Kitabı oxu: «La filleule de la duchesse»

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Charles Mérouvel

La filleule de la duchesse


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319694

Table des matières

La première de couverture

Page de titre

Texte

I

Je suis né dans une petite ville normande qui ne tire pas vanité de ma naissance. Mes compatriotes pensent avec une certaine lucidité d’esprit que ma prose ou mes vers ne feront point sortir mon pays natal de son obscurité séculaire. Je m’en console en me berçant de l’espoir que leur postérité plus juste m’élèvera quelque statue ridicule sur la place de l’église ou vers le point culminant du champ de foire.

Malgré ses défiances touchant mes mérites, je ne garde pas rancune à ma ville qui porte un nom d’oiseau; j’aime à revoir souvent ses petites rues malpropres, entretenues avec négligence par une édilité d’opinions généralement avancées et sa vieille tour que les Anglais, rudes descendants des chevaliers de la conquête, ont pris la peine de bâtir au temps où Charles VII, de légère mémoire, était roi de Bourges et se consolait trop aisément de la perte de ses provinces dans les bras blancs de la belle Agnès.

Aucune blessure d’amour-propre ne m’empêchera d’aimer son étroite vallée où le regard embrasse au printemps des prairies d’une verdure plantureuse, disposées avec un art qui séduirait les paysagistes, s’ils n’avaient soin d’aller chercher des sites où ils sont rares et dépourvus de charme.

Les vaches de toutes couleurs qui s’y prélassent valent celles de Troyon et de Rosa Bonheur et, cependant, personne ne s’avise de les faire poser.

Il est vrai qu’elles ne labourent pas comme les Auvergnates ou les Nivernaises. Leur seule distraction est de paitre et de ruminer et leur unique devoir de nous donner un lait supérieur à celui qui court Paris dans les voitures bariolées de blanc et de bleu de la laiterie de l’enfance ou des autres fabriques suburbaines.

La campagne qui environne ma cité natale–arva paterna–forme un véritable parc dont l’entrée n’est interdite à personne. Les routes qui le traversentsont aussi douces, grâce à la nature du sol, que des allées de jardin; et des bois de hêtres et de toutes sortes d’essences rustiques mêlés de champs et de pâturages, coquettement entourés de haies bien taillées, en sont les bosquets naturels.

C’est là, à tout prendre, une contrée gracieuse et fort avenante, et les campagnards n’y manquent ni de bonté ni de politesse.

En tout cas les champs y sont préférables à la ville.

Peut-être je les juge ainsi parce que j’y ai planté ma tente.

Pour entrer dans la cité, je passe devant la gare, détail qui semblera, à juste titre, oiseux à mes lecteurs; mais qu’ils se rassurent. Je me mets pour un court moment en scène, et n’ai nulle envie d’y rester et de les occuper de mes faits et gestes.

Il y a six ou sept ans, je me rendais à L*** et, fort peu attentif à ce qui s’offrait à moi sur la route, j’arrivai devant le monument dont la compagnie de l’Ouest a doté le pays.

C’était un jour de marché, le seul de la semaine où règne une véritable animation aux abords de ce débarcadère.

Un train venait de lancer dans la circulation une foule compacte de voyageurs..

Il était midi. C’est l’heure de l’express de Paris.

Dans la foule qui envahit la route devant moi, au milieu de visages indifférents, vulgaires ou connus, une magnifique jeune fille apparut. Elle pouvait avoir dix-sept à dix-huit ans. A sa mise fort élégante, on reconnaissait tout de suite une Parisienne, mais les détails de la toilette s’effaçaient devant la beauté superbe de la personne. Des cheveux châtains d’une abondance inouïe couronnaient une tête vigoureuse éclairée par deux grands yeux sombres pleins d’esprit et de feu. Des lèvres rouges et sensuelles s’entr’ouvraient pour montrer deux lignes de dents blanches, rangées comme celles des modèles exposés par Préterre ou Georges. Le teint laiteux et rose de la peau, assez fine et transparente pour laisser deviner un réseau de veines azurées, annonçait une santé défiant les années, et le cou, émergeant d’une collerette à la Henri III. prouvait par ses formes sculpturales la perfection des parties de la statue cachées sous la robe de velours de couleur foncée qui l’enveloppait dans ses plis sombres.

Une dame d’une cinquantaine d’années, d’un embonpoint exagéré, accompagnait cette jeune fille.

Comme elles se rendaient en ville et que je suivais le même chemin qu’elles, je ne les perdis pas de vue et, à la réflexion, il me sembla retrouver dans ma mémoire un vague souvenir de les avoir déjà rencontrées quelque part.

Sur la place du marché, elles entrèrent chez un marchand de faïences qui m’honore de son amitié et passe pour l’un des plus intrépides chasseurs du pays. On lui prête des hauts faits surprenants et notamment un combat au couteau avec un dix cors légèrement blessé et qu’il acheva, non sans dangers, grâce à la force herculéenne dont la nature l’a doté.

Lorsque les deux voyageuses sortirent de son magasin, il les reconduisit jusqu’au seuil et, me faisant un signe où beaucoup d’admiration se mêlait à un grain de convoitise railleuse:

–Saperlotte, me dit-il, la jolie fille! En avez-vous souvent aperçu de pareilles?

–J’avoue que non, lui répondis-je, et depuis la gare, je me demande par quel hasard cette radieuse beauté s’égare dans nos parages.

–Comment, vous ne la reconnaissez pas Elle me parlait de vous. C’est mademoiselle Jeanne.

–Mademoiselle Jeanne, comment?

–Jeanne Montaigu, la nièce du curé de Saint-Gratien.

–Ah! cette petite que j’ai vue autrefois chez son oncle, la fille d’un pharmacien du faubourg Saint-Honoré.

–Elle-même.

–Je lui fais mes compliments. Elle a changé et bien à son avantage. Il en est d’autrement jolies peut-être; plus, c’est difficile; et quelle exubérance de santé, quelle riche nature!

–Le fait est, me dit mon faïencier, qu’elle donnerait des tentations au plus austère des anachorètes. Elle va mettre le presbytère de Saint-Gratien sens dessus dessous.

Je ne pus m’empêcher de rire en songeant à l’effarement probable de l’oncle de cette délicieuse créature, au contact de ses mondaines perfections. Cet honnête desservant est affligé d’une des consciences les plus scrupuleuses qui soient au monde, et sa nature timorée devait nécessairement lui imputer à mal les pensées journalières que la malicieuse pécore ne se ferait pas faute de lui suggérer.

Et je continuai mon chemin, oubliant l’oncle, et la nièce, et le chasseur de cerfs.

Deux jours après, je pris sur le soir le train express pour rentrer à Paris, ne songeant pas plus à la belle fille qu’au camerlingue du pape.

Le train allait partir et j’étais seul dans mon compartiment quand mes deux voyageuses, retournant à Paris, se précipitèrent dans le wagon qui se referma au coup de sifflet du chef de gare, et je me trouvai en face de la demoiselle que mon ami le faïencier m’avait désignée sous le nom de Jeanne Montaigu.

De près, elle ne démentait pas l’impression qu’elle produisait à distance.

Il est impossible de rêver un type plus accompli de la beauté féminine.

Seulement elle était plus développée qu’elle n’aurait dû l’être à son âge et son regard avait une hardiesse étrange et déterminée qui me choqua.

Je n’eus pas la peine de chercher mon entrée en matière. Dès qu’elle eut rangé dans le filet les nombreux colis dont elle était embarrassée, elle me tendit la main et d’une voix pleine et vibrante de mezzo soprano:

–Vous savez, me dit-elle, que je vous ai vu il y a deux jours et je suis fâchée, très-fâchée, ma mère aussi, que vous n’ayez pas daigné nous souhaiter la bienvenue. Ètes-vous trop fier ou trop timide pour saluer vos amis?

Je m’excusai, alléguant, ce qui était exact, que le changement qui s’était produit en elle depuis si longtemps qu’elle n’était venue en Normandie m’avait empêché de la reconnaître.

–En effet, reprit-elle, il y a bien des années que je n’ai fait une excursion à Saint-Gratien; ce qui n’a pas effacé le souvenir des bonnes soirées que nous y avons passées ensemble. Faites-vous toujours de la musique?

J’avoue à ma honte, que j’ai, sur le piano, un talent des plus infimes et qui ne s’est jamais élevé à la hauteur de l’Invitation à la valse ou de la Violette de Herz, le morceau de bravoure des pianistes de mon enfance.

Je déclarai que j’avais absolument renoncé à cette culture ingrate et que je n’oserais même plus entreprendre de charmer les oreilles des naturels de Saint-Gratien.

–Vous avez tort, me dit la belle fille. Mon oncle vous admirait et vous le rendiez parfaitement heureux au temps où l’on vous voyait au presbytère.

Je m’inclinai.

Comme le bon curé était aussi sourd que vétilleux, le compliment ne tirait pas à conséquence.

Nous causâmes de banalités auxquelles la mère de Jeanne donna le ton; puis son attention étant absorbée par la lecture d’un journal d’un sou, lequel, par une grâce d’en haut, ne tarda pas à la plonger dans un profond sommeil, je hasardai enfin cette question qui me brûlait les lèvres.

–Et vous, Jeanne, qu’allez-vous devenir maintenant que vous voilà grande?

–Vous êtes curieux de le savoir?

–Beaucoup. Du reste, il n’est pas difficile de le deviner. Vous ne tarderez pas à vous marier.

Et je pensais intérieurement que l’heureux époux de cette Vénus bourgeoise aurait, pendant quelque temps au moins, bon nombre de jouissances d’amour, proprement dit, et de vanité satisfaite.

