Kitabı oxu: «Aventures de Robinson Crusoé»

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Daniel Defoe

Aventures de Robinson Crusoé


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066331306

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVIII

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

PREMIÈRE PARTIE

Table des matières

CHAPITRE PREMIER

Table des matières

Ma naissance.–A dix-neuf ans, je ne résiste pas au désir de m’embarquer.– Violente tempête; notre navire sombre, l’équipage est sauvé.–Voyage en Guiuée. —Nous sommes pris par un corsaire.

Je suis né en1632, à York, d’une bonne famille. Mon père, natif de Brème, s’établit à Hull, où il acquit une grande fortune; ensuite il alla à York, et y épousa ma mère, dont les parents s’appelaient ROBINSON. Cette famille est une des meilleures du pays, et c’est d’elle que je tiens les noms de ROBINSON KREUTZNAER; mais, par une corruption de mots assez ordinaire en Angleterre, on nous appelle aujourd’hui, nous nous appelons et nous signons CRUSOÉ: mes compagnons ne m’ont jamais donné d’autre nom.

J’avais deux frères plus âgés que moi. L’un, lieutenant-colonel d’un régiment d’infanterie anglaise, commandé autrefois par le fameux colonel Lockart, fut tué à la bataille de Dunkerque contre les Espagnols. Je n’ai jamais su ce qu’était devenu le second; et je ne suis pas mieux instruit de sa destinée que mon père et ma mère ne l’ont été de la mienne.

J’étais le troisième garçon de la famille; n’ayant appris aucun métier, je roulai bientôt force projets dans ma tête. Mon père, homme âgé, m’avait donné une bonne éducation, soit en me dictant lui-même des leçons, soit en m’envoyant aux écoles publiques. Il me destinait à l’étude des lois; mais le désir d’aller sur mer me dominait uniquement. Cette inclination me roidissait si fort contre la volonté paternelle, et me rendait tellement sourd aux remontrances et aux sollicitations pressantes de ma mère et de tous mes proches, qu’on eût pu conjecturer déjà qu’une espèce de fatalité m’entraînait irrésistiblement vers un état de souffrance et de misères. Mon père, sage et grave personnage, me donnait d’excellents avis pour me faire renoncer à mes desseins. Un matin il me fit venir dans sa chambre, où il était retenu par la goutte, il me demanda pour quels projets, pour quelle idée folle je voulais quitter la maison paternelle et ma patrie, où j’aurais de l’appui, et où j’avais l’espérance d’arriver à la fortune par mon application et mon industrie en menant une vie agréable et commode. Il me dit qu’il n’y avait que deux sortes de gens, les uns dénués de toutes ressources, les autres placés dans un rang supérieur, à qui il convînt de former de grandes entreprises et d’aller par le monde chercher des aventures, pour se rendre fameux par une route peu frayée. Ce parti, selon lui, était beaucoup trop au-dessus ou trop au-dessous de moi; ma place se trouvait marquée dans la classe moyenne, au premier étage de la vie bourgeoise. Sa longue expérience lui avait appris à regarder cette situation comme la meilleure de toutes, comme celle dans laquelle il était le plus facile d’être heureux, à l’abri de la misère, des souffrances et des travaux trop pénibles des artisans, loin de l’orgueil, du luxe, de l’ambition et de l’envie dont les grands sont tourmentés. Les rois eux-mêmes n’avaient-ils pas désiré cette modeste condition de la vie? n’avaient-ils pas gémi sur les suites de leur haute naissance et souhaité de se voir placés au milieu des deux extrémités sociales, entre les grands et les petits? Là aussi le sage fixa le point de la vraie félicité en priant le ciel de le préserver de la pauvreté, et de ne point lui envoyer de richesses.

Il m’exhorta, dans les termes les plus pressants et les, plus , tendres, à ne point faire une étourderie de jeunesse, à ne point me précipiter au milieu des maux dont la nature et ma naissance m’avaient garanti; il me fit observer que je n’étais pas dans la nécessité d’aller chercher mon pain; qu’il ne négligerait rien de son côté pour me mettre en possession de cet état de vie qu’il venait de me recommander; que si je n’étais pas content et heureux dans le monde, ce serait sans doute par ma propre faute ou par ma destinée; qu’après s’être acquitté de son devoir en m’avertissant du préjudice que me causeraient de fausses démarches, il ne se considérait plus comme responsable de rien; en un mot, que, comme il travaillerait à mon bonheur, si je voulais de meurer à la maison et m’établir suivant ses conseils, il ne voulait pas contribuer à ma perte, en favorisant mon départ. Il ajouta qu’il ne cesserait jamais de prier pour moi; mais, en même temps, il osait m’annoncer que, si je faisais ce faux pas, Dieu ne me bénirait point, et qu’un jour je regretterais d’avoir négligé ses conseils, quand je serais malheureux, et n’aurais personne pour me secourir. Sur la fin de ce discours véritablement prophétique, quoique, sans doute, il ne le crût point tel, je remarquai que les larmes coulaient abondamment des yeux de mon père; et, lorsqu’il m’annonça que j’aurais le loisir de me repentir, sans avoir personne pour m’assister, son émotion l’interrompit: il m’avoua qu’il n’avait pas la force d’aller plus loin.

Sincèrement touché d’un discours si tendre, je résolus de ne plus penser à mes voyages et de me conformer aux intentions de ma famille. Mais, hélas! cette bonne disposition passa comme l’éclair; et, pour prévenir désormais les remontrances de mon père, je formai le projet de m’éloigner sans prendre congé de lui; néanmoins je n’en vins pas sitôt à l’exécution, et modérai un peu l’excès de mes premiers mouvements.

Un jour que ma mère paraissait plus gaie qu’à l’ordinaire, je la pris à part: je lui dis que ma passion de voir le monde était insurmontable, qu’elle me mettait dans l’impossibilité d’entreprendre quoi que ce fût avec assez de résolution pour y réussir, et que mon père ferait mieux de me donner son consentement au lieu de m’exposer à partir malgré lui. Je la priai de se souvenir que j’avais déjà dix-huit ans, et qu’il était trop tard pour entrer chez un marchand ou chez un procureur; que, si l’on m’y forçait, j’étais sûr de ne jamais finir mon temps, de m’enfuir avant le terme, et de m’embarquer; mais que, si elle voulait bien parler pour moi et obtenir de mon père la permission de faire un voyage sur mer, je lui promettais, en cas que je revinsse dégoûté de cette vie errante, d’y renoncer et de réparer la perte de temps par un redoublement de travail.

Ma mère se mit fort en colère, et me dit que ce serait peine perdue de solliciter mon père, qu’il connaissait trop bien mes véritables intérêts pour donner son consentement à une résolution funeste; qu’elle ne concevait pas comment j’y pouvais encore penser après l’entretien que j’avais eu avec lui et malgré les expressions tendres et engageantes dont il avait usé pour me ramener; en un mot, que si je voulais me perdre, elle n’y voyait point de remède, mais qu’assurément elle ne se prêterait jamais à ma ruine en favorisant des projets condamnés par mon père.

Quoiqu’elle m’eût ainsi refusé, j’appris dans la suite qu’elle avait rapporté le tout à mon père, qui, pénétré de douleur, avait dit en soupirant: «Cet enfant pourrait être heureux s’il voulait demeurer à la maison, mais il sera la plus misérable des créatures s’il va dans les pays étrangers: je ne puis y consentir.»

Ce ne fut qu’un an après que je m’échappai. Cependant je m’obstinais à fermer l’oreille à toutes les propositions qu’on me faisait d’embrasser une profession. Je me plaignais souvent à mon père et à ma mère de leur persévérance à me contrarier dans un dessein vers lequel je me sentais comme porté par inspiration.

Un jour, me trouvant à Hull, où j’étais allé par hasard et sans aucun projet formé de m’évader, je rencontrai un de mes camarades prêt à se rendre par mer à Londres, sur le navire de son père. Il me proposa de partir avec lui, et, pour m’y déterminer, ayant recours à l’argument ordinaire des marins, il me dit qu’il ne m’en coûterait rien pour mon passage. Là-dessus, ne consultant plus ni père ni mère, et fort peu en peine de leur faire savoir de mes nouvelles, j’abandonne la chose au destin: sans demander la bénédic-– tion de mes parents ni implorer l’assistance du ciel, sans faire attention ni aux circonstances ni aux suites, me voici à bord du navire chargé pour Londres. Ce jour, le plus fatal de toute ma vie, fut le1er septembre de l’an1651. Je ne pense pas qu’il ait jamais existé un jeune aventurier dont les infortunes aient commencé plus tôt et duré plus longtemps que les miennes.

A peine le navire était-il sorti de l’Humber, que, le vent commençant à souffler, la mer s’enfla d’une manière effrayante. Comme je naviguais pour-la première fois, le malaise et la terreur, s’emparant à la fois de mon corps et de mon âme, me plongèrent dans une angoisse inexprimable. Je commençai dès lors à réfléchir profondément sur ce que j’avais fait, et sur la justice divine qui châtiait en moi un enfant vagabond et désobéissant. Tous les bons conseils de mes parents, les larmes de mon père, les prières de ma mère, se présentèrent vivement à mon esprit; et ma conscience, qui n’était pas encore endurcie comme elle l’a été depuis, me reprochait d’avoir méprisé des leçons si salutaires et d’avoir manqué à mes devoirs envers mon père et envers Dieu.

Pendant ce temps, la tempête augmentait, la mer s’agitait de plus en plus; et, quoique ce ne fût rien en comparaison de ce que j’ai souvent vu depuis, notamment de ce que je vis peu de jours après, c’en était assez pour ébranler un jeune marin tel que moi, étranger jusqu’alors à ce terrible élément. A chaque minute je m’attendais à être englouti dans les flots, et, chaque fois que le navire plongeait, je le croyais abîmé au fond de la mer pour n’en plus revenir. Dans cette cruelle agitation, je fis plusieurs fois le vœu que, si Dieu me sauvait de ce voyage et me permettait de reprendre terre, je ne remettrais jamais le pied sur un navire, et m’en irais tout droit chez mon père, décidé à suivre ses conseils, et à ne plus m’exposer à de semblables dangers. Ainsi, me proposant la pénitence de l’enfant prodigue, je résolus enfin de revenir à la maison de mon père.

Le jour suivant, le vent s’était abattu, la mer apaisée; je commençai à m’y accoutumer. Je ne laissai pas d’être sérieux toute la journée, me sentant encore indisposé du mal de mer; mais, à l’approche de la nuit, le temps s’éclaircit, le vent cessa tout à fait: une charmante soirée s’ensuivit, le soleil se coucha sans nuages, et le lendemain il se leva de même.

J’avais bien dormi pendant la nuit, et, loin d’être encore incommodé, j’étais plein de gaieté, regardant avec admiration cet océan qui, le jour précédent, avait été si courroucé et si terrible, et qui se montrait alors si calme et si agréable. Pour détruire mes bonnes résolutions, mon camarade, qui m’avait– entraîné à fuir de la maison paternelle, s’en vint à moi, me frappant sur l’épaule: «Eh bien, dit-il, je gage que vous aviez peur la nuit précédente, n’est-il pas vrai? ce n’était cependant qu’une bouffée.–Comment, m’écriai-je, vous n’appelez cela qu’une bouffée? c’était une terrible tempête!–Une tempête! répliqua-t-il; une tempête! ce n’était rien du tout: nous nous moquons du vent quand nous avons un bon navire et lorsque nous sommes au large. –Vous n’êtes encore qu’un novice, faisons du punch, et que les plaisirs de Bacchus nous fassent entièrement oublier la mauvaise humeur de Neptune: voyez quel beau temps il fait aujourd’hui!» Enfin, pour abréger ce triste endroit de mon histoire, nous suivîmes le vieux train des gens de mer: on fit du punch, je m’enivrai, et, dans cette nuit de débauche, je noyai tous mes repentirs, toutes mes réflexions sur ma conduite passée, et toutes mes résolutions pour l’avenir. L’agitation de mes pensées calmée, ma crainte dissipée, mes premiers désirs revenus, j’oubliai entièrement et les promesses et les vœux formés dans la détresse. J’avais, il est vrai, quelques intervalles de réflexion; les bons sentiments revenaient quelquefois, comme il arrive dans ces sortes d’occasions; mais je les repoussais, cherchant à m’en guérir comme d’une maladie. Je m’efforçai de boire beaucoup et d’être toujours en compagnie, et j’eus bientôt prévenu le retour de mes accès, car c’est ainsi que je les appelais: en cinq ou six jours je remportai sur ma conscience une victoire aussi complète que la pourrait souhaiter un jeune homme désireux d’étouffer ses remords.

Le sixième jour de notre navigation, nous entrâmes dans la rade d’Yarmouth. Comme le vent avait été contraire ou calme, nous n’avions fait que très-peu de chemin depuis la tempête; il nous fallut mouiller en cet endroit; le vent continuant d’être contraire et de souffler sud-ouest, nous y demeurâmes sept ou huit jours de suite, pendant lesquels plusieurs bâtiments de Newcastle entrèrent dans la même rade, rendez-vous commun de ceux qui attendent un temps convenable pour gagner la Tamise.

Nous aurions pu néanmoins atteindre plus tôt l’embouchure de ce fleuve à la faveur de la marée, si le vent n’eût été trop fort, et si, au quatrième ou cinquième jour, il n’était devenu très-violent. La rade passait pour être aussi sûre qu’un port, notre ancrage était bon, et le fond où nous mouillions très-ferme; nos gens ne se mettaient en peine de rien, et ils avaient si peu le sentiment de quelque danger, qu’ils passaient le temps dans le repos et dans la joie, comme on fait sur mer. Mais, dans la matinée du huitième jour, le vent augmenta, et tout l’équipage fut commandé pour abattre les mâts de perroquet; et pour tenir les voiles serrées. Vers midi, la mer s’enfla prodigieusement; notre gaillard d’avant plongeait à tout moment, et les flots inondèrent le bâtiment plus d’une fois. Le maître d’équipage fit jeter la maîtresse ancre, et bientôt nous chassâmes sur deux ancres, après avoir filé nos câbles jusqu’au bout.

La tempête était horrible, et je voyais déjà l’étonnement et la terreur sur le visage des matelots eux-mêmes. Quoique le capitaine fût un homme infatigable dans son emploi, qui est de veiller à la conservation du navire, je l’entendais souvent, quand il passait près de moi, à l’entrée et au sortir de sa cabine, proférer tout bas ces paroles: «Grand Dieu, ayez pitié de nous! nous sommes tous perdus1c’est fait de nous!» Dans cette première confusion, j’étais étendu, immobile, près du gouvernail, et je ne saurais bien exprimer la situation de mon esprit. Les horreurs de la mort, que j’avais cru tout à fait passées, se réveillèrent lorsque j’entendis dire au capitaine que nous étions tous perdus. Je sortis de mon réduit pour voir ce qui se passait. Jamais spectacle aussi affreux n’avait frappé ma vue: les flots s’élevaient comme des montagnes, et venaient fondre sur nous à chaque instant; de quelque côté que je tournasse les yeux, ce n’était que consternation. Deux bâtiments pesamment chargés passèrent près de nous; ils avaient leurs mâts coupés au niveau du pont, et nos gens s’écrièrent qu’un navire qui était à un mille devant nous venait de sombrer. Deux autres bâtiments, détachés de leurs ancres, et jetés hors de la rade en pleine mer, voguaient sans mâts à l’aventure. Les bâtiments légers offrant moins de prise aux rafales se trouvaient moins en butte à la tourmente; et il en passa deux ou trois près de nous qui couraient vent arrière avec la seule voile de beaupré.

Vers le soir, le contre-maître demanda au capitaine la permission de couper le mât de misaine; sur quoi ce dernier témoigna beaucoup de répugnance. Le contre-maître lui ayant représenté que, si on ne le faisait pas, le navire périrait infailliblement, il y consentit; mais, quand le mât de devant fut coupé, celui du milieu remuait si fort et donnait de telles secousses, qu’il fallut l’abattre pareillement, et rendre le pont ras d’un bout à l’autre.

Je laisse à penser en quel état j’étais dans cette conjonc-– ture, moi qui n’avais point encore navigué, et que peu de chose avait déjà épouvanté! Nous ne devions pas en être quittes à si bon marché: la tempête continua avec furie, et les matelots eux-mêmes confessèrent n’en avoir jamais essuyé une plus violente. Notre navire était bon, mais extrêmement chargé, et si fort enfoncé dans l’eau, que les matelots s’écriaient de temps en temps qu’il allait couler bas. La tempête était si épouvantable, que je voyais, ce qu’on voit rarement, le capitaine, le contre-maître et quelques marins faire leur prière, s’attendant à tout moment voir le vaisseau couler à fond. Pour surcroît de malheur, vers le milieu de la nuit, un homme, envoyé pour visiter la cale, s’écria qu’il y avait une ouverture, et un autre dit que nous avions quatre pieds d’eau dans la cale. Alors on appela tout le monde à la pompe. Ce mot seul me jeta dans une grande consternation: j’en tombai à la renverse. Mais les matelots vinrent me tirer de mon évanouissement et me dire que, si je n’avais été bon à rien jusqu’ici, j’étais, à cette heure, capable de pomper comme un autre. Je me levai et m’en allai à la pompe, oùje travaillai vigoureusement. Cependant le capitaine, apercevant quelques bâtiments légers de charbonniers, qui, trop faibles contre la tempête, étaient obligés de gagner le large et voulaient venir vers nous, fit tirer un coup de canon pour signaler l’extrême danger où nous nous trouvions. Moi, ne sachant ce que cela signifiait, je crus le vaisseau brisé, ou qu’il était arrivé quelque autre accident terrible; en un mot, je m’évanouis de nouveau. Comme nous étions dans un moment où chacun pensait à sa propre vie, on ne prit pas garde à moi; seulement un matelot me remplaça à la pompe, et, me poussant avec son pied, me laissa étendu, dans la pensée que j’étais mort; je ne revins à moi que longtemps après.

On continuait de pomper; mais, l’eau gagnant à fond de cale, selon toute apparence le vaisseau devait couler bas. Quoique la tempête commençât à diminuer, il était impossible qu’il voguât jusqu’à pouvoir entrer dans un port: aussi le capitaine persistait à faire tirer le canon pour demander du secours. Un petit bâtiment, qui passait devant nous, hasarda un bateau pour nous secourir; ce bateau n’approcha qu’avec beaucoup de risque, et il ne paraissait guère possible qu’il nous abordât ni que nous y entrassions, quand enfin, les rameurs faisant les derniers efforts et exposant leur vie pour sauver la nôtre, nous pûmes leur jeter de l’arrière une corde avec une bouée, à laquelle nous donnâmes une grande longueur; ils s’en saisirent: après les avoir tirés jusque sous la poupe, nous descendîmes tous dans leur bateau. Nous comprîmes qu’il était impossible d’aborder le navire qui avait envoyé sa chaloupe; nous convînmes qu’il fallait nous laisser flotter au gré du vent, en nous dirigeant autant que possible vers la terre; notre capitaine promit que, si le bateau était endommagé en touchant le rivage, il en tiendrait compte au propriétaire. Ainsi, partie en ramant, partie en suivant le gré du vent, nous déclinâmes au nord jusqu’à Winterton-Ness.

Nous avions quitté notre navire depuis un quart d’heure à peine, lorsque nous le vîmes couler bas. J’avoue franchement que j’avais la vue un peu troublée, et que je ne pus discerner les objets, quand les matelots me dirent que le bâtiment coulait; car, dès le moment que je m’étais mis ou plutôt qu’ils m’avaient mis dans le bateau, j’étais comme un homme pétrifié par la peur et par les réflexions qui me faisaient sentir d’avance toute l’horreur de l’avenir.

Pendant ce temps, nos gens faisaient force de rames pour approcher de terre le plus possible. Quand le bateau était iau-dessus des vagues, on découvrait au loin un grand nombre de personnes courant le long du rivage pour nous assister, dès que nous serions proche. Mais nous avancions lentement vers la terre, et même nous ne pouvions aborder avant d’avoir passé le fanal de Winterton; car, au delà, la côte, s’enfonçant à l’ouest du côté de Cromer, brisait un peu la violence du vent. En cet endroit, nous descendîmes à terre, non sans de grandes difficultés. De là, nous allâmes à pied à Yarmouth, où nous fûmes traités d’une manière capable de soulager des infortunés, c’est-à-dire avec beaucoup d’humanité, soit par le magistrat, qui nous assigna de bons logements, soit par des marchands et des armateurs, qui nous donnèrent assez d’argent pour aller à Londres ou pour retourner à Hull, si nous le jugions à propos.

C’est alors que je devais avoir le bon sens de prendre le chemin de Hull et m’en retourner à la maison. C’était pour moi la route du bonheur, et mon père, comme le Père dont il est parlé dans l’Évangile, aurait tué le veau gras pour fêter mon arrivée.

Mais ma mauvaise destinée m’entraînait avec une force rrésistible; vainement la raison et le jugement me criaient qu’il fallait retourner à la maison paternelle; je ne pouvais m’y résoudre.

Mon camarade, qui avait contribué à fortifier mon obstination, et qui était le fils du capitaine, se trouvait maintenant bien plus découragé que moi. La première fois qu’il me parla à Yarmouth, ce qui n’arriva que le second ou le troisième jour, car nous étions logés en différents quartiers de la ville, je m’aperçus qu’il avait changé de ton: il me demanda d’un air fort mélancolique, et en secouant la tête, comment je me portais; il apprit à son père qui j’étais et que j’avais entrepris ce voyage comme essai, dans le dessein d’en faire d’autres. Le père se tournant de mon côté d’un air grave et touché: «Jeune homme, dit-il, cet événement vous instruit assez; vous devez renoncer à la mer.–Monsieur, lui répondis-je, pourquoi donc? Est-ce que vous y renoncez vous-même?–Mon motif, répliqua-t-il, est bien différent: je suis marin de profession, c’est ma vocation; il est de mon devoir de la remplir. Vous, au contraire, qui n’avez entrepris ce voyage que pour un simple essai, vous voyez quel avant-goût la Providence vous a donné des maux auxquels vous devez vous attendre si vous persistiez. Enfin, ajouta-t-il, qui êtes-vous, je vous prie? Pour quel sujet vous étiez-vous embarqué?» Je lui dis une partie de mon histoire; mais il m’interrompit, et, s’emportant d’une étrange manière, il s’écria: «Qu’avais-je donc fait pour mériter d’avoir un tel malheureux sur mon bord? Non, je ne voudrais pas, pour tous les biens du monde, monter de nouveau sur un bâtiment où vous seriez z» C’était là, comme j’ai déjà dit, un véritable emportement, mais où le chagrin de la perte qu’il venait d’éprouver avait beaucoup de part, et dans lequel il dépassait les limites de son autorité. Quoi qu’il en soit, il me parla ensuite avec gravité, m’exhortant à retourner chez mon père.

Je lui répondis fort peu de chose; nous nous séparâmes bientôt après; je ne l’ai jamais revu depuis, et j’ignore quelle route il prit. Quant à moi, comme j’avais quelque argent dans ma poche, je m’en allai par terre à Londres. Là, aussi bien qu’en chemin, j’eus de grands débats avec moi-même sur le genre de vie que je devais embrasser; je ne savais si je m’en irais à la maison paternelle, ou si je retournerais sur mer.

Pour retourner au logis, la mauvaise honte rejetait bien loin les plus saines pensées qui se présentaient à mon esprit: je m’imaginais d’abord que je serais montré au doigt dans tout le voisinage, et que je rougirais de paraître, non devant mon père et ma mère seulement, mais devant toutes les autres personnes.

