un auteur dirigeant la répétition d’un drame ou d’une comédie. Un des deux agents fut chargé du rôle de César, jouant lui-même celui de Félix Obert. Miss Rébecca vint se placer devant eux, à l’endroit où elle avait abordé les deuxamis.

Cette première position exactement déterminée, Monsieur Jacquin monta dans le bateau de pêche, qui fut ancré au milieu du fleuve, où le marinier jetait son épervier.

La rencontre s’était passée à découvert sur le rivage. Un observateur, installé dans la barque, aurait pu voir l’arrivée de deux jeunes gens, fumant un cigare et se promenant sur la berge: l’un, Félix Obert, blond, d’une taille élancée, costume de voyage couleur ardoise et chapeau de soie; l’autre, César Baral, brun, petit et barbu, paletot noir, pantalon noisette et chapeau de feutre mou. Une amazone arrivait au galop et les rejoignait, après avoir attaché son cheval à la branche d’un arbre.

En suivant la pantomime des trois personnages, l’observateur aurait facilement deviné que l’entrevue, d’abord amicale et pacifique, s’animait par degrés et tournait à la discussion entre l’amazone, Rébecca Dorfield, et Félix Obert. A ce moment, ils disparaissaient derrière les arbres, environ à trente pas de César, qui restait seul en vue. Puis une faible détonation, le bruit d’un corps lourd plongeant dans l’eau, un appel de secours, la réapparition de l’amazone fuyant à fond de train dans la direction de Saint-Germain, enfin César disparaissant à son tour derrière le rideau de feuillage, interrogeant le fleuve qui vient d’absorber une proie, et ramassant à terre le portefeuille et le revolver de Rébecca.

De son poste d’observation, Monsieur Jacquin avait suivi les péripéties visibles de l’action d’ensemble. S’adressant alors au marinier attentif, il lui adressa une série de questions, dans cette forme serrée, qu’en terme de philosophie on désigne sous le nom de Mé thode socratique, et qui appellent des réponses précises.

–Avez-vous suivi la scène comme vous venez de la voir en ce moment?

–Non, monsieur; j’ai seulement remarqué les deux jeunes gens qui se promenaient, et je les ai vus causer avec la demoiselle qui était arrivée à cheval; mais comme il faut de l’attention pour jeter l’épervier, je ne me suis pas occupé d’eux plus longtemps.

–Reconnaissez-vous l’amazone?

–D’ici, il faudrait une vue plus longue que la mienne pour dévisager quelqu’un.

–Avez-vous entendu la détonation d’une arme à feu?

–Oui; elle n’a pas fait plus de bruit qu’un coup de fusil tiré très loin, et je n’ai pas tourné la tête. J’ai entendu aussi le bruit d’un plongeon. Alors, j’ai regardé.

–Avez-vous vu l’un des jeunes gens tomber à l’eau?

–Non. Celui qui était resté seul a crié: Un homme à la Seine! J’ai laissé mon épervier pour aller au secours. Il m’a dit que son ami avait roulé là, le long du talus, entre les arbres. J’ai sondé sur le bord jusqu’au pont, et je lui ai marqué mon étonnement de n’avoir pas retrouvé le corps. Hier soir, j’ai encore été sonder dans le remous de l’île, au premier tournant, mais je n’ai pas eu meilleure chance.

Au cours de cet interrogatoire, Monsieur Jacquin ne quittait pas de l’œil un canot de promenade. L’unique rameur qui le dirigeait était coiffé d’un chapeau de jonc tressé à bord rabattu, de façon qu’on ne pouvait apercevoir que le bas du visage. Son costume rudimentaire se composait d’un pantalon de coutil, sanglé par une ceinture de cuir, et d’une chemise de flanelle à carreaux écossais bleus et verts. Il manœuvrait lentement ses avirons, et s’approchait du bateau de pêche avec circonspection.

Voilà un canotier qui a l’air bien curieux; le connaissez-vous? demanda Monsieur Jacquin.

–Je ne crois pas, répondit le pêcheur.

–Il vient sur nous. Arrêtez sa barque au passage, de gré ou de force.

–Ohé! du canot, accoste! cria le marinier d’une voix pleine et sonore, au moment où il croisait au passage.

Le rameur courbé donna un élan vigoureux, pour témoigner qu’il déclinait cette invitation.

–Accosle! répéta le marinier en levant sa longue gaffe en l’air.

A la façon dont le rameur interpellé joua des avirons, il était évident qu’il cherchait à fuir l’abordage; mais la gaffe s’abattit sur l’arrière et harponna le canot, qui vint se coller flanc à flanc contre le bateau de pêche.

–A qui en avez-vous? dit-il en se jetant avec fureur sur la gaffe. Est-ce que la Seine n’est pas libre?

–Doucement, doucement, murmura Monsieur Jacquin en aparté.

–Je vous ai fait un salut, répondit le marinier, vous pouviez me le rendre.

–Je ne vous connais pas.

–C’est pour faire connaissance que je vous ai crié d’accoster. Entre marins d’eau douce, on ne fait pas tant de manières, et un coup de chapeau ne coûte pas cher.

–Eh bien! salut; maintenant, lâchez-moi.

–Laissez aller ce jeune homme, dit Monsieur Jacquin d’un ton paterne en prenant une prise, après avoir jeté sur lui ce coup d’œil direct et pénétrant qui avait mis tant de consciences à l’envers.

La gaffe se releva. Le canot continua sa marche.

–Je n’ai plus rien à faire ici, ajouta Monsieur Jacquin. A terre, et vivement.

Une fois sur la berge, un signe avertit les deux agents, et il suivit d’un regard satisfait l’embarcation de course qui gagnait de vitesse le canot de promenade. Serré par une habile manœuvre, celui-ci fut littéralement jeté au rivage opposé. Se voyant traqué et comprenant qu’il n’échapperait pas à la force des rames, le mystérieux navigateur se mit résolument à l’eau. Malgré son pantalon et ses chaussures, qui ralentissaient ses mouvements et paralysaient ses efforts, il nagea avec énergie pour gagner le bord, espérant que l’embarcation envoyée à sa poursuite s’ensablerait sur le bas-fond du fleuve. Cette tactique aurait pu réussir; mais il avait affaire à d’habiles limiers. Au lieu de se diriger dans la ligne de son sillage, ils abordèrent avant lui. L’un des deux prit terre, pendant que l’autre retournait croiser en arrière pour couper au fugitif la retraite par eau. Dans cette situation critique, il ne lui restait qu’à se rendre, ce qu’il fit, non sans protestation.

–Que me voulez-vous? dit-il en toisant alternativement les deux corsaires qui s’étaient approchés.

–Aucun mal, monsieur. Nous vous prions seulement de prendre place au milieu du canot et de vous tenir tranquille.

–Qui êtes-vous, et qui vous a chargés de m’arrêter?

–Vous le saurez tout à l’heure; notre consigne ne nous permet pas de vous répondre.

–Soit. Je pense qu’elle ne vous défend pas de remorquer mon canot qui s’est échoué, et de me débarquer au cabaret de la mère Vidal, où j’ai laissé mon costume de ville.

–Volontiers, monsieur.

Pendant que les deux agents secrets opéraient cette précieuse capture, la contre-épreuve du drame se jouait sur la rive opposée. César, dans le rôle de son ami, prit sa place au sommet du talus gazonné, le dos tourné au fleuve. Miss Rébecca fit le simulacre du coup de revolver en étendant la main. A ce geste, il porta les mains à sa poitrine, recula en chancelant, tourna sur lui-même, et se baissa en étendant les bras, comme un homme qui tombe la face en avant, pendant que l’amazone s’éloignait avec rapidité, ainsi qu’elle avait fait pour remonter à cheval.

–Cela suffit, dit Monsieur Jacquin. Vous avez appelé le marinier. Pendant que vous lui donniez des indications et que vous franchissiez la distance des trente pas qui vous séparait de Félix Obert au moment où vous l’avez vu disparaître, rien ne s’oppose à ce qu’il ait filé du côté de cette touffe d’arbustes, où il a pu rester à couvert jusqu’à ce que vous ayez quitté la place avec le marinier.

–Je commence à l’espérer, dit César.