Mais, à cette supposition, elle s’anima légèrement et me répondit avec une certaine vivacité:

–Me marier! vous n’y songez pas! avec qui grand Dieu! et comment le pourrais-je?

–Mais, comme tout le monde, observai-je en souriant. Il se rencontrera bien dans Paris ou ailleurs quelque jeune homme de goût qui s’éprendra de votre jeunesse et–je ne crois rien vous apprendre en ajoutant–de votre beauté. Vous n’êtes pas de celles qui passent inaperçues et…

La voyageuse coupa court aux phrases entortillées dans lesquelles je m’égarais.

–Bah! fit-elle non sans impatience, je ne vous reconnais pas à ces sottises. Me marier! nous sommes cinq enfants, cinq filles! une calamité pour une famille, un désastre! J’aurai donc une dot insignifiante. Mon père jouit d’une aisance relative. J’en profite pour acquérir une instruction complète. Telle que, vous me voyez–et je regrette que vous ne soyez pas venu au presbytère pour vous en assurer–j’aifaitde grands progrès. Je suis assez forte en piano pour jouer couramment toutes sortes de musiques. Je chante comme une autre les mélodies de Schubert ou de Gounod. Ma voix est bien timbrée surtout dans le médium et vous savez que les notes émouvantes s’y trouvent. Je vais souvent au théâtre, aux Français de préférence, une fois par semaine–c’est mon Conservatoire à moi–ou à l’Opéra-Comique dont je connais le répertoire à fond. Enfin j’ai obtenu mon brevet supérieur et rien ne me manque, s’il me plaît de devenir une institutrice de haut parage, de high life, comme on dit dans le sport. Je sais l’anglais comme une lady de Kensington et assez d’allemand pour me faire comprendre à l’Unfer den Linden berlinoise ou au Prater de Vienne. Vous voyez que je n’ai pas perdu mon temps.

–Ainsi vous auriez l’intention de vous mettre à la tête d’une institution ou d’ouvrir un cours for young ladies?

–Pas le moins du monde. Je n’ai aucun goût pour ces entreprises beaucoup plus commerciales qu’intellectuelles.

—Mais alors je ne vois pas à quoi vous mèneront des études si complètes.

–Je vous croyais plus de sagacité! C’est bien simple pourtant. Je désire entrer comme institutrice dans une grande, très grande maison française ou étrangère, étrangère plutôt.

—Vous n’y avez pas réfléchi, ma chère enfant, lui dis-je, surpris de ce projet, ou vous avez de fortes illusions sur le rôle des institutrices. Ni femmes de chambre, ni maîtresses, placées à un rang intermédiaire entre les domestiques et leurs seigneurs, elles sont à chaque minute froissées dans ce qu’elles ont de sensible et de vulnérable, et vous ne souffririez pas huit jours, du caractère que je vous connais, les piqûres d’épingle dont votre amour-propre serait criblé.

—J’y ai fort mûrement songé, au contraire, et je souffrirai sans plainte aucune ce que vous dites.

—Soit; il est d’autres inconvénients, d’autres dangers, si vous voulez. Je comprends que pour une jeune fille disgraciée de la nature, riche de science et de patience, pauvre de charmes et dépourvue de séductions, la place soit tenable; n’étant pas attaquée, elle ne succombera point; sans éclat et sans attrait, elle passera timide et modeste au milieu de femmes qui n’en seront pas jalouses et d’hommes qui n’auront aucune raison de la remarquer; mais pour une jeune et charmante fille, c’est une autre affaire. Vous surtout à qui votre miroir à dû apprendre bien des choses que je n’ai pas besoin de vous rappeler, comment ferez-vous parmi les pièges qui vous seront tendus et les obsessions dont vous serez assaillie? Le chef de la maison sera vertueux et réservé vis-à-vis de vous, j’y consens, et c’est une énorme concession. Il ne voudra pas profaner le dépôt fragile–ne vous offensez pas de ce terme– qui lui sera confié et encore, s’il n’est pas occupé ailleurs; si sa femme, la comtesse ou la marquise de Trois Étoiles n’est pas de force à soutenir la comparaison avec son institutrice, il lui faudra une grande vigueur de caractère pour résister aux mille tents tions d’une vie commune; enfin, je vous accorde sa neutralité. Mais les frères de votre élève, Anatole et Raoul, qui n’auront pas les mêmes causes matérielles ou morales de réserve, mais les petits cousins en villégiature, mais le capitaine de cuirassiers ou le lieutenant de dragons en vacances ou de passage, mais les invités qui viendront ouvrir la chasse au château, pensez-vous qu’ils ne vous glisseront pas à l’oreille, le jour dans les allées sinueuses, ou le soir sous votre porte, une infinité de requêtes qui différeront dans la forme, mais se ressembleront au fond et tendront toutes au même but? Vous supposez-vous de taille à tenir tête à ces orages qui menaceront au moins votre tranquillité? Si vous vous défendez victorieusement, n’en souffrirez-vous pas quelquefois au point de regretter l’abri de la maison paternelle? Si vous succombez, n’y perdrez-vous pas le repos de la vie et ce qu’on est convenu d’appeler dans le monde, faussement et sans se faire une juste idée des nuances, de ce nom trop solennel de l’honneur? Puis enfin, pensez-vous que vos parents, plus prudents que vous, ne s’opposeront pas à des projets que, dans votre inexpérience de la vie, vous avez pu former sans en peser les conséquences?

Elle m’écoutait attentivement et je voyais à l’expression ironique de ses lèvres et de ses yeux qu’elle avait longuement étudié les objections que je lui exposais et que ses méditations ne lui avaient pas présenté les périls dont je lui parlais sous des couleurs aussi sombres.

–Mon Dieu! fit-elle, que vous exagérez les ombres de votre tableau. Je ne veux répondre qu’à votre dernière objection, la volonté paternelle. Je sens très bien que mon père s’indignerait de ma résolution et qu’il lancerait sur sa fille, du haut de sa respectabilité d’apothicaire, les foudres de son courroux, si je me permettais de lui réclamer l’autorisation qui m’est indispensable, mais je ne commettrai pas cette faute. Je me passerai de sa permission. J’ai plus de volonté que vous ne m’en accordez et j’attendrai patiemment l’époque de ma majorité; alors, forte de mon indépendance légale, je suivrai le chemin où il me plait d’entrer.

–Il est bien hérissé d’épines et de ronces; ils y est déchiré plus d’une robe qu’on n’a pas su raccommoder.

–Vous croyez?

–Voulez-vous des exemples?

–Je vous en fais grâce. Vous avez lu le Marquis de Villemer?

–Vu et lu.

–Que devient l’héroïne?

–Elle se marie assez heureusement.

–Pensez-vous qu’un marquis de Villemer vienne me chercher parmi les bocaux de l’officine où je végète?

–Je n’en sais rien, mais pourquoi ne vous y rencontrerait-il pas aussi bien qu’ailleurs et, vous admirant, n’aurait-il pas l’idée de vous connaître et sans doute de vous aimer?

–Non; dans la boutique du faubourg Saint-Honoré je suis la fille d’un simple pharmacien de septième ordre. Le milieu enlève le prestige de la femme. Tout au plus serai-je recherchée par quelque apprenti qui, lesté de ma dot très facile à porter, ira m’ensevelir dans un trou de province. Institutrice dans une grande famille, j’ai pour moi la poésie du site, la complicité d’un parc aux allées ombreuses, un cadre de luxe, de soleil et de dorures qui fera d’autant mieux valoir–pourquoi ne pas le dire? je sais ce que je veux et ce que je vaux– par le contraste de ma modeste condition, les splendeurs de ma personne et les mérites de mon esprit.

Le sourire plaisant qui accompagna cette confession atténuait ce que les paroles, prononcées d’une voix incisive et vibrante, pouvaient avoir de vaniteux et d’excessif dans la bouche d’une enfant de dix-sept ans.

Elle continua:

–Vous voyez à quel point je suis franche. Je ne vous cache pas mon but. Il est fixé et rien ne me fera changer de volonté. Je suis une barre de fer et ne connais pas de forgeron assez robuste pour me ployer à ses idées. Je n’ai confié mes projets ni à ma mère ni à personne. Si je vous les révèle, c’est que j’ai à votre endroit la sympathie d’un esprit qui comprend le vôtre; n’essayez pas de changer ma détermination. Vous y perdriez votre latin. Sans orgueil, je puis me rendre cette justice que j’ai retourné la question sous toutes ses facettes et que j’en ai prévu tous les aspects.

–Mais si vous vous prenez vous-même à ce piège que vous tendrez aux autres et si, moins forte que vous ne le supposez à ce jeu de l’amour, vous perdez la partie!

–Je n’en ai pas la plus légère crainte.

Elle me donna cette réponse d’un petit air décidé qui m’arracha un geste de doute. Elle s’en aperçut.

–Vous me jugez bien présomptueuse, n’est-ce pas?

–Non. Vous m’étonnez. Voilà tout.

–Si c’était un homme qui vous parlàt ainsi, sa réponse vous semblerait naturelle. Il n’y aurait rien d’étrange à ce qu’il choisit sa route. C’est l’habitude. L’homme crée sa position, la femme la subit. Voilà votre règle de décision. Or, je ne veux pas accepter cette obligation. Je me révolte contre cette sotte loi que je n’ai pas faite. J’aurai à lutter contre de grosses difficultés; elles ne me rebuteront pas. Je me sais de glace, volontaire et persévérante. Je ne suis pas inquiète de la fin. J’arriverai. J’y mettrai le temps, mais j’arriverai. Je vous le jure. Les femmes valent ce qu’elles s’estiment.

