Kitabı oxu: «La société de Paris: Le monde politique»

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Comte Paul Vasili

La société de Paris: Le monde politique


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066326241

Table des matières

LA SOCIÉTÉ DE PARIS

PARIS

LA SOCIÉTÉ DE PARIS

PREMIÈRE LETTRE

DEUXIÈME LETTRE

TROISIÈME LETTRE

QUATRIÈME LETTRE

CINQUIÈME LETTRE

SIXIÈME LETTRE

SEPTIÈME LETTRE

HUITIÈME LETTRE

NEUVIÈME LETTRE

DIXIÈME LETTRE

ONZIÈME LETTRE

DOUZIÈME LETTRE

TREIZIÈME LETTRE

QUATORZIÈME LETTRE

QUINZIÈME LETTRE

LA SOCIÉTÉ DE PARIS

Table des matières

PARIS

Table des matières

TYPOGRAPHIE GEORGES CHAMEROT

19, RUE DES SAINTS-PERES, 19

LA SOCIÉTÉ DE PARIS

Table des matières

MON JEUNE AMI,

Vous avez fait votre tour d’Europe et je vous ai suivi de chancellerie en chancellerie; vos nombreux déplacements et mon séjour prolongé en France nous ont donné, à vous le loisir d’oublier, à moi l’occasion d’apprendre la société de Paris. Tandis que le monde politique de votre patrie vous devenait étranger, il m’est devenu familier. J’achève auprès de vous mon rôle de Mentor jusque dans Ithaque.

Il vous est arrivé maintes fois à l’étranger d’entendre médire des hommes d’État de votre pays et vous m’avez conté votre vigoureuse indignation quand, un jour, au Prater de Vienne, le nom de votre Président et celui de votre dictateur Gambetta parvinrent à vos oreilles accolés à quelques-unes de ces injures dont le lexique populaire, de Vienne est si riche. Bien que républicain fort tiède alors, il vous sembla que l’outrage fait à vos chefs rejaillissait sur votre patrie. Lequel de nous, loin du home, n’abdique l’esprit de parti? Ne semble-t-il pas que nous devenions plus national à mesure que notre existence est plus cosmopolite? Les voyages et surtout les longs séjours au dehors développent le patriotisme et il est curieux que cette fleur si régionale pousse plus vigoureuse sur un sol étranger.

Mon jeune ami, n’en croyez ni les hommes du dehors ni vos Français, au moins quand ils dénigrent votre personnel politique; vous avez su faire la comparaison, vous connaissez toutes les cours étrangères, vous avez approché et mesuré beaucoup de bâtons flottants, comme dit «notre» La Fontaine, car votre fabuliste ainsi que Molière appartient à l’humanité autant qu’à la France. D’où vient l’apparente infériorité de vos hommes d’État républicains? De votre presse. Vos journalistes ont infiniment d’esprit. Ils l’emploient mal. Ils ne semblent pas se douter que leurs feuilles volent au delà de la frontière et ils ont un goût trop prononcé pour la lessive de famille sans songer que l’eau sale déborde hors de chez eux.

La France a ses jaloux, votre journalisme leur fournit trop de sujets de consolations.

Où donc, ailleurs qu’à Paris, un journal, aussi satirique qu’on le suppose, a-t-il tourné en ridicule les mœurs intimes, les habitudes d’un chef d’État? Est-ce à Londres, est-ce à Berlin, est-ce à Rome, est-ce à Pétersbourg? Ce n’est pas qu’ils manquent là plus qu’ailleurs, les sujets de médisance, mais ces choses-là ne s’impriment pas toutes vives à cent mille exemplaires. Ainsi faites-vous pourtant, el vos ennemis s’en gaussent.

Les polémiques de presse sont vives, âpres, cruelles, en tout pays de liberté. Elles n’épargnent pas les personnes politiques, mais presque toujours elles épargnent les personnes morales. A Madrid même où elles sont féroces, aucun journal n’a révélé les petits travers de M. Canovas ou ceux de M. Sagasta. Quiconque n’a pas vécu là-bas ne connaît pas ces hommes d’État en robe de chambre. Il sait leur carrière, leur politique, leur système de gouvernement, rien de plus. M. de Bismarck commence à se révéler au monde dans son intimité. Il a dicté lui-même ses «propos de table ». Il ne lui déplaît pas que la photographie, la gravure, le représentent la pipe à la bouche devant sa chope. Il y a beaucoup de coquetterie dans ce déshabillé ; si le valet de chambre du grand homme écrit ses mémoires, soyez sûr que le maître y aura mis sa griffe et que le volume sortira de son cabinet de toilette, revu, corrigé et considérablement augmenté.

Vous, vous faites la légende avec l’histoire, vos épopées tournent en potins. J’ai d’abord été très dépaysé en arrivant ici. Partout le plus petit fait politique est traité gravement, sérieusement; à Paris aujourd’hui, les plus grands événements se dépècent en anas. Les luttes les plus décisives se passent en escarmouches. On se combat à coups de langue. Tout le monde rit de tout le monde.

Le canard de M. Grévy, un vrai canard, comme disent les petites feuilles, a fait le tour du monde et diverti toutes les cours, et Bébé n’a été délaissé que quand la griffe de M. Wilson s’est montrée. La légende des mœurs ultra-bourgeoises de votre ancien Président, celle de la frugalité de ses repas, s’est accréditée et, j’en atteste tous ceux qui se sont assis à sa table, était-ce vrai? On se l’est figuré à l’étranger, durant neuf années, en le jugeant d’après le jugement de vos journaux, indifférent aux affaires publiques, partageant son temps entre son canard, son billard, son échiquier et ses comptes de maison, à moins qu’à Mont-sur-Vaudrey, il ne fît carnage de lapins. Et c’est vous, Français, c’est votre presse, qui aviez accrédité ces niaiseries!

C’est de la France que sont parties ces fertiles inventions, c’est vous-mêmes qui peiniez à rendre ridicule le chef de votre gouvernement et le ridicule retombait sur votre État mieux que s’il eût été mérité.

Qui donc votre satire a-t-elle épargné ? Chacun de vos ministres a pris place sur la sellette. Celui-ci avait dérobé des millions à la détresse nationale et il est mort laissant à peine les rentes que peut acquérir derrière son comptoir un épicier qui réussit; celui-là a l’air et les allures d’un garçon de café ; cet autre... mais je n’en finirais pas de rééditer tous vos cancans. Hé bien, avec vous, qui m’en saurez gré, je veux remettre hommes et choses en leur vraie place, en leur vrai jour. Je veux apporter des documents à l’histoire et non à la chronique de l’OEil-de-Bœuf. J’essaierai, par comparaison avec les autres gouvernements, de vous réhabiliter vous-mêmes à vos propres yeux, car devant l’étranger vous en avez à cette heure le plus grand besoin.

Oh! je sais bien que, des racontars, vous ne prenez in petto que ce qu’il faut pour vous amuser de vous-mêmes et à vos propres dépens. C’est un travers national, mais c’est aussi un excès de générosité dont l’Europe ne vous sait aucun gré.

Souffrez qu’un étranger vous dise ce que vous êtes, ce que vous valez, et mesure vos hommes au niveau de leurs émules. Souffrez qu’il vous rappelle au respect de vous-mêmes. Après tout, l’humanité n’a guère qu’une taille, elle produit peu de géants et peu de nains. Tous, a-t-on dit, nous sommes égaux par les pieds. Il s’en faut que notre élite humaine ne soit égale aussi par la tête. La sélection de la politique produit partout sur la scène historique des hommes a peu près équivalents, croyez-en mon expérience.

Sans doute une jeune démocratie comme est la vôtre recrute ses chefs parmi des hommes nouveaux à qui manquent parfois la tradition et l’éducation spéciales. Dans les vieux gouvernements, des castes s’établissent qui fournissent des hommes tout faits pour les grands emplois; mais derrière cette solennité, cette gourme, derrière ces formules acquises et ces manières empruntées au bel usage se cachent bien des faiblesses, bien des petitesses et des imperfections.

Vous avez dans votre Parlement, en dehors de votre Parlement, de nombreux débris des anciens régimes qui possèdent les allures et le langage des cours les plus rigides. Ont-ils fait bien plus brillante figure aux affaires que vos tribuns, que vos «fils d’épicier», puisque c’est un genre d’aristocratie qui a pris assez dans votre République?

Puis ces usages mondains s’acquièrent vite. Votre race produit de merveilleux comédiens qui apprennent leurs rôles avec une étonnante rapidité. Tel est entré tout provincial dans l’un de vos ministères, qui en sort et y retourne homme d’État très convenable.

La transformation s’opère à vue d’œil. Encore quelques années et quelques roulements ministériels, votre personnel gouvernemental ne le cédera en rien à celui des cours les plus antiques. Ce n’est pas ce qui m’inquiète en votre démocratie. L’Américain reste à perpétuité un Yankee. Dans tout Français il y a l’étoffe d’un homme du monde. Il s’acclimate sans aucun effort à l’atmosphère des salons. L’apprentissage de l’habit noir n’est ni très long ni très difficile. L’écueil des plus maladroits en est seulement l’abus; le plus aisé, c’est de savoir le quitter ou ne l’endosser qu’à propos. Mais on ne l’apporte pas deux fois à la tribune de Longchamps. Seulement l’extrême mobilité de votre République laisse à peiné le temps de se former à vos «nouveaux».

Ne rougissez donc ni de votre pays ni de votre République; la France est restée fertile en talents, en nobles qualités comme par le passé. Le moule qui servait à façonner votre élite n’est pas encore brisé et si l’on y coule, de nos jours, de la matière neuve, c’est que votre patrie en est riche.

Mais, vous le savez, on dépense parfois beaucoup de vertu à se mal conduire, et beaucoup de génie à faire des sottises. Les résultats dépendent des circonstances et de la fortune, mais, somme toute, après dix-sept années de vicissitudes et de chaos, votre République, au regard des autres États, n’est pas en aussi mauvais point que vous le croyez vous-même. Vous vous acharnez, entre gens de parti, à vous calomnier; et vos lunettes ne voient que les difformités. Ces difformités existent partout, mais ailleurs que chez vous on les cache. Votre littérature étale vos infirmités sociales; vos journaux grossissent vos erreurs politiques, vous vous obstinez à vous croire en décadence; mais on ne s’y fie pas, et l’on a bien raison.

COMTE PAUL VASILI.

PREMIÈRE LETTRE

Table des matières

LES DEUX PRÉSIDENTS DE L’AN DE GRACE 1887

Les Tuileries n’ont pas porté bonheur à vos monarchies. On dit qu’un petit homme rouge les hantait, qui apparaissait à la veille des révolutions. Ce méchant spectre revenait trop souvent. Depuis que les Tuileries étaient la résidence royale ou impériale, il n’a pas été permis à une dynastie d’y faire souche. Tout souverain qui entrait aux Tuileries n’y entrait que pour l’exil ou la mort. En un siècle ce palais n’a vu qu’une seule chapelle ardente de souverain. Les ruines fumantes de la Commune ont enseveli le petit homme rouge. Les démolisseurs ont balayé son cadavre diabolique, et malheur à l’amateur de curiosités qui a fait monter une parcelle de ses restes en épingle: espérons que c’est un Anglais qui a emporté le bibelot. A aucun de ceux qui ont acheté les débris des ruines des Tuileries, elles n’ont porté bonheur.

L’Élysée n’a pas une si tragique histoire. C’est un joli hôtel assez confortable entre cour et jardin, donnant sur le faubourg Saint-Honoré et les Champs-Élysées, quartier semi-aristocratique et semi-officiel. Quand les Tuileries s’élevaient dans le voisinage, c’était une antichambre. A présent c’est un palais. On y reste, et l’on en sort quelquefois prématurément, mais toujours vivant.

C’est là que le prince-président attendit, dans l’angoisse, des nouvelles du coup d’État en 1851. Les mauvais rêves ne hantent plus les lambris dorés de l’Élysée. On y dort sans fièvre et la révolution n’en a pas encore violé le seuil. Elle s’est arrêtée à la place de la Concorde. D’ailleurs le poste est facile à garder et. les précautions ont été bien prises. Une armée d’assaut ne saurait où se développer pour l’assiéger, et la place stratégique est plus favorable que celle des Tuileries, trop découverte et vulnérable des deux côtés. Mais à quoi pensé-je? Malgré quelques alertes, le président Grévy n’y a jamais couru de risques sérieux, et son successeur peut diminuer le nombre des gardes sans compromettre sa sécurité. M. Grévy jusqu’au dernier jour y a vécu content de son sort. M. Sadi Carnot a pris la place sans coup férir. Il compte la garder malgré le précèdent fâcheux de son prédécesseur.

M. Grévy est tombé du pouvoir sans laisser de parti ni de regrets, mais l’histoire sera plus juste que ses contemporains. Les contemporains ne saisissent pas l’ensemble des lignes historiques; ils ne voient que le fait qui passe. Faut-il juger Louis XIV sur les dernières années de sa vie, et Napoléon sur les Cent Jours?

Ce fut un malheur pour M. Grévy que cette réélection de 1885. Ce furent ses Cent Jours à lui, qui durèrent deux ans! La fortune n’aime pas les vieillards, même ceux qui l’aiment trop!

M. Grévy octogénaire, isolé dans son palais, entouré de sa famille dont l’affection exclusive lui voilait la réalité extérieure, avait perdu le sens du gouvernement. Il n’avait plus la promptitude d’esprit nécessaire pour prendre des résolutions décisives. Il pouvait dix fois échapper à la conjuration qui le renversa. Il n’avait qu’à laisser sa porte s’ouvrir aux conseillers clairvoyants et désintéresses; mais on montait la garde devant cette porte. Et pourtant il ne s’agissait d’être ni Jephté ni Agamemnon. Il lui suffisait de sacrifier son gendre, et quel gendre!

Quoi qu’il en soit, M. Grévy appartient encore à la société politique de Paris. Je voulais remanier, pour la publication de ces lettres intimes, le portrait que j’avais tracé à votre intention et que je vous avais envoyé avant que les noms des Limouzin et des Ratazi fussent accolés à celui du premier magistrat de la France. Je préfère n’y pas toucher. Les traits noirs qu’il eût fallu y ajouter pour compléter la ressemblance ne sont que trop connus du monde entier. Libre à vous, sous l’empire des dernières impressions, d’en croire les ennemis victorieux de M. Grévy.

