Kitabı oxu: «Lettre sur le commerce de la librairie»
Denis Diderot
Lettre sur le commerce de la librairie
La propriété littéraire au XVIIIe siècle

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066304966
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
INTRODUCTION.
LETTRE ADRESSÉE A UN MAGISTRAT SUR LE COMMERCE DE LA LIBRAIRIE.

INTRODUCTION.
Table des matières
Nous connaissions déjà l’existence de ce mémoire de Diderot, en faveur des droits intellectuels, au moment où paraissait notre volume de La Propriété littéraire au dix-huitième siècle. Nous eussions désiré vivement alors le joindre aux pièces réunies dans ce recueil, car ce document n’eût été inférieur aux autres ni en intérêt ni en autorité. En lisant les indications que donnait à ce sujet M. Renouard dans son savant Traité des droits d’auteurs (t. Ier, p. 99 et 162), en voyant qu’il avait eu ce manuscrit entre les mains, qu’il l’avait consulté à la bibliothèque du roi, en parcourant les quelques passages qu’il en a cités, nous avions pensé qu’il nous suffirait d’aller à la bibliothèque impériale pour trouver ce précieux manuscrit, pour publier ces pages inédites de Diderot, et donner son opinion dans cette question si vivement débattue. Mais quelle fut notre contrariété lorsqu’on nous déclara à la bibliothèque que ce manuscrit était introuvable! Et en cette circonstance, ce ne fut certes point la complaisance des conservateurs qui nous fit défaut; nous la mîmes largement à contribution. M. Renouard lui-même voulut bien nous donner le signalement du manuscrit. Mais malgré tout, nos recherches restèrent infructueuses, et il fallut nous résigner. Cependant, même alors, nous n’avions point perdu tout espoir; nous savions qu’à la bibliothèque impériale, si l’on ne trouve pas toujours ce que l’on cherche, on trouve quelquefois ce qu’on ne cherche plus. Le manuscrit s’est enfin rencontré au département des imprimés. Comment est-il arrivé jusque-là ? c’est ce qu’on n’a jamais pu savoir; mais que le manuscrit reste aux imprimés ou qu’il retourne aux manuscrits, peu importe; l’essentiel pour nous, c’est qu’il est entre nos mains et que nous pouvons enfin le livrer au public.
Nous croyons assez volontiers, avec M. Renouard, que ce manuscrit est inédit; il ne figure point dans les œuvres complètes de Diderot, et nous ne pensons même point qu’il ait été imprimé à part. Pour les événements qui précèdent et suivent ce plaidoyer en faveur des droits intellectuels, nous renverrons aux éclaircissements déjà donnés dans le volume de La Propriété littéraire au dix-huitième siècle (p. 41 et 121). Par sa date (1767), il se place trois ans après le mémoire présenté au garde des sceaux par les syndic et adjoints de la librairie, et il précède de dix ans les fameux arrêts du conseil de 1777, qui furent la ruine du principe de la propriété littéraire, jusqu’alors reconnu et pratiqué.
En lisant le travail de Diderot on doit se souvenir que c’est un mémoire fait à la demande des libraires de Paris, pour défendre leurs droits menacés. Le droit des libraires s’y trouve donc placé au premier rang, celui des auteurs n’apparaît que subsidiairement. Il ne pouvait en être autrement pour Diderot, dans la situation qu’il avait acceptée. Les libraires sont ici ses clients, il est leur avocat, c’est leur cause qu’il plaide, c’est leur intérêt qu’il doit mettre en relief. Mais ce qu’il faut avant tout chercher ici, c’est la reconnaissance des droits de l’intelligence tels qu’ils résident dans la personne des auteurs, tels qu’ils peuvent se concevoir en eux dans leur essence la plus pure et la plus absolue.