Je gardai le silence.

Je réfléchissais que la maîtresse de maison serait à plaindre qui introduirait ce chef-d’œuvre de la civilisation dans son intérieur.

La mère qui dormait, bercée par la trépidation du train, s’éveilla tout à coup.

Nous entrions dans la gare de Versailles.

Mademoiselle Montaigu mit un doigt sur ses lèvres.

Je la rassurai par un signe imperceptible.

Arrivé à Paris, je saluai ces dames et je gagnai mon logis en songeant involontairement au drame de Praslin et à l’énergie que devait avoir pour le mal ou pour le bien, pour le mal plutôt, une nature aussi fortement trempée que celle de cette fille de dix-sept ans, qui raisonnait avec la logique d’un Machiavel sans préjugés et possédait pour arme une de ces formes superbes et presque fatales qui paralysent la vigueur ou la vertu des hommes les plus solidement cuirassés contre les tentations.

Puis je l’oubliai, et il ne m’était arrivé de revoir ni le curé de Saint-Gratien, ni sa nièce quand en parcourant un journal au mois de novembre dernier, mes yeux tombèrent sur l’entre-filet suivant:

«Un mystérieux événement vient de s’accomplir dans un des châteaux les plus grandioses et pittoresques de l’Écosse; par discrétion, nous garderons le silence sur les détails qui nous sont transmis, jusqu’à l’heure où la lumière sera entièrement faite sur cette saisissante aventure. Disons seulement que l’héroïne du drame est une jeune institutrice parisienne d’une beauté et d’une séduction aussi remarquables que dangereuses, si elles doivent amener souvent des catastrophes de cette nature.»

Quel rapport y avait-il entre cette révélation ténébreuse et Jeanne Montaigu?

Évidemment aucun.

De tout temps les institutrices, quand elles sont élégantes et jolies, ont troublé le cœur et les sens des hommes jeunes ou vieux qui vivent dans leur voisinage et occasionné des désordres que la maitresse de maison n’avait pas portés au programme de l’éducation de ses filles.

Quelle probabilité que ma compagne de voyage fût précisément en jeu dans cet obscur fait divers!

Ce fut pourtant en vain que je voulus écarter de mon esprit le doute qui l’envahissait. Le nom de Jeanne Montaigu flamboyait, à la manière des feux-follets, devant mes yeux.

Je sortis et, machinalement, comme poussé par une force irrésistible, je m’acheminai vers le faubourg Saint-Honoré.

Au bout de quelques minutes, les fioles aux couleurs variées, bleues, jaunes, rouges ou violacées du pharmacien, attirèrent mon attention.

La grosse madame Montaigu trônait à son comptoir de chêne sculpté et contemplait mélancoliquement sa boutique vide de chalands.

J’entrai.

En m’apercevant, elle eut un bon sourire et me tendit la main. Puis ce furent des questions sans fin sur le pays qui lui a donné le jour, sur son frère le curé, et l’état des récoltes de la verte Normandie.

Je répondis de mon mieux.

–On ne vous a pas vu depuis longtemps, me dit-elle. La dernière fois, si j’ai bonne mémoire, ce fut il y a cinq ans lors de la visite que nous fîmes à Saint-Gratien.

–En effet, lui répondis-je. Mademoiselle Jeanne vous accompagnait. A propos, qu’est-elle devenue?

–Vous renouvelez mes peines. Ne parlez pas ici de cette enfant terrible. Elle avait je ne sais quelle volonté de vagabonder, de nous quitter, de courir le monde. Malgré son père, malgré moi, elle est partie, et c’est à peine si de loin en loin nous recevons de ses nouvelles.

–Où est-elle maintenant?

–Je l’ignore. Elle est institutrice d’une jeune Anglaise dans une famille puissamment riche et qui possède des châteaux partout, de façon que nous ne savons où perche cette malheureuse Jeanne.

–Vous connaissez au moins le nom de la famille où elle est entrée,

–Sans doute. Ce sont les Steward, je crois.

–Les Steward d’Albany, sans doute. Peste! la petite a bien choisi son gîte.

–Oui. Jeanne voulait vivre dans le grand monde. A quoi cela sert-il quand on n’en est pas? Ne pouvait-elle rester tranquillement avec nous? Elle aurait bien rencontré un honnête garçon de son rang qui eût consenti à l’épouser. Allez! nous sommes désolés de ses caprices. Qu’en arrivera-t-il l? Si elle a des domestiques pour la servir, un cocher à ses ordres, elle-même n’est qu’une servante! Le présent ne saurait que lui rendre l’avenir odieux; mais elle n’a voulu écouter ni son père, ni son oncle, ni moi, ni personne.

La bonne dame arracha des profondeurs de sa vaste poitrine un soupir qui me plongea dans un véritable attendrissement.

Je savais toutefois ce que j’avais désiré apprendre.

Il ne me paraissait plus si invraisemblable que Jeanne fût mêlée à l’histoire qui m’avait intrigué.

Je gardai le silence sur la révélation du journal; je consolai madame Montaigu par quelques paroles assez rassurantes et je m’éloignai.

Puis insensiblement je fus pris d’un grand désir de savoir ce qui s’était passé. Le caractère de mademoiselle Montaigu m’intéressait malgré moi. Sa beauté énergique et frappante, son organisation bizarre m’inspiraient une curiosité pareille à celle que ressent un mathématicien en face d’un problème singulier ou un astronome qui observe dans l’allure des astres une agitation anormale et nouvelle. Je voulus déchiffrer le mot de l’énigme et, après des recherches inutiles à raconter, je finis par apprendre très nettement ce qui m’intéressait.

C’est le récit qu’on va lire, récit exactement vrai dans ses plus minutieux détails.

II

Dans le comté de Perth, illustré par le roman de Walter Scott, au milieu des montagnes écossaises, s’élève le très antique château de Glenmore. Peu de domaines en France peuvent être comparés à ces grandes résidences de la noblesse anglaise. Plus de deux cents métairies dépendent de cette terre princière avec les troupeaux de moutons et de bœufs qui les peuplent. Coquettement assises dans les vallées que baignent les eaux du lac, dominées par des montagnes couvertes de sapins et de bois épars dans des landes abruptes, environnées d’une verdure sombre et opulente, elles éveillent des pensées de calme et d’abondance qu’on ne trouve au même degré que dans les riches parties du Danemark.

Le château, immense construction qui remonte au siècle de la conquête, mélange de granit et de ciment, peut défier les siècles et attendre sur ses assises inébranlables l’extinction de la race de ses seigneurs et maîtres. Ses tours aux murailles de douze pieds d’épaisseur, ses corps de logis crénelés comme s’ils avaient à repousser les attaques de montagnards belliqueux et pillards, ses clochetons et ses toits aigus, ses ponts jetés sur les fossés d’eau dormante du milieu desquels il surgit comme un rocher aux arêtes bizarres, forment un ensemble imposant et non sans grâce qui donne une haute idée de la puissance de son propriétaire.

Si on franchit le plus vaste des ponts bordé des deux côtés par une balustrade en pierre curieusement travaillée, et si on passe sous une voûte aux nervures fines et gracieuses, on arrive dans une cour de forme irrégulière pleine de fleurs et dont les allées sont couvertes de sable doré.

De hautes fenêtres s’ouvrent sur cette cour et laissent voir de somptueux appartements encombrés de meubles artistiques, de statuettes, de tapisseries et de tableaux.

Les valets, en culotte courte et en bas de soie, attendent dans le vestibule les visiteurs et les maitres. du lieu. Des lévriers au long poil dorment sur des tapis le museau étendu sur leurs pattes, pareils à des sphinx, aux abords du grand escalier.

Le vingt juin mil huit cent soixante-seize, par un soleil éblouissant, une élégante voiture à huit ressorts, aux armes des Steward, attelée de deux chevaux noirs comme du jais, aux yeux vifs, aux nerfs soigneusement dessinés, à l’encolure fine et souple, s’arrêta au pied du perron vers sept heures du soir.

Un des laquais du vestibule, grand gaillard de vingt-cinq ans, mollement couché sur un divan, se leva à demi sur son coude et, sans se déranger, dit à son camarade de faction:

–Tiens, voilà la nouvelle institutrice de mademoiselle, une Française! Si elle est aussi laide que la Prussienne qu’elle remplace, elle pouvait bien rester dans son pays.

–Que t’importe qu’elle soit belle ou laide, Job? répliqua l’autre. Ce gibier-là n’est pas fait pour tes chiens. Plutôt que de t’informer de ses mérites, va donc la recevoir et conduis-la chez milady.

Job se leva paresseusement et se décida à ouvrir la porte juste au moment où la nouvelle venue descendait de voiture.

Elle était vêtue d’une robe de laine légère, à longue traîne, très serrée autour de sa taille. Elle portait un tartan replié sur son bras. Une toque de paille brune était posée sur ses abondants cheveux sombres et un voile de gaze bleue abritait son visage contre les rayons du soleil et les flots de poussière.

Sur la dernière marche du perron, elle le retira.

Master Job qui devait être un admirateur passionné du beau sexe demeura ébloui, la bouche béante la main posée sur la poignée dorée de la porte.

Elle, la figure calme, reposée, impassible, attendit qu’il fût revenu de sa stupéfaction et d’une voix mélodieuse:

–Voulez-vous, s’il vous plait, demander à lady Steward si elle peut me recevoir?

–Qui annoncerai-je? demanda respectueusement le laquais.

–Mademoiselle Jeanne Montaigu.