Cependant je demeurai quelque temps dans cet état d’irrésolution, ne sachant ni quel parti prendre ni quel genre de vie choisir. Je continuais d’éprouver une répugnance invincible à revenir près de ma famille; à mesure que le temps se passait, le souvenir de mes derniers malheurs s’effaçait de mon imagination, et, s’il me venait quelques légers désirs de retour, ils s’amortissaient tellement, qu’enfin j’en perdis tout àfait la pensée, et je résolus de faire un nouveau voyage.

Cette influence maligne, qui m’avait premièrement entraîné hors de la maison de mon père, qui m’avait inspiré le dessein bizarre et téméraire de chercher fortune, et qui s’était emparée de moi jusqu’à me rendre sourd aux avis, aux remontrances, aux ordres et même aux larmes de mon père; cette influence, de quelque nature qu’elle pût être, me fit concevoir la plus funeste de toutes les entreprises. Je m’embarquai sur un navire qui allait aux côtes d’Afrique, ou, suivant le langage ordinaire des matelots, partait pour un voyage de Guinée.

Dans toutes ces aventures, ce fut un malheur pour moi de ne m’être pas embarqué en qualité de matelot; car sur ce pied, s’il m’eût fallu travailler beaucoup, j’aurais en même temps appris la marine, et me serais rendu capable de devenir contre-maître, lieutenant et peut-être capitaine d’un navire. Mais, me sentant de l’argent dans la poche et de bons vêtements sur le corps, je ne voulais aller à bord qu’en habit d’homme comme il faut: de cette manière je n’y avais aucun emploi.

Arrivé à Londres, je me trouvai heureusement en bonne compagnie, avantage qui n’arrive pas toujours à un jeune homme aussi étourdi que je l’étais.. La première personne avec laquelle je fis connaissance fut un capitaine de navire, qui, ayant été à la côte de Guinée avec un très-grand succès, devait y retourner. Cet homme trouva du plaisir à ma conversation, qui n’était pas tout à fait désagréable alors, et, connaissant mon envie de voir le monde, il me proposa de m’embarquer avec lui; il m’assura que je ne serais pas obligé de faire la moindre dépense; que je mangerais avec lui et serais son compagnon; que, si je voulais emporter une pacotille, je jouirais de tous les bénéfices que peut procurer le commerce, et que peut-être le gain qui m’en reviendrait dépasserait mes espérances.

J’acceptai cette offre, et, me liant d’étroite amitié avec le capitaine, homme franc et honnête, j’entrepris de faire le voyage avec lui. Je hasardai une somme, petite à la vérité, mais qui augmenta considérablement par la probité et le désintéressement de mon protecteur: elle montait en tout à quarante livres sterling, que j’employai en quincaillerie, suivant son conseil. J’avais amassé cet argent par l’assistance de quelques-uns de mes parents, avec lesquels je correspondais, et qui, je crois, avaient engagé mon père et ma mère à m’aider dans ma première spéculation.

Je puis dire que de tous mes voyages, celui-ci est le seul qui m’ait réussi, et j’en suis redevable à la bonne foi et à la générosité de mon ami le capitaine. Entre autres avantages que je trouvai avec lui, j’eus encore celui d’apprendre passablement les mathématiques, les règles de la navigation et la manière de calculer la marche d’un vaisseau; enfin, je me procurai les connaissances absolument nécessaires à un marin; s’il se plaisait à m’enseigner, je ne me plaisais pas moins à apprendre. Ce voyage me rendit à la fois marin et marchand: je rapportai cinq livres et neuf onces de poudre d’or, ce qui me valut à Londres environ trois cents livres sterling. Ce succès m’inspira de vastes projets, qui causèrent par la suite ma ruine entière.

J’éprouvai néanmoins quelques inconvénients dans ce voyage: d’abord je fus toujours malade et j’eus une fièvre ardente causée par les chaleurs excessives du climat. Notre principal commerce se faisait sur une côte qui s’étend depuis le15e degré de latitude septentrionale jusqu’à la ligne.

Enfin j’étais devenu marchand de Guinée; mais, pour mon malheur, mon excellent ami le capitaine mourut peu de jours après notre retour. Je me décidai néanmoins à recommencer le même voyage, et je me rembarquai sur le même navire avec un homme, qui, la première fois, en avait été le contre-maître, et qui maintenant en avait le commandement. Jamais navigation ne fut plus malheureuse que celle-ci: j’emportai seulement, il est vrai, le tiers de mon argent, laissant le reste entre les mains de la veuve de mon ami, laquelle en usa avec beaucoup d’équité; mais il m’arriva d’étranges malheurs. D’abord, en faisant route vers les Canaries, ou plutôt entre ces îles et les côtes d’Afrique, nous fûmes surpris, à la pointe du jour, par un corsaire turc de Salé, qui nous donna la chasse avec toutes ses voiles. De notre côté, nous mîmes au vent toutes les nôtres pour nous sauver; voyant qu’il gagnait sur nous et qu’au bout de quelques heures il ne manquerait pas de nous atteindre, nous nous préparâmes au combat. Nous avions à bord douze canons; le pirate en avait dix-huit. Sur les trois heures après-midi, il fut à notre portée et commença l’attaque; mais il fit une fausse manœuvre; car, au lieu de nous prendre en arrière comme c’était son dessein, il lâcha sa bordée sur un de nos côtés; alors nous pointâmes huit de nos canons pour soutenir son attaque, et lâchâmes à notre tour une bordée qui le fit reculer, mais après nous l’avoir rendue et en faisant jouer sa mousqueterie, qui était de deux cents hommes. Cependant nos gens tenaient ferme; aucun d’eux n’avait été touché. Les Barbaresques se préparèrent à renouveler le combat, et nous à le soutenir. Mais, étant venus de l’autre côté à l’abordage, soixante d’entre eux se jetèrent sur notre pontet commencèrent à jouer de la hache, coupant et taillant mâts et cordages. Nous les recevions à coups de mousquets, de demi-piques, de grenades et autres armes: en sorte que nous les chassâmes deux fois de notre pont. Enfin, pour ne pas insister sur cette époque fatale de ma vie, notre navire étant désemparé, trois des nôtres tués et huit autres blessés, nous fûmes contraints de nous rendre, et emmenés prisonniers à Salé, port appartenant aux Barbaresques.

CHAPITRE II

Table des matières

Mon évasion.–Je suis recueilli par un navire marchand.–Notre arrivée au Brésil. –Je m’embarque pour la Guinée.–Notre navire échoue; tout l’équipage périt. –Seul, je parviens à gagner une île inconnue.

Les traitements qu’on me fit subir ne furent pas si terribles que je l’aurais cru d’abord, et j enefus point emmené avec le reste de nos gens dans l’intérieur du pays, au lieu où l’empereur fait sa résidence; le capitaine du corsaire, me voyant jeune et agile, me garda pour sa part de prise. Un pareil changement de condition, qui de marchand me rendait esclave, me plongea dans le désespoir. Mais, hélas1ce n’était qu’un faible prélude aux maux que je devais souffrir.

Mon nouveau patron, ’ou plutôt mon maître, m’ayant emmené avec lui dans sa maison, j’espérais qu’il m’emmènerait aussi lorsqu’il irait en mer; que sa destinée étant, tôt ou tard, d’être pris par un vaisseau de guerre espagnol ou portugais, je recouvrerais ainsi ma liberté. Cette espérance s’évanouit bientôt; car, lorsqu’il s’embarqua, il me laissa à terre pour soigner son petit jardin et faire les fonctions ordinaires d’un esclave dans la maison; et, quand il fut de retour, il m’ordonna de coucher dans sa cabane pour garder le navire.

Étant à bord, je ne pensais qu’à m’échapper; mais après y avoir bien réfléchi, je ne trouvais aucun expédient raisonnable, ni qui fût tant soit peu plausible. Je n’avais personne à qui me confier, ni qui voulût s’embarquer avec moi; nul compagnon d’esclavage, pas un seul Anglais, Irlandais ou Écossais.

Deux ans s’étaient écoulés lorsqu’il se présenta une occasion qui réveilla en moi la pensée de recouvrer ma liberté. Comme mon patron restait à terre plus que de coutume et qu’il n’équipait point son navire faute d’argent, il ne manquait pas, deux ou trois fois la semaine, de sortir avec la grande chaloupe pour pêcher dans la rade: alors il m’emmenait avec lui, ainsi qu’un jeune Maure, pour ramer dans le bateau. Nous lui donnions tous deux du divertissement, et je me montrais fort adroit à la pêche. Quelquefois aussi il m’envoyait avec un de ses parents et le jeune Maure pour lui pêcher un plat de poisson.

Or, un jour il convint avec deux ou trois personnes de distinction d’aller sur ce bateau faire une partie de pêche. Dans cette intention, des provisions extraordinaires avaient été embarquées la veille, et il me dit de tenir prêts trois fusils avec du plomb et de la poudre, parce qu’il se proposait de prendre en même temps le plaisir de la chasse.

Je préparai tout conformément à ses ordres. Le lendemain matin je l’attendais dans le bateau, lavé, balayé avec soin et pavoisé de banderoles; je le vis venir seul; il me dit que ses convives avaient remis la partie à une autre fois, à cause de quelques affaires. Il m’ordonna en même temps d’aller avec le bateau, accompagné, comme de coutume, de son parent et du jeune Maure, pour lui prendre du poisson, parce que ses amis devaient souper chez lui. Il fallait donc me hâler; je me disposai tout de suite à lui obéir.

Cette circonstance fit renaître mon premier dessein d’évasion. Je considérai que j’étais sur le point d’avoir un petit navire sous mon commandement; et, dès que mon maître se fut retiré, je me préparai, non pas à une pêche, mais à un voyage, sans savoir cependant quelle route prendre. En effet, celle qui devait m’éloigner de ce triste séjour, quelle qu’elle fût, me paraissait toujours assez favorable.

Ma première démarche fut de demander au parent de mon patron de pourvoir à notre subsistance pour le temps que nous serions à bord. Je lui dis qu’il ne fallait pas espérer manger du pain de notre patron; il me répondit que j’avais raison, et en conséquence il alla chercher un panier de biscuits à notre usage, et trois jarres d’eau fraîche. Je savais l’endroit où était placée la cave, dont le contenu me montrait assez que c’était une prise faite sur les Anglais. J’en allai tirer des bouteilles et les portai au bateau, pendant que le Maure était à terre, afin de lui faire croire qu’elles avaient été mises là auparavant pour l’usage de notre maître. J’y transportai en outre un grand morceau de cire, pesant plus de cinquante livres, avec un paquet de ficelle, une hache, un marteau, objets qui me furent dans la suite d’un grand usage, surtout la cire. Je lui tendis encore un autre piège, dans lequel il donna, et voici de quelle manière: son nom était Ismaël, qu’ils prononcent en ce pays Muley ou Moley. « Moley, lui dis-je, nous avons ici les fusils de notre patron: ne pourriez-vous pas nous procurer de la poudre et du plomb de chasse? car qui nous empêche de tuer pour nous autres des alcamies (oiseaux de mer de l’espèce de nos courlis)? et je sais qu’on a laissé des munitions à bord du navire.–Je vais en chercher,» répliqua-t-il. Et, en effet, il apporta bientôt deux poches de cuir, l’une fort grande, où il y avait plus d’une livre et demie de poudre, l’autre pleine de plomb avec quelques balles; celle-ci pesait bien cinq ou six livres: tout fut placé dans la chaloupe. De mon côté, ayant trouvé de la poudre dans la chambre du capitaine, j’en remplis une des grandes bouteilles que j’avais tirées de la cave, après avoir versé dans une autre le peu de liqueur qui s’y trouvait. Nous étant ainsi pourvus de toutes les choses nécessaires, nous mîmes à la voile et sortîmes du port pour aller pêcher. La garnison du fort qui est à l’entrée du port savait qui nous étions, et ne prit pas connaissance de notre sortie. A peine fûmes-nous à un mille en mer que nous amenâmes notre voile, et nous nous assîmes pour pêcher. Le vent soufflait nord-nord-est; par conséquent, il était contraire à mes désirs; car, s’il eût été sud, j’aurais été certain de gagner les côtes d’Espagne, e-de me rendre dans la baie de Cadix. Mais, de quelque côté que vînt le vent, ma résolution était prise de quitter cette triste demeure et d’abandonner le reste au destin.

Nous pêchâmes longtemps sans rien prendre, car, lorsque je sentais un poisson à mon hameçon, je n’avais garde de le tirer hors de l’eau-, de peur que le Maure ne le vît. «Nous ne faisons rien qui vaille, lui dis-je, notre maître ne plaisante pas; il veut être bien servi; il faut avancer plus au large.» Lui, qui n’entendait point malice, y consentit; et, étant allé à la proue, il largua les voiles. Me trouvant au gouvernail, je conduisis le bateau à une lieue plus loin; ensuite je fis amener la voile comme pour vouloir pêcher. Mais tout à coup, laissant le timon au petit garçon, je m’avançai vers Moley, qui se trouvait à la proue; puis, feignant de ramasser quelque chose derrière lui, je le saisis par surprise, et, lui passant les bras entre les deux cuisses, je le lançai hors du bord. Il revint promptement sur l’eau, car il nageait fort bien, il m’appela, me supplia de le recevoir à bord, jurant de me suivre jusqu’au bout du monde, si je le voulais. Déjà il allait atteindre le bateau; je cours à ma cabane, j’en retire un des fusils, je le couche en joue en lui disant: «Écoutez, mon ami, je ne vous ai point fait de mal, et je ne vous en ferai pas si vous ne cherchez point à remonter dans cette barque: vous savez assez nager pour gagner le rivage; la mer est calme, hâtez-vous d’en profiter, nous nous quitterons bons amis; mais si vous approchez de mon bord, je vouscasse la tête, car je suis résolu de recouvrer ma liberté.»

A ces mots il ne répliqua rien, se retourna et se dirigea vers la côte. Sans aucun doute il y sera arrivé.

J’aurais été bien aise de garder le Maure avec moi, mais il n’était pas prudent de se fier à lui. Après que je m’en fus ainsi défait, je me tournai vers le petit garçon, qui s’appelait Xuri: «Xuri, lui dis-je, si vous voulez m’être fidèle, je , vous ferai du bien; il faut me promettre et me le jurer par Mahomet et par la barbe de votre père, ou sinon, je vous jette à la mer.» Cet enfant sourit gracieusement, et me parla avec tant de candeur, qu’il m’ôta tout sujet de défiance; ensuite il s’engagea à m’être fidèle et à me suivre partout où je voudrais.

Tant que le Maure, qui ne cessait pas de nager, fut à la portée de ma vue, je ne changeai point de route, aimant mieux bouliner contre le vent pour faire croire que j’allais vers le détroit.

A l’approche de la nuit, je ralentis ma course, et mis le cap droit au sud quart sud-est, tirant un peu vers l’est, afin de ne pas trop m’écarter de terre. J’avais un vent favorable, la surface de la mer était riante et paisible, et je fis tant de chemin, que le lendemain, sur les trois heures après-midi, je pouvais être à cent cinquante milles de Salé, vers le sud, et bien au delà des domaines de l’empereur du Maroc ou de quelqu’un des rois ses voisins, car nous ne rencontrâmes personne. J’aperçus le premier la terre.

Cependant je craignais beaucoup les Maures, et j’avais une si grande peur de tomber entre leurs mains, que je ne voulus point aborder; je continuai ainsi ma course pendant cinq jours entiers que dura ce vent favorable; alors il changea, et devint sud. Je conclus que, si j’avais à ma poursuite quelque bâtiment, il cesserai t de me donner la chasse. Je me hasardai à approcher de la côte; je jetai l’ancre à l’embouchure d’une petite rivière dont j’ignorais le nom, la latitude, le pays par où elle passait et les peuples qui habitaient ses bords. Je ne vis ni ne me souciais de rencontrer aucun homme; l’eau fraîche était ce dont j’avais le plus besoin. Ce fut le soir que nous entrâmes dans cette petite baie: je résolus d’aller à la nage, dès qu’il ferait nuit, pour reconnaître le pays. Mais, la nuit étant venue, nous entendîmes un bruit –si épouvantable, causé par les hurlemènts et les rugissements de certaines bêtes sauvages dont nous ne connaissions pas l’espèce, que le pauvre Xuri faillit mourir de peur, et me supplia instamment de ne point débarquer jusqu’à ce qu’il fit jour. Je me rendis à sa prière, nous jetâmes notre petite ancre, et nous demeurâmes là toute la nuit sans dormir, car nous ne tardâmes pas à voir des animaux d’une grosseur extraordinaire et de plusieurs sortes, auxquels nous ne savions quel nom donner; ils descendaient vers le rivage et couraient dans l’eau, pour se laver et se rafraîchir, poussant des cris si horribles, que de mes jours je n’entendis rien de pareil.

Xuri était dans une frayeur extrême, et, à ne point mentir, je n’étais pas trop rassuré. Mais ce fut bien pis quand un de ces animaux se mit à nager vers notre bateau. A la vérité, nous ne pouvions le voir; mais il était aisé de connaître, au bruit de ses naseaux, que ce devait être une bête prodigieu-– sement grosse. Xuri disait que c’était un lion; qu’il fallait lever notre ancre et nous enfuir à force de rames: je lui répondis que ce n’était pas nécessaire; qu’il suffisait de filer notre câble avec une bouée pour nous écarter en mer, et que la bête ne pouvait nous suivre fort loin. Je n’eus pas plus tôt achevé ces paroles que j’aperçus l’animal; quel qu’il fût, il n’était pas à plus de deux toises de nous, ce qui m’effraya; je courus à l’entrée de la cabane, où je pris mon fusil, et je tirai dessus: il se détourna bien vite d’un autre côté, et regagna le rivage en nageant.

Il est impossible de donner une juste idée des cris et des hurlements affreux qui s’élevèrent, tant au bord de la mer que dans les terres, au bruit et au retentissement de mon coup de fusil; il y a quelque apparence que ces animaux n’avaient jamais rien entendu de semblable. Il était impossible de se hasarder sur cette côte pendant la nuit; il ne me paraissait pas même qu’il y eût aucune sûreté à le faire pendant le jour, car tomber entre les mains des sauvages, ou bien entre les griffes des tigres et des lions était chose également funeste et redoutable.

Quoi qu’il en soit, nous étions obligés de prendre terre quelque part pour avoir de l’eau, car il ne nous en restait pas une pinte. Mais quel temps et quel lieu choisir pour le faire? c’était la difficulté. Xuri me dit que si je le laissais aller à terre avec une jarre, il se faisait fort de découvrir de l’eau, s’il y en avait, et de m’en apporter. Je lui demandai pourquoi il voulait y aller, s’il ne valait pas mieux que j’y allasse moi-même et qu’il restât à bord. Il me répondit avec tant d’affection, que je l’en aimai toujours depuis: «C’est, dit-il en son langage corrôinpu, c’est que si les sauvages hommes ils viennent, eux mangent moi, et puissiez sauver vous.–Eh bien, répondis-je, eh bien, mon cher Xuri, nous irons tous deux; si les sauvages viennent, nous les tuerons, et nous ne leur servirons de proie ni l’un ni l’autre.» Ensuite je lui donnai à manger un morceau de biscuit, et lui fis boire un petit verre de liqueur. Nous halâmes le bateau assez près du rivage, et nous descendîmes à terre, portant nos armes et deux jarres.

Je n’osai m’écarter du bateau jusqu’à le perdre de vue, de crainte que les sauvages ne descendissent le long de la rivière avec leurs canots: mais le petit garçon, ayant découvert un lieu enfoncé à près d’un mille en avant dans les terres, il s’y rendit. Quelque temps après, je le vis revenir en courant. D’abord je crus qu’il était poursuivi par quelques sauvages, ou épouvanté par quelque bête féroce. J’accourus à son secours; mais, quand je fus assez près, j’aperçus suspendu sur son épaule une bête semblable à un lièvre, avec cette différence qu’elle était d’une autre couleur et qu’elle avait les jambes plus longues; il l’avait tuée d’un coup de fusil: sa chair était très-bonne. Cet exploit nous causa beaucoup de joie; le pauvre Xuri était surtout content d’avoir trouvé de l’eau sans s’être rencontré avec les sauvages.

Nous vîmes ensuite qu’il n’était pas nécessaire de nous donner tant de peine pour avoir de l’eau, car la marée ne remontait que fort peu dans la rivière, et lorsqu’elle était basse, l’eau était douce un peu au-dessus de l’embouchure. Nous remplîmes nos jarres, nous nous régalâmes de l’animal tué par Xuri, et nous nous disposâmes à reprendre notre route, sans avoir remarqué dans cette contrée les traces d’aucune créature humaine.

. Ayant déjà fait un voyage sur cette côte, je savais que les îles Canaries et celles du cap Vert n’en étaient pas loin; mais, privé d’instruments propres à prendre la hauteur tant de notre situation que de celle de ces îles, et, d’ailleurs, ma mémoire ne me fournissant aucune lumière sur ce point, je ne savais où les aller chercher ni dans quel endroit précisément il me faudrait larguer pour y diriger ma course. Sans tous ces obstacles, j’aurais pu aisément gagner quelqu’une de ces îles. J’espérais, en suivant la côte jusqu’à la partie où les Anglais font leur commerce, rencontrer un de leurs navires dont le capitaine voudrait bien nous recevoir.

Autant que j’en puis juger par mes calculs les plus exacts, il fallait que le lieu où nous étions alors fût cette région située entre les terres de l’empereur du Maroc d’un côté et la Nigritie de l’autre, et entièrement déserte, ou habitée seulement par des bêtes féroces. Dans l’étendue de près de cent milles, nous ne vîmes que de vastes solitudes pendant le jour, et nous n’entendîmes que hurler et rugir pendant la nuit.

Il me sembla plus d’une fois découvrir de jour le pic de l’île Ténériffe, une des Canaries. J’avais un grand désir de mettre au large pour essayer de l’atteindre. Deux fois je voulus l’entreprendre; mais toujours les vents contraires et la mer trop enflée pour mon petit bâtiment me forcèrent à rebrousser chemin. Je me décidai enfin à suivre mon premier dessein, qui était de côtoyer.

Après que nous eûmes quitté cet endroit, nous fûmes souvent contraints de prendre terre pour avoir de l’eau. Une fois entre autres, de bon matin, nous vînmes mouiller sous une poinle assez élevée; et, comme la marée montait, nous attendions tranquillement qu’elle nous portât plus avant. Xuri, dont les yeux étaient plus perçants que les miens, m’appela tout bas, et me dit que nous ferions mieux de nous éloigner du rivage: «car, coritinua-t-il, ne voyez-vous pas le monstre effroyable qui dort étendu sur le flanc de ce monticule?» Je jetai les yeux du côté qu’il montrait du doigt, et effectivement je vis un monstre épouvantable: un lion d’une énorme grosseur, couché sur le penchant d’une éminence, et dans un petit enfoncement qui le mettait à l’ombre. «Xuri, dis-je alors, allez à terre, et vous le tuerez.» Xuri parut tout effrayé de ce que je lui proposais, et me répondit: «Moi tuer lui! hélas! lui croquer moi d’une bouchée.» Je ne lui en parlai pas davantage, lui ordonnant seulement de ne point faire de bruit. Nous avions trois fusils; je commençai par prendre le plus grand, presque du calibre d’un mousquet; j’y mis une bonne charge de poudre, trois grosses balles, et le posai à côté de moi; j’en pris un autre que je chargeai de deux balles, et enfin le troisième dans lequel je fis couler cinq chevrotines; ensuite, reprenant celui qui avait été chargé le premier, je le mire avec précision, et je vise à la tête de l’animal. Comme il était couché de manière qu’une de ses pattes passait par-dessus son museau, les balles l’atteignirent autour du genou et lui cassèrent l’os de la jambe. Il se leva d’abord en grondant; mais, sentant sa jambe cassée, il retomba, puis il se redressa sur trois jambes, et se mit à rugir d’une force épouvantable. Un peu surpris de ne l’avoir point blessé à la tête, je me saisis sur-le-champ du second fusil, et, quoique le lion commençât à fuir, je lui déchargeai un autre coup qui lui donna dans la tête; et j’eus le plaisir de le voir tomber mort. A la vérité, cette expédition nous donnait du divertissement, mais non de quoi manger, et je regrettais de perdre trois charges de poudre et de plomb sur. une bête qui ne nous serait bonne à rien.