–C’est d’une belle âme, repartit Monsieur Jacquin, mais il reste le plongeon d’un corps tombant dans l’eau au pied de ce talus, et c’est ce qu’il nous faut démontrer au moyen d’une dernière expérience.

En disant ces mots, il saisit le bout de la corde fixée aux épaules du scaphandrier, qui se laissa immédiatement couler à fond. Une minute s’était à peine écoulée lorsqu’il reparut à la surface de l’eau, tenant entre ses bras une énorme pierre.

–Voilà Félix Obert, dit Monsieur Jacquin en offrant une prise à ses collègues.

César, comme on dit, tombait des nues. Les deux magistrats eurent un geste d’admiration, en considérant cette trouvaille inattendue.

–Tout cela était très bien machiné, reprit Monsieur Jacquin; le crime était dénoncé par un ami de bonne foi, la demoiselle l’avouait sans restriction, et vous voyez, messieurs, ajouta-t-il en guise de conclusion, que le doute est le principe supérieur de la philosophie rationnelle et celui de l’enquête.

–Je puis affirmer, dit le commissaire de Versailles, que celle-ci a été conduite avec une sûreté de main et une rapidité d’exécution dont je n’avais jamais vu d’exemple dans toute ma carrière.

–Ceci est un enfantillage, répondit Monsieur Jacquin sans fausse modestie. Il suffit de ne pas chercher midi à quatorze heures et de procéder méthodiquement du simple au composé, de la partie au tout, de l’induction à la déduction, en un mot, de l’analyse à la synthèse. Il ne faut jamais trancher le nœud gordien; il vaut mieux le dénouer avec patience.

–Je vois bien la conclusion, mais le point de départ m’échappe, dit le commissaire de Saint-Germain.

–Il est simple comme l’œuf de Christophe Colomb. Voici la cartouche brûlée dans le revolver, poursuivit-il en ouvrant la chambre du cylindre tournant. Il n’y avait pas d’olive à l’extrémité du tube, car il est facile de reconnaître si une cartouche métallique a été tirée à balle ou à blanc; mais le fait en lui-même a peu d’importance, et rien n’empêchait Rébecca Dorfield de tirer un coup de revolver dans l’eau.

–Si ma présence n’est plus nécessaire, dit le commissaire de Versailles, je puis prendre le train qui va passer dans vingt minutes, et j’irai donner avis du résultat négatif de l’enquête.

–De mon côté, je vais en aviser la gendarmerie de Chatou, ajouta son collègue de Saint-Germain, et je me tiendrai à votre disposition pour rechercher Félix Obert. Si l’action criminelle est écartée, il reste le délit d’outrage à la magistrature.

–Le lièvre revient toujours au gîte, répondit Monsieur Jacquin. Félix Obert a été arrêté devant vous.

–Ah! la chasse au canot?

–Oui.

–C’est, en vérité, merveilleux; je n’ai plus rien à dire.

–Je le répète, dit Monsieur Jacquin, il n’y a pas l’ombre d’un crime, et je verrai si l’arrestation des deux acteurs de ce drame imaginaire doit être maintenue. Le mensonge est dévoilé, et nous ignorons encore le premier mot de la vérité. Il s’agit maintenant de savoir pourquoi miss Rébecca tient si fort à passer en cour d’assises. Notre mission légale est terminée; mais ceci n’est que le Prologue d’une comédie dont je veux connaître l’intrigue et le dénouement, et je désire continuer l’enquête pour ma satisfaction personnelle.

A la fin de cette conférence, le scaphandrier avait déjà dépouillé son armature, et le marinier lançait son épervier au milieu de la Seine. Le commissaire de Versailles et César se rendirent à la station de Chatou. Monsieur Jacquin rejoignit Rébecca, installée dans la voiture; le cocher toucha les chevaux, et la berge était redevenue déserte quand ils prirent le chemin de retour.

IV
DIAVOLO

Table des matières

L’héroïne avait été tenue à l’écart dans les intervalles de son rôle personnel. Elle n’avait pas été mêlée aux divers épisodes qui se passaient autour d’elle et ne pouvant suivre les péripéties et les commentaires de l’enquête, elle en ignorait la conclusion.

–M’est-il permis, monsieur, de savoir où vous me conduisez? demanda Rébecca.

–Chez votre père. J’ai à lui demander quelques renseignements relatifs à vos relations avec M. Félix Obert. Le regrettez-vous, mademoiselle?

–Non. Je ne regrette ni lui, ni sa mort.

–Êtes-vous bien sûre de l’avoir tué?

–J’ai tiré sur lui à bout portant, je l’ai vu tomber devant moi et rouler dans la rivière.

–Il est retrouvé.

–Ah!

–Cela vous étonne?

–Pourquoi serais-je étonnée qu’on ait retrouvé1 corps d’un homme que j’ai tué de ma main? La ball était bonne.

–Non, mademoiselle, vous ne l’avez pas tué, pa la raison victorieuse qu’il n’y avait pas de balle.

–Il est possible qu’elle ait dévié; mais, à coup sûr il s’est noyé.

–Pas noyé non plus. Le scaphandrier que vous ave pu voir a trouvé à sa place une grosse pierre enterré dans la vase. Maintenant, mademoiselle, l’enquête es finie, et il me reste à vous apprendre une nouvelle qu ne vous sera peut-être pas agréable, c’est que vou êtes innocente, absolument innocente, et je vous donne l’absolution si vous avez le repentir.

Rébecca était vaincue. Elle fixa un regard emprein de tristesse et d’étonnement sur ce vieillard sardonique, qui venait de renverser d’un souffle l’échafau dage si laborieusement édifié de ses projets et de se espérances. L’expression de ce regard n’échappa pas au vieux maître.

–Un jour, à Naples, ajouta-t-il, un lazzarone, qui avait eu affaire à moi, m’a singulièrement flatté. Comme je passais devant lui, dans la rue de Tolède, il me désigna à un sacripant de ses amis, en lui disant: «Regarde: voilà Monsieur le Diavolo qui va dire sa messe.»

–Qu’allez-vous faire de moi? reprit Rébecca après un long silence.

–Je pourrais vous demander compte d’avoir voulu outrager la justice ou vous jouer de la magistrature; mais je suis disposé à vous rendre la liberté si vous voulez être franche: ai-je deviné juste?

–Oui, monsieur.

–A la bonne heure; mais il y a ici un mystère plus difficile à expliquer que de découvrir une cartouche vide dans un revolver ou une pierre au fond de la Seine.

–C’est mon secret, et nul ne peut le savoir.

–Voulez-vous avoir confiance en moi?

–Oui, dit-elle en lui tendant sa belle main d’un mouvement spontané. Il n’y a que vous qui puissiez trouver ce que je cherche, et vous saurez la vérité, quoi qu’il doive en advenir.

–Je vous aiderai. Soyez confiante.

La voiture s’arrêta. La grille de la villa était ouverte. En pénétrant dans le jardin, Rébecca aperçut Félix Obert qui venait à sa rencontre.

A cette apparition, ménagée comme un coup de théâtre par un invisible machiniste, elle regarda le vieillard au regard sardonique et lui dit:

–Non, vous n’êtes pas Monsieur le Diavolo, vous êtes un bon Génie.

–Pour vous, répondit Monsieur Jacquin.

FIN DU PROLOGUE

I
EN MER

Table des matières

Environ quatre mois avant les événements qui composent le prologue de ce récit, le Canada, steamer de la Compagnie transatlantique, partait du Havre pour New-York, le samedi22avril1876.

Les passagers étaient en majeure partie des négociants français et étrangers, plus une troupe de comédiens, de chanteurs et d’artistes, se rendant à l’Exposition de Philadelphie. Le beau temps faisait espérer une traversée rapide.

