Kitabı oxu: «Les contes des fées»
Charles Perrault
Les contes des fées

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315979
Table des matières
DE LA PREMIÈRE ÉDITION,
LE PETIT CHAPERON-ROUGE.
LA BARBE-BLEUE.
LES FÉES.
LE CHAT BOTTÉ.
LA BELLE AU BOIS DORMANT.
CENDRILLON.
RIQUET A LA HOUPE.
LE PETIT POUCET.
L’ADROITE PRINCESSE
PEAU D’ANE.
LES SOUHAITS RIDICULES.

CHARLES L’ERRAULT naquit à Paris le 12 janvier 1628. Il a écrit lui-même sa vie. C’est dans ses mémoires que nous avons puisé les détails sur la jeunesse et l’âge mur de cet auteur illustre, un des plus chers à l’enfance.
Donnons-lui tout de suite la parole.
«Je fus nommé Charles par mon frère le receveur-
» général des finances, qui me tint sur les fonts avec
Françoise Pépin, ma cousine.
» Ma mère se donna la peine de m’apprendre à lire, après quoi on m’en-
» voya au collége de Beauvais, à l’âge de huit ans et demi. J’y ai fait toutes
» mes études, ainsi que tous mes frères. Mon père prenait la peine de me
» faire répéter mes leçons, les soirs, après souper, et m’obligeait de lui dire,
» en latin, la substance de ces leçons. J’ai toujours été des premiers dans mes
» classes, hors des plus basses, parce que je fus mis en sixième que je ne sa-
» vais pas encore bien lire. J’aimais mieux faire des vers que de la prose, et
» les faisais quelquefois si bons, que mes régents me demandaient souvent qui
» me les avait faits. J’ai remarqué que ceux de mes compagnons qui en fai-
» saient bien ont continué d’en faire: tant il est vrai que ce talent est naturel,
» et se déclare dès l’enfance.
» Je réussis particulièrement en philosophie: il me suffisait souvent d’a-
» voir attention à ce que le régent dictait, pour le savoir, et pour n’avoir pas
» besoin de l’étudier ensuite. Je prenais tant de plaisir à disputer en classe,
» que j’aimais autant les jours qu’on y allait que les jours de congé. La facilité
» que j’avais pour la dispute me faisait parler à mon régent avec une liberté
» extraordinaire, et qu’aucun autre des écoliers n’osait prendre. Comme j’é-
» tais le plus jeune, et un des plus forts de la classe, il avait grande envie
» que je soutinsse une thèse à la fin des deux années; mais mon père et ma
» mère ne le trouvèrent pas à propos, à cause de la dépense où engage cette
» cérémonie,
» Le régent eut tant de chagrin, qu’il me fit taire lorsque je voulus
» me disputer contre ceux qui devaient soutenir des thèses. J’eus la har-
» diesse de lui dire que mes arguments étaient meilleurs que ceux des Hiber-
» nois qu’il faisait venir, parce qu’ils étaient neufs, et que les leurs étaient
» vieux et tout usés. J’ajoutai que je ne lui ferais point d’excuses de parler
» ainsi, parce que je ne savais que ce qu’il m’avait montré. Il m’ordonna une
» seconde fois de me taire, sur quoi je lui dis, en me levant, que puisqu’il ne
» me faisait plus dire ma leçon qu’on ne disputait plus contre moi et qu’il m’é-
» tait défendu de disputer contre les autres, je n’avais plus que faire de venir
» en classe. En disant cela, je lui fis la révérence, et à tous les écoliers, et
» sortis de la classe. Un de mes amis, nommé Beaurin, qui m’aimait fort, et
» qui s’était en quelque sorte rangé auprès de moi parce que toute la classe
» s’était déchaînée contre lui sans savoir pourquoi, sortit aussi, et me suivit.
» Nous allâmes de là au jardin du Luxembourg, où ayant réfléchi sur la dé-
» marche que nous venions de faire, nous résolûmes de ne plus retourner en
» classe parce qu’il n’y avait plus à profiter, tout le temps ne s’employant
» qu’à exercer ceux qui devaient répondre; et nous nous mimes à étudier.
» Cette espèce de folie fut cause d’un bonheur; car si nous eussions achevé nos
» études à l’ordinaire, nous aurions apparemment, chacun de notre côté, passé
» le temps à ne rien faire. Nous exécutâmes notre résolution, et, pendant trois
» ou quatre années de suite, M. Beaurin vint presque tous les jours deux fois au
» logis, le matin à huit heures jusqu’à onze, et l’après-dînée, depuis trois
» heures jusqu’à cinq. Si je sais quelque chose, je le dois particulièrement
» à ces trois ou quatre années d’études.
» Dans ce temps-là vint la mode du burlesque. M. Beaurin, qui savait que
» je faisais des vers, mais qui jamais n’avait pu en faire, voulut que nous tra-
» duisissions le sixième livre de l’Énéide en vers burlesques.
» Il y a deux vers, dans le sixième livre de l’Énéide, qui ont été fort esti-
» més: c’est dans l’endroit où Virgile dit que les héros conservent, dans les
» Champs-Elysées, les mêmes inclinations qu’ils ont eues pendant leur vie. On
» voyait là, dit la traduction, le cocher Tydacus,
Qui, tenant l’ombre d’une brosse,
Nettoyait l’ombre d’un carrossa.
Charles Perrault alla un 1651, prendre ses licences à Orléans, il raconte avec une naïveté charmante cette expédition scientifique.
«Dès le soir même que nous arrivâmes, dit-il, il nous prit fantaisie de nous
» faire recevoir; et ayant heurté à la porte des écoles sur les dix heures du
» soir, un valet qui vint nous parler à la fenêtre, ayant su ce que nous souhai-
» tions, nous demanda si notre argent était prêt. Sur quoi ayant répondu que
» nous l’avions sur nous, il nous fit entrer, et alla réveiller les docteurs, qui
» vinrent au nombre de trois nous interroger, avec leurs bonnets de nuit sous
» leur bonnet carré. En regardant ces trois docteurs à la faible lueur d’une
» chandelle, dont la lumière allait se perdre dans l’épaisse obscurité des voù-
» tes du lieu où nous étions, je m’imaginais voir Minos, Éaque et Rhada-
» mante, qui venaient interroger des ombres.
» Ces trois docteurs nous dirent qu’il y avait plus de deux ans qu’ils n’en
» avaient interrogé de si habiles, et qui en sussent autant que nous. Je crois
» que le son de notre argent, que l’on comptait derrière nous pendant que l’on
