Kitabı oxu: «Le tour de France d'un petit Parisien»

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Constant Améro

Le tour de France d'un petit Parisien


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066304669

Table des matières

PROLOGUE

PREMIÈRE PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XI

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

DEUXIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

A

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

TROISIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII



PROLOGUE

Table des matières

Le coup de main du pont de Fontenoy

I

Paris agonisait.

Il y avait pourtant encore en France bien des gens de cœur qui ne désespéraient pas... Un groupe d’hommes énergiques ne cessait d’organiser la résistance dans quelques parties des Vosges demeurées hors d’atteinte de l’invasion, notamment au nord du plateau de Langres, qui présente une région montueuse et boisée on ne peut plus favorable pour la guerre de partisans.

Des compagnies franches avaient été formées; elles travaillèrent d’abord utilement à ravitailler Langres, et gênèrent beaucoup les fourrageurs ennemis; mais ce que se proposait surtout le comité de défense, c’était de couper les principales communications avec l’Allemagne que gardaient, à travers la Lorraine et l’Alsace, les armées d’invasion.

Le soir du 18 janvier, au moment même où Paris préparait sa dernière sortie, — l’héroïque folie de Buzenval, — plusieurs compagnies de francs-tireurs, chasseurs et mobiles, quittaient le quartier général établi dans la région la plus sauvage des Vosges, à la cime de la montagne du Crochet, au centre même de la forêt de Boëne.

Cette forêt couvre un vaste plateau d’un accès toujours difficile, rendu plus difficile encore en ce terrible hiver de 1870 par les accumulations de neige. Au point culminant, se trouve une maison forestière. Autour de cette maison, on avait construit plusieurs baraques pour loger les troupes; d’une maisonnette voisine on avait fait une redoute; grâce à des abatis d’arbres et à quelques travaux de terrassement, cette position naturellement forte de la montagne du Crochet avait été promptement transformée en une véritable citadelle.

Mais ce qui valait mieux peut-être que la possibilité de résister aux entreprises des colonnes expéditionnaires qui surveillaient le pays, c’était l’ignorance absolue de l’ennemi touchant l’existence de ce campement, dit de la Vacheresse, du nom d’un village voisin, et que les francs-tireurs, dans leur foi robuste, préféraient appeler le campement de la Délivrance.

C’est de ce camp fortifié que descendait à la nuit close, par des sentiers impraticables, un millier d’hommes déterminés à répondre dignement à l’attente des chefs hardis et courageux autour desquels ils étaient venus se ranger. C’étaient là les premiers pas d’une expédition mystérieuse, grosse de périls. Il y avait plus de quatre-vingts kilomètres à parcourir par le froid et les neiges, dans l’une des régions les plus accidentées de la France, à travers de hautes collines aux pentes abruptes, des gorges profondes, des vallons perdus et des bois inextricables, en marchant à l’ouest de la chaîne principale des Vosges et au nord des monts Faucilles qui s’en détachent, et en passant de préférence par les plus mauvais chemins, par cette raison, les moins sur veillés.

Dans la belle saison les sommités du massif des Vosges, aux contours adoucis, sont revêtues d’une fraîche végétation; de belles forêts de sapins et de pins escaladent les flancs des montagnes, et dans les régions basses de magnifiques pâturages alternent avec des vergers et des coteaux boisés de chênes, de hêtres, d’érables, de charmes et de bouleaux. Ce ne sont partout que vallées ombreuses, coteaux gracieux, roches couvertes de mousse, eaux rapides et claires, cascades veinées d’écume...

Les défilés étroits que suivait la colonne expéditionnaire présentent de véritables réductions des cols des montagnes des Vosges, les hauteurs ayant retenu quelque chose de ces formes arrondies auxquelles les sommets de l’imposant massif, — très escarpé du côté qui fait face au Rhin, — doivent leur nom de «ballons».

Mais l’hiver, — mais cet hiver-là surtout, —les beautés du paysage avaient pris un caractère de sauvage grandeur; les forêts de sapins envahies par les neiges devenaient lugubres, les ruisseaux roulaient à grand bruit des eaux jaunâtres entre leurs bords gelés par le froid, les petits lacs bleus encaissés au pied des hauteurs disparaissaient sous un linceul blanc; plus les chemins étaient d’ordinaire pittoresques et accidentés, plus ils devenaient rebutants, pénibles à suivre.