Au nombre des passagers, se trouvait un jeune homme de vingt-cinq ans avec lequel le lecteur a fait connaissance. Félix Obert avait quitté Paris la veille du jour de son embarquement. En arrivant au Havre dans la matinée, il avait pris un bain, déjeuné solidement, et comme le Canada ne devait quitter le port qu’à trois heures, il en profita pour faire une promenade dans la grande rue de Paris, qui a des allures de boulevard, et le long des quais, où des milliers de perroquets assassins font un concert infernal. Après un coup d’œil donné aux statues de Bernardin de Saint-Pierre et de Casimir Delavigne, sans oublier le buste de mademoiselle de Scudéry, ce qui peut sembler insuffisant pour une femme célèbre, il fit une station à l’Aquarium, une des curiosités signalées par les guides, et assista au repas de Jacques, le phoque favori des Havrais, qui mangea dix livres de poisson cru. Une attraction non moins recommandée est la visite d’un transatlantique; mais comme Félix allait élire domicile dans un de ces palais flottants pour une dizaine de jours, il dépensa le reste de son temps à flâner à travers la ville, dont la physionomie lui plaisait.

Vers trois heures, il rentra à l’hôtel, régla sa note, prit sa valise à la main, se rendit à pied au quai d’embarquement, et traversa la passerelle qui donnait accès sur le pont du navire. Une fois à bord, son premier soin fut de prendre possession de sa cabine, meublée d’un canapé, d’une toilette et d’un lit en tiroir de commode, éclairée par le disque vitreux d’un hublot qui laisse ordinairement entrer trop d’air, pas assez de lumière, quelquefois de l’eau salée, et il y rangea ses affaires avec ce soin méthodique qui est la vertu des voyageurs.

Il n’y a que les hirondelles qui partent sans billet, sans colis et sans argent, les ailes déployées au vent qui les emporte du côté des pays du soleil. Sans être aussi négatif, son léger bagage était des plus simples Comme le soldat en campagne, le philosophe antique et le colimaçon, il portait tout avec lui, de même que sa petite fortune tenait dans la ceinture de cuir qui ceignait ses reins pour accomplir ce voyage au long cours. Son costume était en velours anglais noir: criméenne à capuchon et à double poche intérieure fermée, pantalon recouvert par des bottes à hautes tiges, gilet montant, chemise de flanelle, cravate de cachemire et casquette plate en drap. Sa malle anglaise portative à double compartiment renfermait un élégant costume de ville, du linge et le nécessaire de toilette. En ajoutant à cet inventaire un chronomètre, une pipe en racine de bruyère et son briquet, un agenda-portefeuille, un Guide anglais format diamant, une canne en épine noire à cordon de cuir, un revolver à crosse d’ébène, une lorgnette marine et un sac de maroquin croisés en bandoulière par leurs courroies, on aura le détail complet de l’équipement et le portrait en pied du jeune voyageur.

Après avoir procédé avec ordre à cette installation sommaire, il remonta sur le pont. Le navire manœuvrait pour sortir du port, et bientôt il marcha au plein, laissant flotter dans l’atmosphère le sillage aérien de son panache de fumée.

Appuyé sur le bord, Félix promenait son regard sur la longue ligne indécise et brumeuse des côtes qui semblaient s’éloigner. Il était dans cette disposition d’esprit qui n’est ni la somnolence ni la méditation, et sa pensée flottante évoquait avec mélancolie des images confuses. Il avait déjà voyagé en France, en Suisse, en Espagne, en Italie, en Angleterre, mais c’était la première fois qu’il venait de quitter pour un assez longtemps son pays, sa famille et ses habitudes. Son itinéraire était tracé d’avance et ce voyage avait un but déterminé. Il allait représenter à l’Exposition de Philadelphie la maison de son père, fabricant d’instruments de musique à cordes dans un village du dépar-– tement des Vosges. L’année précédente, ayant obtenu son diplôme de licencié en droit, le choix d’une carrière avait été l’objet d’un entretien entre M. Obert et son fils.

–Félix, tu as vingt-cinq ans, te voilà libre et maitre de ta destinée. Que comptes-tu faire?

–Mon père, répondit-il, il y a longtemps que je me suis posé cette question et que je songe à l’avenir. Je ne me sens une vocation déclarée ni pour le commerce ni pour le barreau. La chicane m’ennuie. J’ai appris à jouer du violon, je ne saurais pas en vendre. Votre fortune a été laborieusement et honnêtement gagnée; elle pourrait me dispenser de travailler, mais je suis décidé à ne pas être un fruit sec, inutile aux autres et à moi-même. Réflexion faite, j’aime le changement et je crois que malgré le proverbe: «Pierre qui roule n’amasse pas de mousse», je ne perdrai pas mon temps en allant courir le monde.

–Je comptais envoyer le premier commis organiser notre exposition d’instruments à Philadelphie; mais j’approuve ton projet. Tu peux donc partir en qualité de représentant de la maison Obert et fils, et tu établiras là-bas des relations avantageuses avec les facteurs américains.

Cette mission fut la raison officielle du départ de Félix, enchanté de l’occasion qui s’offrait à lui d’échapper à la monotonie d’une existence oisive, et de faire connaissance avec d’autres décors et d’autres personnages que ceux qu’il voyait tous les jours. Il parlait assez couramment l’anglais pour se débrouiller et jamais il n’avait eu le mal de mer dans ses traversées du Pas de Calais. L’Amérique était un pays neuf qui l’attirait par son originalité, et il allait droit devant lui, avec la belle insouciance de la jeunesse, vers cet inconnu lointain que l’illusion dore de son brillant mirage.

Il resta quelque temps ainsi plongé dans cette rêverie nostalgique, lorsqu’il en fut tiré par l’apparition d’un couple singulier qui passait devant lui. Il était facile de déterminer à première vue qu’il appartenait à la nationalité américaine.

L’homme était un pur Yankee de la tête aux pieds, à la stature de géant, aux allures sacerdotales, les bras au corps, la tête en arrière, avec sa chevelure absalonienne et sa barbe d’or de prophèle. A le voir s’avancer d’un pas automatique, on comprenait que nul obstacle, vivant ou inanimé, ne pouvait le faire dévier de la ligne inflexible qu’indiquait son œil bleu clair, fixe comme la prunelle d’un oiseau de proie, dédaignant de se poser sur les hommes ou les choses qui l’environnaient, et arpentant le pont avec la plus majestueuse indifférence.

Une jeune fille, à la démarche harmonieuse et cadencée, marchait à ses côtés avec autant d’assurance que si la mer et le navire lui appartenaient. Elle était d’une taille élancée. Sa chevelure noire, tressée en une seule natte épaisse et massive, s’effilant de la nuque au jarret, serpentait sur la taille drapée dans les plis d’un burnous rouge à houppes de soie. Sous une lourde jupe de drap noir se détachait un pied fin et cambré, emprisonné dans des chaussures solides en forme de bottes, lacées au-dessus de la cheville. Sa tête élégante et mobile virait comme celle d’un oiseau; ses narines relevées palpitaient comme des ailes de papillon; les lèvres charnues, entr’ouvertes comme un fruit vermeil, laissant à découvert des dents rondes et blanches, semblaient aspirer avec ivresse les baisers humides et les âpres caresses de la brise saline, qui colorait la pâleur mate de ses joues ambrées comme les feuilles d’une rose-thé.

Par un sentiment naturel de réserve, Félix Obert avait détourné la tête au moment où les promeneurs s’approchaient. Cette manœuvre discrète n’avait pas échappé à l’œil en éveil de la jeune créole. Elle ne manqua pas d’en faire rapidement la remarque à son compagnon, qui s’arrêta au passage. Sans saluer, sans prononcer une parole, avec cette liberté primitive qui caractérise les mœurs du nouveau monde, il montre un cigare qu’il tenait à la main. A cette pantomime ex pressive, Félix présenta sa pipe. Comme elle étai presque achevée, l’Américain tira un deuxième cigar de son étui, et l’offrit avec une imperceptible inclinai son de tête. Le jeune homme l’accepta sans cérémonie et, l’ayant allumé, rendit avec courtoisie un double salut.

On ne saurait contester que le tabac est un élémen civilisateur qui favorise les relations humaines. L’offre d’une prise est une simple marque de politesse; dans sa signification la plus étendue, une invitation discrète à la causerie. Le cigare, expression supérieure du tabac, a une influence plus directe, plus personnelle et plus décisive; il constitue l’échange cordial d’ur bon procédé. D’un accord tacite et universel qu’on peut appeler la franc-maçonnerie des fumeurs, un homme qui en rencontre un autre peut l’arrêter et lui demander du feu sans commettre une indiscrétion.

