Kitabı oxu: «Le mari de la Florentine : suite et fin de Les deux maîtresses»
Charles Mérouvel
Le mari de la Florentine : suite et fin de Les deux maîtresses

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318864
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE LE DUC ET LE CLOWN
I
II
III
IV
V
I
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
DEUXIÈME PARTIE L’HÉRITAGE DE VILLIERS
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
PREMIÈRE PARTIE
LE DUC ET LE CLOWN
Table des matières
I
Table des matières
On arrivait à la fin de l’hiver de1878. Le mois de mars touchait à ses derniers jours. C’est la belle saison de l’Algérie, le paradis terrestre que nous avons à nos portes et dont nous savons si peu jouir.
Après la terrible scène de l’Opéra, le duc de Villiers avait compris qu’il fallait chercher des distractions à la douleur de sa maîtresse.
Sa conscience d’ailleurs n’était pas tranquille. La folie du notaire, la chute du gymnaste le troublaient. Il était au fond la cause de ces deux catastrophes; il le savait et n’était pas éloigné de se considérer comme une source de malheurs et une sorte de jettatore funeste à ce qu’il touche.
Il avait donc éprouvé le besoin de changer d’air, de s’éloigner du théâtre de ces événements, un peu pour lui-même, mais surtout dans le but d’arracher sa maîtresse à des souvenirs qui la tourmentaient sans cesse.
Évidemment Blanche n’était pas une femme comme bien d’autres. Il y avait dans cette nature tendre, douce et bonne, des délicatesses de sentiment, des vibrations touchantes, des élans de sensibilité qui rendaient sa possession délicieuse, mais qui exigeaient des ménagements, des soins exquis, dont Serge avait fait son unique étude.
Son caprice élait rapidement devenu de l’amour, son amour de l’adoration.
Et le moyen de ne point se passionner auprès de cette maîtresse qui réalisait l’idéal qu’un cœur d’amant peut se former de la femme rêvée?
Serge se sentait ardemment aimé, uniquement aimé.
Quand il voyait Blanche si empressée à lui plaire, si reconnaissante de ses moindres actions, si souple en face de ses désirs, si caressante et si soumise à des volontés qu’il n’avait pas même la peine d’exprimer, pouvait-il lui reprocher le regard involontairement jete en arrière et les regrets ou plutôt la pitié tendre accordée à ceux qu’elle avait abandonnés pour lui et dont il pouvait comprendre la peine par l’immense félicité dont une telle maîtresse était la source?
Après deux mois de courses errantes à travers l’Europe, après des stations dans les hôtels de Milan et de Rome, où plus d’une fois ils avaient regretté le luxe si délicat de l’entresol de la rue de Presbourg, après avoir fui les brises du Nord et les frimas de nos contrées, sans y échapper, car, quoi qu’on en dise, l’hiver a ses droits partout, les deux amants étaient venus s’échouer dans une oasis de la Mitidja, à quelques lieues d’Alger.
C’est encore là le jardin qui réunit les séductions les plus certaines et, moins vanté que la fallacieuse Corniche, il est moins trompeur qu’elle.
On part de Paris en comptant sur les complaisances –fort exagérées par des chroniqueurs bien nourris, grâce aux soins des cuisiniers de la dynastie des Blanc–du soleil de Nice ou de Monte-Carlo, et l’on tombe, sous une pluie qui glace les os, dans des mares à pluviers et à sarcelles et dans une Sibérie à réduire en glaçons tous les nihilistes de l’empire russe.
Le duc avait loué une ravissante maison bâtie à l’italienne, sur une éminence d’où on dominait la mer d’un côté, de l’autre l’immense plaine qui s’étend entre Cherchell, Dellis, Aumale et Médéah.
Là, ils s’étaient isoles tous deux au milieu d’une colonie de touristes et de colons français, mêlée d’Espagnols et d’Arabes, de l’ensemble, le plus pittoresque.
Inconnus de tous, se suffisant l’un à l’autre, ils passaient leur temps à courir tantôt dans une voiture menée au galop de quatre chevaux arabes, blancs comme celui du Prophète, tantôt à cheval, car le duc s’était fait le professeur de sa maîtresse, sur les routes bordées de plantations de vignes florissantes, de champs de tabac aux larges feuilles et de blés magnifiques parsemés d’orangers en fleurs, de figuiers, d’aloës gigantesques et de mimosas.
Le premier avril, par une soirée superbe, Blanche et le duc étaient allés en promenade jusqu’aux portes d’Alger. La jeune femme, montée sur un pur sang arabe à la tête fine, à l’encolure longue et légère, aux jambes nerveuses, serrée dans son amazone et dans le plein épanouissement de sa beauté, aurait tenté le pinceau d’un maître.
Sur son passage les tètes se tournaient et les indigènes souriaient à ce couple si bien assorti, et qui réalisait de si près le type le plus pur de la beauté humaine.
Leurs chevaux, marchant au pas l’un près de l’autre, semblaient comprendre les impressions de leurs maîtres et approchaient leurs têtes caressantes en secouant leurs mors d’acier poli.
Au loin, on apercevait la mer infinie avec des reflets d’émeraude et d’opale chatoyant sous le ciel bleu foncé de la terre d’Afrique, si pleine de charme dans cette saison où le soleil n’a pas brûlé les moissons et laisse au sol d’une inépuisable fécondité son riche manteau de verdure.
Çà et là des bouquets de chênes verts se dressaient, laissant entrevoir au milieu la blancheur de quelque casbah coquette, citadelle d’une famille heureuse, vivant au milieu des fleurs et des jouissances d’une existence dont l’ampleur rappelle les châtellenies du moyen âge et leurs privilèges.
Dans le lointain, Alger étageait en amphithéâtre ses blanches maisons, dont les arêtes se découpaient nettes et précises dans l’air transparent, au milieu de palmiers d’un vert sombre, panaches immobiles de ces palais coquets sur la terrasse desquels se montraient par places quelques tentures écarlates ou le burnous orangé d’un Arabe se promenant en pleine lumière.
Dans un chemin creux, Serge se pencha sur la tète de sa maîtresse. D’un bras il enlaça sa taille flexible et la regardant en face dans ses yeux bleus où les siens se reflétèrent:
–Eh bien, lui demanda-t-il, êtes-vous enfin heureuse, madame la duchesse?
Elle ne lui répondit pas, mais ses lèvres s’approchèrent de celles de son amant et se confondirent avec elles dans un long baiser.
Heureuse! En vérité elle l’était presque. Toutes ses pensées avaient fini par se fondre dans cet ardent amcur dont elle était comme embrasée. Chaque jour elle découvrait dans cet amant, jadis si sarcastique et si hautain, des simplicités et des douceurs d’enfant, d’inépuisables trésors de dévouement et de bonté.
Il avait pour elle des attentions que la sollicitude d’une mère aurait été impuissante à surpasser. Il semblait uniquement occupé de son bonheur; elle ne pouvait former, pour ainsi dire, un secret désir, qu’il ne fût aussitôt satisfait. Elle s’étonnait souvent d’être devinée.
–Est-ce que nous avons deux âmes? lui disait-il.
Plusieurs fois par semaine, il lui donnait des détails sur ce qui se passait à la Masure.
La folie du malheureux notaire était incurable, mais c’était une folie douce, bercée comme le sommeil des enfants par les chansons des oiseaux et le murmure des vents. Il passait ses journées entières à errer dans les herbages qui avoisinent sa maison, admirablement soigné par sa mère, qui lui montrait ce farouche dévouement dont elle était capable, et caressé par la petite Charlotte, qui devenait grande et forte dans cette campagne saine et libre où elle se développait.
Le petit Vincent surveillait avec sa finesse futée et malicieuse les gens de la Masure, auxquels il était profondément attaché, et il envoyait au duc, quand son redoutable patron, l’élégant maître Collard, lui laissait des loisirs, des lettres de quatre pages pour lui raconter par le menu tout ce que la patronne, cette adorée de son adolescence, avait intérêt à savoir.
Grâce à cette correspondance secrète, Blanche était certaine que, dans le pays, ses voisins et les bonnes gens de la campagne, tout en la blâmant, avaient pour elle d’indulgentes excuses.
Elle savait qu’à la dérobée, dans les coins, en lui portant des fleurs ou des jouets, Vincent prenait de temps en temps la petite sur ses genoux et, entre deux baisers, lui glissait à l’oreille le nom de sa mère.
–Elle est en voyage, lui disait-il.
–Bien loin? demandait l’enfant.
–Oui, bien loin, mais elle pense à toi, toujours, –et bientôt elle reviendra.
Et Charlotte riait en frappant ses deux menottes l’une contre l’autre.
–Ah! que je serai heureuse ce jour-la! disait-elle.
–Tu l’aimes donc bien?
–De tout mon cœur !
Sa fille n’était donc qu’absente comme une enfant en nourrice, et plus tard elle reviendrait.
–Qui sait, disait le duc, ce sera peut-être plus tôt que tu ne penses?
Ce qu’il lui cachait avec soin, c’était la faiblesse croissante de son mari miné par l’épouvantable mal dont il était atteint. Vincent presque jour par jour l’informait des progrès de cette décadence. Maître Perreux s’en allait lentement, et sûrement, vers la tombe où il trouverait l’oubli de ses douleurs, mais il serait toujours temps de la préparer à cette catastrophe quand elle serait prochaine.
Depuis longtemps, San-Remo, plus en vogue que jamais, avait repris ses exercices.
Andréa se. renfermait chez elle et en sortait peu si ce n’est pour aller à l’atelier de Vernerqui, grâce à la complaisance assez indifférente, d’ailleurs, de la Florentine, était entrain d’achever une statue de grandeur naturelle, un chef-d’œuvre, assuraient ses amis..
Il en avait beaucoup ayant beaucoup de bien! selon l’expression d’un poète inconnu. Il destinait cette statue au Salon où on lui prédisait un grand succès.
Andréa avait rejeté avec dédain les propositions de toutes sortes, qui s’étaient adressées à elle comme à toutes ces jolies femmes, qui sont comme les fleurs du jardin de Paris, et dans ce jardin elle avait peu de rivales; mais les déclarations les plus ardentes et les plus flatteuses se brisaient à ses pieds comme la mer sauvage au pied des rochers du Finistère.
–Sais-tu, dit tout à coup Blanche à son amant, que voilà plus de quatre mois que nous voyageons seuls, tous deux, loin de Paris?
–Et tu t’ennuies? fit en souriant le duc.
–Oh! non. Je voudrais toujours être seule avec toi. Le monde m’effraie. Il me semble qu’il me regarde avec des yeux mauvais, et je rougis.
–Timide nature!
–Tandis qu’ici, loin de tout, uniquement occupée de toi, je me sens vivre, je respire à l’aise, je n’ai plus peur !
– Peur de quoi! Enfant!
–Te souviens-tu de ce que tu me disais là-bas en Bretagne!
–A Trémel?
–Oui, un soir que tu étais triste. Tu sais, on est triste parfois sans cause! Ce sont les nerfs.
–Qu’est-ce que je te disais?
–Que tu avais un pressentiment; que tu mourrais jeune.
–Visions!
–Soit, mais maintenant tu n’as plus le droit de mourir! Qu’est-ce que je deviendrais, moi?
Il regarda autour de lui.
L’endroit était désert.
Il lui prit la tête dans ses mains et l’embrassa.
Elle lui rendit son baiser avec une sorte d’emportement.
Et comme il s’arrêtait, ému de cette tendresse, il distingua sur le visage de Blanche une rougeur subite, une contraction des traits, comme une anxiété singulière:
–Qu’est-ce que tu as? lui demanda-t-il.
–Un secret, mais j’ai peur qu’il ne te fâche.
–Grande enfant, dit-il, est-ce que de toi rien peut me fâcher?
Alors elle se pencha à son oreille.
A mesure qu’elle parlait, la figure de Serge s’illuminait. Une joie extrême lui mettait des larmes dans les yeux.
–Il faut renoncer aux promenades à cheval, dit-il. On s’en privera et nous irons nous enfermer dans notre manoir de Trémel. Là aussi il y a des fleurs, des bois, la mer et la solitude.
Et serrant Blanche contre sa poitrine dans un élan de tendresse irrésistible:
–Je vous adorais plus que tout, madame la duchesse, dit-il; maintenant vous m’êtes sacrée.
II
Table des matières
Quelques jours après, Maurice Verner s’éveilla vers les neuf heures du matin. La génération actuelle, éblouie par les lumières du progrès, le gaz, les lampes électriques et le reste, s’est habituée à vivre la nuit et à dormir une partie de la journée. Nous sommes un peuple de noctambules et le temps n’est pas éloigné où une génération hardie en arrivera à reléguer le soleil parmi les inventions les plus odieusement démodées.
Maurice étendit ses bras, ouvrit la bouche et poussa un soupir de satisfaction en se retrouvant dans son lit, sous son baldaquin de drap bleu gendarme, mollement couché entre deux toiles d’une finesse sans égale, pendant qu’un demi-jour se tamisait entre les transparents des fenêtres sur lesquels ses initiales entrelacées se dessinaient au centre d’une couronne de roses brodées dans la batiste.
–Pouah! dit-il. Je rêvais que je faisais mes vingt-huit jours et que mon caporal m’imposait les corvées les plus dégoûtantes!
Il sauta du lit et se mit à la fenêtre, dont il souleva un rideau.
La journée s’annonçait sous les couleurs les plus riantes.
Dans les Champs-Élysées, le sable des allées, humide encore des rosées printanières, avait des teintes douces. Les gazons du rond-point verdoyaient timidement. Dans l’air, où flottaient des brouillards blanchâtres, le soleil répandait une chaleur sous l’influence de laquelle les oiseaux des tilleuls et des marronniers commençaient à se secouer les ailes. Les jardiniers taillaient les massifs, et quelques promeneurs flânaient, marchant d’un pas plus dégagé, ouvrant leurs pardessus pour laisser pénétrer les brises vivitiantes de cette bonne matinée.
Des cavaliers, les heureux qu’aucun travail n’enchaîne, passaient par petits groupes, causant entre eux et se saluant quand ils se croisaient dans l’avenue, avec des coups de chapeau cérémonieux ou de simples signes du bout de la cravache.
Maurice sourit à cet aspect, qui annonçait le retour de la belle saison, et rentra dans sa chambre en fredonnant un air du Petit Duc qu’on jouait à la Renaissance.
Sa chambre n’est pas une chambre ordinaire; elle est réellement magnifique et digne du fils d’un prince; mais Maurice n’est pas non plus un héritier ordinaire.
Il est fils unique du richissime financier Joseph Verner.
Quand nous disons financier, c’est uniquement par égard pour le nombre respectable de millions qu’il possède. Car de son état, Joseph Verner fut d’abord un simple tailleur de pierres aux appointements de deux francs cinquante par jour, puis maçon, puis constructeur aux beaux jours du baron Haussmann et de l’entassement gigantesque de moellons et de pierres de taille inauguré dans le Paris neuf, puis entrepreneur de pavages, de terrassements de toutes sortes, de chemins de fer et finalement l’un des plus opulents capitalistes de cette ville qu’il a en partie renouvelée.
Ce qu’il possùde de terrains, vagues jadis, aujourd’hui couverls de constructions, de maisons dans les bons quartiers, de rentes et d’actions en titres nominatifs–car il est prudent,–est vraiment colossal.
Mais il a peu de terres en province.
Un seul château, le magnifique domaine de Sully, voisin du parc du duc de Villiers-Doncourt. Ce bâtisseur n’aime que les immeubles à gros revenus payés à jour fixe, grâce auxquels sa fortune s’arrondit avec la rapidité d’une boule de neige sous la main de collégiens en récréation pendant une belle gelée d’hiver.
Son hôtel aux Champs-Élysées est une véritable œuvre d’art.
Ces parvenus ont des architectes de goût et s’ils n’ont pas eux-mêmes l’art très éclectique, au moins ont-ils le bon esprit de payer largement des gens doués du savoir qui leur manque.
Sous ses apparences de paysan dégrossi, Joseph Verner couvre une intelligence d’une finesse extrême, une grande bonté native et une générosité dont il dissimule avec un soin modeste les preuves plus nombreuses qu’on ne pense.
Veuf depuis de longues années d’une femme qui fut pauvre avec lui et mourut au début de sa fortune, il a reporté sur Maurice la solide et cordiale affection qu’il avait pour la compagne, des mauvais jours, et son fils, sous des dehors badins, la lui rend avec usure.
Maurice s’était assis sur son grand lit à colonnes torses à peu près pareil à celui de François Ier au musée de Cluny, moins les statuettes obscènes qui sont aux angles de la royale couchette.
Il fit une toilette sommaire et sonna.
Son domestique entra.
C’est un ancien sous-officier d’une quarantaine d’années, brave et honnête homme extrêmement attaché à son jeune maître.
D’ailleurs il faut reconnaître qu’il lui devait un bonheur à peu près complet.
Bien vêtu, bien nourri, bien logé, bien payé en retour d’un travail des plus faciles, maître François n’enviait la position de personne et n’aurait pas échangé sa place contre n’importe quelle sous-préfecture.