Songeant néanmoins que la peau de l’animal pourrait bien ne nous être pas tout à fait inutile, je résolus de l’écorcher, si j’en pouvais venir à bout. Xuri et moi nous nous mîmes à-l’ouvrage; mais il s’y entendait mieux que moi, car je savais à peine comment m’y prendre. Cette opération nous occupa toute la journée; nous enlevâmes le cuir; et, l’ayant étendu sur notre cabane, le soleil le sécha en deux jours: je m’en servis dans la suite en guise de matelas.

Après avoir quitté ce lieu, nous fîmes voile vers le sud durant dix ou douze jours sans discontinuer, ménageant nos provisions, qui commençaient à diminuer, et ne prenant terre que pour aller chercher de l’eau. Mon dessein était de parvenir à la hauteur de la rivière de Gambie, ou le Sénégal, c’est-à-dire aux environs du cap Vert, où j’espérais trouver quelque bâtiment européen: mais si j’étais trompé dans cette espérance, je ne savais plus quelle route prendre, à moins de me mettre à la recherche des îles, ou de me livrer à la merci des nègres. Je n’ignorais pas que tous les navires qui partent d’Europe pour la Guinée, le Brésil ou les Indes orientales, mouillent à ce cap ou à ces îles; en un mol, ma destinée ne m’offrait que cette alternative, ou de rencontrer quelque vaisseau ou de périr.

Quand nous eûmes continué notre course pendant dix jours de plus, comme je l’ai déjà dit, j’acquis la certitude que la côte était habitée, et nous aperçûmes en deux ou trois endroits des gens qui se tenaient sur le rivage pour nous voir passer: nous pouvions même remarquer qu’ils étaient noirs et nus. J’avais envie de débarquer et d’aller à eux; mais Xuri, toujours sage dans ses conseils, m’en dissuada: néanmoins je voguai près de terre, afin d’être à portée de leur parler. Ils se mirent à courir le long du rivage. Je remarquai qu’ils n’avaient point d’armes, excepté un seul d’entre eux, portant à la main un petit bâton, que Xuri disait être une lance, qu’ils savent jeter fort loin et avec beaucoup d’adresse. Je me tins à une distance respectueuse, et me fis comprendre par signes, le mieux que je pus, leur demandant quelque chose à manger; ils me dirent aussi par signes d’arrêter mon bateau, et qu’ils m’en iraient chercher: j’abaissai le haut de ma voile, et nous nous arrêtâmes. Deux d’entre eux coururent assez loin dans les terres, et furent de retour en moins d’une demi-heure. Ils apportaient deux morceaux de viande et du grain du pays. Nous ne connaissions ni la nature de cette viande ni celle du blé, quoique nous fussions fort disposés à accepter ces provisions. Il s’agissait seulement de savoir avec quelles précautions s’en emparer, car je n’étais pas d’avis de les aller prendre à terre; et, de leur côté, les nègres avaient peur de nous. Ils prirent un bon parti pour nous et pour eux: ils apportèrent sur le rivage ce qu’ils avaient à nous donner, et, l’ayant mis à terre, ils se retirèrent, et se tinrent loin de là jusqu’à ce que, étant allés le charger, nous l’emportâmes à notre bord; puis ils revinrent au rivage comme auparavant.

N’ayant pas grand’chose à leur donner, notre reconnaissance se borna d’abord à leur faire plusieurs signes pour les remercier. Mais il se présenta sur-le-champ une occasion favorable de leur rendre un service signalé. Comme nous étions près de terre, tout à coup deux animaux d’une grandeur énorme descendirent des montagnes vers la mer: l’un poursuivait l’autre, à ce qu’il paraissait, avec beaucoup d’acharnement. Ces peuples semblaient en être très-effrayés, surtout les femmes. L’homme armé d’une lance resta seul, les autres s’enfuirent. Néanmoins ces animaux ne parurent pas vouloir se jeter sur les nègres, car ils coururent droit à la mer, se plongèrent dans l’eau, et se mirent à nager çà et là, comme s’ils n’eussent cherché qu’à jouer. A la fin, l’un d’eux se dirigea de mon côté, et il se trouvait déjà plus près de moi que je ne m’y étais attendu; mais j’étais en mesure de le recevoir, car j’avais chargé mon fusil avec toute la diligence possible; je dis à Xuri de charger les deux autres. Dès qu’il fut à ma portée, je lâchai mon coup, et lui donnai droit dans la tête. D’abord il alla au fond de l’eau, puis il reparut, ensuite il se débattit longtemps, s’enfonçant et revenant sur l’eau tour à tour; et, comme il s’efforçait de gagner le rivage, il mourut à mi-chemin, tant à cause de la plaie mortelle qu’il avait reçue que de l’eau qui le suffoquait.

L’étonnement où le feu et le bruit du fusil jetèrent ces pauvres créatures est au-dessus de tout ce que je puis dire. Quelques-uns faillirent mourir de peur, et tombèrent à la renverse. Mais, quand ils virent que l’animal était mort, qu’il était allé à fond, et que je leur faisais signe de venir au rivage, ils reprirent courage; ils s’approchèrent et se mirent à chercher la bête. L’eau, teinte de sang, me la fit découvrir, et, par le moyen d’une corde que je lui passai autour du corps et que je leur donnai à haler, ils le tirèrent dehors. C’était un léopard des plus curieux, parfaitement bien tacheté, et d’une beauté admirable. Les nègres, ne pouvant imaginer avec quel instrument j’avais pu le tuer, levaient les mains vers le ciel pour témoigner leur surprise.

L’autre animal, épouvanté du feu qu’il avait vu et du coup qu’il avait entendu, se hâta de regagner le rivage en nageant, et de là s’enfuit vers les montagnes d’où il était venu, sans que je pusse discerner à une telle distance à quelle espèce il appartenait. Je vis que les nègres avaient envie de manger la chair du léopard; de mon côté je n’étais pas fâché de leur être agréable, et, quand je leur eus témoigné par signes qu’ils pouvaient la prendre, ils me firent mille remercîments. Ils se jetèrent dessus sans différer; et, quoiqu’ils n’eussent point de couteaux, ils levèrent la peau avec un morceau de bois pointu beaucoup plus aisément que nous ne l’aurions pu faire avec un instrument tranchant. Ensuite ils m’en offrirent une part, que je refusai, leur donnant à entendre que j’étais bien aise de leur laisser la viande, mais que je me réservais la peau. Ils me l’envoyèrent, y ajoutant une grande quantité de leurs provisions, que j’acceptai. Ensuite je leur demandai de l’eau, en leur montrant une de mes jarres que je tournais sens dessus dessous, pour faire voir qu’elle était vide, et que j’avais besoin qu’on la remplît. Sur-le-champ, ils appelèrent quelques-uns des leurs, et deux femmes vinrent, portant un grand vase d’une terre qui paraissait cuite au soleil. Elles le posèrent sur le sable et se retirèrent, comme avaient fait ceux qui nous avaient apporté des provisions. J’envoyai Xuri à terre avec les trois jarres, qu’il remplit.

Je me voyais avec une quantité d’eau suffisante; j’avais, de plus, des racines dont je ne connaissais pas trop la qualité, et du blé. Avec ces provisions, je pris congé des nègres, mes bons amis, je remis à la voile, et continuai ma course au sud pendant onze jours environ, durant lesquels je n’eus pas le moindre désir d’approcher de terre. Au bout de ce terme je vis le continent s’allonger bien avant dans la mer à quatre ou cinq lieues devant moi. La mer était parfaitement calme; je fis un long détour en larguant, afin de pouvoir gagner la pointe; j’en vins à bout, et, lorsque je doublai, j’étais à deux lieues du continent, découvrant distinctement d’autres terres à l’horizon. Alors je conclus, que j’avais d’un côté le cap Vert, et de l’autre les îles qui en portent le nom. Je ne savais pourtant pas encore vers lequel des deux je devais me diriger, car, s’il soufflait un vent un peu fort, je pouvais manquer l’un et l’autre.

Dans cette perplexité, je devins rêveur; j’entrai dans la cabane, laisant à Xuri le soin du gouvernail, et je m’assis. Mais tout à coup je l’entendis s’écrier: «Maître, maître! moi voir vaisseau à la voile!» Il paraissait fort effrayé, car il croyait que c’était un bâtiment envoyé par le patron à notre poursuite, mais j’étais certain que la distance des lieux ne nous laissait rien à craindre de ce côté-là. Je sortis avec précipitation de la cabane, et non-seulement je vis le navire, mais encore je reconnus qu’il était portugais. Je le pris d’abord pour un de ceux qui font la traite des nègres à la côte de Guinée; mais, quand j’eus remarqué la route qu’il tenait, je fus bientôt convaincu qu’il allait ailleurs et qu’il n’avait pas dessein de s’approcher de terre: en conséquence, je fis force de voile et de rames pour avancer en pleine mer, afin de lui parler si c’était possible.

Malgré tous mes efforts, je reconnus que je ne pouvais aller à sa rencontre, et qu’il disparaîtrait avant que je pusse lui faire aucun signal. Mais, dans le moment même où j’avais épuisé les ressources de mon art pour hâler ma course, et où je commençais à perdre toute espérance, on nous avait aperçus avec des lunettes d’approche, et, nous prenant pour le bateau de quelque bâtiment européen naufragé, on diminuait les voiles pour nous donner le temps de rejoindre. Cette vue me rendit le courage, et, comme j’avais à bord le pavillon de mon patron, je le suspendis en écharpe à nos cordages, pour faire entendre par ce signal que nous étions en détresse; de plus, je tirai un coup de fusil. Les gens de l’équipage remarquèrent fort bien mes mouvements, car ils me dirent ensuite qu’ils avaient aperçu la fumée, quoiqu’ils n’eussent point entendu le coup. A ces signaux ils eurent l’humanité de s’arrêter pour moi: en trois heures je me rendis près d’eux.

Ils me demandèrent qui j’étais, en portugais, en espagnol et en français; mais je n’entendais aucune de ces langues. A la fin, un matelot écossais, qui était à bord, m’adressa la parole. Je lui répondis que j’étais Anglais de nation et échappé de l’esclavage des Maures de Salé; alors ils m’invitèrent à passer sur leur bord et m’y reçurent généreusement avec tout ce qui m’appartenait.

Jugez de ma joie! D’abord j’offris au capitaine du navire tout ce que j’avais pour lui témoigner ma reconnaissance; mais il déclara avec générosité qu’il ne voulait rien recevoir de moi; et que tout ce que je possédais me serait exactement rendu au Brésil: «Car, dit-il, lorsque je vous ai sauvé la vie, j’ai fait simplement ce que je voudrais qu’on me fît à moi-même. D’ailleurs, après vous avoir mené dans un pays aussi éloigné du vôtre que le Brésil, si je venais à exiger tout ce que vous avez, vous y mourriez de faim: ce serait donc vous ôter la vie après vous l’avoir conservée. Non, monsieur" je veux vous conduire dans ce pays uniquement par l’intérêt que je vous porte; et ces choses-là vous serviront à vous procurer votre subsistance et à payer votre retour.»

Si cet homme parut charitable dans les offres qu’il me fit, il ne se montra pas moins scrupuleux ni moins exact à les remplir, car il défendit à tous les matelots de toucher à ce qui m’appartenait; ensuite il prit tout en dépôt et m’en donna un inventaire fidèle pour que je pusse le recouvrer, sans en excepter même mes trois jarres de terre.

Quant à ma chaloupe, elle était très-bonne, et il le savait bien; aussi me.proposa-t-il de l’acheter pour le service de son navire, et il me demanda ce que j’en voulais. Je lui répondis que sa générosité à mon égard m’empêchait d’y mettre un prix, et que je m’en rapportais à son estimation: il me proposa de me donner une obligation de quatre-vingts pièces de huit, payable au Brésil, ajoutant que si, à notre arrivée, quelqu’un en donnait davantage, il m’en tiendrait compte. De plus, il m’offrit soixante autre pièces de huit pour mon garçon Xuri. J’avais de la peine à les accepter, tout en étant bien aise de le lui laisser; mais je ne pouvais me résoudre à vendre la liberté de ce pauvre enfant, dont l’aide m’avait été si utile pour recouvrer la mienne. Je fis part de mon scrupule au capitaine; il le trouva raisonnable, et me proposa de s’engager de la manière la plus formelle, par écrit, à l’affranchir dans dix ans s’il voulait se faire chrétien. J’y consentis d’autant mieux que le jeune homme accédait lui-même à cette proposition.

Nous eûmes une navigation heureuse jusqu’au Brésil, et, au bout d’environ vingt-deux jours, nous arrivâmes à la baie de Tous-les-Saints.

Je ne saurais trop vanter la générosité avec laquelle le capitaine me traita. D’abord, il ne voulut rien prendre pour mon passage, puis il me donna vingt ducats pour la peau du léopard et quarante pour celle du lion; il me fit rendre exactement tout ce que j’avais à bord, et acheta tout ceque je voulus bien lui vendre, comme caisses de bouteilles, deux de mes fusils et le reste du morceau de cire dont j’avais fabriqué des chandelles; en un mot, j’eus de ma cargaison environ deux cent vingt pièces de huit. Avec ce capital je débarquai au Brésil.

Peu de jours après le capitaine eut la bonté de me recommander à un fort honnête homme, possesseur d’une plantation et d’une raffinerie. Je vécus quelque temps dans sa maison, et j’appris ainsi la manière de planter les cannes et d’en extraire le sucre.

Voyant combien les planteurs vivaient commodément et avec quelle facilité ils faisaient fortune, je résolus, si je pouvais obtenir une permission, de m’établir dans ce pays et de devenir planteur comme les autres, me proposant en même temps de chercher le moyeu de tirer de Londres les fonds que j’y avais laissés et de les employer à l’amélioration de mon établissement. En conséquence, je me pourvus de lettres de naturalisation, en vertu desquelles j’achetai une terre encore vacante, et dont je mesurai l’étendue sur celle de mon argent; ensuite je formai un plan pour ma plantation et pour mon établissement, proportionnant l’un et l’autre aux fonds que je comptais recevoir d’Angleterre.

J’avais un voisin portugais né à Lisbonne de parents anglais: son nom était Weils, et ses affaires se trouvaient à peu près dans la même situation que les miennes. Je l’appelle mon voisin parce que sa plantation touchait à la mienne, et que nous vivions en fort bonne intelligence.

Nous n’avions qu’un petit fonds l’un et l’autre, et nous ne plantâmes, à proprement parler, que pour notre subsistance durant près de deux années. Au bout de ce terme, nous commençâmes à faire des progrès, et notre terre prenait déjà un bon aspect; aussi la troisième année, nous plantâmes du tabac, et l’année suivante nous eûmes chacun une grande pièce de terre toute prête à recevoir des cannes. Nous avions besoin d’aide, et je sentais plus vivement que jamais combien j’avais eu tort de me défaire de Xuri.

J’avais pris en quelque façon toutes les mesures nécessaires pour bien conduire ma plantation avant le départ du capitaine qui m’avait reçu à son bord en pleine mer, et qui s’était montré mon ami le plus affectionné. Il demeura trois mois tant à charger son navire qu’aux préparatifs de son voyage. Un jour, comme je lui parlais de l’argent que j’avais laissé à Londres, il me donna ce bon et sincère avis: «Monsieur, me dit-il, si vous voulez me remettre une lettre pour celui qui a cet argent à Londres, avec ordre d’envoyer vos effets à Lisbonne, à telle personne que je vous indiquerai et des marchandises convenables à ce pays, je vous promets, moyennant la grâce de Dieu, de vous en rapporter le produit à mon retour; mais je vous conseille de tirer seulement cent livres sterling, moitié de votre capital, et de les aventurer dans une première tentative; si elles arrivent à bon port, vous pourrez faire venir le reste par la même voie; si, au contraire, par malheur, vous les perdez, vous aurez encore l’autre moitié pour y recourir en cas de besoin.»

Il y avait dans ce conseil tant de sagesse et tant de marques d’amitié, que je me hâtai de le suivre; je préparai donc une lettre pour la dame dépositaire de mon argent, et une procuration pour le capitaine portugais, telle qu’il la désirait.

J’adressai à cette dame, veuve du capitaine anglais, une relation exacte de mes aventures, de mon esclavage, de ma fuite, de ma rencontre en pleine mer avec le capitaine portugais, de sa conduite généreuse à mon égard, enfin de l’état où je me trouvais actuellement, avec toutes les instructions nécessaires pour me faire tenir mon argent. Quand cet honnête capitaine fut arrivé à Lisbonne, il trouva moyen, par l’entremise de quelque marchand anglais, d’envoyer à un négociant de Londres ma lettre de change et un récit complet de mon histoire. Ce négociant fit un rapport fidèle à la veuve, qui, non contente de lui délivrer mon argent, envoya un présent de vingt-cinq livres sterling au capitaine portugais, en reconnaissance de l’humanité et de la charité exercées par lui envers moi.

Le marchand de Londres, ayant converti mes cent livres sterling en marchandises anglaises, les envoya à Lisbonne comme l’avait demandé le capitaine, et celui-ci me les apporta heureusement au Brésil. Parmi ces objets, il y avait toutes sortes d’ouvrages de fer et d’ustensiles nécessaires pour ma plantation; ce qui me fut d’un grand secours.

Je fus transporté de joie lorsque cette cargaison arriva, et je crus ma fortune faite. Le capitaine, désireux d’être mon pourvoyeur, et qui en remplissait si dignement les fonctions, avait employé les vingt-cinq livres sterling, présent de la dame, à me louer un serviteur pour six ans; il me l’amena; jamais il ne voulut rien accepter de moi, en considération de tant de services, qu’un peu de tabac de ma récolte.

Remarquez que, toutes mes marchandises étant des manufactures d’Angleterre, comme draps, étoffes et autres objets peu communs, estimés et recherchés dans le pays que j’habitais, je trouvai moyen de les vendre à un prix très-élevé; je portai ainsi au quadruple la valeur de ma première cargaison, et je me vis alors infiniment plus avancé que mon pauvre voisin; car j’achetai un esclave nègre et je louai un serviteur européen.

L’abus de la prospérité devient souvent la source de nos plus grands malheurs: c’est ce qui se vérifia en moi. L’année suivante, j’eus toutes sortes de succès dans ma plantation: je récoltai cinquante gros rouleaux de tabac, outre ce que j’avais échangé avec mes voisins pour mon nécessaire; ces cinquante rouleaux, pesant chacun plus de cent livres, étaient bien conditionnés et tout prêts pour le retour de la flotte de Lisbonne. Voyant mes affaires et mes richesses s’accroître, ma tête se remplit de projets et d’entreprises au-dessus de ma portée, projets qui causent souvent la ruine des personnes les plus habiles.

Si j’eusse continué à soigner ma plantation, je pouvais encore aspirer à tous les grands avantages de la vie retirée tant recommandée par mon père. Mais j’étais né pour tout autre chose; je devais de nouveau travailler, de dessein prémédité, à me plonger dans l’infortune; j’allais surtout augmenter le nombre de mes fautes, et, par conséquent, fournir une ample matière aux reproches que j’aurais le loisir de me faire un jour au milieu des pensées les plus accablantes. Tous ces désastres provenaient uniquement de ma passion effrénée de courir le monde.

C’était précisément la faute que j’avais commise en m’enfuyant de la maison de mon père; et déjà je ne pouvais avoir de repos, sans tomber dans une seconde faute toute semblable: j’étais tenté de m’en aller, sacrifiant les espérances raisonnables de devenir un homme riche et d’une expérience consommée dans ma nouvelle plantation. Et qu’alléguer pour excuse? Un désir téméraire et démesuré de m’élever avec plus de rapidité que ne le permettait la nature des choses. Ainsi je me précipitai, pour la troisième fois, dans le gouffre de misère le plus profond où l’homme puisse tomber, sans qu’il en coûte la vie ou la santé.

Pour procéder par degrés dans cet endroit remarquable de mon histoire on doit supposer qu’ayant vécu près de quatre ans dans le Brésil, et commençant à gagner considérablement et à prospérer dans ma nouvelle plantation, non-seulement j’avais appris la langue du pays, mais que j’avais encore fait connaissance et lié amitié avec mes compagnons de plantation et avec les marchands de San-Salvador, notre port de mer. Dans nos entretiens, je leur parlais souvent de mes deux voyages à la côte de Guinée, de la manière de faire la traite et de la facilité avec laquelle on y pouvait changer de la poudre d’or, des graines de Guinée, des dents d’éléphant, d’autres choses précieuses, et, qui plus est, des nègres en grand nombre, le tout pour des bagatelles, comme de la quincaillerie, des couteaux, des ciseaux, des haches, des morceaux de glace et autres menues marchandises.

On m’écoutait attentivement parler sur ce sujet, et en particulier sur l’achat des nègres, dont le trafic, à peine ébauché, avait toujours été dirigé par une société formée par les rois d’Espagne et de Portugal, et qui entrait dans les comptes du gouvernement. On nous amenait peu de nègres, et ils se vendaient à un prix excessif.

Un jour, me trouvant en compagnie de marchands et de planteurs de ma connaissance, et ayant abordé fort sérieuse-, ment ce sujet, trois d’entre eux vinrent me trouver le lendemain matin, et me dirent qu’ayant beaucoup réfléchi à l’entretien de la veille, ils venaient me proposer une chose qui demandait le secret. Je leur promis de le garder. Après ce préliminaire, ils me déclarèrent leur intention d’équiper un bâtiment pour la Guinée; planteurs comme moi, ils souffraient de la rareté des esclaves; or, comme c’était un commerce qu’on ne pouvait faire., parce qu’il n’était pas permis de vendre publiquement les nègres, leur dessein était de ne faire qu’un seul voyage, de débarquer secrètement les nègres, pour les distribuer ensuite dans leurs propres plantations; en un mot, ils me demandèrent si je voulais m’embarquer en qualité de subréçargue, pour prendre soin de ce qui concernait le négoce sur la côte de Guinée; dans le partage des nègres je devrais avoir une portion égale à celle des autres, sans que j’eusse à fournirma quote-part des fonds pour cette entreprise;

Il me fut aussi impossible de résister à leur offre qu’il me l’avait été autrefois de réprimer les désirs extravagants devant lesquels échouèrent tous les bons conseils de mon père. Je leur dis donc que je partirais volontiers s’ils se èhargeaient du soin de ma plantation pendant mon absence et promettaient d’en disposer selon que je l’aurais ordonné si je venais à périr: tous s’y obligèrent par contrat. Je fis un testament en forme, par lequel, en cas de mort, j’insti-– tuais pour mon légataire universel le capitaine de vaisseau qui m’avait sauvé la vie; j’y insérai cette clause qu’il garderait pour lui la moitié de mes acquisitions, et ferait embarquer l’autre moitié pour l’Angleterre.