Je pense que l’esquisse primitive et sans retouche est plus voisine de la vérité que ne pourrait l’être une biographie écrite sous la dictée des amis de M. Jules Ferry. Car ce sont eux qui ont noirci, sali à plaisir les derniers jours de celui qu’on appelait depuis soixante ans «l’austère Grévy, le républicain intègre».

Les pamphlets ne peuvent s’écrire que pour les hommes debout. M. Grévy est tombé, l’histoire seule peut le relever.

Je publie donc ici ce que nous pensions tous de M. Grévy avant la révolution de palais qui le précipita. Le portrait date de septembre 1887. Je crois que la postérité l’acceptera ainsi.

DEUXIÈME LETTRE

Table des matières

M. JULES GRÉVY

Vous avez pu connaître, mon cher ami, grâce aux innombrables détails prodigués par les journaux à reportage, l’emploi, heure par heure et minute par minute, de la vie d’un Président. «Levé à six; couché à dix», M. Grévy obéit aux préceptes de l’hygiène classique. Il n’a pas dans l’existence intime ces singularités qu’on rapportait de M. Thiers. Il ignore le petit sommeil après dîner, qui permettait au fondateur de la troisième République les veillées mondaines. Il néglige aussi les audiences à cinq heures du matin qui prêtent au personnage un tel renom de labeur et de vaillance; il se conserve tout uniment, et il se conserve bien, ménageant sa monture pour voyager loin, travaillant juste autant qu’il faut, sans ostentation et sans excès, et porté plutôt à dissimuler son activité intellectuelle qu’à s’en faire admirer.

On a dit de la carrière de M. Jules Grévy que c’était le triomphe d’une attitude; c’est vrai, mais l’homme ne se guinda jamais pour l’affecter; elle lui fut naturelle, et, comme elle n’avait rien de violent ni de fatigant, il la garda.

Vous connaissez les origines de M. Jules Grévy, origines honnêtes et obscures. On lui attribue des ancêtres italiens, génois même. C’est encore une manie de vos journalistes de faire honneur à l’étranger et particulièrement à Gênes de vos hommes de haute marque. Eh bien! s’il est vrai que l’Italie ait fourni M. Grévy à votre République, comme elle avait fourni Gambetta, elle prouve que le génie de l’Italie s’acclimate aisément au gouvernement de la France. Cela prouve aussi que votre République n’a rien à envier à ces temps prospères de la monarchie où fleurirent les Concini, les Mazarin et les Broglie.

M. Grévy n’a pas besoin de généalogie. Il porte fièrement, sans forfanterie de parvenu, sa qualité d’homme nouveau.

Sa notoriété politique date de 1848. Député de son département du Jura, il se signala par le fameux amendement, vous savez, qui supprimait le Président de la République, pour attribuer la direction suprême de l’État au premier ministre, toujours responsable devant une assemblée souveraine.

On a vu dans cette motion une prédestination. L’adversaire de la Présidence devait se heurter à sa propre loi pour devenir le Président, comme le cardinal La Ballue devait expérimenter sa cage, comme le docteur Guillotin devait être guillotiné, comme M. Thiers devait faire le siège de l’enceinte fortifiée de Paris.

Il est certain que l’amendement Grévy ne nuisit pas à sa première élection présidentielle. Les républicains anarchistes n’ont qu’une tendresse modérée pour ce genre de souveraineté ; ils redoutent toujours le dictateur et, dans le plus constitutionnel des chefs d’État, ils flairent le monarque. Ils ont donc aidé à l’avènement de celui qui ne voulait pas de présidence, estimant qu’il exercerait ses fonctions aussi peu que possible. Je crois bien qu’ils se sont trompés, car récemment ils ont accusé M. Grévy de tyrannie! Mais n’anticipons pas, comme disent les romanciers.

L’amendement Grévy impliquait-il d’ailleurs une haine absolue pour toute présidence? C’était un amendement de circonstance, présenté contre une loi qui remettait au suffrage universel l’élection du Président alors que l’un des candidats s’appelait Bonaparte! Cette loi introduisait dans la constitution républicaine un élément césarien, un dualisme de pouvoirs avec un horizon de conflits solubles seulement par la force.

L’homme qui, dès 1848, prévoyait 1851 et la suite, ne manquait pas de clairvoyance. Dès ce jour, M. Grévy passa à bon droit pour un républicain incorruptible.

Il traversa l’Empire avec ce renom, et l’Empire le respecta.

Avocat estimé, il eut les honneurs du bâtonnat. Élu député vers la fin du régime, il exerça sur la gauche une action puissante sans jamais se mêler aux petits débats. Il eût mal pratiqué la mesquine guerre d’opposition suivant la tactique des Cinq. Mais son exemple, sa fermeté inébranlable, son air antique, imposaient à quelques-uns de ces républicains plus farouches, mais moins durs, qui se lassaient, dans la dernière législature impériale, «des longs espoirs et des vastes pensers», et qui flirtaient déjà avec un pouvoir dont ils ignoraient la caducité. Il en retint plusieurs au bord de la gauche ouverte, précipice dont ils sont d’ailleurs sortis fort allégrement, plus républicains que jamais, quand la République fut venue, et plus empressés que les autres à recueillir les fruits d’une victoire dont il se désintéressaient la veille.

M. Grévy, sous l’Empire, n’intervint guère qu’une fois dans un débat solennel; ce fut pour rompre en visière avec la majeure partie de la gauche; il s’agissait, sous le ministère orléano-impérialiste de M. Ollivier, de rapporter les lois de bannissement contre la famille d’Orléans. C’étaient les beaux jours de l’Union libérale, et alors il était de mode dans la gauche de faire un pèlerinage à Twickenham. Gambetta pas plus que les autres n’avait manqué à l’usage, et son ami Clément Laurier l’avait présenté aux «princes de la Révolution ». M. Grévy, l’austère M. Grévy, prononça contre le projet un de ces grands discours auxquels leur extrême rareté ajoutait plus de solennité. Il vota avec les chevau-légers de l’Empire et la loi fut rejetée. Il a toujours merveilleusement flairé les petits complots. Dans la politique, ce robuste chasseur a l’odorat des chiens de son pays. Il évente d’une lieue les gîtes monarchiques. Si la gauche l’avait emporté avec la complicité des autres, il est probable qu’une troisième République ne fût jamais née. Après Sedan, les princes installés dans de grands commandements eussent signé la paix, et 1870 recommençait 1830. M. Grévy eut donc une grande part aux préliminaires du 4 septembre, mais il n’en prit aucune à la crise.

Il ne se réservait pas. On le réserva. Quant à lui, jamais pressé, il a attendu son heure, et, le dernier parti, il a monté plus haut que tous les autres. Il n’était pas de ceux qui firent en fiacre la course des ministères et les occupèrent par droit de premier occupant. Il n’était pas de ceux qui jetèrent à la foule, du balcon de l’Hôtel de Ville, leurs propres noms pour le gouvernement de la Défense nationale. Il se laissa oublier, et comme rien n’est plus facile que l’oubli des autres à ceux qui ne songent qu’à eux-mêmes, on ne lui fit aucune violence.

Il n’eut, et préféra n’avoir aucune responsabilité dans la guerre à outrance ni dans les gouvernements de Paris, de Tours et de Bordeaux. Alors, encore, il s’enferma dans le mutisme; tranquille dans la belle retraite de Chenonceaux, auprès de sa fidèle amie Mme Pelouze, et de son futur gendre M. Wilson.

Un malaise vague, indéfinissable, se mêlait aux désastres et ajoutait à la tristesse et aux angoisses de l’Année terrible. Qu’était-ce? On ne savait le dire, on se sentait une inquiétude. C’est que M. Grévy n’était pas content. Il ne le disait guère, mais on le devinait. Le mécontentement du «républicain intègre» pesait sur une République qui naissait dans la dictature.

M. Grévy ne se montrait pas, mais on se figurait sa figure sévère et attristée. Et quand on se représentait les traits de M. Grévy, aussitôt, je ne sais comment, l’ardent organisateur des armées suprêmes paraissait plus jeune et plus téméraire, MM. Crémieux, Fourichon et Glais-Bizoin prenaient au contraire une apparence plus marquée de décrépitude. Une république sans M. Grévy n’était pas une république sérieuse.

Aussi fut-il promu d’acclamation à la présidence de l’Assemblée nationale réunie à Bordeaux. Légitimistes, orléanistes, républicains de toutes nuances, confondirent leurs votes. Il y eut alors deux hommes nécessaires: M. Thiers et M. Grévy.

L’un représentait l’habileté consommée, l’expérience des affaires, il valait à lui seul un gouvernement.

L’autre, plus modeste, représentait la protestation digne et muette contre les fautes commises, la sagesse indéfectible.

L’un c’était le talent confinant au génie, l’autre la vertu passant pour confiner à l’austérité. Ce mot d’austérité revient sans cesse sous la plume quand on parle de M. Grévy. Avec M. Grévy la République semblait se purifier. Il est des heures où les nations comme les hommes ont un impérieux besoin de vertu, où elles se concentrent en elles-mêmes pour chercher bien loin, bien loin, tout au fond de l’être, les bons instincts, hélas! oubliés et dédaignés. Ainsi fit la France au commencement de 1871, et cette recherche aboutit à la mise en lumière de M. Grévy, président de l’Assemblée nationale.

L’estime que tous les partis avaient de son caractère en élevant un républicain à la première place dans l’assemblée souveraine et en partie monarchique, ne contribua pas peu à donner à la minorité républicaine une importance prépondérante dans la lutte des partis qui dès lors s’engageait.

On avait cherché le plus impartial, le plus digne, pour diriger les débats de l’Assemblée nationale, et on avait trouvé un républicain, que dis-je? le républicain par excellence. L’honneur rejaillissait sur le parti tout entier, et les monarchistes s’étaient effacés devant ce républicain.

M. Thiers avait dit: «L’avenir appartient aux plus sages.» Les plus sages étaient ceux qui comptaient M. Grévy dans leurs rangs.

La Commune de Paris ne pouvait l’emporter contre une assemblée présidée par M. Grévy. En face d’un pareil président, combien paraissaient misérables les craintes affectées par les communards pour le salut de la République. Oui, M. Thiers fut actif, habile, il fit des tours de force pour combattre l’insurrection; mais je ne sais s’il aurait pu maintenir toute la France dans le devoir, obtenir un crédit de confiance des Prussiens circonvenant tout un côté de la capitale et prêts à y mettre l’ordre, quel ordre! à la moindre défaillance du gouvernement, laisser enfin aux républicains l’espoir que le régime de leurs rêves survivrait à une telle crise, si, au-dessus de tout, au-dessus de M. Thiers lui-même, n’avait plané à Versailles l’image calme, l’image grave, l’image sereine du président Grévy.

Une attitude, soit. Je le dis très sérieusement, cette attitude fut votre dernière ressource, elle valut mieux que l’habileté, que l’éloquence, que tous les talents. Par contraste à la folie de la Commune, il fallait, pour qu’elle fût sauvée, à la République de l’ordre, il fallait aux gens sages une personnification imposante, une identité vivante du recueillement. M. Grévy fut l’homme de la situation. Il ne semblait pas s’en douter et je crois même que personne n’y prit garde; mais sa respectabilité se faisait sentir alors, comme pendant le 4 septembre son mécontentement, c’est-à-dire silencieusement et discrètement: une influence occulte mais toute-puissante.

Qu’elle fut belle la convalescence de la grande blessée! Les deux années qui s’écoulèrent de juillet 1871 à octobre 1873 sont les plus surprenantes de votre histoire. Vous avez étonné l’Europe et arraché son admiration. Ce fut un peu trop court, mais une nation capable de ce relèvement est immortelle.

On se reprit même à la gaîté et au plaisir. Les salons se rouvrirent. Une société élégante, toute surprise de se retrouver vivante après les jours sombres, s’y donna rendez-vous. L’Assemblée nationale était du reste elle-même un salon, où se continuait la conversation de la veille au soir, avec un peu plus de véhémence; les femmes, il est vrai, y étaient muettes, mais que d’éloquence dans leurs regards! Les vrais chefs de parti siégeaient aux galeries. Vous ne manquiez pas alors une séance, duchesse d’Harcourt, vicomtesse de Renneville, comtesse de Valon et autres Égéries. Vous meniez au combat la troupe vaillante des sigisbées. De l’autre côté s’affirmait une puissance égale à la vôtre, celle de l’éducatrice des plus farouches républicains, qui initiait aux mystères de la tenue, aux élégances mondaines les plus réfractaires, et qu’une espérance passionnait: voir les chefs de son parti devenir des hommes de gouvernement.

M. Grévy paraissait rarement dans le monde où l’on jase. Il préférait aux dîners d’apparat les sévères distractions de la partie d’échecs au café de la Régence. Cependant, nul plus que lui, avec sa gravité, n’excelle dans la conversation des femmes. Sa bonhomie malicieuse, sa galanterie d’homme mûr, sa politesse relevée par je ne sais quelle saveur rustique et franc-comtoise, obtenait plus de succès que les affectations des damerets.

On a gardé le souvenir de certains dîners hebdomadaires et champêtres où le président présidait sans sonnette et où ses bons mots faisaient florès. Tous les partis y avaient leurs convives des deux sexes, et un autre grave, feu M. Batbie, donnait les meilleures répliques et les plus galantes au sévère président.

C’est, je crois, au lendemain d’un de ces festins de campagne que le président eut une distraction pendant un séance orageuse. Il avait offert l’hospitalité de sa tribune à de fort beaux yeux, des yeux politiques d’ailleurs. Tandis que du haut de son fauteuil, et de fort loin, il s’y mirait par un de ces regards dérobés et malins dont il a le secret, les gros mots s’échangeaient, on se lançait des «bagages» à la tête! Rappelé au devoir, M. Grévy descendit de son siège. Aussi bien la conspiration était évidente, c’était le prélude du 24 mai. Un autre «austère» lui succéda, M. Buffet.