Il fallait à ces braves soldats une force d’âme peu commune pour tenter l’entreprise hasardeuse à laquelle ils couraient. Après six mois de guerre, irrités de toutes les brutalités, de toutes les violences, de l’absence totale de générosité d’un ennemi insolent qui déshonorait la victoire, les francs-tireurs de la forêt de Boëne, s’ils ne se brisaient pas contre les obstacles, les périls accumulés sur la route, s’abattraient lourdement sur leurs adversaires. Malheur aux Prussiens qui se laisseraient surprendre!

La colonne était conduite par le commandant Bernard, vieux troupier plein de courage et de hardiesse. Naguère simple caporal d’administration dans les convois de l’armée du Rhin, il s’était révélé en lui tout d’un coup de réelles aptitudes pour la guerre de partisans. Les officiers qui l’accompagnaient dans cette aventureuse expédition rivalisaient de fougue et d’audace. C’était, au premier rang, le capitaine Coumès, jeune lieutenant d’infanterie évadé de Metz; le capitaine Magnin, ex-adjudant aux tirailleurs algériens, échappé de Verdun avec une poignée d’hommes de son régiment dont il avait fait le «noyau d’entrain» d’une compagnie franche, qui s’était distinguée dans la belle défense de la petite et patriote ville de Nogent-le-Roi, où elle perdit les deux tiers de son effectif; le capitaine Richard, sergent de zouaves retraité qui avait repris du service dès nos premiers revers; on l’appelait le «capitaine bleu», à cause de la couleur du parement de ses soldats.

Les troupes se composaient des deux compagnies du commandant Bernard et du capitaine Coumès, de six autres compagnies franches organisées dans les Vosges sous le nom de «Chasseurs de la Délivrance», des chasseurs du capitaine Magnin et des francs-tireurs de la Meuse du capitaine bleu. Il y avait encore un peloton d’éclaireurs à cheval, formé d’anciens cavaliers de l’armée du Rhin, et enfin un bataillon de mobiles du Gard, envoyés de Langres, et qui avaient rallié le camp depuis peu de jours. — Douze cents hommes en tout.

Marchant presque toujours à travers bois, la colonne s’avançait vers le nord. Le péril était grand surtout à partir de Chatenoy, situé entre Neufchâteau et Mirecourt, villes occupées par l’ennemi, dont les patrouilles parcouraient les campagnes environnantes.

L’expédition était servie par la nuit noire, la neige épaisse, le froid intense, les terrains boisés et difficiles; elle réussit à dépasser les bois d’Attigneville, et fit une halte à la ferme de la Hayevaux où un gîte lui avait été préparé. Les hommes exténués par une marche forcée de quatorze heures à travers les bois, sur un sol accidenté, couvert de neige et de verglas, n’avaient plus même la force de manger. Un certain nombre de mobiles du Gard, éclopés déjà, semblaient destinés à demeurer forcément en arrière.

Les chefs décidèrent de les renvoyer au campement, ainsi que les soldats qui, ne possédant pas toutes les qualités requises, ne pouvaient que compromettre la réussite de l’entreprise. Une colonne trop forte, moins aisément dissimulable à travers le pays qu’il s’agissait de traverser, augmentait les chances d’insuccès. Dès les premiers pas, on s’apercevait que pour un coup de main comme celui qu’on allait tenter, il ne fallait que des hommes alertes, intrépides, familiers avec les ruses de la guerre de partisans, rompus à toute fatigue.

Réduite à deux cent cinquante hommes, dont deux cents combattants, la colonne expéditionnaire se remit en mouvement le 20, à neuf heures et demie du soir; mais les difficultés augmentaient. En abandonnant les routes connues pour s’acheminer par des chemins de traverse peu fréquentés, on risquait à tout moment de s’égarer et de tomber au milieu de patrouilles qui auraient promptement donné l’alarme. Ou redoubla donc de précautions dans l’ordre de marche. Un groupe d’éclaireurs à cheval prit les devants; quelques-uns, munis de lanternes à feux blancs et rouges, devaient faire des signes convenus. Un gros chien noir dont l’éducation militaire ne laissait rien à désirer, figurait à l’avant-garde, flairant chaque buisson, s’engageant dans chaque sentier d’où pouvait déboucher l’ennemi...