Enfin je pris toutes les précautions imaginables pour mettre mes biens en sûreté et pourvoir à l’entretien de ma plantation. Si j’eusse employé seulement une partie de cette prudence à étudier mes véritables intérêts et à peser ce que je devais et ce que je ne devais pas faire, certainement je ne me serais pas éloigné d’un établissement aussi avantageux que le mien.

Mais on me pressait, et j’aimais mieux suivre ma fantaisie que les lumières de ma raison. Le navire étant équipé, la cargaison embarquée et toutes choses arrangées comme nous en étions convenus mes associés et moi, j’allai à bord le1er septembre1659, le même jour que je m’étais embarqué à Hull, huit ans auparavant, malgré la volonté de mes parents.–

Notre navire d’environ cent vingt tonneaux, portait six canons et quatorze hommes, en y comprenant le capitaine, son garçon et moi. Nous l’avions seulement chargé de quincaillerie, de pièces de glace, de coquilles, surtout de, pétits miroirs, de couteaux, de haches, et de quelques matelas.

Le jour même où j’allai à bord, nous mîmes à la voile, et nous nous dirigeâmes vers le nord, le long de la côte, dans le dessein de tourner vers celle d’Afrique quand nous serions parvenus au10e ou11e degré de latitude septentrionale. Nous eûmes un fort bon temps, mais excessive-ment chaud. Arrivés à la hauteur du cap Saint-Augustin, nous nous éloignâmes en mer, mettant le cap comme si nous eussions voulu aller à l’île de Ferdinand de Noronha; mais nous la laissâmes à l’est, ainsi que les îles adj acentes, continuant notre route vers le nord-est-quart-nord, et nous passâmes la ligne après une navigation d’environ douze jours.

Nous étions, suivant notre dernier calcul, sous le7e degré et22minutes de latitude septentrionale, lorsqu’il s’éleva un violent ouragan qui nous désorienta entièrement. Il commença vers le sud-est, devint peu après nord-ouest, puis, se fixant au nord-est, il se déchaîna d’une manière si terrible, que nous dérivâmes pendant douze jours de suite, forcés d’obéir au destin et à la fureur des vents.

Cet orage nous causa une grande frayeur et nous coûta trois hommes: l’un mourut de fièvre ardente; l’autre, avec le mousse, tomba dans la mer. Le vent s’étant un peu abattu sur la fin du douzième jour, le capitaine calcula comme il put, et trouva qu’il était aux environs du11e degré de latitude septentrionale, mais qu’il y avait une différence de vingt-deux degrés de longitude à l’ouest du cap Saint-Augustin; ainsi nous étions jetés sur la côte de la Guyane, partie septentrionale du Brésil, au delà de la rivière des Amazones, , non loin de l’Orénoque. Le navire, fort tourmenté, faisait beaucoup d’eau. Le capitaine nous consulta pour savoir quelle route nous prendrions, et il opina pour regagner la partie orientale.

J’étais d’un avis tout contraire; et, après avoir examiné ensemble une carte marine de l’Amérique, nous conclûmes qu’il n’y avait aucune terre habitée plus proche de nous que l’archipel des Caraïbes; c’est pourquoi nous résolûmes de faire voile sur la Barbade, avec l’espérance qu’en prenant le large, pour éviter le golfe du Mexique, nous arriverions aisément en quinze jours; tandis qu’il nous était impossible de continuer notre voyage à la côte d’Afrique sans quelque assistance et pour le navire et pour nous-mêmes,

Dans ce dessein, nous changeâmes de direction, et nous mîmes le cap au nord-quarl-à-l’ouest, afin d’atteindre quelqu’une des îles habitées par des Anglais, où je croyais recevoir du secours. Arrivés à la latitude du12e degré et dix-huit minutes, nous fûmes assaillis d’une seconde tempête qui nous emporta avec la même impétuosité que la première vers l’ouest, et nous écarta si loin de toute société humaine que nous n’avions d’autre alternative que de périr dans les flots ou d’être dévorés par les sauvages.

Dans cette extrémité, le vent soufflait toujours avec violence, et le jour commençait à paraître lorsqu’un de nos gens s’écria: «Terre!»

A peine fûmes-nous sortis de la cabine pour voir ce que c’était et dans quelle région du monde nous nous trouvions, que le navire donna contre un banc de sable: son mouvement cessa tout à coup, et les vagues y entrèrent avec tant de précipitation, que nous nous attendîmes à périr sur l’heure; nous nous serrions contre les bords du bâtiment pour nous garantir de la violence des vagues.

Le temps parut enfin devenir moins mauvais, et nous reprîmes courage; mais le navire était enfoncé trop avant dans le sable pour que nous pussions espérer l’en dégager, et notre situation était toujours aussi déplorable, car il ne nous restait plus qu’à tâcher de descendre à terre, au risque d’y périr de faim ou d’y être dévorés. Un peu avant la tempête, nous avions un bateau à notre arrière, mais d’abord il s’était fracassé à force de heurter contre notre gouvernail; ensuite il avait coulé bas et il n’y avait plus d’espérance de ce côté.. Comment mettre à l’eau notre chaloupe du bord? Cependant il ne fallait pas perdre de temps; car, à tout moment, le navire menaçait de se briser.

Les matelots parvinrent à descendre la chaloupe à côté du navire; nous nous mîmes tous dedans, au nombre de onze personnes, recommandant nos âmes à la miséricorde divine. Bien que l’orage fût moins violent, la mer s’élevait encore à une hauteur considérable.

C’est alors que le danger était proche et effroyable: nous vîmes tous clairement que notre chaloupe ne pourrait résister à la fureur des eaux et que nous serions infailliblement submergés. Nous n’avions point de voile, et, du reste, il eût été impossible de nous en servir. Nous nous mîmes à ramer de toutes nos forces pour gagner la terre, mais avec un visage consterné comme des malheureux allant au supplice; aucun de nous ne pouvait ignorer qu’en arrivant près de la côte la chaloupe y essuierait des coups si rudes, qu’elle serait bientôt en mille pièces. Quoi qu’il en soit, le vent nous poussant vers la terre, nous travaillions de tous nos efforts pour le seconder, hâtant ainsi notre perte.

Nous ne savions si le rivage était du roc ou du sable, ni s’il était bas ou élevé. Ma seule espérance était de tomber dans quelque baie, dans quelque golfe ou dans l’embouchure d’une rivière, d’y entrer par un coup de hasard et de nous mettre à l’abri du vent. Mais loin de là, la terre, à mesure que nous approchions, nous paraissait encore plus redoutable que la mer.

Après avoir ramé, ou plutôt dérivé pendant une lieue et demie, une vague furieuse, semblable à une montagne, roula à notre arrière: c’était nous avertir d’attendre le coup de grâce. En effet, la mer fondit sur nous avec tant de furie, qu’elle renversa la chaloupe et nous sépara les uns des autres et du bateau: dans le moment nous fûmes tous engloutis.

Je ne saurais décrire la confusion de mes pensées quand je fus précipité au fond de l’eau. Quoique je nageasse fort bien, je ne pus cependant me dégager assez pour respirer, et la vague, m’ayant emporté vers le rivage, se brisa et me laissa presque à sec et à demi mort. Voyant la terre plus proche que je ne l’aurais cru, j’eus assez de présence d’esprit et de force pour me lever sur mes jambes et tâcher d’avancer du côté du rivage avant qu’une autre vague vînt et me ressaisît. Mais je reconnus bientôt que c’était impossible, car je vis la mer haute et furieuse s’élançant sur moi comme un ennemi redoutable avec lequel je ne pouvais me mesurer. Tout ce que j’avais à faire, c’était de retenir mon haleine et de m’élever autant qu’il m’était possible au-dessus de l’eau: de cette manière je pouvais nager, conserver la liberté de ma respiration et voguer vers le rivage. Ce que je craignis le plus, c’était que le flot, après m’avoir poussé vers la terre, ne me rejetât ensuite dans la mer en s’en retournant.

La trombe qui fondit sur moi me couvrit d’abord d’une masse d’eau de vingt ou trente pieds de hauteur: je me sentais entraîné du côté de la terre avec une force et une rapidité extrêmes; en même temps je retenais ma respira-– tion, et je m’aidais en nageant avec vigueur. Mais j’étais près d’étouffer à force de me contraindre, quand je me sentis remonter, et, tout à coup, je me trouvai la tête et les mains hors de l’eau. Quoique cela n’eût duré que deux secondes, je respirai et repris courage. Je fus de nouveau couvert d’eau, mais je tins bon; alors, m’apercevant que la vague s’était brisée et qu’elle commençait à se retirer, je m’élançai en avant pour n’être point entraîné; je sentis enfin que j’avais pied. Je demeurai immobile pendant quelques moments, pour reprendre haleine et pour attendre l’éloignement des eaux; puis je courus vers le rivage avec toute la vitesse dont j’étais capable. Cet effort n’était pas suffisant pour me délivrer de la fureur des ondes qui venaient encore fondre sur moi; elles m’enlevèrent deux fois encore, et me portèrent en avant, comme elles avaient déjà fait.

Peu s’en fallut que le dernier de ces deux assauts ne me fût fatal; car la mer me jeta si rudement contre un rocher, que j’en perdis le sentiment et la faculté d’agir pour ma délivrance; le coup, ayant porté sur le flanc et sur la poitrine, m’ôta la respiration, et, si la mer fût revenue encore à la charge, j’aurais été indubitablement suffoqué. Mais je recouvrai le sentiment un peu avant le retour du flot, je m’attachai à une pointe de rocher, et je retins mon haleine tant. que l’eau fût au-dessus de moi. Déjà les vagues n’étaient plus si hautes, et la terre était proche, je fis un nouvel effort et m’approchai si près du rivage, que la vague qui vint ensuite me couvrit, il est vrai, mais ne m’enleva pas, de sorte que je n’eus plus qu’à exercer une seule fois mes jambes pour prendre terre définitivement. Je montai sur le haut du rivage, je m’assis sur l’herbe, à l’abri de l’insulte et de la fureur des flots.

CHAPITRE III

Table des matières

Je remercie Dieu de m’avoir sauvé la vie.–Je passe la nuit sur un arbre.–Ma visite au navire échoué.–Je parviens à transporter à terre un grand nombre de provisions.–Choix d’un lieu pour y construire mon habitation.–Le navire échoué disparaît à la suite d’une nouvelle tempête.

Je crois impossible de peindre les transports et l’espèce de ravissement où se trouve l’homme sauvé de celte manière et arraché pour ainsi dire du tombeau.

Je me promenai au bord de la mer, levant les mains vers le ciel, l’esprit absorbé par l’idée de ma délivrance, témoignant ma joie par mille gestes bizarres, réfléchissant sur mes compagnons, tous noyés sans doute, et songeant que j’étais, selon toute apparence, le seul échappé au naufrage; en effet, je ne revis d’eux que trois chapeaux et deux souliers dépareillés.

Je tournai les yeux du côté du navire échoué; mais la mer était si écumante et si courroucée, et il se trouvait à une distance si grande, qu’à peine pouvais-je le distinguer: «Grand Dieu! m’écriai-je, comment suis-je venu à terre?»

Après m’être soulagé par tout ce qu’il y avait de consolant dans ma situation, je regardai autour de moi, afin de voir en quel lieu j’étais. Hélas! je sentis bientôt diminuer mon allégresse, et je trouvai que, loin d’avoir à me féliciter de ma délivrance, elle était affreuse. J’étais mouillé et je n’avais point d’habits pour en changer; j’avais faim, et je n’avais rien à manger; j’avais soif, et je n’avais rien à boire; j’étais faible, et je n’avais rien pour me fortifier; ma seule perspective était de mourir de faim ou d’être dévoré par les bêtes féroces. Je ne possédais aucune arme avec laquelle je pusse tuer quelque animal pour ma subsistance, ni me défendre contre ceux qui viendraient m’attaquer; en un mot, je n’avais sur moi qu’un couteau, une pipe et un peu de tabac dans une boîte. Je tombai bientôt dans de terribles angoisses, et durant quelque temps je courus çà et là comme un insensé. Cependant la nuit approchait, et je commençai à considérer quel serait mon sort si cette terre nourrissait des bêtes féroces, sachant qu’elles rôdent dans l’obscurité pour chercher leur proie.

L’unique ressource, pour le moment présent, était de monter sur un certain arbre, dont le branchage était fort épais, semblable à un sapin, mais épineux, qui s’élevait près de là et où je résolus de passer la nuit, en attendant le genre de mort qu’il me faudrait subir le lendemain, car jusqu’alors l’arrêt m’en paraissait irrévocable. Je m’éloignai d’environ un demi-quart de mille du rivage, pour voir si je ne trouverais point d’eau douce; j’eus le bonheur d’en rencontrer. Après avoir bu et mis un peu de tabac dans ma bouche pour prévenir la faim, je courus à l’arbre, sur lequel je me plaçai de manière à ne pas tomber, si je venais à mendormir. Armé d’un bâton court, coupé pour me servir de défense, je pris mon logement. Comme j’étais extrêmement fatigué, un profond sommeil ne tarda pas à réparer mes forces.

Il faisait grand jour quand je m’éveillai; le temps était clair, la tempête dissipée, et la mer aussi tranquille qu’elle avait été agitée la veille. Mais quelle fut ma surprise en voyant que le navire, dégagé par la marée du banc de sable où il s’était engravé, avait dérivé tout près du rocher où je m’étais si cruellement meurtri! Comme le bâtiment paraissait encore reposer sur sa quille, je souhaitai vivement d’aller à bord, afin d’en tirer, pour mon usage, les choses les plus nécessaires.

Après être descendu du logement que je m’étais choisi dans l’arbre, je regardai encore autour de moi, et la première chose que je découvris fut la chaloupe que le vent avait jetée sur la côte, à environ deux milles de moi, à main droite. Je marchai le long du rivage aussi loin que je pus pour aller jusque-là; mais je trouvai un bras de mer d’un demi-mille de largeur entre moi et la chaloupe; il me fallut revenir sur mes pas, laissant la chose pour cette fois, parce que mes désirs se tournaient bien plus du côté du navire, où j’espérais trouver de quoi fournir à ma subsistance.

Un peu après midi, la mer était fort calme et la marée si basse, que je pouvais avancer jusqu’à un quart de mille du navire; ce fut un renouvellement de douleur, car je comprenais clairement que, si nous fussions restés à bord, nous serions tous venus sains et saufs à terre, et je n’aurais pas eu le chagrin de me trouver, comme j’étais alors, privé de toute consolation et de toute compagnie. Ces réflexions m’arrachèrent des larmes; mais, comme elles n’apportaient qu’un faible soulagement à mes maux, je résolus d’aller au navire, si je le pouvais. Il faisait une chaleur excessive; m’étant dépouillé de mes habits, je me jetai à l’eau. Arrivé au pied du bâtiment, je trouvai plus de difficulté à monter à bord que je ne l’avais cru: il reposait sur terre, mais le pont était très-élevé au-dessus de l’eau, et il n’y avait rien à ma portée que je pusse saisir pour y parvenir. J’en fis deux fois le tour à la nage; la seconde fois, j’aperçus un bout de corde attaché à l’avant; je m’étonnai de ne l’avoir pas vu d’abord; je m’en saisis avec beaucoup de peine, et, par ce moyen, je grimpai sur le gaillard. Je découvris alors que le navire était entr’ouvert, et qu’il y avait beaucoup d’eau à fond de cale; mais, posé sur le flanc d’un banc de sable –ferme, il portait sa poupe extrêmement haut, et sa proue plongeait presque dans l’eau: de cette manière, le pont se trouvait tout à fait hors de l’eau, et ce qu’il renfermait était sec. On le pense bien, la première, chose que je fis fut de chercher partout et de voir ce qui était gâté de ce qui était intact. Les provisions n’avaient nullement souffert de l’eau; comme j’avais grand appétit, j’allai à la soute, où je remplis mes poches de biscuits, et je me mis à manger, tout en m’occupant d’autres choses, car je n’avais pas de temps à perdre. Je trouvai du rhum dans la chambre du capitaine, et j’en bus un coup; j’avais grand besoin de ce cordial pour m’encourager et me donner des forces.

Il ne m’aurait servi de rien de demeurer les bras croisés et de perdre du temps à souhaiter ce que je ne pouvais en aucune manière obtenir. La nécessité me rendit prévoyant et industrieux.

Nous avions à bord, en réserve, plusieurs vergues, un ou deux mâts de perroquet, et deux ou trois grandes barres de bois; je pris la résolution de les mettre en œuvre, et je les lançai hors du bord, après les avoir séparément attachés à une corde, afin qu’ils ne dérivassent point. Cela fait, je descendis sur le côté du bâtiment, et, les tirant à moi, j’attachai quatre de ces pièces ensemble par les deux bouts, le mieux qu’il me fut possible, en leur donnant la forme d’un radeau. Après avoir posé en travers deux ou trois planches fort courtes, je trouvai que je pouvais marcher dessus, mais qu’il était trop léger pour porter une grande charge. Je retournai au travail, et, à l’aide de la scie du charpentier, je partagea une des vergues en trois pièces, et je les ajoutai à mon radeau, non sans beaucoup de peine. L’espérance de me procurer des choses si nécessaires me servit d’aiguillon pour faire bien au delà de ce dont j’aurais été capable en ’toute autre occasion.

Déjà le radeau était assez fort pour porter un poids raisonnable; il s’agissait de voir de quels objets je le chargerais et comment je préserverais sa charge des atteintes de l’eau; mais je ne m’arrêtai pas beaucoup à cette considération; d’abord je chargeai toutes les planches que je pus trouver; ensuite, après avoir bien considéré ce dont j’avais le plus besoin, je pris trois coffres de matelots dont j’avais forcé les serrures pour les vider, et je les descendis avec une corde sur mon radeau. Dans le premier, je mis des provisions: du pain, du riz, trois fromages de Hollande, cinq pièces de bouc séché, et un petit reste de blé d’Europe laissé à part pour nourrir quelques volailles que nous avions embarquées. Il y avait aussi une certaine quantité d’orge et de froment mêlés ensemble; mais, à mon grand regret, je vis que ces grains avaient été mangés ou gâtés par les rats. Quant à la boisson, je trouvai plusieurs caisses de bouteilles apparte-– nant à notre capitaine, vingt-quatre d’entre elles contenaient du rack; je les arrangeai séparément, parce qu’il n’était pas nécessaire ni même possible de les mettre dans le coffre. Pendant cette occupation, je m’aperçus que la marée commençait à monter, quoique lentement, et j’eus le chagrin de voir mon habit, ma veste et ma chemise, que j’avais laissés sur le rivage, flotter et s’en aller au gré de l’eau: cet accident me fit aller à la quête des hardes, j’en trouvai en abondance; mais je me contentai de prendre ce dont je ne pouvais absolument me passer pour le moment, parce que j’avais beaucoup plus à cœur de me procurer des choses plus utiles, à savoir: des outils pour travailler quand je serais à terre. Après avoir longtemps cherché, je trouvai enfin le coffre du charpentier; ce fut un trésor pour moi, trésor beaucoup plus précieux que ne l’aurait été un navire chargé d’or: je le descendis et le posai sur mon radeau, tel qu’il était, sans perdre le temps d’en faire l’inspection.

La chose que je désirais le plus après celle-là, c’étaient des munitions et des armes. Il y avait dans la chambre du capitaine deux fusils fort bons et deux pistolets; je m’en saisis d’abord, ainsi que de plusieurs cornets à poudre, d’un petit sac de plomb et de deux vieilles épées rouillées. Je savais qu’il y avait quelque part trois barils de poudre, mais j’ignorais en quel endroit notre canonnier les avait placés. A la fin pourtant je les déterrai: un de ces barils était mouillé; les deux autres étaient secs et en bon état: je les plaçai avec les armes sur mon radeau. Alors je crus m’être muni d’assez de provisions; il ne me restait plus que d’aviser au moyen de les conduire jusqu’à terre, car je n’avais ni voile, ni rame, ni gouvernail, et la moindre bouffée pouvait submerger toute ma cargaison.

Trois choses m’encourageaient: la mer était tranquille, la marée montait et portait à terre, et le vent, quoique faible, était favorable. Je trouvai encore deux ou trois rames à moitié rompues, dépendantes de la chaloupe, deux scies, une hache, un marteau, sans compter ce qui était dans le coffre du charpentier; j’ajoutai le tout à ma cargaison, puis je me mis en mer. Mon radeau vogua très-bien pendant un mille environ; seulement je m’aperçus qu’il dérivait un. peu de l’endroit où j’avais pris terre auparavant; j’en conclus qu’il y avait un courant d’eau, et j’espérai trouver une baie ou une rivière, qui me tiendrait lieu de port pour débarquer ma cargaison.

La chose était comme je l’avais imaginé: je découvris vis-à-vis de moi une petite anse, vers laquelle je me sentais entraîné par le cours rapide de la marée. Je gouvernai mon radeau le mieux que je pus, pour lui faire tenir le fil de l’eau, mais je faillis faire un second naufrage. Si un tel malheur me fût arrivé, je crois véritablement qu’il m’aurait porté une atteinte mortelle. Cette côte m’étant tout à fait inconnue, j’allai toucher sur le sable d’un bout de mon radeau, et, comme il flottait de l’autre, peu s’en fallut que ma cargaison ne glissât en entier de ce côté et ne tombât dans l’eau. Je faisais tout mon possible pour maintenir les coffres à leur place en m’appuyant contre eux; mais mes forces étaient insuffisantes pour dégager le radeau: alors, soutenant la charge avec vigueur, je restai dans cette attitude près d’une demi-heure, durant laquelle la marée me releva peu à peu et finit par me redresser. Quelques moments après, l’eau, qui continuait à s’élever, fit flotter mon radeau, et je le poussai aussitôt avec ma rame dans le canal; parvenu un peu plus haut, je me vis à l’embouchure d’une petite rivière dans laquelle remontait un courant ou flux rapide. Cependant je cherchais des yeux, sur l’un ou l’autre bord, une place où je pusse prendre terre, car je ne me souciais point d’entrer plus avant dans la rivière; l’espérance de découvrir quelque navire me déterminait à ne point m’éloigner de la côte.

Enfin j’aperçus à droite un petit golfe, vers lequel je conduisis mon radeau, non sans beaucoup de peine et de difficulté; je m’approchai au point que je touchais le fond de l’eau avec ma rame; je pouvais aisément atteindre le rivage; mais, en le faisant, je courais une seconde fois le risque de submerger tout mon magasin; car, le bord offrant une pente assez roide, il me fallait débarquer dans une place où mon radeau, lorsqu’il viendrait à toucher, serait si fort élevé par un bout et enfoncé par l’autre, que je me trouverais en danger de tout perdre. Je pris le parti d’attendre la marée haute, me servant de ma rame en guise d’ancre pour arrêter mon radeau et en tenir le flanc appliqué contre le bord, près d’un terrain plat et uni que l’eau ne pouvait manquer de couvrir. Ce moyen réussit: mon radeau tirait environ un pied d’eau; dès que je m’aperçus que j’en avais assez, je le poussai sur la plage, où je l’amarrai en enfonçant dans la terre mes deux rames rompues. Je demeurai dans cette situation jusqu’à ce que la marée, tout à fait basse, laissât mon radeau et ce qu’il portait à sec, sur le rivage.