–Sa Grâce vous attend, mademoiselle; veuillez me suivre.

Il traversa la grande galerie du château, haute comme la voûte d’une église et spacieuse comme un bas côté de Saint-Paul, et, ouvrant la porte en acajou du salon, il annonça l’institutrice.

III

Une petite femme maigre et blonde, jeune encore, frileusement enveloppée d’une robe de velours garnie de fourrures, malgré la chaleur de la saison, la figure fatiguée, souffrante et légèrement sillonnée de rides autour de ses yeux bleus cerclés d’une auréole brune, se tourna lentement du côté de la nouvelle venue et, laissant retomber sa têt sur le dossier de son fauteuil, lui dit d’une voi faible comme un souffle de la brise dans les grand arbres du parc:

–Vous êtes mademoiselle Montaigu?

–Oui, milady.

–La protégée de la duchesse de Rochemaure?

–Oui, milady.

–La duchesse, qui est une vieille amie de notre famille, vous a chaleureusement recommandée. El est votre marraine, je crois.

–Oui, milady.

–Elle semble vous aimer beaucoup?

–Madame de Rochemaure a en effet cette bont

La châtelaine lorgna une seconde la jeune fil] de son regard éteint et ajouta:

–Mais elle ne m’avait pas avertie que vous fu siez aussi jolie.

–Je ne sais si je le suis autant que vous me faites entendre, milady.

–Oui, reprit lady Steward, en la considérai curieusement, vous êtes très jolie. C’est un grav défaut pour une institutrice.

–En tout cas, milady, c’est un défaut involotaire.

–Mais réel; réparable peut-être par une grand force de caractère. Du reste, je vis à peu près seu ici et les dangers en seront plus rares pour vous pour les autres. Lord Steward voyage. En ce moment il est aux Indes. Je n’oserais l’affirmer, mais je le suppose. De ses deux fils, l’ainé, James est attaché à l’ambassade de Paris. Peut-être l’aurez-vous rencontré chez votre marraine, qui vous recevait souvent, je le sais.

Jeanne rougit:

–Une ou deux fois en effet, milady, balbutia-t-elle.

–L’autre, Harry, le cadet, est à Kensington, à moins qu’il ne soit au Sénégal ou en Birmanie. Il tient de son père. C’est tout dire. Donc, nous étions deux femmes dans cette solitude, nous serons trois. Voilà tout.

Elle étendit indolemment la main et l’appuya sur un timbre de vermeil placé à sa portée.

Une femme de chambre, rousse comme les épis murs, entra aussitôt.

–Ketty, dit lady Steward, conduisez mademoiselle à son appartement.

Et s’adressant à Jeanne:

–Vous devez avoir besoin de vous reposer. Allez. Je vous présenterai à votre élève demain dans la matinée. Bonsoir, mademoiselle.

Et d’un geste fatigué, elle la congédia.

La camériste qui accompagna l’institutrice à travers les interminables corridors voûtés du château, était une haute et forte Écossaise aux cheveux rutilants et à la peau d’un blanc rosé qu’un connaisseur eût admirée à bon titre, n’eût été la multitud de petites taches de rousseur que l’émaillaien comme les pâquerettes d’une prairie.

Arrivée à l’extrémité nord du château, elle ou vrit une porte massive en chêne noirci par le siècles et s’effaça pour laisser entrer sa compagne

La chambre destinée à la jeune fille était im mense et meublée comme devait l’être celle dela victime d’Élisabeth dans ses manoirs royaux, troi siècles auparavant.

Un lit à colonnes torses avec ses rideaux lourdes étoffes brodées à la main, œuvre des châte laines disparues, s’avançait en face de la cheminée a manteau armorié et aux chenets en fer poli, charge de bûches énormes. Des panneaux de tapisseries au personnages bizarres animant des paysages fanta tiques étaient encadrés de boiseries sombres, ébèr ou chêne massif. Pas de tapis sur le parquet d’u travail admirable. Seule une peau d’ours gr s’étendait le long du lit. Une vieille dame, raie dans sa toilette aux plis droits, la tête sortant d’un fraise d’un demi-pied de haut, le regard dur et hau tain, presque menaçant, vivante dans son cadi d’or à faire illusion, semblait se tenir là pour sur veiller les actes de la nouvelle hôtesse de l’apparte ment. De vastes fauteuils, des tables ou des chi fonniers antiques garnissaient cette salle froide propice aux méditations sur la vanité des grandeur humaines. Une seule fenêtre aux vitraux coloriés enchâssés dans leur treillis de plomb répandait un demi-jour mystique sur ces souvenirs des âges évanouis.

Jeanne, humiliée par la réception empreinte d’une hautaine indifférence de la duchesse d’Albany, étouffait sous les voûtes de ce château dédaigneux et glacial.

Elle courut à la fenêtre et l’ouvrit d’une main fébrile.

Comme Marguerite, elle était tentée de s’écrier: de l’air! de l’air!

Le spectacle qui s’offrit à ses regards, dans un rayon chaud et embasimé, la calma et la rendit à elle-même.

A ses pieds, les eaux des fossés ou plutôt de l’étang d’où s’élançait le château, dormaient sous leur parure de lentilles d’eau et de nénuphars en fleurs.

Une trentaine de cygnes blancs et noirs se promenaient avec lenteur dans ce domaine aquatique où ils regnaient sans conteste. Des carpes séculaires au dos moussu erraient à la surface avec des clapotements pareils à un bruit de baisers. Au loin, les eaux argentées du lac d’Aberfull, vaste comme une mer, fuyaient à l’horizon traversées par des voliers de canards et d’oies sauvages et bornées par les sommets bleus des montagnes boisées.

Et sur la droite, entre les massifs des grands arbres du parc, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, des troupeaux de bœufs épars s’enfonçaient dans la verdure des pâturages.

La jeune fille respira à pleins poumons en face de ce paysage calme et grandiose. C’était bien la splendeur qu’elle avait rêvée, la demeure princière qu’elle avait bâtie dans ses songes ambitieux, mais le palais était vide des princes charmants qu’elle aurait voulu subjuguer.

Elle s’oubliait dans la contemplation de cette nature superbe et prêtait l’oreille aux airs lointains des cornemuses venant du fond du parc, quand elle fut rappelée à la réalité par la voix de la soubrette.

–Mademoiselle n’a pas d’ordres à donner?

Jeanne se retourna.

Le soleil, en pénétrant dans la chambre, avait coloré de teintes chaudes les personnages des tentures et accroché sa lumière joyeuse aux sculptures des meubles. La vieille châtelaine elle-même avait pris une apparence moins rébarbative.

Ce qui paraissait un cloître ou une cellule d’une austérité attristante, fut transformé en un lieu de plaisance dont les esprits les plus difficiles auraient pu s’accommoder.

Jeanne se dérida et montra, dans un éclat de joie à l’Écossaise, toutes les perles de son sourire aux dents blanches.

–Non, répondit-elle; je n’ai pas d’ordres à vous donner ni à personne, je pense, mais je puis vous prier de me renseigner sur ce que j’ignore. C’est Ketty qu’on vous nomme?

–Oui, mademoiselle; je suis chargée particulièrement de votre service. Cet appartement vous est destiné. Il se compose de cette chambre et du salon qui communique avec elle. Si mademoiselle veut le visiter?.

–Volontiers.

Un cabinet de travail confortablement installé s’ouvrait sur la chambre. Il était tendu de damas rose et aussi brillamment éclairé que la première pièce l’était peu. Un bureau d’ébène aux encoignures de bronze doré, un piano à queue, d’Erard, en formaient le principal ameublement. Une bibliothèque en bois noir à filets dorés contenait les ouvrages destinés spécialement à l’éducation des jeunes filles et une collection de romans de Dickens et autres écrivains anglais connus pour la réserve de leurs peintures.

–Quand mademoiselle voudra être servie à son appartement, expliqua la camériste, il y a aussi une petite salle à manger près de ce salon, mais son couvert sera toujours mis à la table de Sa Grâce. En outre, mademoiselle aura spécialement pour elle une voiture à deux chevaux. C’est l’usage de la maison.

–Je vous remercie, ma bonne Ketty, de ces détails.

–Si mademoiselle craint le froid le soir, elle fera bien de commander du feu. Les nuits sont fraîches en Écosse même en cette saison. Quand elle aura besoin de moi, elle sonnera et je me tiendrai à sa disposition. Mademoiselle n’a rien à m’ordonner maintenant?

–Non. Je me sens fatiguée et je désire me reposer.

L’Écossaise allait se retirer quand l’institutrice l’arrêta d’un signe:

–Voulez-vous me dire, Ketty, afin que je ne commette pas d’indiscrétion, qui habite le château?

–Madame la duchesse, que vous avez vue et que vous apprendrez à connaître rapidement, et sa fille, miss Lucy, dont on vous aura parlé.

–Fort peu. Je sais seulement qu’elle a seize ans. Est-elle jolie?

–C’est le portrait de milady.

–Est-elle bienveillante?

–Comme milady.

Jeanne comprit que l’Écossaise ne voulait pas formuler nettement son opinion. Elle changea de tactique et reprit:

–Alors, le château est mal gardé, puisqu’il n’y a que des femmes. Lord Steward n’y fait que de rares apparitions?

–On ne l’y voit jamais. La santé de la duchesse l’oblige à rester dans nos montagnes, mais le duc aime les voyages et y consacre tout son temps.

Jeanne crut le moment propice pour hasarder une question qui lui brûlait les lèvres:

–Et, dit-elle négligemment, ses fils l’imitent?