» nous interrogeait, fit la bonté de nos réponses. Le lendemain, après avoir
» vu l’église de Sainte-Croix, la figure de bronze de la Pucelle, qui est sur le
» pont, et un grand nombre de boiteux et de boiteuses parmi la ville, nous re-
» prîmes le chemin de Paris. Le 27 du même mois, nous fûmes reçus tous
» trois avocats.»
Charles Perrault plaida deux causes avec succès, il avait le projet de suivre la carrière du barreau, mais ses frères le dégoûtèrent tellement de la profession d’avocat qu’il s’en dégoûta lui-même.
Pierre Perrault frère aîné de notre auteur. Ayant acheté la charge de receveur-général des finances de Paris, lui proposa d’être son commis, et d’aller demeurer avec lui. Il accepta cette proposition, où il voyait d’ailleurs plus de douceur et de plaisir qu’à traîner une robe dans le palais.
«Je fus dix ans avec lui, dit-il, car j’y entrai au commencement de l’année
» 1654, j’en sortis pour aller chez M. Colbert, en 1664, et voici comment la
chose arriva.
» Ma mère étant morte en l’année 1657, peu de temps après le mariage de
» mon frère le receveur-général des finances, la maison de Viry fut donnée à
» mon frère le receveur, dans le partage que nous fîmes des biens de la suc-
» cession de la famille. Il y fit bâtir un corps de logis, et comme j’avais un
» plein loisir, car mon frère avait pris un commis pour sa recette générale, je
» m’appliquai à faire bâtir cette maison, qui fut trouvée bien entendue. Il est
» vrai que mes frères avaient grande part au dessin de ce bâtiment, que je
» conduisis, n’ayant pour ouvriers que des Limousins qui n’avaient fait autre
» chose toute leur vie que des murs de clôture: je leur fis faire aussi la rocaille
» d’une grotte, qui était le plus bel ornement de cette maison de campagne.
» Quand ils montraient tout cela à leurs amis limousins, comme leur ouvrage,
» il les étonnaient fort, et ils s’acquirent une grande réputation d’habileté. Je
» rapporte ici la part que j’ai au bâtiment de Viry, parce que le récit qu’on
» en fit à M. Colbert fut cause particulièrement de ce qu’il songea à moi pour
» en faire son commis dans la surintendance des bâtiments du roi: ce qui
» arriva vers la fin de l’année 1663.
Sur la fin de 1662, Colbert, qui prévoyait que Louis XIV lui donnerait la surintendance des bâtiments, eut l’idée de former d’avance auprès de lui un conseil de gens de lettres «qu’il pût consulter sur toutes les choses qui regardent les bâtiments, et où il pût entrer de l’esprit et de l’érudition. Il jeta d’abord les yeux sur Chapelain, qu’il connaissait «pour l’homme du monde qui avait le goût le meilleur et le sens le plus droit;» il lui adjoignit l’abbé de Bourseis et l’abbé de Cassagnes. Pour choisir une quatrième personne, il s’adressa à Chapelain, qui, de son propre mouvement, nomma Charles Perrault avec toutes sortes d’éloges. Colbert, qui avait vu et goûté les vers de Perrault, voulut avoir de sa prose, et pria Chapelain de lui demander d’écrire sur l’acquisition de Dunkerque que le roi venait de faire. Ce discours, rédigé aussitôt, plut au ministre, qui réunit son conseil, lui déclara ses intentions, et fixa les assemblées aux mardi et vendredi de chaque semaine. Dès cette première séance, Charles Perrault fut désigné pour tenir la plume, et, le 15 février 1664, Colbert lui remit une bourse contenant cinq cents écus en or, gratification que le ministre augmenta depuis de deux cents livres, et qui fut continuée jusqu’en 1689.
Cette petite Académie, comme on l’appela, était chargée de corriger tous les ouvrages à la louange du roi qu’on devait imprimer au Louvre, et de composer toutes les devises latines dont Colbert avait besoin pour les médailles, pour les enseignes de régimens, pour les monumens, et pour les tapisseries des Gobelins; ce fut l’origine de l’Académie des inscriptions et Belles-Lettres. Colbert se proposait d’employer la petite Académie à travailler sous ses yeux à l’histoire du roi; il présenta même les quatre historiographes à Louis XIV, qui leur dit: «Vous pouvez, messieurs, juger de l’estime que je fais de vous, puisque je vous confie la chose du monde qui m’est la plus précieuse, qui est ma gloire, je suis sûr que vous ferez des merveilles; je tâcherai, de ma part, de vous fournir de la matière qui mérite d’être mise en œuvre par des gens aussi habiles que vous êtes.» Le savant helléniste Charpentier fut associé à la petite Académie, et spécialement chargé de rédiger cette histoire, dont Charles Perrault avait déjà écrit plusieurs parties sous la dictée même de Colbert. Mais ce projet fut abandonné, et repris plus tard par Mme de Montespan, qui confia ce travail à Pélisson, Racine et Boileau.
Charles Perrault, que ses attributions avaient placé dans les bonnes grâces de Colbert, devint contrôleur-général des bâtimens; il fut bientôt à portée de servir son frère Claude avec un noble dévouement en lui facilitant l’entrée de l’Académie des Sciences qui venait d’être créée, et en favorisant l’adoption de ses plans d’architecture pour l’Observatoire et pour le Louvre. Ce fut en 1664 que l’on songea sérieusement à élever la façade de ce palais; les modèles de Levau, premier architecte du roi, furent soumis à la critique des autres architectes, et ceux-ci invités à présenter des dessins de leur invention: on exposa ces dessins dans une salle du Louvre; l’un d’eux réunit tous les suffrages; il était de Claude Perrault, qui devait à son frère Charles l’idée du péristyle. «Colbert en fut charmé, et ne concevait pas qu’un homme qui n’était pas architecte de profession eût pu faire rien de si beau.» Néanmoins Colbert résolut de ne pas se décider sans avoir l’approbation des principaux architectes de l’Italie.