Puis, s’avançaient sur deux files les francs-tireurs, observant le plus complet silence, silence commandé, mais facile à garder, car tous ces soldats demeuraient graves, absorbés comme on l’est à la veille d’une bataille; on marchait, en effet, sans hésitation ni délai vers la mort, — la mort à donner ou à recevoir.

Chaque homme s’efforçait autant que le permettait l’obscurité de mettre le pied dans l’empreinte laissée dans la neige par ceux qui l’avaient précédé, et cela, est-il besoin de le dire? afin de dérober autant que possible le passage d’une troupe armée.

Enfin, l’arrière-garde escortait les charrettes chargées des sacs de poudre et de quelques centaines de rations.

Parfois on faisait halte dans un chemin creusé à travers bois par les eaux torrentielles et les roues des chariots. Chacun s’établissait un moment le long des roches renversées comme des bornes au bord de la voie, ou sur les racines moussues s’échappant de terre au pied de vieux arbres; on allumait une pipe, et, çà et là, des foyers de lumière illuminaient fugitivement des groupes à l’aspect martial, — profils sévères et rudes, légers képis, capotes brunes, sacs au dos, bidons, «musettes» et cartouchières sur le flanc, — et faisaient courir un éclair sur les canons des fusils ou étinceler la poignée d’un sabre.

Au-dessus, entre les hautes cimes dépouillées de leurs feuilles, tremblotaient quelques étoiles frileuses dans des coins de ciel d’un azur sombre. La voix lugubre des vents d’hiver promenait sa plainte à travers forêts et vallons. Un peu plus loin, on s’arrêtait, au milieu d’une clairière. Aux alentours, les arbres géants abattus sur le sol demeuraient à la place où ils étaient tombés; la guerre avait suspendu les coupes; contre des piles de bois scié et symétriquement rangé venait s’accumuler la poudre blanche des frimas.

Les éclaireurs à cheval, mettant à profit ces courtes stations de la petite troupe, poussaient une reconnaissance dans des directions diverses, à travers la nuit toute noire.

Après avoir marché parallèlement à la vallée du Vair, on passa à pied sec cette rivière: le froid en avait arrêté le cours. Il fallut ensuite traverser plusieurs villages: Tranqueville, sur la limite du département, Saulxure dans la Meurthe. Ces villages semblaient déserts; ils l’étaient presque...

Nulle trace de semailles dans les champs, aucune apparence de vie autour des habitations. Par les portes laissées ouvertes, on voyait la grange vide, l’étable et l’écurie abandonnées; ni vaches ni chevaux au râtelier. Au bord d’une route, pourrissant à l’air, gigantesque dans l’ombre, quelqu’une de ces grandes voitures à échelles auxquelles les paysans lorrains attellent plusieurs chevaux, venue on ne sait d’où, au moment de l’effroyable panique que produisit dans la contrée l’invasion de la IIIe armée allemande, commandée par le prince royal.... Il était facile de constater que tout travail avait cessé dans les hangars de bois et de briques des scieries de planches, des clouteries...

Quel contraste avec ces mêmes lieux dans les précédentes années! Les populations industrieuses de ces villages s’y montraient actives même durant l’hiver, occupées alors à faire de la boissellerie, des sabots, des limes, des clous, des chaussures communes, des instruments de musique; car, ainsi que dans le Velay, l’Auvergne et le Jura, les longs hivers et le sol avare des pays de montagnes ont obligé les habitants des Vosges à se créer des ressources en dehors de l’agriculture et de l’élève des bestiaux.

Mais beaucoup de paysans avaient fui devant l’invasion. Dès que Gambetta prit la conduite des affaires militaires, presque tous les hommes valides répondirent aux appels sous les drapeaux, et le département des Vosges, surveillé par l’ennemi de moins près que la Meurthe, avait pu fournir aux bataillons mobilisés d’excellents contingents. D’autres étaient allés s’enrôler dans les compagnies franches.