L’Écossais jeta un regard soupçonneux sur la jeune fille, mais elle ne lut sur le visage impassible de Jeanne qu’une sorte d’indifférence froide qui ne lui apprit rien de ses sentiments.

–A peu près, répondit-elle. Cependant, ils viennent quelquefois rendre visite à leur mère, mais ils ne restent que peu de jours, peu d’heures le plus souvent au château, à moins que ce ne soit avec leurs amis pour quelque partie de plaisir. Il y a beaucoup de gibier à Glenmore, beaucoup de cerfs, de chevreuils, de lièvres, de faisans et de coqs de bruyère, et nos jeunes lords se plaisent à les chasser, mais ce n’est guère qu’au mois de septembre ou après. En été, on ne court que le renard, et ce sont les fermiers et les gens du pays qui se donnent ce divertissement. Mademoiselle n’a plus besoin de moi?

–Non, Ketty. Je vous suis reconnaissante. Si j’ai quelque chose à vous demander, je sonnerai.

–Bonsoir, mademoiselle, dit l’Écossaise qui s’en alla placidement avec un bruit de pas étouffés qui se perdit bientôt dans l’immensité des corridors.

IV

Restée seule, Jeanne parcourut sa retraite et ne s’en plaignit pas. Le soleil, qui s’abaissait rapidement, répandait des lueurs irisées sur les horizons lointains; la cornemuse dont les sons avaient frappé l’oreille de la jeune fille, jouait encore au fond des bosquets ses airs mélancoliques; dans les allées du parc, les gardes, au galop de leurs poneys, rentraient aux communs. Quelques cris de troupeaux dans l’éloignement des pâturages où le hennissement éclatant des étalons dans les écuries du château complétaient, en y ajoutant leur note agreste, la poésie de la soirée.

Les cygnes majestueux et ondoyants passaient sur les eaux vertes des fossés.

C’était une heure et un lieu favorables aux méditations.

Jeanne se replia sur elle-même et réfléchit.

La beauté des aspects avait peu de prise sur cette nature courbée aux calculs d’une ambition jalouse et démesurée.

Néanmoins elle resta une minute sous le charme du spectacle qui se déroulait devant elle. C’était bien là le royaume dont elle aurait voulu être la souveraine, et une larme d’orgueil roula sur ses joues empourprées par la fièvre de la convoitise; mais bientôt, par un brusque effort, elle s’arracha à la langueur admirative qui l’envahissait, et elle se demanda ce qu’elle allait faire dans cette maison vide.

La bonne duchesse de Rochemaure qui la protégeait et la traitait depuis son enfance avec une tendre familiarité, après avoir vainement essayé de la détourner de ses projets, lui avait dépeint, afin de la prémunir contre les dangers qui l’attendaient dans sa position nouvelle, le caractère des hôtes chez lesquels elle devait vivre.

Lord Steward était célèbre par ses désordres. Il menait de front sa passion pour les chevaux et son goût pour les femmes, mais il n’était pas à compter puisqu’il n’habitait jamais la maison de la duchesse.

Ses deux fils différaient entièrement de caractère et d’aspect.

L’aîné, James, gracieux, sémillant, mondain, plus Parisien qu’Anglais, beau de cette beauté mâle et ouverte qui plaît tant aux femmes, formait un contraste frappant avec Harry, son frère.

Harry était froid, petit et chétif; de traits irréguliers et peu agréables, sans expansion et sans chaleur, dissimulé, silencieux, mécontent de tout et de tous.

La bonne duchesse ajoutait, avec certains clignements de cils très significatifs, qu’il était bon pour une jeune fille de se méfier de ces natures intérieures et fermées comme un coffre-fort avec une serrure de sûreté; que rien n’est plus dangereux que ces fourrés impénétrables où l’œil impuissant à percer les ténèbres ne sait prévoir le piège ou le péril cachés.

Et, avec mille recommandations que son expérience du monde lui suggérait, elle avait mis en garde sa protégée–elle le croyait du moins– contre les misères de la vie qu’elle voulait embrasser.

Mais Jeanne n’entendait pas fuir les dangers qui effrayaient la duchesse. Elle allait au devant, se croyant sûre de les dominer et de n’en rien souffrir.

Elle était donc atrocement désappointée en ne rencontrant au château que lady Steward, dont le ton glacial et la parole indolemment hautaine lui avaient fait au cœur une première blessure qui devait être suivie de bien d’autres.

Puis, en méditant, elle prit son parti de sa solitude et se promit de la mettre à profit en étudiant le terrain qu’elle avait choisi pour la lutte d’où dépendait son avenir. Elle avait besoin de s’établir auprès de la duchesse et de son élève dans une situation inattaquable pour le jour où le combat s’engagerait.

Elle songea qu’on était au mois de juin et que l’automne serait bientôt venu; en fin de compte, elle admit que tout était pour le mieux, et ce calcul lui rendit un courage qu’aucune circonstance, si fâcheuse qu’elle fût, ne devait abattre aisément.

Sa résolution arrêtée, elle ouvrit toutes grandes les fenêtres de son appartenant et commença l’inspection minutieuse des alentours et de son mobilier, et, se mettant au piano, elle éveilla les sonorités des vieilles murailles de Glenmore avec un prélude qui trahissait une science de l’harmonie plus profonde que n’en possèdent d’ordinaire les femmes. Peu à peu, elle s’anima et joua, avec une verve à réveiller un laird dans sa fosse, la Valse des fleurs de Ketterer et toutes les mazurkas et polkas di bravura qui lui vinrent à la tête et s’éparpillèrent en ondes harmonieuses dans l’atmosphère ordinairement muette des corridors et des cours de l’antique manoir.

La vie y était entrée avec elle.

Enfin, brisée par les fatigues de la traversée et d’une course de quarante-huit heures en bateau, en chemin de fer ou en chaise de poste, elle s’endormit.

Dans un rêve délicieux, elle se vit la maitresse : du domaine qui l’accueillait et de vingt autres plus considérables que lui. Sur un signe d’elle, des centaines de riches highlanders lui apportaient leurs redevances, avec toutes sortes d’hommages. Des valets en culottes courtes et en perruques à trois marteaux lui ouvraient les portières aux armes d’A ban de carrosses de gala; enfin, nouveauté qui ava son charme, un jeune lord, beau comme le jour, lu offrait sa main avec mille supplications amoureuse et achetait ses faveurs en jetant à ses pieds se nom, son titre de pair d’Angleterre, ses domaine et les illustrations dix fois séculaires d’une rac alliée à la maison royale et qui compte des égau mais pas de supérieurs.

Et, dans une somnolence vague et souriante, rappelant les mots rapidement échangés dans salon de la duchesse de Rochemaure, les sourire furtifs, ses mains ou sa taille tendrement serrée dans le tourbillon d’une valse:

–Trois mois! pensa-t-elle, c’est l’éternité. Ils n’auront pas la patience d’attendre si longtemp Ketty s’est trompée de moitié.

V

Le jour pénétrait à travers les vitraux de chambre de Jeanne quand elle rouvrit les yeux. Elle s’enveloppa à la hâte d’un peignoir de laine grise courut à la fenêtre.

Une jeune fille, élancée et pâle, d’une figure fine et malicieuse, aux cheveux cendrés, galopait dans les allées du parc sur un cheval alezan aux jambes sèches et nerveuses comme celles d’un cerf.

C’était son élève.

Les deux grands lévriers du perron gambadaient auprès d’elle, et, de temps en temps, elle leur jetait sa cravache qu’ils lui rapportaient aussitôt, devançant en deux bonds le galop cadencé du cheval qu’elle montait avec une admirable aisance.

A part ce détail, la même tranquillité morne régnait dans le château. Le silence est un des caractères distinctifs des grandes résidences anglaises. Les bruits et les agitations de nos maisons de campagne ou de ville leur sont inconnus, et c’est surtout dans le service de familles aristocratiques que se manifeste la gravité britannique.

A Glenmore, ce silence était presque effrayant et disposait au spleen. Avec un peu de complaisance, on pouvait se croire au château de la Belle au bois dormant ou dans un palais momifié des Pharaons.

L’institutrice s’habilla tristement et, se souvenant du babil de sa femme de chambre, elle éprouva le besoin d’entendre le bourdonnement d’une voix humaine et sonna.

L’Écossaise apparut aussitôt.

–Mademoiselle a besoin de moi?

–Non; seulement, s’il faut tout vous avouer, ma bonne Ketty, dit Jeanne de sa voix la plus insinuante, mon isolement dans ce vaste appartement m’épouvante un peu, et j’ai le désir de voir une figure sympathique pour chasser l’ennui que j’éprouve et dont je ne puis me défendre.

–De l’ennui! observa la soubrette avec un profond étonnement. A Glenmore? mais c’est un blasphème. Où avez-vous vu un parc plus agréable? un plus riche château u? Le duc de Sutherland lui-même n’en a pas un qui le vaille!

–Excusez-moi, Kate, reprit l’institutrice, qui voulait conquérir les bonnes grâces de l’Écossaise, mais il est toujours dur de s’éloigner de son pays. Vous aimez le vôtre, c’est naturel; moi, je l’admire, mais je me souviens de celui d’où je viens, et c’est une heure difficile à passer.

–Soyez sans crainte, s’écria la camériste soudainement adoucie par l’humilité de Jeanne. Rien ne vous manquera ici; vous serez heureuse et libre autant que nous. Milady nous donne peu d’ordres. Elle sort rarement de sa chambre, et je ne changerais pas ma vie pour celle à laquelle elle se condamne.