Sur un petit plateau de vermeil, il apportait le courrier, qu’il déposa sur un vaste bureau en laque de Chine, situé entre les deux fenêtres.
–Monsieur va travailler aujourd’hui, qu’il sonne de si bonne heure? demanda-t-il.
–Oui, monsieur François; monsieur va travailler. Il le faut bien, d’ailleurs, ajouta-t-il en s’étirant, je n’ai plus que cette distraction.
–L’atelier est rangé. Monsieur y trouvera tout en ordre.
–C’est fort bien, monsieur François–il prononçait François avec une emphase comique qui faisait rire l’ancien marchef.–En rangeant dans l’atelier, secouez les tapis avec précaution. Tâchez de ne rien casser, si c’est un effet de votre complaisance, et surtout n’approchez qu’avec respect de la statue qui fera ma gloire.
–Oh ! monsieur peut être tranquille. J’ai la main malheureuse, mais je ne touche pas à cette statue. Le modèle va venir ce matin?
–Oui, monsieur François, le modèle va venir.
Et il fredonna l’air de la Juive avec une variante:
Il va venir, il va venir!
D’amour je me sens tressaillir!
–C’est une belle personne, monsieur. C’est une bien belle personne. Il faut qu’elle aime bien monsieur pour poser, car elle n’a pas besoin de travailler pour vivre. Elle a des voitures, des toilettes!
–Non, monsieur François; mais elle est Italienne et les Italiennes, cela pose par vocation. C’est dans le sang.
–Monsieur est bien heureux d’en trouver de si complaisantes.
–En effet, mais je ne vous souhaite pas d’en rencontrer de pareilles sur votre chemin, monsieur François.
–Elle est méchante?
–Non, monsieur François.
–De mauvais caractère?
–Non, monsieur François.
–Dépensière, coquette?
–Non, monsieur François.
–C’est une gourgandine? Une coureuse d’aventures?
–Non, monsieur François! Plût à Dieu qu’elle le fût davantage. Ses mœurs s’adouciraient. C’est une tigresse d’une férocité surprenante.
–Ah ! vraiment. Une tigresse! Et monsieur s’enferme des heures avec elle!
–Pour la jalousie, monsieur François, pour la jalousie seulement.
–Les tigresses, ça se dompte, monsieur, ça se dompte.
–Avec quoi, monsieur François?
–Avec une cravache, tout bonnement. J’ai vu opérer Bidel.
–Je ne sais pas si le moyen réussirait avec le modèle en question.
–Et c’est de monsieur qu’elle est jalouse cette belle personne?
–Maurice achevait sa toilette du matin, pendant cette converstion à bâtons rompus; monsieur François brossait les habits de son maître sur le balcon, et, par les fenêtres ouvertes, le soleil entrait dans la chambre, mettant une lumière claire et d’un blanc argenté sur les plis des tentures et jouant dans les meubles de laque, les statuettes du lit et le fouillis des étoffes de soie des couvertures ou la laine des tapis de Smyrne.
–Apprenez, monsieur François, qu’on n’est pas jaloux de moi, que personne ne me fait tant d’honneur. Pour ces demoiselles et ces dames, je suis un bon jeune homme auquel on dit: Mon petit, je t’adore! Veux-tu me prêter quinze louis? Tu seras bien gentil. Heureusement je ne suis pas fait pour inspirer de fortes passions, de ces passions fatales qui engendrent de grandes explosions de sentiment et sont nécessaires à l’émotion d’un drame de l’Ambigu qui se respecte. Il n’y a pas une seule femme qui m’aime assez pour me donner un bon coup de couteau ou me jeter du vitriol à la figure. Je suis bien tranquille là-dessus. Mais je plains ce bon Serge. Il n’y a pas de lettres de lui, par hasard, monsieur François?
–Je ne sais pas, monsieur, mais je puis voir. Monsieur sait bien que je ne me permets pas de regarder dans sa correspondance.
–Vous êtes discret, je le sais, monsieur François. Vous n’avez pas de défauts ou vous faites en sorte de les dissimuler adroitement. Est-ce que vous reconnaissez là-dedans la main de mon noble ami?
–Je crois, dit le valet de chambre, après avoir inspecté le contenu du plateau, que voici en effet l’écriture de monsieur le duc.
–Alors, donne vite, François, dit Maurice qui passait son veston de flanelle pour aller travailler. Ah ! S’il pouvait revenir, cela me ferait bien plaisir. Je m’ennuie à mourir sans lui, ce cher am!… Il me manque.
–Le fait est que monsieur a l’air d’avoir perdu son ombre. Monsieur n’a plus rien à me dire?
–Non, fit Maurice qui parcourait rapidement la lettre de son ami avec des exclamations de surprise; va où tu voudras et laisse-moi tranquille.
Monsieur François jeta à son maitre un regard paterne et sortit.
III
Table des matières
A dix heures, Maurice était dans son atelier.
C’est un immense et somptueux appartement qui .occupe la moitié des combles de l’hôtel Verner.
Il est éclairé à la fois par une vaste baie donnant sur l’avenue des Champs-Elysées et par une sorte de coupole couverte en glaces d’où tombe un jour clair et chaud de ton, tamisé par une tenture de soie bleuâtre; une draperie de même étoffe ornait la grande fenêtre de l’avenue.
C’était là plutôt l’atelier d’un peintre à son apogée que d’un sculpteur en passe de parvenir.
Quelques tableaux commencés posés sur leurs chevalets attestaient que Verner cultivait aussi à ses moments perdus l’art qui a immortalisé les Raphaël, les Rubens et les Paul Véronese et qu’il savait manier le pinceau au même titre que l’ébauchoir.
Des tapisseries d’une beauté rare, des armes anciennes, des étoffes gothiques venues des sacristies et des vieilles garde-robes princières, des sièges et des coffres artistiques remplissent ce salon étrange où le désordre est savamment calculé pour parvenir à l’effet harmonieux et voulu.
Dans un coin une bibliothèque semi-circulaire en marqueterie, peuplée de volumes richement reliés, est surmontée de bustes en marbre et en terre cuite où les femmes dominent.
–Les têtes de savants sont trop laides, dit Verner. Il faut les reléguer à la Sorbonne ou à l’Institut.
Dans ce réceptacle aux corniches dorées, au plafond illustré par Jacquet, un intime du maître, on trouvait de tout: une table à jeu, un piano à queue d’Erard, un orgue à tuyaux, s’il vous plaît, de Cavallié-Coll et–ne vous scandalisez pas!–une confortable chaise longue garnie en peluche vieil or. Avec un lit et quelques casseroles, on aurait pu y installer un ménage complet.
Pour le couvert, il aurait suffi de détacher des murs quelques-unes des faïences de Rouen ou des porcelaines de Sèvres et de Saxe qui y sont accrochées et de prendre aux crédences une ou deux coupes de vermeil, des verres de Venise ou des hanaps de vieil argent parmi les richesses qui s’y entassent. On n’avait que l’embarras du choix.
Les neuf dixièmes des familles de Paris n’ont pas tant d’espace pour se retourner.
Aussi était-ce là le buen retiro de Maurice, l’endroit où il recevait ses amis, où il passait les trois quarts de son existence.
C’était le sanctuaire interdit aux profanes, accessible seulement aux intimes et aux belles mondaines, dont plus d’une avait daigné servir de modèle pour ces élégantes statuettes souvent remarquées au Salon, et qui, pour la plupart, avaient été ornées d’un nom païen qui était, du reste, leur seul côté mythologique.
Le talent de Verner est essentiellement féminin, personnel et parisien, léger et vaporeux comme son esprit.
Incapable d’un travail persévérant et acharné, il brille par la facilité de la conception, la grâce de l’exécution, sans parvenir aux sommets de l’art, que les laborieux et les énergiques seuls savent atteindre. Ses œuvres sont en vogue précisément à cause de ses défauts, qui correspondent aux vices du temps. La coquetterie mièvre et voluptueuse de son dessin, la licence des poses, le parisianisme–si on peut employer ce terme–des formes et l’élégance de boudoir des sujets qu’il traite ont assuré son succès près des mondaines. Cependant, mises en regard de grandes choses du passé, elles ont tout au plus la valeur d’une opérette comparée à la plus simples des conceptions de ces colosses de la musique qui avaient nom Beethoven, Mozart ou Weber.
Maurice se contente de végéter dans sa sphère.
Il n’a pas d’aspirations plus hautes.
–Nous sommes à l’âge des cocottes, dit-il en riant, à quoi nous servirait de voler comme des aigles?
Il disposait ses outils près d’une statue presque terminée, de grandeur naturelle, placée au centre de l’atelier, quand le valet de chambre, sévère gardien de ce riant asile, ouvrit la porte et annonça:
–Madame Andréa!
Maurice courut au-devant de la visiteuse et lui baisa galamment la main.
–Vous êtes d’une royale exactitude, chère belle, lui dit-il. Mille grâces!
–Ne me remerciez pas, fit-elle. C’est une distraction pour moi de venir, l’une des rares qui me restent.
–N’abordons pas les sujets mélancoliques, riposta gaiement Verner, et comme la polka de Fahrbach, soyons tout à la joie,
Puisque le ciel enfin permet qu’on vous revoie!
Moi, ajouta-t-il, en l’aidant à se débarrasser de son manteau de fourrures, je suis toujours joyeux quand j’ai sous les yeux celle reine des fleurs qui s’appelle une jolie femme et plus spécialement: Andréa!
–Vous me flattez, dit-elle.
–Non! en vérité, Andréa; vous êtes une très jolie femme et mieux encore la beauté, la grâce en personne.
Elle haussa les épaules avec indifférence.
–Quel profit en ai-je? fit-elle amèrement,
–Mais si cela ne vous profite pas, cela sert aux autres, à moi, par exemple.
–J’en suis ravie, mais je vous en supplie, trêve de compliments et pas de fadeurs.
–On dit ce qu’on peut, répliqua-t-il.
Et avec un sourire fin:
–Depuis que vous n’avez plus de secrets pour moi, mon enthousiasme n’a plus de limites et il déborde. Excusez-le.
Il y eut un silence.
Maurice se rapprocha de la Florentine qui se déshabillait.
–Quand je pense, dit-il, en poussant un soupir à attendrir une panthère affamée, que c’est à peine si vous avez permis à mes lèvres d’effleurer le bout de vos doigts roses comme ceux de l’Aurore! Qui le croirait?
Andréa ne répondit pas.
Son manteau avait été jeté sur un fauteuil, sa robe était à demi défaite.
–Aidez-moi donc à retirer cette agrafe, là, dans le dos, fit-elle. Comprend-on ces couturières de les placer si mal?
–Vous allez me donner des tentations, objecta Verner.
–Bah! vous savez bien que nous ne serons jamais que des camarades. Faites donc.
–Verner se prêtaen soupirant au service demandé.
–Que vous avez de magnifiques épaules, Andréa dit-il, et comme elles sentent bon! Est-ce la violette ou le jasmin, je ne sais pas, mais en tout cas, c’est le printemps.
–Des madrigaux, signor! Pourquoi faire?
–C’est fini.
–Merci. Allez à votre terre jaune, et pétrissez-la convenablement.
–Je vous obéis. à regret, mais je vous obéis.
La robe avait glissé sur le tapis aux nuances éclatantes qui formait comme une toison sous les pieds nus de la Florentine.
Bientôt Andréa, qui avait drapé ses derniers voiles comme la tunique d’une déesse de l’Olympe, apparut aux yeux du jeune sculpteur dans la tenue de la princesse Borghèse à l’atelier de Canova.
–Ah ! que vous êtes cruelle, murmura-t-il avec une grimace comique.
–Mon cher Maurice, dit l’Italienne, vous connaissez nos conventions; je les exécute avec loyauté. Imitez-moi. Vous m’avez demandé comme une faveur qui vous comblerait de joie de poser pour votre statue. Il paraît que, grâce à cette condescendance que je ne me suis pas fait prier pour vous accorder, vous devez remporter un triomphe sans .égal et produire un chef-d’œuvre destiné à ameuter les foules. J’en suis ravie, et même j’y trouve un vrai plaisir.
–Parce que je vous parle de lui.
–Oh! je ne le nie pas, c’est vrai. Enfin pour une cause ou une autre, je m’exécute; n’exigez rien de plus. Je me suis juré de n’aimer personne. Je le voudrais, d’ailleurs, que je ne le pourrais pas.
Elle était ravissante dans son attitude pleine de pudeur, malgré sa nudité, un bras levé au-dessus de sa tète, la main droite posée sur ses cheveux superbes, l’autre soutenant les plis tombants d’une tunique transparente comme un brouillard d’été.
Maurice arrondissait les contours de sa statue, dessinait un trait qui lui avait échappé, regardant avec l’insouciance des artistes les magnifiques chairs qui ne lui causaient qu’une légère émotion quand elles auraient donné le vertige à un homme du monde peu habitué à ces spectacles attrayants.
–Ainsi, continua-t-il, vous ne pourrez vous détacher de cet être volage? Vous pensez sans cesse à cet amour perdu! Vous êtes étonnante, ma parole! Savez-vous que ce n’est pas de la bravoure cela, Andréa, ni de la dignité! Aimer quelqu’un qui ne nous aime pas, c’est plus que de la faiblesse.
–Ne vous gênez pas, Maurice! Dites de la lâcheté! Vous ne m’apprendrez rien; mais c’est plus fort que moi. Savoir que Serge est à une autre, c’est une souffrance intolérable!
–Voilà que vous vous emportez. Voyons, soyez calme. Vous quittez votre pose et vous étiez si bien avec ce demi-sourire errant sur vos lèvres comme un papillon sur une rose. Tournez un peu la tête. Fort bien !
–Vous n’avez donc jamais aimé, vous, Maurice, que vous ne comprenez pas la jalousie?
–Jamais, je l’avoue à ma honte. J’ai eu des caprices, de violents caprices–étaient-ils si violents, mes caprices?–mais je n’ai jamais éprouvé ces amours furieux qui tourmentent, qui font que, hors de la présence de l’objet adoré, on ressent des inquiétudes étranges, on s’alarme, on est en proie à des cauchemars dans lesquels on aperçoit toutes sortes de symptômes sinistres de présages funestes. Je n’ai jamais vu dans mes connaissances ou dans le passant le plus inoffensif, des espèces de pirates disposés à s’emparer de la femme devenue pour moi la représentation de tous les trésors connus et inconnus. Et j’en rends grâce aux dieux propices qui m’ont ménagé des jours riants et des sommeils paisibles.
–Vous êtes bien heureux, vous! soupira la Florentine.
L’ex-sous-officier montra sa tête par l’ouverture de la porte entre-bâillée.
IV
Table des matières
–M. le baron de Monsabran demande si monsieur peut le recevoir, dit-il.
–Encore un de vos fervents admirateurs, observa Maurice. Ordonnez, ma toute belle.
–Ici je ne suis qu’un modèle, dit la Florentine. Qu’il entre! Au reste il n’y avait qu’un seul homme. au monde que je voulusse connaitre et dont l’opinion dût me flatter. Lui mort pour moi, les autres n’existent plus.
Petit, brun, jeune encore, d’une étonnante vivacité, le baron a ses grandes entrées dans tous les mondes et n’en abuse pas. Il se renferme dans un cercle choisi et, facile jusqu’au cynisme dans ses relations d’agiotage, de banque et d’argent, il est d’une-sévérité sans bornes pour ses amitiés personnelles.
Au seuil de l’atelier, il s’arrêta.
Andréa n’avait pas fait un mouvement.
Monsabran, qui l’avait considérée avec des yeux –où un éclair de convoitise avait brillé, se remit promptement et la salua avec une courtoisie de gentilhomme.
–Mes compliments, cher ami, dit-il à Verner. Vous avez un divin modèle.
Il lorgna l’œuvre de Maurice dans ses moindres détails.
–Cela vient, dit-il. Les grandes lignes y sont. Le reste n’est qu’une affaire de temps. Vous aurez un succès bruyant et mérité. Rien de beau comme le modèle; rien de réussi comme la statue. Ah! vous êtes un heureux mortel!
–Mais pas du tout, cher baron, pas du tout, dit Maurice avec une moue expressive.
–Bah! fit à demi-voix Monsabran.
–Andréa est, avant tout, un modèle. de fidélité. Elle la garde même à. des souvenirs.
–Et le duc? demanda le financier. On ne le voit plus. Quant revient-il?
Verner regarda Andréa.
–Aujourd’hui, dit-il.
Elle pâlit soudainement et se mordit les lèvres qui devinrent rouges comme du sang.
–D’où le savez-vous? demanda-t-elle d’une voix qu’elle essaya vainement de rendre ferme.
–Serge m’a écrit.
Elle releva sa robe et s’habilla rapidement.
–La séance a duré assez pour aujourd’hui, fit-elle. Je suis fatiguée.
Et s’approchant du jeune homme:
–J’aimais mieux le savoir loin de Paris, lui dit-elle à l’oreille.
–Pourquoi?
–Il était plus en sûreté.
–Quel danger peut-il courir?
–Méo est guéri depuis longtemps, et depuis longtemps il nous cherche.
–Méo ne le connaît pas et Paris est plus grand qu’un village. D’ailleurs Serge est en état de se défendre.
