Kitabı oxu: «Contes de fées tirés de Claude Perrault, de Mme D'Aulnoy et de Mme Leprince de Beaumont»
Charles Perrault
Contes de fées tirés de Claude Perrault, de Mme D'Aulnoy et de Mme Leprince de Beaumont

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305147
Table des matières
PRÉFACE.
CONTES DE PERRAULT
LA BARBE BLEUE.
LE PETIT CHAPERON ROUGE.
LA BELLE AU BOIS DORMANT.
LE CHAT BOTTÉ.
CENDRILLON.
RIQUET A LA HOUPPE.
LE PETIT POUCET.
PEAU D’ANE.
CONTES DE MADAME D’AULNOY
LA BELLE AUX CHEVEUX D’OR.
L’OISEAU BLEU.
LA CHATTE BLANCHE.
LA BICHE AU BOIS.
CONTES DE MADAME LEPRINCE DE BEAUMONT
LE PRINCE CHÉRI.
LA BELLE ET LA BÊTE.

PRÉFACE.
Table des matières
Charles Perrault est né à Paris le 12 janvier 1628. Il était premier commis de la surintendance des bâtiments, sous l’administration de Colbert.
Son frère, Claude Perrault, d’abord médecin, puis architecte, est l’auteur de la belle colonnade du Louvre.
On doit à Charles Perrault plusieurs poésies d’une importance médiocre. Deux de ses œuvres rendirent son nom célèbre: son Parallèle des anciens et des modernes, et ses Contes.
Son Parallèle des anciens et des modernes est une longue diatribe dialoguée contre les plus beaux génies de l’antiquité. Boyle en faisait le plus grand cas; mais il est probable que la postérité ne la connaîtrait point, si elle n’avait excité la bile de Boileau et donné naissance à la fameuse querelle des anciens et des modernes, qui fit tant de bruit sous Louis XIV.
Les Contes de Perrault sont écrits avec une simplicité élégante et naïve, qui en fait une lecture véritablement attrayante. La Fontaine disait:
Si Peau d’Ane m’était conté
J’y prendrais un plaisir extrême.
Il n’est grand ni petit enfant qui ne prenne «un plaisir extrême» à lire Peau d’Ane conté par Charles Perrault.
Perrault mourut à Paris le 16 mai 1703.
Deux femmes, Mme d’Aulnoy et Mme Leprince de Beaumont, partagent avec lui le privilége d’amuser tous les gens d’esprit qui n’ont pas encore quatorze ans.
Mme d’Aulnoy a fait de mauvais romans et des Mémoires historiques détestables; ce qui ne l’empêche pas d’avoir écrit l’Oiseau Bleu et la Biche au Bois....
Mme d’Aulnoy est morte en 1705.
L’auteur de la Belle et la Bête, Mme Leprince de Beaumont, naquit à Rouen le 26 avril 1711, et ne vécut pas moins de soixante-dix ans.
Elle fut malheureuse avec M. de Beaumont, son premier mari, et se remaria, dans un âge déjà assez avancé, à M. Thomas Pichon. Elle passa dix-sept années à Londres, occupée de plusieurs éducations particulières.
Ses œuvres forment soixante-dix volumes. La plupart de ces ouvrages ont de l’intérêt; mais le meilleur, sans contredit, est le Magasin des enfants, que les Anglais et les Allemands ont traduit, et dont personne ne peut parler sans reconnaissance.
Nous citerons aussi, comme un bon livre et une bonne action, le Magasin des pauvres, des artisans, des domestiques et des gens de la campagne.
CONTES DE PERRAULT
Table des matières
Pour cette petite clef-ci. (Page 7.)

LA BARBE BLEUE.
Table des matières
Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d’or et d’argent, des meubles en broderie et des carrosses tout dorés. Mais, par malheur, cet homme avait la barbe bleue; cela le rendait si laid et si terrible, qu’il n’était femme ni fille qui ne s’enfuît devant lui.
Une de ses voisines, dame de qualité, avait deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en mariage, en lui laissant le choix de celle qu’elle voulait lui donner. Elles n’en voulaient point toutes deux, et se le renvoyaient l’une à l’autre, ne pouvant se résoudre à prendre un homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les dégoûta encore, c’est qu’il avait déjà épousé plusieurs femmes, et qu’on ne savait ce que ces femmes étaient devenues.
La Barbe Bleue, pour faire connaissance, les mena, avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies, et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n’étaient que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations: on ne dormait point, et on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres; enfin, tout alla si bien, que la cadette commença à trouver que le maître du logis n’avait plus la barbe si bleue, et que c’était un fort honnête homme. Dès qu’on fut de retour à la ville le mariage se conclut.
Au bout d’un mois, la Barbe Bleue dit à sa femme qu’il était obligé de faire un voyage en province, de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence; qu’il la priait de se bien divertir pendant son absence; qu’elle fît venir ses bonnes amies, qu’elle les menât à la campagne si elle voulait; que partout elle fît bonne chère.
«Voilà, lui dit-il, les clefs de deux grands garde-meubles, voilà celle de la vaisselle d’or et d’argent, qui ne sert pas tous les jours; voilà celle de mes coffres-forts, où est mon or et mon argent; celle de mes cassettes, où sont mes pierreries; et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite clef-ci, c’est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l’appartement bas: ouvrez tout, allez partout, mais pour ce petit cabinet, je vous défends d’y entrer, et je vous le défends de telle sorte, que, s’il vous arrive de l’ouvrir, il n’y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère.»
Elle promit d’observer exactement tout ce qui lui venait d’être ordonné ; et lui, après l’avoir embrassée, monte dans son carrosse et part pour son voyage.
Les voisines et les bonnes amies n’attendirent pas qu’on les envoyât querir pour aller chez la jeune mariée, tant elles avaient d’impatience de voir toutes les richesses de sa maison, n’ayant osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa barbe bleue, qui leur faisait peur. Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes toutes plus belles les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles, où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sofas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs où l’on se voyait depuis les pieds jusqu’à la tête, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d’argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu’on eût jamais vues; elles ne cessaient d’exagérer et d’envier le bonheur de leur amie, qui cependant ne se divertissait point à voir toutes ces richesses, à cause de l’impatience qu’elle avait d’aller voir le cabinet de l’appartement bas.
Elle fut si pressée de sa curiosité, que, sans considérer qu’il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle descendit par un escalier dérobé, et avec tant de précipitation, qu’elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Étant arrivée à la porte du cabinet, elle s’y arrêta quelque temps, songeant à la défense que son mari lui avait faite, et considérant qu’il pourrait lui arriver malheur d’avoir été désobéissante; mais la tentation était si forte, qu’elle ne put la surmonter: elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte du cabinet.
D’abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées; après quelques moments, elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé, dans lequel se miraient des corps de plusieurs femmes mortes et attachées le long des murs: c’étaient toutes les femmes que la Barbe Bleue avait épousées, et qu’il avait égorgées l’une après l’autre.
Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet, qu’elle venait de retirer de la serrure, lui tomba de la main.
Après avoir un peu repris ses sens, elle ramassa la clef, referma la porte, et monta à sa chambre pour se remettre un peu; mais elle n’en pouvait venir à bout, tant elle était émue. Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l’essuya deux ou trois fois; mais le sang ne s’en allait point; elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sable et du grès, il y demeura toujours du sang; car la clef était fée, et il n’y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait: quand on ôtait le sang d’un côté, il revenait de l’autre.
La Barbe Bleue revint de son voyage dès le soir même, et dit qu’il avait reçu des lettres dans le chemin, qui lui avaient appris que l’affaire pour laquelle il était parti venait d’être terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu’elle put pour lui témoigner qu’elle était ravie de son prompt retour.
Le lendemain il lui demanda les clefs, et elle les lui donna, mais d’une main si tremblante, qu’il devina sans peine tout ce qui s’était passé.
«D’où vient, lui dit-il, que la clef du cabinet n’est point avec les autres?
— Il faut, dit-elle, que je l’aie laissée là-haut sur ma table.
— Ne manquez pas, dit la Barbe Bleue, de me la donner tantôt.»
Après plusieurs remises, il fallut apporter la clef. La Barbe Bleue, l’ayant considérée, dit à sa femme:
«Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef?
— Je n’en sais rien, répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort.
— Vous n’en savez rien? reprit la Barbe Bleue; je le sais bien, moi. Vous avez voulu entrer dans le cabinet! Eh bien! madame, vous y entrerez aussi, et vous irez prendre place auprès des dames que vous y avez vues.»
Elle se jeta aux pieds de son mari, en pleurant et en lui demandant pardon, avec toutes les marques d’un vrai repentir, de n’avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocher, belle et affligée comme elle était; mais la Barbe Bleue avait un cœur plus dur qu’un rocher.
«Il faut mourir, madame, lui dit-il, et tout à l’heure.
— Puisqu’il faut mourir, répondit-elle en le regardant, les yeux baignés de larmes, donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu.
— Je vous donne un demi-quart d’heure, reprit la Barbe Bleue, mais pas un moment davantage. »
Lorsqu’elle fut seule, elle appela sa sœur et lui dit:
«Ma sœur Anne (car elle s’appelait ainsi), monte, je te prie, sur le haut de la tour, pour voir si mes frères ne viennent point: ils m’ont promis qu’ils viendraient me voir aujourd’hui; et si tu les vois, fais-leur signe de se hâter.»
La sœur Anne monta sur le haut de la tour, et la pauvre affligée lui criait de temps en temps:
«Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»
Et la sœur Anne lui répondait:
«Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie.»
Cependant la Barbe Bleue, tenant un grand coutelas à la main, criait de toute sa force:
«Descends vite, ou je monterai là-haut.
— Encore un moment, s’il vous plaît,» lui répondit sa femme.
Et aussitôt elle criait tout bas:
«Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»
Et la sœur Anne lui répondait:
«Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie.
— Descends donc vite, criait la Barbe Bleue, ou je monterai là-haut.
— Je m’en vais,» répondit sa femme.
Et puis elle criait:
«Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?
— Je vois, répond la sœur Anne, une grande poussière qui vient de ce côté-ci.
— Sont-ce mes frères?
— Hélas! non, ma sœur, je vois un troupeau de moutons.
— Ne veux-tu pas descendre? criait la Barbe Bleue.
— Encore un petit moment,» répondait sa femme.
Et puis elle criait:
«Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?
— Je vois, répondit-elle, deux cavaliers qui viennent de ce côté, mais ils sont bien loin encore.
— Dieu soit loué ! s’écria-t-elle un moment après, ce sont mes frères.
— Je leur fais signe tant que je puis de se hâter.»
La Barbe Bleue se mit à crier si fort, que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses pieds tout éplorée et tout échevelée.
«Cela ne sert de rien, dit la Barbe Bleue; il faut mourir.»
Dans ce moment, on heurta si fort à la porte que la Barbe Bleue s’arrêta tout court. (Page 15.)