Que Diderot, sur la demande des libraires, ait bien voulu faire un mémoire où il établit comme entiers et inviolables les droits qu’ils tiennent des auteurs; rien de plus facile que d’établir cette conséquence, pourvu qu’on remonte au principe, c’est-à-dire au droit qui préexiste dans l’auteur, qui prend sa source dans son intelligence et dans son travail. Mais surtout qu’on n’oublie point que sans le droit de l’auteur, le droit du libraire n’existe pas.
Diderot avait dans son mémoire à s’élever aussi contre beaucoup d’abus qui régnaient alors et dont le temps a fait justice; ces abus sont désormais de l’histoire ancienne, et l’on n’a plus besoin de s’en occuper de nos jours qu’à titre de renseignements sur le passé. Toutefois, dans ces abus disparus, nous voyons pour notre part un grand motif d’encouragement. Si le temps a pu avoir raison de tant de préjugés, si, sur tant de points, une notion plus claire du droit a pu l’emporter enfin, n’y a-t-il pas lieu d’espérer grandement que nous verrons arriver aussi le jour du triomphe pour la cause que nous défendons, et que la propriété littéraire finira par être traitée comme toute autre propriété ?
La spoliation qu’on exerce à l’égard des écrivains est des plus iniques. L’auteur a des besoins tout comme un autre; tout comme un autre, il serait fier d’avoir une propriété qui serait l’honorable et juste récompense de son travail. Qu’on lui assure la récompense qui lui est due, qu’il puisse par son travail, par son intelligence, se créer un bien aussi durable, aussi solide que la maison ou que le champ légués par d’autres à leurs enfants; et alors on n’aura pas fait seulement une bonne action, mais, en étant juste, on aura consacré un acte de haute politique et d’intelligente administration.
LETTRE
HISTORIQUE ET POLITIQUE
ADRESSÉE A UN MAGISTRAT
SUR LE COMMERCE DE LA LIBRAIRIE
SON ÉTAT ANCIEN ET ACTUEL,
SES RÈGLEMENTS, SES PRIVILÉGES, LES PERMISSIONS TACITES, LES CENSEURS,
LES COLPORTEURS, LE PASSAGE DES PONTS
ET AUTRES OBJETS RELATIFS A LA POLICE LITTÉRAIRE.
(Juin 1767)
(Juin 1767.)
M. de Sartine ayant demandé à M. Diderot un Mémoire sur la librairie, ce dernier lui donna celui-ci, qu’il n’a sûrement composé que d’après le consei. des libraires et des matériaux que M. Le Breton, ex-syndic de la librairie, lui a fournis, et dont les principes sont absolument contraires à la bonne administration des privilèges et des grâces dont ils doivent faire partie.
LETTRE ADRESSÉE A UN MAGISTRAT SUR LE COMMERCE DE LA LIBRAIRIE.
Table des matières
Vous désirez, monsieur, de connaître mes idées sur une affaire qui vous paraît être importante et qui l’est. Je suis trop flatté de cette confiance pour ne pas y répondre avec la promptitude que vous exigez, et l’impartialité que vous êtes en droit d’attendre d’un homme de mon caractère. Vous me croyez instruit, et j’ai en effet les connaissances que donne une expérience journalière, sans compter la persuasion scrupuleuse où je suis que la bonne foi ne suffit pas toujours pour excuser des erreurs. Je pense sincèrement que dans les discussions qui tiennent au bien général il serait plus à propos de se taire que de s’exposer avec les intentions les meilleures à remplir l’esprit d’un magistrat d’idées fausses et pernicieuses.
Je vous dirai donc d’abord, qu’il ne s’agit pas simplement ici des intérêts d’une communauté. Eh! que m’importe qu’il y ait une communauté de plus ou de moins, à moi, qui suis un des plus zélés partisans de la liberté, prise sous l’acception la plus étendue, qui souffre avec chagrin de voir le dernier des talents gêné dans son industrie, des bras donnés par la nature et liés par des conventions, qui ai de tout temps été convaincu que les corporations étaient injustes et funestes, et qui en regarderais l’abolissement entier et absolu comme un pas vers un gouvernement plus sage?