Mais j’essaie, à bâtons rompus, l’histoire de M. Grévy, non celle de votre République. Lui recommença à se réserver. Il ne voulut pas d’un siège inamovible au Sénat. Il sommeilla pendant la tourmente et se réveilla président de la Chambre des députés en 1876. La République avait survécu.

M. Grévy, c’était le président modèle. Il ne cherchait pas les mots d’esprit à la façon de M. de Morny, il n’apportait à ses difficiles fonctions, ni véhémence, ni recherche, ni mollesse, ni faiblesse, ni langueur, ni fougue sévère. Juste comme le règlement, il se possédait toujours lui-même, sûr moyen de garder indéfectible son autorité. Jamais il ne lui échappa une expression blessante, jamais un mouvement de partialité. Et Dieu sait s’il présida à des tempêtes! Son esprit contenu contenait tout autour de lui. Il n’a procédé d’aucun de ses devanciers et, chef d’école, il n’a pas eu d’élèves. Pour présider comme lui, il fallait être lui-même. D’autres président bien ou mal, lui présidait; il était né président, et quand il ne présidait pas, il y avait interrègne. L’attitude!

Quand il dut lire en 1877 le décret de dissolution, il y ajouta peu de paroles, quelques mots. On n’en a pas gardé la mémoire, bien qu’ils fussent éloquents, mais c’était le gage de la victoire des 363.

Il revint bientôt avec ces 363 et il figura, à côté de son vaincu, le maréchal de Mac-Mahon, aux solennités de l’Exposition de 1878. Faut-il l’avouer? J’assistai dans la tribune diplomatique à la distribution des récompenses au palais de l’Industrie. Votre République y déploya des pompes royales. On n’a pas fait mieux à Vienne. Il y avait là, autour du maréchal, Amédée de Savoie, don François d’Assise, le prince de Galles; M. Grévy y était aussi. Eh bien! le bourgeois de Mont-sous-Vaudrey auprès de ce maréchal et de ces princes faisait grande mine. Sa gravité se haussait peut-être à la solennité, mais il avait belle et noble tenue.

Quand le maréchal eut monté sa dernière faction aux fêtes de l’Exposition, il s’en alla. Il n’y eut aucune crise, aucune inquiétude, aucune angoisse de compétition. Le congrès porta tout simplement M. Grévy aux honneurs suprêmes.

Les réserves de toute sa vie recevaient leur récompense.

Président de la République, il a continué à se réserver, à se conserver.

Élevé à ce poste suprême, il a acquis aussitôt toutes les grâces d’état nécessaires, mais déjà n’avait-il pas tous les dons de l’emploi? Une noble figure, une grande taille, une tenue simple et grave, cette bonhomie aiguisée d’une pointe de finesse, qui relève la dignité du pouvoir, une prudence toujours en éveil, la discrétion d’un irresponsable, la vigilance d’un patriote, la connaissance intime des hommes et des affaires acquise dans une longue vie publique, l’habitude des grands emplois, et celle d’être respecté.

Je ne sais comment vivent et comment se tiennent les présidents de la République américaine, mais je l’imagine. J’ai connu des présidents de la République helvétique. L’Américain et le Suisse ont chacun leur manière de sans-façon; ils représentent des pays démocratiques jusqu’aux moelles.

La France est restée pays de monarchie. Un chef d’État à la mode américaine ou helvétique, n’y conviendrait pas. A Berne, le président que j’ai connu jouait aux boules, le dimanche, dans un établissement public. C’est charmant dans ces montagnes, mais en Suisse un pharmacien, un instituteur, font partie de la «société ». Vous avez gardé des anciens régimes beaucoup de traditions. Vous êtes démocratisés au fond, mais fort peu à la surface. Pour parodier un mot célèbre et assez cruel de M. Grévy lui-même, qui l’appliquait aux magistrats, étant avocat, je dirai que, pour être président de la République française, il ne suffit pas d’être démocrate, il faut encore avoir de la tenue.

Aucun de vos présidents, jusqu’ici, n’en a d’ailleurs manqué.

M. Thiers avait celle d’un homme d’État de la monarchie bourgeoise.

M. le maréchal de Mac-Mahon, celle d’une République aristocratique et militaire.

M. Grévy a celle du magistrat suprême d’une République où la bourgeoisie défend encore sa position. Entre M. Thiers et lui il y a la nuance de la royauté citoyenne à la République. L’un était l’incarnation du Tiers-État conservé dans une monarchie élective; l’autre, l’incarnation du Tiers-État dominant une république démocratique.

Votre presse, si malicieuse, n’a d’ailleurs pas dit que M. Grévy était un homme d’un esprit très fin et très cultivé. Comme certains vieux magistrats, comme certains vieux rois aussi, il se plaît dans la compagnie des classiques. Il possède son Horace et son Virgile aussi bien que Louis XVIII. Il les sait par cœur et il les relit. Sa tournure d’esprit est tout antique, et sa simplicité, la concision de ses discours, cette solennité tempérée qui ne le quitte guère, tout rappelle en lui un Romain de la République.

Mont-sous-Vaudrey n’est-il pas cette maison de Scipion dont Sénèque a loué la rusticité ? Le chef d’État s’y repose; il arbore la blouse et le chapeau de paille en ruminant Cicéron, Tive-Live ou Tacite.

Revenir en son pays auprès de ses parents restés humbles et pauvres, des témoins des origines plébéiennes et des commencements difficiles, y reprendre la vie champêtre, bonnement, sans affectation de parvenu, est un trait de courage dont peu d’hommes seraient capables..

Gambetta fit à Cahors un seul voyage, il y alla chercher une apothéose.

M. Grévy ne cherche à Mont-sous-Vaudrey que les vieux et chers souvenirs, et un agréable délassement. Il oublie là volontiers les cérémonies et les pompes de la vie officielle.

Cependant il ne les déteste pas.

Une des fonctions de sa charge où M. Grévy excelle, c’est la réception officielle des ambassadeurs. Il se plaît à ces représentations réglées par M. Mollard. Il y apporte une dignité simple avec un soupçon de solennité. Ce mélange est fort convenable. La simplicité vient de l’homme, la petite nuance de solennité indique le représentant d’un grand pays, le chef d’une puissante République. Quand M. Grévy doit remettre une barrette à un cardinal, sa joie est au comble, et prélats, ablégats et gardes nobles se retirent enchantés de l’accueil de ce voltairien. Une coquetterie familière aux souverains consiste à donner une large et chaude poignée de main. Les Bourbons se transmettaient, de génération en génération, l’art de la poignée de main. Le dernier des Bourbons, M. le comte de Chambord, étreignait avec un élan dé cœur, qui semblait véritable, le dernier de ses visiteurs. La tradition n’a pas sauté à la branche cadette. La poignée de main de M. le comte de Paris est froide et indifférente.

Je ne crois pas que M. Mollard ait donné à M. Grévy des leçons de poignée de main. Pourtant le Président de la République y est passé maître. Son étreinte est affectueuse, empressée, elle dépasserait même la mesure convenable à un souverain. Mais la fraternité républicaine tolère ce léger excès.

Vos journaux ont accrédité la légende de l’avarice présidentielle. Sans doute la générosité de M. Grévy s’exerçait peu hors des murs de l’Élysée et il était loin des errements du maréchal de Mac-Mahon, de prodigue mémoire. Ses écuries étaient rien moins que luxueuses, mais un bourgeois du Jura n’a pas besoin d’être monté comme un maréchal de France. Les équipages de M. Grévy ont seulement la bonne tenue qui convient à la simplicité républicaine.

Sa table est plus que confortable; celle de beaucoup de souverains ne l’égale pas, et, ce qui vaut mieux encore, elle est ouverte et l’hospitalité en est cordiale.

A part les grands dîners de rigueur qui fatiguent le Président, c’est à déjeuner que M. Grévy aime à recevoir, au milieu de sa famille.

Et le billard? Eh bien? et Louis XIV? Les échecs? et Napoléon? Les jeux de la petite Marguerite Wilson? et Henri IV?

Ce qu’on loue chez les rois est-il interdit aux Présidents?

On a beaucoup glosé aussi des trois bals annuels, du buffet assiégé, des toilettes négligées, des invitations trop faciles, «des gens qu’on ne rencontre que là ». Mais la maison d’un président bourgeois s’ouvre naturellement à un monde qui n’a pas accès au palais des rois ou des empereurs, «au château», comme on disait. D’ailleurs les plaisanteries de la presse monarchique sont renouvelées du règne de Louis-Philippe, du roi garde-national. L’Élysée de M. Grévy ne ressemble pas aux Tuileries de l’Empire. On s’y amuse mieux, paraît-il; l’étiquette n’y retient pas les jeunes couples. On danse, chez M. Grévy, pour le plaisir de danser. Cet exercice développe l’appétit, et le buffet est abondamment garni. Ce n’est pas la faute du Président si on s’y presse trop.

Quant aux toilettes... Le militaire n’est pas riche, chacun sait cela! La République doit-elle rééditer l’obligation du costume de cour? La bonhomie, domine dans ces réceptions républicaines, et si le corps diplomatique n’est pas friand de bonhomie, il se confine dans son salon réservé et se mire dans sa belle tenue; mais il ne s’amuse pas.

A l’Élysée, ce sont fêtes militaires et bourgeoises.

Ceux qui sont curieux de fêtes démocratiques doivent aller aux bals de l’Hôtel de Ville, surtout dans la salle du rez-de-chaussée, dans le temple de la bière et de la charcuterie, de la fumée, même de la fumée de pipe. Ils apprécient là la distance qui sépare encore la République municipale de la République officielle.

Vous vivez en République, accommodez-vous des mœurs républicaine et du règne de la rue du Sentier. Si M. Grévy recevait autrement, si l’Élysée devenait une succursale du faubourg Saint-Germain, quelle clameur dans la démocratie!

Sauf l’apparat des vieux costumes, les soirées du lord-maire de Londres ressemblent à celles de l’Élysée. M. Grévy, depuis sa présidence, a pris la figure et l’allure d’un lord-maire. Il porte à présent toute sa barbe blanche et courte; ses yeux noirs reçoivent un supplément d’éclat de ce supplément de blancheur. Il ne se plaît guère au théâtre. Il n’use de sa loge à l’Opéra et au Théâtre-Français qu’aux soirs de grandes premières. Avec sa lorgnette d’or, son air impassible, il a tout à fait bonne mine, celle d’un riche bourgeois anglais.

M. Grévy remplit donc à merveille, dans la juste mesure, au regard du monde particulier dont il. tient son mandat, ses devoirs de premier citoyen de la République.

Il a hérité des suppléments de traitement octroyés au maréchal de Mac-Mahon. La liste civile de M. Thiers se chiffrait à 600 000 francs. On a donné au maréchal un supplément de 300 000 pour frais de représentation et d’autant pour frais de voyage. Si M. Grévy réalise des bénéfices, c’est sur ce dernier chapitre. Le train de Paris à Mont-sous-Vaudrey, aller et retour, n’épuise pas le crédit. M. Grévy gère sa liste civile en père de famille. Le maréchal, en quittant le pouvoir, a vendu son hôtel. M. Grévy en laissera un à sa fille, en plus des immeubles qu’il possédait déjà. Je l’ai dit et répété : c’est un président bourgeois. La bourgeoisie s’enrichit surtout par l’économie. Mais nous n’avons rien à voir dans ces comptes de ménage.

Écoutons les détracteurs du Président. Ils se contredisent. Pour les uns, c’est un président fainéant, indifférent, sans action sur l’État. Pour les autres, c’est une manière de tyran qui dissimule sous des dehors constitutionnels et corrects une politique très personnelle à la Louis XI ou à la Louis-Philippe.

Qui doit-on croire?

A ses débuts, M. Grévy était l’idole des radicaux. En ces derniers temps il est devenu le point de mire de leurs attaques. Tour à tour les opportunistes et les radicaux l’ont accusé de politique secrète et d’abus dans le gouvernement. Personne du moins n’a découvert derrière M. Grévy un pouvoir occulte. Il n’a jamais eu d’Éminence grise, pas de duc de Broglie, ni d’Emmanuel d’Harcourt, pas même de Barthélemy Saint-Hilaire. Il ne communique à personne, pas même à M. Wilson, je crois, ses pensées de derrière la tête; il ne les emprunte pas. S’il a son secret, il est bien à lui. Cependant, après neuf ans de présidence, il lui est difficile de dérober les mobiles mystérieux d’une politique personnelle. Or M. Grévy a une politique personnelle, ses adversaires ont raison en cela. Qu’il en soit accusé par M. Ranc, l’opportuniste, ou par M. Rochefort, l’intransigeant, rien ne sert de le nier. La vérité est que M. Grévy gouverne, qu’il y a une suite dans ses actes, qu’il ne laisse pas aller à la dérive la barque républicaine, qu’il ne cède pas aveuglément au caprice des majorités, qu’il n’est pas une machine à signer. S’il n’a pas de responsabilité constitutionnelle, il s’en croit une devant le pays et aussi devant l’histoire.

Pourquoi pas?

D’ailleurs le chef d’État parfaitement constitutionnel n’existe pas dans la nature. C’est un être de raison, une fiction doctrinaire. La terre n’a jamais enfanté un sceptique si accompli, un pyrrhonien aussi outré. L’histoire n’en a jamais donné d’exemple. Jamais être né d’un homme et d’une femme, en qui bat un cœur et palpite un cerveau, ne parviendra au degré d’impassibilité requise, ne pourra contresigner des décrets et des lois qu’il juge dangereux pour son pays, sans que la plume lui tombe des mains, ni, sur la désignation des Chambres, appeler au pouvoir des ministères qu’il estimera funestes à sa patrie.

Je crois bien que les vrais constitutionnels sont rarement ceux que l’on pense. Si le doctrinarisme anglais eût été dès lors inventé et importé en France, Louis XI et Henri IV eussent merveilleusement joué la comédie du constitutionnalisme, mais ils n’eussent agi qu’à leur tête. Ce pauvre Charles X, au contraire, s’est laissé accuser de tyrannie par maladresse. Il a signé ses ordonnances parce qu’il ne savait pas jouer de la Charte et avec la Charte. C’est un art qui exige une malice qui se dissimule, une patience qui ne se dément pas, une finesse voilée sous la rondeur. Pour y exceller il faut faire monter le sceptre en manche de parapluie.