Puis, la prenant d’une main par les cheveux, et de l’autre, levant le coutelas en l’air, il allait lui abattre la tête.
La pauvre femme, se tournant vers lui et le regardant avec des yeux mourants, lui demanda un petit moment pour se recueillir.
«Non! non! dit-il, recommande-toi bien à Dieu;» et levant son bras....
Dans ce moment, on heurta si fort à la porte que la Barbe Bleue s’arrêta tout court: on ouvrit, et aussitôt on vit entrer deux cavaliers qui, mettant l’épée à la main, coururent droit à la Barbe Bleue. Il reconnut que c’étaient les frères de sa femme, l’un dragon, l’autre mousquetaire; de sorte qu’il s’enfuit aussitôt pour se sauver. Mais les deux frères le poursuivirent de si près, qu’ils l’attrapèrent avant qu’il pût gagner le perron. Ils lui passèrent leur épée au travers du corps, et le laissèrent mort. La pauvre femme était presque aussi morte que son mari, et n’avait pas la force de se lever pour embrasser ses frères.
Il se trouva que la Barbe Bleue n’avait point d héritiers, et qu’ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa jeune sœur Anne avec un jeune gentilhomme dont elle était aimée depuis longtemps; une autre partie à acheter des charges de capitaine à ses deux frères; et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme, qui lui fit oublier le mauvais temps qu’elle avait passé avec la Barbe Bleue.

MORALITÉ.
La curiosité, malgré tous ses atlraits,
Coûte souvent bien des regrets;
On en voit tous les jours mille exemples paraître.
C’est, n’en déplaise au sexe, un plaisir bien léger:
Dès qu’on le prend il cesse d’être;
Et toujours il coûte trop cher.
AUTRE MORALITÉ.
Pour peu qu’on ait l’esprit sensé,
Et que du monde on sache le grimoire,
On voit bientôt que cette histoire
Est un conte du passé.
Il n’est plus d’époux si terrible,
Ni qui demande l’impossible.
Fût-il malcontent et jaloux,
Près de sa femme on le voit filer doux;
Et, de quelque couleur que sa barbe puisse être,
On a peine à juger qui des deux est le maître.

LE PETIT CHAPERON ROUGE.
Table des matières
Il était une fois une petite fille de village, la plus jolie qu’on eût su voir: sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge qui lui seyait si bien, que partout on l’appelait le Petit Chaperon Rouge.
Un jour sa mère ayant fait et cuit des galettes, lui dit:
«Va voir comment se porte ta mère-grand, car on m’a dit qu’elle était malade. Porte-lui une galette et ce petit pot de beurre.»
Le Petit Chaperon Rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère-grand, qui demeurait dans un autre village. En passant dans un bois, elle rencontra compère le Loup, qui eut bien envie de la manger; mais il n’osa, à cause de quelques bûcherons qui étaient dans la forêt. Il lui demanda où elle allait. La pauvre enfant, qui ne savait pas qu’il était dangereux de s’arrêter à écouter un loup, lui dit:
C’est par delà le moulin que vous voyez tout là-bas. (Page 20.)

«Je vais voir ma mère-grand, et lui porter une galette avec un pot de beurre que ma mère lui envoie.
— Demeure-t-elle bien loin? lui dit le Loup.
— Oh! oui, lui dit le Petit Chaperon Rouge; c’est par delà le moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas, à la première maison du village.
— Eh bien, dit le Loup, je veux l’aller voir aussi; je m’y en vais par ce chemin-ci et toi par ce chemin-là, et nous verrons à qui plus tôt y sera.»
Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court, et la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons et à faire des bouquets de petites fleurs qu’elle rencontrait. Le Loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la mère-grand; il heurta.
Toc, toc.
«Qui est là ?
— C’est votre fille, le Petit Chaperon Rouge, dit le Loup en contrefaisant sa voix, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma mère vous envoie.»
La bonne mère-grand, qui était dans son lit, à cause qu’elle se trouvait un peu mal, lui cria:
«Tire la chevillette, la bobinette cherra.»
Le Loup tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme, et la dévora en moins de rien; car il y avait plus de trois jours qu’il n’avait mangé.
Ensuite, il ferma la porte et s’alla coucher dans le lit de la mère-grand, en attendant le Petit Chaperon Rouge, qui, quelque temps après, vint heurter à la porte.
Toc, toc.
«Qui est là ?»
Le Petit Chaperon Rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d’abord; mais, croyant que sa mère-grand était enrhumée, il répondit:
«C’est votre fille, le Petit Chaperon Rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma mère vous envoie.»
Le Loup lui cria, en adoucissant un peu sa voix:
«Tire la chevillette, la bobinette cherra.»
Le Petit Chaperon Rouge tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Le Loup, la voyant entrer, lui dit, en se cachant dans le lit, sous la couverture:
«Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi.»
Le Petit Chaperon se déshabille et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa mère-grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit:
«Ma mère-grand, que vous avez de grands bras!
— C’est pour mieux t’embrasser, mon enfant.
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes!
— C’est pour mieux courir, mon enfant.
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles!
— C’est pour mieux écouter, mon enfant.
— Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux!
— C’est pour mieux voir, mon enfant.
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents!
— C’est pour mieux te manger.»
Et, en disant ces mots, le méchant Loup se jeta sur le Petit Chaperon Rouge et le mangea.
MORALITÉ.
On voit ici que les jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles
Belles, bien faites et gentilles,
Font très-mal d’écouter toute sorte de gens,
Et que ce n’est pas chose étrange
S’il en est tant que le loup mange.
Je dis le loup, car tous les loups
Ne sont pas de la même sorte.
Il en est d’une humeur accorte,
Sans bruit, sans fiel et sans courroux,
Qui, privés, complaisants et doux, Suivent les jeunes demoiselles
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles,
Mais, hélas! qui ne sait que ces loups doucereux.
De tous les loups sont les plus dangereux.

Le rang de la vieille fée étant venu. (Page 26.)