Ce dont il s’agit, c’est d’examiner dans l’état où sont les choses, et même dans toute autre supposition, quels doivent être les fruits des atteintes que l’on a données et qu’on pourrait encore donner à notre librairie, s’il faut souffrir plus longtemps les entreprises que des étrangers font sur son commerce, quelle liaison il y a entre ce commerce et la littérature, s’il est passible d’empirer l’un sans nuire à l’autre et d’appauvrir le libraire sans ruiner l’auteur, ce que c’est que les privilèges de livres, si ces privilèges doivent être compris sous la dénomination générale et odieuse des autres exclusifs, s’il y a quelque fondement légitime à en limiter la durée et en refuser le renouvellement, quelle est la nature des fonds de la librairie, quels sont les titres de la possession d’un ouvrage que le libraire acquiert par la cession d’un littérateur, s’ils ne sont que momentanés ou s’ils sont éternels; l’examen de ces différents points me conduira aux éclaircissements que vous me demandez sur d’autres.
Mais avant tout, songez, monsieur, que sans parler de la légèreté indécente dans un homme public à dire, en quelque circonstance que ce soit, que si l’on vient à reconnaître qu’on a pris un mauvais parti, il n’y aura qu’à revenir sur ses pas et défaire ce qu’on aura fait, manière indigne et stupide de se jouer de l’état et de la fortune des citoyens, songez, dis-je, qu’il est plus fâcheux de tomber dans la pauvreté que d’être né dans la misère, que la condition d’un peuple abruti est pire que celle d’un peuple brute, qu’une branche de commerce égarée est une branche de commerce perdue, et qu’on fait en dix ans plus de mal qu’on n’en peut réparer en un siècle. Songez que plus les effets d’une mauvaise police sont durables, plus il est essentiel d’être circonspect, soit qu’il faille établir, soit qu’il faille abroger, et dans ce dernier cas, je vous demanderai s’il n’y aurait pas une vanité bien étrange, si l’on ne ferait pas une injustice bien gratuite à ceux qui vous ont précédé dans le ministère, que de les traiter d’imbéciles sans s’être donné la peine de remonter à l’origine de leurs institutions, sans examiner les causes qui les ont suggérées et sans avoir suivi les révolutions favorables ou contraires qu’elles ont éprouvées. Il me semble que c’est dans l’historique des lois et de tout autre règlement qu’il faut chercher les vrais motifs de suivre ou de quitter la ligne tracée; c’est aussi par là que je commencerai. Il faudra prendre les choses de loin; mais, si je ne vous apprends rien, vous reconnaîtrez du moins que j’avais les notions préliminaires que vous me supposiez; ayez donc, monsieur, la complaisance de me suivre.
Les premiers imprimeurs qui s’établirent en France travaillèrent sans concurrence, et ne tardèrent pas à faire une fortune honnête; cependant, ce ne fut ni sur Homère, ni sur Virgile, ni sur quelque auteur de cette volée, que l’imprimerie naissante s’essaya. On commença par de petits ouvrages de peu de valeur, de peu d’étendue et du goût d’un siècle barbare. Il est à présumer que ceux qui approchèrent nos anciens typographes, jaloux de consacrer les prémices de l’art à la science qu’ils professaient et qu’ils devaient regarder comme la seule essentielle, eurent quelque influence sur leur choix. Je trouverais tout simple qu’un capucin eût conseillé à Gutenberg de débuter par la règle de saint François; mais indépendamment de la nature et du mérite réel d’un ouvrage, la nouveauté de l’invention, la beauté de l’exécution, la différence de prix d’un livre imprimé et d’un manuscrit, tout favorisait le prompt débit du premier.