Ces braves populations semblaient pressentir que la victoire définitive des Allemands les arracherait à la France! Or, les Lorrains, c’est une justice à leur rendre, joignent à une incontestable bravoure des qualités qui la font valoir: ils sont froids, réfléchis, ordonnés. Toujours tenus en éveil comme les populations de frontières et pénétrés de l’esprit militaire, ils ont donné à notre pays des hommes de guerre comme Bassompierre, Fabert et Chevert, des maréchaux de France comme Gouvion Saint-Cyr, Lobau, Duroc, Oudinot, Victor, Excelmans, Molitor, Ney, des généraux tels que Custines, Houchard, Eblé, Drouot, Grangean, Jacqueminot, Fabvier et tant d’autres!

Même, rassurés sur le sort de leur province, les habitants de la région des Vosges auraient encore eu un puissant stimulant, capable de les pousser à la défense commune: c’est dans la partie occidentale du département des Vosges que se trouve, au bord de la Meuse, le village où naquit Jeanne Darc: Domremy; c’est de là qu’elle partit pour aller accomplir sa mission patriotique. La contrée tout entière semble consacrée au souvenir de l’héroïne et subit la vivifiante influence de son nom.

Pour nous, saluons au début de ce récit cette glorieuse et touchante figure!

Lorsque la colonne expéditionnaire ne pouvait se dispenser de traverser un village, ordre était donné de bousculer les curieux et de les effrayer au risque de recevoir quelque coup de fusil dans le dos. Comme il fallait absolument éviter toute indiscrétion qui, par les espions répandus dans les campagnes fût promptement parvenue à l’ennemi, les soldats alsaciens de la troupe, pour faire rentrer au plus vite les paysans chez eux, coupaient l’air de jurons allemands; c’était à croire au passage d’une de ces patrouilles de landwehrs qui, du bourg de Vézelize, où l’ennemi était en force, s’avançaient d’ordinaire jusqu’à Colombey, ville que la colonne des francs-tireurs laissait à sa droite.

Mais il était moins facile d’échapper à l’examen défiant des brocanteurs juifs, venus à la suite des armées étrangères dans de petites charrettes tranées par des chevaux étiques et recouvertes de sordides bâches de toile. Tout à tour humbles ou menaçants, ils s’introduisaient, s’imposaient partout, se faisaient redouter par leurs délations. Ces Juifs, avec les marchands de tabac d’Allemagne, les vivandiers, les aventuriers et gens sans emploi et jusqu’à des mendiants d’outre-Rhin, traînant après eux femmes et enfants en haillons, constituaient l’élément civil — et immonde — de l’invasion, bien plus repoussant que l’élément militaire. Ces conquérants de la deuxième heure suivaient, sur les chemins, les bataillons ennemis comme les vautours et les corbeaux les suivaient du haut des airs.

Les francs-tireurs du commandant Bernard avaient hâte d’atteindre les premiers contreforts du vaste plateau boisé qui s’étend entre les vallées de la Meuse et de la Moselle. Là, au moins, en cas d’attaque, il serait possible de trouver de bonnes positions de défense sur les ruisseaux et les ravins qui relient ce plateau à la plaine; en se dérobant pour déboucher plus loin vers la Moselle, le succès de l’expédition n’était nullement compromis.

Dans cette partie de la marche, les hommes enfonçaient dans la neige jusqu’aux genoux; ils avançaient lentement et au prix d’une fatigue extrême.

Fort avant dans la nuit, les compagnies franches entraient silencieusement dans la principale rue de Vannes-le-Châtel, lorsque plusieurs chiens se mirent à aboyer. Quelques fenêtres s’entr’ouvrirent.

Aussitôt les Alsaciens s’interpellèrent avec vivacité en allemand pour intimider la population du village et lui donner le change. Le commandant Bernard, en quittant le camp de la Délivrance, avait eu la précaution de se munir de capotes prussiennes et de casques à pointes. Les Alsaciens s’en affublaient lorsque l’occasion l’exigeait, et c’est ainsi travestis qu’ils venaient de pénétrer dans le village.

Malgré l’heure nocturne et le froid, une femme âgée se montra sur le seuil d’une porte. L’un des faux Prussiens l’apercevant s’avança vers elle en poussant un juron énergique, puis changeant de ton, il affecta l’accent des Allemands lorsqu’ils parlent notre langue.

— Li prendre le frais, la mamzelle? Li vouloir entendre chanter le rossignol?

La vieille femme recula d’un pas avec un geste de dégoût.