Le baron lorgnait les œuvres d’art de l’atelier.
–C’est charmant ici, dit-il; on a toujours quelque rareté à découvrir.
Et revenant à la statue:
–Mon cher, aj outa-t il, si vous étiez moins à l’aise, je vous proposerais une affaire.
–Proposez. Avec vous elles sont toutes bonnes.
–Je vous achèterais cher cette terre cuite ou le marbre, à votre choix.
–A cause de la ressemblance, insinua Maurice en souriant.
–A cause de tout, dit Monsabran.
–Rien ne sera vendu.
Andréa avait remis son chapeau. Elle prenait son manteau et se disposait à sortir. Il semblait qu’elle eût peur d’être surprise par le duc dans l’atelier de Verner.
–Est-ce moi qui vous chasse? demanda le financier.
–Non, dit Maurice, je lui ai appris le retour de Serge. Elle va l’attendre chez elle.
–Je l’attendrai aussi longtemps qu’il voudra, fit l’Italienne d’une voix dont la tristesse amena un silence.
–Vous avez votre voiture, chère madame? dit le baron.
–Je l’ai renvoyée.
–Et vous rentrez chez vous?
–Oui.
–Permetlez-moi donc de vous reconduire.
Il ajouta discrètement:
–Jusqu’à la porte.
–Volontiers.
Un coupé attelé d’un seul cheval bai stationnait au seuil de l’hôtel Verner.
Au moment où le valet de pied fermait la portière sur Andréa et le baron et remontait sur le siège, près du cocher, un homme s’approcha de la voiture qui partait et colla son visage aux glaces.
La Florentine poussa un cri et se rejeta au fond du coupé.
Monsabran a les chevaux les plus vites de Paris. Il semble qu’il leur communique sa fiévreuse activité. Le coupé filait vers la rue de Berlin en brûlant le pavé.
Au cri d’Andréa, le baron s’était tourné de son côté.–
–Qu’avez-vous, mon enfant? lui demanda-t-il.
–Rien, fit-elle. Un homme qui s’acharne à me suivre et m’attendait au sortir de l’hôtel.
Monsabran se mit à rire.
–Il ne faut pas lui en vouloir, dit-il. C’est tout naturel. Vous nous ensorcelez. S’il fallait un dragon pour garder le jardin aux pommes d’or, il en faudrait dix pour défendre la porte d’une femme comme vous.
Andréa était pâle. Elle avait peur. Il se mêlait aussi à cette crainte un sentiment indéfinissable.
Ce Méo qui la poursuivait avec un infatigable acharnement, Méo qui avait failli se tuer à cause d’elle, Méo avait été pour elle un tyran injuste, bas, violent et parfois cruel; mais Méo l’avait aimée passionnément. Il l’aimait toujours, puisqu’il la cherchait, à moins que ce ne fût pour la tuer, ce qui eût prouvé encore de l’amour.
Il l’avait eue le premier et dans l’ignorance barbare de sa jeunesse à elle, avant qu’elle ne fût civilisée, pour ainsi dire, par le luxe dont le duc l’avait environnée, par le frottement d’un monde supérieur à celui dans lequel elle avait passé ses vingt premières années, elle avait senti plus d’une fois l’étincelle subite du désir allumer brutalement en elle tous ces sarments incendiaires qui gisent dans l’âme des femmes, à l’aspect de ce beau garçon, hardi jusqu’à l’audace folle, dédaigneux de la vie jusqu’à la prodigalité.
Méo l’effrayait.
Le temps n’avait pas effacé le souvenir des coups dont il l’avait accablée, des scènes d’ivresse dont elle avait souffert; mais il l’attirait aussi. Le temps n’avait pas anéanti non plus la mémoire des quelques heures sereines qui sonnent au début des unions les plus tourmentées.
Si le duc n’avait pas été entre eux, nul doute qu’elle n’eût cédé à cet attrait si puissant sur le cœur des femmes, mais il se dressait comme un obstacle invincible, avec sa beauté mâle et hautaine, avec ses grands airs et son inépuisable générosité, ses façons de prince de la vieille roche, et il était décidément impossible à Andréa de penser qu’après avoir été élevée si haut par son amant, elle pût retomber si bas que de descendre jusqu’à son mari.
Le baron étudiait avec curiosité les impressions de ce visage d’ordinaire grave et immobile, maintenant agité par un trouble dont la cause lui échappait; mais il n’a que peu d’instants à consacrer à l’amour, et, si énergiquement sollicité qu’il soit par les beautés célèbres, il ne leur accorde guère plus d’attention que celle qu’on prête à un tableau de prix ou à un bronze rare.
A la réponse de l’Italienne, il s’était penché à la portière.
–Oh! dit-il, c’est de la persécution! Votre adorateur vous suit à toutes jambes, mais il perd du terrain. Si léger qu’il soit, il n’est pas de force à lutter avec Performer.
C’était le nom du cheval qui les emportait.
Instinctivement Andréa se rapprocha du baron, comme pour lui demander son appui.
–Vous tremblez comme une feuille, chère belle, reprit-il en remarquant l’agitation croissante de la jeune femme.
–En effet, je suis inquiète.
–Je voudrais occuper votre esprit autant que cet inconnu.
Il regarda de nouveau.
–Plus rien, fit-il. Performer l’a distancé. Il doit être loin.
–Ne m’en veuillez pas, monsieur le baron, dit Andréa, soulagée par cette nouvelle. Il y a là un mystère que je ne saurais vous expliquer, et si mon esprit est occupé, comme vous le dites, je vous affirme que le cœur n’entre pour rien dans le trouble où vous m’avez vue.
Le baron lui prit la main.
–Si j’étais indiscret, fit-il, je vous prierais de me dire à quoi lient alors l’anxiété peinte sur votre joli visage. Vous me verriez flatté si je pouvais y remédier et si vous m’autorisiez à le faire. Quel est donc ce personnage si acharné dans son étrange poursuite?
–Mon mari, dit simplement Andréa.
–Vous êtes mariée?
–Hélas!
–Permettez-moi de vous plaindre! Cela doit être parfois bien gênant, un mari!
–J’ai quitté Florence il y a plus de deux ans. Mon mari et moi nous y demeurions. Il me maltraitait. J’ai suivi M. le duc de Villiers qui a été mon seul amant,–elle insista sur ces mots.–Mon mari ignore ce que je suis devenue, ou plutôt il l’ignorait. Il me cherche. Comprenez-vous?
–C’est limpide comme de l’eau de source. Et ce mari vous épouvante?
–Quelquefois.
–Vous avez tort. Vous êtes à Paris. Vous avez des protecteurs, de fervents protecteurs. Vous en aurez autant que vous voudrez. Que pouvez-vous craindre?
–Tout, dit-elle.
Le baron ouvrit des yeux ronds exprimant un profond étonnement.
–C’est donc un bandit? demanda-t-il.
–Non, c’est un Italien, comme moi.
Monsabran souri t.
Le coupé s’arrêtait devant la porte de la maison d’Andréa. Le baron porta les doigts de la jeune femme à ses lèvres avec la galanterie d’un marquis à talons rouges.
–Alors, dit-il, puisqu’il y a de si grands périls à éviter, sauvez-vous et fermez votre forteresse. Quand vous daignerez me faire un signe, je viendrai renforcer la garnison.
Et avec un geste malicieux, il ajouta:
–Je suis de la réserve.
Andréa monta chez elle, après avoir jeté un regard dans la rue comme si elle avait eu peur d’être suivie malgré la vitesse du cheval de Monsabran. Elle ne vit rien.
–Il n’est venu personne? demanda-t-elle à la femme de chambre.
–Si, madame.
–Qui donc?
–M. Timothée d’abord qui a laissé sur la cheminée de l’argent pour madame.
–C’est tout?
–Et Mlle Antonine. Elle est au salon, avec un monsieur.
–Avec un monsieur? Comment est-il fait?
–Madame verra. Il est bien drôle. Madame est toute pâle; il lui est donc arrivé quelque chose?
–Non. Si on sonne, vous ne recevrez pas. Je n’y suis pour personne. Vous entendez.
Elle passa au salon, rassurée par la présence de son amie et curieuse de voir ce visiteur inconnu qu’elle lui amenait.
V
Table des matières
En apercevant Andréa, un jeune homme de vingt-cinq ans, divinement mis, les cheveux coupés au milieu par une raie très nette et rabattus en boucles sur le front, noirs comme du jais, une cravate bleue avec une épingle en fer à cheval au milieu, la bouche un peu trop grande, le nez un peu trop pointu, les joues un peu trop creuses, les dents un peu trop longues, mais, à tout prendre, taillé sur le même patron que les autres, dont il ne se distinguait que par son air béat, se leva du canapé sur lequel il était étendu et salua courbé en deux comme un arc arrondi sous sa corde.
La Florentine le regardait avec surprise.
Mais Antonine la mit au courant en deux mots:
–M. le vicomte de Cabezac, ma chère, qui veut absolument t’ètre présenté. J’ai cédé à ses désirs et je te l’amène. Nous t’enlevons pour déjeuner où tu voudras. Est-ce assez gentil?
–Impossible, je ne sors plus, dit Andréa.
–Parce que?… demanda Antonine.
–Ah! ma chère, une aventure!
–En effet, tu es toute émue. D’où viens-tu?
–De chez Maurice, dit Andréa en se laissant tomber sur un siège.
–Voilà un monsieur Maurice qui est bien heureux de recevoir de pareilles visites, dit le vicomte avec un sourire gracieux.
Antonine le regarda sévèrement.
–Vous ne perdrez jamais l’occasion de dire une sottise, fit-elle. Ah! quelle éducation difficile!
Le Périgourdin se fit plus gracieux encore.
–Aussi je ne la trouve pas chère, dit-il. Je ne suis pas comme papa.
L’actrice plissa dédaigneusement ses lèvres.
–Voilà bien mes vicomtes de la Gascogne, dit-elle. Pour quelques louis bien employés, ils crient comme des canards auxquels un cuisinier met une épingle dans la tête.
–Voyons! ne vous querellez pas, dit Andréa. Je venais donc de chez Maurice. C’était un secret. Je pose pour une statue destinée au Salon. Cela m’ennuie, mais il m’en avait priée. Tu le connais. Il est insinuant. On ne peut rien lui refuser.
–Je voudrais bien ressembler à ce Maurice, observa le vicomte.
–Nous n’en sommes pas là, dit Antonine.
–Voilà un mot que vous me paierez.
–N’interrompez pas. Gardez cet art d’agrément pour le cas improbable où vous seriez envoyé à la Chambre. Continue, Andréa.
–Maurice prétend que je lui rends un service inappréciable, que les modèles sont rares, que ce sera un succès étourdissant pour lui s’il parvient à me rendre telle que je suis. Que sais-je enfin? Pourquoi le contrarier? Cela me coûte si peu, après tout.
–Voilà une bonne parole, dit le vicomte, et que toutes les femmes devraient graver en lettres d’or sur leur porte.
–Il est incorrigible, ma parole! s’écria Antonine. Tu n’as pas un petit local, ma chère? On l’y déposerait.
–Oh! ici, je veux bien, fit avec un accent convaincu le Cabezac, un petit local, quel bonheur!
–Monsabran est venu. Avec sa galanterie ordinaire, il m’a proposé de me ramener dans sa voiture. J’ai accepté. Qu’est-ce que cela me fait?
–Comment, en voiture aussi, pensa le Périgourdin, qui cette fois n’osa exprimer tout haut sa pensée. Mais elle est étonnante et très bonne fille, l’Italienne, l’amie! Oh! ce Paris!
–Au moment où le coupé s’ébranlait, un homme s’est précipité à la portière. D’où sortait-il? Je n’en sais rien. C’était lui.
–Le duc?
–Il est bien question du duc. Mon mari!
–San-Rémo?
–Ou Méo, comme tu voudras.
–Oh! mais, c’est très compliqué, songeait le vicomte. Il y a un mari en plus. Je n’y comprends rien.
–Les journaux disaient qu’il partait pour l’Angleterre.
–En effet. J’avais pris mes informations. Il avait fait répandre ce bruit adroitement. La femme qui le soignait pendant sa maladie croyait que je m’étais, comme beaucoup d’autres, éprise du malade. Elle n’hésita pas à m’apprendre ce qu’elle savait elle-même, d’autant moins qu’elle est Italienne comme moi. Un pressentiment toutefois me disait qu’il ne partirait pas sans me voir. Je ne m’étais pas trompée. Pour un jour que j’ai négligé en sortant mes précautions ordinaires, j’ai été surprise.
–Que tu n’es pas brave! mon Dieu, s’écria Antonine. Si j’étais à ta place, ce n’est pas moi qui tremblerais pour si peu. Je voudrais le voir là devant moi ce mari terrible qui traite sa femme comme une esclave, la bat comme du blé dans la grange, et ensuite ne peut plus s’en passer, et court le monde en poussant des cris d’aveugle qui a perdu son chien. Que je le rencontre par hasard, il trouvera à qui répondre!
–C’est une foudre de guerre que cette femme-là, pensait le Cabezac. Marchons droit.
–Que faisiez-vous en m’attendant? demanda Andréa changeant brusquement le cours de l’entretien.
–Nous rêvions, chacun de notre côté, mon élève et moi, car c’est un élève, novice encore, malgré ses airs dégagés, que le noble vicomte.
–Ès arts d’amour, insinua le Cabezac en minaudant.
–Voyons, mon ami, fit Antonine avec des mines compatissantes, de grâce, pas de fadeurs. C’est vieux genre et mal porté. Tiens s! regarde bien cet être-là, ma bonne, ajouta-t-elle en s’adressant à la Florentine; il l’adore; si tu veux, prends-le. Il n’est pas féroce, lui. Il ne te mangera pas. C’est un miel, un sirop, mais je ne peux pourtant pas avaler de l’orgeat sans discontinuer une semaine entière. Je voulais venir te voir toute seule. Pas moyen. Il ne me quitte plus. Il s’attache à moi comme une plante grimpante. Ce n’est pas un homme, c’est un lierre. Ce blocus me désole.
–Il ne Le prend toujours pas par la famine, dit Andréa, puisqu’il t’emmène déjeuner.
–Et toi aussi.
–Je ne puis pas, je te l’ai dit.
–Par pitié pour moi, ma chère, opère une diversion.
Elle attira son amie dans le boudoir.
Le vicomte exultait, car Antonine avait soin de mêler à ses sarcasmes de petits sourires qui le comblaient d’aise, comme des canetons de huit jours sous une rosée d’avril, et lui prouvaient que la moquerie n’était qu’à la surface, l’amitié au fond, amitié qui devait durer, hélas ! juste autant que les libéralités de l’auteur des jours de Cabezac et s’éteindrait le jour où les galions paternels cesseraient leurs arrivages.
–Plante-le donc là, ton Périgourdin, fit Andréa quand elle se trouva seule avec l’actrice. Ne me quitte pas. Quand je suis seule, j’ai des idées noires et je ne sais ce dont la solitude me rendrait capable.
–Que tu es faible! Tiens-toi. Tu n’es pas seule après tout. Nous te défendrons. Quant à lâcher Gontran, impossible. Tu peux croire que j’ai tout essayé. Je lui ai dit que j’allais à une conférence à la Sorbonne, que j’avais un rendez-vous chez ma couturière; une note à payer chez Fanny Claude. Rien n’a pris. C’est un crampon, et solide. Je lui ai fait entendre qu’en ne me quittant pas plus que mon ombre, il m’afficherait et qu’il y a des convenances à garder. Il m’a répondu, en se moquant de moi, que c’était un comble. C’est ce qu’il a dit de moins sot.
Je l’ai engagé à faire un tour chez le bijoutier pour se former le goût, et chez son tailleur pour se réformer la taille qu’il a un peu tournée. Il m’a dit que ce serait pour une autre fois; qu’il avait besoin d’épanchements pour le quart d’heure. Excellent d’ailleurs et iils unique de parents qui l’adorent et le trouvent beau comme le jour. Ta robe est ravissante. Cette satinette, ce n’est rien et c’est tout ce qu’on veut, de la faille, du satin et du foulard des Indes. Et le duc?
–Il revient.
–Décidément?
–Oui.
–Quand?
–Aujourd’hui.
–Il t’a écrit.
–Le duc ne s’occupe pas plus de moi que si je n’avais jamais existé, dit amèrement la Florentine.
–Alors?
–C’est mon sculpteur qui me l’a dit.
–Maurice?
–Sans doute. A qui veux-tu que Serge fasse ses confidences si ce n’est à cet autre lui-même?
–Et sa maîtresse?
–Mme Perreux! dit Andréa dont les traits se contractèrent; elle revient avec lui, certainement. Ils ne se quittent plus. J’avais cru à une liaison passagère, mais il paraît qu’elle sera éternelle, à moins que.
–A moins que quoi?
–Qu’un accident imprévu ne la rompe.
–Bah! fit Antonine, quel accident peut les atteindre?
–Maurice en effet m’assure que c’est une adoration perpétuelle, un amour sans nuages, une fête sans fin.
–Tu vois bien. Et avec la fortune du duc, il n’y a pas de déraillements possibles. Il est à l’abri de tout. Imite-le.
