Kitabı oxu: «Correspondance intime de l'armée d'Égypte»
Diverse Autours
Correspondance intime de l'armée d'Égypte
Interceptée par la croisière anglaise

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066324537
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
Texte

INTRODUCTION
Table des matières
Caractère particulier de cette correspondance. — Sa première publication. — Sa valeur historique et morale.
Ce qui m’a séduit et ce qui séduira, j’ose l’espérer, dans la publication de cette correspondance intime, c’est l’occasion singulière, unique, d’étudier pour ainsi dire sur le vif les impressions d’une armée en campagne.
Pour la faire naître, cette occasion, pour faire passer sous les yeux des profanes cet ensemble de lettres confidentielles, il a fallu un concours de circonstances exceptionnelles: une armée complétement isolée de la mère patrie, une flotte dispersée, une croisière ennemie des plus rigoureuses, et, on ne saurait trop le répéter, un ministère aussi peu délicat que le ministère anglais. En livrant de semblables documents à la publicité, le cabinet de Pitt se faisait peu d’honneur.
Mais laissons parler ici l’éditeur sous l’enseigne duquel s’abrita, en cette circonstance, la chancellerie de S. M. Britannique; cette introduction ne saurait avoir un meilleur exorde:
«La correspondance dont les lettres suivantes
«font partie a été interceptée à différentes
«époques par les vaisseaux de guerre
«turcs et anglais. Elle consiste en lettres officielles
«et privées, dont le contenu peut-être,
«comme celui de mille autres qui sont en divers
«temps tombées dans nos croisières, seroit
«resté secret pour le public, si les Français,
«d’abord en assignant un motif mensonger à
«cette fameuse expédition, puis en répandant
«à leur avantage les récits les plus absurdes et
«les plus extravagants, n’avoient mis le gouvernement
«dans la nécessité de détromper
«l’Europe, tremblante encore au bruit de ce
«conte oriental, en prouvant, d’après leurs
«propres papiers officiels, que ce qui a pour
«principe la fraude et la perversité doit avoir
«pour résultat la misère et le désespoir.
«La publicité une fois décidée, il a été question
«de faire dans la volumineuse correspondance
«ès mains du gouvernement un choix
«qui, sans satisfaire une oisive curiosité ou le
«goût du scandale et de l’intrigue, ne laissât
«pourtant rien a désirer sur la situation réelle
«de l’armée françai e en Egypte, sur ses vues
a et ses succès, son état de misère et de mécontentement.
«On a donc supprimé ce qui ne
«rempliroit pas un de ces objets; toutes les
«lettres particulières, à moins qu’elles n’eussent
«un rapport direct avec l’objet qu’on se
«proposoit, ont été écartées; et même celles
«de Buonaparte, si indécemment défigurées et
«commentées par les nobles champions du
«parti de l’opposition, sans être absolument
«particulières, ont été mises de côté comme
«ne contenant rien d’essentiellement intéressant
«pour le public. Nous nous flattons de
«n’avoir rien admis qui puisse faire rougir nos
«lecteurs pour nous et pour eux-mêmes.»
Malgré les airs pudiques, le ton d’aisance, affectés par l’auteur de cette protestation hâtive, on y démêle aisément et la conscience de son indélicatesse et les inquiétudes réelles causées par l’expédition d’Egypte. Tout en la qualifiant de folie, nos ennemis en ressentaient un véritable effroi. Leurs nouvellistes avaient tant de fois annoncé la mort de Bonaparte et la destruction de son armée qu’on commençait à se défier de bonnes nouvelles toujours démenties par la suite des faits. Puis, en quelques années, on avait dû assister à la réussite de tant de choses réputées insensées, impossibles!
D’autres passages trahissent les concessions que les auteurs de cette inconvenante publication étaient forcés de faire au parti de Fox, à ceux qu’ils appellent «les champions de l’opposition» et qui n’étaient en cette circonstance que les champions de la dignité nationale.