— Pouah! fit-elle, des Prussiens!

— Non, non... pas Prussiches, mon cœur, Paffarois.

— Passez-moi votre fusil, père Barnabé ! dit une voix forte à l’intérieur; il faut que j’en tue un — ou deux!

— Tu vois, le père! s’écria la vieille paysanne. Je t’avais bien dit de rendre ton fusil quand on a désarmé le village! Elle ajouta:

— Jacob, vous cherchez du malheur!

— Oh! je les suivrai jusqu’au bout du village... plus loin...

— On nous brûlera tous, vrai comme j’ai eune bague à doïe! Faites pas ça, mon afans! Pour votre petiot!...

— Laissez donc! Il y en a trop qui pensent comme vous, la mère... Nous n’en viendrons jamais à bout de cette vermine!

Pendant l’échange de ces quelques mots, dans cette demeure où l’on veillait si tard cette nuit-là, un enfant de six à sept ans s’était laissé glisser hors de l’étroite couche qu’il occupait dans un coin de la salle basse, et enfilant en deux temps son pantalon, il courut à la porte, restée entre-bâillée. Il l’ouvrit, regarda et se mit à crier de toute l’étendue de sa petite voix:

— Vive la France! Vive la France!

— Tais-toi, mauvais gachon! fit la vieille. Tenez, voyez-le donc sans solés à ses pieux!

— Crie plus fort, mon enfant! dit le père, — l’homme au fusil que la vieille femme avait appelé Jacob.

L’enfant répéta à plein gosier: Vive la France!

— Bravo! répondirent plusieurs voix au dehors. Quelqu’un ajouta: Voilà un jeune coq qui chante de bonne heure.

— Mais ce ne sont pas des Prussiens! fit le père du petit garçon en écartant son enfant. Oh! il va y avoir du nouveau par ici...

Si tu m’emmenais à la guerre? suggéra l’enfant (page 11).


Et il se planta sur le seuil de la porte, écarquillant les yeux, dévisageant les soldats qui défilaient. Justement le chef de l’expédition, entouré de ses officiers, se trouvait vis-à-vis de lui.

— Bonsoir, mon commandant! dit Jacob avec un accent de mâle franchise et en faisant le salut militaire..

Le commandant Bernard aperçut cet homme ferme et droit dans l’encadrement lumineux de la porte.

Il devina un ancien soldat et répondit par un geste amical, qui était aussi une injonction de garder le silence.

Jacob, s’avançant alors rapidement, lui dit:

— Mon commandant, avez-vous besoin d’un guide?... Me voici, Jacob Risler, né natif du Niederhoff, arrondissement de Sarrebourg, soldat de l’armée d’Italie, décoré à Magenta, pour action d’éclat, — ce n’est pas le quart d’heure d’être modeste, — blessé à Solférino, actuellement garde forestier. Notre garde général s’est engagé dans les chasseurs des Vosges et m’a mis, ainsi que tous mes camarades, à la disposition du comité de résistance de la région. Je me rendais au camp de la Vacheresse. Me voulez-vous? Comme tout bon Lorrain, j’ai la tête assez ronde pour faire pièce à ces têtes carrées d’Allemands.

— Cela se trouve bien, venez! fit le commandant sans hésiter. Nous marchons à travers un pays que nous ne connaissons pas trop.

— Je vous servirai de guide, mon commandant, dit l’ancien soldat de l’armée d’Italie; je suis à vous: le temps seulement d’embrasser mon mioche... et de dire deux mots à de braves gens chez qui je suis depuis quelques heures...

Il s’esquiva et rentra dans la maisonnette d’où il était sorti, — une véritable habitation de paysans lorrains. Dans la salle basse, sur un lait de chaux couvrant les murs, s’étalaient une douzaine d’images d’Épinal; un grand lit dans le fond, sous des rideaux; une commode de chêne sculpté à ventre rebondi et poignées de cuivre; la table de sapin avec les pieds en X et le fourneau de fonte de rigueur; quelques chaises de hêtre au dos plat percé d’un trèfle. Devant une fenêtre, dans un coin, l’atelier du maître du logis, qui faisait des violons — à temps perdu; devant la deuxième fenêtre, de l’autre côté de la porte, les coussins et les tambours de dentellière de sa femme.