Il fit même venir à Paris l’artiste italien le plus célèbre de ce temps-là, le cavalier Bernin. Mais on renonça bientôt aux plans soumis par cet artiste, pour s’en tenir aux plans de Claude Perrault.
Bientôt Charles Perrault fut élu de l’Académie française. Il avait toute la confiance du grand Colbert, qui appréciait la capacité et. empruntait les lumières de son modeste conseiller dans ce qui concernait les arts et les sciences. Après les conquêtes de Flandre et de Franche-Comté, Colbert voulut ériger un arc-de-triomphe à la gloire du roi: Lebrun et Levau eurent ordre de présenter un plan; mais Charles Perrault envoya au ministre un griffonnement qui fut agréé, et qui servit à Claude Perrault pour faire le modèle du monument de la porte Saint-Antoine, démoli en 1716. Riquet, ce grand ingénieur, qui avait réuni les deux mers par le canal du Languedoc, proposa d’amener les eaux de la Loire à Versailles; mais Charles Perrault jugea du premier coup d’œil cette entreprise, comme impossible, et invita Colbert à ne pas commencer les travaux sans avoir fait niveler le terrain que les eaux devaient parcourir: l’Académie des sciences justifia les prévisions de Perrault, en constatant par le nivellement que les eaux venues de la Loire n’atteindraient pas le pied de la montagne de Satory. Ce débat entre Riquet et Perrault fut peut-être l’origine du conte de Riquet à la Houpe, dans lequel la cuisine du prince se prépare sous terre, et ou l’on voit les miracles que peut faire l’esprit.
Le génie des deux Perrault eut à s’exercer dans l’ornement du jardin de Versailles que Louis XIV faisait planter par Lenostre et La Quintinie; Charles Perrault imagina les bains d’Apollon «pour représenter que le roi vient se reposer à Versailles après avoir travaillé à faire du bien à tout le monde;» Claude Perrault mit en œuvre la pensée de son frère, et dessina les groupes que Giradon, Regnaudin et Guérin sculptèrent en marbre. Les deux frères composèrent ensemble la plupart des grands vases, plusieurs bas-reliefs et quelques fontaines, qui furent exécutés en marbre et en bronze d’après leurs dessins à l’admiration du roi et de sa cour.
En 1682, Perrault sur qui pesait tout le poids des ennuis et des préoccupations que les prodigalités de Louis XIV amenèrent vers la fin de son règne, se décida à céder sa place de contrôleur-géneral à M. de Blainville, fils de Colbert. Il se retira pour vivre obscurément dans sa petite maison de la rue Saint-Jacques au milieu de ses fils: là, il prenait soin lui-même de leur éducation, en les envoyant au collége voisin; il ajoutait ses leçons à celle des régents de classes, et surveillait spécialement les mœurs de ses enfans. Il ne laissait pas néanmoins de continuer dans sa retraite les études et les compositions qu’il aimait; il se rendait scrupuleusement aux séances de l’Académie, et y faisait des lectures de ses ouvrages, la plupart de peu d’étendue, mais tous remarquables par la variété du genre et par quelque tour de force d’expression.
La longue querelle de Perrault avec Boileau est connue de tout le monde. Les contes en vers de Perrault servirent de texte à la malignité de Boileau qui inventa pour eux ce titre bouffon: «Le conte de Peau d’Ane et l’histoire de la Femme au nez de Boudin, mis en vers par M. Perrault, de l’Académie française.
Ce fut sans doute à cause de cette réprobation de Boileau contre les Contes de Fées, que Perrault n’osa pas imprimer sous son nom le recueil qu’il attribua en 1697 à son fils, Perrault d’Armancour.
Perrault, dont la maison était le rendez-vous des savans et des gens de lettres, aimé et estimé de quiconque le connaissait, exclusivement occupé de poésie et de critique, indifférent aux honneurs et satisfait de sa fortune, mourut tranquillement, en philosophe chrétien, dans les bras de ses enfans et de ses amis, le 16 mai 1703.
DÉDICACE
Table des matières
DE LA PREMIÈRE ÉDITION,
Table des matières
(1097.)
A MADEMOISELLE.
MADEMOISELLE,
On ne trouvera pas étrange qu’un enfant ait pris plaisir à composer les Contes de ce Recueil; mais on s’étonnera qu’il ait eu la hardiesse de vous le présenter. Cependant, Mademoiselle, quelque disproportion qu’il y ait entre la simplicité de ces récits et les lumières de votre esprit, si on examine bien ces Contes, on verra que je ne suis pas aussi blâmable que je le parais d’abord. Ils renferment tous une morale très-sensée, et qui se découvre plus ou moins, selon le degré de pénétration de ceux qui les lisent; d’ailleurs, comme rien ne marque tant la vaste étendue d’un esprit, que de pouvoir s’élever en même temps aux plus grandes choses, et s’abaisser aux plus petites, on ne sera point surpris que la même princesse, à qui la nature et l’éducation ont rendu familier ce qu’il y a de plus élevé, ne dédaigne pas de prendre plaisir à de semblables bagatelles.
Il est vrai que ces Contes donnent une image de ce qui se passe dans les moindres familles, ou la louable impatience d’instruire les enfants fait imaginer des histoires dépourvues de raison pour s’accomoder à ces mêmes enfants, qui n’en ont pas encore; mais à qui convient-il mieux de connaître comment vivent les peuples, qu’aux personnes que le ciel destine à les conduire? Le désir de cette connaissance a poussé des héros de votre race jusque dans des huttes et des cabanes, pour y voir de près, et par eux-mêmes, ce qui s’y passait de plus particulier: cette connaissance leur ayant paru nécessaire pour leur parfaite instruction. Quoi qu’il en soit, Mademoiselle,
Pouvais-je mieux choisir pour rendre vraisemblable
Ce que la fable a d’incroyable?
Et jamais fée, au temps jadis,
Fit-elle à jeune créature
Plus de dons, et de dons exquis,
Que vous en a fait la nature?
Je suis avec un très-profond respect,
MADEMOISELLE,
De Votre Altesse Royale,
Le très-humble et très-obéissant serviteur,
PERRAULT D’ARMANCOUR.