La première chose que je fis après cet heureux débarque-ment fut d’aller reconnaître le pays et de chercher un lieu convenable pour ma demeure, ainsi que pour serrer mes effets et les garantir contre tout accident. J’ignorais encore si ce terrain était un continent ou bien une île, s’il était habité ou inhabité, si j’avais ou non quelque chose à craindre des bêtes sauvages. Un mille séparait cet endroit d’une montagne très-haute et très-escarpée, dont le sommet dominait une chaîne de plusieurs autres montagnes situées au nord. Je pris un de mes fusils et un de mes pistolets avec un cornet de poudre et un petit sac de plomb; armé de la sorte, j’allai à la découverte jusqu’au haut de cette montagne, où, étant arrivé avec beaucoup de fatigue, je vis combien ma destinée était déplorable: j’étais dans une île, entouré, partout de la mer, sans découvrir d’autres terres que plusieurs rochers fort éloignés de là, et deux petites îles beaucoup plus petites que celle où je me trouvais, situées à près de trois lieues vers l’ouest.

Je reconnus de plus que l’île où je me voyais renfermé était stérile, et j’avais tout lieu de croire qu’il n’y avait point d’habitants, sinon, peut-être, des bêtes féroces; je n’en voyais cependant aucune, mais je voyais des quantités d’oiseaux dont je ne connaissais ni l’espèce ni l’usage que j’en pourrais faire après les avoir tués. A mon retour, je tirai un oiseau fort gros, posé sur un arbre au bord d’un grand bois; c’était sans doute le premier coup de fusil qui eût retenti dans ce lieu-là depuis la création du monde: il s’éleva de tous les endroits du bois un nombre infini d’oiseaux de plusieurs genres, avec un bruit confus causé par les cris et les piaulements différents qu’ils faisaient entendre, chacun selon son espèce. Quant à l’oiseau que je tuai, je le pris pour une sorte d’épervier, il en avait la couleur et le bec, mais non les éperons ni les serres; sa chair, d’une odeur forte, ne valait absolument rien.

Après cette découverte, je revins à mon radeau et me mis à le décharger; ce travail m’occupa le reste du jour, et, lorsque la nuit vint, je ne savais que faire de ma personne, ni quel lieu choisir pour prendre du repos, car je n’osais dormir à terre, craignant que les bêtes féroces ne vinssent me dévorer: je me suis convaincu depuis qu’il n’y avait rien de pareil à craindre dans l’île.

Je me barricadai le mieux que je pus avec les coffres et les planches que j’avais amenés à terre, et je me fis une espèce de hutte pour me loger au moins cette nuit-là. Pour ce qui est de la nourriture, je ne concevais pas encore d’où elle pourrait venir: néanmoins j’avais vu deux ou trois animaux semblables à des lièvres courir hors du bois où je tuai l’oiseau.

Je me figurai alors que je pourrais encore tirer du navire bien des choses utiles, particulièrement des cordages, des voiles et autres objets pouvant être transportés à terre. Je résolus donc de faire un autre voyage à bord, si je le pouvais; et, comme je savais que la première tourmente ne manquerait pas de briser le bâtiment en mille pièces, je renonçai à toute autre entreprise, jusqu’à ce que j’eusse exécuté celle-ci. Alors je tins conseil pour savoir si je retournerais avec le même radeau; mais la chose ne me parut pas praticable. Je pris le parti d’y aller à la nage comme la première fois, quand la marée serait basse; ce que je fis, avec cette différence seulement que je me déshabillai avant de sortir de ma hutte, ne gardant sur moi qu’une chemise déchirée, un caleçon et une paire d’escarpins.

Je me rendis au bâtiment et j’y préparai un second radeau. 1L’expérience acquise par moi dans la fabrication du premier m’ayant rendu plus habile, je construisis celui-ci moins lourd et me gardai bien de le surcharger. Je ne laissai pourtant pas d’emporter plusieurs choses qui me furent très-utiles: premièrement je trouvai dans le magasin du charpentier deux ou trois sacs pleins de clous et de pointes, une grande tarière, au moins une douzaine de haches et une pierre à aiguiser. Je mis le tout à part, avec plusieurs choses qui avaient appartenu au canonnier, telles que deux ou trois leviers de fer, deux barils de balles, sept mousquets, un autre fusil de chasse, une petite quantité de poudre, un gros sac de dragées et un grand rouleau de plomb; mais ce dernier était si pesant, que je n’eus pas la force de le soulever pour le faire passer par-dessus le bord du navire.

J’enlevai, en outre, tous les habits que je pus trouver, avec une voile de rechange du perroquet de misaine, un hamac, un matelas et quelques couvertures. Je chargeai tout ce que je viens de détailler sur mon nouveau radeau, et je le conduisis à terre avec un succès qui contribua à me consoler dans mes disgrâces.

Tant que je fus éloigné de terre, je craignais que les bêtes sauvages dévorassent mes provisions; mais, à mon retour, je les trouvai intactes; seulement un animal, semblable à un chat sauvage, était assis sur un de mes coffres; dès qu’il me vit approcher, il s’enfuit à quelques pas de là, puis s’arrêta tout court: il ne paraissait ni décontenancé ni effrayé, et il me regardait fixement, comme s’il eût eu quelque envie de s’apprivoiser avec moi. Je lui présentai le bout de mon fusil; mais, comme il ne savait pas ce dont il s’agissait, il ne s’en effraya point, et ne songea pas à prendre la fuite. Je lui jetai un morceau de biscuit, qu’il ne dédaigna pas; il prit bien la chose, et me fit connaître, par son air content, qu’il était disposé à en accepter un autre morceau; mais, voyant qu’il ne gagnait rien à attendre, il s’en alla.

Les tonneaux où notre poudre était renfermée se trouvant trop gros et trop pesants, j’avais été obligé de les défoncer pour l’en tirer par petites parties, ce qui avait prolongé mon opération. Arrivé à terre avec toute ma cargaison, je commençai à me faire une petite tente au moyen de la voile et des piquets que je coupai dans cette intention. J’apportai sous cette tente tout ce qui pouvait se gâter à la pluie ou au soleil; ensuite je me fis un rempart des coffres vides et des tonneaux, en les plaçant les uns sur les autres autour de ma tente pour la fortifier contre tout assaillant.

Je barricadai la porte en dedans avec des planches, et en dehors avec un coffre vide dressé debout; après avoir placé mes pistolets à mon chevet, mon fusil à mon côté, je me mis au lit pour la première fois, et je dormis fort tranquillement toute la nuit. J’étais las et accablé, car je n’avais dormi que fort peu la nuit précédente, et j’avais rudement travaillé tout le jour.

Mon magasin d’effets de toute espèce était alors, je pense, le plus complet qui eût jamais été amassé par une seule personne; mais je n’étais pas encore satisfait, et je m’imaginais que tant que le navire resterait sur sa quille, je devrais en tirer tout ce que je pourrais. Chaque jour je me rendais à bord pendant la marée basse, et j’en rapportais tantôt une chose, tantôt une autre. A mon troisième voyage, j’enlevai tout ce que je pus des agrès: les petites cordes et le fil de caret, une pièce de canevas et le baril de poudre mouillé, enfin toutes les voiles, depuis la plus grande jusqu’à la plus petite; je fus obligé de les couper en plusieurs morceaux, pour en transporter davantage à la fois, car elles n’étaient plus propres à servir de voiles, mais comme de simples morceaux de toile.

Ce qui me fit le plus de plaisir dans ces excursions, c’est qu’au moment où je croyais qu’il n’y avait plus rien dans le bâtiment qui valût la peine de s’en embarrasser, je trouvai encore un grand tonneau de biscuit, trois bons barils de rhum ou d’eau-de-vie, une boîte de cassonnade et un muid de très-belle fleur de farine.

L’agréable surprise où me jeta cette découverte fut d’autant plus grande, que je ne m’attendais plus à rencontrer aucune provision que l’eau n’eût entièrement gâtée. Je vidai au plus vite le tonneau de biscuits, j’en fis plusieurs parts, et les enveloppai dans des morceaux de voiles que je taillai exprès pour cet objet, et enfin je transportai cette charge à terre avec autant de bonheur que dans mes autres voyages.

Le lendemain, je fis un autre voyage. Comme j’avais dépouillé le navire de tout ce qui était aisément transportable, je songeai aux câbles. Je débutai par les plus gros, je les coupai en plusieurs pièces proportionnées à mes forces, de manière à pouvoir les remuer; j’amoncelai deux câbles et une hansière1et toute la ferraille que je pus arracher; ensuite, ayant coupé la vergue de beaupré et celle de misaine pour me faire un grand radeau, je me mis sur cette charge pesante et je voguai. Ce radeau était si lourd, qu’entré dans le petit golfe où j’avais débarqué mes autres provisions, et ne pouvant le gouverner aussi bien que précédemment, il chavira et me jeta dans l’eau avec toute ma cargaison. Relativement à moi, le mal n’était pas grand, car j’étais près de terre; mais je perdis la majeure partie de ma cargaison, surtout le fer, dont je m’étais promis de faire un bon usage Néanmoins, à la marée basse, je sauvai la plupart des pièces de câbles et quelques-unes de fer, à la vérité avec un travail infini, puisque j’étais obligé de plonger, ce qui me fatigua beaucoup. Malgré ce revers, je ne manquai point d’aller à bord une fois par jour, et d’en apporter tout ce que je pouvais enlever.

Il y avait déjà treize jours que j’étais à terre; durant ce temps j’avais fait onze voyages à bord, et j’avais enlevé tout ce qu’une personne seule était capable d’emporter; je crois ne pas exagérer en disant que, si le calme eût continué, j’aurais amené à terre tout le bâtiment, pièce à pièce. Je voulus y retourner une douzième fois; mais, comme je m’y préparais, le vent commençait à se lever, ce qui ne m’empêcha pas de m’y rendre durant la marée basse; et, quoique j’eusse souvent fouillé la chambre du capitaine avec 1. On nomme hansière les trois cordes dont un câble d’ancre est composé. grand soin, j’y découvris cependant une armoire garnie de tiroirs, dans l’un desquels je trouvai deux ou trois rasoirs, une petite paire de ciseaux et dix ou douze couteaux, avec autant de fourchettes; dans un autre, il y avait environ trente-six livres sterling en monnaie d’Europe et du Brésil, moitié en or, moitié en argent, et entre autres quelques pièces de huit.

A la vue de cet argent, je souris: «Vanité des vanités! m’écriai-jè; métal imposteur, que tu es vil à mes yeux! A quoi peux-tu me servir? tu ne vaux pas la peine que je me baisse pour te ramasser; un seul de ces couteaux est plus précieux pour moi que les trésors de Crésus; demeure donc où tu es, ou plutôt va au fond de la mer!» Après avoir donné un libre cours à mon indignation, je me ravisai pourtant tout à coup, et, prenant cette somme avec les ustensiles que j’avais trouvés dans l’armoire, j’empaquetai le tout dans un morceau de canevas.

Déjà je pensais à faire un radeau, quand je m’aperçus que le ciel se couvrait, et que le vent commençait à fraîchir. Au bout d’un quart d’heure, il souffla de la côte, et sur-le-champ je calculai que ce serait un projet chimérique de vouloir faire un radeau avec un vent qui venait de terre; le plus court parti était de m’en retourner avant que le flux se fît sentir, si je ne voulais dire adieu pour jamais à la terre. En conséquence, je me mis à nager, et je traversai l’espace qui se trouvait entre le navire et le rivage; mais ce ne fut pas sans beaucoup de peine, tant à cause du poids que je portais qu’en raison de l’agitation de la mer; car le vent s’éleva si brusquement, qu’il y eut une tempête avant même que la marée fût haute.

Mais j’étais déjà rendu chez moi, à l’abri de l’orage, et assis dans ma tente au centre de mes richesses. Il fit un gros temps toute la nuit, et le matin, quand je regardai en mer, la carcasse du navire avait disparu.

CHAPITRE IV

Table des matières

Je construis une habitation.–Je parviens à tuer quelques chèvres.–Mes fortifications.–Mes difficultés à fabriquer les meubles les plus indispensables.

Dès lors je ne pensai plus ni au navire ni à ce qu’il contenait. La mer en jeta dans la suite plusieurs débris sur le rivage.

Toutes mes pensées ne tendaient plus qu’à me mettre en sûreté contre les sauvages et les bêtes féroces, s’il y en avait dans l’île. Je ne savais si je me creuserais une cave ou si je me dresserais une tente; enfin je résolus d’avoir l’une et l’autre.

Je reconnus d’abord que la place que j’occupais n’était pas propre à un établissement: parce que le terrain, bas et marécageux, devait être peu salubre; ensuite, parce qu’il n’y a avait pas d’eau douce près de là: je pris le parti de chercher un site plus convenable.

J’avais plusieurs points à consulter dans mon choix: le premier était la salubrité et l’eau potable; le second, d’être à l’abri des ardeurs du soleil; le troisième, de me garantir contre les attaques des hommes ou des bêtes; et le quatrième, d’avoir vue sur la mer, afin que, s’il venait quelque navire dans ces parages, je n’omisse rien de ce qui pourrait favoriser ma délivrance.

Comme j’étais à chercher une place qui réunît tous ces avantages, je trouvai une petite plaine située au pied d’une colline élevée, dont le front était roide et sans talus, comme la façade d’une maison, tellement que nulle attaque ne pouvait venir à moi d’en haut. Sur le flanc de ce rocher était un enfoncement qui ressemblait assez à l’entrée ou à la porte d’une cave; mais il n’existait en effet aucune caverne ni aucun chemin qui pénétrât dans le roc.

Je résolus de m’établir sur cette esplanade et devant cet enfoncement. L’esplanade n’avait pas plus de cent verges de largeur sur une longueur double, et formait devant mon habitation une espèce de tapis vert, qui se terminait en descendant régulièrement de tous côtés vers la mer. Cette situation était au nord-nord-ouest de la colline; ainsi elle me mettait à l’abri de la chaleur, jusqu’à ce que j’eusse le soleil à l’ouest quart sud-ouest, ou environ, à peu près à l’heure de son coucher dans ces climats.

Avant de dresser ma tente, je traçai devant l’enfoncement du rocher un demi-cercle qui enclavait environ dix verges dans son demi-diamètre, depuis son point central jusqu’à sa circonférence, et vingt de diamètre d’un bout jusqu’à l’autre.

Je plantai dans ce demi-cercle deux rangs de fortes palissades, que j’enfonçai en terre, jusqu’à ce qu’elles fussent fermes comme des piliers; leur gros bout était pointu et s’élevait de terre à la hauteur de cinq pieds et demi; il n’y avait pas plus de six pouces de distance de l’un à l’autre rang.

Je pris ensuite les pièces de câble coupées à bord du navire, et les rangeai les unes sur les autres, dans l’entre-deux du double rang, jusqu’au haut des palissades; puis j’y ajoutai d’autres pieux, d’environ deux pieds et demi, appuyés contre les premiers et leur servant de contre-fort en dedans du demi-cercle. Cet ouvrage était très-fort: ni homme ni bête n’aurait pu le forcer ou l’escalader; il me coûta beaucoup de temps et de travail.

Je fis, pour entrer dans la place, une petite échelle, avec laquelle je passais par-dessus mes fortifications; quand j’étais dedans, je retirais cette échelle après moi. De cette manière, je me croyais parfaitement défendu contre tout agresseur, et je dormais en toute sécurité pendant la nuit.

C’est dans ce retranchement, ou dans cette forteresse, que je transportai mes provisions, mes munitions, en un mot toutes mes richesses. Je m’y dressai une grande tente que je fis double pour me garantir des pluies, excessives dans cette région pendant un certain temps de l’année. Je fis d’abord une tenle médiocre, ensuite une plus grande par-dessus, et je couvris le tout d’une toile goudronnée que j’avais sauvée avec les voiles.

Dès lors je cessai pour longtemps de coucher dans le lit que j’avais apporté à terre, aimant mieux dormir dans un hamac.

Je portai dans ma tente toutes les provisions qui pouvaient se gâter à la pluie, et, ayant ainsi renfermé mes biens dans l’enceinte de mon domicile, j’en bouchai l’entrée et me servis de mon échelle.

Cela fini, je commençai à creuser dans le roc, et je portai contre la palissade la terre et les pierres que j’en tirais, de sorte qu’il en résulta en dedans une espèce de terrasse d’environ un pied et demi. Je me fis derrière ma tente une caverne qui était comme le cellier de la maison.

Un jour, lorsque tout était encore en projet, tente et cave, un nuage sombre et épais s’étant formé, il en sortit un orage é soudain il fit un éclair, et bientôt après un coup de tonnerre. Je ne fus pas tant frappé de l’éclair que d’une pensée qui traversa mon esprit avec la promptitude de ce météore. «Ah1dis-je en moi-même, que deviendra ma poudre? sans elle, comment me défendrai-je? comment pourvoirai-je à ma nourriture?» J’étais plus mort que vif en pensant que toute ma poudre pourrait sauter en un instant.

Cette idée m’impressionna tellement, que, quand l’orage fut passé, je suspendis mes travaux et me mis à faire des sacs et des boîtes pour serrer ma poudre, afin que, divisée en plusieurs paquets dispersés çà et là, l’un ne fît pas prendre feu à l’autre, et que je ne pusse la perdre toute à la fois. Il me fallut quinze jours pour ce travail, et je crois que ma poudre, dont la quantité montait à environ cent quarante livres, ne fut pas partagée en moins de cent paquets. Quant au baril monillé, je n’en redoutais aucun accident; aussi je le plaçai dans ma caverne, que j’eus la fantaisie d’appeler ma cuisine; et, pour le reste, je le cachai dans des trous de rochers exempts d’humidité.

Durant ce temps, je ne laissai passer aucun jour sans sortir au moins une fois avec mon fusil, soit pour me distraire, . soit pour chercher quelque chose à manger, ou même pour découvrir, autant que je le pourrais, quelles étaient les productions de l’île. A ma première sortie, je reconnus bientôt qu’il y avait des chèvres, ce qui me causa beaucoup dejoie; mais cette joie fut tempérée par une circonstance désagréable: ces animaux étaient si sauvages, si rusés et si légers à la course, qu’il n’y avait rien de plus difficile que de les approcher.

Cette difficulté ne me découragea pourtant pas, car je ne doutais nullement que je n’en pusse tuer de temps en temps, comme il arriva en effet bientôt après. Ayant observé leurs allures, voici comme je m’y pris: lorsque je descendais dans les vallées et que je voyais des chèvres sur les rochers, elles s’enfuyaient épouvantées; mais si elles étaient à paître dans les vallées et que je fusse sur les rochers, elles ne remuaient point, et ne faisaient pas attention à moi. De là je conclus que, par la position de leurs yeux, elles avaient la vue tellement dirigée en bas, qu’elles ne voyaient pas aisément les objets situés au-dessus d’elles: je pris alors le parti de commencer ma chasse par monter toujours sur les rochers, afin d’être placé plus haut qu’elles, et alors j’en tuai souvent à plaisir. De mon premier coup j’abattis une chèvre qui avait un petit chevreau encore à la mamelle, circonstance dont je fus véritablement fâché. Quand la mère fut tombée, le petit resta auprès d’elle jusqu’à ce que j’allasse la ramasser; je la chargeai sur mes épaules, et le petit me suivit jusqu’à mon clos: je la déposai à terre, puis, prenant le chevreau entre mes bras, je le portai par-dessus la palissade, dans l’espérance de l’apprivoiser; mais il ne voulut pas manger, ce qui m’obligea bientôt à le tuer et à le manger moi-même. Le produit de cette chasse me nourrit longtemps, car je ménageai mes provisions, surtout mon pain.

Ayant fixé mon habitation, il fallait absolument la pourvoir d’un foyer et amasser des provisions pour allumer du feu. Je dirai plus tard ce que je fis à cette intention; j’étais bien plus touché de ce qui me regardait personnellement.

Ma condition se présentait sous un aspect terrible; comme j’avais fait naufrage contre cette île après avoir dérivé par une violente tempête et après avoir été jeté à quelques centaines de lieues de la route ordinaire des navigateurs, j’avais raison d’attribuer cet événement à un arrêt particulier de la justice divine, qui me condamnait à terminer ma vie dans ce triste séjour. Tandis que je me livrais à ces réflexions, un torrent de larmes ruisselait le long de mes joues.

Mais ces pensées étaient toujours contrebalancées par d’autres qui leur succédaient, et me faisaient voir que j’avais tort. Un jour entre autres, me promenant sur le bord de la mer, mon fusil sous le bras, j’étais fort rêveur, quand la raison vint répliquer aux murmures qui m’étaient échappés: «Eh bien, disais-je, je me trouve dans une misérable condition, il est vrai; mais où sont mes compagnons? N’étions-nous pas onze dans le bateau? où sont les dix autres? Pourquoi ne sont-ils pas sauvés et moi perdu? Pourquoi ai-je été le seul épargné? Lequel vaut mieux d’être ici ou d’être là?» En même temps je montrais la mer avec le doigt.

«Ne faut-il pas considérer les choses du bon et du mauvais côté é? et les avantages dont nous jouissons ne doivent-ils pas nous consoler des maux qui nous affligent?»

«Que deviendrais-je, m’écriai-je, que deviendrais-je sans mon fusil, par exemple, sans munitions pour aller à la chasse, sans outils pour travailler, sans habits pour me couvrir, sans lit pour me reposer; sans tente pour m’abriter?»

A présent, je dois retracer le tableau d’une vie solitaire, d’une vie telle qu’on n’a peut-être jamais ouï parler de rien de semblable en ce monde, je remonterai jusqu’au commencement et je continuerai avec ordre. C’était le trentième jour de septembre que j’abordai dans ce désert, à l’époque de l’équinoxe d’automne, où le soleil dardait presque perpendiculairement ses rayons sur ma tête, et je comptais, suivant mon évaluation, faute de papier, de plumes et d’encre, être vers la latitude de9degrés22minutes, au nord de la ligne.

Dix ou douze jours après, il me vint dans l’esprit que tôt ou tard je ne pourrais calculer la marche du temps, et que je ne pourrais plus distinguer les dimanches des jours de travail. Pour prévenir une si fâcheuse confusion, je plantai près du rivage, à l’endroit où j’avais pris terre, un grand poteau, en forme de croix, et sur lequel je traçai cette inscription:

J’ABORDAI ICI LE30SEPTEMBRE1659.

Sur les côtés de ce poteau, je marquai chaque jour un cran: tous les sept jours j’en marquai un plus grand, et tous les premiers du mois un autre plus grand encore; de cette manière, je me fis un calendrier indiquant avec soin les semaines, les mois et les années.

Il faut observer que, parmi le grand nombre de choses que je tirai du navire dans les différents voyages que j’y fis, il s’en trouva beaucoup de moins essentielles que celles dont j’ai parlé, mais qui pourtant m’étaient très-utiles; par exemple, des plumes, de l’encre et du papier, et plusieurs objets que je trouvai dans les cabines du capitaine, du maître et du charpentier; trois ou quatre compas, des instruments de mathématiques, des cadrans, des lunettes d’approche, des cartes et des livres de navigation. J’avais pris tout cela pêle-mêle, sans me donner le temps d’examiner ce qui pourrait me servir. Je trouvai aussi trois Bibles, que j’avais reçues avec ma cargaison d’Angleterre, et mises avec mes effets, à mon départ du Brésil; puis quelques livres portugais, et entre autres deux ou trois livres de prières, et plusieurs ouvrages que j’eus grand soin de serrer. Nous avions aussi dans le navire deux chats et un chien. J’emportai les deux chats avec moi; le chien sauta du navire dans la mer, et vint me trouver à terre le jour que j’y amenai ma première cargaison. Pendant plusieurs années il fit auprès de moi les fonctions d’un serviteur et d’un camarade fidèle; jamais il ne me laissa manquer de ce qu’il était capable d’aller chercher: il me faisait bonne compagnie. Ayant des plumes, de l’encre et du papier, je tins un compte exact de tout ce qui m’arriva, aussi longtemps que dura mon encre; mais quand elle fut consommée, cela me devint impossible, n’ayant imaginé aucun moyen d’en faire de nouvelle, ni rien pour y suppléer.