–Elle est telle sans doute qu’elle la désire. La duchesse est indépendante et n’a qu’à former un souhait pour qu’il se réalise. Nous n’en pouvons dire autant, ma pauvre Ketty.

–Peu m’importe, je vous assure. Je suis née à Glenmore, et pourvu que je voie mon lac et les monts qui se dressent à l’horizon, je suis contente et sans soucis.

–C’est miss Steward, l’amazone qui traversait le parc tout à l’heure?

–Oui, miss Lucy en effet; miss fait chaque matin une course dans la campagne. Elle ne rentre qu’à l’heure du déjeuner.

–A?...

–Onze heures.

Une horloge, pareille à celles des grandes églises, placée dans une tourelle, sonna huit coups d’un timbre clair et argentin.

Jeanne avait donc trois heures devant elle.

Elle les utilisa en rangeant dans les tiroirs des meubles les objets qu’elle avait apportés avec elle, et en complétant son installation dans cet appartement qui était son chez elle, et où elle jouirait du moins de la liberté qui lui manquerait au dehors.

Puis, s’adressant à l’Écossaise qui l’avait aidée dans ce classement préparatoire:

–Ma bonne Ketty, lui dit-elle, je vous prie d’avertir milady que je descendrai à l’heure du déjeuner, mais que jusque-là, je me tiens à ses ordres.

Lorsqu’elle fut seule, la coquetterie ne perdant jamais ses droits avec une aussi merveilleuse créature, elle s’occupa de sa toilette.

Elle noua avec un désordre calculé ses admirables cheveux, se baigna dans l’eau froide, prit une chemise de batiste garnie de dentelles, et sans recourir à l’aide d’un corset de satin noir ou bleu, elle passa une robe de cachemire gris clair rehaussée de simples nœuds de soie noire. Assurément son costume était d’une extrême simplicité. Cependant elle avait la démarche et les airs d’une reine. Elle était née véritablement pour le milieu dans lequel elle s’agitait. Elle se contempla dans une grande glace de Venise qui occupait le fond de son boudoir et se récompensa d’un sourire.

Et, s’asseyant à son piano, elle joua en sourdine, et comme on fait pour soi, les valses mélancoliques de Chopin, en essayant de sonder de ses yeux vagues et profonds les mystérieuses obscurités de l’avenir.

Mais elle ne distingua rien et ses notes discrètes n’éveillèrent que les échos endormis des voûtes impassibles et désertes.

Elle entrait en campagne admirablement armée, mais, pour le moment, elle n’avait pas d’adversaires à vaincre.

VI

A l’extrémité opposée du château, dans une chambre vraiment digne du grand nom de celle qui l’habitait, la duchesse, encore étendue sur son lit aux courtines moelleuses, la tête relevée et appuyée sur sa main aux doigts effilés, froissait avec dépit une lettre qu’elle venait de lire et qui était d’une désespérante sécheresse.

«Ma chère Edwige,

» J’ai failli être dévoré par un des plus beaux tigres qui se soient abreuvés aux eaux du Gange. Une balle explosible de MM. Gurth and sons, Piccadilly–elles défient toute comparaison–a fait justice de ce redoutable maraudeur. Je vous envoie sa peau vraiment remarquable, par la Queen Victoria qui se rend à Londres directement. Je n’ai pas de nouvelles de James ni de Harry. Je présume qu’ils se portent à merveille. Dieu vous garde pour eux et pour moi!

» R. STEWARD.»

–Madame, il fait grand vent et j’ai tué six loups! Eternelle histoire des reines et des femmes délaisséess! soupira la duchesse.

Et s’animant:

–Que m’importent ce tigre et ces aventures, dit-elle en jetant le billet de son mari. Était-ce la peine de faire traverser les mers à ce chiffon de papier pour m’envoyer des paroles si consolantes pour un cœur blessé? A quoi bon la fortune si elle ne nous sert qu’à passer les océans plus aisément et à nous diviser les uns des autres! Il a tué un tigre! la belle affaire! Il est aux Indes! l’agréable passe-temps! Il essaye les balles explosibles de Gurth and sons, Piccadilly! la douce surprise qu’il me ménage! Enfin! quand la pierre du caveau des Steward retombera sur mes restes refroidis, mon cœur ne sera pas plus glacé qu’il ne l’est aujourd’hui! Ce qu’il a souffert avant d’arriver à cet anéantissement, personne ne le sait, et j’emporterai mon secret avec moi. Demain, lord Steward expérimentera ses projectiles sur quelque éléphant des déserts de Lahore; il m’enverra ses défenses par le premier steamer venu et se croira quitte envers moi. La conscience en repos, il se réjouira de ses largesses en buvant du champagne avec lord Campbell, mon cousin, ou sir Melton, son concurrent dans le grand prix du tir aux pigeons.

Nous sommes ainsi faits, nous autres Anglais voyageurs. Les membres d’une famille se dispersent aux quatre coins du monde et échangent des lettres d’amour pareilles à celle qui traîne sur le parquet. Plus le rang est illustre, plus courts sont les billets.

Elle s’était assise sur son lit, et vraiment, sous la lueur rose qui éclairait son visage, elle était belle encore.

Elle laissa retomber sur l’oreiller sa tête pâle, et ferma les yeux. Sa main, si frêle qu’on aurait craint de la froisser en la touchant, pendait sur les sculptures de la couche.

De temps en temps elle soupirait, mais personne ne l’entendait.

Et qui donc d’ailleurs, à Glenmore, aurait osé interpréter les soupirs de lady Steward, duchesse d’Albany?

Quelques instants plus tard, une portière se souleva et Ketty montra sa chevelure ardente sous les plis lourds du velours bleu frangé d’or.

Si légers qu’eussent été ses mouvements, la duchesse l’entendit ou plutôt la devina.

–Qu’il y a-t-il, Kate? demanda-t-elle.

–Le révérend Kimdale ’voudrait présenter ses hommages à votre Grâce.

–Qu’il soit le bienvenu. Fais-le entrer.

Le révérend Augustus Kimdale était le vicaire du bourg de Glenmore. Il avait été le précepteur du plus jeune des fils de la duchesse. Son visage rond et fleuri attestait sa joyeuse humeur naturelle et l’absence de soucis. On sentait à son approche qu’on avait en face de soi un homme doué d’une extrême bonté, de la bonté des gens heureux, et à qui l’opulence de son bénéfice doublée par la munificence des châtelains de Glenmore épargnait les privations de la vie. Kimdale n’avait rien dans ses allures qui indiquât un ascète ami des flagellations inutiles. C’était un pasteur bienfaisant et satisfait, entouré d’ouailles qui ne l’étaient guère moins que lui. Les tenanciers de Glenmore jouissent d’une aisance relative, et la gêne est une hôtesse qui ne vient s’asseoir au foyer de personne à quatre lieues du château des Steward.

Le vicaire était adoré des montagnards et des gens de la plaine. Ses cuisines étaient encombrées de fruits et de gibiers de toute sorte; grooses, perdrix, lièvres, cuissots de daims ou de chevreuils. Sa salle à manger, que la châtelaine avait meublée avec toutes les recherches du confortable et où elle allait souvent se distraire avec sa fille–c’étaient les heures de congé de la pauvre femme–accueillait avec des parfums de sauces exquises et de puddings triomphants dus au talent de mistress Kimdale, fille d’un riche fermier du domaine, les amis sans nombre du jovial clergyman.

Le révérend entra dans la chambre à coucher de la duchesse, du pas délibéré d’un homme d’Église habitué à s’asseoir au chevet des malades, et non sans avoir pris le menton de la soubrette avec un compliment à l’adresse de sa bonne mine.

–Hé! hé! madame la duchesse, fit-il en s’approchant du lit, je suis heureux de voir votre seigneurie! J’espère qu’une pointe d’indolence vous retient seule sous ces douillettes tentures et que vous ne vous avisez pas d’être malade par ces jours de beau soleil si rares dans notre pauvre Écosse!

La duchesse leva les yeux au ciel avec un haussement d’épaules et tendit la main au vicaire:

–Non, répondit-elle. Je ne souffre pas, comme vous l’entendez du moins. C’est mon âme seule qui a la fièvre et une fièvre inguérissable dont vous n’ignorez pas la cause, vous qui êtes mon ami.

–Votre ami, madame la duchesse, oui, dit Kimdale en gardant entre ses mains celle que lady Steward lui avait donnée; l’ami de votre famille aussi, de vous tous. C’est mon devoir de vous aimer et mon bonheur. Je ne vous demande pas des nouvelles de miss Lucy. Je l’ai rencontrée galopant à toute bride sur le chemin de la montagne. Elle est remarquable dans son rôle d’amazone, mais les femmes qui désirent des leçons de haute imprudence peuvent s’adresser à elle. Elle saute les rivières, franchit les rochers et estime les fossés de vains obstacles et les barrières des frivolités dont il ne faut pas tenir compte. Elle se rompra le cou et, franchement, ce sera dommage.

–Que voulez-vous, mon ami? murmura la duchesse. C’est le sang de son père. Les conseils seraient inutiles et j’ai renoncé à lui en donner. Dans la famille d’Albany on ne suit que son caprice. Nous n’avons rien à nous apprendre l’un à l’autre sur ce sujet...

–Dont il vaut mieux écarter la pensée, milady. J’ai une bonne nouvelle à vous apporter. Votre fils Harry a été pris d’une fièvre maligne dont il a été fort incommodé.

–Vous appelez cela une bonne nouvelle?

–Non; mais il est remis ou peu s’en faut.

–Après?

–Les médecins lui ont prescrit un repos absolu, qu’il doit prendre en respirant l’air balsamique de nos montagnes.