Donc M. Grévy a une politique personnelle. Il a une méthode à lui pour présider le conseil des ministres. Il parle peu et écoute beaucoup; mais ses mots sont aussi décisifs qu’ils sont rares. Le président sait à merveille ce qu’il laissera faire et ce qu’il empêchera. Mais il reste maître de son secret; sa taciturnité est bien précieuse, car avec un silencieux on ne discute pas.

C’est en temps de crises ministérielles — et Dieu sait si M. Grévy en a traversé — qu’apparaît son habileté . Il ne se presse jamais de les dénouer. Il consulte tout le monde, il appelle les chefs de tous les groupes de la majorité et même les autres. On dirait qu’il ne sait pas où il va, qu’il est indécis; il essaie combinaison sur combinaison. On le croit à bout de ressources. Alors il mande M. Duclerc. Avec M. Duclerc il récapitule ce qu’il a essayé, tenté ; il réclame de lui un conseil, celui justement qu’il désire suivre, M. Duclerc est le seul homme avec lequel M. Grévy consente à jouer la confiance, à feindre l’abandon. Quand M. Duclerc est appelé, la solution est proche, car il est souvent arrivé que la menace d’un ministère Duclerc a ramené à merci les plus récalcitrants.

L’habileté de M. Grévy tend à un but unique, sa politique personnelle se borne à un objectif; il élimine et il choisit les hommes, il combine, il ruse en vue d’un seul résultat: la paix avec l’Allemagne. Il ne veut pas compromettre la République dans une crise nationale semblable à celle d’où elle est sortie.

M. Grévy est un porte-toge. Il redoute pour la France et surtout pour la République la prépondérance d’un sabre. C’est pourquoi il n’a jamais aimé Gambetta, l’homme de la guerre à outrance, celui que M. de Bismarck appelait l’homme de la revanche.

Le Président de la République a tout fait pour empêcher l’avènement de Gambetta au ministère; et quand il comprit que la résistance devenait impossible, il entoura le tribun de pièges, avant, pendant et après son arrivée au pouvoir. Dieu sait quels efforts Gambetta et ses amis durent accumuler pour vaincre l’obstination du vieux Président. Vous vous souvenez de la furieuse séance où dix-sept ordres du jour étant repoussés sur une interpellation tunisienne, Gambetta, invisible durant cette journée où la consigne était de patauger, survint vers le soir et fit voter d’acclamation un ordre du jour retentissant.

Aussitôt Gambetta fut chargé de former un ministère; mais on lui laissa commettre l’imprudence de parler de «grand ministère», c’est là que M. Grévy l’attendait. Un grand ministère, cela voulait dire un cabinet qui, sous la présidence de Gambetta, aurait pour membres les grands chefs, les Léon Say, les Freycinet, un vrai ministère d’union républicaine. Après de longues et vaines démarches, Gambetta, sans cesse amusé, berné, déçu, dut se résigner à ne faire qu’un ministère d’amis. Il tint trois mois contre l’Élysée et succomba. Sa carrière ministérielle était finie. Une mort prématurée a fait oublier son échec gouvernemental.

On a accusé M. Grévy, qui jamais ne s’est plus nettement découvert qu’alors, d’avoir cherché à couler tous ses successeurs possibles. Je crois que, dans sa lutte avec Gambetta, le Président n’a été mû ni par un égoïsme personnel ni par des principes politiques: il a obstinément combattu l’homme qui faisait peur à l’Allemagne.

Et la preuve, c’est que, Gambetta mort, M. Grévy donna toute sa confiance à l’héritier de sa politique, de l’opportunisme, dont il s’était auparavant servi pour renverser Gambetta: à M. Jules Ferry. M. Jules Ferry a toujours été agréable à Berlin, son portrait a figuré à l’almanach de Gotha à côté de la famille impériale d’Allemagne.

On a attribué à une jalousie de popularité l’antipathie professée par le président de la République contre le général Boulanger. C’est encore une erreur; à tort ou à raison, M. Grévy, très bien informé des choses extérieures, croyait que le général Boulanger c’était la guerre, et, de même que pour M. Gambetta, il se découvrit encore et fit le ministère Bouvier.

M. Grévy a, jusqu’à ce jour, refusé d’appeler M. Clémenceau. Au fond, depuis neuf ans, il a toujours suivi, avec des hommes différents, la même politique. M. Grévy n’en admet pas d’autre: une politique qui empêche au dedans des troubles trop graves et au dehors la guerre avec la Prusse.

Votre Président a l’âme humaine et pacifique, c’est un philosophe. Aussi, comme tous les républicains de son école, l’école classique, a-t-il toujours eu une certaine aversion pour la peine de mort. Mais il est faux qu’il fasse de son droit de grâce un abus. Jamais il n’a épargné un criminel que la commission des grâces avait désigné à la mort. Il étudie soigneusement les dossiers, comme c’est son devoir, il recherche les éléments d’information complémentaire.

C’est ainsi qu’il a accueilli la fameuse maîtresse de Pranzini, pensant, à bon droit, qu’elle devait avoir sur le crime de la rue Montaigne des renseignements inédits. Il a entendu Me Demange avec complaisance, mais il n’a pas été contre la décision prise.

Ce système est sans doute le seul moyen pratique, pour un président aussi humain, de concilier ses doctrines personnelles avec ses devoirs de chef d’État et la paix de sa conscience.

A l’égard des condamnés le Président n’a pas de politique personnelle.

Il est très vrai que M. Grévy a travaillé, dans le dernier congrès, à sa réélection, qu’il a écarté tous les compétiteurs avec un soin jaloux. Il n’a confiance qu’en lui-même pour sauvegarder la paix. Et voyez comme il réussit dans ses exclusions: ceux qu’il a écartés ne reviennent pas. Gambetta vivant ne serait pas revenu. M. Brisson semble entré dans la retraite définitive; le général Boulanger... Au contraire, M. de Freycinet et M. Ferry, qu’il a épargnés et qu’il aime, l’un comme ami personnel, l’autre comme persona grata de M. de Bismarck, reviendront toujours au pouvoir sous des noms différents. C’est l’un ou l’autre de ces deux hommes d’État qui vous gouvernera pendant longtemps encore.

Il y a des phares tournants qui distribuent à intervalles réguliers des rayons de couleurs diverses, mais c’est toujours la même lumière. M. Ferry c’est la lentille blanche, M. de Freycinet c’est la lentille rouge; ils passent alternativement au pouvoir, soit par eux-mêmes, soit par leurs lieutenants. La lampe immobile et centrale, c’est M. Grévy.

En somme, sa présidence aura été pacifique. Vous avez fait avec M. Grévy la première expérience d’un chef que ne recommandaient ni des services très éclatants, ni un nom illustre. Il est parvenu au pouvoir par un mérite continu plutôt que par de hauts faits; à l’ancienneté, si l’on veut. A regarder en son ensemble le règne de ce philosophe, l’histoire dira qu’il n’a pas été sans valeur; M. Grévy n’a laissé péricliter ni la paix, ni l’honneur de la France, ni la sécurité de la République à lui confiée.

Il s’est rendu à lui-même cet hommage dans son message de démission. Ainsi faisaient les consuls romains au sortir de leur charge. Pour renverser M. Grévy, il a fallu un coup d’État parlementaire. Je raconterai cette histoire en traçant le portrait des conjurés. Je ne veux pourtant pas omettre un souvenir à ceux qui, hier encore, constituaient la famille du Président.

TROISIÈME LETTRE

Table des matières

LA FAMILLE DE M. GRÉVY

Un des périls de la démocratie, ce sont les épouses, je ne dis pas les femmes. Dans les pays où les grands emplois demeurent l’apanage exclusif d’un petit nombre de familles, ce péril n’existe pas. Toujours une princesse occupe le trône; les princesses présentent bien des physionomies différentes et caractéristiques, mais ce sont toujours des princesses; les dames nobles unies aux ministres, aux grands fonctionnaires, appartenant toutes au même rang, recevant la même éducation, font à peu près la même figure dans le monde. Il y a là une uniformité rassurante.

Chez vous, où tous les citoyens, quelle que soit leur origine, ont accès aux charges, bien peu ont eu la précaution de prévoir en leur compagne Mme la présidente ou Mme la ministre qu’elle est exposée à devenir.

Les hommes, je l’ai dit, prennent assez aisément les manières convenables aux situations éminentes, mais les femmes?

Vous avez vu passer à l’Élysée trois présidentes. L’une était issue de la grosse et vieille bourgeoisie; Mme Thiers avait fait honneur à M. Thiers en l’épousant. Elle continuait à lui faire honneur quand il fut parvenu. La maréchale de Mac-Mahon, née duchesse de Castries, appartenait au plus grand monde. Elle était l’égale des princesses de sang royal, c’est tout au plus si, en entrant à l’Èlysée, dans ce palais un peu banal, elle ne dérogeait pas.

Mme Grévy ne s’attendait pas à être exposée au périlleux et difficile honneur de recevoir des princes et des ambassadeurs, ni à occuper la place d’une reine de France.

Compagne de M. Grévy depuis sa première enfance, elle s’était tenue dans l’ombre à mesure qu’il grandissait. Il fallut l’élévation suprême de son mari pour la mettre dans une lumière qui ne permît pas à sa modestie de se dérober.

Elle tint dignement son rang sans chercher à y briller. Elle se confina dans la direction de la maison présidentielle, n’ayant aucune part à la politique. Elle est douée d’un grand sens, plus précieux souvent que le plus rare mérite, parce qu’il épargne toutes les fautes qu’une présidente peut commettre.

Il n’était pas facile à Mme Grévy d’échapper à tous les écueils de sa haute situation. Elle y a pleinement réussi. L’âge ne l’a pas défigurée. Elle a le port majestueux et son visage garde des restes de beauté. Elle portait simplement des toilettes riches. Elle faisait tranquillement les honneurs de ses salons, s’effaçant autant qu’elle pouvait derrière son mari, n’ayant aucun désir d’être remarquée, de jouer un rôle distinct. Elle n’aimait pas le monde ni le bruit. Elle subissait comme un devoir des obligations mondaines que d’autres envient. Par son extrême affabilité elle imposait la sympathie, par une sorte de dignité et de réserve mélancolique, le respect.

Sa fille; Mme Alice Wilson, ne lui ressemble pas du tout. Elle a les traits de son père. C’est l’artiste de la famille.

Elle a passé à la campagne la plus grande partie de son enfance. Elle excellait alors en tous les genres de sport; elle conduit les chevaux comme Mme la comtesse de Paris; elle portait même, dit-on, à la chasse au moins, le costume masculin. Vive, exaltée, prompte à la repartie, d’esprit prime-sautier, elle fut l’enfant gâtée de la famille. Dauphine de la République, elle se plaisait au théâtre, surtout aux théâtres de musique. Elle aimait sincèrement le monde, du moins la compagnie des personnes intelligentes, et si elle ne se mêla pas directement à la politique entre son père et son mari, je suis sûr qu’elle avait ses idées sur le gouvernement et qu’elle les soutenait, les défendait, et eût été capable de les imposer, si elle n’avait préféré les arts à la politique. On la rencontrait prenant plaisir partout où les siens allaient par devoir, aux courses, aux premières, aux fêtes de bienfaisance.

Son visage est bien plus connu du tout Paris que celui de sa mère. C’est une des physionomies les plus originales, les plus dignes d’être étudiées de la vie parisienne. Elle s’est mariée un peu tard, quand M. Grévy occupait déjà la présidence de la République. Elle s’était fait une vie à part dans la maison et on disait parfois qu’elle eût préféré garder le nom de son père auquel elle demeure attachée par une affection de camarade autant que de fille. Elle regrettait sans doute les bonnes parties de Mont-sous-Vaudrey et la liberté campagnarde. Elle aussi a sa mélancolie dans ce brouhaha du monde qu’elle ne fuit pas.

M. Wilson mériterait tout un chapitre, mais ce chapitre serait bien difficile à faire.

J’ai promis de réhabiliter devant vous votre haut personnel gouvernemental, mais à la condition de demeurer juste et vrai. Je me bornerai donc à une esquisse de caractère, M. Wilson étant devenu, par certains actes, tristement célèbre.

Vous avez, vous Français, une part de culpabilité dans les événements que vous venez de traverser; votre crise est due à votre cosmopolitisme, comme plus d’une difficulté en Russie est due à notre facilité d’accueillir les Allemands. Vous avez admis les étrangers dans toutes les fonctions et ils ont introduit chez vous des procédés tolérables dans leur pays d’origine où ils ont un contrepoids, mais en contradiction avec vos mœurs. Vous avez supprimé la noblesse, y voyant une nécessité, mais pourquoi la démocratie qui l’a remplacée a-t-elle négligé les principes essentiels, fruits d’une longue expérience?

De même qu’autrefois plusieurs quartiers étaient exigés dans les charges de confiance, la preuve de quatre ou cinq générations de sang français devrait être demandée à vos députés, à vos ministres, aux représentants de votre gouvernement à l’étranger et à messieurs vos gendres. Le patriotisme vrai, celui qui consiste à tout sacrifier à son pays et fait comprendre par intuition ses véritables intérêts, sa dignité, son honneur, ne s’acquiert que par atavisme. Vous n’auriez pas dû donner votre confiance à des métis anglais, italiens, allemands, mulâtres, qui encombrent vos ministères, vos chancelleries, vos colonies.

Qui n’a vu M. Wilson? C’est ce qu’on est convenu d’appeler une figure bien parisienne. Qui saurait dire où on ne l’a pas vu? Du reste, la figure est remarquable et ne s’oublie pas. Un grand corps un peu voûté avec de larges épaules et un balancement dans la démarche, ce balancement qui fut à la mode dans le monde où l’on s’amuse. Par-dessus ce corps une tête aux cheveux ras, encadrée d’une immense barbe rougeâtre, un teint de roux, des yeux bleus sans douceur, un nez fort, tel est le signalement du gendre de M. Grévy.