Ceci me fait souvenir que, dans le magasin que j’avais amassé, il me manquait encore quantité de choses: une bêche, une pioche et une pelle pour remuer et pour transporter la terre; des aiguilles, des épingles et du fil; quant au linge, j’appris en peu de temps à m’en passer sans beaucoup de peine.

Ce manque d’outils retardait mes travaux, et il se passa près d’un an avant que j’eusse entièrement achevé mon enclos. Les pieux dont il était formé étaient si pesants, que je ne pouvais les soulever qu’avec les plus grands efforts; il me fallait si longtemps pour les couper dans les bois, pour les façonner, et surtout pour les conduire à ma demeure1 un seul me coûtait quelquefois deux jours, pour le couper et pour le transporter, et un troisième pour l’enfoncer en terre. Dans ce dernier travail, je me servais, au commencement, d’une grosse pièce de bois; par la suite, j’imaginai de me servir d’un levier de fer que j’avais à ma disposition; mais, malgré ce secours, mes palissades me donnaient bien de la peine.

Je n’avais pas sujet de me rebuter de la longueur d’un travail, quel qu’il fût: je ne devais pas être avare de mon temps, et je ne sais point à quoi j’aurais pu l’employer si cet ouvrage eût été terminé, à moins d’aller visiter l’île pour chercher ma nourriture; et c’est ce que je faisais chaque jour.

Je commençai dès lors à examiner sérieusement ma position et les ressources auxquelles j’étais réduit. Je tins une note de l’état de mes affaires, non pour la laisser à mes héritiers, il n’y avait pas d’apparence que je dusse en avoir, mais pour éloigner de mon esprit les pensées désolantes qui venaient l’accabler chaque jour. La raison commença à se rendre maîtresse de l’abattement de mon cœur, et je me consolais de mon mieux en comparant le bien et le mal, en établissant comme par doit et avoir, d’un côté les jouissances que je goûtais, de l’autre les maux que j’endurais.

Il résulta de cette comparaison une vérité incontestable: c’est qu’il n’y a pas de condition si misérable dans la vie qui n’ait deux faces, l’une positive, l’autre négative, établissant toujours une balance en faveur de la Providence.

J’ai déjà décrit mon habitation, placée au pied d’un rocher, ma tente était entourée d’un double rang de fortes palissades garnies de câbles; mais je pourrais bien mainnant donner à ma cloison le nom de muraille, car je l’avais effectivement murée en dehors d’un renfort de gazon de deux pieds d’épaisseur. Au bout d’un an et demi, ou environ j’ajoutai des chevrons qui, prenant du haut de la palissade, appuyaient contre le rocher, et je les entrelaçai de branches d’arbres et d’autres matériaux pour me garantir des pluies si violentes en certains temps de l’année dans ces climats.

J’ai raconté comment j’avais enfermé mes effets tant dans cet enclos que dans la cave creusée derrière la tente e; ce 4 qui faisait dans le commencement un amas confus de meubles et d’outils, qui, faute d’être bien arrangés, occupaient toute la place; de sorte qu’il ne m’en restait pas pour me remuer. Je me mis en conséquence à élargir ma caverne et à travailler sous terre: le rocher cédait assez facilement à tous mes efforts; me voyant en sûreté du côté des bêtes féroces j’avançai mes travaux dans le roc à main droite; ensuite, tournant encore une seconde fois à droite, je parvins à me faire jour sur la plaine et à sortir par une porte indépendante de ma palissade ou de mes fortifications.

Cet ouvrage servait non-seulement de porte de derrière à ma tente et à mon magasin, mais encore il me donnait de l’espace pour ranger mes meubles. Alors je m’appliquai à fabriquer ceux qui m’étaient les plus nécessaires, et je commençai par une chaise et une table; sans ces deux commodités, je ne pouvais jouir du peu de douceurs qui me restaient encore dans la vie: par exemple, je ne pouvais écrire à mon aise ni manger avec plaisir, sans une table.

Je mis la main à l’œuvre, et je ne puis m’empêcher de remarquer que la raison est le principe et l’origine des mathématiques. Je n’avais de ma vie manié aucun outil, et cependant, par mon travail, par mon application, par mon industrie, je trouvai, à la fin, que toutes les choses qui me manquaient, j’eusse pu les faire, si j’avais eu les outils nécessaires. Sans outils même je fis plusieurs ouvrages, et, avec le secours d’une hache et d’un rabot seulement, je vins à bout de quelques-uns, ce qui n’était peut-être jamais arrivé auparavant; mais ce ne fut pas sans un travail infini. Si, par exemple, je voulais avoir une planche, il me fallait couper un arbre, le tailler des deux côtés jusqu’à le rendre suffisamment mince, et l’aplanir ensuite avec un rabot. Par cette méthode je ne pouvais faire, il est vrai, qu’une’planche d’un arbre entier; mais à cela point d’autre remède que la patience.

Je commençai par la chaise et la table, et, pour y réussir, je me servis de morceaux de planches amenées sur mon radeau. Ensuite je fabriquai des tablettes de la largeur d’un pied et demi, et les plaçai l’une au-dessus de l’autre, tout le long d’un côté de ma caverne, pour y mettre mes outils, mes clous, ma ferraille, en un mot pour arranger séparément toutes ces choses et les pouvoir trouver sans peine. J’enfonçai pareillement des chevilles dans le rocher pour suspendre mes fusils et divers ustensiles. Quiconque aurait vu ma caverne l’aurait prise pour un magasin général de toutes les choses nécessaires.

Je tins alors un journal de toutes mes actions: dans les premières semaines, j’étais trop accablé, non pas du travail, mais des troubles de l’esprit, pour faire un journal qui ne fût pas rempli de choses insipides. Ayant enfin surmonté mes faiblesses, me voyant établi dans mon domicile, pourvu de meubles, avec une chaise et une table, le tout aussi bien conditionné que possible, je commençai à écrire et j’ai continué autant que dura mon encre.

CHAPITRE V

Table des matières

Je commence à tenir un journal.–Nom que je donne à mon île.–Expédients pour fabriquer des outils.–J’achève la construction de mon habitation.–Tremblement de terre.–Je tombe malade.

Le30septembre de l’année1659, après avoir fait naufrage durant une horrible tempête qui, depuis plusieurs jours emportait le bâtiment hors de sa route, moi, malheureux ROBINSON CRUSOÉ, seul sauvé de tout l’équipage, que je vis périr devant mes yeux, étant plus mort que vif, je pris terre dans cette île, que j’ai cru pouvoir, à juste titre, appeler l’île du Désespoir.

Je passai tout le reste du jour à m’affliger, de l’état affreux où j’étais réduit, n’ayant ni aliments, ni retraite, ni habits, ni armes, dénué de toute espérance de secours, m’attendant à être la proie des bêtes féroces, la victime des sauvages ou de la faim, ne voyant en un mot, devant moi, que l’image de la mort. A l’approche de la nuit, je montai sur un arbre, de peur des animaux, et je dormis toute la nuit d’un profond sommeil.

Le1er octobre, le matin, je fus surpris en apercevant que le navire ayant flotté avec la marée, s’était sensiblement rapproché du rivage. Ce fut un sujet de consolation pour moi de le voir dressé sur sa quille; j’espérai que, si le vent venait à s’abattre, je pourrais aller à bord y chercher de quoi manger, et en tirer plusieurs choses qui pourraient m’être le plus utiles. Une partie de cette journée se passa en pénibles réflexions; mais enfin, voyant que le navire était presque à sec, je marchai sur le sable aussi loin que je pus, et je mis à la nage pour aller à bord.

Depuis le1er octobre jusqu’au24, je fis chaque jour un voyage pour tirer du bâtiment tout ce que je pouvais emporter, le conduisant ensuite à terre sur des radeaux avec la marée montante. Il plut beaucoup pendant ces trois semaines, mais avec plusieurs intervalles de beau temps.

Le24, mon radeau chavira avec tous les effets qui étaient dessus; mais j’en recouvrai une grande partie à la marée basse.

Le25, il plut toute la nuit et tout le jour; des tourbillons de vent s’élevèrent avec violence et mirent le navire en pièces, à ce point qu’il n’en paraissait plus que des débris à la marée basse. Je m’occupai ce jour-là à serrer les effets que j’avais sauvés, de crainte qu’ils ne se gâtassent à la pluie.

Le26octobre, je cherchai une place propre à fixer mon habitation, ayant fort à cœur de me mettre en sûreté contre les attaques nocturnes des sauvages ou des bêtes féroces. Vers la nuit je plantai un piquet dans un endroit convenable au pied d’un rocher, et je tirai un demi-cercle pour marquer les limites de mon campement, que je résolus de fortifier d’un ouvrage composé de deux rangs de palissades, dont l’entre-deux serait rempli de câbles et le dehors renforcé de gazon.

Depuis le26jusqu’au30, je travaillai avec ardeur à porter mes effets dans mon habitation nouvelle, quoiqu’il plût beaucoup pendant tout ce temps.

Le31au matin, je sortis avec mon fusil pour aller à la découverte et à la chasse. Je tuai une chèvre, dont le chevreau me suivit jusque chez moi; mais, comme il ne voulait point manger, je fus obligé de le tuer.

Le1er novembre, je dressai ma tente au pied du rocher; je la fis aussi spacieuse que je pus, la soutenant sur des piquets que je plantai et auxquels je suspendis mon hamac. J’y couchai pour la première fois.

Le2novembre, je plaçai tous mes coffres, toutes les planches et toutes les pièces de bois dont j’avais composé mes radeaux, autour de moi, et je m’en fis un rempart un peu en dedans du cercle que j’avais marqué pour ma forteresse.

Le3, je sortis avec mon fusil, et je tuai deux oiseaux semblables à des canards; ils me fournirent un très-bon manger. L’après-dinée, je travaillai à faire une table.

Le4au matin, je commençai à régulariser mes heures de travail, de sortie et de repos. Le matin, je sorlais avec mon fusil pendant deux ou trois heures, s’il ne pleuvait pas; ensuite je me mettais à travailler jusqu’à onze heures environ, puis je mangeais ce que la Providence et mon industrie m’avaient préparé. A midi, je me couchais pour dormir jusqu’à deux heures, parce qu’il faisait alors extrêmement chaud; enfin je me remettais au travail sur le soir. Je consacrai cette journée et les suivantes à finir ma table.

Le5novembre, je sortis avec mon fusil et mon chien, et je tuai un chat sauvage; la peau en était douce, mais la chair n’en valait rien. J’écorchais tous les animaux que je tuais, et j’en conservais la peau; en revenant le long de la côte, je vis plusieurs oiseaux de mer qui m’étaient inconnus.

Le6, après la promenade du matin, je me mis à travailler à ma table, et je la terminai: je ne la trouvais pas à mon goût; mais je ne fus pas longtemps sans en corriger les. défauts.

Le temps commença, le7, à se mettre au beau. Je travaillai à me faire une chaise durant les7, 8, 9, 10, et une partie du12. Je ne parle pas du11, c’était le dimanche, suivant mon calendrier.

Le13novembre, il y eut un affreux orage. Dès que le tracas de la tempête fut passé, je pris la résolution de partager ma provision de poudre en autant de petits paquets que j’en pourrais faire, pour la mettre parfaitement en sûreté.

Le14, le15et le16furent employés à faire de petites boîtes carrées pouvant contenir une ou deux livres de poudre tout au plus; après les avoir remplies, je les plaçai dans plusieurs endroits différents, les éloignant les unes des autres autant que possible. Je tuai, l’un de ces trois jours-là, un oiseau dont la chair était bonne à manger.

Le17, je commençai à creuser le rocher qui était derrière ma tente, afin de me mettre plus au large et à mon aise. Il me manquait trois choses fort nécessaires pour cet ouvrage, savoir: une pioche, une pelle et une brouette ou un panier. Je discontinuai donc mon travail, en songeant aux moyens de suppléer à ces outils. Quant à la pioche, je la remplaçai facilement par des leviers de fer assez propres à cela, quoique un peu pesants; mais pour la pelle, elle m’était d’un besoin si absolu, que, sans elle, je ne pouvais rien faire, et je ne savais encore par quoi la remplacer.

Le lendemain18novembre, en cherchant dans les bois, je trouvai une espèce d’arbre qui, s’il n’était pas celui que les Brésiliens appellent bois de fer, à cause de son extrême dureté, lui ressemblait du moins beaucoup. Je me fatiguai extrêmement à en couper une pièce, travail qui endommagea une hache, et ce ne fut pas avec moins de peine que je la portai jusqu’à mon domicile, car elle était très-pesante.

La dureté excessive du bois, jointe à la manière dont j’étais obligé de m’y prendre, fut cause que je mis beaucoup de temps à construire cette machine. Enfin peu à peu je lui donnai la forme d’une pelle ou d’une bêche; elle avait le manche exactement fait comme celui de nos pelles anglaises, mais le plat n’en étant pas garni en fer, elle ne pouvait avoir autant de durée; cependant elle suffit aux usages auxquels je la destinais.

Il me manquait encore un panier et une brouette. Je ne pouvais en aucune manière faire un panier, n’ayant pas, ou du moins ne sachant pas qu’il y eût dans l’île ni saules, ni osier, ni autres arbres de cette espèce, dont les branches fussent propres à faire ces sortes d’ouvrages. Quant à la brouette, il me semblait que j’en viendrais bien à bout; excepté pourtant de la roue, dont je n’avais aucune notion, et pour la fabrication de laquelle je ne me sentais pas le moindre talent; d’ailleurs, où prendre de quoi forger l’essieu de fer qui doit passer dans le moyeu? Je fus obligé de renoncer à fabriquer cet outil: pour transporter hors de ma caverne la terre que j’en tirais, je me servis d’un instrument assez semblable à l’auge à mortier qu’emploient les manœuvres.

La façon de ce dernier instrument ne me coûta pas tant de peine que celle de la pelle; mais l’un et l’autre, ainsi que l’essai inutile que je fis pour la confection d’une brouette, ne me tinrent pourtant pas moins de quatre jours entiers, sauf ma promenade du matin; je manquai rarement de la faire avec mon fusil, et d’en revenir au logis sans rapporter quelque chose de bon à manger.

Le25novembre, mon travail principal ayant été interrompu jusqu’ici, par la fabrication de ces outils, je le repris dès qu’ils furent achevés, travaillant chaque jour suivant que me le permettaient mes forces et les règles que je m’étais prescrites pour la distributionde mon temps. Je mis dix-huit jours à élargir et à creuser ma caverne, de manière à pouvoir y serrer commodément tous mes effets.

Le10décembre, je regardais déjà ma voûte comme achevée, lorsqu’il se détacha tout à coup et avec un tel fracas une si grande quantité de terre du haut de l’un des côtés, que j’en fus extrêmement effrayé, et non sans raison, car, si je me fusse trouvé dessous, c’en était fait de moi. J’eus bien de la peine à réparer ce désastre: il fallut d’abord emporter la terre tombée, et ensuite, chose encore plus importante, il fallut étançonner la voûte pour prévenir un pareil accident.

Le11, je dressai deux étais soutenant le faîte à l’aide de deux morceaux, de planche mis en croix sur chacun. Je finis cet ouvrage le lendemain; et, non content de ce que j’ayais fait, je continuai, pendant près d’une semaine, d’ajouter d’autres étais semblables aux premiers, qui assurèrent ma voûte, et qui, formant un rang de piliers, semblaient diviser ma maison en deux parties.

Le17, dès ce jour jusqu’au vingtième, je m’occupai à placer des tablettes et à ficher des clous dans les étançons pour suspendre tout ce qui en était susceptible; à partir de ce moment, je pus établir de l’ordre dans ma demeure.

Le20décembre, je commençai à porter mes meubles dans ma caverne, à garnir ma maison, et à faire une table de cuisine pour apprêter mes viandes;–à cet effet, je me servis de planches; mais elles commençaient à devenir rares.

Le24, il plut beaucoup tout le jour et toute la nuit, et il n’y eut pas moyen de sortir.

Le25, il plut encore tout le jour.

Le26, il ne tomba point de pluie; l’air et la terre, ayant été rafraîchis, semblaient donner à la nature une sérénité qu’elle n’avait pas auparavant.

Le27, je tuai un chevreau et j’en blessai un autre, que je finis par attraper, et que j’amenai en laisse au logis: dès que je fus arrivé, je lui raccommodai la jambe et la lui bandai. J’en pris un tel soin, qu’il survécut et devint bientôt aussi fort de cette jambe que de l’autre. Après l’avoir gardé quelque temps, il s’apprivoisa, et paissait sur la verdure, dans mon enclos, sans prendre la fuite. Alors, me vint la pensée d’entretenir des animaux privés, afin d’avoir de quoi [me nourrir quand ma poudre et mon plomb seraient con-! sommés.

Le28, le29et le30décembre il fit de grandes chaleurs qu’aucun vent ne modérait: il n’était possible de sortir que [le soir pour aller chercher ma nourriture.

Le1er janvier1660, il fit encore très-chaud; je sortis de [bon matin et vers le soir avec mon fusil. Cette fois, m’étant avancé dans les vallées au centre de l’île, je vis qu’il y avait une grande quantité de chèvres; elles étaient extrêmemen asauvages et de difficile accès; je résolus d’amener mon chien set de voir s’il ne pourrait pas les chasser vers moi.

Le2, je me mis en campagne avec mon chien, suivant mon projet de la veille; et je le lançai contre les chèvres; mais je m’étais trompé dans mon calcul, car elles se rasasemblèrent, faisant tête contre lui: il fut assez prudent pour connaître le péril et se retirer.

Le3, je commençai mes fortifications ou mon mur; et, dans la crainte d’être attaqué, je n’oubliais rien pour rendre l’ouvrage bien épais et bien solide. Ayant déjà fait la description de cette muraille, j’omets ici ce que j’en disais dans nnon journal. On observera seulement que j’employai du 53janvier au14avril pour la construire et la rendre complète, quoiqu’elle n’eût pas plus de vingt-quatre verges d’étendue Elle formait un demi-cercle d’un endroit du roc à un autre, et occupait environ huit verges dans son diamètre, à partir de l’entrée de ma cave jusqu’au point opposé de la circonférence.

Je me fatiguai beaucoup dans cet intervalle, et j’eus à souffrir la pluie pendant des semaines entières. Je ne me trouvai point en sûreté que cette muraille ne fût finie; et il est aussi difficile de croire que d’exprimer ce qu’il m’en coûta de travail pour apporter les palissades de la forêt et les enfoncer en terre.

Cette muraille achevée, j’en fis une autre en dehors avec du gazon; je me persuadai alors que personne ne s’apercevrait qu’il y eût là une habitation, et je m’applaudis de m’y être pris de la sorte.

Cependant je parcourais tous les jours les bois pour tuer quelque gibier, à moins que la pluie ne m’en empêchât; et, dans ces promenades réitérées, il m’arrivait souvent de faire d’importantes découvertes.

Je trouvai, par exemple, une espèce de pigeons fuyards qui ne nichent point sur les arbres comme font les ramiers, mais bien dans les trous de rochers comme les pigeons domestiques: je pris quelques-uns de leurs petits pour les apprivoiser. J’y réussis; mais, devenus grands, ils s’envolèrent tous et ne revinrent plus, à cause peut-être du défaut de nourriture, car je n’avais rien à leur donner. Cependant je trouvais aisément leurs nids, et je prenais les petits, qui étaient un manger délicat.

Néanmoins je m’apercevais, dans l’administration de mon ménage, qu’il me manquait bien des choses; je crus, d’abord, qu’il me serait impossible de réussir à les fabriquer; cela était vrai pour quelques-unes: par exemple, je ne pus jamais venir à bout d’achever un tonneau et d’y mettre des cercles. J’avais bien un ou deux petits barils, mais je n’eus point assez d’adresse pour en construire sur ces modèles; malgré tous mes efforts, il me fut impossible d’y mettre les fonds ou de joindre assez bien les douves pour y faire tenir de l’eau. J’abandonnai enfin ce projet.

Je n’avais pas non plus de chandelles, et il m’était bien incommode de m’en passer, car je me voyais forcé de me coucher à la tombée de la nuit, c’est-a-dire ordinairement à sept heures. Cela me fit souvenir de la masse de cire dont je fabriquais des chandelles lors de mon aventure d’Afrique; mais je n’en avais plus un seul petit morceau. L’unique moyen dont je m’avisai pour parer à cet inconvénient fut de conserver la graisse des chèvres tuées par moi; je fis ensuite sécher au soleil un petit plat de terre que j’avais façonné; puis, prenant du fil de caret pour servir de mèche, je trouvai le moyen d’avoir ainsi une sorte de chandelle dont la flamme, il est vrai, n’était pas si lumineuse que celle de la chandelle ordinaire.

Au milieu de tous ces travaux, il m’arriva. de trouver, en fouillant parmi mes meubles, un sac qui avait été rempli de grain, destiné à la volaille non pour ce voyage, mais pour le précédent.

Ce qui restait de blé avait été rongé par les rats, et je n’y voyais plus que de la balle et de la poussière; or, comme j’avais besoin du sac pour autre chose, j’allais le vider et en secouer les balles et les restes au pied du rocher, ci côté de mes fortifications.

Cela eut lieu peu de temps avant les grandes pluies dont je viens de parler, et je mis si peu d’attention quand je jetai cette poussière, qu’au bout d’un mois ou environ il ne m’en restait pas le moindre souvenir, lorsque j’aperçus çà et là quelques tiges qui sortaient de terre: je les pris d’abord pour des plantes que je ne connaissais point; mais quelque temps après je fus étonné de voir dix ou douze épis venus à maturité, qui étaient d’une orge verte, de la même espèce que celle d’Europe, aussi belle qu’elle aurait pu l’être en Angleterre.

» Après avoir vu croître de l’orge dans un climat que je ne croyais pas propre à la production du blé, ignorant la cause de cet événement, je fus saisi d’élonnement, et je me mis dans l’esprit que Dieu avait fait croître ce blé miraculeusement, sans le concours d’aucune semence, et qu’il avait à opéré ce prodige uniquement pour me fournir des subsistances dans ce désert.

Cette idée m’attendrit jusqu’aux larmes, et ma surprise augmenta de plus en plus lorsque je vis d’autres tiges nouvelles pousser près des premières, tout le long du rocher: je les reconnus pour des tiges de riz, parce que j’en avais vu croître en Afrique.

Non-seulement je pensais que la Providence m’envoyait ce présent; mais ne doutant pas que sa libéralité ne s’étendît encore plus loin, je visitai tout le voisinage et tous les coins des rochers qui m’étaient pourtant déjà bien connus, pour chercher une plus grande quantité de ces productions miraculeuses; mais je n’en trouvai pas d’autres. Enfin, je me rappelai que j’avais secoué en cet endroit un sac où il y avait eu du grain pour les poules, et le miracle disparut.