Après ces essais de l’art le plus important qu’on pût imaginer pour la propagation et la durée des connaissances humaines, essais que cet art n’offrit au public que comme des gages de ce qu’on pouvait attendre un jour, qu’on ne dut pas rechercher longtemps, parce qu’ils étaient destinés à tomber dans le mépris à mesure qu’on s’éclairerait, et qui ne sont aujourd’hui précieusement recueillis que par la curiosité bizarre de quelques personnages singuliers qui préfèrent un livre rare à un bon livre, un bibliomane comme moi, un érudit qui s’occupe de l’histoire de la typographie, comme le professeur Chapfliny, ont entrepris des ouvrages d’une utilité générale et d’un usage journalier.
Mais ces ouvrages sont en petit nombre; occupant presque toutes les presses de l’Europe à la fois, ils devinrent bientôt communs, et le débit n’en était plus fondé sur l’enthousiasme d’un art nouveau et justement admiré. Alors peu de personnes lisaient; un traitant n’avait pas la fureur d’avoir une bibliothèque et n’enlevait pas à prix d’or et d’argent à un pauvre littérateur un livre utile à celui-ci. Que fit l’imprimeur? Enrichi par les premières tentatives et encouragé par quelques hommes éclairés, il appliqua ses travaux à des ouvrages estimés, mais d’un usage moins étendu. On goûta quelques-uns de ses ouvrages et ils furent enlevés avec une rapidité proportionnée à une infinité de circonstances diverses; d’autres furent négligés, et il y en eut dont l’édition se fit en pure perte pour l’imprimeur. Mais le débit de ceux qui réussirent et la vente courante des livres nécessaires et journaliers compensèrent sa perte par des rentrées continuelles, et ce fut la ressource toujours présente de ces rentrées qui inspira l’idée de se faire un fonds.
Un fonds de librairie est donc la possession d’un nombre plus ou moins considérable de livres propres à différents états de la société, et assorti de manière que la vente sûre mais lente des uns, compensée avec avantage par la vente aussi sûre mais plus rapide des autres, favorise l’accroissement de la première possession,
Lorsqu’un fonds ne remplit pas toutes ces conditions, il est ruineux. A peine la nécessité des fonds fut-elle connue que les entreprises se multiplièrent à l’infini, et bientôt les savants, qui ont été pauvres dans tous les temps, purent se procurer à un prix modique les ouvrages principaux en chaque genre.
Tout est bien jusqu’ici et rien n’annonce le besoin d’un règlement ni de quoi que ce soit qui ressemble à un code de librairie.
Mais pour bien saisir ce qui suit, soyez persuadé, monsieur, que ces livres savants et d’un certain ordre n’ont eu, n’ont et n’auront jamais qu’un petit nombre d’acheteurs, et que sans le faste de notre siècle, qui s’est malheureusement répandu sur toutes sortes d’objets, trois ou quatre éditions même des œuvres de Corneille et de Voltaire suffiraient pour la France entière: combien en faudrait-il moins de Bayle, de Moréri, de Pline, de Newton et d’une infinité d’autres ouvrages! Avant ces jours d’une somptuosité qui s’épuise sur les choses d’apparat aux dépens des choses utiles, la plupart des livres étaient dans le cas de ces derniers, et c’était la rentrée continue des ouvrages communs et journaliers, jointe au débit d’un petit nombre d’exemplaires de quelques auteurs propres à certains états, qui soutenait le zèle des commerçants. Supposez les choses aujourd’hui où elles étaient alors; supposez cette espèce d’harmonie subsistante de compensation d’effets difficiles et d’effets courants, et brûlez le code de la librairie, il est inutile.