–Alors il va nous arriver? Qui vous l’a dit?

–Lui-même. Il me l’écrit en me priant de vous annoncer à la fois sa maladie et sa convalescence.

–Merci. Il nous faut une fièvre à nous autres, pour nous ramener nos enfants. Et quand doit-il nous revenir?

–Mais d’un instant à l’autre, milady.

–Vous nous restez à déjeuner, n’est-ce pas?

–Oui, milady. J’ai prévenu mistress Kimdale que je ne rentrerais que dans l’après-midi. Nous causerons de Harry. C’est mon élève et je lui garde une place au plus profond de mon cœur. Il est rempli de nobles qualités, et ses sentiments ont une hauteur dont je suis fier et joyeux, sans m’en attribuer l’honneur, car il les doit à sa race et surtout à sa noble mère.

Une larme vint aux yeux de la duchesse. Elle tendit de nouveau la main au révérend Augustus qui se leva:

–Je cède la place, madame la duchesse, dit-il, à la rutilante Ketty, encore une de mes élèves, afin qu’elle vous mette en état de présider le déjeuner que nous tâcherons d’égayer le plus possible. En attendant, je vais faire un tour dans le parc et respirer la bonne odeur de vos parterres.

–Allez, bon ami. Peut-être rencontrerez-vous notre nouvelle institutrice. A vrai dire, elle me semble d’une dangereuse beauté. Elle a une taille de pairesse et une figure que je vous engage à considérer. Madame de Rochemaure, que vous avez vue ici, me l’a chaleureusement recommandée. J’ai toute confiance dans son jugement, pourtant j’aurais souhaité cette fille autrement faite.

–Être jolie n’est pas un crime, milady! et dans un paysage un bel arbre est d’un plus bel effet qu’un chêne rabougri. Il n’est pas nécessaire pou-être vertueux d’être affublé d’un corps difforme, et la perfection des traits est souvent un indice de la perfection de l’âme qui les anime. Sur ce, milady je vais prendre l’air pour gagner de l’appétit et rendre un hommage convenable aux talents de votre cuisinier.

Et le digne Kimdale laissa la duchesse aux soins de la camériste.

VII

Pendant quelques minutes il erra dans les environs du château, s’arrêtant près des corbeilles de géraniums roses ou de verveines, entourées de petites fleurs bleues, faisant crier le sable des allées sous ses larges souliers à boucles d’argent.

Il ne passait pas auprès d’un laquais ou d’une fille de service qu’il ne fût accueilli par quelque phrase de ce genre: Bonjour, mon révérend! Comment se porte mistress Kimdale? Et la petite Grâce, est-elle en bonne santé? et le petit Tom? et les autres?

Il répondait aux hommes par un salut amical et donnait une légère tape sur la joue rebondie des fillettes.

Et il poursuivait son chemin en songeant que Dieu lui avait ménagé des jours dignes d’envie.

Il errait au hasard en rêvant à ce sujet délectable, quand au détour d’une allée, derrière un bosquet, il entendit le trot rapide d’un cheval qui s’approchait. Aussitôt deux grands lévriers au poil long et rude s’élancèrent sur lui en le caressant avec des aboiements de joie. Décidément il était la coqueluche de tous les habitants de Glenmore. Au même moment, l’amazone apparut, et, sautant légèrement à terre, elle lâcha la bride sur le cou de son compagnon qui se rendit de lui-même aux écuries en lançant des ruades et en attestant par son entrain que la course qu’il venait d’accomplir n’avait réussi qu’à le mettre en humeur de folâtrer.

Miss Steward n’était pas ce qu’on appelle une belle fille, mais elle avait une grâce souveraine, une vivacité étonnante, des yeux bleus d’une expression singulière et charmante. Elle était tout esprit et malice. Trop de volonté et de décision dans sa nerveuse personne. Il ne devait pas être bon de se placer entre elle et ses désirs. Ses cheveux d’un jaune plus pâle que l’or encadraient richement son front blanc aux contours nettement dessinés, l’arcade précise de ses sourcils, son nez aux vives arêtes et ses lèvres minces et mobiles. C’était encore une enfant peut-être, mais une enfant terrible, et on sentait qu’elle était douée de toutes les aspirations et presque de toutes les expériences de la femme.

Elle avait mené en toute liberté, indépendante comme un poney des highlands, une vie moitié civilisée, moitié sauvage, civilisée dans le château des Albany, sous les yeux de sa mère et de ses gouvernantes, sauvage dans ses courses désordonnées au milieu des campagnes et des métairies de Glenmore ou dans les pâturages et les bois du domaine. Là, elle avait tout entendu, tout vu, tout examiné, tout médité et tout compris.

Elle passa familièrement son bras sous celui du vicaire et penchant sa tête avec coquetterie sur la poitrine du pasteur, vaste comme un soufflet de forge:

–Comment allez-vous, bel Adonis? lui demanda-t-elle en riant aux éclats.

–Plus sagement que certaine adolescente de ma connaissance, répondit le vicaire, qu’on rapportera quelque matin sur une civière aux pieds de sa mère éplorée!

–Oh! fi! répliqua miss Lucy avec une moue dédaigneuse, des jeux de mots ! un respectable clergyman se livrant à des calembredaines dignes d’un cockney de la Cité! oh! fi! Je vous parle de votre santé et vous de l’allure de mon cheval. Oh! fi!

–Il faut bien être fou avec les fous, mon enfant, dit le révérend avec un large sourire épanoui sur le visage. C’est beau de jouer à la Diana Vernon; de sauter, en héroïne de roman, les palissades et le flaques d’eau; c’est agréable de voir les gardeuses d’oies et de moutons battre des mains à des exercices dignes non pas d’un cockney de la Cité, mais d’un clown de quelque cirque ambulant; et au moment où l’on y pense le moins, patatras! C’est le cheval qui s’abat sur une souche, qui roule sur une pierre ou disparaît dans une fondrière, et miss Lucy, qui tient à rester jolie parce qu’elle est coquette, se voit défigurée pour le reste de ses jours; elle a quelque membre, indispensable à sa locomotion, fracturé, ou encore il lui arrive quelque chose de pis. Vous me connaissez, ma belle enfant, je ne suis pas un rigoriste, moi, un de ces pédants qui proscrivent les plaisirs honnêtes, mais il faut en user avec modération et sans emportement.

–Voyons, bel ami, attendez que vous soyez au prêche, et je vous écouterai religieusement, je vous assure.

–En vous promettant de ne pas suivre mes conseils.

–Peut-être.

–Où êtes-vous allée ce matin en promenade?

–Vous êtes curieux. C’est un vice, prenez garde.

–Non, un simple défaut, et je ne suis pas parfait.

–Je vous aime bien, mais je ne vous le dirai pas.

–Alors, je le devinerai. Vous avez tourné à la chute du lac, vous êtes entrée au galop de votre monture dans la grande allée de la forêt, et vingt minutes après vous stoppiez au sommet des monts Killians.

–Vous êtes sorcier, fit Lucy sans baisser les yeux et en jouant avec une rose qu’elle déchiquetait

–La vue est fort belle, reprit le ministre, de cette hauteur prodigieuse. On voit à deux lieues les eaux étincelantes du lac, et au loin dans la verdure touffue du parc, au-dessus des massifs de la futaie, les toits bleus aux arêtes dentelées du château et ses tourelles dont les girouettes dorées reluisent au soleil. N’est-il pas vrai, miss?

–Admirablement décrit.

–Est-ce là ce qui vous attire vers ces solitudes, dans ces sentiers au bord des précipices, où sur un faux pas de votre hunter vous rouleriez à cent pieds de profondeur sans vous retenir à une branche d’arbre, ou à une touffe de genêts?

Lucy rougit légèrement; mais, reprenant bientôt sa sérénité moqueuse:

–Pourquoi non? demanda-t-elle.

–Je vous croyais plus sincère avec votre vieil ami, mon enfant, dit le prêtre, dont le front se rembrunit. Puisque vous êtes si réservée, je vais vous dire le but de vos courses périlleuses–il insista sur ce mot–aux monts Killians. Vers les sommets les plus abruptes? à l’extrémité de la forêt, se dresse dans la bruyère un manoir abandonné, ou peu s’en faut, puisque au lieu des lairds défunts, c’est Dick Rowen, le vieux garde d’Aberfull, un fidèle serviteur d’Albany, qui l’habite. Il est là comme un oiseau de nuit dans la tour isolée, quasi nycticorax in domicilio. Pardon! l’habitude m’emporte, et parler latin à une jeune demoiselle, c’est une sottise grosse comme un éléphant. Ce n’est pas pour compter les pierres tombées des créneaux ou les brins de lierre qui se cramponnent aux murailles que vous vous imposez ces excursions héroïques. Soyez de bonne foi. Il y a un autre attrait à la cime de ces rochers.

–Et lequel, bon ami, s’il vous plaît?

–Dick Rowen a un compagnon plus jeune que lui, son fils, Guy Rowen, sorte de rêveur mélancolique qui, au lieu de porter son fusil gaillardement sur l’épaule et de faire sa tournée matinale sur un poney aux poils hérissés, comme ce serait son devoir, perd son temps à contempler les astres, assis sur un caillou, parmi les lichens et les mousses, et rime des ballades à la lune; un fou rêveur qui n’a pas la force d’étudier les mathématiques pour devenir un marin utile, ou le droit et les Pandectes pour faire un solicitor pratique, et se croit un génie incompris et malheureux! un demi-docteur qui pourrait jouir tranquillement du sain plaisir de la chasse et apporter aux cuisines de bons quartiers de venaison dont il mangerait sa part, dans la joyeuse compagnie des valets et des chambrières, de succulents coqs de bruyère qui abondent vers ces hauteurs inaccessibles et que vous salueriez comme il convient, quand ils apparaitraient onctueux et dorés sur la table de votre mère; un fantasque qui pourrait boire et dormir sans souci comme ses pareils, et préfère se tenir à l’écart, drapé dans son orgueil et sa sauvagerie! Voilà le personnage rare et curieux qui vous attire et aux conversations duquel vous vous divertissez!