Cette première entrée en matière avait rompu la glace. Le couple étranger s’assit, et Félix prit place sur le banc qui courait le long des bords du navire. L’Américain consulta sa montre.

–La mer creuse prodigieusement l’estomac, dit-il d’une voix profonde comme le murmure de l’orgue, et je vois avec satisfaction que l’heure du dîner n’est pas loin de la grande aiguille. La mer, ajouta-t-il, a encore une autre influence particulièrement désagréable, et plus d’une place à table restera inoccupée.

–En effet, dit Félix, j’ai remarqué que plusieurs passagers ont déjà quitté le pont pour regagner leurs cabines.

–Oui, c’est toujours la même chose, à la table du bord comme à la table de jeu, dans la lutte pour l’existence comme dans une bataille: on ne voit que ceux qui sont debout, qui résistent au mal de mer, qui gagnent le coup, qui font fortune et qui ne sont pas touchés. Les malades se couchent, les râteaux font leur rafle, les pauvres diables souffrent et les morts sont vite enterrés. Et la preuve en est que me voilà, tandis que mon frère, qui est mort la semaine dernière à New-York, est déjà rayé des livres de banque et probablement oublié de tout le monde, attendu que ses affaires étaient en ordre et qu’il ne devait rien à personne.

–Veuillez accepter mes sentiments de condoléance, répondit machinalement Félix Obert, ne trouvant rien de mieux pour rompre le silence qui avait suivi cette déclaration inattendue.

–Je vous en remercie, mais ils sont parfaitement inutiles, repartit l’Américain avec le même sang-froid. Mon honorable frère, James Bugle, de son vivant, ne m’aurait pas prêté un dollar pour boire un verre de Champagne à sa santé, pas plus qu’il n’aurait donné un cent pour sauver un de ses semblables. Cette insensibilité, je l’avoue sans peine, permet de le classer au rang des philosophes humanitaires, qui écrivent de savants ouvrages sur la solidarité universelle des nations et la sympathie des individus de la grande famille. En vérité, je n’ai pas le moindre prétexte de regretter cette mort. Est-ce que cette affirmation sincère et fraternelle aurait le privilège de vous causer quelque surprise?

–Je ne m’étonne pas facilement, répondit Félix.

–Appréciez-vous défavorablement ma façon d’envisager cet événement?

–Pas le moins du monde, et chacun est libre de penser, de parler et d’agir à sa guise.

–En ce cas, si je ne suis pas approuvé, je suis compris. Je trouve naturel de regretter un bon chien; mais ce serait pure hypocrisie de regretter un mauvais frère. James Bugle était un animal à désaffectionner son propre chien, s’il en avait eu un, et je dis là une incontestable vérité. Maintenant, il est nécessaire que je vous explique la raison pour laquelle je vous fais cette confidence.

Félix inclina la tête en signe d’assentiment.

–Quand l’homme rencontre l’homme, il fait presque toujours une triste rencontre. C’est un de vos philosophes français qui a dit cela, et je crois qu’il avait raison de le penser. Moi, quand je me trouve en face d’un homme, je n’éprouve jamais un sentiment indifférent: je ressens de la sympathie ou de l’antipathie. . Je cherche alors à me rendre compte de mon impression. Le contrôle par les faits et l’expérience acquise m’ont démontré que l’avertissement instinctif est infaillible, car c’est la nature qui donne aux êtres cette faculté de sentir. Par exception, il peut arriver que les actes soient en apparente contradiction avec ce principe. Ainsi, un homme antipathique avec lequel je cultive une relation forcée pourra me rendre service; mais j’ai la certitude qu’en prolongeant l’expérience, j’aurai l’occasion de constater que cet homme agissait dans son intérêt personnel, qu’il n’était point mon ami, et que je ne me trompais pas. Ma conviction, et rien ne la modifiera sur ce point, est que la Mère-Nature a mis un signe sur le masque humain, comme une lettre de recommandation ou de défaveur, écrite dans sa langue mystérieuse, comprise de tous les enfants des hommes, du noir et du blanc, du sauvage et de l’homme civilisé. Ceux qui portent le même signe se reconnaissent comme ceux qui ont souffert du même mal. J’ignore quel est votre sentiment à mon égard, mais je déclare loyalement que vous m’inspirez de la sympathie.

–Je suis flatté, monsieur, de la bonne opinion que vous voulez bien avoir de moi à première vue, et j’espère qu’elle me sera conservée.

–Mon opinion n’a d’autre valeur et d’autre mérite que d’être franche, et si votre voyage vous conduit jusqu’au Canada, c’est avec une cordialité sincère que vous y trouverez l’hospitalité dans l’habitation de Samuel Bugle, fermier et négociant.

–Je vous remercie, monsieur Bugle.

–Acceptez-vous?

–Très volontiers.

–Ma fille Cecily.

Félix se leva et s’inclina en soulevant sa casquette, avec cette aisance qui donne du charme au respect.

–Ma fille Cecily; reprit M. Samuel Bugle, qui s’intitulait fermier et négociant par excès de modestie, ne me contredira pas quand je vous apprendrai que les liens les plus sympathiques nous unissent à la colonie française. Notre reconnaissance pour votre pays n’est pas un culte platonique rendu au buste de La Fayette. J’aime les Français et la France, bien qu’elle ne nous envoie pas toujours ses plus beaux échantillons. Cette remarque n’est point une critique, et je plains les émigrants des contrées avares ou des nations marâtres qui ne nourrissent pas tous leurs enfants. Qu’ils soient les bienvenus au nouveau monde; il y a de la place pour tout l’univers. Nous allons avoir un siècle, et vous assisterez au premier centenaire de l’indépendance de l’Amérique. Et voyez ce que ce siècle de travail et de liberté a fait d’elle. Hier, nous étions comme des barbares et des sauvages au milieu des forêts, demandant à l’Europe les produits et les merveilles de sa civilisation. Aujourd’hui, nous avons profité de toutes ses conquêtes; nous avons des villes, des chemins de fer et des vaisseaux; nous nous suffisons à nous-mêmes. Demain, le vieux monde sera notre tributaire, et nous tiendrons les marchés du globe. Pour ma part, j’y contribuerai dans toute la mesure de mes forces.

–Oui, l’Amérique a hérité de la civilisation, comme un jeune homme d’une fortune qui tombe du ciel.

–Sans doute. Vous allez, comme moi, à l’Exposition de Philadelphie, et j’espère que vous me ferez le plaisir et le grand honneur de visiter rétablissement de ma ferme-modèle.

–J’ai de mon côté la même grâce à vous demander, monsieur Bugle. Je me nomme Félix Obert, et je représente la maison de mon père, Nicolas Obert et Fils, section des instruments de musique.

–Oh! j’accepte votre invitation de grand cœur pour ma fille et pour moi, répondit le fermier-négociant. Les instruments aratoires sont utiles, les instruments de musique sont agréables, et ils ne peuvent que s’accorder ensemble dans une Exposition universelle. Une poignée de main, monsieur Félix Obert. –Félix mit sa main dans celle de son émule agricole, qui aurait couvert un plat à poisson, et sans attendre un avis de son père, miss Cecily lui tendit la sienne avec un joli sourire. Après le cérémonial du shake-hands, Samuel Bugle consulta encore sa montre.

–Le coq ne tardera pas à chanter, dit-il en allumant un nouveau cigare, mais nous voilà bien loin de James Bugle. Je ne sais pas encore d’une façon positive s’il a disposé de sa fortune par testament, ce qui est son droit, ou si je suis son héritier naturel et légal en l’absence de toute disposition contraire. Dans les deux cas, mon opinion sur lui reste la même invariablement.

–Mon père, dit miss Cecily intervenant dans la conversation, je ne crois pas que vous détestiez votre frère, et personne ne sait mieux que moi combien vous êtes bon et affectueux.

–Ne me flattez pas, Cecily, je me connais moi-même. Il y a quelque logique dans votre appréciation; mon frère m’était indifférent, c’est lui qui me détestait.

–Pourquoi aurait-il eu un sentiment de haine contre vous?

–Pourquoi Caïn a-t-il tué Abel?