–Je ne peux pas.
–Comment tu ne peux pas? Tu vois papillonner autour de toi ce que Paris compte de gens hors ligne; la haute finance représentée par Monsabran, les arts par Verner qui est peut-être le moins sérierux, la noblesse par tout ce que le grand cercle compte d’imbéciles. Tu auras autant qu’il te plaira d’Anglais, de Bordelais, d’Américains et de Russes. Je ne te souhaite pas de Perigourdins, mais, si tu en veux, le mien brûle de se jeter à tes pieds. Et tu maudis le sort? Et il y a une tache dans ton soleil?
Bête., va L Confesse que tu es ingrate envers le ciel qui t’a confectionnée comme tu es., et Serge qui lui a servi d’instrument pour te mettre au point.
Cabezac avait passé sa tête étroite entre les deux rideaux de la portière. Il écoutait.
–Le duc t’a quittée, continuait Antonine, il était dans son droit. Il a agi en galant homme et en grand seigneur qu’il est. Il est volage, sois légère. Il t’en a rendu le droit.
–Je ne peux pas, répéta Andréa toujours sombre.
–Ah! c’est ennuyeux à la fin, tes passions tragiques. Viens déjeuner.
–Oui, allons déjeuner, mesdames, dit le vicomte. J’ai des rats dans l’estomac. L’amour, c’est très agréable, mais ça creuse!
–Tous les vices! le voilà qui écoute aux portes, fit l’actrice railleuse. Mais il a raison. Allons déjeuner.
Elle fut persuasive. Quel danger y avait-il? Il fallait se distraire, Andréa de son amour perdu, Antonine de son amoureux trop tenace. Une glu infecte, comme elle disait.
L’Italienne céda.
Elle prit ses gants et son chapeau et descendit, suivant le vicomte et Antonine.
Au moment où elle mettait le pied dans le vestibule de la maison, un bras d’homme se posa sur le sien, et elle étouffa un cri de terreur.
I
Table des matières
L’inconnu qui attendait Andréa à la porte de sa maison était vêtu d’un veston de drap bleu, d’un pantalon pareil et coiffé d’un chapeau de soie, très brillant, crânement posé sur le côté.
Son visage brun, soigneusement rasé, à l’exception de moustaches noires effilées, n’était pas vulgaire. Les yeux sombres s’enfonçaient sous deux sourcils épais. Le front ridé et bas était en partie recouvert de petites boucles de cheveux. Le nez droit et effilé, les lèvres minces, les pommettes saillantes et surtout l’éclat du regard qui avait des lueurs fauves rendaient l’ensemble de la physionomie dure et presque féroce.
C’était Méo.
Un air de triomphe était répandu sur cette figure à la fois brutale et fière, basse et forte.
–Enfin! s’écria-t-il avec un accent sauvage.
Et regardant fixement Andréa:
–C’est ici que tu demeures? Et c’est ce misérable singe que tu m’as préféré?
Heureusement, pour son amour-propre, le vicomte de Cabezac n’entendit pas. Il était déjà sur le trottoir, ouvrant galamment la portière de son coupé.
Ce fut Antonine qui se chargea de la réponse.
–Oui et non, monsieur; et si vous avez à parler à mon amie, il est plus convenable, si elle consent à vous recevoir, de rentrer chez elle.
–Si elle consent à me recevoir! répéta l’Italien ironi quement.
–Sans doute, si elle y consent! Nous ne sommes pas ici dans une île de sauvages. Seulement, ce monsieur, qui est du Périgord, et dont vous parlez si obligeamment, ajouta l’actrice, n’est pas l’amant d’Andréa, c’est le mien.
–Je ne vous en fais pas mon compliment, dit le clown.
Antonine prit Andréa par la main.
–Viens, fit-elle. Je ne te quitte pas. Le vicomte attendra.
Et comme il revenait, étonné du retard des deux femmes:
–Nous avons besoin d’un quart d’heure. Allez à pied, mon ami, commander le déjeuner, ordonna-t-elle. L’exercice vous est utile; et laissez-nous le coupé.
D’un geste froid, elle indiqua l’escalier à Méo.
–Montrez-nous le chemin, dit-elle. C’est au premier, à l’entresol pour les Parisiens.
–Puisqu’il faut une explication, fit-elle en se penchant à l’oreille d’Andréa, autant tout de suite que plus tard. Laisse-moi l’expédier.
La femme de chambre vint ouvrir au coup de sonnette de l’actrice.
Méo était calme, en apparence du moins.
Il regardait avec curiosité l’appartement de sa femme.
–Saints du ciel, dit-il, c’est soigné ici, et mieux qu’à Florence dans le taudis de la rue des Capucins!
Andréa ne desserrait pas les lèvres.
Elle se tenait sur la défensive, pâle, terrifiée comme un chien qu’on menace du fouet et reprise de sa haine pour le clown en même temps que de sa crainte.
Méo remarqua son attitude.
–N’aie pas peur, dit-il; depuis ton départ, j’ai eu le temps de réfléchir et je me suis humanisé!
–A la bonne heure, fit l’actrice. J’étais sûre que nous pourrions causer sans tapage et en gens civilisés.
Elle avait entraîné Méo et Andréa au salon qui donnait sur la rue, en traversant la salle à manger, où la vaisselle d’argent étincelait sur les dressoirs.
Elle indiqua au gymnaste un fauteuil, et s’assit elle-même sur le canapé avec Andréa qu’elle avait attirée auprès d’elle.
–Et maintenant, commença-t-elle, cher monsieur, dites-nous donc comment vous avez découvert la maison de madame et ce que vous y venez faire.
–Le hasard m’a servi. Ce matin j’allais au Cirque d’Eté, qui rouvre dans quelques jours, lorsqu’à l’avenue Gabriel–il disait avenoue–j’ai vu passer une voiture–il disait voitoure–avec une femme, une ombre, qui m’a paru ressembler à Andréa. J’ai suivi cette voiture; elle s’est arrêtée aux Champs-Elysées. Andréa est descendue, et., sans être absolument certain que ce fût elle, je me suis mis en faction devant l’hôtel. J’y serais resté deux jours plutôt que de m’éloigner, dans l’incertitude où j’étais.
–Vous avez la vertu de la persévérance, dit Antonine.
–Oui, fit simplement Méo.
Quand elle est sortie, plus de doute. Je me suis élancé, mais trop tard. Le coupé qui l’emportait allait un train d’enfer. J’ai couru après lui sans m’inquiéter des passants qui me regardaient comme un fou ou un voleur.
J’allais le perdre de vue quand il s’est arrêté dans cette rue. Certain d’avoir vu Andréa entrer dans cette maison, j’ai repris ma faction et me voilà.
–Et sur vos intentions, cher monsieur Méo, demanda Antonine, étonnée du calme de l’Italien, peut-on obtenir quelques lumières?
–Je ne suis pas fixé. Je n’ai pour le moment qu’une volonté bien arrêtée, celle de connaître le nom.
–De celui auquel mon amie doit cet intérieur? Mais, cher monsieur, est-il bien utile de vous l’apprendre? A quoi ce détail vous servirait-il?
–Il est touj ours bon de savoir le nom de ses ennemis.
–Pour s’en garder?
–Ou pour s’en venger.
–La vengeance? Quelle drôle d’idée vous avez! Autrefois on disait que c’était le plaisir des dieux!
Maintenant, cher monsieur Méo, nous avons changé cela et bien autre chose. Nous sommes si occupés, on vit si promptement qu’on n’a plus le temps d’y penser. Et puis, croyez-vous sérieusement que celui qui vous a enlevé Andréa soit votre ennemi? Il ne vous connaît même pas; il ne vous a vu qu’une fois la nuit et sous un vilain aspect. Il paraît que vous étiez ivre comme un sonneur, très farouche et que vous frappiez cette malheureuse dont vous auriez dû baiser les pieds mignons. Avouez que la vie n’était pas tenable dans ces conditions. Le hasard s’est chargé de trancher ces nœuds trop rudes; une femme a le droit d’être traitée autrement qu’en victime destinée à l’abattoir ou même à une simple correction journalière. C’est par votre faute que vous êtes tombé dans l’Arno; par votre faute aussi cette colombe a pris son vol vers des climats plus doux. De quoi vous plaignez-vous donc, cher monsieur Méo? Voyons, de bonne foi, répondez, de quoi vous plaignez-vous?
–Je ne me plains pas. Je veux–il appuya sur ce mot–savoir son nom et je le saurai.
Il avait un air déterminé qui inquiéta Antonine.
Elle allait ouvrir la bouche, mais Andréa la lui ferma avec la main.
–Ne parle pas, dit-elle. Il le tuerait.
–Comment? c’est si grave, reprit l’actrice. Mais vous êtes d’un autre monde en vérité. Tuer le duc!
–Ah! c’est un duc! fit Méo en serrant les dents. Le duc de quoi?
Ses yeux s’étaient allumés, mais pour s’éteindre aussitôt sous l’arcade des sourcils qui s’abaissa.
Antonine se mordit les lèvres.
–Eh bien! après, dit-elle; croyez-vous que ce soit un chiffonnier ou un balayeur qui ait inslallé Andréa de cette façon? Ne poussez donc pas tant les hauts cris. Vous aviez, cher monsieur, un diamant de la plus belle eau au doigt, vous l’avez jeté dans la rue. Un passant, un duc–oui, monsieur,–qui était connaisseur l’a ramassé, l’a porté chez un bijoutier habile, l’a fait enchâsser dans un joli morceau d’or, et s’en est paré dans le monde. Où est son tort?
–C’est un voleur, dit tranquillement Méo.
–Mon cher, riposta Antonine, nous ne nous convaincrons ni l’un ni l’autre. C’est comme quand on parle politique. Inutile donc de continuer l’entretien.
–Allez vous-en, si vous voulez, fit le clown, moi je reste. J’ai à causer avec Andréa.
–Oh! non, par exemple, s’écria l’actrice. Pour que vous recommenciez vos exercices de Florence! Ils ne sont plus de mise à Paris.
–Vous ne me connaissez pas. Moi aussi, dit Méo, je suis allé chez un bijoutier, j’ai été taillé et travesti à la dernière mode. Je suis un gentleman et j’agirai en gentleman.
–Ce bloc enfariné ne me dit qui vaille, mon cher, et j’emmène Andréa. Du reste, pour une première entrevue, elle a assez duré. On nous attend. Vous n’avez pas la prétention, je suppose, de renouer sans préliminaires vos anciennes relations avec mon amie! Vous vous êtes donné l’un à l’autre un congé définitif, et la clôture a été prononcée sans remise. Pas vrai? Alors, à quoi bon ces conversations?
–Je veux savoir, répéta Méo.
–Ah ! nous tombons dans les redites. C’est fatigant, décidément. Andréa, lève-toi et viens déjeuner. Tu inviteras monsieur un autre jour.
–Non, dit Méo. Je m’inviterai bien moi-même. Merci. Pour aujourd’hui, vous sortirez quand il vous plaira, mais pas avant de m’avoir donné le nom que je vous demande.
Et s’adressant à sa femme dont il s’approcha au point de la toucher.
–Voyons, ne te fais pas prier, dit-il, quel est cet homme?
Antonine essaya bravement de s’interposer, mais il la repoussa avec tant de violence qu’elle trébucha sur le tapis et faillit tomber.
–Mêlez-vous de ce qui vous regarde, fit-il brutalement.
Et se tournant vers Andréa effarée, d’une voix où l’on sentait le tremblement de la colère qui montait:
–Son nom!
Elle ne répondit pas. Elle était pâle comme ses dentelles.
–Son nom? commanda-t-il pour la dernière fois.
–Jamais, dit-elle résolument.
Il lui saisit le bras avec une telle force qu’elle tomba à genoux devant lui.
Antonine voulut courir à la fenêtre, mais de la main qui lui restait libre, il la retint par sa robe, l’attira brusquement et la jeta sur le canapé.
–Je vous défends de bouger, de pousser un cri ou d’appeler personne, dit-il froidement.
Antonine frissonna. Ce petit homme avait une énergie qui lui en imposa. On sentait une telle résolution dans son attitude, qu’il fallait renoncer à la résistance. D’autre part, ses mouvements révélaient tant de vigueur, tant de souplesse féline, que la lutte était impossible.
Andréa essaya de se dégager; mais, à cette tentative, Méo pressa si violemment son bras, qu’il écrasa le bracelet qu’elle portait, et que l’or et les brillants lui entrèrent dans la chair.
Une sueur froide trempa le visage de la Florentine.
–Ah! tu me fais mal! cria-t-elle.
–Son nom?
–Décidément, cher monsieur Méo, dit Antonine, qui s’était remise, vous êtes un grossier personnage et un lâche.
A cette apostrophe, le clown lâcha le poignet de sa femme, qui s’affaissa sur le tapis, et, croisant les bras sur sa poitrine, il s’approcha de l’actrice.
Au cri de sa maîtresse, la femme de chambre était accourue.
–Vous avez raison, dit-il d’une voix étouffée. Je suis un grossier personnage. Je n’ai pas reçu l’éducation de ces beaux seigneurs qui vous payent avec des millions qu’ils n’ont pas eu le souci de gagner, et vous séduisent avec l’aide de l’artiste qui leur taille des formes élégantes dans le drap destiné à voiler leurs misères, des voitures dans lesquelles ils vous mènent aux cabarets à la mode et du satin dont ils capitonnent vos boudoirs, sans autre peine que de délier les cordons d’une bourse toujours pleine. Est-ce que j’ai eu le temps, moi fils d’un bouffon de cirque, d’étudier le langage raffiné et de me façonner aux belles manières?
Quand j’avais quatre ans, mon père me dressait à coups de chambrière dans les baraques qui couraient les villages du Piémont et de la Lombardie. Il était moins rude pour les chevaux parce qu’ils coûtent de l’argent et qu’il faut les ménager. Comme il n’était pas fort après tout, et qu’il mangeait ce qu’il gagnait avec les écuyères et les baladines, il est parti pour l’autre monde en me laissant, à neuf ans, obligé de gagner mon pain avec mes cabrioles. J’étais seul. Personne pour m’aider. J’ai travaillé sans goût, sans maîtres, vêtu de guenilles, ivre la moitié du temps jusqu’au jour où j’ai rencontré dans les rues de Florence une jeune fille. Elle avait seize ans, moi dix-huit. C’était Andréa, non pas cette Andréa que vous voyez là, habillée comme la princesse Colonna ou une fille de pape. Non, une Italienne pauvre, brunie par le soleil, les pieds nus, les cheveux mal peignés, une robe déchirée sur les épaules et une corbeille d’oranges sur la tête.
Je l’ai regardée.
Elle était plus belle en vérité qu’aujourd’hui, aussi belle au moins dans sa misère que dans cette, insolente prospérité.
Je la suivis machinalement. Une force inconnue m’attirait. C’était comme un aimant tout-puissant. Toute une soirée je marchai derrière elle à quelque distance et à la fin, le jour tombant, comme elle pleurait au coin d’une borne à la porte du palais Barberini, je lui demandai ce qu’elle avait Elle m’expliqua qu’elle allait être battue par sa mère, si elle rentrait au logis sans rien rapporter, qu’on la rudoyait et qu’elle avait peur.
J’étais encore plus grossier alors qu’aujourd’hui, mais je lui donnai ma bourse sans demander rien en échange.
On venait de me payer. Après cette largesse, je je ne savais plus où je dînerais ni comment, mais je rentrai à ma mansarde tout joyeux.
Depuis, nous nous sommes revus souvent.
A dater de cette rencontre, je me mis à travailler sérieusement. Je voulais lui plaire. J’essayai l’impossible et je réussis, au risque de me rompre le cou vingt fois par jour. Cependant je ne lui parlais pas d’amour. Un jour cependant, un dimanche, je l’emmenai à la campagne. On commençait à connaître le nom de Méo. Mes hardiesses attiraient la foule et le père Ruspoli encaissait, grâce à moi, de bonnes recettes. Il n’avait jamais été à pareille fête. Je ne m e doutais pas du prix de l’argent, moi; il..me fallait si peu pour vivre! je me contentais de ce qu’il me donnait sans songer que j’aurais pu exiger davantage.
Ce jour-là nous allions bras dessus bras dessous dans la vallée. Il faisait un beau soleil de mars. Vous en souvenez-vous, Andréa?
La Florentine s’était relevée. Assise sur le canapé, les coudes sur ses genoux, la tête dans ses mains, elle ne fit pas un mouvement. Elle restait là les lèvres plissées dédaigneusement, faisant mauvais visage à ces souvenirs anciens qu’elle aurait voulu anéantir, inquiète, hébétée, comme si cette vie de bohême et de misère dont le duc l’avait tirée, se cramponnait à elle et la reprenant, la rejetait dans l’abîme d’où elle était sortie.
–Moi, je m’en souviendrais cent ans! reprit Méo. Nous marchions dans un sentier perdu entre deux champs de riz. Les hautes tiges nous dépassaient et personne n’était près de nous. Nous ne pariions ni l’un ni l’autre, et très troublé, il me semblait que dans le silence j’entendais mon cœur battre. Je m’arrêtai tout à coup et en te prenant la main, je te dis:
–Veux-tu être ma femme?