–Et quand cela serait, mon père, répliqua la jeune fille, oseriez-vous m’en blâmer, et où serait le mal?

–Où serait le mal, jour de Dieu! où serait le mal? vous me demandez où serait le Mal! mais il saute aux yeux, il offense les organes visuels de chacun! Il arrivera, miss, que vous tournerez la tête de ce pauvre garçon qui ne l’a pas forte, et que vos attentions lui donneront une fausse idée de ses capacités et de ses mérites dont il n’est que trop infatué! Il en viendra à ce raisonnement dont la justesse a quelque apparence: Puisque miss Lucy, qui est une fille bien élevée, d’un esprit cultivé, une demoiselle de grande maison, pourvue de tous les moyens d’instruction et d’étude, préfère ma conversation à celle de ses institutrices, puisqu’elle abandonne la maison paternelle ou plutôt maternelle –j’emploie ce dernier adjectif à cause des absences prolongées de lord Steward–pour se réfugier dans mon taudis, c’est que je suis un génie supérieur et que mes agréments éclipsent tous les autres. Or vous ne voulez pas de mal à ce pauvre garçon?

–Dieu m’en est témoin. Je lui porte trop d’intérêt pour lui souhaiter une égratignure.

–Et cependant vous le perdez par vos assiduités!

–Je ne vous comprends pas.

Le révérend Kimdale s’arrêta et regarda fixement le visage de miss Lucy.

Elle soutint son examen avec un aplomb imperturbable et garda sa physionomie froide et malicieuse.

Le vicaire fit claquer ses lèvres l’une contre l’autre avec une sorte de mouvement dubitatif et reprit son chemin vers le château, les deux mains jointes sur son ventre rebondi et tournant ses pouces avec activité.

Comme il arrivait le long des fossés de Glenmore, les dernières mesures d’une valse lestement enlevée arrivèrent à ses oreilles des fenêtres ouvertes du premier étage, et une ravissante tête de jeune fille vint s’encadrer dans une embrasure de pierre grise; son teint éclatant se détachait sur l’obscurité du fond qui l’entourait et dont elle semblait sortir comme un portrait de son cadre.

Le vicaire ébloui s’inclina légèrement pendant que miss Lucy s’écriait:

–Tiens, ma nouvelle institutrice! Elle me plaît bien mieux que l’autre qui était laide et mauvaise.

Elle gratifia Jeanne d’un de ses plus engageants sourires en lui faisant signe de descendre.

Le prêtre ne dit rien. L’apparition de l’institutrice l’avait frappé.

Il réfléchissait aux paroles de la duchesse:

–Je l’aurais souhaitée autrement faite.

Cette splendeur étrange de la beauté dans son épanouissement l’effrayait, non pour lui, mais vaguement et sans qu’il essayât de réagir contre l’impression soudaine qu’il avait ressentie.

Cette impression s’accrut encore quand l’institutrice s’approcha de lui.

Un instant elle s’arrêta au milieu du pont, près d’un immense vase florentin posé sur la balustrade et contenant un cactus colossal.

Ses cheveux soulevés par une légère brise laissaient à découvert un cou sculptural; serrée dans sa robe dont elle relevait gracieusement la traîne, penchée sur les eaux vertes des fossés, elle eût fourni à Stevens ou à Chaplin le motif d’une de leurs plus charmantes pages.

–Superbe personne! murmura le révérend Kimdale.

Et il songea intérieurement que mistress Kimdale était fort éloignée de valoir ce modèle achevé de la perfection humaine, mais il s’en consola en se remémorant les délicieux puddings, les merveilleuses sauces aux pickles et les adorables potages à la tortue ou aux nids d’hirondelles qu’elle confectionnait, et retourna au diable la courte tentation que l’esprit malin avait eu l’audace de lui décocher.

Par un violent effort sur lui-même, il secoua la distraction dans laquelle la belle Française l’avait plongé; son excellente nature triomphant de sa répugnance instinctive, il se reprocha, comme un manque de courtoisie et de charité, la froideur avec laquelle il se proposait de la recevoir, et allant au-devant d’elle:

–Vous venez de faire un long voyage, mademoiselle, lui dit-il, et la fatigue a dû vous rendre injuste envers nos montagnes.

–Mais non, monsieur, répliqua gracieusement Jeanne qui reconnut tout de suite le vicaire à la peinture que la duchesse de Rochemaure n’avait pas manqué de lui en faire et qui tenait à conquérir ses bonnes grâces. Depuis mon arrivée je suis saisie de la plus vive admiration, et j’ai déjà autant de sympathie pour ce magnifique pays que pour ceux qui ont bien voulu m’y recevoir.

La douceur de sa voix, la modestie de sa tenue, la grâce de sa démarche avaient déjà désarmé l’honnête vicaire.

–Quand vous nous connaitrez mieux, observa-t-il avec sa bonhomie entrainante, vous nous aimerez davantage.

Elle eut un regard de remerciement pour lui et un sourire caressant pour son élève qui se tenait sur la réserve.

–Que diriez-vous, monsieur, reprit-elle, si je vous affirmais que je connaissais avant mon départ de Paris le château de Glenmore, ses maîtres et leurs amis, comme si je les avais déjà vus. Ainsi, vous, par exemple, je ne vous ai jamais rencontré, et je vous ai reconnu de prime abord.

–Vous m’étonneriez, mademoiselle, et à moins d’un miracle.

–Rassurez-vous. Il n’y a rien de surnaturel dans ce qui se passe. Ma marraine, qui est venue souvent en Écosse et qui a la bonté de s’occuper de moi, m’a tout dépeint sous des couleurs si attrayantes que je n’ai pas eu de peine à écouter ses propositions. L’isolement de Glenmore plaisait à mon caractère un peu sauvage, et malgré l’enthousiasme de ses visiteurs, j’ai trouvé tout bien au-dessus de leurs descriptions, et je me sens heureuse de ma détermination.

Miss Lucy, qui avait gardé le silence, fut à son tour vaincue par la douceur de son institutrice, dont les regards lui assuraient une indulgence sans bornes.

–Soyez la bienvenue, mademoiselle, dit-elle en tendant la main à Jeanne. Vous jouirez d’une grande liberté. Il y en a ici pour tout le monde. Vous monterez à cheval pour courir dans nos forêts, nous ferons un peu de musique, et vous me causerez en français des choses de Paris, de ce Paris qui nous attire et nous séduit, nous autres pauvres étrangères. Qui vous a fait une si jolie robe?

La glace était rompue.

On parla de la France, et Jeanne, avec une adresse consommée, sut donner à ses partenaires une excellente opinion de sa simplicité et de ses mérites.

Elle se concilia les bonnes grâces de son élève et la faveur du vicaire.

Au déjeuner, la duchesse elle-même resta sous le charme de cette voix douce, d’une mélodie pénétrante et d’une tendresse infinie. On oubliait la beauté provocante et funeste de la jeune fille et on la lui pardonnait à cause de l’humble dignité de ses manières. On comprit qu’elle portait cette supériorité de la forme, comme les ascètes se revêtent d’un cilice, et qu’elle aurait voulu s’en débarrasser comme d’une gène et d’un défaut, si le sacrifice n’eût dépendu que de sa volonté.

La duchesse, miss Lucy, le vicaire n’étaient ni les uns ni les autres des novices ignorants ou d’un esprit étroit. Cependant ils furent pris à cette scène de haute comédie qui honorait les modèles du Théâtre-Français, dont l’institutrice avait étudié si soigneusement les effets.

A dater de cette heure, qui fut un triomphe pour Jeanne, lady Steward et sa fille, oublieuses de cette beauté qui les touchait moins, n’accordèrent leur attention qu’aux grâces faciles de la jeune fille, à ses talents de toute sorte et aux complaisances sans fin qu’elle eut pour elles.

Le vicaire, quand il s’éloignait, grommelait entre ses dents, le long du lac ou dans les sentiers de la montagne, une infinité d’objections contre l’introduction dans les familles de ces belles filles instruites, élégantes et spirituelles, qui, ayant le tort d’être pauvres, doivent, à moins d’une vertu surhumaine, être dévorées d’une jalousie féroce et remplies d’ardentes convoitises, et cachent autant de périls que les joncs verts, les mousses et les fucus des étangs qui recouvrent des abîmes.

Un vague pressentiment de malheurs lointains s’élevait dans son esprit troublé comme les brouillards du matin sur les vallées humides; mais sitôt qu’il arrivait à Glenmore, un salut de Jeanne, toujours presque suppliante et triste quand elle s’adressait à lui, dissipait ses appréhensions; il se condamnait comme un pharisien méprisable avec ses rigueurs de jugement insensées; il se frappait la poitrine avec la contrition d’un attorney qui aurait envoyé un innocent à la potence, et tâchait d’expier ses doutes en se livrant à des éloges convaincus, à des apologies réparatrices qui exaltaient la jeune fille dans l’estime de ceux qui vivaient auprès d’elle.

Pulsuz fraqment bitdi.

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16 yanvar 2025
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4064066319694
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Bookwire
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