— Affaire de service! fit Jacob Risler en redressant sa haute taille et en frisant sa moustache. Je vous quitte plus tôt que je ne croyais... On va donc se dérouiller un brin!

— Vous nous quittez déjà ! A peine arrivé ! s’écrièrent la paysanne et son mari.

Celui-ci n’avait pas bougé de son lit. Il se mit sur son séant.

— Lai! fit-il d’un ton plaintif. En voilà une farce!

Et il avait des mouvements de tête qui secouaient son immense bonnet de coton.

— Mes amis, je vous laisse mon Jean; je vous le confie. Vous en aurez bien soin, n’est-ce pas? Jean, tu obéiras comme il faut à mère Jacqueline, qui est un peu ta tante, et au père Barnabé. Si tu es bien sage, je le saurai à mon retour... et je te donnerai un beau sabre...

— Oui, pour couper la tête aux Prussiens! fit l’enfant radieux.

— Lai! lai! Et si tu ne reviens pas, Jacob? demanda le père Barnabé, en gémissant. Il aurait mieux valu que les Prussiens te gardent en prison à Nancy!

— Ou que la blessure de ma jambe, encore une fois rouverte, me retienne au village? Si je ne reviens pas? Ah! voilà le chiendent! Si je ne... revenais pas... eh bien! vous feriez savoir à la mère du petit que... je suis parti avec les compagnies franches.

— Mais où ça qu’on va? demanda la vieille paysanne.

— Je n’en sais rien! Suffit que j’emboîte le pas au commandement de marche! Quand nous aurons délivré Paris, si je ne réponds pas à l’appel, vous écrirez à la belle-mère: vous savez, la veuve Bertrand, giletière, rue Marie-Stuart...

— On doit bien la connaître, puisqu’elle est Parisienne, observa la mère Jacqueline.

— Tous ne seront pas morts de faim, ni écrasés par les bombes, dit encore Jacob Risler. Que Dieu les assiste!... Et qu’il me garde aussi ma chère Hortense et ma petite Pauline!...

— Mais donc! pourquoi ta femme s’est-elle laissé enfermer dans Paris? s’écria le père Barnabé.

— Est-ce sa faute? Puisque sa mère était au plus mal... et qu’on a clos les portes?...

Le garde forestier redevenu soldat — beaucoup trop tardivement à son gré — distribua de vigoureuses poignées de main à la vieille femme et à son mari. Puis, saisissant son fils, il l’enleva, le serra avec force contre sa poitrine et lui donna sur la bouche deux ou trois baisers retentissants.

Attendri, il regardait cet enfant longuement, comme si sa résolution allait faiblir; mais pour croire cela il n’aurait pas fallu connaître la trempe de caractère du brave soldat de l’armée d’Italie.

— Si tu m’emmenais à la guerre? suggéra l’enfant en s’emparant familièrement des moustaches de son père.

— Faut que tu manges encore bien de la bouillie, mon blondin, afin de devenir grand.

Il déposa le petit Jean et lui dit d’une voix douce, quasi maternelle:

— Sois bien sage, mon petit Risler, sois bien sage! Et souviens-toi qu’il n’y a jamais eu de traître du nom que tu portes.

— En voilà une farce! répétait le père Barnabé, qui avait arraché son bonnet de coton. Alors c’est dit? demanda-t-il d’une voix altérée et la face apoplectique.

— C’est sans remise. Si l’on me demande: absent par congé.

La paysanne frappa énergiquement dans ses mains; elle paraissait, malgré tout, prendre son parti de ce qui arrivait:

— Tuez-en beaucoup! dit-elle à demi-voix.

Jacob Risler sortit. La neige tombée amortissait le bruit de ses pas.

— Père, lui cria le petit au moment où il s’enfonçait dans l’obscurité, bien grand, le sabre!

Risler eut vite rejoint la colonne et fut placé à l’avant-garde.

La troupe, ainsi augmentée d’un volontaire, arriva vers trois heures du matin à la ferme de Saint-Fiacre, située en plein bois au-dessus de Gibeaumeix. Là on pouvait avoir une sécurité relative, se permettre quelque repos. Ceux des francs-tireurs qui se tenaient encore debout se donnèrent l’apparence de bûcherons, et la hache au poing, ils s’éparpillèrent autour de la ferme pour y faire sentinelle.