La vérité est que tous les Anglais loyaux avaient protesté au nom des convenances. Ils avaient été informés à temps. Ils savaient les éditeurs de cette correspondance disposés à la donner entière, à en dévoiler tous les détails intimes, à en imprimer toutes les indiscrétions, fussent-elles compromettantes pour l’honneur des familles. On avait déjà fait courir certains passages des lettres du général en chef et d’Eugène de Beauharnais, et il y avait eu révolte dans l’esprit public. Le Morning Chronicle avait dit nettement que de pareils commérages étaient au-dessous d’une grande nation.
De là, les réserves doucereuses et les protestations hypocrites du rédacteur de l’introduction anglaise.
La haine que cet homme voue à la France en fait d’ailleurs le plus absurde pamphlétaire. On ne saurait le juger sur les quelques lignes que nous venons de donner: le style obligé de la préface lui commande plus de généralités que de personnalités.
Mais sa rage et son envie éclatent dans les notes dont il crible toutes les lettres de nos troupiers. On se battait. alors beaucoup trop pour se piquer d’écrire. Aujourd’hui, beaucoup de simples fusiliers savent mieux tourner une lettre que certains officiers de nos bataillons républicains. Aussi, avec quelle joie notre rédacteur se pose en aristarque vis-à-vis de tous ces guerriers! Avec quelles délices il les gourmande, les condamnant tour à tour au nom de la morale, du style, de l’orthographe, de la géographie et de l’archéologie! Avec quelle joie triomphante il déclare que le jargon des Français est encore plus révoltant que leurs atrocités!
Ne parlez pas à ce terrible polémiste de cette campagne d’Egypte. Ce n’est pas une expédition sérieuse, c’est une farce, à laquelle a présidé un plan systématique de pillage et de corruption.
Nos soldats sont de robustes mendiants, des aventuriers crédules et rapaces, redoutables au Directoire, avec qui le Bonaparte s’est entendu pour les faire enterrer en Egypte et pour engraisser les vautours du grand Caire.
Quant aux membres de ce prétendu Institut d’Egypte, ce sont gens qui se donnent à eux-mêmes le titre de savants. Mais si ces êtres sans pudeur et subjugués par la crainte publient jamais une relation de l’expédition, soyez sûr que la crainte leur fera pallier tous les crimes et dissimuler tous les malheurs mérités de leurs compatriotes.
La profonde naïveté de toutes ces injures offre du reste un mérite: — celui de garantir la fidélité des textes. Car on s’évertue tant pour incriminer les mots les plus inoffensifs, qu’il n’y a pas eu évidemment altération dans la reproduction de ces lettres. Si on avait laissé à notre rédacteur la licence d’y faire les moindres interpolations, sa verve les eût facilement élevées à la hauteur des plus noires compositions d’Anne Radcliffe. — C’était un modèle en vogue alors, tout à sa portée et tout à sa convenance. — Et en voyant avec quelle libéralité le critique anglais parle de nos «plans pervers,» de nos «cruautés,» de nos «rapines,» de nos «hordes altérées de sang,» de nos «desseins conçus par le crime,» de nos «projets sanguinaires » et de ces «aventuriers téméraires, licencieux, turbulents et avares dont la cruauté inouïe est le fléau de l’Egypte après avoir été celui de l’Italie,» on sent qu’il trouve les lettres encore trop pâles à son gré. Mais sa francophobie n’est point calmée pour si peu; bien au contraire!
Ainsi, lorsque Jaubert (V. page 15) décrit le pêle-mêle pittoresque que produisait le contraste des costumes et des équipements égyptiens avec les nôtres, lorsqu’il y trouve, au point de vue artistique, une vivante image de la révolution qui va changer la face de l’Egypte, notre francophobe fronce le sourcil, et il écrit:
«Ce tableau donne une idée assez juste de
«l’esprit turbulent de cette nation. Au dehors,
«au dedans, ce sont toujours les mêmes vues,
«les mêmes espérances. Dans toutes les
«nuances bigarrées que le hasard peut leur
«présenter, ils découvrent la destruction des
«empires; et lors même qu’il ne s’agit que
«d’hommes et de chameaux mêlés confusément,
«ce désordre fortuit est à leurs yeux
«l’indice infaillible de révolutions
«prochaines.»