LE PETIT CHAPERON-ROUGE.
Table des matières


IL était une fois une petite fille de village, la plus jolie qu’on eût su voir: sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge qui lui seyait si bien, que partout ou l’appelait le petit Chaperon-Rouge.
Un jour, sa mère ayant fait des galettes, lui dit: Va voir comment se porte ta mère-grand; car ou m’a dit qu’elle était malade: porte-lui une galette et ce petit pot de beurre. Le petit Chaperon-Rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère-grand, qui demeurait dans un autre village.
En passant dans un bois, elle rencontra compère le Loup qui eut bientôt envie de la manger; mais il n’osa, à cause de quelques bûcherons qui étaient dans la forêt. Il lui demanda où elle allait. La pauvre enfant, qui ne savait pas qu’il était dangereux de s’arrêter à écouter un Loup, lui dit: Je vais voir ma mère-grand, et lui porter une galette avec un pot de beurre que ma mère lui envoie.

— Demeure-t-elle bien loin? lui dit le Loup.
— Oh! oui, lui dit le petit Chaperon-Rouge; c’est par-delà le petit moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas à la première maison du village.
— Eh bien! dit le Loup, je veux l’aller voir aussi; je m’y en vais par ce chemin-ci, et toi par ce chemin-là, et nous verrons à qui plus tôt y sera.
Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court; et la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons et à faire des bouquets de petites fleurs qu’elle rencontrait.
Le Loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la mère-grand; il heurte: toc, toc.
— Qui est là ?
— C’est votre fille le petit Chaperon-Rouge, dit le Loup en contrefaisant sa voix, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma mère vous envoie.
La bonne mère-grand, qui était dans son lit, à cause qu’elle se trouvait un peu mal, lui cria: Tire la chevillette, la bobinette cherra.
Le Loup tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme et la dévora en moins de rien; car il y avait plus de trois jours qu’il n’avait mangé. Ensuite il ferma la porte, et s’alla coucher dans le lit de la mère-grand, en attendant le petit Chaperon-Rouge, qui, quelque temps après, vient heurter à la porte. Toc, toc.
— Qui est là ?
Le petit Chaperon-Rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d’abord, mais croyant que sa mère-grand était enrhumée, répondit: c’est votre fille, le petit Chaperon-Rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma mère vous envoie.
Le Loup lui cria, en adoucissant un peu sa voix: Tire la chevillette, la bobinette cherra.
Le petit Chaperon-Rouge tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Le Loup, la voyant entrer, lui dit, en se cachant dans le lit, sous la couverture: Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi.
Le petit Chaperon-Rouge se déshabille et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa mère-grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit: Ma mère-grand que vous avez de grands bras!
— C’est pour mieux t’embrasser, ma fille.
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes

— C’est pour mieux courir, mon enfant.
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles!
— C’est pour mieux écouter, mon enfant.
— Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux!
— C’est pour mieux voir, mon enfant.
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents!
— C’est pour te manger. Et en disant ces mots, le méchant Loup se jeta sur le petit Chaperon-Rouge et la mangea.
MORALITÉ.
On voit ici que les jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles,
Belles, bien faites et gentilles,
Font très mal d’écouter toutes sortes de gens;
Et que ce n’est pas chose étrange
S’il en est tant que le loup mange.
Je dis le loup, car tous les loups
Ne sont pas de la même sorte.
Il en est d’une humeur accorte,
Sans bruit, sans fiel et sans courroux,
Qui, privés, complaisants et doux,
Suivent les jeunes demoiselles
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles.
Mais, hélas! qui ne sait que ces loups doucereux,
De tous les loups sont les plus dangereux?