–Mon oncle James était dur et égoïste, mais il ne nous a jamais fait de mal.

–Nous a-t-il fait du bien, Cecily? Nous en a-t-il seulement souhaité?

–Attendons.

–Que faut-il attendre?

–Il serait peut-être plus juste de connaître sa dernière volonté.

–Sa dernière volonté, malgré sa rectitude, a été de refuser la traite à vue que la Mort a tirée sur lui, et d’appeler le docteur, en guise de solicitor, pour expertiser, chicaner, et finalement gagner du temps.

–Il est mort.

–Eh bien! oui, il est mort; Il a payé, bon gré mal gré, la lettre de change, sans date fixe, à laquelle tout homme doit faire honneur à présentation. Il l’a soldée intégralement, capital, intérêts et frais; que le vieux Nick le reçoive comme associé, ils ne feront une mauvaise affaire ni l’un ni l’autre.

–Vous regrettez votre frère.

–On voit, Cecily, que vous avez reçu à Paris la grande éducation à la française. On apprend aux jeunes filles à porter un joli masque, sous lequel le cœur reste tel qu’il est façonné, sans doute, mais qui trompe agréablement celui qui le regarde. On leur enseigne également à exprimer très convenablement des sentiments conventionnels avec des phrases toutes faites; selon les circonstances, les situations et les personnes, elles les récitent avec une voix douce comme une musique, qui caresse si bien l’oreille que l’esprit pourrait s’y laisser prendre; mais, au fond, qu’y a-t-il de changé? On a beau mettre de la couleur et du vernis sur le bois, on n’a qu’à gratter la surface pour reconnaître le sapin, le noyer, le chêne, l’acajou, le palissandre ou l’ébène. Puisque je parle avec ma franchise accoutumée, Cecily, qu’avez-vous fait en apprenant la mort de votre oncle James? Vous avez peut-être pleuré, parce qu’il est convenable qu’une nièce pleure en recevant une semblable nouvelle, si elle rie veut pas s’exposer à être considérée comme une jeune personne sans cœur, au jugement des hypocrites et des imbéciles, car telle est la majorité qui gouverne l’opinion. Or, comme le monde se compose de coquins et de dupes, lesquelles ne sont que des coquins maladroits, je pense que la véritable sagesse consiste dans un juste équilibre entre ces deux extrêmes, et qu’un homme qui ne veut être ni dupe ni coquin est un véritable philosophe, titre auquel j’ai la prétention légitime de faire valoir quelques droits.

–Je n’avais ni haine ni affection pour mon onele James; pourtant je ne saurais me réjouir de sa mort.

–Par la mémoire de mon père, et William Bugle était un digne père, quel motif pouvez-vous invoquer pour pleurer un oncle que vous n’avez jamais vu, ce dont je voudrais pouvoir me féliciter comme vous? Bien mieux, celui qui se serait avisé de lui dire qu’il avait une nièce n’aurait pas été le bienvenu. Si vous lui aviez écrit, comme on l’enseigne dans tous les Traités des usages de famille, il ne vous aurait pas répondu, et il-est permis de supposer que si vous vous étiez présentée dans sa maison de banque pour l’embrasser, vous n’auriez pas franchi la limite du premier guichet. C’est pourquoi je n’ai pas hésité à déclarer devant vous que sa mort est un accident sans conséquence fâcheuse, et je ne porterai son deuil ni dans mon cœur, ni à mon chapeau. Vous ferez bien de l’oublier, et s’il vous revient une part de sa fortune, soyez assurée qu’il n’a aucun droit à votre reconnaissance.

–Je suivrai donc ce conseil, mon père, pour que ma conduite ne semble pas en désaccord avec la vôtre.

–A la bonne heure, Cecily, vous ferez là une chose très raisonnable; mais si vos compagnes du pensionnat vous entendaient, avouez qu’elles prendraient de vous une opinion singulière.

–Ce qu’elles pourraient en penser ne. m’intéresserait pas. J’ai toujours été indifférente à l’opinion des autres. Je n’ai à subir le jugement de personne, et je ne dois aucun compte de mes actes ou de mes sentiments personnels.

Miss Cecily prononça ces dernières paroles d’une voix gutturale, avec un regard qui en accentuait encore l’expression.

–Bon sang ne peut mentir, dit sentencieusement Samuel Bugle, et je suis heureux de vous entendre parler ainsi.

–Voilà une jeune fille qui a du cœur et de la volonté, songea Félix, qui avait suivi avec une attention marquée cette scène intime entre le père et la fille.

A ce point de la conversation, la cloche du dîner se fit entendre. Samuel Bugle, Cecily et Félix se levèrent et descendirent l’escalier qui donnait accès dans l’intérieur du navire.

Un certain nombre de places étaient inoccupées, par suite de l’absence des passagers incommodés par le mal de mer, ce qui n’empêcha pas les trois convives de faire honneur au repas. Samuel Bugle vida seul quatre bouteilles de vin, sans que l’équilibre de ses facultés en parût troublé. Le dîner l’avait mis en belle humeur, et il exposa différentes thèses avec cette abondance naturelle et ces formes d’argumentation qui faisaient ressembler sa conversation à une série de monologues ou de discours coupés par de courtes interruptions. Après avoir absorbé plusieurs tasses de thé, arrosées de rhum à haute dose, il se fit apporter divers ingrédients avec lesquels il confectionna du grog fortement épicé, qu’il ingurgita à intervalles de plus en plus rapprochés, sous prétexte de ne pas laisser refroidir la liqueur. Il ne tarda pas à glisser sur le terrain de nouvelles dissertations, à la suite desquelles miss Cecily exprima le désir d’aller prendre du repos. Félix y acquiesça d’autant plus volontiers qu’il se sentait la tête un peu lourde. Malgré ses habitudes de sobriété, il n’avait pu refuser de faire honneur aux divers toasts particuliers que Samuel Bugle avait portés à sa santé, au succès de son exposition d’instruments et à leur sympathique rencontre. Sur cette pente, il avait brûlé ses vaisseaux, ne voulant pas se dérober à l’obligation de porter lui-même la santé de Samuel Bugle, celle de miss Cécily, et de vider quelques verres additionnels au succès de la ferme-modèle et à l’aurore de leur amitié. Les confidences appellent les confidences, et quand ils se séparèrent, Félix Obert n’était plus un étranger pour le père et la fille.

Le lendemain, le soleil était déjà haut sur l’horizon quand Félix sortit de sa cabine et monta sur le pont.. La première personne qu’il aperçut fut Cecily, dont le manteau rouge éclatait comme une fanfare de couleur. Elle était assise à la même place que la veille. A quelque distance, il reconnut Samuel Bugle, qui arpentait de son pas de géant l’espace compris entre l’avant et le tambour de la machine. A la vue de Félix, la jeune fille se leva avec vivacité, lui tendit sa main fraîche, comme si elle était encore imprégnée des ablutions matinales, et prit son bras pour s’avancer à la rencontre de son père.

–Oh! dit-il avec une étreinte cordiale, vous avez bien dormi. tard.

–Oui, j’ai fait la grasse matinée.

–Le sommeil est l’invincible ennemi de l’homme. On peut tromper la faim et la soif, mais on ne résiste pas longtemps au sommeil.

La conversation s’engagea ainsi dans une intimité familière et charmante. Après le déjeuner, une surprise leur était réservée.

–Je crois qu’on va nous donner un concert, dit Félix Obert.

–Un bal, ajouta miss Cecily dont les yeux brillaient de plaisir.

–En effet, dit à son tour Samuel Bugle, en voyant les instruments apparaître dans les coins du salon.

Les artistes ont cette faculté supérieure de s’amuser sans dépenser d’argent, et ils portent toujours et partout avec eux des armes victorieuses contre cet insaisissable adversaire qui s’appelle l’Ennui, la maladie nationale de l’Angleterre.

Les passagers ne demandaient qu’à se distraire. En quelques minutes, les exécutants se groupèrent, les auditeurs se rangèrent à leur guise et le concert improvisé commença.

Un chanteur comique débuta par une romance de la Restauration.