J’attendais ta réponse avec anxiété. Tu me l’as donnée. N’étais-tu pas libre?
Andréa ne releva pas la tête.
–Il fallait me dire non, continua Méo, puisque tu n’as consenti que pour te jouer de ta promesse. Et cependant je t’ai dû les seuls moments de douceur que j’aie rencontrés dans ma vie.
Il se rapprocha d’elle et très agité, malgré les efforts qu’il faisait pour rester calme:
–Andréa, dit-il, rappelle-toi. Je sais que j’ai eu des torts. On ne se corrige pas en un jour d’un vice de sa jeunesse. Quand je m’enivrais, entraîné par l’exemple de camarades moins heureux que moi, puisqu’ils n’avaient rien pour les arracher à leurs misères, je perdais la raison au point d’oublier ce que je te devais. Je t’ai froissée violemment. Aussi je ne te reproche rien. Dans un accès de colère ou de découragement, tu as pu céder à des prières d’oisif que ta beauté-attirait. J’ai été brutal, stupide, imbécile, et je le eonfesse à genoux, après en avoir tant souffert. Je n’ai senti le prix du bijou tombé en ma possession que le jour où je l’ai perdu. Je te pardonne tout, mais j’ai été si rudement puni que tu dois me pardonner aussi. J’ai pensé: à me tuer. J’y pense souvent encore.
Sans toi, je ne pourrais vivre.
Bien des fois, suspendu à cent pieds du sol, j’ai eu l’idée de me briser le crâne, en estimant la mort comme une suprême guérison.
Un seul mobile m’a retenu: celui de me venger cruellement de l’homme qui t’avait emportée la nuit, comme un bandit, en me dépouillant de tout ce que j’avais de cher. Et il n’est rien que je ne tente pour en arriver là. Après nous verrons.
Il se tourna vers Antonine, qui maintenant l’écoutait avec plus de curiosité et d’intérêt que de crainte.
–Ah! vous avez osé, vous, me dire que je suis un lâche !
Tout ce qu’il vous plaira, mais pas cela! C’est la première fois qu’une pareille injure est jetée à la face de Méo Rospigliani. Dites que je suis une brute à figure d’homme, un malappris, une canaille, un brigand, mais un lâche, non! vous n’avez donc jamais vu Méo, risquant sa peau, qui après tout vaut celle d’un duc, le sourire aux lèvres, en se jouant de dangers devant lesquels frémirait cet autre dont je vous arracherai le nom, luttant avec la mort comme avec une camarade, pour un peu d’argent, pour des applaudissements ou pour rien! Je ne suis qu’un clown, un bouffon, un saltimbanque, mais il y a là–il frappa sur sa poitrine,–plus de courage que sous l’habit noir de vos amants et du sien. Et je vous le prouverai.
–La preuve est superflue et je la tiens pour faite, cher monsieur Méo, dit l’actrice qui retrouva un sourire.
–Vous ignorez la force de l’homme qui n’a qu’un but et qui le poursuit sans jamais en détourner les yeux. J’ai le mien et rien n’a pu m’en distraire: connaître mon rival heureux, puisqu’on l’aime, lui; le voir face à face et avoir avec lui un de ces entretiens dont le dernier mot est mortel pour l’un ou l’autre. Et vous pensez que maintenant, au moment où, après l’avoir cherché dans toute l’Europe, comme un chien qui évente une forêt pour y lancer un sanlier, je puis vous arracher à vous ou à Andréa ce nom que je veux savoir, je laisserai échapper l’occasion pour je ne sais quelle sensiblerie ridicule. Ah! vrai! vous vous trompez étrangement, belle dame! Vous avez vos armes, la fourberie et la dissimulation, j’ai les miennes et je m’en sers.
Il montrait ses poignets aux muscles saillants comme des cordes et ses mains dont les doigts se crispaient de colère.
–Mais, cher monsieur Méo, reprit Antonine, vous oubliez qu’à Paris nous ne sommes pas dans vos montagnes de la Calabre ou des Abruzzes, qu’il y a des agents de police sur les trottoirs; que nous voilà trois ci réunis et que, sur une menace, nous pouvons faire un vacarme à ameuter dix sergents de ville et à vous envoyer au poste; que d’autre part on ne s’introduit pas dans les maisons sans parler au concierge, et que si votre rival heureux, comme vous dites si agréablement, est un duc fort riche, par conséquent très bien gardé, cette notion, que vous voulez acquérir de vive force, bien à tort, ne vous servira à rien si ce n’est à vous compromettre.
–C’est mon affaire. Livrez-moi le nom. Le reste me regarde.
Antonine regarda le clown.
Une résolution si énergique était empreinte sur ses traits qu’elle comprit qu’il ne reculerait pas.
–Au fait, dit-elle, si Andréa n’y voit pas plus d’inconvénient que moi, je ne sais pas pourquoi nous vous refuserions cette légère et vaine satisfaction.
Andréa se leva comme mue par un ressort, et posant la main sur les lèvres de l’actrice:
–Tais-toi, s’écria-t-elle, il le tuerait.
Méo, malgré son empire sur lui-même, pâlit affreu-; sement.
–Oh! malheureuse, dit-il d’une voix altérée par la colère, tu l’aimes donc bien!
Antonine eut peur.
Une telle rage décomposa les traits de l’Italien, il fouilla avec une si violente agitation sa poitrine, que l’imagination de l’actrice le vit déjà s’élançant comme une brute sauvage sur Andréa, et la frappant avec l’arme ordinaire des gens de son pays, le couteau qui ne Les quitte guère.
Instinctivement, elle se jeta entre eux.
–Voyons, cher monsieur, dit-elle sans perdre son sang-froid, je vous propose un marché convenable. Un clown peut être un galant homme et je veux vous croire homme d’honneur. Au fond vous m’apparaissez sous des aspects que je ne soupçonnais pas.
Il y a ici des dehors qui vous trompent.
Andréa est d’une sagesse que je qualifierai de désespérante.
Le duc, que la fatalité a placé sur son chemin, n’a pas les torts que vous lui attribuez.
Il s’est montré envers elle, et il y a longtemps qu’ils ont divorcé, d’une galanterie et d’une générosité de grand seigneur. Vous en voyez les preuves.
Il n’est donc pas si haïssable que vous le pensez et vous le reconnaîtrez après deux heures de solitude et de réflexion. Promettez-moi de ne pas user de vioence envers Andréa, mon amie, soit pour obtenir ses secrets, soit pour rentrer en grâce auprès d’elle, de la laisser agir librement et d’elle-même, et je vous ivre ce secret qui vous tient tant au cœur, et qui d’ailleurs est un peu. le secret de Polichinelle. Si vous étiez Parisien, vous l’auriez su dès le premier jour de votre célébrité dans nos murs, mais vous préférez l’isolement, les airs sombres et farouches, et la haine sourde et vaine à la fréquentation des gens gais et au courant des petits scandales de notre monde. Vous êtes bien de votre pays.
Elle lui tendit la main gracieusement et ajouta:
–Est-ce convenu?
–Je ne m’engage e à rien qu’à ce que vous me demandez pour Andréa.
–A rien de plus?
–Soit, dit-il, en laissant tomber sa main nerveuse dans celle d’Antonine.
––Foi d’honnête homme.
–Foi d’homme d’honneur!
–Eh bien, reprit l’actrice en s’asseyant près du clown, le passant qui se trouvait, par hasard, sur le pont de Florence le soir de la fuite d’Andréa, l’homme qui l’a protégée contre vos brutalités et qui, la voyant belle et malheureuse, l’a recueillie et lui a donné une existence indépendante et facile, c’est.
Par un mouvement rapide, Andréa voulut s’approcher d’Antonine. D’une main Méo la cloua sur le canapé.
–N’achève pas, cria-t-elle, je te le défends.
–Oui, il le tuerait, fit en se moquant l’actrice, tu l’as déjà dit; mais qu’est-ce que cela te fait puisqu’i ne t’aime plus?
La Florentine porta la main à sa poitrine comme si elle y avait reçu le coup de poignard de Méo et retomba sur le canapé.
Méo, immobile et presque livide, attendait la fin.
–J’ai promis, reprit Antonine, je paie.
Et avec un crayon elle traça sur une carte ce nom:
Duc de Villiers-Doncourt.
–Tenez, dit-elle à Méo en la lui tendant, voilà ce que vous vouliez savoir. Je compte sur votr parole.
–Et maintenant! fit-elle en prenant Andréa pa la main, allons déjeuner; Cabezac doit être furieux. Et au fait, c’est ridicule d’être dérangé pour de pareilles niaiseries.
La Florentine se leva machinalement et se dirigea vers la porte:
–Andréa, dit d’une voix suppliante Méo.
–Oh! c’est une conquête à refaire, cher monsieur, affirma Antonine. Ne brusquons rien. C’est assez de besogne pour une matinée. Adieu.
–Au revoir donc, fit Méo avec un air singulier.
Les deux femmes s’éloignèrent sans que le clown fit un pas pour les retenir. Ce ne fut qu’en entendant le bruit du coupé qui les emportait qu’il revint à lui.
VII
Table des matières
On dira ce qu’on voudra, les moralistes jetteront leurs écrits à la face des incroyants et les prédicateurs leurs homélies–sauf à contredire leurs doctrines par leurs actes sous l’abri du mur de la vie privée– mais il y a deux royautés nouvelles dont la puissance invincible s’impose sans protestation sur les ruines des autres. L’une est celle de l’argent; l’autre, celle de la beauté, de la beauté vraie, noble, artistique, attractive. Son empire s’établit fatalement à l’heure où les sociétés arrivent au point culminant de leur civilisation et se plongent avec ardeur dans les jouissances excessives du bien-être et de la richesse.
Tout y est soumis.
La foule l’acclame, le monde s’incline, les passants se retournent et saluent. On s’attroupe autour d’elle comme devant le prix d’honneur du Salon et–c’est humiliant de le reconnaître,–mais à son aspect on oublie les critiques de la morale qui se révolte. On étouffe les cris de la pudeur offensée.
Ce ne sont plus seulement les magistrats libertins de l’Aréopage qui absoudraient Phryné dans la splen-– deur de sa nudité; c’est tout le monde, tant la civilisation amollissante a divinisé la forme et propagé son culte.
Mme Perreux s’était transformée.
Elle avait subi cette transfiguration de la chrysalide devenant papillon. Sa taille s’était assouplie, ses cheveux aux teintes fauves avaient des reflets soyeux; les boucles qui s’échappaient sur son cou d’une blancheur lactée étaient aussi fines que les fils de la vierge dans une rosée matinale. Les attaches de son cou soutenaient fièrement une poitrine d’un modèle superbe. Ses contours auraient ressuscité Phidias, et le charme irrésistible de ses grands yeux bleus pénétrait jusqu’au fond des âmes.
Seulement, en abaissant le regard, on aurait pu deviner que la taille ne tarderait pas à perdre de sa finesse dans un prochain avenir dont les promesses étaient certaines.
Depuis son retour à Paris et cette révélation, l’adoration dont Serge entourait sa maîtresse n’avait plus de bornes. Auparavant, il gardait une certaine réserve, la promenait le plus souvent en voiture fermée ou la rejoignait au théâtre dans une loge convenue dont la grille discrète les dérobait aux regards des curieux. Rarement il s’était montré en public avec elle, malgré l’orgueil étincelant dont ses yeux rayonnaient quand, avec Blanche au bras, il passait, beau de jeunesse et de fierté, au milieu des groupes en admiration dans le foyer d’un théâtre, autour du Lac ou au pesage de Longchamps.
Maintenant, il ne pouvait plus la quitter.
C’est à regret qu’il s’éloignait d’elle pour quelques heures; son amour s’était exalté, mais en s’exaltant, cet amour si ardent, si exclusif l’avait pénétré.
Serge, qui n’avait cherché d’abord qu’une aventure banale, avait été vaincu par la douceur angélique de sa maîtresse, par cette candeur et cette pureté survivant à la faute, par la vertu pudique de cette femme honnête qu’une pente insensible et funeste avait conduite à l’adultère, malgré sa volonté.
Le caprice passager avait cédé la place à la passion sincère, à l’affection durable, unique, fondée sur les qualités de l’âme plus encore que sur les adorables perfections de la forme, mais, à son tour, il triomphait dans le cœur de sa maîtresse. Elle l’aimait pour sa bonté inaltérable, pour sa grâce constante et enfin pour la puissance attractive de cette nature charmante et forte, si bien douée pour inspirer tous les amours.
Quand il était près d’elle, elle ne voyait rien au delà. Il lui semblait que le monde se bornait à cet horizon, à cette chambre magnifique, aux plafonds de Lancret, aux portraits d’aïeules, aux riches tapisseries des Gobelins, car maintenant elle venait souvent à l’hôtel de l’avenue de Friedland, presque aussi souvent qu’à la rue de Presbourg. Ce n’était plus Blanche Perreux, aux yeux enivrés de Serge, c’était pour lui la seule, la vraie duchesse de Villiers.
Mais, quand il était absent, une tristesse poignante s’emparait d’elle.
Les images du passé évanouies en présence de son amant reparaissaient, plus sombres et plus troublantes.
Son imagination surexcitée se reportait à la Masure.
Elle voyait son mari errant autour de la maison vide, la cherchant vainement, et Charlotte, l’enfant abandonnée, sa fille, à genoux dans un coin, joignant ses mains frêles et priant pour elle.
C’était une sorte d’hallucination, une obsession dont elle ne pouvait se débarrasser. Elle éprouvait même un âcre plaisir, une jouissance amère à se reporter par la pensée à cette chaumière, si différente des palais qu’elle habitait, mais qui recélait une partie de son cœur et où elle aurait voulu vivre une moitié de ses jours, partageant son existence enfiévrée entre celui qu’elle regardait comme un maître, presque comme un Dieu, à qui elle se livrait avec toutes les forces et les vibrations de sa chair et de son âme asservies, et les êtres toujours chers qu’elle aurait entourés de ses soins, de sa pitié et de ses consolations, guérissant de ses mains douces les blessures qu’elle leur avait faites et par où leur vie s’échappait.
La salle à manger de son appartement de la rue de Presbourg est de dimensions restreintes, mais c’est un bijou du style le plus pur de la Renaissance.
Les murs sont tendus de verdures de nuances féteintes, où l’œil se repose dans le calme de paysages aux eaux bleuâtres, aux arbres étranges peuplés d’oiseaux fantastiques aux plumages d’émeraudes et de turquoises.
Sur les bahuts, les vaisselles d’argent et les faïences rares jettent leurs notes brillantes, les chaises semblent faites pour les belles et honnêtes dames de la cour de Henri II et, du plafond aux poutrelles bleues semées de fleurs de lys, un lustre de Lerolle en cuivre ciselé descend sur une table oblongue que couvrait, à l’heure dont nous parlons, une nappe de linge damassé aux armes de Villiers.
Une cafetière en vermeil, un ou deux flacons de cristal doré et une boite à cigares entr’ouverte étaient seuls sur cette table.
Le duc et Blanche, assis l’un près de l’autre, terminaient leur déjeuner.
Serge était charmant avec son veston gris, une rose à la boutonnière, un grand air de satisfaction répandu sur ses traits moins durs qu’autrefois; ses yeux, doux comme du velours noir, se reposaient sur le visage de la jeune femme avec une ineffable expression de tendresse.
–Ah! j’ai trouvé enfin près de toi, dit-il en appuyant ses lèvres sur le front de sa maîtresse, ce que tant d’autres chercheront en vain toute leur vie: le bonheur parfait.
Elle le remercia d’un regard filtrant entre ses longs cils abaissés.
–Tu permets? reprit-il en étendant la main vers la boîte aux havanes.
Et sur un geste d’assentiment, il se renversa sur sa chaise en lançant au plafond sa première spirale de fumée bleuâtre.
–Voilà ce qu’on ne devrait jamais faire en présence d’une femme, dit-il; tu es trop bonne. Si je portais un jupon, je serais sans pitié.
Blanche se leva, fureta une minute dans la salle et, se rapprochant de lui doucement, posa ses deux mains sur ses épaules.
–Tu es câline, dit-il; tu as une concession à m’arracher.
–Oui, une énorme.
–Parlez, ma belle duchesse!
–Pourquoi me rappeler que je ne puis l’être!
Serge avait un sourire énigmatique; on eût dit qu’il possédait un secret et que ce secret lui ouvrait des perspectives attrayantes, mais il se tut un moment, se baissant pour prendre un baiser aux lèvres rouges de sa maîtresse.
–Personne cependant, dit-il, ne mériterait mieux ce titre. Est-il une femme plus distinguée, plus aristocratique, plus adorable? En connais-tu qui aient des attaches plus fines, des cheveux plus soyeux, une peau plus satinée, un cou plus ondoyant, une délicatesse de traits plus exquise, une taille plus souple et plus cambrée?
Il se reprit:
–Autrefois et plus tard, car maintenant nous sommes tout entiers à l’espérance prochaine.
Elle eut un sourire navré.
–Oui, dit-elle, d’un enfant sans nom!
Serge se leva comme si une bourrasque l’avait soulevé.