LA BELLE AU BOIS DORMANT.
Table des matières
Il était une fois un roi et une reine qui étaient si fâchés de n’avoir point d’enfants, si fâchés, qu’on ne saurait le dire. Ils allèrent à toutes les eaux du monde: vœux, pèlerinages, tout fut mis en œuvre, et rien n’y faisait. Enfin, pourtant, la reine devint grosse et accoucha d’une fille.
On fit un beau baptême; on donna pour marraines à la petite princesse toutes les fées qu’on put trouver dans le pays (il s’en trouva sept), afin que chacune d’elles lui faisant un don, comme c’était la coutume des fées en ce temps-là, la princesse eût par ce moyen toutes les perfections imaginables.
Après la cérémonie du baptême, toute la compagnie revint au palais du roi, où il y avait un grand festin pour les fées. On mit devant chacune d’elles un couvert magnifique, avec un étui d’or massif, où il y avait une cuillère, une fourchette et un couteau de fin or, garnis de diamants et de rubis. Mais, comme chacun prenait sa place à table, on vit entrer une vieille fée qu’on n’avait point priée, parce qu’il y avait plus de cinquante ans qu’elle n’était sortie d’une tour, et qu’on la croyait morte ou enchantée.
Le roi lui fit donner un couvert; mais il n’y eut pas moyen de lui donner un étui d’or massif comme aux autres, parce que l’on n’en avait fait faire que sept pour les sept fées. La vieille crut qu’on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents.
Une des jeunes fées, qui se trouva auprès d’elle, l’entendit, et, jugeant qu’elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite princesse, alla, dès qu’on fut sorti de table, se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière et de pouvoir réparer, autant qu’il serait possible, le mal que la vieille aurait fait.
Cependant les fées commencèrent à faire leur don à la princesse. La plus jeune lui donna pour don qu’elle serait la plus belle personne du monde; celle d’après, qu’elle aurait de l’esprit comme un ange; la troisième, qu’elle aurait une grâce admirable à tout ce qu’elle ferait; la quatrième, qu’elle danserait parfaitement bien; la cinquième, qu’elle chanterait comme un rossignol; et la sixième, qu’elle jouerait de toutes sortes d’instruments dans la dernière perfection.
Le rang de la vieille fée étant venu, elle dit en branlant la tête, encore plus de dépit que de vieillesse, que la princesse se percerait la main d’un fuseau, et qu’elle en mourrait. Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n’y eut personne qui ne pleurât.
Dans ce moment la jeune fée sortit de derrière la tapisserie, et dit tout haut ces paroles:
«Rassurez-vous, roi et reine, votre fille n’en mourra pas; il est vrai que je n’ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait: la princesse se percera la main d’un fuseau; mais au lieu d’en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d’un roi viendra la réveiller.»
Le roi, pour tâcher d’éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussitôt un édit par lequel il défendait à toutes personnes de filer au fuseau ni d’avoir des fuseaux chez soi, sous peine de la vie.
Au bout de quinze ou seize ans, le roi et la reine étant allés à une de leurs maisons de plaisance, il arriva que la jeune princesse, courant un jour dans le château, et montant de chambre en chambre, alla jusqu’au haut d’un donjon, dans un petit galetas où une bonne vieille était seule à filer sa quenouille. Cette bonne femme n’avait point ouï parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau.
«Que faites-vous là, ma bonne femme? dit la princesse.
— Je file, ma belle enfant, lui répondit la vieille, qui ne la connaissait pas.
— Ah! que cela est joli! reprit la princesse: comment faites-vous? donnez-moi, que je voie si j’en ferais bien autant.»
Elle n’eut pas plutôt pris le fuseau, que, comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d’ailleurs l’arrêt des fées l’ordonnait ainsi, elle s’en perça la main et tomba évanouie.
La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours: on vient de tous côtés, on jette de l’eau au visage de la princesse; on la délace, on lui frappe dans les mains, on lui frotte les tempes avec de l’eau de la reine de Hongrie: mais rien ne la faisait revenir. Alors le roi, qui était monté au bruit, se souvint de la prédiction des fées; et jugeant bien qu’il fallait que cela arrivât, puisque les fées l’avaient dit, fit mettre la princesse dans le plus bel appartement du palais, sur un lit en broderie d’or et d’argent.
On eût dit un ange, tant elle était belle; car son évanouissement n’avait point ôté les couleurs vives de son teint; ses joues étaient incarnates, et ses lèvres comme du corail; elle avait seulement les yeux fermés, mais on l’entendait respirer doucement, ce qui faisait voir qu’elle n’était pas morte. Le roi ordonna qu’on la laissât dormir en repos, jusqu’à ce que son heure de se réveiller fût venue.
La bonne fée qui lui avait sauvé la vie en la condamnant à dormir cent ans était dans le royaume de Mataquin, à douze mille lieues de là, lorsque l’accident arriva à la princesse; mais elle en fut avertie en un instant par un petit nain qui avait des bottes de sept lieues (c’étaient des bottes avec lesquelles on faisait sept lieues d’une seule enjambée). La fée partit aussitôt, et on la vit, au bout d’une heure, arriver dans un chariot de feu traîné par des dragons.
Le roi lui alla présenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu’il avait fait; mais, comme elle était grandement prévoyante, elle pensa que, quand la princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux château: voici ce qu’elle fit.
Elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce château (hors le roi et la reine), gouvernantes, filles d’honneur, femmes de chambre, gentilshommes, officiers, maîtres d’hôtel, cuisiniers, marmitons, galopins, gardes, suisses, pages, valets de pied; elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les écuries, avec les palefreniers, les gros mâtins de la basse-cour et la petite Pouffe, petite chienne de la princesse, qui était auprès d’elle sur son lit. Dès qu’elle les eut touchés, ils s’endormirent tous pour ne se réveiller qu’en même temps que leur maîtresse, afin d’être toujours prêts à la servir quand elle en aurait besoin. Les broches mêmes qui étaient au feu, toutes pleines de perdrix et de faisans, s’endormirent, et le feu aussi. Tout cela se fit en un moment: les fées n’étaient pas longues à leur besogne.
Alors le roi et la reine, après avoir baisé leur chère enfant sans qu’elle s’éveillât, sortirent du château, firent publier des défenses à qui que ce fût d’en approcher. Ces défenses n’étaient pas nécessaires; car il crut dans un quart d’heure tout autour du parc une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d’épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n’y aurait pu passer; en outre qu’on ne voyait plus que le haut des tours du château, encore n’était-ce que de bien loin. On ne douta point que la fée n’eût encore fait là un tour de son métier, afin que la princesse, pendant qu’elle dormirait, n’eût rien à craindre des curieux
Au bout de cent ans, le fils du roi, qui régnait alors, et qui était d’une autre famille que la princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c’était que des tours qu’il voyait au-dessus d’un grand bois fort épais. Chacun lui répondit selon qu’il en avait ouï parler: les uns disaient que c’était un vieux château où il revenait des esprits; les autres, que tous les sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat. La plus commune opinion était qu’un ogre y demeurait, et que là il emportait tous les enfants qu’il pouvait attraper, pour pouvoir les manger à son aise et sans qu’on pût le suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois.
Le prince ne savait qu’en croire, lorsqu’un vieux paysan prit la parole et lui dit:
«Mon prince, il y a plus de cinquante ans que j’ai ouï dire à mon père qu’il y avait dans ce château une princesse, la plus belle qu’on eût su voir; qu’elle y devait dormir cent ans, et qu’elle serait réveillée par le fils d’un roi, à qui elle était réservée.»
Le jeune prince, à ce discours, se sentit tout de feu; il crut, sans balancer, qu’il mettrait fin à une si belle aventure; et, poussé par l’amour et par la gloire, il résolut de voir sur-le-champ ce qu’il en était. A peine s’avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s’écartèrent d’eux-mêmes pour le laisser passer. Il marcha vers le château, qu’il voyait au bout d’une grande avenue, où il entra; et, ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l’avait pu suivre, parce que les arbres s’étaient rapprochés dès qu’il avait été passé. Il ne laissa pas de continuer son chemin: un prince jeune et amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande avant-cour, où tout ce qu’il vit d’abord était capable de le glacer de crainte. C’était un silence affreux; l’image de la mort s’y présentait partout; et ce n’étaient que des corps étendus d’hommes et d’animaux qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien, au nez bourgeonné et à la face vermeille des suisses, qu’ils n’étaient qu’endormis; et leurs tasses, où ils avaient encore quelques gouttes de vin, montraient assez qu’ils s’étaient endormis en buvant. Il passe dans une grande cour pavée de marbre; il monte l’escalier; il entre dans la salle des gardes, qui étaient rangés en haie, la carabine sur l’épaule, et ronflant de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres pleines de gentilshommes et de dames dormant tous, les uns debout, les autres assis. Il entra dans une chambre toute dorée, et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu’il eût jamais vu, une princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l’éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin.
Les gardes rangés en haie, la carabine sur l’épaule, ronflaient de leur mieux. (Page 32.)

Il se mit à genoux auprès d’elle. (Page 34

Il s’approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d’elle. Alors, comme la fin de l’enchantement était venue, la princesse s’éveilla; et, le regardant avec des yeux plus tendres qu’une première vue ne semblait le permettre:
«Est-ce vous, mon prince? lui dit-elle; vous vous êtes bien fait attendre.»
Le prince, charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance; il l’assura qu’il l’aimait plus que lui-même. Ses discours furent mal rangés; ils en plurent davantage: peu d’éloquence, beaucoup d’amour. Il était plus embarrassé qu’elle, et l’on ne doit pas s’en étonner: elle avait eu le temps de songer à ce qu’elle aurait à lui dire; car il y a apparence (l’histoire n’en dit pourtant rien) que la bonne fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des songes agréables. Enfin il y avait quatre heures qu’ils se parlaient, et ils ne s’étaient pas encore dit la moitié des choses qu’ils avaient à se dire.
Cependant tout le palais s’était réveillé avec la princesse: chacun songeait à faire sa charge; et, comme ils n’étaient pas tous amoureux, ils mouraient de faim. La dame d’honneur, pressée comme les autres, s’impatienta, et dit tout haut à la princesse que la viande était servie. Le prince aida la princesse à se lever: elle était tout habillée, et fort magnifiquement; mais il se garda bien de lui dire qu’elle était habillée comme ma mère-grand, et qu’elle avait un collet monté : elle n’en était pas moins belle. Ils passèrent dans un salon de miroirs, et y soupèrent, servis par les officiers de la princesse. Les violons et les hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, quoiqu’il y eût près de cent ans qu’on ne les jouait plus; et après souper, sans perdre de temps, le grand aumônier les maria dans la chapelle du château, et la dame d’honneur leur tira le rideau.
Ils dormirent peu: la princesse n’en avait pas grand besoin, et le prince la quitta dès le matin pour retourner à la ville, où son père devait être en peine de lui. Le prince lui dit qu’en chassant, il s’était perdu dans la forêt, et qu’il avait couché dans la hutte d’un charbonnier, qui lui avait fait manger du pain noir et du fromage. Le roi son père, qui était bon homme, le crut; mais sa mère n’en fut pas bien persuadée; et, voyant qu’il allait presque tous les jours à la chasse et qu’il avait toujours une raison en main pour s’excuser quand il avait couché deux où trois nuits dehors, elle ne douta plus qu’il n’eût quelque amourette: car il vécut avec la princesse plus de deux ans entiers, et en eut deux enfants, dont le premier. qui était une fille, fut nommé l’Aurore, et le second, un fils, qu’on nomma le Jour, parce qu’il paraissait encore plus beau que sa sœur.
La reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire expliquer, qu’il fallait se contenter dans la vie; mais il n’osa jamais se fier à elle de son secret: il la craignait, quoiqu’il l’aimât; car elle était de race ogresse, et le roi ne l’avait épousée qu’à cause de ses grands biens.
On disait même tout bas à la cour qu’elle avait les inclinations des ogres, et qu’en voyant passer de petits enfants, elle avait toutes les peines du du monde à se retenir de se jeter sur eux.
Ainsi le prince ne voulut jamais rien dire. Mais quand le roi fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, et qu’il se vit le maître, il déclara publiquement son mariage, et alla en grande cérémonie querir la reine sa femme dans son château. On lui fit une entrée magnifique dans la ville capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfants.
Quelque temps après, le roi alla faire la guerre à l’empereur Cantalabutte, son voisin. Il laissa la régence du royaume à la reine sa mère, et lui recommanda fort sa femme et ses enfants.
Il devait être à la guerre tout l’été, et dès qu’il fut parti, la reine mère envoya sa bru et ses enfants à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son maître d’hôtel:
Et je la veux manger à la sauce Robert. (Page 38.)

«Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore.
— Ah! madame! dit le maître d’hôtel.
— Je le veux,» dit la reine.
Et elle le dit d’un ton d’ogresse qui a envie de de manger de la chair fraîche.
«Et je veux la manger à la sauce Robert.» Ce pauvre homme, voyant bien qu’il ne fallait pas se jouer à une ogresse, prit son grand couteau et monta à la chambre de la petite Aurore. Elle avait pour lors quatre ans, et vint en sautant et en riant se jeter à son cou et lui demander du bonbon. Il se mit à pleurer; le couteau lui tomba des mains, et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau, et lui fit une si bonne sauce que sa maîtresse l’assura qu’elle n’avait jamais rien mangé de si bon.
Il avait emporté en même temps la petite Aurore, et l’avait donnée à sa femme pour la cacher dans le logement qu’elle avait au fond de la basse-cour.
Huit jours après, la méchante reine dit à son maître d’hôtel:
«Je veux manger à mon souper le petit Jour.»
Il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l’autre fois. Il alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisait des armes avec un gros singe: il n’avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme, qui le cacha avec la petite Aurore, et donna, à la place du petit Jour, un petit chevreau fort tendre, que l’ogresse trouva admirablement bon.
Cela était fort bien allé jusque-là ; mais un soir, cette méchante reine dit au maître d’hôtel:
«Je veux manger la reine à la même sauce que ses enfants.»
Ce fut alors que le pauvre maître d’hôtel désespéra de la pouvoir encore tromper. La jeune reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu’elle avait dormi: sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche; et le moyen de trouver dans la ménagerie une bête aussi dure que cela? Il prit la résolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la reine, et monta dans sa chambre dans l’intention de n’en pas faire à deux fois. Il s’excitait à la fureur, et entra, le poignard à la main, dans la chambre de la jeune reine; il ne voulut pourtant point la surprendre, et lui dit avec beaucoup de respect l’ordre qu’il avait reçu de la reine mère.
«Faites, faites, lui dit-elle en lui tendant le cou, exécutez l’ordre qu’on vous a donné : j’irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants, que j’ai tant aimés!»
Elle les croyait morts depuis qu’on les avait enlevés sans lui rien dire.
«Non, non, madame, lui répondit le pauvre maître d’hôtel tout attendri, vous ne mourrez point, et vous ne laisserez pas d’aller revoir vos enfants; mais.ce sera chez moi, où je les ai cachés, et je tromperai encore la reine en lui faisant manger une jeune biche à votre place.»
Il la mena aussitôt à sa chambre, où, la laissant embrasser ses enfants et pleurer avec eux, il alla accommoder une biche que la reine mangea à son souper avec le même appétit que si c’eût été la jeune reine. Elle était bien contente de sa cruauté ; elle se préparait à dire au roi, à son retour, que les loups enragés avaient mangé la reine sa femme et ses deux enfants.
Un soir qu’elle rôdait, à son ordinaire, dans les cours et basses-cours du château pour y haléner quelque viande fraîche, elle entendit, dans une salle basse, le petit Jour qui pleurait, parce que la reine sa mère le voulait faire fouetter à cause qu’il avait été méchant; et elle entendit aussi la petite Aurore qui demandait pardon pour son frère.
L’ogresse reconnut la voix de la reine et de ses enfants, et, furieuse d’avoir été trompée, elle commanda, le lendemain au matin, avec une voix épouvantable qui faisait trembler tout le monde, qu’on apportât au milieu de la cour une grande cuve, qu’elle fit remplir de vipères, de crapauds, de couleuvres et de serpents, pour y faire jeter la reine et ses enfants, le maître d’hôtel, sa femme et sa servante. Elle avait donné ordre de les amener les mains liées derrière le dos.
Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, lorsque le roi, qu’on n’attendait pas sitôt, entra dans la cour à cheval; il était venu en poste, et demanda, tout étonné, ce que voulait dire cet horrible spectable. Personne n’osait l’en instruire, quand l’ogresse, enragée de voir ce qu’elle voyait, se jeta elle-même la tête la première dans la cuve, et fut dévorée en un instant par les vilaines bêtes qu’elle y avait fait mettre. Le roi ne laissa pas d’en être fâché, car elle était sa mère; mais il s’en consola bientôt avec sa belle femme et ses enfants.
MORALITÉ.
Attendre quelque temps pour avoir un époux
Riche, bien fait, galant et doux,
La chose est assez naturelle;
Mais l’attendre cent ans, et toujours en dormant,
On ne trouve plus de femelle
Qui dormît si tranquillement.
La fable semble encor vouloir nous faire entendre
Que souvent de l’hymen les agréables nœuds,
Pour être différés, n’en sont pas moins heureux,
Et qu’on ne perd rien pour attendre;
Mais le sexe avec tant d’ardeur
Aspire à la foi conjugale,
Que je n’ai pas la force ni le cœur
De lui prêcher cette morale.
C’est à M. le marquis de Carabas dirent-ils. (Page 47.)

LE CHAT BOTTÉ.
Table des matières
Un meunier ne laissa pour tous biens, à trois enfants qu’il avait, que son moulin, son âne et son chat. Les partages furent bientôt faits: ni le notaire ni le procureur n’y furent point appelés; ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine.
L’aîné eut le moulin.
Le second eut l’âne.
Et le plus jeune n’eut que le chat.
Ce dernier ne pouvait se consoler d’avoir un si pauvre lot.
«Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble; pour moi, lorsque j’aurai mangé mon chat et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim.»
Le Chat, qui entendait ce discours, mais qui n’en fit pas semblant, lui dit d’un air posé et sérieux:
«Ne vous affligez point, mon maître; vous n’avez qu’à me donner un sac et me faire faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n’êtes pas si mal partagé que vous croyez.»
Quoique le maître du Chat ne fît pas grand fond là-dessus, il lui avait vu faire tant de tours de souplesse pour prendre des rats et des souris, comme quand il se pendait par les pieds ou qu’il se cachait dans la farine pour faire le mort, qu’il ne désespéra pas d’en être secouru dans sa misère.
Lorsque le Chat eut ce qu’il avait demandé, il se botta bravement, et, mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses pattes de devant, et s’en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son et des lacerons dans son sac; et, s’étendant comme s’il eût été mort, il attendit que quelque jeune lapin peu instruit encore des ruses de ce monde vînt se fourrer dans son sac pour y manger ce qu’il y avait mis.

A peine fut-il couché, qu’il eut contentement: un jeune étourdi de lapin entra dans son sac; et le maître Chat, tirant aussitôt les cordons, le prit et le tua sans miséricorde.
Tout glorieux de sa proie, il s’en alla chez le roi et demanda à lui parler.
On le fit monter à l’appartement de Sa Majesté, où, étant entré, il fit une grande révérence au roi, et lui dit:
«Voilà, sire, un lapin de garenne que M. le marquis de Carabas (c’était le nom qu’il prit en gré de donner à son maître) m’a chargé de vous présenter de sa part.
— Dis à ton maître, répondit le roi, que je le remercie et qu’il me fait plaisir.»
Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac ouvert; et, lorsque deux perdrix y furent entrées, il tira les cordons et les prit toutes deux.
Il alla ensuite les présenter au roi, comme il avait fait du lapin de garenne. Le roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et lui fit donner pour boire.
Le Chat continua ainsi, pendant deux ou trois mois à porter de temps en temps au roi du gibier de la chasse de son maître. Un jour qu’il sut que le roi devait aller à la promenade sur le bord de la rivière avec sa fille, la plus belle princesse du monde, il dit à son maître:
«Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite; vous n’avez qu’à vous baigner dans la rivière, à l’endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire.»
Le marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon.
Dans le temps qu’il se baignait, le roi vint à passer; et le Chat se mit à crier de toute sa force:
«Au secours! au secours! voilà M. le marquis de Carabas qui se noie!»
A ce cri, le roi mit la tête à la portière; et, reconnaissant le Chat qui lui avait apporté tant de fois du gibier, il ordonna à ses gardes qu’on allât vite au secours de M. le marquis de Carabas.
Pendant qu’on retirait le pauvre marquis de la rivière, le Chat, s’approchant du carrosse, dit au roi que, dans le temps que son maître se baignait, il était venu des voleurs qui avait emporté ses habits, quoiqu’il eût crié au voleur de toute sa force. Le drôle les avait cachés sous une grosse pierre.
Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa garde- robe d’aller querir un de ses plus beaux habits pour M. le marquis de Carabas.
Le roi lui fit mille caresses; et, comme les beaux habits qu’on venait de lui donner relevaient sa bonne mine (car il était beau et bien fait de sa personne), la fille du roi le trouva fort à son gré ; et le marquis de Carabas ne lui eut pas plutôt jeté deux ou trois regards fort respectueux et un peu tendres qu’elle en devint amoureuse à la folie.
Le roi voulut qu’il montât dans son carrosse et qu’il fût de la promenade.
Le Chat, ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants; et ayant rencontré des paysans qui fauchaient un pré, il leur dit:
«Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au roi que le pré que vous fauchez appartient à M. le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté.»
Le roi ne manqua pas à demander aux faucheurs à qui ce pré qu’ils fauchaient.
«C’est à M. le marquis de Carabas, dirent-ils tous ensemble; car la menace du Chat leur avait fait peur.
— Vous avez là un bel héritage, dit le roi au marquis de Carabas.
— Vous voyez, sire, répondit le marquis; c’est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les années.»
Le maître Chat, qui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs et leur dit:
«Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blés appartiennent à M. le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté.»
Le roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient tous les blés qu’il voyait.
«C’est à M. le marquis de Carabas,» répondirent les moissonneurs.
Et le roi s’en réjouit avec le marquis.
Le Chat, qui allait devant le carrosse, disait toujours la même chose à tous ceux qu’il rencontrait; et le roi était étonné des grands biens de M. le marquis de Carabas.
Le maître Chat arriva enfin dans un beau château dont le maître était un Ogre, le plus riche qu’on eût jamais vu: car toutes les terres par où le roi avait passé étaient de la dépendance de ce château.
Le Chat eut soin de s’informer qui était cet Ogre, et ce qu’il savait faire, et demanda à lui parler, disant qu’il n’avait pas voulu passer si près de son château sans avoir l’honneur de lui faire la révérence.
L’Ogre le reçut aussi civilement que le peut un Ogre, et le fit reposer.
«On m’a assuré, dit le Chat, que vous aviez le don de vous changer en toute sorte d’animaux; que vous pouviez, par exemple, vous transformer en lion, en éléphant.
— Cela est vrai, répondit l’Ogre brusquement, et, pour vous le montrer, vous m’allez voir devenir un lion.»
Le Chat fut si effrayé de voir un lion devant lui, qu’il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes, qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles.
Quelque temps après, le Chat, ayant vu que l’Ogre avait quitté sa première forme, descendit et avoua qu’il avait eu bien peur.
«On m’a assuré encore, dit le Chat, mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits animaux; par exemple, de vous changer en un rat, en une souris: je vous avoue que je tiens cela tout à fait impossible.
— Impossible! reprit l’Ogre, vous allez voir.»
Et en même temps il se changea en une souris, qui se mit à courir sur le plancher.
Le Chat ne l’eut pas plutôt aperçue qu’il se jeta dessus et la mangea.
Cependant le roi, qui vit en passant le beau château de l’Ogre, voulut entrer dedans.
Le Chat, qui entendit le bruit du carrosse qui passait sur le pont-levis du château, courut au-devant et dit au roi:
«Votre Majesté soit la bienvenue dans ce château de M. le marquis de Carabas!
— Comment! monsieur le marquis, s’écria le roi, ce château est encore à vous? Il ne se peut rien de plus beau que cette cour et que tous ces bâtiments qui l’environnent: voyons le dedans, s’il vous plaît.»
Le marquis donna la main à la jeune princesse; et, suivant le roi qui montait le premier, ils entrèrent dans une grande salle, où ils trouvèrent une magnifique collation que l’Ogre avait fait préparer pour ses amis, qui le devaient venir voir ce même jour-là, mais qui n’avaient pas osé entrer, sachant que le roi y était.
Le roi, charmé des bonnes qualités de M. le marquis de Carabas, de même que sa fille qui en était folle, et voyant les grands biens qu’il possédait, lui dit, après avoir bu cinq ou six coups:
«Il ne tiendra qu’à vous, monsieur le marquis, que vous ne soyez mon gendre.»
Le marquis, faisant de grandes révérences, accepta l’honneur que lui faisait le roi; et dès le jour même il épousa la princesse.
Le Chat devint grand seigneur, et ne courut plus après les souris que pour se divertir.
MORALITÉ.
Quelque grand que soit l’avantage
De jouir d’un riche héritage
Venant à nous de père en fils,
Aux jeunes gens pour l’ordinaire,
L’industrie et le savoir-faire
Valent mieux que des biens acquis.
Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse. (Page 56.)