Je ne manquai pas de recueillir soigneusement ce blé dans la bonne saison, qui était la fin du mois de juin, et, en serrant jusqu’au moindre grain, je résolus de semer tout ce que j’en avais, dans l’espérance d’en recueillir assez pour faire du pain. Quatre ans se passèrent avant que j’en pusse goûter; encore en usai-je sobrement. Le blé que je semai la –première fois fut presque tout perdu, pour avoir mal pris mon temps, en le semant dans la saison sèche, ce qui le fit périr, ou du moins il n’en vint que très-peu.

Outre l’orge, il y eut, encore une trentaine d’épis de riz, je les conservai avec le même soin et pour un semblable usage, avec cette différence pourtant que le dernier me servit tantôt de pain et tantôt de mets, car j’avais trouvé le moyen de le faire cuire. Reprenons notre journal.

Je travaillai assidûment, comme je l’ai dit, pendant trois mois et demi à bâtir ma muraille, et je la fermai le14d’avril, après m’en être ménagé l’entrée au moyen d’une échelle; une porte aurait fait remarquer de loin mon habitation. 1

Le16avril, je finis mon échelle, avec laquelle je montais: par-dessus les palissades; la retirant après moi, et la plaçant! ensuite dans l’enclos, lequel avait un espace suffisant, et personne n’y pouvait entrer qu’en passant par-dessus la muraille.

Dès le lendemain du jour où cet ouvrage fut achevé, je faillis voir renverser tous mes travaux, et perdre moi-même la vie. Je travaillais derrière ma tente, lorsque tout à coup la terre s’éboula du haut de ma voûte et de la cime du rocher qui pendait sur ma tête. Deux des piliers que j’avais placés dans ma caverne craquèrent horriblement, et, n’en sachant point encore la véritable cause, je crus que c’était la chute d’une quantité de matériaux, comme cela était arrivé déjà une fois. De peur d’être enterré dessous, je m’enfuis au plus vite vers mon échelle, et, ne m’y croyant pas en sûreté, je passai par-dessus la muraille pour m’éloigner et me dérober à des morceaux entiers du rocher, que je croyais toujours près de fondre sur moi.

A peine avais-j’e le pied à terre de l’autre côté de la palissade, que je vis clairement qu’il y avait un épouvantable tremblement de terre. Trois fois le sol frémit sous mes pieds; entre chaque secousse, il y eut un intervalle d’environ huit minutes, et les trois secousses furent si violentes, que les édifices les plus solides et les plus forts en auraient été renversés. Tout le côté d’un rocher, situé à environ un demi-[mille de moi, tomba avec un bruit semblable à celui du tonnerre. L’Océan même me parut ému de ce prodige, et je crois, ) que les secousses étaient encore plus violentes sous les ondes que dans l’île.

Le mouvement de la terre m’avait donné des nausées, comme aurait fait celui d’un vaisseau battu par la tempête, si j’avais été en mer: je n’avais ni vu ni entendu dire rien bde pareil; l’étonnement dont j’étais saisi glaçait le sang dans, nmes veines et enchaînait, en quelque façon, toutes les puisasances de mon âme. Mais le fracas causé par la chute du. ’’iI’ocher vint frapper mes oreilles et m’arracher à l’état d’insensibilité où j’étais plongé, pour me remplir d’horreur et d’effroi, en ne me laissant apercevoir que des objets terribles, entre autres une montagne sur le point de s’écrouler en ensevelissant sous ses ruines ma tente et toutes mes richesses. Cette pensée me jeta dans ma première épouvante.

Mais enfin, voyant que les trois secousses n’étaient suivies d’aucune autre, je commençai à reprendre courage, sans oser néanmoins passer par-dessus ma muraille de peur d’être enterré vivant: je demeurais immobile assis à terre.

Cependant l’air s’obscurcissait, et le ciel se couvrait de nuages comme s’il allait pleuvoir;: bientôt après le vent s’éleva peu à peu et devint si violent, qu’en moins d’une demi-heure il y eut un ouragan furieux. Je vis la mer blanchie de son écume, le rivage inondé par les flots, les arbres arrachés du sein de la terre, et tous les ravages de la plus affreuse tempête. Elle dura près de trois heures, puis diminua; le calme se rétablit enfin, et il commença à pleuvoir abondamment.

J’étais dans la même situation de corps et d’esprit, quand tout à coup je fis réflexion que, ces vents et cette pluie étant une suite naturelle du temblement de terre, il fallait que ce dernier eût cessé complètement, et que je pouvais me hasarder à retourner dans ma demeure. Ces pensées me ranimèrent, et, la pluie aidant encore à me persuader, j’allai m’asseoir dans ma tente: mais j’y étais à peine que j’appréhendai de la voir renversée par la violence de la pluie, et je me retirai dans ma caverne, quoique je craignisse un nouvel écroulement.

Ce déluge m’obligea de faire, au travers de mes fortifications, une espèce de canal pour les eaux, sinon elles eussent inondé ma caverne. Après être resté à l’abri pendant quelque temps, je commençai à recouvrer ma tranquillité; et, pour soutenir mon courage, qui en avait réellement grand besoin, je bus un peu de rhum; j’usai très-sobrement de cette liqueur, sachant très-bien que, quand mes bouteilles seraient une fois épuisées, il n’y aurait plus moyen de les remplir.

Il continua de pleuvoir toute la nuit et une partie du lendemain, et je ne pus mettre le pied dehors; mais, comme je me possédais beaucoup mieux, je commençai à réfléchir sur le meilleur parti à prendre: je conclus que, l’île étant sujette à des tremblements de terre, il ne fallait pas établir ma demeure dans une caverne, mais au contraire je devais songer à bâtir une cabane dans un lieu découvert et dégagé, où je me fortifierais d’une muraille semblable à la première, persuadé que, si je restais dans le même endroit, il deviendrait infailliblement mon tombeau. Les deux jours suivants, les19et20avril, je n’eus l’esprit occupé que de l’emplacement à choisir pour transférer ma demeure.

La peur d’être enterré vif m’empêchait de dormir tranquille; celle de coucher hors de ma forteresse, dans un lieu ouvert et sans défense, était presque aussi grande; et, quand je regardais autour de moi, quand je considérais le bel ordre où j’avais mis toutes choses, combien j’étais sûrement caché et combien j’avais peu à craindre les attaques, je sentais beaucoup de répugnance à déménager.

De plus, je me représentais que je serais longtemps à tout refaire et qu’il me fallait, malgré les risques, rester où j’étais jusqu’à ce que j’eusse formé une espèce de campement, assez fortifié pour y prendre mon logement en toute sûreté. De cette manière, je me calmai pour quelque temps, et je résolus de travailler incessamment à la construction d’une muraille avec des palissades et des câbles, comme j’avais fait la première fois, de renfermer mes travaux dans un plus petit cercle, et d’attendre, pour déloger, qu’ils fussent finis et perfectionnés. C’est le21que ce dessein fut arrêté.

Le22avril, dès le matin, je songeai aux moyens de le mettre à exécution; mais les outils me manquaient: j’avais bien trois besaiguës et une multitude de haches: nous en avions embarqué une provision pour trafiquer avec les Indiens; mais ces instruments, à force de charpenter et de couper du bois dur et noueux, avaient le taillant tout émoussé et dentelé; et, quoique je possédasse une pierre à aiguiser, je n’avais pas cependant le secret de la tourner pour en faire usage. Cet obstacle tourmenta beaucoup mon esprit. A la fin pourtant j’inventai une roue attachée à un cordon, au moyen duquel je pus donner le mouvement à la pierre avec mon pied, tandis que j’avais les deux mains libres. Je n’avais jamais vu une tel le invention en Angleterre; ou du moins je ne l’avais point remarquée, puisqu’elle y est fort commune. Ma pierre à aiguiser était fort grosse et fort lourde, il m’en coûta une semaine entière de travail pour la rendre parfaite.

Les28et29avril furent employés à aiguiser mes outils; la machine que j’avais inventée pour tourner la pierre fonctionnait à merveille.

Le30, m’apercevant depuis longtemps que mon pain diminuait considérablement, j’en fis la revue, et je me réduisis à un biscuit par jour, ce qui était véritablement dur pour moi.

Le1er mai, en regardant le matin vers la mer, à la marée basse je vis quelque chose d’assez gros sur le rivage, qui ressemblait à un tonneau; m’étant approché, je reconnus qu’un petit baril et deux ou trois morceaux des débris du navire avaient été poussés à terre par le dernier ouragan. Je regardai du côté du navire, et le vis moins enfoncé dans l’eau. J’examinai le baril échoué sur le rivage, et le trouvai rempli de poudre; mais il avait pris de l’eau, et la poudre était collée et dure comme une pierre; néanmoins je le roulai plus avant par précaution, afin de l’éloigner de l’eau, et j’allai ensuite aussi près que possible du navire.

Quand je fus proche, je trouvai qu’il avait complètement changé de situation: le gaillard d’avant, enterré d’abord dans le sable, paraissait alors élevé de plus de six pieds; la poupe, mise en pièces et séparée du reste par la tempête, lorsque j’eus achevé d’y fouiller la dernière fois, semblait avoir été ballottée, et se montrait entière sur un côté, ayant devant elle des monceaux de sable si élevés qu’au lieu de ne pouvoir approcher, comme auparavant, il m’était aisé présentement d’y arriver à pied sec, à marée basse. D’abord je fus surpris d’un tel changement,; mais bientôt je pensai qu’il avait été causé par le tremblement de terre.

Par les secousses, le navire s’était brisé ou entr’ouvert beaucoup plus qu’il ne l’était auparavant, et il venait tous les jours à terre quantité de choses que la mer détachait, et que les vents et les flots faisaient rouler peu à peu jusque sur la plage.

Ceci me fit entièrement abandonner mon projet de changer d’habitation; et ma principale affaire, ce jour-là, fut d’essayer à pénétrer dans le navire; mais c’était une chose impossible, car l’intérieur du bâtiment était entièrement rempli de sable. Néanmoins je résolus de mettre en pièces les débris du bâtiment, persuadé que tout ce que j’en tirerais me servirait à quelque usage.

Le3mai, je me mis à travailler avec ma scie, et je coupai un morceau de poutre qui soutenait une partie du demi-pont; puis, j’écartai et j’ôtai le sable pour découvrir le côté le plus élevé. La marée survint et m’obligea de suspendre le travail.

Le4, j’allai à la pêche; mais je n’attrapai pas un seul poisson que j’osasse manger, ce qui me dégoûta d’abord de ce passe-temps: et j’étais sur le point d’y renoncer quand je pris un petit dauphin. J’avais une grande ligne faite de fil de corde, mais sans hameçons; néanmoins ma pêche était abondante: tout l’apprêt du poisson consistait à le mettre sécher au soleil.

Le5, j’allai travailler sur les débris: je coupai une autre poutre, et je tirai du pont trois grosses planches de sapin que je liai ensemble, et je les fis flotter avec la marée jusqu’au rivage.

Le6, je travaillai sur les débris, d’où j’enlevai plusieurs morceaux de fer; cela me coûta un long et pénible travail. Je rentrai fort las au logis, et j’avais bien envie de renoncer à ces corvées.

Le7mai, je retournai aux débris, sans avoir le dessein d’y travailler; mais je trouvai que la carcasse s’était élargie et affaissée sous le poids de sa charge depuis que j’avais coupé les deux poutres; plusieurs endroits du bâtiment étaient détachés du reste, et la cale était tellement à découvert, que je pouvais voir dans l’intérieur, elle regorgeait de sable et d’eau.

Le8, j’allai aux débris et je portai avec moi un levier de fer dans l’intention de démanteler le pont, alors débarrassé d’eau et de sable; j’enlevai deux planches que je conduisis encore avec la marée. Je laissai le levier pour le lendemain.

Le9, je me rendis aux débris; je pénétrai plus avant dans le corps du bâtiment, je sentis plusieurs tonneaux que je remuai sans pouvoir les défoncer. Je sentis pareillement un rouleau de plomb d’Angleterre, je le soulevai; mais il était trop pesant pour que je pusse l’emporter.

Les10, 11, 12et14mai, j’allai aux débris, et j’en tirai plusieurs charpentes, beaucoup de planches et deux ou trois cents livres de fer.

Le15mai, je portai avec moi deux haches pour couper un morceau du plomb roulé, en y appliquant le taillant de l’une, que je tâcherais d’enfoncer en frappant avec la tête de l’autre, mais l’eau m’empêchait de frapper juste.

Le16, il fit beaucoup de vent la nuit, et la carcasse du bâtiment en parut encore plus fracassée qu’auparavant; mais je demeurai si longtemps dans les bois à chercher des pigeons pour ma cuisine, que je me laissai prévenir par la marée, et elle m’empêcha d’aller au bâtiment.

Le17, j’aperçus quelques morceaux de débris jetés à terre à une distance de près de deux milles. Je voulus aller voir ce dont il s’agissait; il se trouva que c’était une pièce de la poupe, trop pesante pour être emportée.

Le24, je travaillai sur les débris jusqu’à ce jour inclusivement, et, à force de jouer du levier, j’ébranlai si fort la carcasse, que la première marée fit flotter plusieurs tonneaux et deux coffres de matelots; mais, comme le vent soufflait de terre, rien ne vint au rivage ce jour-là, excepté des morceaux de bois et un tonneau plein de porc du Brésil, entièrement gâté par l’eau et le sable.

Je continuai ce travail jusqu’au15juin, sans prendre sur le temps nécessaire pour chercher ma nourriture, ce que je faisais pendant la marée haute, et j’étais toujours au travail à la marée basse. J’avais ainsi amassé du merrain, des planches et du fer en assez grande quantité pour construire un canot, si j’eusse su comment m’y prendre. J’avais encore enlevé, pièce par pièce, près de cent livres de plomb roulé.

Le16juin, en descendant vers la mer, je trouvai une tortue; la première que j’eusse vu dans l’île. Si j’avais été si longtemps sans découvrir aucun de ces animaux, c’était plutôt par un effet du hasard qu’à cause de la rareté de leur espèce, car je m’assurai depuis qu’il m’eût suffi d’aller de l’autre côté de l’île pour en voir des milliers chaque jour: peut-être aussi cette découverte m’aurait-elle coûté bien cher.

Le17juin, j’employai tout ce jour à apprêter ma tortue; je trouvai dedans soixante œufs; et, comme depuis mon arrivée dans ce triste séjour je n’avais goûté que des viandes d’oiseau ou de bouc, sa chair me parut la plus savoureuse et la plus délicate du monde.

Le18, il plut tout le jour, et je restai au logis. La pluie me semblait froide, et je me sentais glacé, chose que je savais n’être point ordinaire dans cette latitude.

Le19, je me trouvai fort mal, et je frissonnai comme s’il eût fait un grand froid.

Le20, je ne pus dormir de toute la nuit, et je ressentis une vive chaleur accompagnée de grandes douleurs de tête.

Le21, je fus fort mal, et j’éprouvai une frayeur mortelle de me voir malade, dénué de tout secours humain.

Le22, je me sentis mieux; mais les craintes terribles que me donnait ma maladie portaient le trouble dans mon âme.

Le23, je fus de nouveau fort mal, ayant du frisson, des tremblements et un violent mal de tête.

Le24, je fus beaucoup mieux.

Le25, je fus tourmenté d’une fièvre violente; l’accès dura sept heures; il fut mêlé de froid et de chaud, et se termina par une sueur qui m’affaiblit beaucoup.

Le26, je me trouvai mieux, et, comme je n’avais point de vivres, je pris mon fusil pour en chercher. Je me sentais extrêmement faible; néanmoins je tuai une chèvre que je traînai au logis avec beaucoup de difficulté; j’en grillai sur les charbons quelques morceaux que je mangeai: j’aurais désiré en faire bouillir pour me procurer du bouillon, mais je n’avais pas de pot.

Le27, la fièvre me prit si violemment, qu’elle me fit garder le lit tout le jour sans boire ni manger. Je mourais de soif; mais j’étais si faible, que je n’avais pas la force de me lever pour aller prendre de l’eau. Je priai Dieu de nouveau u; mais j’étais en délire; et, en me quittant, ce délire me laissa dans un tel abattement, que je fus obligé de me tenir couché, seulement je m’écriais: «Seigneur, tournez vos regards vers moi! Seigneur, prenez pitié de moi1»

La fièvre m’ayant enfin quitté, je m’endormis et ne me réveillai que bien avant dans la nuit. Je me sentis fort soulagé, quoique bien faible et altéré Il n’y avait point d’eau dans ma demeure, et je fus forcé de rester au lit jusqu’au matin. Alors je me rendormis.

CHAPITRE VI

Table des matières

Je deviens de plus en plus faible et malade.–Lectures de la Bible.–Singulier remède que je ne conseille pas à d’autres.–Excursion dans l’île.–Je découvre des pieds de tabac, quelques cannes à sucre, du raisin, etc.–Je me bâtis une petite métairie.

Le28juin, l’accès de la fièvre étant passé, je me levai, et résolus de profiter de cet intervalle pour reprendre des forces et préparer des rafraîchissements auxquels je pourrais avoir recours lorsque le mal reviendrait.

La première chose que je fis fut de verser de l’eau dans une grande bouteille carrée, et de la mettre sur ma table près de mon lit; pour ôter la crudité de l’eau, j’y ajoutai environ le quart d’une pinte de rhum. Je coupai un morceau de viande de chèvre que je grillai sur des charbons, mais j’en mangeai fort peu. Étant sorti pour me promener, je me trouvai faible, triste, et le cœur serré à la vue de ma pitoyable condition, redoutant pour le lendemain le retour du mal. Le soir je soupai avec trois œufs de tortue cuits sur la braise; je les mangeai à la coque.

J’essayai de me promener, mais je me trouvai si faible, qu’à peine pouvais-je porter mon fusil, sans lequel je ne marchais jamais: aussi je n’allai pas loin; je m’assis à terre et me mis à contempler la mer calme et tranquille; il me vint alors dans l’esprit de pieuses pensées de religion et de foi. Je regagnai ensuite ma retraite, et je passai par-dessus ma muraille comme pour m’aller coucher; mais je me sentais l’esprit dans une grande agitation, et j’étais peu disposé à dormir: je m’assis sur ma chaise, et, comme il commençait à faire nuit, j’allumai ma lampe.

Déjà l’atteinte de la fièvre me donnait de terribles inquiétudes, lorsqu’il me vint à l’esprit que les Brésiliens n’emploient d’autre médecine que du tabac contre toutes les maladies possibles. J’avais dans un de mes coffres un rouleau de cette plante, dont les feuilles étaient mûres pour la plupart.

M’étant levé, j’allai droit au coffre, j’y trouvai le tabac; et, comme le peu de livres que j’avais conservés y étaient aussi renfermés, je pris une des Bibles dont j’ai parlé, et que je n’avais pas eu jusqu’ici le loisir ou plutôt le désir d’ouvir; je la pris, dis-je, et la portai avec le tabac sur ma table.

Je ne savais comment employer ce tabac pour ma maladie, ni s’il me serait bon ou contraire; mais j’en fis l’expérience de plusieurs manières, persuadé que l’une d’elles réussirait.

D’abord je pris une feuille dans ma bouche; et, comme le tabac était vert et fort et que je n’y étais pas accoutumé, il m’étourdit extraordinairement; ensuite j’en fis tremper une autre feuille dans du rhum, pour en prendre une dose une heure ou deux après, en me couchant; enfin je grillai des feuilles sur des charbons ardents, et aspirai la fumée aussi longtemps que je pus la supporter.

Pendant ces préparatifs, j’ouvris la Bible et je commençai à lire, mais les fumées du tabac m’avaient trop ébranlé la tête pour que je pusse continuer ma lecture; néanmoins, ayant jeté les yeux à l’ouverture du livre, les premières paroles qui se présentèrent furent celles-ci: «Invoque-moi au jour de ton affliction, et je te délivrerai, et tu me glorifieras.»

Ces paroles me touchèrent, et je les méditais avec recueillement. Il se faisait tard; le tabac, comme je l’ai déjà dit, m’avait fort appesanti la tête, il me prit envie de dormir: je laissai donc brûler ma lampe dans ma caverne, de peur que je n’eusse besoin de quelque chose pendant la nuit, ensuite je me couchai; mais auparavant je me mis à genoux, j’invoquai Dieu, le suppliant d’accomplir la promesse qu’il m’avait faite de m’assister quand je l’invoquerais au jour de mon affliction.

Ensuite je bus le rhum dans lequel j’avais fait infuser le tabac, la décoction était si forte, que j’eus beaucoup de peine à pouvoir l’avaler. Cette potion me porta brusquement à la tête, et je m’endormis d’un si profond sommeil, que je ne me réveillai pas avant trois, heures après midi, je dirai plus: je crois avoir dormi tout le lendemain de ma médecine, la nuit d’après et une partie du jour suivant; car autrement comment aurais-je pu me trouver en défaut d’un jour dans mon calcul des semaines, comme je le reconnus–quelques années après.

Quoi qu’il en soit, je me trouvai, à mon réveil, extrêmement soulagé, plein de courage et de joie; quand je me levai, j’avais plus de forces que le jour précédent; mon estomac s’était rétabli, l’appétit m’était revenu; en un mot, le lendemain l’accès ne reparut pas, et j’allai toujours demieux en mieux. Ce jour était le29.

Le30juin était mon jour de calme; je sortis avec mon fusil, mais je ne me souciai point de m’éloigner trop. Je tuai deux oiseaux de mer assez semblables à des oies sauvages; je les apportai au logis, sans oser les manger. Je me contentai de quelques œufs de tortue, qui étaient fort bons.

Le soir, je réitérai la médecine que je supposais m’avoir fait du bien, c’est-à-dire le tabac infusé dans du rhum: j’usai pourtant de quelque restriction cette fois-ci; la dose fut plus petite que la première, je ne mâchai point de tabac, et ne pris point de fumigation. Le lendemain, 1er juillet, je ne fus pas aussi bien que je m’y étais attendu; j’eus quelques légers frissons.

Le2, je réitérai la médecine des trois manières; elle me porta à la tête, comme la première fois, et je doublai la potion.

Le3, la fièvre me quitta pour toujours; mais il se passa quelques semaines avant que je reprisse tout à fait mes forces.

Du4juillet jusqu’au14, mon occupation principale fut de me promener le fusil à la main: je réitérais souvent la promenade, mais je la faisais courte, comme un homme qui relève de maladie, et qui tâche de se rétablir, car il est difficile de comprendre combien j’étais épuisé et à quel point de faiblesse j’étais réduit. Le remède dont je me servis était tout à fait nouveau, et n’avait peut-être jamais guéri de fièvre auparavant: aussi je n’ose le recommander, car, si d’un côté il emporta le mal, de l’autre, il contribua extrêmement à m’àffaiblir, et il m’en resta pendant quelque temps un ébranlement de nerfs et de fortes convulsions par tout le corps.

Depuis près de dix mois j’étais dans l’île; toute possibilité d’en sortir semblait m’être ôtée pour toujours, et je croyais fermement que jamais créature humaine n’avait mis le pied dans ce lieu sauvage. Ma demeure se trouvait, selon moi, suffisamment fortifiée: j’avais un grand désir de faire une reconnaissance plus complète de l’île, et de voir si je ne pourrais point découvrir des productions qui me seraient inconnues.