–Sans nom! s’écria-t-il. Sans nom! Mon fils à moi, car ce sera un fils! Et son père donc? Je voudrais bien qu’on vînt me le disputer. Mais je l’emporterais plutôt aux Indes, au Japon, ou au fond de l’Afrique, au bout du monde. Sans nom! Ton fils à toi, le mien! Allons donc. Pauvre petit! Il sera sous ma protection, celui-là! Tout ce que j’ai de forces, de volonté, de pouvoir, tout sera pour lui, pour son salut, pour son bonheur.
Il se remit à sa place et attira sa maîtresse entre ses genoux.
–Ne dis plus des horreurs pareilles, vois-tu! C’est affreux! Je te prendrais en aversion, en mépris, si tu doutais une seconde de moi! Si tu pensais qu’avec tout ce que j’ai pour toi dans le cœur, tout ce que j’aurai pour lui, il me vienne une pensée qui ne soit pour vous, un soupir qui s’égare en chemin et se perde ailleurs que sur vos deux têtes adorées; je te tuerais pour m’avoir méconnu. L’amour perdu, profané, m’avait rendu injuste, changeant, cruel parce qu’il m’avait fait souffrir; l’amour retrouvé, pur et chaste, m’a rendu bon, doux, constant et dévoué parce qu’il m’a donné une félicité qui vaut mieux que celle du ciel. Me crois-tu, Blanche?
Il lui tenait la tête entre ses mains, les yeux dans ses yeux.
–Oui, dit-elle.
Il y avait tant de foi, d’abandon dans le ton avec lequel Blanche prononça ce seul mot que le duc la garda serrée contre sa poitrine dans une de ces longues et muettes étreintes où deux âmes se fondent en une seule.
–Mais au fait, dit-il au bout d’un silence, qu’est-ce que tu voulais me demander?
–Une grâce.
–Laquelle?
–Je désirerais.
Elle hésita une seconde, embarrassée.
–Aller à Dives, acheva le duc.
–Qui te l’a dit?
–Enfant! Est-ce que je ne devine pas tes plus intimes pensées? Est-ce que je ne vois pas dans ton cœur comme dans une maison de verre, ou plutôt comme au fond de la source la plus transparente? Je vais t’étonner. J’y consens. Je ferai plus; je te conduirai. jusqu’à Roiville.
Blanche devint plus pâle que le crêpe lisse et les fanfreluches de son peignoir.
–Tu as reçu des nouvelles? demanda-t-elle avec anxiété.
–Oui.
–Moi aussi.
–Ah! fit le duc étonné.
–Qu’est-ce qu’on te dit à toi? reprit la jeune femme.
–Que le supplice de ce malheureux touche à sa fin.
–La raison lui revient?
–Non.
–Alors il se meurt. Quel remords! murmura-t-elle en couvrant son visage de ses mains.
–Tu exagères, dit le duc. Il n’en est pas là. Et à toi que t’apprend-on?
Elle tira de sa poche une lettre froissée et encore humide de larmes et la tendit à son amant.
–Lis, dit-elle.
Voici ce qu’elle contenait:
«Ma belle patronne,
«Je pense .souvent à vous et au temps où vous étiez ici, dans cette même maison où tout était si tranquille, à l’exception de la vieille Mme Perreux qui criait fort et parlait haut pour se prouver à elle-même qu’elle était la maîtresse et les autres rien du tout.
«Elle n’a pas changé; c’est bien elle qui commande, toujours sèche et rude, âpre à la besogne, levée avant le jour et couchée la dernière, mais elle n’est plus ici.
«Elle a mis tout en valeur à la Masure. C’est presque joli. La petite Charlotte a une grande chambre et un beau u lit avec des rideaux roses. Si vous saviez comme elle est gentille dans ses robes toutes simples, comme ses grands cheveux blonds tombent bien en boucles sur ses collerettes blanches, comme elle est fraîche et forte! C’est une bénédiction du bon Dieu qui veille sur elle. Quand par hasard les jours de marché ou le dimanche la grosse Suzanne,–vous l’avez bien connue, qui allait à l’hôtellerie plumer des bêtes les jours de presse et qui est servante à la Masure,–l’amène au bourg de Dives, tout le monde lui fait fête. On se l’arrache pour l’embrasser.
«Elle sera jolie comme sa mère, dit-on.
«Et on la passe de main en main. Elle s’y prête de bonne grâce. Elle est brave et mignonne tout à fait.
«A propos des gens du bourg, ils parlent encore quelquefois de vous, jamais pour en dire du mal. Vous étiez si bonne, si douce pour tout le monde, que votre souvenir reste agréable, comme un fagot de roses qui aurait laissé un parfum, et qu’on n’ose vous blâmer de ce que vous avez fait.
«L’autre jour, le gros Jérôme, le couvreur, qui est une pure brute et qui venait, de remettre de la glu à la Masure sur les étables, où il pleuvait, s’est permis en buvant au cabaret de dire une parole mal sonnante, je ne sais plus laquelle; la grande Thérèse qui se trouvait là lui a appliqué un énorme soufflet sur la joue, et Boulot, le charpentier, lui a enfoncé son chapeau jusqu’au nez, d’un coup de poing.
«Il est vrai qu’ils avaient bu tous deux pas mal de pintes et qu’ils étaient un peu allumés.
«Les autres qui étaient là disaient comme moi:
«–C’est la faute à la vieille. Est-ce qu’une sainte aurait pu tenir dans ce purgatoire à moins d’être en bois?
«Enfin, ma belle patronne, ce qui est fait est fait et ce n’est pas maître Bailly, le médecin, qui y trouvera un remède, tout habile qu’il soit, à ce qu’on dit, car je n’ai pas eu recours à ses lumières et j’en suis bien aise.
«J’aime mieux le boulanger que l’apothicaire.
«Tout est du reste fort triste ici. Ce pauvre maître Louis, qui était si bon, est bien regretté. Il n’en serait pas de même de son successeur, un beau monsieur qui passe plus de temps à se mirer qu’à faire des actes, et qui n’est jamais content de rien, tandis que maître Louis était content de tout et des autres, même quand il avait fait la besogne tout seul.
«Pour ma part, je reçois plus de taloches que de remerciements pour mon travail.
«Je vous écris, car il y a des choses que vous ignorez sûrement et que les autres ne vous diraient peut-être pas.
« Hier je suis allé à la Masure et j’en suis revenu tout drôle.
«Maître Louis n’est plus qu’une ombre; la vieille mère m’ a dit qu’il s’en va à grands pas. Elle aussi, elle se courbe et baisse de jour en jour. Elle ne le laisse pas voir, car elle est trop fière; mais elle cache, sous sa sécheresse apparente, un grand chagrin. Il n’y a dans la maison que cette petite Charlotte qui vienne à bien. Cela se comprend. Elle ne sait pas!
«Je l’ai emmenée dans le jardin sous la tonnelle où il y a un taillis de framboisiers.
«Nous étions cachés tous deux.
«Je lui ai parlé de vous. Elle s’est prise à pleurer, à grosses larmes.
«–Maman est perdue, m’a-t-elle dit.
«Je lui a bien répété que non, que vous alliez revenir. Si vous l’embrassiez deux minutes dans un coin, ce qui est facile sans que personne le sache, vous lui donneriez de la gaieté pour six mois.
«Et à vous aussi, bien sûr, encore plus qu’à elle!
«Si vous aviez vu sa joie, comme elle me caressait avec ses petites menottes rouges!
«Revenez donc un soir. Je vous conduirai. De Roiville il n’y en a pas pour une demi-heure.
«On me dit au château où je vais aussi me promener, comme partout aux endroits où il est resté quelque chose de vous, que monsieur le duc vous aime tant qu’il ne saurait rien vous refuser.
«On ne le saura point, et vous serez une grande consolation pour ceux qui vous aiment et vous pleurent de toutes les larmes de leur corps.
«Il est temps.
«VINCENT.»
Le duc rendit sans mot dire la lettre du petit clerc à sa maîtresse.
Il avait les yeux brillants comme le brin d’herbe où la rosée vient d’attacher ses diamants.
–Eh bien! demanda avec anxiété Blanche dont le regard l’interrogeait.
–Nous irons quand tu voudras, dit-il simplement.
Elle se jeta à son cou et l’embrassa longtemps, silencieusement. Deux grosses larmes roulaient le long de ses joues pâles. Le duc les essuya de ses lèvres.
VIII
Table des matières
Méo demeurait rue de Bondy, au cinquième, sur la cour.
C’était dans une grande maison, aux murs suintant l’humidité, gris et tachés de toutes sortes de nuances sales et poudreuses, fondues dans l’uniformité d’une teinte tirant sur le caramel et la fumée de charbon lavés par la pluie.
L’immeuble est énorme et doit rapporter une belle somme à son propriétaire, grâce à la prodigieuse quantité de locataires qui se superposent aux six étages de la bâtisse, sans compter un rez-de-chaussée voué au commerce et où s’exercent sept à huit industries différentes.
Il y a d’abord un épicier avec son vaste magasin s’allongeant dans un des bas côtés sur la cour, se perdant au dédale des corridors encombrés de marchandises, s’enfonçant par des escaliers étroits au fond des sous-sols et des caves où s’entassent les huiles, les feuillettes de vins frelatés et les barriques d’alcools du Nord avec lesquels on fabrique, au plus juste prix, d’excellentes eaux-de-vie du Midi.
De là montent des odeurs de pruneaux, de confitures à la glucose, de conserves marines, de sauces anglaises, de poires tapées et de cannelles, avec des arrière-goûts de pétrole et d’essences minérales. Les salaisons s’accrochent aux murs, s’élèvent en pyramides, les bougies forment des monuments aux devantures avec les poissons fumés, les boites de sardines, et les pains de sucre menacent de s’écrouler sur les cuisinières, tant ils s’amoncèlent en entassements prodigieux.
A droite de la porte cochère, une haute baie par où s’engouffrent à chaque instant les baquets et les camions d’un entrepreneur de messageries qui occupe la seconde cour et la remplit du hennissement de ses percherons robustes, du tapage de ses voitures et des jurons de ses charretiers levés avant l’aube; un charcutier fait concurrence aux jambons de l’épicier avec ses compositions culinaires dont le porc est la base et le sommet. Plus loin une fruitière et un magasin de chaussures, tandis qu’à droite de l’épicier une modiste est écrasée dans son étroite boutique entre son colossal voisin et une importante pharmacie où, sous prétexte de pallier les souffrances de l’humanité, on vend aux malades crédules de l’eau distillée agrémentée de sirops et d’aromates variés qui n’ont jamais guéri personne et font la fortune–à grande vitesse–de l’homme habile qui les débite.
Aux étages supérieurs grouille une colonie changeante de petits locataires de toute sorte.
Pour la plupart, ce sont des employés de magasin, des voyageurs de commerce, des couturières, des modistes, des fleuristes, quelques figurants où acteurs des nombreux théâtres du voisinage ou des beuglants du quartier.
Un bourgeois ne voudrait pas habiter dans une tour de Babel si tapageuse, où le silence ne se fait guère que de deux heures de la nuit à quatre, entrecoupé de bruits de portes qui s’ouvrent ou se ferment, et parfois de querelles entre des amoureux qui, pour la plupart, ne se connaissaient pas à minuit et ne se connaîtront plus à six heures du matin.
C’est là que Méo avait fait élection de domicile lors de son arrivée à Paris.
Il occupait, moyennant cinq cents francs par an, deux chambres avec une petite cuisine sombre.
La plus vaste de ces chambres lui servait de cabinet de toilette, de dortoir, quelquefois de salle à manger, lorsque, dans ses accès de mélancolie noire, il ne voulait voir personne et que l’aspect des amoureux en partie fine aux restaurants l’agaçait, ce qui lui arrivait souvent.
L’autre était abandonnée à une vieille Italienne, Giuseppa, une Milanaise qui posait encore comme modèle dans les ateliers de peinture et dont il avait fait la connaissance dans la maison qu’elle habitait avant lui, et depuis si longtemps qu’on ne se souvenait pas de l’y avoir vue entrer.
Cette vieille femme l’avait soigné après son accident du Cirque d’Été avec un tel dévouement, elle avait passé tant de nuits à son chevet, lui prodiguant, avec cette douceur des mots de la langue de son pays, des tendresses si maternelles, que Méo en avait été profondément touché.
Il lui avait offert de la prendre à son service et elle, l’abandonnée, qui avait trente ans vécu seule, perdue dans cette immensité de Paris, où elle pouvait à peine se faire comprendre, elle avait accepté avec enthousiasme l’offre du clown.
Elle n’était pas gênante, d’ailleurs.
Le matin elle se glissait, avec des allures de fantôme, dans les escaliers, entrait chez les boutiquiers en s’effaçant, montrait du doigt l’objet qu’elle voulait, payait et s’esquivait sans diro un mot.
Chez Méo, elle rangeait tout avec une rapidité étonnante, sans bruit, et si le clown entamait une conversation avec elle, elle lui répondait d’une voix si douce qu’on se serait cru dans la chambre d’un malade à la dernière extrémité.
On aurait dit qu’elle avait peur, elle, la déshéritée, de ce monde où elle tenait si peu de place, vivant de rien, portant les mêmes loques, sans cesse raccommodées, toujours propres parce que l’eau qu’elle allait chercher aux fontaines ne se vendait pas. Comme elle n’avait jamais eu de beauté, elle n’avait point eu d’amants. Ce qui surtout l’avait sauvée des liaisons de hasard, c’était un amour mystérieux, profond, exclusif qu’elle avait entretenu vingt ans avec le soin d’une vestale attisant le feu sacré, pour un peintre célèbre qui ne s’en était jamais douté.
Guiseppa n’était pas pauvre.
Elle avait amassé de quoi vivre, mesquinement, dans son pays, où chacun a sa part de soleil et où l’on se contente de si peu.
Au moment où elle avait lié connaissance avec le clown, elle était sur le point de quitter Paris.
Cette intimité nouvelle l’y avait retenue.
Maintenant son bonheur était de surveiller les moindres désirs de San-Remo; elle était fière de lui, et ces silencieux, sans s’être rien conté, sans avoir entamé dans leur isolement à deux, le premier chapitre de leur histoire, se comprenaient à merveille. Ils savaient qu’il y avait au fond de leurs âmes-qui se repliaient sur elles-mêmes et ne s’ouvraient à personne, une grande douleur, quelque chose comme une blessure toujours saignante et dont la douleur mettait par moments à. leurs fronts ce sillon profond qui stigmatise les victimes de la pensée toujours fuyante et toujours poursuivie, des ambitions inassouvies ou des grandes amours enfermées dans un repli du cœur qu’elles corrodent et dont on finit par mourir.
Dans la maison, d’abord, on ne s’était pas occupé d’eux; on y connaissait à peine ses voisins de palier. Mais après l’accident du Cirque, la célébrité de San-Remo n’avait pu garder son voile; on avait su que cet Italien taciturne et modeste était le fameux gymnaste dont les affiches collées sur les colonnes des boulevards publiaient la gloire.
Les fleuristes, les couturières s’etaient enflammées du coup.
C’étaient à la porte du clown des processions de jeunes filles demandant des nouvelles du blessé.
Giuseppa les renvoyait au jeune monsieur Calixte Gaulard, le premier de la pharmacie d’en bas, qui soignait San-Remo avec des attentions et des empressements d’interne d’hôpital.
Son intimité avec le clown et ses renseignements lui avaient valu d’innombrables bonnes fortunes, tant il est vrai qu’un bienfait n’est jamais perdu.
La chambre de San-Remo présentait un aspect singulier.
Aux murs, des maillots multicolores étaient appendus; on se serait cru dans la boutique d’un costumier de théâtre ou de bals travestis.
Trois ou quatre paires d’épées et de fleurets s’accrochaient au-dessus du lit de fer avec des pistolets de diverses formes à des clous fichés dans la cloison.
Çà et là des perruques grotesques, des boîtes à poudre, des flacons de kolh ou de vermillon traînaient sur la cheminée et l’unique table en bois de sapin.
Les habits de ville et le linge étaient enfermés dans une commode en merisier surmontée d’un buste. de la République, en plâtre, seul objet superflu de cet intérieur de pauvre.
Méo était cependant presque riche; sa tournée triomphale à travers l’Europe, dans les principaux cirques, lui avait valu des succès d’argent, mais l’idée qui l’absorbait lui rendait méprisables et vaines les autres préoccupations.
Comme maître Perreux, il avait placé tout son espoir, attaché ses ambitions à la possession d’une femme dont le souvenir le brûlait, et il avait suffi du passage d’un millionnaire grand seigneur sur son chemin pour renverser l’échafaudage de ce bonheur bâti sur du sable et si facile à détruire.
Le caprice de Serge avait troublé sans remède deux existences, aussi funeste à ces cœurs brisés que la grêle aux moissons d’un laboureur.
Depuis qu’il avait retrouvé Andréa, le clown était plus sombre qu’avant.
Loin d’elle, il se flattait d’un retour possible.
Il se berçait de cetle illusion qu’en le revoyant elle aurait oublié le passé; qu’elle se rattacherait à lui, ramenée par le pardon qu’il tenait en réserve pour la regagner et la reconquérir.