Le sage est content de son sort,

Il ne s’expose pas aux flots d’un autre monde,

Son œil ne perd jamais le bord,

Et quand l’onde se ride, il regagne le port;

Tandis qu’au loin, sur la vague profonde,

L’ambitieux trompé tombe avec son trésor.

Laissons, au caprice des flots,

Descendre doucement notre barque légère;

Respirons, heureux matelots,

Les parfums de la terre

Et le frais pénétrant du zéphire des eaux.

–Cette chanson n’est pas consolante, dit M. Bugle.

Le chef d’orchestre de la troupe avait composé une polka qui devait bientôt faire florès à New-York et à Philadelphie. Elle s’appelait la Polka du mal de mer, avec chœurs et acéompagnement du psump-psump de l’hélice, de coups de sifflets, de rafales de vent et de pluie et de soubresauts entrecoupés. Cet ensemble constituait une burlesque harmonie imitative, unissant à l’actualité du sujet un rythme cadencé, qui eut pour effet immédiat de galvaniser les jambes les plus raisonnables, et tout le monde se mit à polker. Samuel Bugle lui-même entra dans la danse, et cette inspiration musicale mit tout le monde en belle humeur.

Le soir après dîner, on organisa une partie de loto, mais un loto effréné, un loto sterling, dont les enjeux se composaient de bouteilles de Champagne.

Le jour suivant, la mer eut quelques velléités d’agitalion. Le groupe sympathique formé par Samuel Bugle, miss Cecily et Félix Obert, put considéreràloisir les vagues écumeuses qui couraient en s’escaladant comme des troupeaux de lions échevelés.

–Madame Amphitrite est une rude berceuse, dit l’Américain, d’aplomb sur ses jambes comme un pont sur ses piles; les poètes qui parlent de ses grâces ondoyantes sont des navigateurs platoniques, et s’ils étaient ici, ils feraient des libations à Neptune et vomiraient sans doute des injures à la déesse en colère.

Cette plaisanterie maritime amena un sourire sur les lèvres décolorées de Félix, qui protestait avec énergie contre le balancement combiné du roulis et du tangage. Grâce à un cordial de brou de noix, gracieusement offert par miss Cecily, il finit par triompher de ces symptômes alarmants.

Le matin du troisième jour, le berger avait rentré ses moutons, l’horizon s’était rasséréné, le soleil vainqueur étincelait dans un ciel d’azur, le concert et le loto recommencèrent, le champagne coula de plus belle et le temps resta favorable.

Aucun incident extraordinaire ne signala le reste de cette heureuse traversée. Samuel Bugle, sa fille et Félix ne se quittaient que pour rentrer dans leurs cabines respectives, et se retrouver le lendemain matin. La veille de l’arrivée, après le dernier concert, une étoile de la compagnie des artistes fit une quête dans le salon des premières au bénéfice de l’équipage, qui reçut une gratification de cinq cents francs.

Le dixième et dernier jour, après un déjeuner plus copieux qu’à l’ordinaire, Samuel Bugle prit une résolution importante, approuvée par miss Cecily, qui se traduisit par la proposition suivante:

–Cher monsieur Obert, nous allons arriver à New-York, et bien que la relation qui nous unit soit de fraîche date, je tiens à vous dire que si votre sympathie est aussi vive que la nôtre, nous ne nous séparerons pas encore. Oui, je le répète, cette séparation nous laisserait des regrets aussi amers que votre compagnie nous a été agréable pendant ce voyage. Voulez-vous rester ensemble, en famille, jusqu’au moment de votre retour en Europe?

–Volontiers et de grand cœur, répondit Félix.

–C’est une chose bien convenue entre nous. Nous ne sommes liés que par l’amitié, et vous aurez toujours le droit de reprendre votre liberté d’action si vous en avez le désir. En attendant, comme vous êtes étranger dans un pays qui est le mien, je tâcherai de vous éviter les tribulations forcées de votre apprentissage. Pour commencer, je serai le trésorier, et vous n’aurez à ouvrir votre porte-monnaie que pour vos fantaisies personnelles. Tout sera par tiers entre nous, et à Philadelphie, où j’ai des amis, je vous aiderai à obtenir une bonne place à l’Exposition.

–Je vous remercie d’avance de votre patronage si désintéressé, cher monsieur Bugle, et je voudrais avoir l’occasion de vous témoigner ma gratitude autrement que par des paroles.

–En affaires, comme en toutes choses de ce monde, celui qui ne tient compte que des intérêts fait un calcul aussi faux que celui qui ne tient compte que des sentiments. La sagesse consiste à les atteler ensemble. En agissant ainsi avec vous, je puis dire que je le fais d’abord pour ma satisfaction personnelle, pour le plaisir de la vie commune avec un loyal et sympathique compagnon; mais vous verrez plus tard que notre association portera de bons fruits. J’espère que vous nouerez ici de solides relations commerciales, et, à mon prochain voyage en France, vous serez pour moi ce que je vais être en Amérique, un guide et un ami.

–Vous trouverez dans la maison Obert et Fils l’hospitalité cordiale que j’ai acceptée dans la vôtre.

–Merci pour moi et ma fille. Maintenant, avant de débarquer, puisque nous n’avons rien de mieux à faire que de causer sans agir, je vais vous donner quelques conseils pratiques. Les Français s’imaginent assez volontiers qu’en dehors de Paris il n’y a que des villages. New-York est une ville.

–Je n’en ai jamais douté, croyez-le bien, dit Félix avec bonne humeur.

–C’est une ville, une grande ville, une belle ville, avec de longues et larges rues, des squares, des hôtels, tout cela rectiligne, tiré au cordeau, coupé à angles droits. Logez ceci dans un coin de votre tête: New-York est un échiquier. Partant de là, vous connaissez la topographie de la ville, vous pouvez aller partout et vous diriger seul comme si vous l’habitiez depuis dix ans. Quand je vais à Paris, je suis obligé de faire mes courses en voiture, parce que vos omnibus et vos tramways avec correspondance sont un véritable casse-tête chinois. Je ne connais rien de plus comique qu’une course à pied d’un point à un autre. Si j’ai cette fantaisie, ma promenade est agrémentée par une série de dialogues avec des interlocuteurs complaisants, sans doute, mais dont les indications ne sont pas toujours d’une parfaite limpidité: «Vous allez prendre la troisième rue à gauche et la deuxième à droite, après avoir traversé le pont; vous verrez un passage, et au bout, une petite rue qui donne sur une place où il y a une église, là vous demanderez.» En effet, je redemande tout de suite, parce que j’ai déjà oublié le commencement de l’itinéraire. J’ai bien essayé d’étudier un plan; mais il faut être un stratégiste de premier ordre pour s’y reconnaître.

–Et que dites-vous de Londres?

–C’est un labyrinthe si bien compliqué, que les Anglais eux-mêmes s’y perdent au milieu du brouillard.

–On se retrouve encore assez facilement à Paris, en considérant la Seine, les quais, la rue de Rivoli, la rue Saint-Honoré et les boulevards comme des lignes parallèles, et les monuments servent de points de repère.

–A New-York, comme à Philadelphie, il y a des avenues et des rues numérotées qui se coupent à angles droits, et la centaine change à chaque intersection.

–C’est très commode.

–Vous trouverez deux journaux français importants, le Courrier des États-Unis et le Messager franco-américain. Je vous conseille aussi de lire le Graphic illustré, et vous serez au courant de tout ce qui vous intéresse.

–Je note cela sur mon carnet.

–Bien. Ensuite, il faut apprendre à faire bonne figure à Sa Majesté le Dollar. On dépense énormément; l’or et l’argent fondent dans la main comme si elle avait la propriété de volatiliser les métaux. La concordance des monnaies française et américaine est mathématique. Le dollar, qui est l’unité, vaut cinq francs, et se divise en cent cents; par conséquent, le cent vaut cinq centimes. N’oubliez jamais que, toutes choses égales, vous paierez un dollar et un cent ce qui vaut, en France, un franc et un centime, c’est-à-dire que tout coûte cinq fois plus cher.

Samuel Bugle était sur son terrain et cribla Félix de conseils et de renseignements.