LA BARBE-BLEUE.
Table des matières

IL était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d’or et d’argent, des meubles en broderie et des carrosses tout dorés. Mais, par malheur, cet homme avait la barbe bleue, cela le rendait si laid et si terrible, qui n’était ni femme ni fille qui ne s’enfuit de devant lui. Une de ses voisines, dame de qualité, avait deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en mariage, en lui laissant le choix de celle qu’elle voudrait lui donner. Elles n’en voulaient point toutes deux, et se le renvoyaient l’une à l’autre, ne pouvant se résoudre à prendre un homme qui avait la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c’est qu’il avait déjà épousé plusieurs femmes, et qu’on ne savait ce que ces femmes étaient devenues.
La Barbe-Bleue, pour faire connaissance, les mena avec leur mère, et trois ou quatre de leurs meilleures amies, et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de campagne où on demeura huit jours entiers. Ce n’était que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations: on ne dormait point, et on passait toute la nuit à se faire malices les uns aux autres: enfin tout alla si bien que la cadette commença à trouver que le maître du logis n’avait plus la barbe si bleue, et que c’était un fort honnête homme.
Dès qu’on fut de retour à la ville, le mariage se conclut.
Au bout d’un mois, la Barbe-Bleue dit à sa femme qu’il était obligé de faire un voyage en province, de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence; qu’il la priait de se bien divertir pendant son absence; qu’elle fit venir ses bonnes amies, qu’elle les menât à la campagne si elle voulait; que partout elle fit bonne chère.

— Voilà, lui dit-il, les clefs des deux garde meubles; voilà celle de la vaisselle d’or et d’argent qui ne sert pas tous les jours; voilà celle de mes coffres-forts, où est mon or et mon argent, celle de mes cassettes où sont mes pierreries; et voilà le passe-partout de tous les appartements.
Pour cette petite clef ci, c’est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l’appartement bas: ouvrez tout, allez partout; mais, pour ce petit cabinet, je vous défends d’y entrer, et je vous le défends de telle sorte, que s’il vous arrive de l’ouvrir; il n’y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère.
Elle promit d’observer exactement tout ce qui lui venait d’être ordonné ; et lui, après l’avoir embrassée, monte dans son carrosse et part pour son voyage.
Les voisines et les bonnes amies n’attendirent pas qu’on les envoyât quérir pour aller chez la jeune mariée, tant elles avaient d’impatience de voir toutes les richesses de sa maison, n’ayant osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa barbe bleue qui leur faisait peur.
Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes, toutes plus belles les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles, où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sophas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs où l’on se voyait depuis les pieds jusqu’à la tête, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d’argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu’on eût jamais vues; elles ne cessaient d’envier le bonheur de leur amie, qui cependant ne se divertissait point à voir toutes ces richesses, à cause de l’impatience qu’elle avait d’aller ouvrir le cabinet de l’appartement bas.

Elle fut si pressée de sa curiosité, que, sans considérer qu’il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle descendit par un escalier dérobé, et avec tant de précipitation, qu’elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Étant arrivée à la porte du cabinet, elle s’y arrêta quelque temps, songeant à la défense que son mari lui avait faite, et considérant qu’il pouvait lui arriver malheur d’avoir été désobéissante; mais la tentation était si forte qu’elle ne put la surmonter; elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte du cabinet.
D’abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées; après quelques moments, elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé, dans lequel se miraient les corps de plusieurs femmes mortes et attachées le long des murs: c’étaient toutes les femmes que la Barbe-Bleue avaient épousées et qu’il avait égorgées l’une après l’autre.
Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet qu’elle venait de retirer de la serrure lui tomba de la main. Après avoir un peu repris ses sens, elle ramassa la clef, referma la porte, et monta à sa chambre pour se remettre un peu; mais elle n’en pouvait venir à bout tant elle était émue. Ayant remarqué que la clef du cabinet était tâchée de sang, elle l’essuya deux ou trois fois; mais le sang ne s’en allait point; elle eut beau la laver et la frotter avec du sable et du grès, il y demeura toujours du sang; car la clef était fée, et il n’y avait pas moyen de la détacher tout à fait: quand on ôtait le sang d’un côté, il revenait de l’autre.


La Barbe-Bleue revint de son voyage le soir même, et dit qu’il avait reçu des lettres dans le chemin, qui lui avaient appris que l’affaire pour laquelle il était parti venait d’être terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu’elle put pour lui témoigner qu’elle était ravie de son prompt retour. Le lendemain, il lui redemanda les clefs, et elle les lui donna; mais d’une main si tremblante, qu’il devina sans peine tout ce qui s’était passé. D’où vient lui dit-il, que la clef du cabinet n’est point avec les autres?
— Il faut, dit-elle, que je l’aie laissée là-haut sur ma table.
— Ne manquez pas, dit la Barbe-Bleue, de me la donner tantôt.
Après plusieurs remises, il fallut apporter la clef. La Barbe-Bleue l’ayant considérée, dit à sa femme: Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef?
— Je n’en sais rien, répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort.
— Vous n’en savez rien? reprit la Barbe-Bleue; je le sais bien, moi. Vous avez voulu entrer dans le cabinet? Eh bien, madame, vous entrerez, et irez prendre place auprès des dames que vous y avez vues.