Car, comme le notaire, il éprouvait des envies folles et lâches de la reprendre.
Le passé, il s’en souciait bien. C’était elle qu’il voulait, Andréa, la femme aimée, la seule qui ait eu la puissance de l’attirer, de le vaincre, de l’émouvoir.
Si elle était revenue à lui, en passant un trait sur sa faute, sur ses torts, la haine implacable qu’il avait vouée à cet ennemi inconnu auquel il devait deux années de tortures, se serait sans doute évanouie, évaporée à la chaleur de cette passion satisfaite. Il aurait éprouvé une joie amère, insolente, d’arracher lui, le mari, par une juste revanche, sa femme, la maîtresse de l’autre à un amour encore vivace et de rendre souffrance pour souffrance à ce rival à son tour dépossédé.
Mais ses illusions s’abîmaient dans un précipice imprévu.
Andréa, abandonnée par ce duc auquel elle n’avait servi que de jouet, l’aimait toujours, éperdûment, follement.
Il enrageait de se sentir impuissant à triompher de ce rival dédaigneux de ce qu’il adorait, lui Méo, et de ce qu’il adorait vainement.
Qui donc aurait pu prévoir cette étrange situation?
C’était à se rompre la tête contre les murs.
Il n’y avait que lui pour ces misères et ces désastres.
La tête appuyée sur ses mains, il était depuis un quart d’heure assis près de la table de bois blanc, immobile, enfoncé dans des réflexions amères.
Giuseppa s’approcha de lui d’un pas si léger qu’il ne l’entendit pas.
Devant Méo, une mauvaise photographie était étendue, inclinée le long d’un verre vide.
La vieille Italienne s’était souvent étonnée de l’indifférence de Méo pour les femmes.
C’est assurément une vérité qui n’est pas à l’honneur de la plus belle moitié du genre humain, .mais il suffit d’être en vue sur des tréteaux quelconques, que ce soient ceux de la politique ou ceux d’un cirque, pour captiver l’attention des femmes et soulever chez elles des enthousiasmes aussi ardents-qu’irréfléchis.
Méo, qui n’avait pour lui que le feu de ses regards et la hardiesse de ses exercices, n’échappait pas à cette loi naturelle, mais il rejetait avec une dédaigneuse ironie les avances qui le sollicitaient à des liaisons passagères dont souvent les obj ets n’étaient pas sans mérile et sans charme.
Giuseppa, qu’une passion pareille à la sienne avait sauvée des amours d’atelier dont la licence n’a d’égale que l’éphémère légèreté, avait toujours soupçonné que cette indifférence couvrait quelque grand et mystérieux attachement.
Elle fit le tour de la table et, se posant en face de Méo, lui dit doucement:
–C’est elle?
–Qui, elle? demanda le clown sortant de sa rêverie.
–Celle que tu aimes?
–C’est ma femme, dit-il.
Giuseppa recula de surprise.
–Marié, dit-elle. Elle est morte alors?
–Non.
–Enlevée?
–Oui.
–Où est-elle?
–A Paris.
Cet aveu le soulageait.
Depuis la disparition d’Andréa, il avait vécu au milieu d’étrangers, ne laissant deviner son secret à personne, ne prononçant jamais ce nom gravé en traits de feu dans sa mémoire. Ce secret l’étranglait.
–Elle est belle, dit la vieille, qui considérait le portrait avec attention.
–Plus que tu ne peux penser.
–Je la connais.
Méo se leva brusquement.
–Tu la connais? Où l’as-tu vue?
–A l’atelier de.
Elle hésita un moment; le nom du peintre s’arrêtait dans sa gorge sèche. Elle ne se souvenait plus.
–Rappelle-toi, fit Méo.
–Carolus Duran, dit-elle enfin.
–Le peintre?
–Oui, le célèbre peintre..
–Seule?
–Non! Elle était accompagnée d’un grand seigneur.
–Le duc de Villiers-Doncourt?
–Oui, je me souviens. C’était bien ce nom.
–C’est celui de son amant. Il l’était alors.
–Et maintenant.?
–Je ne sais pas.
–Que t’importe? Puisqu’elle t’a quitté, tu ne peux plus l’aimer. Il faut effacer son image de ton souvenir et jeter ce portrait au feu. Ne peux-tu en aimer une autre?
Méo secoua la tête.
–Qui donc? fit-il.
On entendit dans l’escalier une voix fraîche et jeune fredonnant le refrain idiot d’une chanson qui courait les cafés-concerts:
C’était un monarque folâtre,
Un royal farceur! Aujourd’hui
Il est en plâtre, en plâtre, en plâtre,
Ah! qu’ c’est donc embêtant pour lui !
Et une seconde après un coup de sonnette retentit dans la chambre.
–C’est Mlle Ernestine, dit la vieille, faut-il la renvoyer comme à l’ordinaire?
–Comme tu voudras, fit Méo; mais pas un mot à personne de mon secret! Tu entends?
Mlle Ernestine était une ravissante écuyère d’un talent des plus remarqués, gracieuse entre toutes et d’une réputation de sagesse à laquelle la médisance la plus inventive ne pouvait trouver un accroc.
Mlle Ernestine était un objet d’étonnement, quelque chose comme un phénomène dans ce monde mêlé, et parmi ces existences nomades commencées pour la plupart sous la tente d’un manège ambulant ou la toiture de ces voitures foraines à l’aide desquelles les baladins courent la province en compagnie d’ours savants, de pîtres crasseux et d’hercules qui jonglent avec des poids de cent kilos.
Elle se tenait mieux que nombre de femmes du monde, sans affectation et sans pruderie, bonne camarade, élégante toujours, distinguée comme une duchesse et vivant au milieu de ce débraillé et de cette licence comme une hermine dans un fumier. sans y tacher sa robe.
Un seul mot servira d’explication à cette singularité.
Mlle Ernestine était la fille du directeur d’une troupe célèbre en province et à l’étranger, mort en laissant des affaires embarrassées.
Enfant de la balle, mais surveillée par son père, un brave homme après tout, elle était entrée d’emblée après sa ruine au cirque Franconi, le théâtre par excellence des scènes du même genre, où les acrobates et les écuyers cessent d’être des baladins et deviennent des artistes.
–Bonjour, San-Remo, dit-elle en entrant. Enfin, le sanctuaire est ouvert! C’est, au moins, la dixième fois que je monte l’escalier. Sais-tu qu’il est plus difficile d’être reçu chez toi que chez un ministre?
Le gymnaste, qui s’était rassis et avait caché le portrait d’Andréa, tendit la main à la jeune fille.
–Bonjour, dit-il. Excuse-moi. Tu sais combien je suis sauvage. Ce n’est pas ma faute, c’est ma nature qui est ainsi, faite.
Ernestine promenait des regards étonnés autour de la chambre.
–Tu trouves que c’est laid ici? reprit San-Remo.
L’écuyère fit une moue significative.
–Non, dit-elle, seulement.
–C’est affreux, conclut le clown.
–Dame! pour un artiste de ta valeur, tu pourrai être mieux meublé, entre nous, si tu voulais!
–Oui, mais je ne veux pas, ou plutôt, ça m’est bien égal. Tu comprends, pour moi tout seul! Ah ! si j’avais une gentille petite femme avec moi! ce serait différent.
–Eh bien! si tu voulais encore, dit Ernestine en rougissant pudiquement, qui est-ce qui t’en empêcherait?
–C’est juste, mais je ne veux pas non plus. Et puis il faut trouver quelqu’un qui consente à nous aimer nous autres, tout de bon! Des pantins, des paillasses, des clowns! Ce n’est pas facile, conviens-en. Vous, à la bonne heure; on vous fait princesses! C’est la mode.
–Je ne tiens pas à être princesse, affirma Ernestine.
–Ces choses-là se disent.
–Je les pense. Et si un prince voulait de moi, je le refuserais.
–Pourquoi?
–Parce qu’il voudrait de moi. Cela suffit. Un prince ne doit pas déroger ou seulement de la main gauche.
–C’est ton avis?
–Sans doute.
–C’est le mien aussi, mais tu n’es pas venue pour me le demander.
–Non.
Elle s’arrêta une minute devant San-Remo et le regarda attentivement.
Puis:
–Je voudrais un service. J’ai envie d’être riche.
–C’est une idée qui n’est pas à toi seule.
–Oui, je veux me rendre indépendante et vivre ensuite dans un trou, loin du monde, loin de Paris.
–Si jeune, dit Méo, si jolie!
–Je ne suis pas jolie, j’ai la beauté du diable. Quand on me voit à mes exercices, cambrée dans mes pirouettes, au gaz, avec un cheval sous les pieds et les bras arrondis, ou que je traverse cinquante cerceaux de suite, ou encore que je saute à la corde, comme une pensionnaire en recréation, peu vêtue d’une robe vaporeuse trop étriquée par le haut et par le bas; quand je passe au galop pendant que l’orchestre joue une valse de Strauss ou de Métra, j’inspire des passions, des passions de petits jeunes gens anémiques, qui tpussotent dans les couloirs et me disent en grasseyant quand je sors: Adorable! divine! Ils m’écœurent. Ils me dégoûtent. J’ai des envies de leur cracher au visage et de leur crier: Mais laissez-moi donc tranquille, gagner ma vie sans vous mêler de mes affaires. Si je me tais, c’est qu’on se moquerait de moi; on prendrait mes cris pour de la pose; on n’admet pas une baladine sage ou à peu près, une écuyère qui ne s’enivre pas le soir, avec des cochers ou des gentlemen en goguette; à moins que ce ne soit une grande dame de la haute école sanglée dans son amazone avec une fleur au corsage et l’immense bouquet d’un mètre de circonférence qui l’attend à sa sortie, quand elle descend de cheval et avec lequel elle revient saluer le public en délire.
Ah ! mon cher, je connais bien mon monde!
Je veux donc être riche, mais riche très vite, en deux ou trois ans, et j’ai trouvé un secret, un moyen.
–Prends le vieux fantoche de marquis de Mon-tredon, je crois, qui t’offre une discrétion. Sois indiscrète. Il a six cent mille livres de rentes et.
–Soixante-huit ans. Merci. Autrement, je ne dis pas, car il a l’air de m’aimer vraiment et cela me touche.
–Alors tu as trouvé autre chose?
–Oui. Un jour ou l’autre, je me tuerai.
–Bah!
–J’en suis sûre. Mon frère qui était plus fort que moi s’est cassé la tête contre la balustrade du manège. Tu sais, le pied nous glisse, le vertige nous prend, une distraction, un point qu’on fixe, un cheval nerveux et c’est fini. Tôt ou tard, c’est certain ! J’aime mieux risquer plus et moins longtemps. J’arriverai avec ma voltige à trente ans, fanée, usée, pauvre, car ce qu’on nous paie n’est pas le Pérou, et bonne tout au plus à mettre par grâce dans les défilés de pantomime. Je veux aller plus vite.
–Le moyen? dit Méo.
–Je suis très forte en gymnastique. Une femme qui t’imiterait aurait un succès fou. On la paierait cher. Veux-tu me donner des leçons?
Le clown lui prit les mains, l’attira à lui, et la regardant en face:
–Non, dit-il doucement en secouant la tête.
–Pourquoi?
–Cela serait fini le premier jour.
–Eh bien! et toi alors, quand tu as commencé?
–Moi, je vas te dire; ce jour-là, je voulais me tuer! Je n’ai pas pu! Le hasard !
Ernestine frissonna. Méo avait laissé échapper son secret avec tant de simplicité qu’elle comprit, à sa voix profonde et au brillant humide de ses yeux, qu’une grande douleur se cachait dans cet isolement.
–C’est drôle, fit-elle au bout de quelques secondes. J’ai souvent des idées aussi bètes que la tienne. Je m’ennuie tant toute seule.
–C’est ta faute, dit Méo.
–Qu’est-ce que tu veux? Je le sais bien, mais c’est plus fort que moi. Je ne pourrais pas me donner à quelqu’un que je n’aimerais pas! jamais! jamais! jamais!
–Eh bien! dit Méo, il y a le jeune pharmacien d’en bas qui te faisait la cour pendant qu’il me soignait. Pourquoi n’en veux-tu pas?
–M. Calixte?
–Oui.
Elle regarda Méo d’une certaine façon et ne répondit rien.
Puis elle fit un tour dans la chambre, s’arrêtant aux maillot:
–Il est joli celui-là, le rose. Il fait très bon effet aux lumières
Et revenant à Méo :
- Tu avais donc de grandes peines p pour vouloir te tuer? dis !
–Oui, fit le clown avec indifférence.
–C’est déjà loin?
–Deux ans.
–Une femme, n’est-ce pas?
–Sans doute.
–Elle ne t’aimait pas?
–Je m’étais imaginé le contraire, mais depuis j’ai bien vu que je me trompais.
–C’est singulier. Tu es pourtant bon, toi et tu v comme un galant homme! tu ne ressembles pas aux autres!
–Alors tu crois qu’elle aurait pu m’aimer ieux qu’elle n’a fait?
–Il me semble! ainsi décidément, tu ne veux pas me donnor de leçons?
–Viens me voir. Nous en causerons, mais je ne suis pas en train. C’est trop dangereux. Si tu te blessais…
–Eh bien! quoi, fit Ernestine, une femme de moins.
–Ce serait dommage.
–Parce que?…
–Tu es une belle et bonne fille.
–A quoi cela me sert-il? dit-elle en riant tristement.
–A ce soir, fit Méo.
Elle s’en alla avec un froufrou de soie dans les corridors.
Au bout du couloir, elle se retourna.
–A ce soir, dit-elle à son tour à Méo qui la regardait, resté sur sa porte.
Quand il fut rentré:
–Elle est bien gentille, pensa-t-il.
Et comme si Giuseppa avait répondu à sa pensée:
–Et si vous vouliez, elle vous aimerait, dit-elle.
Il passa ses mains dans ses cheveux, avec un frémissement nerveux des doigts, s’habilla et sortit.
IX
Table des matières
Ce matin-là Maurice s’était levé de bonne heure.
La semaine précédente, ennuyé de l’absence de Serge, il avait passé plusieurs nuits au cercle et éprouvé d’énormes déveines dont il avait soldé les conséquences grâce à la caisse de son ami Timothée.
La veille, il avait profité d’une laborieuse digestion de son auteur pour lui détailler sa confession et ses dettes que le grand Verner avait généreusement payées-en un chèque sur la Banque où sa signature jouissait d’un crédit à peu près illimité.
Il avait usé paternellement de son influence sur Maurice pour lui faire entendre une fois de plus de bonnes paroles:
«Que ce n’est pas une habitude excellente pour la santé, quoique nouvelle, de passer les nuits à pâlir devant une table de bac pour rentrer le matin les yeux battus et le teint livide et dormir le jour;
«Que c’est une grande folie,–presque furieuse quoique générale–d’entrer le soir au club à onze heures pour en sortir le matin à sec;
(Le grand Joseph Verner avait gardé de son ancien métier de tailleur de pierres la manie des calembredaines. Grâce à son caractère énergique et à une santé solide, il avait eu une jeunesse gaie quoique pauvre.)
«Qu’il y avait d’autres amusements que le jeu, agréables et honnêtes, quoique sains, tels que l’équitation, les armes, la chasse et les voyages;
«Qu’il le suppliait dans son propre intérêt, à lui Maurice, de renoncer au jeu et aux nuits sottement dépensées, pour se consacrer à son art et mener la vie d’un homme sérieux, quoique riche et indépendant;
«Que ce n’était pas pour quelques billets de mille francs qu’il estimait peu, quoique gagnés avec peine, qu’il sermonnait son fils, mais pour la tendre affection qu’il lui portait.»
Là-dessus le grand Verner avait embrassé Maurice, ce qui était toujours pour lui une caresse agréable, quoique l’unique héritier de ses millions ne fût plus le bambino qu’il faisait jadis sauter sur ses genoux, et ils s’étaient quittés contents l’un de l’autre.
En exécution de sa promesse, car l’héritier avait promis tout ce que le grand Verner avait voulu, Maurice s’était levé matin après une nuit de bon sommeil, , et afin de s’affermir dans ses bonnes résolutions et se préparer au travail, il était monté à cheval pour prendre l’air et courir après les idées.
C’est souvent en galopant sous les feuillées printanières qu’on trouve les meilleures.
Elles sont accrochées aux brins d’herbe humides des brouillards blancs de l’aube, aux bruyères roses que les lapins tourmentent, aux branches de saule penchées sur l’eau qui dort, aux mille rayons que le soleil darde à travers les lilas fleuris et les ébéniers aux guirlandes jaunes, et qui sont comme les baisers du ciel amoureux à la terre qu’il féconde.
Maurice rentrait content. Son cheval écumait. Quelle belle course il s’était payée dans les sentiers dérobés qui se glissent sous le bois comme des couleuvres parmi les mousses des taillis!
Que cette matinée radieuse après une nuit reposée valait mieux que les lendemains du cercle où la seule orgie qui s’ébatte sous le gaz blafard et dans la fumée fétide des cigares est celle du bac, d’où l’on sort éreinté, la bourse vide et le cerveau creux et avachi!