–Les Français, poursuivit-il, ne cherchent en voyage que des distractions et des aventures; nous autres Américains, nous n’emmagasinons dans notre mémoire que des collections de faits utiles et de choses pratiques. Ainsi, j’ai remarqué que vos compatriotes attachent une grande importance à toutes les petites histoires des dames artistes qui voyagent avec nous, mais peut-être aucun n’a la curiosité de connaître exactement les dimensions de ce steamer, et combien il a filé de lieues marines.

–Ces renseignements doivent être dans mon guide.

–Votre guide est dans votre poche, et le mien est dans ma tête.

–Je compte bien l’étudier; cependant, j’avoue que je préfère apprendre en causant avec vous les détails qui m’intéressent.

–Eh bien, le Canada a environ trois cent cinquante pas de long, cinquante de large, et dix mètres de profondeur. Il a plus de deux cents passagers, cent quarante hommes d’équipage, et il suffit de six officiers, un commissaire et trois mécaniciens, pour diriger le monstre dont vous entendez les poumons d’acier respirer dans sa poitrine de chêne.

–Et la lieue marine?

–Le mille marin égale une minute de la circonférence du globe, ou1852mètres; trois milles font une lieue marine, ce qui donne vingt lieues au degré.

–Je finirai par être un voyageur expérimenté, et pour cela je n’ai qu’à vous écouter.

–Grande erreur, monsieur Obert. Si l’expérience des autres pouvait servir à quelque chose, il suffirait d’apprendre par cœur la Science du Bonhomme Richard, de notre Franklin, pour marcher d’un pied sûr dans la vie; mais il faut l’acquérir soi-même en la payant fort cher, et quand on la possède, il est généralement trop tard pour s’en servir. Après avoir enlevé les illusions, elle ne laisse que les regrets, et on s’aperçoit qu’on a fait une mauvaise spéculation. Mais nous reprendrons cette conversation; il est temps de s’occuper des préparatifs du débarquement.

Après avoir changé de costume et bouclé sa valise, Félix donna un dernier regard à sa petite cellule. En somme, ces dix longues journées s’étaient écoulées sans trop de fatigue et d’ennui. Il avait bien mangé, bien bu et bien dormi, n’ayant pas été malade. La monotonie des heures entre le ciel et l’eau avait été victorieusement combattue par sa pipe, le loto, les prêches de Samuel Bugle, et surtout par la compagnie de miss Cecily, qui l’avait encouragé à flirter avec elle.

Quand il monta sur la plate-forme supérieure du navire, où ses compagnons de voyage ne tardèrent pas à le rejoindre, la ligne de terre commençait à se dessiner sous l’horizon clair. Avec le changement du décor, s’opéra une autre métamorphose. A part quelques exceptions rares, tous les passagers se rassemblèrent sur le pont. La veille encore, on ne voyait que des visages défaits, ennuyés et moroses, barbes incultes et cheveux en coup de vent, corps paquetés dans des sacs boutonnés, ou fagotés dans des manteaux informes, faisant songer à l’invocation de Rabelais: «Heureux ceux qui plantent choux, ils ont un pied par terre et l’autre qui n’en est pas loin.» A cette heure, le soleil donnait la vie et la joie aux êtres animés, et la couleur au paysage terrestre. Tout le 1monde avait l’air bien portant et de bonne humeur. Les hommes se montraient en tenue correcte de gentlemen, rasés de frais, linge irréprochable: les femmes en toilette, coiffées, gantées, les yeux brillants, le sourire à la bouche. C’était, pour les habitants entassés dans l’Arche transatlantique, une ivresse comparable à celle du convalescent à sa première sortie, ou du prisonnier à la nouvelle qu’il est libre. Tout était en fête, l’heure de la délivrance allait sonner, on se serrait les mains avec effusion.

Samuel Bugle donna l’accolade à Félix, qui ne se fit pas prier deux fois pour embrasser miss Cecily, fraîche comme l’Aurore et gaie comme l’Amour. Elle portait un costume de soie à mille raies bleues et blanches. La tête abritée par une ombrelle rouge, ses beaux cheveux se relevaient sur la nuque sous un tricorne noir à fine dentelle d’or, avec une rose naturelle en cocarde. Toutes les femmes regardaient cette fleur épanouie. Ce fut le dernier événement de la traversée. Samuel Bugle, interrogé par Félix, dit avec un air sérieux: «C’est la Rose des vents.»

–Voyez-vous, ajouta-t-il, le bras étendu, ces petites barques à voile carrée?

–Oui, répondit son compagnon, en braquant sa lorgnette.

–Ce sont les pilotes qui font la course. Celui qui arrivera bon premier à l’échelle aura l’avantage de diriger le navire dans la passe des Étroits. Vous avez devant vous la plus belle rade du monde; toutes les marines de l’Europe pourraient y exécuter un en avant deux ou y tourner en rond comme dans un quadrille. De ce côté, c’est la Rivière de l’Est, un bras de mer; de l’autre l’Hudson, que les steamers peuvent remonter sur un parcours de soixante lieues jusqu’à Albany. Là, sur cet îlot, sera la statue colossale de la Liberté éclairant le monde, dont vous verrez le bras à l’Exposition de Philadelphie.

A chaque tour de roue de l’hélice, la terre semblait s’avancer au-devant du steamer; les contours des objets devenaient plus nets et plus visibles; on distinguait de gros navires à l’ancre, autour desquels glissaient des embarcations microscopiques; puis, à travers la forêt des mâts, les tours, les campaniles, les clochers, les hautes cheminées des usines et les maisons innombrables émergeant comme des vagues pétrifiées au milieu de l’étendue en mouvement. C’était un décor panoramique d’un éclat splendide au soleil. Bientôt la passerelle mobile s’abattit sur le quai de débarquement, et tous les passagers s’y précipitèrent à l’assaut.

–Vous donnerez un dollar à l’homme qui visite les bagages, dit Samuel Bugle en pilotant Félix dans l’immense dock de la douane, et vous serez dispensé de cette formalité. All right!

II
LE PAYS DES DOLLARS

Table des matières

En posant le pied sur le sol du nouveau monde, Félix remarqua que la plupart des voyageurs donnaient une gratification au douanier qui marquait leurs colis sans les ouvrir. Son voisin montra un dollar; mais quand le préposé eut dessiné à la craie blanche le signe cabalistique de l’exeat, il remit la pièce dans sa poche et s’éloigna avec sérénité.

–Vous avez vu? dit Samuel Bugle.

–Parfaitement.

–Eh bien! le hasard vient de vous donner une excellente leçon: le douanier a trouvé son maître.

–Ce voyageur n’est pas délicat.

–Non, mais c’est un homme supérieur, qui connaît à fond l’Amérique. Tàchez de profiter de cet exemple, et vous serez considéré partout comme un gentleman smart, c’est-à-dire un homme très fort.

–Cela me répugne.

–Moi aussi, mais je m’en cache. Ici, quand on est mouton, il faut s’habiller d’une peau de loup pour qu’on ne vous mange pas la laine sur le dos.

–Vous me défendrez.

–Avec toutes mes armes, ma langue et mon revolver. Maintenant, il s’agit d’entrer en campagne et de concerter notre plan d’opérations.

–Je m’en rapporte à vous, monsieur Bugle, et ce que vous ferez sera bien fait. Marchez devant, je vous suivrai.

–Je propose.

–Vous décidez.

–Je décide que nous allons monter en voiture, passer à la maison de banque de James Bugle, décédé, de là, nous rendre immédiatement à la gare et prendre le train de Philadelphie, où nous arriverons pour dîner. Demain, nous irons constater que nos colis sont arrivés en bon état et marquer les places de notre installation.

Ce programme s’exécuta à la lettre. Un cocher chargea les bagages, et la voiture partit bon train à travers les avenues et les rues interminables de la cité géométrique. Félix, habitué au mouvement de Paris, se retrouvait dans son élément, au milieu des ruches bourdonnantes et des fourmilières humaines. Entre le steamer et la locomotive, Samuel Bugle parlait des monuments, des squares, des temples, des hôtels, des théâtres, des journaux et des offices, des lois, des mœurs et des coutumes, avec une tranquillité parfaite.