Le15juillet je commençai à parcourir mon île plus attentivement. J’allai d’abord à la petite baie où j’avais abordé avec mes radeaux. Je remontai la rivière, et, quand j’eus fait environ deux milles, je trouvai que la marée ne montait pas plus loin et qu’il n’y avait plus la qu’un petit ruisseau dont l’eau était fort douce et très-bonne. Comme c’était l’été, il n’y avait presque point d’eau en certains endroits; du moins il n’y avait pas de courant.

Sur les bords de ce ruisseau, je trouvai plusieurs prairies agréables, unies et couvertes d’une belle verdure. En s’éloignant, elles s’élevaient insensiblement: dans les endroits qui n’étaient jamais inondés, c’est-à-dire près des coteaux, je trouvai une quantité de tabac vert, dont la tige était extrêmement haute. Il y avait plusieurs autres plantes que je ne connaissais point, dont je n’avais jamais entendu parler, et qui pouvaient posséder des propriétés que je ne connaissais pas davantage.

Je cherchai de la cassave, racine qui sert de pain aux Américains; il me fut impossible d’en découvrir. Je vis de beaux plants d’aloès, dont je ne connaissais pas encore l’usage: je vis aussi plusieurs cannes à sucre, sauvages et imparfaites, faute de culture.

Je m’en revins en réfléchissant mûrement aux moyens par lesquels je m’instruirais de la vertu des plantes et des fruits que je découvrirais à l’avenir; mais je ne pris aucun parti; car j’avais été si peu soigneux de faire des observations pendant mon séjour au Brésil, que je ne connaissais guère les plantes de la campagne, ou du moins mes connaissances à ce sujet ne pouvaient m’être d’un grand secours.

Le lendemain16du mois, je repris le même chemin, et, m’étant avancé un peu plus que la veille, je trouvai que le ruisseau et les prairies ne s’étendaient pas plus loin, et que la campagne commençait à être plus boisée.

Là je vis plusieurs sortes de fruits, et particulièrement des melons en abondance, des raisins qui pendaient aux arbres, et dont la grappe vermeille et pleine était prête pour la vendange. Cette découverte me causa autant de surprise que de joie.

Mais je voulus modérer mon appétit et profiter d’une expérience qui avait été funeste à d’autres; car je me souvenais d’avoir vu mourir en Barbarie plusieurs de nos esclaves des suites de la dyssenterie contractée en mangeant des raisins avec excès. J’eus pourtant le secret d’obvier à des suites si dangereuses en faisant sécher ce fruit au soleil après l’avoir cueilli, et je le gardai comme on garde en Europe des raisins secs; je me persuadais que, après l’automne, ce serait un manger agréable et sain, et mon espérance ne fut point déçue.

Je passai là toute la journée; sur le soir, je ne jugeai pas à propos de m’en retourner au logis, et je me déterminai, pour la première fois, à découcher. La nuit venue, je choisis un logement semblable à celui qui m’avait donné retraite lors de mon arrivée dans l’île: ce fut un arbre touffu, sur lequel je me plaçai commodément et m’endormis d’un pro-fond sommeil. Le lendemain matin, je continuai ma découverte en marchant près de quatre milles, et, jugeant de la longueur du chemin par celle de la vallée que je parcourais, j’allai droit au nord, laissant derrière et à ma droite une chaîne de monticules.

Au bout de cette marche, je me trouvai dans un pays découvert qui semblait porter sa pente à l’occident; un petit ruisseau d’eau fraîche, sortant d’une colline, dirigeait son cours dans le sens opposé, c’est-à-dire à l’orient: toute cette contrée paraissait si fraîche, si verte, si fleurie, qu’on l’aurait prise pour un jardin planté avec art, et il était aisé de voir qu’il y régnait un printémps perpétuel.

Je descendis un peu dans cette vallée délicieuse, et je fis ensuite une station pour la contempler à loisir. D’abord l’admiration s’empara de moi et suspendit quelque temps mes soucis rongeurs, pour me faire savourer le plaisir secret de voir que tout ce que je contemplais était mon bien, j’étais seigneur et roi absolu de cette région, j’y avais un droit de possession, et, si j’avais des héritiers, je pourrais le leur transmettre. Je remarquai une grande quantité d’orangers, de limoniers et de citronniers, tous sauvages, et dont un très-petit ombre portaient du fruit, du moins dans la saison présente. Les limons verts que je cueillis étaient non-seulement agréables à manger, mais encore très-sains; et, dans la suite, j’en mêlai le jus avec de l’eau, la rendant ainsi plus rafraîchissante et plus salutaire.

Je résolus de cueillir du fruit et de le transporter ensuite dans mon habitation, dans le but d’amasser une provision de raisins et de citrons pour la saison pluvieuse.

A cet effet, je fis trois tas, dont deux de raisins et l’autre de limons et de citrons mêlés ensemble. Je tirai de chacun une petite portion pour l’emporter, et je pris le chemin de la maison, décidé à revenir au plus tôt avec un sac ou quelque autre ustensile pour enlever le reste.

Après mon voyage de trois jours, je rentrai chez moi: c’est ainsi que j’appellerai désormais ma tente et ma caverne. Mais, avant d’y arriver, mes raisins s’étaient froissés et écrasés, à cause de leur grande maturité et de leur pesanteur, en sorte qu’ils ne valaient plus rien. Quant aux limons, ils se trouvaient très-bons, mais il y en avait peu.

Le jour suivant, le19, je retournai avec deux petits sacs que j’avais faits pour aller chercher ma récolte; mais je fus surpris de trouver mes raisins, la veille si appétissants et bien amoncelés, tout gâtés, traînés et dispersés çà et là: une partie en avait été rongée et dévorée. J’en conclus qu’il se trouvait dans le voisinage des animaux sauvages qui avaient fait ce dégât.

Comme il n’y avait pas moyen de les laisser en monceau ni de les emporter dans un sac, parce que, d’un côté, ils se seraient pressés et exprimés sous leur propre poids, et que, de l’autre, c’eût été les livrer aux bêtes sauvages, je trouvai un troisième moyen: je cueillis une grande quantité de raisins, et les suspendis aux branches des arbres pour les sécher et les cuire au soleil; quant aux limons et aux citrons, j’en emportai autant qu’il en fallait pour plier sous ma charge.

En revenant de ce petit voyage, je contemplais avec admiration la fécondité de cette vallée, les charmes de sa situation; l’avantage qu’il y avait de s’y voir à l’abri des orages, derrière ces bois et ces coteaux, et je conclus que l’endroit où j’avais fixé mon habitation était, sans contredit, le moins avantageux de toute l’île. Je pensai dès lors à déménager et à me choisir, s’il était possible, dans ce séjour fertile et agréable, un emplacement aussi fort que celui où je m’étais établi d’abord.

J’eus longtemps ce projet en tête, et la beauté du lieu m’en faisait repaître mon imagination avec plaisir; mais, quand je vins à considérer les choses de plus près et à réfléchir que mon ancienne demeure était proche de la mer, où le sort pourrait amener de malheureux naufragés comme moi, et que, malgré le peu de probabilité d’un pareil événement, me séquestrer dans les bois et les collines, c’était prolonger mon esclavage et renoncer à tous moyens de délivrance, je conclus que je ne devais point changer de demeure.

J’étais pourtant si passionné pour ce bel endroit, que j’y passai presque tout le reste de juillet; et j’y construisis une petite métairie au milieu d’une enceinte spacieuse, composée d’une double haie bien palissadée, aussi haute que je pus atteindre, et toute remplie en dedans de petit bois. Je couchais quelquefois deux ou trois nuits consécutives dans cette seconde forteresse, passant et repassant par-dessus la haie à l’aide d’une échelle, comme dans la première. Dès lors je me regardai comme un homme ayant deux maisons, l’une sur la côte, pour veiller à l’arrivée des vaisseaux, l’autre à la campagne, pour faire la moisson et la vendange. Les ouvrages et le séjour que je fis dans cette dernière me tinrent jusqu’au1er août.

Je venais de terminer mes fortifications, et je commençais à jouir de mes travaux, quand les pluies survinrent et m’obligèrent à rentrer dans ma première habitation, d’où je ne devais pas sortir de sitôt; car, quoique dans la nouvelle je me fusse fait une tente très-bien établie, comme dans l’ancienne, je n’étais pas protégé par une haute colline contre les orages, et je n’avais pas derrière moi une caverne pour me retirer en cas de pluies extraordinaires.

J’avais achevé ma métairie dans les premiers jours d’août, et, dès ce moment, j’en pris possession. Au troisième jour du même mois, je trouvai les raisins que j’avais suspendus parfaitement secs, bien cuits au soleil, en un mot excellents; je les descendis; et je fis très-bien de prendre cette précaution, car les pluies qui survinrent les auraient entièrement gâtés et m’eussent fait perdre mes meilleures provisions d’hiver. J’avais plus de deux cents grappes.

Je n’eus pas plutôt terminé cette opération, que les pluies arrivèrent et durèrent depuis le14août jusqu’à la mi-octobre: il est bien vrai qu’elles diminuaient quelquefois; mais aussi elles étaient de temps à autre si violentes que,– pendant plusieurs jours, je ne pouvais sortir de ma caverne.

Dans cette même saison, l’accroissement soudain de ma famille me causa bien de la surprise. J’avais eu le chagrin de perdre un de mes chats, et je le croyais mort, lorsqu’à mon grand étonnement, sur la fin du mois d’août, il revint à mon logis, escorté de trois petits. Il est vrai que j’avais tué avec mon fusil une espèce de chat sauvage; mais il me paraissait différent de ceux d’Europe, tandis que les petits chats de cette portée étaient semblables aux chats domestiques, et en particulier aux miens.

Depuis le14du mois d’août jusqu’au26, il plut sans relâche, et je ne pus sortir; j’étais devenu très-soigneux de me garantir de la pluie. Durant cette longue retraite, je me trouvai un peu à court de vivres; m’étant hasardé deux fois à sortir, je tuai un bouc et trouvai une tortue fort grasse, qui fut pour moi un grand régal. Je réglai mes repas de la manière suivante: je mangeais une grappe de raisin pour mon déjeuner, un morceau de chèvre ou de tortue grillée pour mon dîner; car, par malheur, je n’avais aucun vase propre à faire bouillir ou étuver quoi que ce fût; à souper, je me contentais de deux ou trois œufs de tortue.

Pour me distraire dans cette espèce de prison où me confinait la pluie, je travaillais régulièrement deux ou trois heures par jour à agrandir ma caverne, et, creusant peu à peu vers l’un des flancs du rocher, je parvins à le percer de part en part, et à m’établir une entrée et une sortie derrière mes fortifications.

Je conçus d’abord quelque inquiétude de me voir ainsi exposé; car, de la manière dont j’avais ménagé les choses auparavant, j’étais parfaitement bien garanti, au lieu qu’à présent j’étais en butte au premier agresseur qui viendrait m’attaquer. Il faut avouer que j’étais trop ingénieux à me tourmenter, puisque l’animal le plus gros que j’eusse encore vu était une chèvre.

CHAPITRE VII

Table des matières

Anniversaire de mon naufrage.–Observations sur le mouvement des saisons.

Seconde excursion.–J’attrape un perroquet.

Le30septembre ramena l’anniversaire de mon funeste débarquement. J’additionnai les crans marqués sur mon poteau, et trouvai qu’il y avait trois cent soixante-cinq jours que j’étais sur cette terre. J’observai ce jour comme un jour de jeûne solennel, le consacrant tout entier à des exercices religieux. Je m’abstins de toute nourriture pendant douze heures; puis je mangeai un biscuit avec une grappe de raisin, et, terminant cette journée par la prière, comme je l’avais commencée, j’allai me coucher.

Quand j’eus une fois calculé les jours par le nombre de crans, comme je viens de le dire, je divisai ce temps en semaines, et je pris le septième jour de chacune pour mon dimanche; à la fin de mon calcul, je trouvai une erreur d’un ou deux jours.

Peu de temps après, je m’aperçus que l’encre me manquerait bientôt; je fus donc obligé d’en être très-économe, me contentant d’écrire les circonstances les plus remarquables de ma vie, sans faire un journal des choses insignifiantes.

Je m’apercevais déjà de la régularité des saisons: je ne me laissais plus surprendre ni par la pluie ni par la sécheresse, et je savais me pourvoir contre l’une et l’autre. Mais, avant d’acquérir une telle expérience, il avait fallu en faire les frais. J’ai dit plus haut qu’il me restait un peu de l’orge et du riz qui étaient venus d’une manière presque miraculeuse. Il pouvait bien y avoir trente épis de riz et vingt d’orge, et je croyais le temps propre à semer ces grains, parce que, les pluies étant passées, le soleil atteignait le midi de la ligne.

D’après ce projet, je cultivai de mon mieux une pièce de terre avec une pelle de bois; et, l’ayant partagée en deux, je semai mon grain. Pendant cette opération, il me vint en pensée que je ferais bien de ne pas tout employer cette première fois, ne sachant quelle saison était plus propre pour les semailles: je risquai donc environ les deux tiers de mon grain, réservant à peu près une poignée de chaque sorte.

Je me sus bon gré, dans la suite, d’avoir pris cette précaution. De tout ce que j’avais semé, pas un seul grain ne leva, parce que, les mois suivants, qui composaient la saison sèche, la terre, privée de pluie après avoir été ensemencée, manqua de l’humidité nécessaire pour faire germer le grain, et ne produisit rien jusqu’au retour de la saison pluvieuse, où il poussa de faibles tiges qui dépérirent.

Voyant que ma première semence ne croissait point, et devinant aisément qu’il n’y avait d’autre cause que la sécheresse, je préparai un autre champ pour faire un nouvel essai. Je bêchai donc une pièce de terre près de ma nouvelle métairie, et je semai le reste de mon grain en février, un peu avant l’équinoxe du printemps. Cette semence, humectée durant les deux mois de mars et d’avril, poussa fort heureusement, et fournit la plus belle récolte: mais, comme cette seconde semaille n’était plus qu’un reste de la première, et que, n’osant encore la risquer tout entière, j’en avais réservé pour une troisième, elle ne donna qu’une petite moisson d’environ deux picotins, l’un de riz, l’autre d’orge.

L’expérience que je venais de faire me rendit très-habile sur ce point; j’appris au juste le moment où il fallait semer; je vis que je pouvais faire deux semailles et recueillir deux moissons.

Aussitôt les pluies passées et le temps devenu beau, ce qui arriva vers le mois de novembre, j’allai faire un tour à ma maison de campagne. Après une absence de quelques mois, j’y trouvai les choses dans le même état où je les avais laissées. Le cercle ou la double haie que j’avais formée était non-seulement entière, mais encore les pieux, que j’avais faits avec des branches d’arbres coupées dans le voisinage, avaient poussé de longues branches, comme les saules, qui repoussent généralement la première année, après avoir été élagués. Je ne saurais comment appeler les arbres dont les branches m’avaient fourni des pieux.

J’étais bien étonné de voir croître ces jeunes plants; je les taillai et les cultivai de façon qu’ils atteignissent au même niveau, s’il était possible. On ne saurait se figurer combien ils prospérèrent, et quel bel aspect ils eurent au bout de trois ans: bien que mon enceinte fût d’environ vingt-cinq verges de diamètre, ils la couvrirent bientôt tout entière, et formèrent enfin un ombrage épais, qui aurait pu garantir des grandes chaleurs, ce qui me décida à couper d’autres pieux de la même espèce, et à en faire une haie en forme de demi-cercle pour enfermer la muraille de ma première demeure: ayant planté un double rang de ces pieux, à la distance d’environ huit verges de mon ancienne palissade, ils crûrent fort vite, servirent d’abord de couverture pour mon habitation, et même dans la suite, de rempart et de défense.

Je trouvai dès lors qu’on pouvait diviser les saisons de l’année, non pas en été et en hiver, comme on fait en Europe, mais en temps de pluie et de sécheresse.

J’avais appris à mes dépens combien les pluies étaient contraires à la santé; aussi je faisais toutes mes provisions d’avance, de crainte d’être obligé de sortir pendant les mois pluvieux. Mais je ne restai pas oisif dans ma retraite; j’y trouvais assez d’occupations et je manquais encore d’une infinité de choses dont il fallait me pourvoir par un rude travail et par une application continuelle. Par exemple, je voulus fabriquer un panier, et je m’y pris de plusieurs manières: les verges que j’employai d’abord à cet effet étaient trop fragiles. J’eus lieu, dans cette conjoncture, de m’applaudir d’avoir dans mon jeune âge fréquenté la boutique d’un vannier de la ville où mon père avait son domicile, et de lui avoir vu faire ses ouvrages d’osier: semblable à la plupart des enfants, je lui rendais de petits services, je remarquais soigneusement la manière dont il travaillait; je mettais quelquefois la main à l’oeuvre, et enfin j’avais acquis une pleine connaissance des procédés de son art. Il ne me manquait plus que des matériaux, lorsqu’il me vint dans l’esprit que les petites branches de l’arbre sur lequel j’avais coupé mes pieux pourraient bien être aussi flexibles que celles du saule ou de l’osier et je résolus de l’essayer.

Dans ce dessein j’allai le lendemain à ma maison de campagne, et, ayant coupé quelques baguettes de l’arbre dont je viens de parler, je les trouvai aussi convenables que je le pouvais souhaiter. Je retournai donc bientôt après avec une hache pour couper une grande quantité de ces petites branches, ce que je n’eus point de peine à faire, l’arbre qui les produit étant fort commun dans ce canton. Je les étendis dans mon enclos pour les sécher; puis je les plaçai dans ma caverne, où je m’occupai, pendant la saison suivante, à faire un bon nombre de paniers, soit pour transporter de la terre ou autre chose, soit pour serrer du fruit, soit pour d’autres usages; quoique ces paniers ne fussent pas parfaits, ils étaient assez propres à l’usage auquel je les destinais. J’eus soin dès lors de ne m’en laisser jamais manquer; à mesure que les vieux s’usaient, j’en faisais de nouveaux. Je m’attachai surtout à en fabriquer de forts et profonds destinés à renfermer mon blé au lieu de le mettre dans des sacs.

Quant je fus venu à bout de cette difficulté, je mis en mouvement les ressorts de mon imagination pour me procurer deux autres choses. Je manquais de vases propres à contenir des liquides, n’ayant que deux petits barils, à peu près remplis de rhum, et quelques bouteilles de verre médiocrement grandes, les unes carrées, les autres rondes, contenant de l’eau-de-vie ou d’autres liqueurs. Je ne possédais pas seulement un pot pour faire cuire la moindre chose, excepté une grosse marmite sauvée du navire, mais qui, à raison de sa grandeur, ne pouvait servir à faire du bouillon ou à étuver un seul morceau de viande. La seconde chose que j’aurais bien voulu avoir était une pipe, cela me parut impossible d’abord; mais à la fin je parvins à m’en fabriquer une assez grossière, qui me fut très-agréable.

Je m’occupais tantôt à planter mon second rang de palissades, tantôt à faire des ouvrages d’osier, et j’allais voir la fin de l’été, lorsqu’une autre affaire vint me prendre une partie de mon temps, si précieux pour moi. J’avais un grand désir de parcourir toute l’île; or je m’étais avancé jusqu’à la source du ruisseau, et de là j’avais poussé jusqu’au lieu où était située ma métairie, d’où j’avais la vue du rivage de la mer. Je voulus aller jusque-là; je pris donc mon fusil, avec une bonne provision de plomb et de poudre, une hache, deux ou trois grappes de raisin, et, suivi de mon chien, je partis. Quand j’eus traversé toute la vallée dont j’ai déjà parlé, je découvris la mer à l’ouest; et, comme il faisait un temps fort clair, je vis distinctement la terre: je ne pouvais dire si c’était une île ou un continent; cette terre, très-élevée, s’étendait de l’ouest à l’ouest-sud-ouest, et ne pouvait être éloignée de moins de quinze lieues.

Tout ce qu’il m’était permis de savoir de sa situation, c’est qu’elle était dans l’Amérique. Suivant tous mes calculs, elle devait confiner avec les possessions espagnoles, il était possible qu’elle fût entièrement habitée par des sauvages, qui, si j’y eusse abordé, m’auraient sans doute fait subir un sort plus dur que n’était le mien. Je me rendis aisément aux volontés de la Providence, qui réglait tout pour le mieux. Cette découverte ne porta aucune atteinte à mon repos, et je ne voulus point me tourmenter l’esprit par des souhaits impuissants.

En outre, ayant mûrement considéré la chose, je trouvai que si cette côte faisait partie des conquêtes espagnoles, je verrais infailliblement passer et repasser de temps à autre quelques navires; que si, au contraire, je n’en voyais jamais un seul, il fallait que ce fût la côte qui sépare la Nouvelle-Espagne du Brésil, côte habitée par les sauvages les plus cruels, puisqu’ils sont anthropophages, massacrant et dévorant tous ceux qui tombent entre leurs mains.

J’avançais à loisir en faisant ces réflexions. Ce côté de l’île me parut tout différent du mien: les paysages en étaient beaux, les plaines verdoyantes et émaillées de fleurs, les bois hauts et touffus. Je vis quantité de perroquets, et je désirai vivement en attraper un pour l’apprivoiser et lui apprendre à parler. Je parvins avec peine à en abattre un jeune d’un coup de bâton; l’ayant relevé, je l’emportai chez moi. Quelques années s’écoulèrent avant que je pusse le faire parler: mais, à la longue, je lui appris à m’appeler par mon nom d’une façon tout à fait familière.

Ce voyage me procura beaucoup de plaisir; je trouvai dans les lieux bas des animaux que je prenais les uns pour des lièvres, les autres pour des renards; mais ils étaient bien différents de tous ceux que j’avais vus jusqu’alors; et, quoique j’en eusse tué plusieurs, je ne succombai pourtant pas à la tentation d’en manger.

En effet, j’aurais eu grand tort de m’exposer au danger de manger des aliments inconnus, puisque j’en avais en quantité et de très-bons, entre autres des chèvres, des pigeons et des tortues: si l’on y ajoute mes raisins, je défie tous les marchés de Leaden-Hall de mieux fournir une table que je ne pouvais le faire.

Durant ce voyage, je ne parcourais jamais plus de deux milles ou environ par jour, à vol d’oiseau; mais je le faisais avec tant de tours et de détours, pour voir si je ne rencontrerais pas quelque chose d’avantageux, que j’arrivais assez fatigué au lieu où je voulais choisir mon gîte pour la nuit; alors je montais sur un arbre, ou bien je me couchais à terre, plantant un rang de pieux de chaque côté de moi pour me servir de barricades, ou du moins pour empêcher que les bêtes sauvages ne pussent me surprendre sans m’éveiller.

Arrivé au bord de la mer, mon admiration augmenta; tout ce qui se présentait à ma vue me confirma dans l’opinion où j’étais déjà que le plus mauvais côté de l’île m’était échu en partage. Le rivage que j’habitais ne m’avait fourni que trois tortues en un an et demi, au lieu que celui-ci en était couvert. Tout y abondait en oiseaux de plusieurs sortes, dont les uns m’étaient connus, les autres inconnus, la plupart très-bons à manger. J’en aurais pu tuer à volonté, mais j’étais économe de ma poudre et de mon plomb, et je préférais tuer une chèvre s’il était possible, parce qu’il y avait beaucoup plus à manger. Cependant, quoique cette partie de la côte fût bien plus abondante en chèvres que celle où j’habitais, il était bien plus difficile de les approcher: ce canton étant plat et uni, elles pouvaient m’apercevoir plus aisément que lorsque j’étais sur les rochers et sur les collines.

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Litresdə buraxılış tarixi:
15 yanvar 2025
Həcm:
522 səh. 5 illustrasiyalar
ISBN:
4064066331306
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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