Vêtu d’un veston de flanelle grise, il monta à son atelier et regarda une minute les Champs-Élysées.
Il était dix heures.
Sur le sable ensoleillé et frais de cette humidité du printemps qui est comme la sève de la terre débordant dans son exubérance, les cavaliers passaient par bandes, allant au bois ou en revenant, gais et causeurs, se saluant d’un signe, en gens qui se voient aux bons endroits.
Les victorias emportaient de jolies promeneuses frileusement enfouies sous leurs fourrures, et abritant leurs museaux roses sous les passes de velours de leurs gainsboroughs ou des niniches, formant auvent comme les péristyles des maisons de Jersey ou de l’île de Wight.
C’était une de ces journées où l’on se sent à l’aise, qu’on soit riche ou pauvre. Les rigueurs de l’hiver disparaissent et le soleil met aux âmes comme un reflet de sa chaleur et de sa gaieté.
Puis il se posa devant sa statue. Elle se dressait au milieu de l’atelier, fière et chaste dans sa nudité de déesse, en pleine lumière venant d’en haut, avec ses formes splendides et ses contours d’une délicieuse pureté de lignes.
Il resta là, éprouvant cette suprême satisfaction de l’artiste content de son œuvre, plaisir douloureux et divin, pareil à l’enfantement d’un être bien-aimé, mais plaisir si rare que les plus grands génies sont souvent pris de la tentation farouche d’effondrer le tableau que d’autres trouveront sublime de beauté idéale, de briser en morceaux la terre si amoureusement pétrie ou de jeter au feu le livre qui a coûté tant d’insomnies et de labeurs.
Il restait là, tournant autour de sa déesse; chantonnant ces bouts d’opérette qui viennent aux lèvres aux heures de joie et de gaieté.
Tout lui souriait.
Que lui manquait-il? Il avait la santé, la fortune, l’insouciance, tout jusqu’à ce talent facile qui abrège le temps et rend les heures agiles, et enfin la sagesse, cette sagesse mondaine ennemie des violentes passions qui troublent et corrompent.
Et enfin il attendait son modèle.
Il n’osait plus se demander s’il n’avait pas un caprice pour Andréa, non pas un de ces caprices ardents qui entraînent aux folies, non, mais un caprice doux, raisonné, tranquille, né de cette intimité fréquente, de ces matinées en tête à tête où la beauté méridionale s’était révélée à lui dans sa plus agréable expression.
Et puis cette singulière fille l’intéressait, à la fin.
Cette résistance aux sollicitations qui l’obsédaient, cette persévérance dans l’amour que le duc lui avait inspiré, cette douleur contenue qu’elle étouffait, mais qui, à certaines minutes, faisait explosion comme ces flammes qui sortent des hautes cheminées des usines, pourpres à travers la fumée épaisse qu’elles rougissent, cette distinction si vite reconquise dès que le hasard de sa rencontre avec Serge l’avait arrachée à la bassesse de sa première condition, tout dans cette femme l’attirait, le charmait.
Sûr que son ami absorbé, perdu dans les brumes de sa passion pour Mme Perroux, ne songeait plus à la Florentine avec laquelle il avait résilié son contrat, comme un pur marché de louage, moyennant une indemnité proportionnée à sa fortune, il était débarrassé d’un scrupule.
D’ailleurs, comme il le disait en souriant, c’était rendre un service au duc de Villiers que de lui enlever cette maîtresse gênante dont il ne voulait plus et de la distraire de ses idées sombres et jalouses en opérant dans son esprit, sinon dans son cœur, une diversion à sa mélancolie chagrine et irritée.
Dix heures et demie sonnèrent.
Andréa d’ordinaire était exacte.
Allait-elle se faire attendre, ne pas venir peut-être?
A cette pensée il sentit un froid pareil à une petite bise du nord se substituer à la chaleur tiède de l’atelier.
Pour passer le temps, il entonna d’une voix mal asservie aux exigences de la gamme la célèbre cavatine de Spontini:
Viens, ô ma divine maîtresse!
Pendant qu’il roucoulait en retouchant certaines parties du voile de gaze qui voltigeait autour des jambes de son Hébé, moins mythologique que parisienne, la portière se souleva et un froissement de soie sur les tapis frappa son oreille.
Il se retourna, mais sa figure exprima un désappointement évident.
–Vous, dit-il, si matin?
–Je vous gêne, cher ami?
–Pas le moins du monde.
–Ne niez pas; soyez franc; je suis assez clairvoyante. De ce qu’on fait rien ne m’échappe. A mon aspect, vous avez pris une figure d’enterrement comme si vous étiez obligé de conduire un ami à Cayenne ou au Père-Lachaise. Avouez-le.
–Jamais de la vie.
–Si. Enfin tant pis si je vous dérange. J’ai à vous parler.
C’était Antonine.
–Qu’est-ce que tu as? demanda Verner. Ton Périgourdin te lâche?
–On ne me lâche pas, mon cher. C’est moi qui lâche les autres. Je ne fais du reste que les prévenir. Je n’ai pas d’illusions. Comme tôt ou tard il faut en venir là, je prends les devants.
–Ah ! fit Maurice, tu n’es pas venue me conter ces histoires à dormir debout.
–Non.
–De quoi s’agit-il?
–De ton ami.
–Villiers?
–Oui, de M. le duc de Villiers.
–Je ne l’aime plus. Du diable si je sais où il perche, les trois quarts du temps. C’est un ingrat.
–Où est-il en ce moment?
–A Paris, je crois; c’est à peine si on le voit de loin en loin comme un lièvre dans une chasse à courre.
–Toujours épris de sa provinciale?
–Qui le lui rend bien.
–Qu’est-ce qu’il fait donc aux femmes pour qu’elles se jettent à son cou de cette façon?
–Je n’en sais rien. Il est duc, riche et joli garçon.
–Deux qualités de trop, fit Antonine. Une suffit.
–Tu es profonde. Comment trouves-tu mon Hébé?
–Superbe.–Un peu trop,–comment dirais-je?
–languissante et amoureuse. Le modèle est plus froid que ta terre jaune.
–Andréa froide!
–Dame! Connais-tu deux personnages qui aient le don de l’animer? Moi, je n’en sais qu’un, et à Paris c’est rare les femmes comme elle.
–Et ce personnage? Ce Pygmalion?
–Belle question! Tu le connais mieux que personne.
–Le duc?
–Parbleu! Elle n’aime pas les autres, mais celui-là elle l’aime trop. C’est ce que je voulais te dire.
–A quel propos?
–C’est dangereux un amour pareil!
–Pour qui?
–Pour Serge.
–Il s’en arrangera. Je me moque de lui. Il nous délaisse.
–C’est égal, il faut le prévenir.
–Alors, fit Verner, en faisant asseoir Antonine qui errait dans l’atelier, lorgnant les éludes tout en causant, c’est sérieux, ce que tu me chantes?
–Tout ce qu’il y a de plus sérieux.
–Voyons, ma grande, tu es une bonne fille. Pour que tu te donnes la peine de quitter ton Bordelais.
–Mon Périgourdin, s’il te plaît; mais. il n’est pas question de lui. D’ailleurs il m’assomme et je vais le planter là sous peu. Il est à fin de bail.
–Il faut, continua Maurice, qu’il y ait un cas grave. Conte-moi tout.
–Je viens pour ça. Écoute donc.
–Mon cher, poursuivit Antonine, hier j’étais allée déjeuner avec Cabezac.
–Qu’est-ce que c’est que ça, Cabezac?
–Mon gentilhomme du Midi. Avec Cabezac et Andréa. Je voulais la distraire. Que veux-tu? Je la plains, moi; elle aime et c’est si rare! Nous avons déjeuné chez Voisin. A trois heures et demie, ne sachant comment tuer le temps–avec cet animal de Cabezac, qui est bête comme dix oies, ce n’est pas facile –nous allons au Bois.
C’était une heure ridicule, mais je les emmène par les petits sentiers déserts en attendant le soir. Au détour d’une allée, qu’est-ce que nous apercevons? Serge, à pied avec une femme au bras, pas voilée du tout; resplendissante, mon cher, penchée sur lui et lui se serrant contre elle avec des mines de tourtereaux qui se becquètent. Tu sais, les effluves, l’électricité, l’enivrement, la sympathie, tout y était.
Moi, je me mets à rire insolemment, malgré moi.
Le duc ne nous voyait pas. Tout entier à ses amours, il cheminait sous les arcades de feuillage.
C’était d’un joli très réussi; une vraie idylle.
Je n’y voyais pas de mal et je m’en amusais. Serge enrubanné me plaisait; le lion amoureux, le tigre apprivoisé, c’était drôle, et d’ailleurs, il avait une excuse, sa compagne.
–Mme Perreux?
–Oui, Mme Perreux; elle était si jolie que tous les sceptiques de vos clubs auraient amené pavillon.
Tout à coup, j’entends un soupir dans la voiture; je me tourne. Qu’est-ce que c’était? Andréa qui s’en allait, pâmée d’émotion. Et quand, à l’aide de mes sels que je lui ai mis sous les narines, elle est revenue à elle:
–Oh! je la tuerai, s’est-elle écriée, je la tuerai!
–C’est pour me dire ces balivernes que tu te déranges?
–Sans doute, fit Antonine surprise. Je la tuerai! elle avait un air tragique en prononçant ces paroles. Desclée, Tessandier, Sarah Bernhardt ne lui vont pas à la cheville. Elle fait du drame sans le savoir, comme monsieur Jourdain de la prose.
–C’est l’affaire de Mme Perreux! Veux-tu mon opinion? Elle la tuera. Je l’approuve! Elle accapare Serge, cette femme-là ! Elle nous en dépossède! Je ne l’entrevois plus que comme un clocher de village quand on voyage en rapide! par intervalles, une seconde!
–Tu ris et peut-être tu as raison. Moi, je me méfie de l’amour d’Andréa. Je lui trouve un côté sauvage, et puis elle est de Florence. Mais il y a encore un détail.
–Quoi donc?
–Andréa a retrouvé.
–Une virginité?
–Son mari.
–Ah ! bah! s’écria Maurice qui pour le coup commença à s’émouvoir. Son mari? Et comment cela s’est-il passé?
–Tout naturellement. Hier, comme elle sortait d’ici, il l’a reconnue, suivie; il est venu chez elle; j’yélais, heureusement. Autrement je ne sais pas ce qui serait arrivé.
–Il est aussi de Florence, lui?
–Je crois bien.
–Il fait du drame sans le savoir.
–Du mélo. Mais quand ce serait pour de bon, je n’en serais pas surprise.
–Ce clown m’inquiète pour sa femme.
–Pas moi. Il l’adore; cela se devine, cela se sent, cela se voit.
–El elle?
–Un sphynx. Je ne crois pas.
–En quoi cela peut-il intéresser Serge?
–Le clown aime sa femme avec passion. Il a donc horreur de celui qui l’en a privé.
–Il ne le connaît pas.
–Si.
–Qui donc le lui a nommé?
–Moi.
–Ah ! lâche que tu es!
–Fallait-il laisser massacrer cette pauvre femme! Et puis quoi?il l’aurait appris ailleurs. Tout se sait. Le duc a la manie d’enlever les femmes des autres; il est vrai qu’elles s’y prêtent. Il a le bénéfice. Il faut qu’il supporte les inconvénients de ses procédés. Le danger n’est pas grand d’ailleurs. Qu’est-ce que peut cet acrobate contre le duc de Villiers-Doncourt?
–Tu parles comme la Bible.
–J’ai fait mon devoir; je le fais toujours mon devoir. Je t’avertis; qu’il veille. Andréa hait Mme Per-Teux; San-Rémo ou Méo hait le duc. Que Serge se garde et garde sa maîtresse. Andréa au fond a plus de chagrin que de haine, mais le Méo est impénétrable et tenace. J’ai dit.
Verner tortillait sa moustache avec embarras.
Celte complication, si vague qu’elle fût, l’ennuyait.
Il aimait la tranquillité, et dans sa profonde affection pour le duc, il regrettait de le voir engagé dans des affaires où il pouvait courir quelque péril.
Mais sa préoccupation fut de courte durée.
–Merci, ma belle, dit-il à Antonine. Tu es une bonne âme. Il n’y a pas là de quoi prendre de l’ombrage. Je vais tâcher de distraire Andréa de ses idées sombres et nous verrons.
La portière se souleva de nouveau et la Florentine parut, pâle et triste, sous la lourde tapisserie.
Maurice alla au-devant d’elle, avec empressement.
–Arrivez donc vite, dit-il; nous sommes en retard ce matin.
Elle s’excusa.
Elle s’était éveillée longtemps après l’aurore; elle avait passé une mauvaise nuit et se sentait indisposée, légèrement.
Elle eut un accès de petite toux sèche.
–J’aurai attrapé un rhume, au Bois, hier, dit-elle.
Pendant ces excuses, elle jetait son chapeau et son manteau sur un divan.
–Est-ce que nous allons poser ce matin? demanda-t-elle.
–J’ai rencontré Maurice qui m’a fait monter pour voir son chef-d’œuvre, dit Antonine. C’est charmant.
–Grâce à Andréa, affirma Verner. Elle est si jolie quand elle veut bien sourire.
–J’en ai perdu l’envie, dit Andréa.
Antonine rajustait ses gants, posée de trois quarts devant une grande glace.
–Mes enfants, dit-elle, je vous laisse. Le Périgord est en révolution.
Elle serra la main de Maurice avec une passion contenue et ce regard, où l’éclair rouge filtre entre les paupières, des amies qui ont été vos maitresses, baisa Andréa sur le front et sortit avec un bruit de jupes et de dentelles traînant sur le tapis, et en laissant derrière elle ce sillage de parfums discret pareil au souvenir des heures de jouissance.
Quand ils furent seuls, Andréa s’approcha de Verner.
–Qu’est-ce qu’elle vous disait, Antonine? demanda-t-elle.
–Rien.
–Si. Elle sera venue vous parler de moi, de nous.
Vous voulez dire de Serge.
–En effet.
–Ah ! je me souviens, fit Maurice. Elle m’a appris que vous avez revu votre mari.
–Je ne le cherchais pas; je craignais de le rencontrer.
–Eh bien! Qu’est-ce que cela vous fait! L’explication est finie. Vous ne l’aimez pas, je suppose?
–Non.
—Donc c’est réglé. Il est aujourd’hui à Paris, demain à Londres, et ensuite à Moscou, en Chine ou au diable. Ces pîtres-là, c’est leur vie jusqu’au jour où ils se rompent l’échine, ce qui arrive ponctuellenent à la minute marquée par le destin. Il n’y a pas à de quoi s’inquiéter.
–Vous avez vu le duc?
–Pas encore. Je l’attends.
–Quand?
–Ce matin, sans doute.
–Où?
–Ici.
–Il vous fera part de son bonheur, dit amèrement la Florentine.
–Ah ! il lui est survenu quelque chose d’heueux? fit Maurice distraitement. Ne bougez pas, je vous prie. Restez comme vous êtes. Bien. Vous êtes harmante ainsi.
J’ai besoin de votre nez et de vos cheveux. Il y a là, sur le cou, une petite mèche adorable que je iens à ajouter à ma tête.
–Oui, un grand bonheur sans doute, dit Andréa suivant son idée. Sa maîtresse–elle prononça ce not avec peine–est enceinte.
–Ah! s’écria Maurice stupéfait, en laissant tomber son ébauchoir sur le tapis. C’est renversant.
Et se reprenant:
–Pourtant quand on a fait le nécessaire, rien n’est plus naturel. D’où tenez-vous cette confidence?
–De mes yeux. Je les ai rencontrés hier, dans: une allée solitaire. C’était en vérité trèstouchant.
–Je m’étonne alors que cette pauvre femme soit encore vivante.
–Pourquoi?
–Vos yeux auraient dû la foudroyer.
–Ah! si je l’avais pu! dit Andréa.
–Bonne âme! murmura Maurice qui laissa sécher la statue et s’approcha du modèle.
Écoutez-moi, Andréa, dit-il, je veux vous sermonner. Pourquoi cette colère? D’où vous vient ce fiel? Enfin, à quoi vous servent-ils, si ce n’est à vous indisposer vous-même? Vous êtes belle, presquei riche, meilleure que vous ne voulez le paraître. Pourquoi vous aigrir dans le vinaigre où vous mijotez? Ayez de la philosophie. Imitez Antonine, autant, du moins, que vous le pourrez!
Andréa fit un geste de refus.
–Je ne peux pas, dit-elle.
–Voulez-vous un amant? reprit Maurice avec un effort sur lui-même.
Il s’était rapproché encore de son modèle qui restait sans mouvement, l’œil fixe comme si elle avait contemplé dans le lointain un point qui absorbait son attention. Il lui prit la main qui demeura inerte entre celles du jeune homme.
–Veux-tu un amant? répéta-t-il d’une voix si douce qu’elle arriva comme une plainte de violoncelle aux oreilles de l’Italienne.
–Non, répéta-t-elle encore.
La portière de l’atelier s’était de nouveau soulevée sans bruit et une tête se dissimulait sous.les plis de la soyeuse étoffe.
Pulsuz fraqment bitdi.