La voiture s’arrêta devant une maison en pierre de taille à six étages, sur laquelle une succession de lettres d’or, alignées sur les balcons du premier étage, composaient l’enseigne gigantesque de l’Office de Banque de James Bugle. Toutes les fenêtres étaient fermées, à l’exception de celles du rez-de-chaussée,– grillées de fer.

–Ici, dit Samuel Bugle.

Il disparut sous la voûte architecturale.

Dix minutes ne s’étaient pas écoulées lorsqu’il reprit sa place dans la voiture, qui repartit du même train dans la direction de la gare de Philadelphie.

–J’ai vu le commis principal, dit-il après avoir allumé un cigare; il a terminé l’inventaire des valeurs et la balance des comptes. James Bugle n’a laissé aucun testament, dans l’inébranlable conviction qu’il était immortel. Son actif est évalué en somme ronde à trois cent mille dollars.

–Un million et demi, dit Félix.

–Sans compter la maison, ajouta le fermier-modèle, que l’annonce de cet héritage ne semblait pas même étonner.

–Vous voyez, mon père, dit Cecily, que votre frère ne vous haïssait pas, car il aurait pu disposer de sa fortune en faveur d’un étranger.

–James n’était pas assez spirituel pour cela. Si j’avais été, comme lui, un homme de métal, j’aurais du moins voulu me signaler par un testament excentrique. Au lieu de léguer, par exemple, ma fortune aux pauvres, j’aurais institué pour mon unique et universel héritier le citoyen le plus riche des États-Unis. Enfin, nous devons accepter le fait accompli, mais je repousse cette fortune. Elle est à vous, Cecily; ce sera votre dot.

–Nous n’en sommes pas encore là.

–Si vous n’êtes pas pressée, je le suis encore moins, et mon intention n’a jamais été d’influencer votre volonté. N’en parlons plus. Nous sommes arrivés juste. Cecily, allez prendre trois tickets pour Philadelphie.

Ce ne fut pas sans émotion que Félix traversa pour la première fois en express les villes et les villages. Ni barrières ni gardiens. Le train passait à toute vapeur au milieu des rues, et la grosse cloche de la locomotive, qui s’entendait à un kilomètre, tintait sans discontinuer, comme un signal d’alarme.

–En France, dit Samuel Bugle, qui ne laissait échapper aucune occasion d’établir des parallèles, on a l’habitude de vivre en tutelle et de s’en rapporter à une autorité quelconque pour être prémuni contre le danger. On a tort de croire que les Français sont difficiles à gouverner. Avec un policeman; on fait manœuvrer dix mille citoyens parqués comme des moutons dans une gare. Partout il y a des écriteaux menaçants: Défense de fumer.–Défense de se tenir debout sur les impériales.–Défense de descendre avant l’arrêt complet du train. En Amérique, pas de tutelle, pas de défenses, pas de menaces. Un simple avis sur un poteau: Faites attention à la locomotive. C’est clair, on sait ce que cela veut dire et à quoi s’en tenir. C’est à chacun de s’occuper de sa personne et de prendre des précautions. Nul n’ignore qu’il y a danger de mort à traverser Ja voie du chemin de fer, avant d’avoir regardé à droite et à gauche s’il n’y a pas un train en vue; on s’arrange en conséquence, et il n’y a pas plus d’accidents qu’ailleurs, attendu qu’on se gare aussi facilement d’une locomotive que d’une voiture.

Le voyage s’accomplit sans incidents. Arrivés à Philadelphie, un commissionnaire fut chargé de camionner les bagages à l’hôtel.

–Nous prendrons le tramway, dit M. Bugle. Comme trésorier de l’association, je dois ménager la bourse commune, et j’ai oublié de vous dire qu’une course de voiture coûte cinq dollars.

–Vingt-cinq francs! dit Félix. Parlez-vous sérieusement?

–Toujours, quand il s’agit de votre porte-monnaie. A Paris vous donneriez cinq francs; ici, n’oubliez jamais de multiplier par cinq; d’ailleurs, je trouverais inconvenant et ridicule de donner cinq dollars à un cocher quand les tramways, qui sillonnent toute la ville et qui marchent plus vite, ne coûtent que sept cents, trente-cinq centimes. Voici le nôtre: Stop! Montez!

–Il n’y a plus de place.

–Montez tout de même.

Félix obéit à cette invitation, et la voiture repartit au grand trot.

–Très commodes, les tramways, dit M. Bugle en payant le conducteur. Il y a vingt-quatre places assises; mais il y a aussi le couloir du milieu et la plate-forme de devant et de derrière; il est de règle qu’on ne refuse personne, on s’empile comme des sardines, et on roule cinquante voyageurs dans une voiture à trente places. Tout est permis, excepté de monter sur les chevaux.

Dans le trajet de la gare à l’hôtel, Félix eut l’occasion de remarquer que Philadelphie était une ville bâtie sur le même plan que New-York, avenues et rues numérotées comme les cases d’un échiquier.

–Descendons, dit M. Bugle, voici l’hôtel Continental.

C’était un de ces immenses caravansérails des cités américaines, dont on peut juger par les spécimens des hôtels babyloniens de Paris et de Londres, édifices aux proportions énormes, constructions monstrueuses, casernes à six, sept et huit étages, bâties en fer, en pierre et en bois, avec leurs mille fenêtres et leur porte monumentale, capables de loger les habitants d’une ville. A l’entrée est le Hall, vestibule intérieur à colonnes et dallé en mosaïque de marbre, vaste comme la salle des pas-perdus de nos gares et ouvert à tout venant. Au milieu du va-et-vient des employés et des domestiques, des voyageurs et des voitures, les habitants discutent leurs affaires, et, par occasion, de1 politique et des nouvelles; mais c’est un cas exceptionnel. En Amérique, s’il y a des oisifs, il n’y a pas d flâneurs, et l’oisiveté même n’est qu’apparente. D haut en bas de l’échelle, des archi-millionnaires au parias et aux nègres, on ne parle que d’argent, de moyens de gagner de l’argent, pour justifier l’axiom commercial:

Le temps c’est de l’argent.

Tu viens pour tes affaires.

Parle de tes affaires.

Laisse-le à ses affaires.

Retourne à tes affaires.

L’argent, toujours l’argent, partout l’argent, rien que l’argent, c’est le thème universel et national, brod sur toutes les variations par des milliers de bouches qui mâchent continuellement du tabac et crachen autour du vomitorium, ou incessamment fouillée avec des cure-dents en bois jaune, disposés dans de verres sous la main des passants avec autant de lar gesse que les anciens fidibus des bureaux de tabac mines inépuisables dont le petit morceau de bois extrai des paroles argentifères. Si réellement le silence étai d’or, les Américains n’ouvriraient la bouche que pour chiquer, cracher et y introduire un cure-dent. Les uns sont debout, les autres assis, couchés, renversés dans des poses et des attitudes du sans-gêne le plus révoltant, les jambes allongées ou repliées, présentant de tous côtés une collection de semelles de bottes, sur les sièges, les tables, les cheminées, les balustrades et les balcons. C’est une exposition spéciale dont l’étranger peut à loisir comparer les nombreux échantillons.

Dans le vestibule et les dépendances annexes sont groupés les Offices, les Bureaux et les Magasins, permettant au voyageur qui débarque d’y organiser sa vie sans sortir de l’hôtel. D’abord, l’Office général, Départ et Arrivée, Renseignements et Déclarations, les Salons de lecture et de conversation, le Fumoir, la Salle de billard, le Bar, la Buvette, le Barbier-coiffeur, sans oublier le Buen-retiro séparé des gentlemen et des ladies. Puis ce sont les Offices de la Poste et du Télégraphe, de Banque et de Change, des Billets de chemins de fer, de bateaux, de diligences, de théâtres, les Agences d’assurances sur la vie, la mort par accidents de toute nature, l’Office des tabacs et des cigares, le libraire, le marchand de journaux, l’étalagiste de photographies. Puis encore, les magasins et les boutiques du tailleur, du chemisier, du bottier, du cordonnier, le bijoutier, le pharmacien, le Bazar, le Tableau automatique où s’inscrivent, de minute en minute, les Cours de la Bourse, dont chaque pulsation est marquée par des chiffres, enfin l’Avis, dénué d’artifice, et partout affiché:

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