Ce n’est pas son austérité qui l’a désigné au choix de l’ancien Président . Je ne crois pas non plus qu’une inclination supérieure ait attiré vers lui Mlle Alice Grévy; mais il s’est trouvé, dès son plus jeune âge, mêlé à la carrière de M. Grévy, Avocat, président de l’Assemblée nationale, M. Grévy a toujours été l’hôte de Mme Pelouze, veuve de l’éminent chimiste, et sœur de M. Wilson. Depuis que Chenonceaux appartient à Mme Pelouze, M. Grévy s’est trouvé chez lui à Chenonceaux. Il a été le précepteur politique de M. Wilson; il lui a fait partager ses opinions, ses sympathies, ses antipathies. Bien avant son mariage, M. Wilson était de la famille; à l’Assemblée nationale ou dans la Chambre, il était du parti du Président. Par son mariage il est devenu un personnage.

Tout le monde connaît sa jeunesse désordonnée et l’aventure du conseil judiciaire imposé par sa sœur au futur contrôleur des finances françaises. Sous l’Empire, le jeune Wilson s’était associé aux grands viveurs du temps; il fut le plus joyeux compagnon des Caderousse, des Branicki, des princes qui régnaient surtout dans les Grand-Seize. Il songeait déjà aux finances, et beaucoup, mais ce n’était pas pour les bien gérer.

Cet Anglais naturalisé a copié les allures de la jeunesse du prince de Galles. Puis tout à coup il est devenu sérieux. Il s’est lancé à corps perdu, à fonds perdus, dans une politique très active, très complexe, très pratique. Le prodigue est devenu le surveillant le plus vigilant de la fortune publique; il a fait sa spécialité des questions financières. Il a présidé la commission du budget et passé par le sous-secrétariat des finances. L’homme léger, l’idole de l’ex-demi-monde, est devenu le travailleur le plus âpre, le politicien le plus tenace. Il joue dans le Parlement un rôle savant, le jeu d’araignée qui tend des fils, qui englue des mouches.

Et quand il a épluché le budget, combiné un petit complot, surveillé les affaires publiques et tripoté la politique parlementaire, M. Wilson croit n’avoir encore rien fait. Il a seulement vaqué à ses occupations officielles, les moindres de sa vie. Il a réservé la plus grande part de sa journée à ses vraies affaires.

Qui saura jamais tout ce qu’a fait M. Wilson, à quels trafics il a été mêlé ? Qui dira quelles spéculations hardies, téméraires, il a organisées avec ses nombreux prête-noms? De combien de petits journaux n’a-t-il pas abrité la correspondance, le colportage, l’abonnement obligatoire sous le couvert officiel? Qui contera ses audiences à une multitude de gens avec qui il fait on ne sait trop quels commerces?

M. Wilson a trouvé moyen d’installer à l’Élysée, à l’ombre de son intègre et austère beau-père, dans une situation presque officielle, une véritable agence d’affaires, un bureau de commission. On y trafique de tout, on y échange tout ce qui peut s’échanger contre de l’or, des titres de toutes sortes, des denrées, des faveurs et des honneurs... même des croix d’honneur!

Et avec cela, avec cette activité prodigieuse, ce suprême dédain du qu’en dira-t-on, cette circulation effrayante de marchandises de toutes provenances, la fortune du gendre présidentiel ne s’augmente pas. On prétend même qu’elle se défait, et c’est ce qui l’oblige à la refaire sans cesse, sans trêve, sans merci. Son coffre-fort est un tonneau des Danaïdes; qu’il se vide, ce ne serait rien; mais il faut le remplir, et tous les moyens sont bons.

Où s’en va la fortune de M. Wilson? Il habite l’Élysée et son train de vie est modeste. Il porte même à un degré inconnu avant lui l’héroïsme des petites économies. Depuis que la chandelle se brûle par les deux bouts, l’usage n’est plus de l’économiser; mais M. Wilson se rattrape sur les timbres-poste. Il a supprimé de sa vie cette petite dépense. Il lui en reste, hélas! de très grosses. Toutes les spéculations ne réussissent pas. Puis, un homme aussi en évidence se trouve lui-même en butte à toutes sortes d’assauts, auxquels il ne peut pas résister, et il doit expier, à deniers comptants, ses témérités de tout genre; ce qui arrive par la flûte s’en va par le larynx des maîtres chanteurs, et même des ex-chanteurs.

M. Wilson a installé à l’Élysée une fort belle salle d’escrime, où les amis de la maison s’exercent au combat. M. Wilson n’a donc rien à craindre des provocations d’une certaine espèce. On ne vise que son coffre-fort et on le force souvent.

Aussi lui, l’ancien prodigue, a-t-il été obligé récemment de retourner contre son aimable sœur, Mme Pelouze, dont il est l’héritier, des précautions analogues à celles dont il fut jadis l’objet.

La châtelaine de Chenonceaux possède une très grosse fortune, mais aussi des goûts très dispendieux. Elle entretient en sa magnifique résidence toute une maison artistique, des historiens, des peintres, des sculpteurs. Elle a érigé Chenonceaux en Académie; quiconque sacrifie aux Muses trouve à Chenonceaux hospitalité, encouragement et travail. On a recommencé sur ces bords délicieux la noble vie du temps des Valois; ajoutez à cela le train que comporte une demeure royale.

Mme Pelouze n’a-t-elle pas sa place marquée dans nos bavardages sur la famille du Président?

Eh bien! M. Wilson s’est ému d’être le frère, héritier présomptif, d’une dame Mécène. Il a persuadé à sa sœur que l’Inde était le véritable pays des féeries, qu’on ne pouvait vivre sans avoir admiré les enchantements de la terre de Bouddha, les temples mystérieux, les fakirs sorciers, les palais fantastiques des maharajahs. Mme Pelouze est partie; aussitôt M. Wilson a fait maison nette à Chenonceaux. Il a vendu les équipages, congédié l’innombrable domestique, dispersé l’académie, et, quand elle est revenue des bords du Gange, elle a trouvé la demeure d’une bourgeoise à la place du château d’une reine. On a cru que cette lessive de famille annonçait une ruine. Non, pas du tout: c’est l’acte d’un héritier prévoyant.

M. Wilson, en effet, n’a pas une confiance illimitée dans l’héritage du beau-père. Il sait que le président le mettra à l’abri des spéculations et des coups de bourse. Il devait donc se pourvoir du côté fraternel, et lui-même, par un coup hardi, il est devenu le conseil judiciaire de sa trop généreuse sœur.

Si la première culpabilité de M. Grévy est d’avoir donné sa fille à M. Wilson, il en est et en sera terriblement puni. Sans son gendre, la vieillesse de M. Grévy eût été trop heureuse, trop honorée, trop prospère. Il eût joui d’une plénitude de bonheur qui n’est pas accordée à un homme; mais qui sait quels chagrins se déguisent sous le masque doux et impassible du Président?

Aux débuts de la présidence, dans la lune de miel, il y eut une certaine conspiration de courtisans pour constituer autour du nouveau chef de l’État une sorte de maison, non royale, mais républicaine. On éleva ses deux frères à la dignité de sénateurs. C’est encore une tradition très française, qui différencie votre démocratie de toutes les autres. Vous avez conservé l’esprit de famille.

Napoléon, petit gentilhomme, officier de fortune, quand il se fut décrété empereur, donna des royaumes à ses frères. Autour de tous vos chefs de groupes, il y a de petites dynasties. Chacun de vos grands hommes, si obscure que soit son origine, traîne à sa suite une séquelle de frères, de neveux et de petits-cousins.

M. Grévy a laissé les honneurs venir aux siens. Du reste, par leur seul mérite, ils étaient parvenus à se mettre en place pour les recevoir.

M. Albert Grévy, depuis longtemps, occupait une place honorable dans la Chambre des députés. Le général Grévy avait fourni une brillante carrière militaire sous l’Empire, et il ne figurait pas dans la liste de ces officiers républicains dont les opinions retardaient. Il est né gouvernemental, La République lui a donné un siège de sénateur. Il n’y fait pas tapage, son influence reste discrète. Elle n’en est pas moindre. Tout le monde rend hommage à la correction de sa vie, à la droiture de son jugement, à la sûreté de son conseil. Il est fort utile à son frère et n’est point inutile à la République.

La carrière politique de M. Albert Grévy a été plus bruyante. Lorsque son illustre frère présidait la Chambre des députés, M. Albert Grévy présentait souvent des motions hardies. Il prit une part active aux grands débats du 16 Mai. Albert ressemble à Jules, mais avec plus de couleur, plus d’épaisseur, son visage se prête aux mouvements d’une éloquence violente; il a visé, au temps où l’autorité fraternelle prêtait une portée à ses discours, à la ressemblance des farouches conventionnels; ce n’était pas un orateur souriant, un causeur, mais un véhément. Il exagérait la solennité. Je ne l’ai jamais vu rire, mais je n’ai pu toujours retenir un sourire en le voyant se dresser sur ses ergots, enfler ses plumes. Il n’intervenait dans les discussions que lorsqu’elles comportaient la colère. Au demeurant, le meilleur frère du monde.

A présent il est silencieux, effacé et triste.

On lui avait donné l’Afrique en apanage lorsque la famille Grévy était au faîte des honneurs. L’Afrique avait porté bonheur à la famille d’Orléans. Philippeville, Orléansville et bien d’autres attestent les gloires conquises sur les traces de Scipion par les enfants de Louis-Philippe; Albertville n’est pas en Algérie et ne doit pas son nom à la dynastie des Grévy. Cependant M. Albert Grévy a laissé là-bas des souvenirs.

C’était le plus soigneux des administrateurs. Il gérait sa vice-royauté comme un avocat consciencieux dirige une bonne étude. Tous les dossiers de ses bureaux passaient par son cabinet et ils y restaient jusqu’à ce qu’il les eût consciencieusement feuilletés; il travaillait, travaillait, travaillait. Jamais on ne montra une telle bonne volonté, une telle ardeur au bien public. Malheureusement la haute administration demande moins de vertus et plus de promptitude. Le préteur d’Afrique s’occupait des minimes détails, et pendant ce temps les Arabes, indifférents au labeur d’un gouverneur civil, trop civil, s’insurgeaient. M. Albert Grévy fut le premier des gouverneurs qui ne portât pas d’uniforme de général ou d’amiral. Les marabouts du Sud Oranais crurent l’instant propice à une prédication de révolte. Depuis ils se sont aperçus que le régime civil n’excluait pas une forte répression militaire et ils se tiennent tranquilles. Ces graves affaires ont jeté une ombre de tristesse sur la préture d’Albert Grévy.

Par compensation il y avait trop de gaîté aux fêtes du palais gouvernemental. Le système des réceptions ouvertes ne réussit pas du tout à Alger. Les salons de M. Albert Grévy furent envahis par la foule des colons hétéroclites. On s’y permit des choses dont on n’eût même pas eu l’idée au temps de l’amiral de Gueydon ou du général Chanzy. Les nouvelles couches avaient fait irruption avec l’élément civil, et, en Algérie, les nouvelles couches sont d’une familiarité désolante. On raconte d’amusantes histoires sur ces bals africains et elles ne sont que trop vraies. On fit au buffet de véritables razzias. A cela demi-mal. Seulement les pillards emportaient le butin jusque dans le salon de danse, et se le partageaient, non sans rixes, en des festins sans tables; au grand dommage des parquets et des robes à traîne. Par la suite, les cartes d’invitation de M. Albert Grévy portèrent la mention sévère mais indispensable: «Cette invitation est rigoureusement personnelle et devra être présentée à l’entrée.»

Ces petites mésaventures, jointes aux insurrections, ont nui au prestige de celui que la petite presse appelait «Monsieur Frère», elles ont empoisonné sa béatitude et changé en amertume l’honneur d’une si haute mission. Le rappel fut pour M. Albert Grévy une délivrance, et, depuis ce temps, il a renoncé à la tribune, à la solennité, aux propositions véhémentes, de peur sans doute qu’on ne songe à lui rendre quelque poste éclatant et périlleux. Le péril est à jamais détourné. Les joies de la famille ne l’ont pas consolé dans sa retraite. M. Albert Grévy a un fils, M. Léon Grévy, conseiller d’État, qui, par un riche et récent mariage, a enfin assuré la tranquillité paternelle.

Les autres membres de la famille sont heureux, je crois, et n’ont pas d’histoire.

QUATRIÈME LETTRE

Table des matières

M. SADI CARNOT

Le 1er et le 2 décembre 1887, les troupes étaient consignées dans les casernes; les chevaux sellés dans les quartiers de cavalerie. A Versailles, des troupes de renfort appelées du fond de la France attendaient, l’arme au pied. On se fût cru transporté à trente-six ans en arrière. La place de la Concorde, occupée militairement, ressemblait à un champ de bataille. Les pharmacies voisines se remplissaient de blessés. Déjà commençait à apparaître la foule spéciale des révolutions.

Le 3 décembre, jour de congrès à Versailles, la commune de Paris allait se réinstaller à l’Hôtel de Ville. La gare Saint-Lazare était gardée par les régiments.

Il n’y avait plus de pouvoirs civils. Il ne restait plus de l’organisme gouvernemental qu’une police aux mains d’un préfet nouveau, car l’ancien était traduit en justice; qu’une armée sans ministre et dont le chef à Paris allait, sans le vouloir et sans le savoir, prêter son nom aux manœuvres des partis ennemis de la Constitution.

L’émeute fermentait.

J’aime trop la France pour n’avoir pas alors partagé les angoisses de vos compatriotes. Mais alors il me semblait bon de n’être pas Français. Le corps diplomatique en partant pour Versailles croyait assister à l’enterrement de la République, et quel triste enterrement!

Trois hypothèses se présentaient: l’élection de M. Jules Ferry, celle d’un candidat de l’extrême gauche, ou l’impuissance d’un congrès divisé en trois tronçons à aboutir dans une journée à une élection présidentielle.

Cette dernière était la plus probable; c’était l’anarchie officielle, sans doute la révolution, non plus confinée sur la place de la Concorde, mais gagnant toute la France; c’était l’inconnu.