Mais l’industrie d’un particulier n’a pas plus tôt ouvert une route nouvelle que la foule s’y précipite. Bientôt les imprimeries se multiplièrent, et ces livres de première nécessité et d’une utilité générale, ces effets dont le débit continuel et les rentrées journalières fomentaient l’émulation du libraire devinrent communs et d’une si pauvre ressource qu’il fallut plus de temps pour en débiter un petit nombre que pour consommer l’édition entière d’un autre ouvrage. Le profit des effets courants devint presque nul, et le commerçant ne retrouva pas sur les effets sûrs ce qu’il perdait sur les premiers, parce qu’il n’y avait aucune circonstance qui pût en changer la nature et en étendre l’usage. Le hasard des entreprises particulières ne fut plus balancé par la certitude des autres, et une ruine presque évidente conduisait insensiblement le libraire à la pusillanimité et à l’engourdissement, lorsqu’on vit paraître quelques-uns de ces hommes rares dont il sera fait mention à jamais dans l’histoire de l’imprimerie et des lettres, qui, animés de la passion de l’art et pleins de la noble et téméraire confiance que leur inspiraient des talents supérieurs, imprimeurs de profession, mais gens d’une littérature profonde, capables de faire face à la fois à toutes les difficultés, formèrent les projets les plus hardis et en seraient sortis avec honneur et profit sans un inconvénient que vous soupçonnez sans doute, et qui nous avance d’un pas vers la triste nécessité de recourir à l’autorité dans une affaire de commerce.
Dans l’intervalle, les disputes des fanatiques qui font éclore une infinité d’ouvrages éphémères mais d’un débit rapide, remplacèrent pour un moment les anciennes rentrées qui s’étaient éteintes. Le goût qui renaît quelquefois chez un peuple pour un certain genre de connaissances, mais qui ne renaît jamais qu’au déclin d’un autre goût qui cesse, — comme nous avons vu de nos jours la fureur de l’histoire naturelle succéder à celle des mathématiques, sans que nous sachions quelle est la science qui étouffera le goût régnant, — cette effervescence subite tira peut-être des magasins quelques productions qui y pourrissaient; mais elle en condamna presque un égal nombre d’autres à y pourrir à leur tour; et puis les disputes religieuses s’apaisent, on se refroidit bientôt sur les ouvrages polémiques, on en sent le vide, on rougit de l’importance qu’on y mettait. Le temps qui produit les artistes singuliers et hardis est court; et ceux dont je vous parlais ne tardèrent pas à connaître le péril des grandes entreprises, lorsqu’ils virent des hommes avides et médiocres tromper tout à coup l’espoir de leur industrie et leur enlever le fruit de leurs travaux.
En effet, les Estienne, les Morel et autres habiles imprimeurs, n’avaient pas plus tôt publié un ouvrage dont ils avaient préparé à grands frais une édition et dont l’exécution et le bon choix leur assuraient le succès, que le même ouvrage était réimprimé par des incapables qui n’avaient aucun de leurs talents, qui, n’ayant fait aucune dépense, pouvaient vendre à plus bas prix, et qui jouissaient de leurs avances et de leurs veilles sans avoir couru aucun de leurs hasards. Qu’en arriva-t-il? Ce qui devait en arriver et ce qui en arrivera dans tous les temps.
La concurrence rendit la plus belle entreprise ruineuse; il fallait vingt années pour débiter une édition, tandis que la moitié du temps aurait suffi pour en épuiser deux. Si la contrefaçon était inférieure à l’édition originale, comme c’était le cas ordinaire, le contrefacteur mettait son livre à bas prix; l’indigence de l’homme de lettres préférait l’édition moins chère à la meilleure. Le contrefacteur n’en devenait guère plus riche, et l’homme entreprenant et habile, écrasé par l’homme inepte et rapace qui le privait inopinément d’un gain proportionné à ses soins, à ses dépenses, à sa main-d’œuvre et aux risques de son commerce, perdait son enthousiasme et restait sans courage.