CENDRILLON.
Table des matières
Il était une fois un gentilhomme qui épousa en secondes noces une femme, la plus hautaine et la plus fière qu’on eût jamais vue. Elle avait deux filles de son humeur, et qui lui resemblaient en toute chose. Le mari avait de son côté une jeune fille, mais d’une douceur et d’une bonté sans exemple: elle tenait cela de sa mère, qui était la meilleure personne du monde.
Les noces ne furent pas plutôt faites, que la belle-mère fit éclater sa mauvaise humeur: elle ne put souffrir les bonnes qualités de cette jeune enfant, qui rendaient ses filles encore plus haïssables.
Elle la chargea des plus viles occupations de la maison: c’était elle qui nettoyait la vaisselle et les montées, qui frottait la chambre de madame et celle de mesdemoiselles ses filles; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une méchante paillasse, pendant que ses sœurs étaient dans des chambres parquetées, où elles avaient des lits des plus à la mode, et des miroirs où elles se voyaient depuis les pieds jusqu’à la tête.
La pauvre fille souffrait tout avec patience et n’osait se plaindre à son père, qui l’aurait grondée, parce que sa femme le gouvernait entièrement. Lorsqu’elle avait fait son ouvrage, elle s’allait mettre au coin de la cheminée et s’asseoir dans les cendres, ce qui faisait qu’on l’appelait communément Cucendron. La cadette, qui n’était pas si malhonnête que son aînée, l’appelait Cendrillon. Cependant Cendrillon, avec ses méchants habits, ne laissait point d’être cent fois plus belle que ses sœurs, quoique vêtues très-magnifiquement.
Il arriva que le fils du roi donna un bal, et qu’il en pria toutes les personnes de qualité. Nos deux demoiselles en furent aussi priées, car elles faisaient grande figure dans le pays. Les voilà bien aises, et bien occupées à choisir les habits et les coiffures qui leur siéraient le mieux. Nouvelle peine pour Cendrillon, car c’était elle qui repassait le linge de ses sœurs et qui godronnait leurs manchettes. On ne parlait que de la manière dont on s’habillerait.
«Moi, dit l’aînée, je mettrai mon habit de velours rouge et ma garniture d’Angleterre.
— Moi, dit la cadette, je n’aurai que ma jupe ordinaire; mais en récompense je mettrai mon manteau à fleurs d’or et ma barrière de diamants, qui n’est pas des plus indifférentes.»
On envoya querir la bonne coiffeuse pour dresser les cornettes à deux rangs, et on fit acheter des mouches de la bonne faiseuse. Elles appelèrent Cendrillon pour lui demander son avis, car elle avait le goût bon. Cendrillon les conseilla le mieux du monde, et s’offrit même à les coiffer, ce qu’elles voulurent bien.
En les coiffant, elles lui disaient:
«Cendrillon, serais-tu bien aise d’aller au bal?
— Hélas! mesdemoiselles, vous vous moquez de moi; ce n’est pas là ce qu’il me faut.
— Tu as raison; on rirait bien si on voyait un Cucendron aller au bal.»
Une autre que Cendrillon les aurait coiffées de travers; mais elle était bonne, et elle les coiffa parfaitement bien. Elles furent près de deux jours sans manger, tant elles étaient transportées de joie. On rompit plus de douze lacets à force de les serrer, pour leur rendre la taille plus menue; et elles étaient toujours devant leur miroir.
Enfin l’heureux jour arriva: on partit, et Cendrillon les suivit des yeux le plus longtemps qu’elle put. Lorsqu’elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer.
Sa marraine qui la vit tout en pleurs, lui demanda ce qu’elle avait.
«Je voudrais bien.... je voudrais bien....»
Elle pleurait si fort, qu’elle ne put achever.
Sa marraine, qui était fée, lui dit:
«Tu voudrais bien aller au bal, n’est-ce pas?
— Hélas! oui, dit Cendrillon en soupirant.
— Eh bien, seras-tu bonne fille? dit sa marraine; je t’y ferai aller.»
Elle la mena dans sa chambre et lui dit:
«Va dans le jardin et apporte-moi une citrouille. »
Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu’elle put trouver, et la porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille la pourrait faire aller au bal.
Sa marraine la creusa, et, n’ayant laissé que l’écorce, la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré.
Ensuite elle alla regarder dans la souricière, où elle trouva six souris toutes en vie.
Elle dit à Cendrillon de lever un peu la trappe de la souricière, et à chaque souris qui sortait, elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval: ce qui fit un bel attelage de six chevaux d’un beau gris de souris pommelé.
Comme elle était en peine de quoi elle ferait Un cocher:
«Je vais voir, dit Cendrillon, s’il n’y a point quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher.
— Tu as raison, dit sa marraine; va voir.»
Cendrillon lui rapporta la ratière, où il y avait trois gros rats.
La fée en prit un d’entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe; et, l’ayant touché, il fut changé en un gros cocher, qui avait une des plus belles moustaches qu’on eût jamais vues.
Ensuite elle lui dit:
«Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l’arrosoir; apporte-les-moi.»
Elle ne les eut pas plutôt apportés, que la marraine les changea en six laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse, avec leurs habits chamarrés, et qui s’y tenaient attachés comme s’ils n’eussent fait autre chose de toute leur vie.
La fée dit alors à Cendrillon:
«Eh bien, voilà de quoi aller au bal; n’es-tu pas bien aise?
— Oui, mais est-ce que j’irai comme cela, avec mes vilains habits?»
Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps ses habits furent changés en des habits de drap d’or et d’argent, tout chamarrés de pierreries; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre les plus jolies du monde.
Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse; mais sa marraine lui recommanda sur toute chose de ne pas passer minuit, l’avertissant que, si elle demeurait au bal un moment davantage, son carrosse redeviendrait citrouille, ses chevaux des souris, ses «laquais des lézards, et que ses vieux habits reprendraient leur première forme.
Elle promit à sa marraine qu’elle ne manquerait pas de sortir du bal avant minuit.
Elle part, ne se sentant pas de joie.
Le fils du roi, qu’on alla avertir qu’il venait d’arriver une grande princesse qu’on ne connaissait point, courut la recevoir; il lui donna la main à la descente du carrosse, et la mena dans la salle où était la compagnie.
Il se fit alors un grand silence: on cessa de danser, et les violons ne jouèrent plus, tant on était attentif à contempler les grandes beautés de cette inconnue. On n’entendait qu’un bruit confus:
«Ah! qu’elle est belle!»
Le roi même, tout vieux qu’il était, ne laissait pas de la regarder et de dire tout bas à la reine qu’il y avait longtemps qu’il n’avait vu une si belle et si aimable personne.
Toutes les dames étaient attentives à considérer sa coiffure et ses habits, pour en avoir, dès le lendemain, de semblables, pourvu qu’il se trouvât des étoffes assez belles et des ouvriers assez habiles.
Le fils du roi la mit à la place la plus honorable, et ensuite la prit pour la mener danser. Elle dansa avec tant de grâce, qu’on l’admira encore davantage.
On apporta une fort belle collation, dont le jeune prince ne mangea point, tant il était occupé à la considérer.
Elle alla s’asseoir auprès de ses sœurs, et leur fit mille honnêtetés; elle leur fit part des oranges et des citrons que le prince lui avait donnés: ce qui les étonna fort, car elles ne la connaissaient point.
Lorsqu’elles causaient ainsi, Cendrillon entendit sonner onze heures trois quarts; elle fit aussitôt une grande révérence à la compagnie, et s’en alla le plus vite qu’elle put.
Dès qu’elle fut arrivée, elle alla trouver sa marraine, et, après l’avoir remerciée, elle lui dit qu’elle souhaitait bien encore aller le lendemain au bal, parce que le fils du roi l’en avait priée.
Comme elle était occupée à raconter à sa marraine tout ce qui s’était passé au bal, les deux sœurs heurtèrent à la porte: Cendrillon leur alla ouvrir.
«Que vous êtes longtemps à revenir!» leur dit-elle en se frottant les yeux et en s’étendant comme si elle n’eût fait que de se réveiller.
Elle n’avait cependant pas eu envie de dormir depuis qu’elles s’étaient quittées.
«Si tu étais venue au bal, lui dit une de ses sœurs, tu ne t’y serais pas ennuyée: il est venu la plus belle princesse, la plus belle qu’on puisse jamais voir; elle nous a fait mille civilités; elle nous a donné des oranges et des citrons.»
Cendrillon ne se sentait pas de joie; elle leur demanda le nom de cette princesse; mais elles lui répondirent qu’on ne la connaissait pas, que le fils du roi en était fort en peine, et qu’il donnerait toute chose au monde pour savoir qui elle était.
Cendrillon sourit, et leur dit:
«Elle était donc bien belle! Mon Dieu, que vous êtes heureuses! ne pourrai-je point la voir? Hélas! mademoiselle Javotte, prêtez-moi votre habit jaune que vous mettez tous les jours.
— Vraiment, dit Mlle Javotte, je suis de cet avis; prêter mon habit à un vilain Cucendron comme cela! il faudrait que je fusse bien folle.»
Cendrillon s’attendait bien à ce refus, et elle en fut bien aise; car elle aurait été grandement embarrassée si sa sœur eût bien voulu lui prêter son habit.
Le lendemain les deux sœurs furent au bal, et Cendrillon aussi, mais encore plus parée que la première fois.
Le fils du roi fut toujours auprès d’elle et ne cessa de lui conter des douceurs.
La jeune demoiselle ne s’ennuyait point, et oublia ce que sa marraine lui avait recommandé, de sorte qu’elle entendit sonner le premier coup de minuit, lorsqu’elle ne croyait pas qu’il fût encore onze heures: elle se leva et s’enfuit aussi légèrement qu’aurait fait une biche..
Le prince la suivit et ne put l’attraper.
Elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le prince ramassa bien soigneusement.
Cendrillon arriva chez elle bien essoufflée, sans carrosse, sans laquais et avec ses méchants habits, rien ne lui étant resté de toute sa magnificence qu’une de ses petites pantoufles, la pareille de celle qu’elle avait laissée tomber.
On demanda aux gardes de la porte du palais s’ils n’avaient point vu sortir une princesse; ils dirent qu’ils n’avaient vu sortir personne qu’une jeune fille fort mal vêtue, et qui avait plus l’air d’une paysanne que d’une demoiselle.
Quand ses deux sœurs revinrent du bal, Cendrillon leur demanda si elles s’étaient encore bien diverties et si la belle dame y avait été.
Elles lui dirent que oui, mais qu’elle s’était enfuie lorsque minuit avait sonné, et si promptement qu’elle avait laissé tomber une de ses petites pantoufles de verre, la plus jolie du monde; que le fils du roi l’avait ramassée, et qu’il n’avait fait que la regarder tout le reste du bal, et qu’assurément il était fort amoureux de la belle personne à qui appartenait la petite pantoufle.
Elles dirent vrai; car, peu de jours après, le fils du roi fit publier à son de trompe qu’il épouserait celle dont le pied serait bien juste à la pan’ toufle.
On commença à l’essayer aux princesses, ensuite aux duchesses et à toute la cour, mais inutilement.
On la porta chez les deux sœurs, qui firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle; mais elles ne purent en venir à bout.
Cendrillon, qui les regardait et qui reconnut sa pantoufle, dit en riant:

«Que je voie si elle ne me serait pas bonne!» Ses sœurs se mirent à rire et à se moquer d’elle.
Le gentilhomme qui faisait l’essai de la pantoufle, ayant regardé attentivement Cendrillon et la trouvant fort belle, dit que cela était très-juste, et qu’il avait ordre de l’essayer à toutes les filles. Il fit asseoir Cendrillon, et approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu’elle y entrait sans peine, et qu’elle y était juste comme de cire.
L’étonnement des deux sœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche l’autre petite pantoufle, qu’elle mit à son pied.
Là-dessus arriva la marraine, qui, ayant donné un coup de sa baguette sur les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres.
Alors ses deux sœurs la reconnurent pour la belle personne qu’elles avaient vue au bal. Elles se jetèrent à ses pieds, pour lui demander pardon de tous les mauvais traitements qu’elles lui avaient fait souffrir.
Cendrillon les releva et leur dit, en les embrassant, qu’elle leur pardonnait de bon cœur, et qu’elle les priait de l’aimer bien toujours.
On la mena chez le jeune prince, parée comme elle était.
Il la trouva encore plus belle que jamais, et peu de jours après, il l’épousa.
Cendrillon, qui était aussi bonne que belle, fit loger ses deux sœurs au palais, et les maria dès le Jour même à deux grands seigneurs de la cour.
MORALITÉ.
La beauté pour le sexe est un rare trésor;
De l’admirer jamais on ne se lasse.
Mais ce qu’on nomme bonne grâce
Est sans prix et vaut mieux encor.
C’est ce qu’à Cendrillon fit avoir sa marraine,
En la dressant, et l’instruisant
Tant et si bien, qu’elle en fit une reine.
Car ainsi sur ce conte on va moralisant:
Belles, ce don vaut mieux que d’être bien coiffées.
Pour engager un cœur, pour en venir à bout,
La bonne grâce est le vrai don des fées:
Sans elle on ne peut rien, avec elle on peut tout.
AUTRE MORALITÉ.
C’est sans doute un grand avantage
D’avoir de l’esprit, du courage,
De la naissance, du bon sens,
Et d’autres semblables talents
Qu’on reçoit du ciel en partage;
Mais vous avez beau les avoir,
Pour votre avancement ce seront choses vaines,
Si vous n’avez pour les faire valoir
Ou des parrains ou des marraines.
La terre s’ouvrit, etc. (Page 72.)

RIQUET A LA HOUPPE.
Table des matières
Il était une fois une reine qui accoucha d’un fils si laid et si mal fait, qu’on douta longtemps s’il avait forme humaine. Une fée, qui se trouva à sa naissance, assura qu’il aurait beaucoup d’esprit: elle ajouta même qu’il pourrait, en vertu du don qu’elle venait de lui faire, donner autant d’esprit qu’il en aurait à la personne qu’il aimerait le mieux.
Tout cela consola un peu la pauvre reine, qui était bien affligée d’avoir mis au monde un si vilain marmot.
Il est vrai que cet enfant ne commença pas plutôt à parler qu’il dit mille choses, et qu’il avait dans toutes ses actions je ne sais quoi de si spirituel, qu’on en était charmé.
J’oubliais de dire qu’il vint au monde avec une petite houppe de cheveux sur la tête; ce qui fit qu’on le nomma Riquet à la Houppe: car Riquet était le nom de famille.
Au bout de sept ou huit ans, la reine d’un royaume voisin accoucha de deux filles.
La première qui vint au monde était plus belle que le jour: la reine en fut si aise qu’on appréhenda que la trop grande joie qu’elle en avait ne lui fît du mal.
La même fée qui avait assisté à la naissance du petit Riquet à la Houppe était présente; et, pour modérer la joie de la reine, elle lui déclara que cette petite princesse n’aurait point d’esprit, et qu’elle serait aussi stupide qu’elle était belle.
Cela mortifia beaucoup la reine; mais elle eut, quelques moments après, un bien plus grand chagrin: car la seconde fille dont elle accoucha se trouva extrêmement laide.
«Ne vous affligez pas tant, madame, lui dit la fée: votre fille sera récompensée d’ailleurs, elle aura tant d’esprit qu’on ne s’apercevra presque pas qu’il lui manque de la beauté.
— Dieu le veuille, répondit la reine; mais n’y aurait-il pas moyen de faire avoir un peu d’esprit à l’aînée qui est si belle?
— Je ne puis rien pour elle, madame, du côté de l’esprit, lui dit la fée, mais je puis tout du côté de la beauté, et, comme il n’y a rien que je ne veuille pour votre satisfaction, je vais lui donner pour don de pouvoir rendre beau ou belle la personne qui lui plaira.»
A mesure que ces deux princesses devinrent grandes, leurs perfections crûrent aussi avec elles, et on ne parlait partout que de la beauté de l’aînée et de l’esprit de la cadette.
Il est vrai que leurs défauts augmentèrent beaucoup avec l’âge. La cadette enlaidissait à vue d’œil, et l’aînée devenait plus stupide de jour en jour: ou elle ne répondait rien à ce qu’on lui demandait, ou elle disait une sottise. Elle était avec cela si maladroite, qu’elle n’eût pu ranger quatre porcelaines sur le bord de la cheminée sans en casser une, ni boire un verre d’eau sans en répandre la moitié sur ses habits.
Quoique la beauté soit un grand avantage dans une jeune personne, cependant la cadette l’emportait presque toujours sur son aînée dans toutes les compagnies.
D’abord on allait du côté de la plus belle, pour la voir et pour l’admirer; mais bientôt après on allait à celle qui avait le plus d’esprit, pour lui entendre dire mille choses agréables; et on était étonné qu’en moins d’un quart d’heure l’aînée n’avait plus personne auprès d’elle et que tout le monde s’était rangé autour de la cadette.
L’aînée, quoique fort stupide, le remarqua bien; et elle eût donné sans regret toute sa beauté pour avoir la moitié de l’esprit de sa sœur.
La reine, toute sage qu’elle était, ne put s’empêcher de lui reprocher plusieurs fois sa bêtise: ce qui pensa faire mourir de douleur cette pauvre princesse.
Un jour qu’elle s’était retirée dans un bois pour y plaindre son malheur, elle vit venir à elle un petit homme fort laid et fort désagréable, mais vêtu très-magnifiquement.
C’était le jeune prince Riquet à la Houppe, qui, étant devenu amoureux d’elle sur ses portraits qui couraient par tout le monde, avait quitté le royaume de son père pour avoir le plaisir de la voir et de lui parler.
Ravi de la rencontrer ainsi toute seule, il l’aborde avec tout le respect et la politesse imaginables. Ayant remarqué, après lui avoir fait tous les compliments ordinaires, qu’elle était fort mélancolique, il lui dit:
«Je ne comprends point, madame, comment une personne aussi belle que vous l’êtes peut être aussi triste que vous le paraissez; car, quoique je puisse me vanter d’avoir vu une infinité de belles personnes, je puis dire que je n’en ai jamais vu dont la beauté approche de la vôtre.
— Cela vous plaît à dire, monsieur, lui répondit la princesse; et elle en demeura là.
— La beauté, reprit Riquet à la Houppe, est un si grand avantage, qu’il doit tenir lieu de tout le reste; et, quand on le possède, je ne vois pas qu’il y ait rien qui puisse vous affliger beaucoup.
— J’aimerais mieux, dit la princesse, être aussi laide que vous et avoir de l’esprit, que d’avoir de la beauté comme j’en ai, et être bête autant que je le suis.
— Il n’y a rien, madame, qui marque davantage qu’on a de l’esprit que de croire n’en pas avoir; et il est de la nature de ce bien-là que plus on en a, plus on croit en manquer.
— Je ne sais pas cela, dit la princesse, mais je sais bien que je suis fort bête, et c’est de là que vient le chagrin qui me tue.
— Si ce n’est que cela, madame, qui vous afflige, je puis aisément mettre fin à votre douleur.
— Et comment ferez-vous? dit la princesse.
— J’ai le pouvoir, madame, dit Riquet à la Houppe, de donner de l’esprit autant qu’on en saurait avoir à la personne que je dois aimer le plus; et comme vous êtes, madame, cette personne, il ne tiendra qu’à vous que vous n’ayez autant d’esprit qu’on en peut avoir, pourvu que vous vouliez bien m’épouser.»