Les deux autres n’étaient guère plus rassurantes. Le candidat de l’extrême gauche, M. Floquet ou M. de Freycinet, élu à une faible majorité, tenant son pouvoir d’un seul parti, contraint par son origine même à une politique de défense sinon de, combat, ne rétablissait pas la paix dans les esprits. Il était à la merci d’un autre coup d’État parlementaire. Sa présidence recevait un caractère provisoire.

L’élection de M. Ferry, c’était la guerre civile immédiate. Les pavés se soulevaient d’eux-mêmes. Oh! sans doute, le triomphe fût resté à la loi, à l’armée; alors c’était la dictature la plus sombre, la plus mesquine, dont l’histoire eût fait mention. Je ne sais si, dans les annales de l’empire romain en décadence, dans les galeries des bustes antiques, on trouverait quelque César de rencontre dont les traits rappelassent ceux de M. Ferry. Ce genre de dictature s’appuyant sur des éléments ennemis de ceux qui ont primitivement élevé le personnage dictatorial, accrochés à lui par la peur ou par des concessions qu’on pourrait appeler des amendes non honorables; ce genre de dictature, dis-je, ne pouvait fleurir que dans une société tout à fait rongée.

Vous n’en étiez pas encore là !

La journée du 3 décembre, commencée sous de lugubres auspices, s’acheva dans un embrassement général.

A Paris, l’émeute préparée se résolut subitement en bandes de joyeux manifestants. La police rentra chez elle. Les troupes se dispersèrent. Tout à la joie!

Votre histoire contient le récit de quelques journées semblables, — la nuit du 4 août, la fédération de 1790. Elles sont rares partout.

Le nom, ignoré de la foule, de M. Sadi Carnot, avait produit ce miracle. En quelques secondes il devint populaire. D’abord ce n’était pas celui de M. Jules Ferry, ce n’était pas non plus un nom marquant dans les luttes parlementaires et civiles. C’était un nom nouveau qui ne réveillait aucune antipathie, n’exaltait aucune sympathie provocante. Le peuple ratifia donc par un soupir de soulagement, bientôt transformé en acclamation, le choix fait par l’unanimité républicaine de l’Assemblée nationale.

Les lettrés savaient en outre que M. Sadi Carnot descendait en droite ligne de l’ «organisateur de la victoire». Ce nom de Carnot rappelle à votre nation guerrière des jours de gloire militaire. Il semblait de bon augure. C’est un nom intègre. Le grand Carnot a laissé une réputation tout à fait pure. Dans la Révolution française, dans le comité de salut public, il prit pour lui le beau rôle, celui de la défense du territoire. Sous le second Empire, son fils, M. Carnot, le père du Président actuel, sénateur respecté, eut son heure de popularité. M. Carnot père, sans briller d’un vif éclat dans votre monde politique, y mérita toujours l’estime. M. Sadi Carnot appartient donc à une bonne race. On l’a dit, c’est un prince de la République. Eh bien! ce n’est pas pour déplaire à la France, vrai pays de tradition, quoi qu’on en dise. M. Sadi Carnot se trouve ce qu’aurait voulu être Napoléon Ier, un petit-fils! Ne vous semble-t-il pas qu’en se rattachant à des souvenirs presque séculaires, par le nom de son chef actuel, votre troisième République conquiert une sorte de légitimité antique? Elle a emprunté le premier de ses présidents aux souvenirs de la monarchie de Juillet, le second aux fastes militaires du second Empire; elle a, par le troisième, un parvenu sans ancêtres, manifesté l’avènement de la démocratie ne relevant que d’elle-même; mais en choisissant le quatrième dans une sorte de dynastie républicaine, elle se confère, sans cesser d’être démocratique, des sortes de lettres de noblesse. Elle exhibe ses parchemins.

M. Sadi Carnot n’est pas tout à fait aussi jeune ni aussi beau que l’affirment ses portraits. Il dépasse à peine la cinquantaine, mais ses travaux d’ingénieur et de financier ont pâli son visage et y ont tracé des sillons, sa taille médiocre s’est voûtée. L’allure timide et circonspecte ne manque pas de grâce et de prévenance. Il s’accoutumera bien vite à sa grandeur, et la portera avec toute l’assurance convenable. Déjà, en quelques semaines, il a fait beaucoup de progrès et il a eu, dans son nouveau rôle, de véritables trouvailles. Par exemple, quand il fit sa première visite aux hôpitaux et décora deux vieilles infirmières. La manière dont il s’y prit pour attacher la croix sur la poitrine de Mme de Moissac, religieuse de Saint-Vincent de Paul, est tout à fait royale. Il détacha le ruban d’un médecin militaire, qui assistait à la cérémonie: «Vous me pardonnerez, dit-il, de vous le prendre, nous le remplacerons par une rosette.»

La vie de M. Sadi Carnot n’a pas été fertile en aventures. Sorti l’un des premiers de l’École polytechnique, il fournit une carrière brillante dans les ponts et chaussées. On lui doit, paraît-il, l’invention de ces grands tubes étanches qui servent aujourd’hui à la construction des piles de pont. C’est la petite ville d’Annecy qui a l’honneur d’avoir vu éclore cette invention et d’avoir donné l’hospitalité au futur Président.

M. Carnot se maria fort jeune avec la fille d’un homme très connu des Parisiens: l’excellent et disert M. Dupont-White, un économiste distingué entre tous les économistes, pour qui a été imaginée l’épithète de «distingué ». M. Dupont-White a publié dans nombre de journaux et revues des articles remarquables, qui tournaient autour des doctrines de Stuart Mill et sont écrits à la manière anglaise. Stuart Mill fit des prosélytes dans la famille, puisque le seul écrit connu de M. Carnot, en dehors des travaux parlementaires, est une préface à la traduction des œuvres du célèbre philosophe.

Mme Carnot s’est tout de suite familiarisée avec sa dignité. Elle salue avec aisance, elle porte bien des toilettes riches et sévères. On la dit affligée d’une légère surdité. Sa conversation abonde en traits aimables et l’on devine sous les formules mondaines un esprit très fin et très cultivé. Votre Présidente a des idées. Vous avez une Présidente. Le ménage offre un parfait modèle d’union et de conformité de vues, sauf sur un point peut-être: M. Carnot, sans manquer de respect à la religion, tient de sa race les traditions libres penseuses; Mme Carnot, au contraire, inclinerait vers la dévotion.

Cette famille correcte a produit de beaux enfants également corrects. Une fille mariée à un magistrat; les jeunes fils, dont l’un fut un bon élève de Saint-Cyr, brillent déjà par une excellente tenue et une louable assiduité à toutes les études de leur âge.

Député de Saône-et-Loire, M. Carnot a tout de suite appliqué ses facultés de travail et les ressources de son esprit pratique et mathématique aux questions financières. Sous-secrétaire d’État aux finances, puis ministre du même département dans le ministère Freycinet, membre né de la commission du budget à la Chambre, il chercha à introduire la sincérité, la loyauté et l’ordre dans les chiffres, ces chiffres si souvent artificieux, tortueux, cachottiers et menteurs! Aussi trouva-t-il dans M. Rouvier un adversaire implacable qui maltraita à tel point le budget présenté par M. Carnot en 1886 que ce ministre dut donner une démission prématurée. Le Président de la République n’a peut-être pas absolument oublié les injures du ministre des finances; aussi M. Rouvier n’a-t-il pas bénéficié de la conspiration dont il tenait si dextrement les fils contre M. Grévy. M. Carnot ne l’accepta pas, même comme ministre intérimaire. Et, en effet, entre le rigide économe de la fortune publique et l’astucieux jongleur d’expédients budgétaires, il y a incompatibilité de caractère, d’humeur, d’antécédents et de situation de famille.

C’est le Siècle, un journal où la famille Carnot garda toujours des intérêts, qui le premier s’indigna quand M. Rouvier devint ministre pour la première fois, et cette vertueuse indignation partait de faits étrangers à la politique.

Vous savez comment M. Carnot parvint à la magistrature suprême. Il passa entre la rivalité de MM. Jules Ferry et de Freycinet, et les deux rivaux s’inclinèrent devant leur vainqueur.

L’élection, d’abord patronnée par M. Clémenceau, se fit à l’unanimité républicaine et presque d’acclamation. Tous les amis de la France à l’étranger l’accueillirent avec joie.

M. Sadi Carnot n’était pas de ces hommes que la voix du peuple désigne à l’avance ou qui apparaissent comme prédestinés à sauver les peuples ou à dénouer les crises. Sa popularité a commencé peu de jours avant son élection. Au milieu des révélations fâcheuses de l’affaire Limousin, Caffarel, Wilson, on apprit qu’un ministre des finances avait opposé une résistance respectueuse mais inébranlable à des sollicitations parties de haut. Aussitôt cet honnête homme fut acclamé par la Chambre et par le pays. Mais c’était là une popularité de circonstance. Le service rendu au Trésor n’est pas de ceux qui eussent forcé l’admiration de l’histoire.

Cependant, aussitôt que l’élection fut connue, on tomba d’accord que le choix n’était pas mauvais.

Les premiers actes de M. Carnot permettent d’espérer qu’il développera dans sa présidence toutes les qualités requises pour l’emploi. On ne l’a pas élu à coup sûr; sans doute on connaissait le juste équilibre de son esprit, ses vertus publiques et privées, la correction de son républicanisme. C’était beaucoup, mais ce n’était pas assez; il faut que M. Carnot devienne un chef d’État.

On ne saurait encore juger sa politique ni s’il aura une politique. Pour la confection de son premier ministère il a tâtonné, allant de M. Goblet à M. Fallières, et revenant de l’un à l’autre en leur demandant des ministères peut-être irréalisables; puis tout à coup il s’est arrêté à M. Tirard, et comme M. Tirard ne se tirait pas sans difficulté de sa tâche, M. Carnot lui donna un fort coup d’épaule, prenant son parti de ne pas débuter par un grand ministère.

Son message montrait également des intentions modestes. C’était un programme de gouvernement modèle, un message Monthyon. Votre nature ne s’enthousiasme guère pour les affaires sérieuses, pour les questions d’économie et d’hygiène. Et pourtant n’êtes-vous pas rassasiés de politique, d’agitations et de harangues, et de crises? Une petite douche un peu glacée ne convenait-elle pas après la fièvre dont vous étiez possédés?

Je ne crois pas que la présidence de M. Carnot soit le règne des tribuns. Mais le président propose et les députés disposent. Qui sait si la politique ne cherchera pas et ne trouvera pas sa revanche?

Mais si la politique personnelle de M. Carnot semble plutôt négative, sa conduite présidentielle lui a déjà gagné tous les suffrages.

Il fera de l’Élysée un salon. Cela vaut mieux que l’agence d’affaires de M. Wilson.

Il dépensera largement les sommes qui lui sont allouées pour représenter avec éclat la République. Sans doute les fêtes de M. Carnot ne ressemblent en rien à celles de la Régence; je doute même que le ton y devienne jamais aussi léger qu’à la cour de Napoléon III. Peut-être n’est-ce pas à l’Élysée que s’établira l’arbitrage suprême des modes et des élégances; mais votre élite intellectuelle, politique, littéraire, artistique s’y donnera rendez-vous. La République aura son château, ses salons, ses rendez-vous de bonne compagnie. Entre le monde où l’on s’amuse et le monde où l’on s’ennuie il y aura place pour le monde des distractions graves et honnêtes.

Déjà les chasses officielles, si rares au temps où le grand chasseur Grévy en disposait, sont remises en honneur. Messieurs les hommes d’État, apprenez à brûler la poudre et instruisez-vous dans l’art de figurer honorablement au tableau de la pelouse de Marly ou de Rambouillet.

Puis M. Sadi Carnot voyagera officiellement. Il visitera ce bon pays de France qui depuis si longtemps n’a connu ses grands chefs que par des gravures, des photographies ou des échos de journaux. Il ira s’enquérir des besoins, des intérêts, des aspirations provinciales. Il se mettra en contact avec beaucoup de maires et d’adjoints. Il fera circuler une vie nouvelle dans votre République, il la rajeunira; il la fera respecter en sa personne.

C’est peut-être l’aurore d’une période de calme et de travail, et le commencement, sinon d’une grande présidence, au moins d’une bonne présidence. Si quelque bourrasque ne vous arrive de l’extérieur, vous deviendrez sans doute plus heureux que vous ne l’aurez mérité, et plus sages que vous ne sembliez le vouloir.

CINQUIÈME LETTRE

Table des matières

M. JULES FERRY

Pour étudier votre personnel gouvernemental, mon jeune ami, il ne sied pas de suivre l’ordre usité dans les cours. Là-bas, l’importance des hommes se mesure assez exactement à celle de la fonction. Chez vous, pour trouver les vrais directeurs des affaires, il faut, le plus souvent, les chercher dans la coulisse. Vos premiers rôles, à l’heure où je vous écris, ne sont pas en scène.

Je ne voudrais en rien offenser l’honnête premier ministre que vous avez, mais il est évident que le premier personnage de la République, après M. le Président, n’est pas M. Tirard. La France sort d’une période grave, troublée, périlleuse, dont elle a commencé à peine à se reposer. La République a fort heureusement passé cette crise climatérique qui semblait devoir l’emporter à l’âge où meurent vos gouvernements depuis votre grande Révolution.

On croyait le mal profond, peut-être irrémédiable. On croyait que le désordre qui faillit ruiner la Constitution avait son origine dans les entrailles mêmes de votre France.

La facilité avec laquelle tout s’est remis en place prouve que le mal était superficiel et provenait de causes accidentelles. Il était le fait de quelques hommes et non des institutions; il venait de quelques volontés ambitieuses et non d’un vice national.

En vain a-t-on cherché à créer dans votre République ces grands courants populaires qui emportent hommes et choses. On n’a produit qu’une tempête superficielle. Votre peuple, l’un des plus sages, des plus tranquilles, des plus gouvernables que je connaisse; votre peuple a senti l’orage passer au-dessus de sa tête dans les couches politiciennes. Il n’a pas interrompu ses travaux ni perdu sa confiance dans la République.

J’essaierai de vous montrer, en vous traçant le portrait de son principal auteur, l’origine de la révolution de palais qui vient d’aboutir à la chute de M. Grévy et à l’élévation de M. Carnot. J’ai suivi de près les évolutions de M. Jules Ferry. J’ai été à même de connaître ses pensées, ses désirs et de regarder les moyens d’action qu’il employait. Je ne vous dirai que ce dont je suis sûr.