Il ne s’agit pas, monsieur, de se perdre dans des spéculations à perte de vue et d’opposer des raisonnements vagues à des plaintes et à des faits qui sont devenus le motif d’un code particulier. Voilà l’histoire des premiers temps de l’art typographique et du commerce de librairie, image fidèle des nôtres et causes premières d’un règlement dont vous avez déjà prévu l’origine. Dites-moi, monsieur, fallait-il fermer l’oreille aux plaintes des vexés, les abandonner à leur découragement, laisser subsister l’inconvénient et attendre le remède du temps qui débrouille quelquefois de lui-même des choses que la prudence humaine achève de gâter? Si cela est, négligeons l’étude du passé, attendons paisiblement la fin d’un désordre de sa propre durée, et abandonnons-nous à la discrétion du temps à venir, qui termine tout, à la vérité, mais qui termine tout bien ou mal, et, selon toute apparence, plus souvent mal que bien, puisque les hommes, malgré leur paresse naturelle, ne s’en sont pas encore tenus à cette politique si facile et si commode qui rend superflus les hommes de génie et les grands ministres.
Il est certain que le public paraissait profiter de la concurrence, qu’un littérateur avait pour peu de chose un livre mal conditionné, et que l’imprimeur habile, après avoir lutté quelque temps contre la longueur des rentrées et le malaise qui en était la suite, se déterminait communément à abaisser le prix du sien. Il serait trop ridicule aussi de supposer que le magistrat préposé à cette branche de commerce ne connût pas cet avantage et qu’il l’eût négligé, s’il eût été aussi réel qu’il le paraît au premier coup d’œil; mais ne vous trompez pas, monsieur, il n’était que momentané et il tournait au détriment de la profession découragée et au préjudice des littérateurs et des lettres. L’imprimeur habile sans récompense, le contrefacteur injuste sans fortune, se trouvèrent également dans l’impossibilité de se porter à aucune grande entreprise, et il vint un moment où parmi un assez grand nombre de commerçants, on en aurait vainement cherché deux qui osassent se charger d’un in-folio. C’est la même chose à présent; la communauté des libraires et imprimeurs de Paris est composée de trois cent soixante commerçants; je mets en fait qu’on n’en trouverait pas plus d’entreprenants. J’en appelle aux bénédictins, aux théologiens, aux gens de loi, aux antiquaires, à tous ceux qui travaillent à de longs ouvrages et à de volumineuses collections, et si nous voyons aujourd’hui tant d’ineptes rédacteurs de grands livres et de petits, tant de feuillistes, tant d’abréviateurs, tant d’esprits médiocres occupés, tant d’habiles gens oisifs, c’est autant l’effet de l’indigence du libraire privé par les contrefaçons et par une multitude d’autres abus de ses rentrées journalières, et réduit à l’impossibilité d’entreprendre un ouvrage important et d’une vente longue et difficile, que de la paresse et de l’esprit superficiel du siècle.
Ce n’est pas un commerçant qui vous parle, c’est un littérateur que ses confrères ont quelquefois consulté sur l’emploi de leur temps et de leurs talents. Si je leur proposais quelque grande entreprise, ils ne me répondraient pas: «Qui est-ce qui me lira? qui m’achètera?» mais: «Quand mon livre sera fait, où est le libraire qui s’en chargera?» La plupart de ces gens-là n’ont pas le sou, et ce qu’il leur faut à présent, c’est une méchante brochure qui leur donne bien vite de l’argent et du pain. En effet, je pourrais vous citer vingt grands et bons ouvrages dont les auteurs sont morts avant que d’avoir pu trouver un commerçant qui s’en chargeât, même à vil prix.
Je vous disais tout à l’heure que l’imprimeur habile se déterminait communément à baisser son livre de prix; mais il s’en trouva d’opiniâtres qui prirent le parti contraire, au hasard de périr de misère. Il est sûr qu’ils faisaient la fortune du contrefacteur à qui ils envoyaient le grand nombre des acheteurs; mais qu’en arrivait-il à ceux-ci? C’est qu’ils ne tardaient guère à se dégoûter d’une édition méprisable, qu’ils finissaient par se pourvoir deux fois du même livre, que le savant qu’on se proposait de favoriser était vraiment lésé et que les héritiers de l’imprimeur habile recueillaient quelquefois après la mort de leur aïeul une petite portion du fruit de ses travaux.