Je viens de faire vibrer la corde grave. Voyons maintenant la corde prophétique. Voici comment le francophobe pronostique la fin du bandit, de l’avide pirate, de l’hypocrite Cartouche nommé Buonaparte:
«Nous avouons de bonne foi que nous
«n’avons pas assez de stoïcisme pour nous refuser
«la satisfaction d’en jouir d’avance, l’Egypte
«est le dernier pays auquel Buonaparte
«insultera, le dernier qui recevra de lui le
«don dérisoire et funeste de ce qu’il nomme
«par moquerie la Liberté.
«Ici se termine sa carrière d’impiété, de
«mensonge, de pillage et de désolation:
«The sun sets on his fortunes red and bloody,
«And everlasting night begins to close him.»
«Le soleil se lève rouge et sanglant sur
«ses destinées, et déjà une éternelle nuit
«l’enveloppe de ses ombres.»
Si Savary écrit à Donzelot: «Pour Dieu! du vin, de l’eau-de-vie et du rhum!...»
Le francophobe note aussitôt:
C’est bien là le langage de l’anxiété.
Si un de ces savants vagabonds de l’expédition parle de la maladie de son cheval, de son pauvre Milord...,
Le francophobe dit gravement:
«Le nom donné à ce cheval me fait présumer qu’il est anglais, et ce n’est pas une plaisanterie bien spirituelle...»
Mais il est temps d’arrêter là cette incroyable revue. Elle peut dès à présent donner une idée des remarques faites par M. d’Yvernois sur une Correspondance qu’il qualifie par ces seuls mots:
LES CRIMES DES FRANÇAIS RACONTÉS PAR EUX-MÊMES.
Car il s’appelait d’Yvernois, cet amusant personnage. Il était Suisse d’origine et commis à la chancellerie. On lui conféra le titre de baronnet; — il ne l’avait certes pas volé.
Le bruit fait autour de cette correspondance engagea le Directoire à la faire publier à son tour d’après le texte dû aux Anglais. Le parti était bon. Seulement, on eut le tort d’adjoindre aux notes ridicules du baronnet des contre-notes signées Simon qui avaient le tort d’être écrites en la même encre. Simon s’évertue à rendre gros mot pour gros mot, il crie à son tour: «Assassins! forbans! mobs! grenouilles de la Tamise! mercenaires armés pour défendre les vils monarques! gagistes écrivant au coin d’un feu de charbon de terre!» — au lieu de faire imprimer en grosses capitales les sottises imaginées à Londres, ce qui eût suffi pour les faire tomber sous le mépris public.
Je fais grâce au lecteur d’un résumé de la campagne d’Egypte. Son histoire étonnante est connue, et c’est précisément sa célébrité qui doit faire le piquant de notre publication. On se plaît en effet à étudier sous un jour nouveau, inattendu, les événements sur lesquels de nombreuses relations ont déjà multiplié les notions premières. De l’ensemble, on descend plus volontiers aux détails, et la connaissance de ceux-ci aide à se rendre un compte plus exact de celui-là.
Ainsi doit-il en être de cette correspondance intime.
Parlerai-je maintenant de la valeur historique de ces lettres? Elle me semble médiocre pour tout ce qui regarde les questions de chiffres, enflés ou diminués au gré du caractère de chaque correspondant . Mais elle est réelle, incontestable, pour tout ce qui regarde les petits détails constituant ce que j’appellerai la physiologie de l’expédition.
Au point de vue philosophique, elle présente à l’observateur un sujet d’études multipliées. Le courage réfléchi, la forfanterie, la confiance aveugle, le dénigrement systématique, la sottise, la tendresse et la naïveté s’y trahissent tour à tour en quelques lignes caractéristiques. C’est le genre humain vu en raccourci avec la plus sûre des lunettes.