M. Jules Ferry est certainement, de tous vos hommes d’État, celui dont le renom est le mieux établi à l’étranger. Il a occupé le pouvoir, et jamais sans remplir la France et l’étranger du bruit de ses actes. D’autres détrônent les ministères pour gérer le plus paisiblement du monde les intérêts dont ils ont la garde. M. Jules Ferry, ministre, s’acharne à des entreprises toujours bruyantes. Il mène les affaires à outrance; même lorsqu’il est tombé, qu’on le croit à terre, meurtri de sa chute, assommé aux trois quarts, écrasé, pantelant, il médite des revanches, il combine des complots, et, à peine relevé, il ne prend pas le temps de s’essuyer; il rassemble ses amis et il monte à l’assaut du pouvoir. Le pouvoir, tel est le but de sa vie.

Je ne l’ai pas connu enfant: je n’ai même rencontré personne qui l’ait connu enfant. Peut-être n’a-t-il pas eu d’enfance. Il n’est pas très âgé, cinquante-six ans, je crois. D’aussi loin que je me souvienne il a existé un politicien du nom de Jules Ferry, qui écrivait de lourds articles dans les journaux et les revues, qui pérorait dans les réunions avec l’éloquence d’un avoué de sous-préfecture; qui s’agitait, qui se guindait pour se faire connaître, qui fréquentait dans les salons politiques et dans les cercles où s’élaborent les hommes d’État de l’avenir. Déjà on le caricaturisait, on le détestait, on le raillait, on le conspuait; déjà il comprenait que c’est une force d’être haï, un avantage de posséder un visage facile aux caricatures, que l’impopularité est une carrière.

Sous l’Empire, alors qu’il écrivait cette brochure dont le titre fut tout le succès, et dont on ne lut jamais que le titre (encore n’était-il pas dû à l’imagination de M. Jules Ferry, mais à celle de M. Neftzer), le politicien en herbe enrageait. Ce n’est pas tant la tyrannie impériale ni les comptes fantastiques de M. Haussmann qui causaient cette rage, c’était la carrière de M. Émile Ollivier. Ne croyez pas non plus qu’il s’indignât contre la volte-face de ce républicain de la veille, M. Jules Ferry n’a jamais attaché grande importance aux principes. C’est la jalousie qui l’étouffait. En se ralliant à l’Empire libéral pour y devenir ministre, M. Ollivier avait dérobé à M. Jules Ferry son idée, son plan, son projet. Tout jeune encore, il jetait des regards de convoitise sur ce portefeuille gagné à si bon marché, au prix d’un habit retourné. Député de Paris, il se préparait à s’insinuer dans la gauche ouverte, dans l’Empire libéral, à suivre de loin M. Ollivier pour recueillir ses épaves et sa succession, quand vint le 4 Septembre qui lui donna seulement la succession de M. Haussmann.

Le poste n’était pas enviable pendant le siège. Au préfet incombaient les besognes les plus ingrates. Rationner chichement la viande de cheval, le bois et le pain, fabriquer du pain avec tout autre chose que de la farine, contraindre de pauvres femmes à attendre, la nuit, dans la neige, la répartition administrative de la dose de famine allouée à chaque ménage, c’était propager l’héroïsme dans la population parisienne, mais sous la forme la plus désagréable. Ces fonctions pénibles ne rebutèrent pas M. Jules Ferry. Il se signala par une sorte de vigueur acharnée dans les formalités cruelles que la nécessité imposait. Il n’essaya jamais d’adoucir la consigne, d’épargner aux mères misérables une heure de gelée. Il semblait, en vérité, se complaire dans la dureté de ce temps, et il ne tempéra jamais par aucun élan de charité, par une. marque de commisération, par un adoucissement même passager, les souffrances dont il était le distributeur officiel. Sa préfecture raide et morose ajoutait un crêpe au deuil de la grande ville.

A l’Assemblée nationale il se fit tout d’abord une spécialité des questions d’enseignement et des questions antireligieuses. Aventurier, tracassier, il trouva dans ces doubles études une ample satisfaction à son besoin de régenter et de vexer. Travailleur acharné, collectionneur de dossiers, ne voyant jamais ni plus haut ni plus loin que la pièce à classer, il ébaucha dès lors cette campagne contre la liberté de l’enseignement et contre la tolérance religieuse où il entraîna tant de républicains pour le grand dommage de la République.

Sans doute ces entreprises faisaient partie du programme républicain. Gambetta les conduisait, mais le tribun avec sa grande éloquence, avec sa chaleur de cœur, portait aux adversaires des coups qui les blessaient sans les irriter. Dans ses plus cruelles boutades, dans ses mots de combat, on sentait toujours en Gambetta le «bon garçon »; il avait des colères, du mépris, non des haines. M. Jules Ferry s’acharnait après la proie avec une âpreté haineuse, il la tourmentait en la déchirant. Ses discours étaient des réquisitoires pleins de fiel. On redoutait Gambetta, on détestait M. Jules Ferry. Avec cela, peu de mesure et de tact. Plus tard, au moment du 16 Mai, il prononça un discours qui scandalisa même les républicains, celui où il semblait faire appel à l’Allemagne pour intervenir dans nos affaires, et où il montrait la guerre comme conséquence de la dissolution. Voilà des arguments dont un véritable homme d’État se gardera toujours!

Ministre de l’instruction publique il inventa le fameux article 7, puis, l’article 7 rejeté, il dicta les décrets plus fameux encore. Cette guerre qu’il conduisait contre des enfants, contre des congréganistes, contre des religieux, il n’en était pas l’inventeur, et il n’a jamais rien inventé, pas même le Tonkin, mais il s’en fit l’exécuteur froidement passionné. Il lui faut toujours tourmenter quelqu’un, les prêtres, les Chinois ou les radicaux. Il a l’âme et le visage d’un tortionnaire. Ce n’est pas sa faute. Je le crois très inconscient. La nature l’a fait, non pas avocat, — il serait ridicule de se figurer M. Jules Ferry défendant une veuve ou un orphelin; — non pas même ministère public, — il ne s’élève pas à la hauteur d’un réquisitoire; — mais avoué poursuivant. Sans doute il voudrait être bonhomme; il ne le peut pas. Il essaie souvent de sourire, il n’aboutit qu’à une grimace sardonique.

Alors que Gambetta constituait le parti opportuniste, M. Jules Ferry n’en était pas. Il servait de toutes ses forces l’Élysée contre celui qu’on accusait de rêver la dictature. Il jalousait Gambetta comme il avait jalousé Émile Ollivier. Le grand tribun d’ailleurs ne dissimulait pas son dédain pour M. Ferry. On cite des boutades cruelles contre un homme en qui il n’eût jamais deviné son héritier. A peine Gambetta disparu, M. Jules Ferry se présenta pour recueillir sa succession. Il profita de la douleur des amis pour mettre les scellés sur tout le bagage politique laissé par son ancien adversaire. Le vif saisit le mort, il entra dans ses souliers. N’avait-il pas été, tout en le combattant, l’exécuteur tenace de ses desseins? N’avait-il pas mis en pratique, mieux que personne, tous ses mots fameux: «Le cléricalisme, voilà l’ennemi!» et tant d’autres?

Il entreprit d’accomplir les œuvres que Gambetta laissait en suspens: la revision de la Constitution, le rétablissement du scrutin de liste. Il avait ramassé les dossiers dans la chambre du défunt. Il se flatta de réussir où le maître avait échoué, il ne se trompa point.

Il faut ajouter qu’il rapetissa à sa taille les projets de Gambetta.

Mais avant tout, il fallait conquérir les amis du grand homme, lieutenants qui faisaient sa force, et ne pas laisser disperser l’héritage d’Alexandre.

La tâche n’était pas aussi difficile qu’il semblait au premier abord.

A coup sûr, M. Jules Ferry ne possédait aucune des qualités qui gagnent l’amitié. Aussi sombre, aussi enfermé que Gambetta se montrait ouvert et accueillant, dépourvu d’esprit et de bonne grâce autant que Gambetta en était muni, il ne pouvait prétendre à fonder la République aimable. Il n’essaya même pas de remplacer son prédécesseur dans le cœur de ses amis, et il ne chercha même pas à se faire une cour. Un mérite qu’on ne saurait dénier à M. Jules Ferry c’est de ne jamais viser plus haut que sa portée et de ne pas forcer son talent. C’est la seule grâce dont il soit capable.

Il laissa donc de côté les amis inutiles, les petits clients du maître, comme l’acteur Coquelin et le photographe-poète Carjat.

Il reconstitua le parti en dehors de toute sympathie personnelle, et il fonda l’association sur l’intérêt. L’opportunisme est devenu une société en commandite sous la raison sociale Jules Ferry et Cie.La Compagnie se compose d’ailleurs d’hommes de talent, d’expérience et de caractère, qui acceptèrent d’autant mieux la direction du chef qu’il ne les éclipsait ni par l’esprit, ni par l’éloquence, ni par la popularité. Il se réserva le département de l’audace, de l’intrigue et de la ténacité.

C’est ainsi que dans une Chambre qui n’avait pu tolérer Gambetta plus de deux mois, M. Jules Ferry trouva le moyen de régner pendant plus de deux ans.

On revit sous son ministère les grands jours de l’Empire, ceux de M. Rouher, ceux de l’expédition du Mexique.

Je n’ai pas besoin de vous rappeler les dépêches tronquées et falsifiées, la théorie des opinions successives, la guerre faite à la Chine sous l’euphémisme d’expédition de représailles, ses fausses déclarations et les votes préalables du Parlement. Je ne rappellerai pas non plus ce système déplorable qui consiste à engager les actions militaires avec des forces insuffisantes, à escompter des crédits qu’on n’osait demander qu’après leur épuisement. Cette politique à la fois audacieuse et timide, soumise et outrancière, tout l’homme est là : hardi jusqu’à la témérité dans la conception, confiant dans le hasard et dans l’intrigue, effronté et hypocrite, craintif dans l’exécution et tremblant devant ceux qu’il a asservis: des façons de commandeur de plantation qui a peur de ses esclaves en les fouettant.

Il s’évanouit à la nouvelle de l’accident de Lang-Son. Il ne savait même pas que ses agents venaient de conclure une paix telle quelle. Il déplora à tout jamais sa défaillance de ce jour-là. Ah! s’il avait su, comme il aurait escamoté la dépêche de Lang-Son! Comme il eût relevé la tête et se fût glorifié s’il avait attendu seulement deux jours avant de s’enfuir effaré du ministère! M. Jules Ferry n’est pas un homme de résolution ni de courage. Ce n’est qu’un entêté et un téméraire, sujet à des effondrements subits.

L’Allemagne avait d’ailleurs trouvé en lui le ministre qui lui convenait pour la France.

On a injustement accusé M. Jules Ferry d’avoir trahi volontairement la dignité française dans ses relations avec M. de Bismarck. On le calomnie quand on lui reproche une insuffisance de patriotisme. Il est patriote à sa manière. Il a sincèrement recherché, en même temps que son propre intérêt, l’intérêt de son pays.

Seulement M. de Bismarck a fort habilement joué des qualités et des défauts de M. Ferry. Il l’a flatté en son incommensurable vanité et en sa confiance en lui-même. Il a fait publier son portrait en tête de l’Almanach de Gotha. Il l’a encouragé de toutes ses forces à pousser jusqu’au bout la guerre à la Chine, tandis que des officiers allemands instruisaient les troupes chinoises. Il a présenté l’expansion coloniale de la France comme une compensation à la perte de l’Alsace-Lorraine, alors que cette compensation la ruinait en hommes et en argent. En même temps et à mesure que l’expédition du Tonkin devenait plus funeste et plus coûteuse, M. de Bismarck inquiétait la France en Europe, nouait la triple alliance avec M. Mancini, envoyait M. de Moltke inspecter les Alpes, le Kronprinz passer en revue les troupes espagnoles et italiennes et vous isolait absolument en Europe. M. Jules Ferry ne voulait pas voir cela. Il se fiait à l’amitié du chancelier et profitait de la carte blanche qui lui était laissée en extrême Orient. Il croyait d’ailleurs de très bonne foi servir son pays et lui éviter les périls d’une guerre que d’ailleurs M. de Bismarck n’avait aucune envie de déclarer à la France. Il lui suffisait que la France décimât son armée et vidât son trésor en stériles conquêtes. La Chine et l’Annam le dispensaient de risquer les os du grenadier poméranien. A cette condition M. de Bismarck honorait M. Ferry de sa protection et de son amitié, et celui-ci en faisait parade devant les autres cours.

Aussi la chute de M. Jules Ferry, accueillie en France par un soupir de soulagement, fut-elle saluée à Berlin par des regrets unanimes.

M. Ferry s’enfuit en Italie après son désastre. Il crut qu’on le rappellerait avant les élections d’octobre. Il n’avait aucun sentiment de son impossibilité.

Ce qu’il fit en Italie, comment il essaya de rentrer en grâce complète avec le Vatican, comment il s’y prit maladroitement, allant à ceux dont l’influence commençait à décroître, je le sais et vous le dirai peut-être un jour.

Les élections se firent sans lui, contre lui; son parti revint à la Chambre, toujours compact mais singulièrement réduit. Il est vrai que la droite monarchique avait profité de ses fautes. Le ministère Ferry léguait à la République de redoutables embarras: une liquidation douloureuse de la politique coloniale, un désarroi lamentable dans les finances, un déclassement de tous les partis, enfin une formidable minorité inconstitutionnelle.

Ce n’était pas pour embarrasser longtemps un politicien sans principes.

Irrémédiablement brouillé avec le parti radical, c’est vers la droite que M. Jules Ferry se tourna tout d’abord pour compenser la perte subie par son entourage immédiat.

L’auteur de l’article 7, l’inspirateur des décrets, se présenta à la droite, par une subite volte-face, comme le gardien du Concordat, comme le plus féroce représentant de l’autorité, comme le gendarme de l’ordre public.

M. Jules Ferry avait une belle occasion de rendre service à la République et à la France, de racheter toutes les fautes de son passé.