Je vous prie, monsieur, si vous connaissez quelque littérateur d’un certain âge, de lui demander combien de lois il a renouvelé sa bibliothèque et pour quelle raison. On cède à sa curiosité et à son indigence dans le premier moment, mais c’est toujours le bon goût qui prédomine et qui chasse du rayon la mauvaise édition pour faire place à la bonne. Quoi qu’il en soit, tous les imprimeurs célèbres dont nous recherchons à présent les éditions, qui nous étonnent par leurs travaux et dont la mémoire nous est chère, sont morts pauvres, et ils étaient sur le point d’abandonner leurs caractères et leurs presses, lorsque la justice du magistrat et la libéralité du souverain vinrent à leur secours.
Placés entre le goût qu’ils avaient pour la science et pour leur art, et la crainte d’être ruinés par d’avides concurrents, que firent ces habiles et malheureux imprimeurs? Parmi les manuscrits qui restaient, ils en choisirent quelques-uns dont l’impression pût réussir; ils en préparèrent l’édition en silence; ils l’exécutèrent et, pour parer autant qu’ils pouvaient à la contrefaçon qui avait commencé leur ruine et qui l’aurait consommée, lorsqu’ils furent sur le point de la publier, ils sollicitèrent auprès du monarque et en obtinrent un privilége exclusif pour leur entreprise. Voilà, monsieur, la première ligne du code de la librairie et son premier règlement.
Avant que d’aller plus loin, monsieur, ne puis-je pas vous demander ce que vous improuvez dans la précaution du commerçant ou dans la faveur du souverain? Cet exclusif, me répondrez-vous, était contre le droit commun, j’en conviens. Le manuscrit pour lequel il était accordé n’était pas le seul qui existât, et un autre typographe en possédait ou pouvait s’en procurer un semblable. — Cela est vrai, mais à quelques égards seulement, car l’édition d’un ouvrage, surtout dans ces premiers temps, ne supposait pas seulement la possession d’un manuscrit, mais la collection d’un grand nombre, collection longue, pénible, dispendieuse; cependant je ne vous arrêterai point, je ne veux pas être difficultueux. — Or, ajoutez-vous, il devait paraître dur de concéder à l’un ce qu’on refusait à un autre. Cela le parut aussi, quoique ce fût le cas ou jamais de plaider la cause du premier occupant et d’une possession légitime, puisqu’elle était fondée sur des risques, des soins et des avances. Cependant pour que la dérogation au droit commun ne fût pas excessive, on jugea à propos de limiter le temps de l’exclusif. Vous voyez que le ministère, procédant avec quelque connaissance de cause, répondait en partie à vos vues; mais ce que vous ne voyez peut-être pas et ce qu’il n’aperçut pas d’abord, c’est que loin de protéger l’entrepreneur, il lui tendait un piège. Oui, monsieur, un piège, et vous allez en juger.
Il n’en est pas d’un ouvrage comme d’une machine dont l’essai constate l’effet, d’une invention qu’on peut vérifier en cent manières, d’un secret dont le succès est éprouvé. Celui même d’un livre excellent, dépend, au moment de l’édition, d’une infinité de circonstances raisonnables ou bizarres que toute la sagacité de l’intérêt ne saurait prévoir.
Je suppose que l’Esprit des lois fût la première production d’un esprit inconnu et relégué par la misère à un quatrième étage, malgré toute l’excellence de cet ouvrage, je doute qu’on en eût fait trois éditions, et il y en a peut-être vingt. Les dix-neuf vingtièmes de ceux qui l’ont acheté sur le nom, la réputation, l’état et les talents de l’auteur, et qui le citent sans cesse sans l’avoir lu et sans l’avoir entendu, le connaîtraient à peine de nom; et combien d’auteurs qui n’ont obtenu la célébrité qu’ils méritaient, que longtemps après leur mort? C’est le sort de presque tous les hommes de génie; ils ne sont pas à la portée de leur siècle; ils écrivent pour la génération suivante. Quand est-ce qu’on va chercher leurs productions chez le libraire? C’est quelque trentaine d’années après qu’elles sont sorties de son magasin pour aller chez le cartonnier. En mathématiques, en chimie, en histoire naturelle, en jurisprudence, en un très-grand nombre de genres particuliers, il arrive tous les jours que le privilège est expiré, que l’édition n’est pas à moitié consommée. Or, vous concevez que ce qui est à présent, a dû être autrefois, et sera toujours. Quand on eut publié la première édition d’un ancien manuscrit, il arriva souvent à la publication d’une seconde que le restant de la précédente tombait en pure perte pour le privilégié.