Au moment où j’achève ces douze pages un critique méticuleux me pose cette question:
«Croyez-vous que les Anglais aient publié cette correspondance intégralement?
— Non certes! ils ont choisi évidemment ce qui pouvait le plus nuire dans l’esprit public à l’expédition d’Egypte.
— Mais alors, ne pourra-t-on pas, jusqu’à un certain degré, vous adresser le même reproche?
— Je ne le crains pas, car rien ne prouve mieux la gloire de nos armes que la mise en évidence des moyens qu’on employa pour l’étouffer. Puis, à un autre point de vue, la mauvaise humeur même que fait éclater individuellement l’armée double encore la grandeur des résultats qu’elle atteint. — On y sent grandir le type de ces grognards qui ne tarderont pas à promener leur colère sur tous les champs de bataille de l’Europe.»
LORÉDAN LARCHEY.
Au citoyen JOSEPH BUONAPARTE, député au Conseil des Cinq Cents, rue des Saints-Pères, n° 1219, fauxbourg Germain, à Paris.
Alexandrie, le 18 messidor an VI.
Nous sommes en cette ville depuis le 14, mon cher frère; elle a été prise d’assaut: je vais vous détailler nos opérations, non en commentateur, mais telles que j’ai pu les suivre.
Le 13, à la pointe du jour, nous découvrîmes les côtes d’Afrique, que l’avant-garde avoit signalées la veille; bientôt nous fûmes à la hauteur des îles des Arabes, à deux lieues d’Alexandrie, et la frégate la Junon, qui avoit été expédiée pour amener le consul de France de cette ville, nous joignit.
Celui-ci nous apprit qu’une escadre anglaise de 14 vaisseaux de ligne, dont deux à trois ponts, avoit passé à vue d’Alexandrie, y avoit envoyé des lettres pour le consul anglais, et avoit appris la prise de Malte aux négociants. Elle a fait ensuite route sur Alexandrette, comptant sans doute que nous y avions été débarquer pour nous rendre aux Indes par Bassora. Cette escadre avoit été en effet signalée par la Justice après notre départ de Malte: elle a eu la gaucherie de ne pas nous trouver. Les Anglais doivent être furieux. Il faut être extrêmement hardi et heureux pour traverser une escadre nombreuse avec des forces moindres, un convoi de quatre cents petits bâtiments, et enlever en chemin une place telle que Malte, moitié par force et moitié par négociation.
Jusqu’à présent j’ai cru que la fortune pouvoit abandonner mon frère; aujourd’hui je crois qu’il réussira toujours, si les troupes gardent un peu de l’esprit national qui les anime si bien.
Les mamelouks savoient depuis trois semaines, par des bâtiments de commerce expédiés de Marseille, les détails de notre embarquement. Voyant paroître les Anglais, ils crurent que c’étoit notre flotte; de manière que lorsque nous parûmes réellement le 13, ils étoient prêts à nous recevoir. La mer étoit grosse ce jour-là, les marins ne vouloient point que le débarquement eût lieu. Les vaisseaux mouillèrent à deux lieues au large. La journée se passa en préparatifs; et enfin, à onze heures du soir, nous débarquâmes sur de petits canots avec une mer et un vent très-orageux.
Nous marchâmes toute la nuit avec deux mille hommes d’infanterie; et le lendemain, à la pointe du jour, nous investîmes Alexandrie, après avoir chassé différents détachements de cavalerie. Les ennemis se défendoient courageusement; l’artillerie qu’ils avoient sur les tours et les murailles étoit mal servie, mais leur mousqueterie étoit très-bonne. Ces gens-là ne savent pas broncher: ils donnent ou reçoivent la, mort sur leurs ennemis. Cependant la première enceinte, c’est-à-dire celle de la ville des Arabes, fut enlevée. Bientôt après, la seconde, malgré les feux des maisons. Les forts qui sont de l’autre côté de la ville, sur les bords de la mer, furent investis, et le soir capitulèrent.