Elle se jeta aux pieds de son mari, en pleurant et en lui demandant pardon, avec toutes les marques d’un vrai repentir de n’avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocher, belle et affligée comme elle était; mais la Barbe-Bleue avait un cœur plus dur qu’un rocher: il faut mourir, madame, lui dit-il, et tout à l’heure.
— Puisqu’il faut mourir, répondit-elle en le regardant, les yeux baignés de larmes, laissez-moi un peu de temps pour prier Dieu.
Je vous donne un demi-quart d’heure, reprit la Barbe-Bleue, mais pas un moment davantage.
Lorsqu’elle fut seule, elle appela sa sœur, et lui dit: Ma sœur Anne, car elle s’appelait ainsi, monte, je te prie, sur le haut de la tour, pour voir si mes frères ne viennent point: ils m’ont promis qu’ils viendraient me voir aujourd’hui; et si, tu les vois, fais leur signe de se hâter.
La sœur Anne monta sur le haut de la tour; et la pauvre affligée lui criait de temps en temps: «Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? » Et la sœur Anne répondait: «Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie.» Cependant la Barbe-Bleue, tenant un grand coutelas à la main, criait de toute sa force:
Encore un moment, s’il vous plait, lui répondit sa femme. Et aussitôt elle criait tout bas: Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? Et la sœur Anne répondait: Je ne vois que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie.
— Descends donc vîte, criait la Barbe-Bleue, ou je monterai là-haut.
Je m’en vais, répondit la femme; et puis elle criait: «Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?
— Je vois, répondit la sœur Anne, une grande poussière qui vient de ce côté-ci.
— Sont-ce mes frères?
— Hélas! non, ma sœur, je vois un troupeau de moutons.
— Ne veux-tu pas descendre? criait la Barbe-Bleue.
— Encore un petit moment, répondit sa femme; et puis elle criait:
Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»
— Je vois, répondit-elle, deux cavaliers qui viennent de ce côté ; mais ils sont bien loin encore.
— Dieu soit loué ! s’écria-t-elle un moment après, ce sont mes frères.
— Je leur fais signe tant que je peux de se hâter.
La Barbe-Bleue se mit à crier si fort que toute la maison en trembla La pauvre femme descendit, et elle alla se jeter à ses pieds toute éplorée et tout échevelée.
Cela ne sert de rien, dit la Barbe-Bleue, il faut mourir: puis, la prenant d’une main par les cheveux, et de l’autre levant le coutelas en l’air; il allait lui abattre la tête
La pauvre femme se tournant vers lui, et le regardant avec des yeux mourants, lui demanda un petit moment pour se recueillir.
Non, non, dit-il, recommande-toi bien à Dieu; et levant son bras...
Dans ce moment, on heurta si fort à la porte, que la Barbe-Bleue s’arrêta tout court: on ouvrit; et aussitôt on vit entrer deux cavaliers qui, mettant l’épée à la main, coururent droit à la Barbe-Bleue. Il reconnut que c’étaient les frères de sa femme, l’un dragon et l’autre mousquetaire; de sorte qu’il s’enfut aussitôt pour se sauver: mais les deux frères le poursuivirent de si près qu’ils l’attrappèrent avant qu’il pût gagner le perron. Ils lui passèrent leur épée au travers du corps, et le laissèrent mort. La pauvre femme était presque aussi morte que son mari, et n’avait pas la force de se lever pour embrasser ses frères.

Il se trouva que la Barbe-Bleue n’avait point d’héritiers, et qu’ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa jeune sœur Anne avec un jeune gentilhomme dont elle était aimée depuis long-temps; une autre partie à acheter des charges de capitaine à ses deux frères; et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme, qui lui fit oublier le mauvais temps qu’elle avait passé avec la Barbe-Bleue.
MORALITÉ.
La curiosité, malgré tous ses attraits,
Coûte souvent bien des regrets;
On en voit tous les jours mille exemples paraître:
C’est, n’en déplaise au sexe, un plaisir bien léger.
Dès qu’on le prend, il cesse d’être;
Et toujours il coûte trop cher.
AUTRE MORALITÉ.
Pour peu qu’on ait l’esprit sensé,
Et que du monde on sache le grimoire,
On voit bientôt que cette histoire
Est un conte du temps passé.
Il n’est plus d’époux si terrible,
Ni qui demande l’impossible:
Fût-il mal-content et jaloux,
Près de sa femme on le voit filer doux:
Et de quelque couleur que sa barbe puisse être,
On a peine à juger qui des deux est le maître.


LES FÉES.
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IL Était une fois une veuve qui avait deux filles: l’aînée lui ressemblait si fort d’humeur et de visage, que qui la voyait, voyait la mère. Elles étaient toutes deux si désagréables et si orgueilleuses, qu’on ne pouvait vivre avec elles. La cadette, qui était le vrai portrait de son père pour la douceur et pour l’honnêteté, était avec cela une des plus belles filles qu’un eût su voir. Comme on aime naturellement son semblable, cette mère était folle de sa fille aînée, et en même temps avait une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisait manger à la cuisine et travailler sans cesse.
Il fallait, entre autres choses, que cette pauvre enfant allât deux fois le jour puiser de l’eau à une grande demi-lieue du logis, et qu’elle en rapportât plein une grande cruche. Un jour qu’elle était à cette fontaine, il vînt à elle une pauvre femme qui la pria de lui donner à boire.
— Oui-dà, ma bonne mère, dit cette belle fille; et rinçant aussitôt sa cruche, elle puisa de l’eau au plus bel endroit de la fontaine, et la lui présenta, soutenant toujours la cruche, afin qu’elle bût plus aisément.