Il ne faut pas s’imaginer que les choses se fassent sans cause, qu’il n’y ait d’hommes sages qu’au temps où l’on vit et que l’intérêt public ait été moins connu ou moins cher à nos prédécesseurs qu’à nous. Séduits par des idées systématiques, nous attaquons leur conduite, et nous sommes d’autant moins disposés à reconnaître leur prudence que l’inconvénient auquel ils ont remédié par leur police ne nous frappe plus.
De nouvelles représentations de l’imprimerie sur les limites trop étroites de son privilège furent portées au magistrat, et donnèrent lieu à un nouveau règlement, ou à une modification nouvelle du premier. N’oubliez pas, monsieur, qu’il est toujours question de manuscrits de droit commun. On pesa les raisons du commerçant et l’on conclut à lui accorder un second privilège à l’expiration du premier. Je vous laisse à juger si l’on empirait les choses au lieu de les améliorer, mais il faut que ce soit l’un ou l’autre. C’est ainsi qu’on s’avançait peu à peu à la perpétuité et à l’immutabilité du privilège; et il est évident que, par ce second pas, on se proposait de pourvoir à l’intérêt légitime de l’imprimeur, à l’encourager, à lui assurer un sort, à lui et à ses enfants, à l’attachera son état, et à le porter aux entreprises hasardeuses, en en perpétuant le fruit dans sa maison et dans sa famille: et je vous demanderai si ces vues étaient saines, ou si elles ne l’étaient pas.
Blâmer une institution humaine parce qu’elle n’est pas d’une bonté générale et absolue, c’est exiger qu’elle soit divine; vouloir être plus habile que la Providence, qui se contente de balancer les biens par les maux, plus sage dans nos conventions que la nature dans ses lois, et troubler l’ordre du tout par le cri d’un atome qui se croit choqué rudement.
Cependant cette seconde faveur s’accorda rarement; il y eut une infinité de réclamations aveugles ou éclairées, comme il vous plaira de les appeler pour ce moment. La grande partie des imprimeurs qui, dans ce corps, ainsi que dans les autres, est plus ardente à envahir les ressources de l’homme inventif et entreprenant qu’habile à en imaginer, privée de l’espoir de se jeter sur la dépouille de ses confrères, poussa les hauts cris; on ne manqua pas, comme vous pensez bien, de mettre en avant la liberté du commerce blessée et le despotisme de quelques particuliers prêt à s’exercer sur le public et sur les savants; on présenta à l’Université et aux Parlements l’épouvantail d’un monopole littéraire, comme si un libraire français pouvait tenir un ouvrage à un prix excessif sans que l’étranger attentif passât les jours et les nuits à le contrefaire et-sans que l’avidité de ses confrères recourût aux mêmes moyens, et cela, comme on n’en a que trop d’exemples, au mépris de toutes les lois afflictives, comme si un commerçant ignorait que son véritable intérêt consiste dans la célérité du débit et le nombre des éditions, et comme s’il ne sentait pas mieux que personne ses hasards et ses avantages. Ne dirait-on pas, s’il fallait en venir à cette extrémité, que celui qui renouvelle le privilège ne soit pas le maître de fixer le prix de la chose? Mais il est d’expérience que les ouvrages les plus réimprimés sont les meilleurs, les plus achetés vendus au plus bas prix, et les instruments les plus certains de la fortune du libraire.
Pulsuz fraqment bitdi.