La princesse demeura tout interdite et ne répondit rien.
«Je vois, reprit Riquet à la Houppe, que cette proposition vous a fait de la peine, et je ne m’en étonne pas; mais je vous donne un an tout entier pour vous y résoudre.»
La princesse avait si peu d’esprit, et en même temps une si grande envie d’en avoir, qu’elle s’imagina que la fin de cette année ne viendrait jamais: de sorte qu’elle accepta la proposition qui lui était faite. Elle n’eut pas plutôt promis à Riquet à la Houppe qu’elle l’épouserait dans un an à pareil jour, qu’elle se sentit tout autre qu’elle n’était auparavant: elle se trouva une facilité incroyable à dire tout ce qui lui plaisait, et à le dire d’une manière fine, aisée et naturelle. Elle commença dès ce moment une conversation galante et soutenue avec Riquet à la Houppe, où elle brilla d’une telle force, que Riquet à la Houppe crut lui avoir donné plus d’esprit qu’il ne s’en était réservé pour lui-même.
Quand elle fut retournée au palais, toute la cour ne savait que penser d’un changement si subit et si extraordinaire: car autant on lui avait ouï dire d’impertinences auparavant, autant lui entendait-on dire des choses bien sensées et infiniment spirituelles.
Toute la cour en eut une joie qui ne se peut imaginer; il n’y eut que sa cadette qui n’en fut pas bien aise, parce que, n’ayant plus sur son aînée l’avantage de l’esprit, elle ne paraissait plus auprès d’elle qu’une guenon fort désagréable.
Le roi se conduisait par ses avis et allait même quelquefois tenir le conseil dans son appartement.
Le bruit de ce changement s’étant répandu, tous les jeunes princes des royaumes voisins firent leurs efforts pour s’en faire aimer, et presque tous la demandèrent en mariage; mais elle n’en trouvait point qui eût assez d’esprit, et elle les écoutait tous sans s’engager à pas un d’eux.
Cependant il en vint un si puissant, si riche, si spirituel et si bien fait, qu’elle ne put s’empêcher d’avoir de la bonne volonté pour lui.
Son père s’en étant aperçu, lui dit qu’il la faisait la maîtresse sur le choix d’un époux, et qu’elle n’avait qu’à se déclarer.
Comme plus on a d’esprit, et plus on a de peine à prendre une ferme résolution sur cette affaire, elle demanda, après avoir remercié son père, qu’il lui donnât du temps pour y penser.
Elle alla par hasard se promener dans le bois où elle avait trouvé Riquet à la Houppe, pour rêver plus commodément à ce qu’elle avait à faire.
Dans le temps qu’elle se promenait rêvant profondément, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont et viennent et qui agissent.
Ayant prêté l’oreille plus attentivement, elle ouït que l’un disait: «Apporte-moi cette chaudière; » l’autre: «Mets du bois dans ce feu.»
La terre s’ouvrit dans le même temps, et elle vit sous ses pieds comme une grande cuisine pleine de cuisiniers, de marmitons et de toute sorte d’officiers nécessaires pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou trente rôtisseurs, qui allèrent se camper dans une allée du bois, autour d’une table fort longue, et qui tous, la lardoire à la main et la queue de renard sur l’oreille, se mirent à travailler en cadence, au son d’une chanson harmonieuse.
La princesse, étonnée de ce spectacle, leur demanda pour qui ils travaillaient.
«C’est, madame, lui répondit le plus apparent de la bande, pour le prince Riquet à la Houppe, les noces se feront demain.»
La princesse, encore plus surprise qu’elle ne l’avait été, et se ressouvenant tout à coup qu’il y avait un an qu’à pareil jour elle avait promis d’épouser le prince Riquet à la Houppe, pensa tomber de son haut. Ce qui faisait qu’elle ne s’en souvenait pas, c’est que, quand elle fit cette promesse, elle était une bête, et qu’en prenant le nouvel esprit que le prince lui avait donné, elle avait oublié toutes ses sottises.
Elle n’eut pas fait trente pas en continuant sa promenade, que Riquet à la Houppe se présenta à elle, brave, magnifique et comme un prince qui va se marier.
«Vous me voyez, dit-il, madame, exact à tenir ma parole, et je ne doute point que vous ne veniez ici pour exécuter la vôtre, et me rendre, en me donnant la main, le plus heureux de tous les hommes.
— Je vous avouerai franchement, répondit la princesse, que je n’ai pas encore pris ma résolution là-dessus, et que je ne crois pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la souhaitez.
— Vous m’étonnez, madame, lui dit Riquet à la Houppe.
— Je le crois, dit la princesse; et assurément, si j’avais affaire à un brutal, à un homme sans esprit, je me trouverais bien embarrassée. Une princesse n’a que sa parole, me dirait-il, et il faut que vous m’épousiez, puisque vous me l’avez promis; mais comme celui à qui je parle est l’homme du monde qui a le plus d’esprit, je suis sûre qu’il entendra raison. Vous savez que, quand je n’étais qu’une bête, je ne pouvais néanmoins me résoudre à vous épouser; comment voulez vous qu’ayant l’esprit que vous m’avez donné, qui me rend encore plus difficile en gens que je n’étais, je prenne aujourd’hui une résolution que je n’ai pu prendre dans ce temps-là ? Si vous pensiez tant à m’épouser, vous avez eu grand tort de m’ôter ma bêtise et de me faire voir plus clair que je ne voyais.
— Si un homme sans esprit, répondit Riquet à la Houppe, était bien reçu, comme vous venez de le dire, à vous reprocher votre manque de parole, pourquoi voulez-vous, madame, que je n’en use pas de même dans une chose où il y va de tout le bonheur de ma vie? Est-il raisonnable que les personnes qui ont de l’esprit soient d’une pire condition que ceux qui n’en ont pas? Le pouvez-vous prétendre, vous qui en avez tant et qui avez tant souhaité d’en avoir? Mais venons au fait, s’il vous plaît. A la réserve de ma laideur, y a-t-il quelque chose en moi qui vous déplaise? Êtes-vous malcontente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur et de mes manières?
— Nullement, répondit la princesse; j’aime en vous tout ce que vous venez de me dire.
— Si cela est ainsi, répondit Riquet à la Houppe, je vais être heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable de tous les hommes.
— Comment cela se peut-il faire? lui dit la princesse.
— Cela se fera, répondit Riquet à la Houppe, si vous m’aimez assez pour souhaiter que cela soit; et afin, madame, que vous n’en doutiez pas, sachez que la même fée qui, au jour de ma naissance, me fit le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qui me plairait, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau-celui que vous aimerez et à qui vous voudrez bien faire cette faveur.
— Si la chose est ainsi, dit la princesse, je souhaite de tout mon cœur que vous deveniez le prince du monde le plus beau et le plus aimable, et je vous en fais le don autant qu’il est en moi.»
La princesse n’eut pas plutôt prononcé ces paroles, que Riquet à la Houppe parut à ses yeux l’homme du monde le plus beau, le mieux fait et le Plus aimable qu’elle eût jamais vu.
Quelques-uns assurent que ce ne furent point les charmes de la fée qui opérèrent, mais que l’amour seul fit cette métamorphose. Ils disent que la princesse, ayant fait réflexion sur la persévérance de son amant, sur sa discrétion et sur toutes les bonnes qualités de son âme et de son esprit, ne vit plus la difformité de son corps ni la laideur de son visage; que sa bosse ne lui sembla plus que le bon air d’un homme qui fait le gros dos; et qu’au lieu que jusqu’alors elle l’avait vu boiter effroyablement, elle ne lui trouva plus qu’un certain air penché qui la charmait. Ils disent encore que ses yeux, qui étaient louches, ne lui en parurent que plus brillants; que leur déréglement passa dans son esprit pour la marque d’un violent excès d’amour; et qu’enfin son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de martial et d’héroïque.

Quoi qu’il en soit, la princesse lui promit sur-le-champ de l’épouser, pourvu qu’il en obtînt le consentement du roi son père.
Le roi, ayant su que sa fille avait beaucoup d’estime pour Riquet à la Houppe, qu’il connaissait d’ailleurs pour un prince très-spirituel et très-sage, le reçut avec plaisir pour son gendre.
Dès le lendemain, les noces furent faites, ainsi que Riquet à la Houppe l’avait prévu, et selon les ordres qu’il en avait donnés longtemps auparavant.
MORALITÉ.
Ce que l’on voit dans cet écrit
Est moins un conte en l’air que la vérité même;
Tout est beau dans ce que l’on aime,
Tout ce qu’on aime a de l’esprit.
AUTRE MORALITÉ.
Dans un objet où la nature
Aura mis de beaux traits, et la vive peinture
D’un teint où jamais l’art ne saurait arriver,
Tous ces dons pourront moins pour rendre un cœur sensible
Qu’un seul agrément invisible
Que l’amour y fera trouver.