Il devait comprendre d’abord que son rôle personnel était achevé pour de longues années et qu’il ne pouvait, sans transition, devenir le chef de la droite. Il devait s’effacer, mais inspirer à ses amis une politique largement conciliante, franchement conservatrice et nationale, qui eût amené à la République nombre de conservateurs assez libres d’attaches dynastiques, ce qui eût effacé bien des malentendus.

Il prononça quelques discours en ce sens, mais il suffisait qu’ils fussent prononcés par lui pour perdre leur salutaire effet. Il devait en laisser l’honneur à des hommes moins compromis.

Ce n’était pas un mystère que beaucoup de députés de la droite, élus sur un programme exclusivement conservateur, ne demandaient pas mieux que de prendre rang dans la République, d’y venir pour défendre leurs principes et leurs convictions, à la condition qu’ils y trouvassent quelque encouragement et quelque appui.

Une telle politique devait être tentée au lendemain même du 4 octobre, alors que la droite, forte des avantages remportés devant le suffrage universel, pouvait traiter dignement avec le parti républicain. Elle devait surtout être faite au grand jour, comme le comprit plus tard M. Raoul Duval. Elle devait enfin être dégagée de toute apparence d’intrigue, de compromission, d’intérêt immédiat. Ce n’est pas dans les couloirs qu’il la fallait machiner, c’était à la tribune et devant le pays.

Mais pour M. Jules Ferry la politique se réduit à un compte de voix et à une convoitise de pouvoir. Aussi se dépêcha-t-il d’engager des pourparlers avec les chefs de la droite, d’esquisser des programmes et de bâcler des alliances avec une soixantaine de députés. Était-ce suffisant pour lui faire une majorité, pour renverser M. de Freycinet? Non, pas encore. Avec un petit supplément d’intrigues, de promesses, de gages, on fût arrivé au nombre voulu, car M. Jules Ferry n’a jamais vu dans la droite républicaine que l’appoint nécessaire à sa majorité.

L’expulsion des princes, proposée par M. de Freycinet, reduisit à néant une première tentative. Les élections aux conseils généraux, qui tournèrent ensuite au détriment de la droite, enlevèrent aux conservateurs le bénéfice moral de leur victoire. Quand M. Raoul Duval prononça son fameux discours du 5 novembre 1886, il parlait par la fenêtre de la Chambre des députés, et sa voix trouva plus d’écho dans le pays que dans le Parlement. D’ailleurs le noble et courageux député de l’Eure n’eût jamais consenti à servir les intérêts d’une coterie, à devenir l’homme lige de M. Jules Ferry, à se prêter à une combinaison ambitieuse. Loyalement rallié à la République, il y venait libre d’engagements, en sa complète indépendance, et il eût appuyé, non pas un système jacobin, non pas un césarisme de bas étage, mais une politique de liberté et d’égalité, une politique ouverte, franche et nationale. La mort le frappa quand son œuvre politique était à peine ébauchée. M. Jules Ferry ne pouvait plus compter sur la droite républicaine, pour trouver les éléments de sa majorité.

Il fit du moins une sourde opposition au ministère Goblet, comme il avait fait au cabinet Freycinet. Son lieutenant, M. Rouvier, présidait la commission du budget. Par là seulement il avait encore une action directe sur la Chambre. Les journaux de M. Jules Ferry recommencèrent contre M. Dauphin la campagne qu’ils avaient menée contre M. Sadi Carnot, le ministre des finances de M. de Freycinet. La commission du budget, dirigée par M. Rouvier, accabla de sarcasmes le système de M. Dauphin qui n’était ni un habile financier ni un homme de valeur, mais qui, eût-il été tous les deux, n’en eût pas été plus épargné.

En effet, le temps pressait. Depuis deux ans M. Jules Ferry et ses amis n’étaient plus au pouvoir. La coterie se disloquait, la coterie que l’ambition et l’intérêt avaient formée.

Puis, au commencement de 1888, les élections sénatoriales devaient avoir lieu, et le Sénat était devenu la citadelle de refuge de l’opportunisme. Il était à craindre que le renouvellement partiel de la Chambre haute n’infligeât aux amis de M. Jules Ferry des pertes cruelles, sous la dévotion de préfets qu’un ministère libéral eût commandés.

D’ailleurs M. Goblet réussissait à merveille et la popularité du général Boulanger grandissait. L’heure était venue de frapper les grands coups. Une coalition de la droite, d’une fraction des opportunistes et de l’extrême gauche, toujours prête à renverser n’importe quel gouvernement, fit tomber le cabinet Goblet. La crise dura plus d’un mois. La division des républicains, l’importance numérique de la droite rendaient à peu près impossible la constitution d’un autre ministère de concentration. On laissa M. Grévy s’épuiser en vaines combinaisons. Puis on lui dépêcha des conseillers qui franchissaient pour la première fois le seuil de l’Elysée.

M. Jules Ferry venait de nouer alliance avec les chefs de la droite, mais non plus sur la base d’un ralliement des monarchistes à la République. On acceptait la droite tout entière et telle quelle. On englobait dans la nouvelle majorité, avec M. de Mackau qui avait traité, M. de Baudry d’Asson, Mgr Freppel, M. Cazenove de Pradines, M. de Mun. M. Grévy, qui redoutait autant que M. Ferry la personnalité encombrante du général Boulanger; M. Grévy, vieux, lassé, inquiété par la longueur de la crise, accepta la majorité qu’on lui offrait, le ministère que M. Ferry avait préparé de longue main, et dont M. Rouvier était le chef désigné, comme prix de son intervention décisive dans la chute du cabinet Goblet. Il ne manquait plus que quelques personnalités de la gauche radicale pour colorer l’évolution à droite. M. Rouvier se chargea de les trouver en quelques heures.

Voilà donc M. Jules Ferry revenu au pouvoir en la personne de ses fidèles associés. Il n’y demeura pas inactif. La majorité républicaine était coupée en deux parties à peu près égales. La droite monarchique faisait partie intégrante de la majorité ministérielle. M. Paul de Cassagnac devenait un des plus chauds partisans du cabinet, sans cesser d’accabler la République de ses invectives. Pour arrêter l’élan qui mettait ses fidèles aux pieds de MM. Jules Ferry et Rouvier, M. le comte de Paris dut publier son manifeste césarien.

M. Jules Ferry savait combien était précaire sa combinaison si laborieuse. Il ne pouvait, tant que durerait cette Chambre, occuper en personne le pouvoir. Il était réduit au rôle de gouvernant occulte, à la fonction de protecteur du cabinet. Puis M. Rouvier, si attaché qu’il fût à son maître, avait fait d’assez heureux débuts à la tribune comme président du conseil, il avait gagné une importance personnelle, il se créait une cour de gens d’affaires, de trafiquants, tout à fait indépendante de celle de M. Ferry. N’allait-il pas un jour se croire affranchi d’une tutelle qu’il était d’ailleurs obligé de répudier publiquement à chaque séance de la Chambre? Enfin, ce n’est pas du tout la même chose d’être derrière un gouvernement ou à la tête d’un gouvernement.

Puisqu’un ministère Rouvier était possible avec le concours de la droite, à plus forte raison M. Ferry redevenait-il possible dans une situation encore plus haute. J’ignore à quel calcul on se livra dès lors avenue de l’Aima; mais je suis sûr qu’on pointa les chances d’un congrès. Au congrès on était assuré de la presque unanimité des voix républicaines du Sénat, de 130 voix à la Chambre, soit 300 voix. La droite, si fidèle à M. Rouvier, ne refuserait pas ses voix au chef de M. Rouvier, à celui qui avait poussé par les épaules M. de Mackau dans le cabinet de M. Grévy, et dont la présidence ressemblerait à un empire.

Il fallait, pour arriver au congrès, ne pas perdre une minute, car le congrès devait être réuni avant les élections sénatoriales. Un écart possible de quelques voix pouvait tout compromettre.

Sans doute il était cruel de bousculer M. Grévy, qui, en prenant le ministère Rouvier sur la recommandation de M. de Mackau, avait donné à M. Ferry la plus haute marque de confiance; mais qu’importe? On ne fait pas de la politique avec des scrupules.

L’occasion manquait.

Une sottise du général Ferron la fournit tout à coup.

Vous connaissez l’affaire Caffarel... On comprit tout de suite qu’elle deviendrait l’affaire Wilson, et, de là, l’affaire Grévy. Une fois cela compris, les conspirateurs frappèrent comme des sourds. Pour accabler le Président, on exhuma des cartons la trace de toutes ses faiblesses et on les livra aux journaux.

Un membre de la droite proposa la nomination d’une commission d’enquête, M. Rouvier ne s’y opposa point. Il vint lui-même à la tribune accabler de sarcasmes le Président de la République, que sa fonction lui faisait un devoir de couvrir; il le traita de «solliciteur éminent». Il lui fit honte de son intervention en faveur d’un ancien client du Palais de Justice; il accepta, il conseilla peut-être la restitution des 40000 francs de timbres-poste dont le Trésor avait été frustré.

Ce n’était pas assez. Le préfet de police avait livré à M. Grévy les pièces d’un dossier. On révoqua le préfet, on le traduisit en justice afin que le Président fût tout à fait compromis.

Le ministère en vint à favoriser ouvertement le mouvement de l’opinion qui se dessinait en faveur d’une démission présidentielle, et lui-même, afin de précipiter la crise gouvernementale, afin d’acculer M. Grévy où voulait le conduire M. Ferry, il délia la droite de ses engagements, il sollicita peut-être de ses amis fidèles sa propre chute. C’en était fait de M. Grévy. Les opportunistes refusèrent hautement leur adhésion à un cabinet quelconque. Le Parlement fit grève, M. Grévy céda.

Les voies étaient libres à M. Jules Ferry vers la présidence de la République, sa candidature nettement posée sous le patronage de Mgr Freppel.

Pour en arriver là on avait avili la Légion d’honneur, étendu la suspicion sur toutes les administrations publiques, sali la réputation d’honneur jusque-là immaculée du doyen des républicains, compromis la magistrature, désorganisé la police, brisé un à un tous les rouages gouvernementaux, peut-être ruiné la République. A coup sûr on l’avait déshonorée devant toute l’Europe.

Ce ne sont pas là des conjectures, mon jeune ami; c’est de l’histoire, de l’histoire suivie de près, au jour le jour.

Les événements qui se sont succédé en octobre 1887 n’ont aucun sens, ils sont absurdes, s’ils ne procédaient pas de la volonté opiniâtre d’un ambitieux. Mais ils se sont enchaînés avec logique; ils aboutissent à un but. C’était l’exécution très savante d’un complot.

Je ne crois pas que le général Ferron ait compris, quand il ordonna l’arrestation d’un sous-chef d’état-major. M. Rouvier fut sans doute étranger à ce début de l’affaire: mais le jour où on découvrit dans les papiers d’une intrigante des lettres de M. Wilson, on procéda avec méthode. M. Jules Ferry dirigea toute la conduite de l’entreprise. Il avait trouvé le moyen de rentrer au pouvoir, non plus à la discrétion d’une majorité républicaine, mais comme un souverain. Sa candidature était posée quand M. Grévy tomba sous la série de pièges placés sous ses pas.

L’honneur d’un vieillard, le bon renom de la République, la Constitution! qu’est-ce que c’est que cela pour M. Ferry?

L’intérêt de la République ne l’avait pas gêné quand il risqua la guerre civile pour exécuter ses décrets. La Constitution ne l’avait pas gêné pour faire la guerre à la Chine sans la déclarer. La Constitution ni l’intérêt de la République ne le gênèrent pas pour renverser un Président et se mettre à sa place.

L’impopularité ? Elle l’eût suivi s’il eût réussi, car il n’eût pas reculé devant un 2 décembre pour établir sa dictature. M. Rouvier avait déjà rassemblé à Versailles les troupes nécessaires. La guerre civile? Elle eût assis sa toute-puissance.

Si l’Assemblée nationale du 3 décembre dernier eût couronné cette ambition excitée, vous auriez avec M. Ferry une contrefaçon d’Empire.

Le congrès recula devant cette menace.

M. Jules Ferry en sortit simple député mais non découragé.

Le coup de pistolet d’un insensé lui fournit l’occasion de solliciter une sorte de plébiscite des comités provinciaux à lui dévoués.

Il n’a pas renoncé à faire rentrer au pouvoir ses affidés. Peu s’en est fallu qu’il ne réussît encore une fois, le 16 janvier, à couper en deux la majorité républicaine. Sans l’intervention de M. Goblet, c’était fait.

On ne peut contester à M. Jules Ferry l’esprit de suite dans les entreprises, la ténacité indomptable dans les rancunes et dans les convoitises; si cette dictature pouvait apporter à votre pays quelque tranquillité intérieure, quelque ordre véritable fondé sur la liberté, à votre République quelque solide alliance qui lui assurât dans le monde l’honneur et la paix, il faudrait lui céder la place. Quand l’intérêt d’un ambitieux de talent se confond avec celui d’un pays, l’ambition cesse d’être criminelle.

Mais M. Jules Ferry n’a jamais fait usage du pouvoir que pour des œuvres de violence et de persécution. Il ne le désire encore que pour recommencer quelque proscription. Indifférent à la cause de Marius ou à celle de Sylla pourvu qu’il proscrive.

Je ne vous souhaite pas l’expérience de cette dictature.

Saviez-vous que, pendant la Commune même, M. Jules Ferry s’était réservé des intelligences dans la place pour le cas où l’insurrection eût définitivement triomphé ? Demandez-vous alors ce que faisait à l’Hôtel de Ville, après le 18 mars, le doux, le timide M. Méline. M. Méline est un compatriote de M. Ferry. Déjà, en 1870, il ne voyait que par les yeux, il n’agissait que par les ordres du grand électeur des Vosges. Pendant la préfecture urbaine de M. Ferry, M. Méline était venu à l’ombre de son maître. A l’Hôtel de Ville des insurgés il représenta, quoi? M. Jules Ferry. Il donna sa démission quand M. Jules Ferry jugea la victoire impossible au mauvais droit. Demandez au dernier électeur des Vosges si ce n’est pas vrai?

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