Jacob Risler, le plus dispos de tous, demanda à être du nombre de ces derniers, et donna des preuves multiples de bonne volonté.

Toutes les issues de la ferme étant solidement barricadées, les hommes s’empilèrent dans les granges et les écuries, résolus du reste à se laisser rôtir vivants plutôt que de se rendre, si l’on venait les relancer jusque-là.

Au jour, les chefs tinrent conseil pour fixer enfin, avant de faire un pas de plus, l’objectif de l’expédition.

On n’était d’accord que sur un point: faire le plus de mal possible aux Prussiens, et tenter quelque chose qui pût être utile à Paris affamé et bombardé.

Il y avait trois projets à examiner sérieusement: détruire un des ponts de Liverdun, ou le pont de Fontenoy, ou faire écrouler le tunnel de Foug. Grâce aux renseignements fournis par les ingénieurs du chemin de fer de l’Est, on savait que le pont de Fontenoy et le tunnel de Foug étaient minés, et que les Prussiens ignoraient l’emplacement de ces mines.

A Foug, dès le commencement des hostilités deux galeries parallèles avaient été pratiquées dans l’épaisseur de la voûte. On ne s’était pas trouvé en mesure d’en faire usage avant l’arrivée de l’ennemi, mais on avait pu masquer l’entrée de ces galeries par une maçonnerie légère.

A Fontenoy, le fourneau de mine creusé dans la première pile du pont, du côté de la frontière, datait de la construction même du pont, et descendait jusqu’au niveau des hautes eaux. Au commencement de la guerre, la dalle couvrant le trou de descente avait été enlevée et remplacée par une cheminée en maçonnerie montant jusqu’au ballast.

A Liverdun, il n’y avait pas de fourneau de mine préparé ; le travail à faire était long, pénible, bruyant; en outre la destruction du chemin de fer entraînait celle de l’un de nos plus beaux ouvrages d’art: au même endroit, le canal de la Marne au Rhin qui longe la Moselle de Toul à Frouard, franchit ce cours d’eau sur un beau pont de douze arches.

En renonçant à Liverdun, l’expédition devait se porter sur Foug ou sur Fontenoy. On n’ignorait pas que le tunnel de Foug était gardé à chacune de ses ouvertures par des postes nombreux et une batterie de mitrailleuses placées en enfilade. D’après le calcul des ingénieurs de la compagnie de l’Est, il ne fallait pas moins d’un millier de kilogrammes pour déterminer l’éboulement du souterrain, tandis que 400 kilogrammes devaient suffire pour faire sauter le pont de Fontenoy. Tout bien pesé, ce fut décidément un coup de main sur Fontenoy qui fut décidé. Fontenoy, village situé sur la Moselle non loin de l’endroit où cette rivière absorbe la Meurthe, était à environ sept lieues de Gibeaumeix, où l’on se trouvait.

On savait la gare et le village occupés par un détachement de landwehrs. Il s’agissait d’enlever le poste à la baïonnette et d’empêcher les soldats logés chez les habitants de donner l’alarme... Plus rien alors ne s’opposait à ce que le pont fût détruit. Mais tout cela devait être exécuté avant le lendemain.

II

La colonne fit ses préparatifs de départ.

On n’avait plus besoin des éclaireurs à cheval. Ils furent renvoyés au camp. Les charrettes devenaient un embarras. Il fallut les abandonner et charger la poudre sur des chevaux.

La petite troupe ainsi allégée se remit en marche, évitant les villages et choisissant de préférence son chemin sur les points les plus inaccessibles de la région.

Les gorges succédaient aux gorges, les collines aux collines, aux crêtes où s’enchevêtraient les sapinières; les vallées descendaient en s’élargissant vers la Moselle; au loin, sur l’extrême droite, se profilaient les sombres lisières des forêts à perte de vue, se creusaient des vallées, bout à bout, s’ouvraient des cols dans de hautes altitudes. On devinait de ce côté les géants du massif des Vosges, le Honeck, le Donon, le Prancey, transformés en glaciers dont l’apreté de l’air rapprochait la distance...

3,88 ₼

Janr və etiketlər

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
1052 səh. 104 illustrasiyalar
ISBN:
4064066304669
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
Yükləmə formatı:

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