LE PETIT POUCET.
Table des matières
Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants, tous garçons; l’aîné n’avait que dix ans, et le plus jeune n’en avait que sept. On s’étonnera que le bûcheron ait eu tant d’enfants en si peu de temps; mais c’est que sa femme allait vite en besogne, et n’en faisait pas moins de deux à la fois.
Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beaucoup, parce qu’aucun d’eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait encore, c’est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot: prenant pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit.
Il était fort petit, et, quand il vint au monde, il n’était guère plus gros que le pouce: ce qui fit qu’on l’appela le Petit Poucet. Ce pauvre enfant était le souffre-douleur de la maison, et on lui donnait toujours le tort. Cependant il était le plus fin et le Plus avisé de ses frères; et, s’il parlait peu, il écoutait beaucoup.
Il vint une année très-fâcheuse, et la famine fut si grande, que ces pauvres gens se résolurent de se défaire de leurs enfants.
Un soir que ces enfants étaient couchés et que le bûcheron était au coin du feu avec sa femme, il lui dit le cœur serré de douleur:
«Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois; ce qui sera bien aisé, car, tandis qu’ils s’amuseront à fagoter, nous n’avons qu’à nous enfuir sans qu’ils nous voient.
— Ah! s’écria la bûcheronne, pourrais-tu bien toi-même mener perdre tes enfants?»
Son mari avait beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne pouvait y consentir: elle était pauvre, mais elle était leur mère. Cependant, ayant considéré quelle douleur ce lui serait de les voir mourir de faim, elle y consentit et alla se coucher en pleurant.
Le Petit Poucet ouït tout ce qu’ils dirent; car, ayant entendu de dedans son lit qu’ils parlaient d’affaires, il s’était levé doucement, et s’était glissé sous l’escabelle de son père pour les écouter sans être vu.
Il alla se recoucher, et ne dormit point le reste de la nuit, songeant à ce qu’il avait à faire. Il se leva de bon matin, et alla au bord d’un ruisseau, où il remplit ses poches de petits cailloux blancs, et ensuite revint à la maison.
On partit, et le Petit Poucet ne découvrit rien de tout ce qu’il savait à ses frères.
Ils allèrent dans une forêt fort épaisse, où à dix pas de distance on ne se voyait pas l’un l’autre. Le bûcheron se mit à couper du bois, et ses enfants à ramasser des broutilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant occupés à travailler, s’éloignèrent d’eux insensiblement, et puis s’enfuirent tout à coup, par un petit sentier détourné.
Lorsque ces enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer de toute leur force. Le Petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où ils reviendraient à la maison; car en marchant il avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu’il avait dans ses poches. Il leur dit donc:
«Ne craignez point, mes frères; mon père et ma mère nous ont laissés ici, mais je vous ramènerai bien au logis; suivez-moi seulement.»
Ils le suivirent, et il les mena jusqu’à leur maiSon par le même chemin qu’ils étaient venus dans la forêt. Ils n’osèrent d’abord entrer; mais ils se mirent tous contre la porte pour écouter tout ce que disaient leur père et leur mère.
Dans le moment que le bûcheron et la bûcheronne arrivèrent chez eux, le seigneur du village leur envoya dix écus qu’il leur devait il y avait longtemps, et dont ils n’espéraient plus rien. Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens moulent de faim.
Le bûcheron envoya sur l’heure sa femme à la boucherie. Comme il y avait longtemps qu’ils n’avaient mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu’il n’en fallait pour le souper de deux personnes.
Lorsqu’ils furent rassasiés, la bûcheronne dit:
«Hélas! où sont maintenant nos pauvres enfants? Ils feraient bonne chère de ce qui nous reste là. Mais aussi, Guillaume, c’est toi qui les as voulu perdre; j’avais bien dit que nous nous en repentirions: que font-ils maintenant dans cette forêt? Hélas! mon Dieu! les loups les ont peut-être déjà mangés: tu es bien inhumain d’avoir perdu ainsi tes enfants.»
Le bûcheron s’impatienta à la fin: car elle redit plus de vingt fois qu’il s’en repentirait et qu’elle l’avait bien dit. Il la menaça de la battre si elle ne se taisait pas.
Ce n’est pas que le bûcheron ne fût peut-être encore plus fâché que sa femme; mais c’est qu’elle lui rompait la tête, et qu’il était de l’humeur de beaucoup d’autres gens qui aiment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent très-importunes celles qui ont toujours bien dit.
La bûcheronne était tout en pleurs:
«Hélas! où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants?
Elle le dit une fois si haut que les enfants, qui étaient à la porte, l’ayant entendue, se mirent à crier tous ensemble:
«Nous voilà ! nous voilà !»
Elle courut vite leur ouvrir la porte, et leur dit en les embrassant:
«Que je suis aise de vous revoir, mes chers enfants! Vous êtes bien las et vous avez bien faim; et toi, Pierrot, comme te voilà crotté ! viens que je te débarbouille.»
Ce Pierrot était son fils aîné, qu’elle aimait plus que tous les autres, parce qu’il était un peu rousseau et qu’elle était un peu rousse.
Ils se mirent à table, et mangèrent d’un appétit qui faisait plaisir au père et à la mère, à qui ils racontaient la peur qu’ils avaient eue dans la forêt, en parlant presque tous ensemble.
Ces bonnes gens étaient ravis de revoir leurs enfants avec eux, et cette joie dura tant que les dix écus durèrent; mais lorsque l’argent fut dépensé, ils retombèrent dans leur premier chagrin, résolurent de les perdre encore, et pour ne pas manquer le coup, de les mener bien plus loin que la première fois. Ils ne purent parler de cela si secrètement-qu’ils ne fussent entendus par le Petit Poucet, qui fit son compte de sortir d’affaire comme il avait déjà fait; mais, quoiqu’il se fût levé de bon matin pour aller ramasser des petits cailloux, il ne put en venir à bout, car il trouva la Porte de la maison fermée à double tour.
Il ne savait que faire, lorsque la bûcheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour leur déjeuner, il songea qu’il pourrait se servir de son pain au lieu de cailloux, en le jetant par miettes le long du chemin où ils passeraient: il le serra donc dans sa poche.
Le père et la mère les menèrent dans l’endroit de la forêt le plus épais et le plus obscur; et, dès qu’ils y furent, ils gagnèrent un faux-fuyant et les laissèrent là.
Le Petit Poucet ne s’en chagrina pas beaucoup, parce qu’il croyait retrouver aisément son chemin par le moyen de son pain qu’il avait semé partout où il avait passé ; mais il fut bien surpris lorsqu’il ne put en retrouver une seule miette: les oiseaux étaient venus, qui avaient tout mangé.
Les voilà donc bien affligés; car, plus ils marchaient, plus ils s’égaraient, plus ils s’enfonçaient dans la forêt. La nuit vint, et il s’éleva un grand vent qui leur faisait des peurs épouvantables. Ils pensaient n’entendre de tous côtés que des hurlements de loups qui venaient à eux pour les manger. Ils n’osaient presque se parler ni tourner la tête.
Il survint une grosse pluie qui les perça jusqu’ aux os; ils glissaient à chaque pas, tombaient dans la boue, d’où ils se relevaient tout crottés, ne sachant que faire de leurs mains.
Le Petit Poucet grimpa au haut d’un arbre pour voir s’il ne découvrirait rien: tournant la tète de tous côtés, il vit une petite lueur comme d’une chandelle, mais qui était bien loin par delà la forêt. Il descendit de l’arbre, et lorsqu’il fut à terre il ne vit plus rien: cela le désola.
Cependant, ayant marché quelque temps avec ses frères du côté qu’il avait vu la lumière, il la revit en sortant du bois. Ils arrivèrent enfin à la maison où était cette chandelle, non sans bien des frayeurs, car souvent ils la perdaient de vue: ce qui leur arrivait toutes les fois qu’ils descendaient dans quelque fond.
Les voilà donc bien affligés. (Page 84.)

Ils heurtèrent à la porte, et une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu’ils voulaient.
Le Petit Poucet lui dit qu’ils étaient de pauvres enfants qui s’étaient perdus dans la forêt, et qui demandaient à coucher par charité.
Cette femme les voyant tous si jolis, se mit à pleurer, et leur dit:
«Hélas! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus? Savez-vous bien que c’est ici la maison d’un orgre qui mange les petits enfants?
— Hélas! madame, lui répondit le Petit Poucet, qui tremblait de toute sa force aussi bien que ses frères, que ferons-nous? Il est bien sûr que les loups de la forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retirer chez vous; et, cela étant, nous aimons mieux que ce soit monsieur qui nous mange: peut-être qu’il aura pitié de nous, si vous voulez bien l’en prier.»
La femme de l’ogre, qui crut qu’elle pourrait les cacher à son mari jusqu’au lendemain matin, les laissa entrer et les mena se chauffer auprès d’un bon feu; car il y avait un mouton tout entier a la broche pour le souper de l’ogre.
Comme ils commençaient à se chauffer, ils entendirent heurter trois ou quatre grands coups à la porte: c’était l’ogre qui revenait. Aussitôt sa femme les fit cacher sous le lit et alla ouvrir la porte.
L’ogre demanda d’abord si le souper était prêt et si on avait tiré du vin; et aussitôt il se mit à table. Le mouton était encore tout sanglant, mais il ne lui sembla que meilleur. Il flairait à droite et à gauche, disant qu’il sentait la chair fraîche.
«Il faut, lui dit sa femme, que ce soit ce veau que je viens d’habiller, que vous sentez.
— Je sens la chair fraîche, te dis-je encore une fois, reprit l’ogre en regardant sa femme de travers, et il y a ici quelque chose que je n’entends pas.»
En disant ces mots, il se leva de table et alla droit au lit.
«Ah! dit-il, voilà donc comme tu veux me tromper, maudite femme! Je ne sais à quoi il tient que je ne te mange aussi: bien t’en prend d’être une vieille bête! Voilà du gibier qui vient bien à propos pour traiter trois ogres de mes amis qui doivent me venir voir ces jours-ci.»
Il les tira de dessous le lit l’un après l’autre.
Ces pauvres enfants se mirent à genoux en lui demandant pardon; mais ils avaient affaire au plus cruel de tous les ogres, qui, bien loin d’avoir de la pitié, les dévorait déjà des yeux, et disait à sa femme que ce serait là de friands morceaux, lorsqu’elle leur aurait fait une bonne sauce.
Il alla prendre un grand couteau, et, en approchant de ces pauvres enfants, il l’aiguisait sur une longue pierre qu’il tenait à sa main gauche.

Il en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit:
«Que voulez-vous faire à l’heure qu’il est? N’aurez-vous pas assez de temps demain?
— Tais-toi! reprit l’ogre; ils en seront plus mortifiés.
— Mais vous avez encore tant de viande! reprit sa femme: voilà un veau, deux moutons et la moitié d’un cochon.
— Tu as raison, dit l’ogre: donne-leur bien à souper, afin qu’ils ne maigrissent pas, et va les mener coucher.»
La bonne femme fut ravie de joie et leur porta bien à souper; mais ils ne purent manger, tant ils étaient saisis de peur.
Pour l’ogre, il se remit à boire, ravi d’avoir de quoi si bien régaler ses amis. Il but une douzaine de coups plus qu’à l’ordinaire: ce qui lui donna un peu dans la tête, et l’obligea de s’aller coucher.
L’ogre avait sept filles qui n’étaient encore que des enfants: ces petites ogresses avaient toutes le teint fort beau, parce qu’elles mangeaient de la chair fraîche comme leur père; mais elles avaient des petits yeux gris et tout ronds, le nez crochu, et une fort grande bouche avec de longues dents fort aiguës et fort éloignées l’une de l’autre; elles n’étaient pas encore fort méchantes, mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le sang.
Pulsuz fraqment bitdi.