La bonne femme ayant bu, lui dit: Vous êtes si belle, si bonne et si honnête, que je ne puis m’empêcher de vous faire un don (car c’était une fée qui avait pris la forme d’une pauvre femme de village, pour voir jusqu’où irait l’honnêteté de cette jeune fille). Je vous donne pour don, poursuivit la fée, qu’à chaque parole que vous direz il vous sortira de la bouche ou une fleur ou une pierre précieuse.
Lorsque cette belle fille arriva au logis, sa mère la gronda de revenir si tard de la fontaine.
— Je vous demande pardon, ma mère, dit cette pauvre fille, d’avoir tardé si longtemps, et en disant ces mots, il lui sortit de la bouche deux roses, deux perles et deux gros diamans.
— Que vois-je là ? dit sa mère tout étonnée. Je crois qu’il lui sort de la bouche des perles et des diamants! D’où vient cela, ma fille? (Ce fut la première fois qu’elle l’appela sa fille).
La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé, non sans jeter une infinité de diamants.
— Vraiment, dit la mère, il faut que j’y envoie ma fille. Tenez, Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de votre sœur quand elle parle: ne seriez-vous pas bien aise d’avoir le même don? Vous n’avez qu’à aller puiser de l’eau à la fontaine, et quand une pauvre femme vous demandera à boire, lui en donner bien honnêtement.
— Il me ferait beau voir, répondit la brutale, aller à la fontaine!
— Je veux que vous y alliez, reprit la mère, et tout à l’heure.
Elle y alla, mais toujours en grondant. Elle prit le plus beau flacon d’argent qui fût dans le logis. Elle ne fut pas plutôt arrivée à la fontaine, qu’elle vit sortir du bois une dame magnifiquement vêtue, qui vint lui demander à boire; c’était la même fée qui avait pris l’air et les habits d’une princesse, pour voir jusqu’où irait la malhonnêteté de cette fille.
— Est-ce que je suis ici venue, lui dit cette brutale orgueilleuse, pour vous donner à boire? Justement j’ai apporté un flacon d’argent tout exprès pour donner à boire à madame, j’en suis d’avis: buvez à même si voulez.
— Vous n’êtes guère honnête, reprit la fée sans se mettre en colère. Eh bien! puisque vous êtes si peu obligeante, je vous donne pour don qu’à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent ou un crapaud. D’abord que sa mère l’aperçut, elle lui cria: Eh bien, ma fille?
— Eh bien, ma mère, lui répondit la brutale en jetant deux vipères et deux crapauds.
— 0 ciel! s’écria la mère, que vois-je là ? C’est sa sœur qui en est cause; elle me le payera. Et aussitôt elle courut pour la battre. La pauvre enfant s’enfuit, et alla se sauver dans la forêt prochaine. Le fils du roi, qui revenait de la chasse, la rencontra, et, la voyant si belle, lui demanda ce qu’elle faisait là toute seule, et ce qu’elle avait à pleurer.
— Hélas! monsieur, c’est ma mère qui m’a chassée du logis.
— Le fils du roi, qui vit sortir de sa bouche cinq ou six perles et autant de diamants, la pria de lui dire d’où cela lui venait. Elle lui conta toute son aventure. Le fils du roi en devint amoureux, et, considérant qu’un tel don valait mieux que tout ce qu’on pouvait donner en mariage à une autre, l’emmena au palais du roi son père, où il l’épousa.

Pour sa sœur, elle se fit tant haïr, que sa propre mère la chassa de chez elle; et la malheureuse, après avoir bien couru sans trouver personne qui voulût la recevoir, alla mourir au coin d’un bois.
MORALITÉ.
Les diamants et les pistoles
Peuvent beaucoup sur les esprits;
Cependant les douces paroles
Ont encor plus de force, et sont d’un plus grand prix.
AUTRE MORALITÉ.
L’honnêteté coûte des soins,
Et veut un peu de complaisance;
Mais tôt ou tard elle a sa récompense,
Et souvent dans le temps qu’on y pense le moins.

LE CHAT BOTTÉ.
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LE MAITRE CHAT, OU LE CHAT BOTTÉ.
Un meunier ne laissa pour tous biens à trois enfants qu’il avait que son moulin, son âne et son chat. Les partages furent bientôt faits: ni le notaire ni le procureur n’y furent appelés; ils auraient eu bientôt mangé tout le patrimoine. L’aîné eut le moulin, le second eut l’âne, et le plus jeune n’eut que le chat. Ce dernier ne pouvait se consoler d’avoir un si pauvre lot. Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble: pour moi, lorsque j’aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim.


Le chat, qui entendait ce discours, mais qui n’en fit pas semblant, lui dit d’un air posé et sérieux: Ne vous affligez point, mon maître; vous n’avez qu’à me donner un sac et me faire faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n’êtes pas si mal partagé que vous croyez.

Quoique le maître du chat ne fit pas grand fonds là-dessus, il lui avait vu faire tant de tours de souplesse pour prendre des rats et des souris, comme quand il se pendait par les pieds ou qu’il se cachait dans la farine pour faire le mort, qu’il ne désespéra pas d’en être secouru dans sa misère.
Lorsque le chat eut ce qu’il avait demandé, il se botta bravement; et mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, et s’en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son et des lacerons dans son sac, et s’étendant comme s’il eût été mort il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vint se fourrer dans son sac pour manger ce qu’il y avait mis. A peine fut-il couché, qu’il eut contentement: Un jeune étourdi de lapin entra dans son sac, et le maître chat, tirant aussitôt les cordons, le prit et le tua sans miséricorde. Tout glorieux de sa proie, il s’en alla chez le Roi et demanda à lui parler. On le fit monter à l’appartement de sa majesté, où étant entré, il fit une grande révérence au roi, et lui dit: Voilà, sire, un lapin de garenne que M. le marquis de Carabas (c’était le nom qu’il prit en gré de donner à son maître ) m’a chargé de vous présenter de sa part.

— Dis à ton maître, répondit le roi, que je le remercie et qu’il me fait plaisir.
Une autre fois il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac ouvert; et lorsque deux perdrix y furent entrées, il tira les cordons et les prit toutes deux. Il alla ensuite les présenter au roi, comme il avait fait du lapin de garenne. Le roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et lui fit donner pour boire. Le chat continua ainsi, pendant deux ou trois mois, de porter de temps en temps au roi du gibier de la chasse de son maître.
Un jour qu’il sut que le roi devait aller à la promenade sur le bord de la rivière, avec sa fille, la plus belle princesse du monde, il dit à son maître: Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite; vous n’avez qu’à vous baigner dans la rivière, à l’endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire.
Le marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon.
Dans le temps qu’il se baignait, le roi vint à passer; et le chat se mit à crier de toute sa force: Au secours! au secours! voilà M. le marquis de Carabas qui se noie!
A ce cri, le roi mit la tête à la portière, et reconnaissant le chat qui lui avait apporté tant de fois du gibier, il ordonna à ses gardes qu’on allât vite au secours de M. le marquis de Carabas. Pendant qu’on retirait le pauvre marquis de la rivière, le chat s’approchant du carrosse, dit au roi que, dans le temps que son maître se baignait, il était venu des voleurs qui avait emporté ses habits, quoiqu’il eût crié au voleur de toute sa force; le drôle les avait cachés sous une grosse pierre. Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa garde-robe d’aller quérir un de ses plus beaux habits pour M. le marquis de Carabas. Le roi lui fit mille caresses; et, comme les beaux habits qu’on venait de lui donner relevaient sa bonne mine (car il était beau et bien fait de sa personne), la fille du roi le trouva fort à son gré ; et le marquis de Carabas ne lui eut pas plutôt jeté deux ou trois regards fort respectueux et un peu tendres, qu’elle en devint amoureuse à la folie. Le roi voulut qu’il montât dans son carrosse et qu’il fût de la promenade. Le chat, ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants, et ayant rencontré des paysans dans un pré, il leur dit: Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au roi que le pré que vous fauchez appartient à M. le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. Le roi ne manqua pas à demander aux faucheurs à qui était ce pré qu’ils fauchaient.
— C’est à M. le marquis de Carabas, dirent-ils tous ensemble; car la menace du chat leur avait fait peur.
— Vous avez là un bel héritage, dit le roi au marquis de Carabas.
— Vous voyez, sire, répondit le marquis, c’est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les années.
Le maître chat, qui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs, et leur dit: Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blés appartiennent à M. le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté.
Le roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient tous les blés qu’il voyait.
C’est à M. le marquis de Carabas, répondirent les moissonneurs; et le roi s’en réjouit encore avec le marquis.
Le chat, qui allait devant le carrosse, disait toujours la même chose à tous ceux qu’il rencontrait; et le roi était étonné des grands biens de M. le marquis de Carabas.
Le maître chat arriva enfin dans un beau château, dont le maître était un ogre, le plus riche qu’on ait jamais vu: car toutes les terres par où le roi avait passé étaient la dépendance de ce château. Le chat eut soin de s’informer qui était cet ogre et ce qu’il savait faire, et demanda à lui parler, disant qu’il n’avait pas voulu passer si près de son château sans avoir l’honneur de lui faire la révérence. L’ogre le reçut aussi civilement que le peut un ogre, et le fit reposer.

— On m’a assuré, dit le chat, que vous aviez le don de vous changer en toutes sortes d’animaux; que vous pouviez, par exemple, vous transformer en lion, en éléphant.
— Cela est vrai, répondit l’ogre brusquement, et pour vous le montrer, vous m’allez voir devenir lion.

Le chat fut si effrayé de voir un lion devant lui, qu’il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes, qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles. Quelque temps après, le chat ayant vu que l’ogre avait repris sa première forme; descendit et avoua qu’il avait eu bien peur. On m’a assuré encore, dit le chat, mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits animaux; par exemple de vous changer en un rat, en une souris: je vous avoue que je tiens cela tout-à-fait impossible.
— Impossible! reprit l’ogre; vous allez le voir: et en même temps il se changea en une souris, qui se mit à courir sur le plancher.
Le chat ne l’eut pas plutôt aperçue, qu’il se jeta dessus et la mangea.
Cependant le roi, qui vit en passant le beau château de l’ogre, voulut entrer dedans. Le chat, qui entendit le bruit du carrosse qui passait sur le pont-levis, courut au-devant et dit au roi: Votre majesté soit la bienvenue dans ce château de M. le marquis de Carabas!
Comment, monsieur le marquis, s’écria le roi, ce château est encore à vous? Il ne se peut rien de plus beau que cette cour et que tous ces bâtiments qui l’environnent: voyons-les dedans, s’il vous plaît.
Le marquis donna la main à la jeune princesse, et, suivant le roi qui montait le premier, ils entrèrent dans une grande salle, où ils trouvèrent une magnifique collation que l’ogre avait fait préparer pour ses amis, qui le devaient venir voir ce même jour-là, mais qui n’avaient pas osé entrer, sa - chant que le roi y était.

Le roi, charmé des bonnes qualités de M. le marquis de Carabas, de même que sa fille, qui en était folle, et voyant les grands biens qu’il possédait, lui dit après avoir bu cinq à six coups: Il ne tiendra qu’à vous, monsieur le marquis, que vous ne soyez mon gendre.
Le marquis faisant de grandes révérences, accepta l’honneur que lui faisait le roi; et dès le jour même, il épousa la princesse. Le chat devint grand seigneur, et ne courut plus après les souris que pour se divertir.
Pulsuz fraqment bitdi.