Depuis le 14, on est occupé au débarquement des troupes, De l’artillerie et des effets. Le général Desaix est sur le Nil, à Demenhour. Les autres devoient le suivre.
Le lieu du débarquement est à deux lieues d’ici, à la tour de Marabout, où sont les îles des Arabes. Les deux premiers jours, il y eut beaucoup de traîneurs, que la cavalerie mamelouk et arabe harcela; je crois que nous avons perdu 100 tués et autant de blessés. Les généraux Kléber, Menou et Lescalle ont été blessés.
Je vous envoie la proclamation aux habitants du pays, et trois autres à l’armée. Elle a fait un effet merveilleux: les Arabes bédouins, ennemis des mamelouks, et qui sont, à proprement parler, des voleurs intrépides, dès qu’ils l’eurent reçue, nous ont rendu une trentaine de prisonniers et se sont offerts pour combattre avec nous les mamelouks. On les a très-bien traités. Ce sont des gens invincibles, habitans des déserts brûlants, montés sur les chevaux les plus légers du monde, et extrêmement braves. Ils habitent, avec leurs femmes et leurs enfants, des camps volants qui changent toutes les nuits. Ce sont des sauvages horribles; cependant ils connoissent l’or et l’argent: il en faut bien peu pour causer leur admiration. lis aiment l’or, mon cher frère; ils passent leur vie à l’arracher aux Européens qui tombent en leurs mains, et pourquoi faire pour continuer ce genre de vie et l’apprendre à leurs enfants. Oh! Jean-Jacques, que ne peut-il voir ces hommes, qu’il appelle «les hommes de la nature!» Il frémiroit de honte et de surprise d’avoir pu les admirer.
Adieu, mon cher frère; donnez-moi de vos nouvelles. J’ai souffert beaucoup dans la traversée; ce climat-ci m’accable, il nous changera tous. Quand nous reviendrons, on nous reconnoîtra de loin. Je suis un peu malade, et obligé de rester ici quelques jours. Tout le monde part demain. Adieu; je vous embrasse de tout mon cœur. Rappelez-moi au souvenir de Julie, Caroline, etc., et au législateur Lucien. Son voyage avec nous lui eût été fort utile; nous voyons plus en deux jours que les voyageurs ordinaires en deux ans.
Il y a ici de remarquable la colonne de Pompée, les obélisques de Cléopâtre, le lieu où étoient ses bains, beaucoup de ruines, un temple souterrain, des catacombes, quelques mosquées et quelques églises; mais ce qui l’est plus que tout cela, ce sont le caractère et les mœurs des habitants. Ils sont d’un sang-froid étonnant. Rien ne les émeut; la mort est pour eux ce qu’est le voyage d’Amérique pour les Anglais.
Leur extérieur est imposant: nos physionomies les plus caractérisées sont des mines d’enfants en comparaison des leurs; elles ont plus que nous une variété étonnante. Les femmes surtout, couvertes d’un drap dont elles s’enveloppent et se couvrent la tête jusqu’au sourcil; un linge (pour les femmes du peuple) leur couvre le visage depuis le front, ne laissant que les ouvertures des yeux, de manière que, pour peu que le linge soit flétri, elles font peur.
Leurs forts et leur artillerie sont d’un ridicule achevé ; ils n’ont point de serrures, point de croisées. Enfin ils sont dans l’aveuglement des premiers temps.
Oh! combien de misanthropes seroient convertis, si le hasard les jetoit au milieu des déserts de l’Arabie!
Adieu, mon cher frère; tout à vous.
J. C. BONAPARTE.
P. S. Je vous prie, mon cher frère, de faire donner de mes nouvelles à la citoyenne Coupry, ma vieille et ancienne hôtesse, rue Saint-Honoré, n° 27, près le passage des Feuillans; lui dire que je n’ai pas eu le temps de lui écrire, et que je me rappelle à son souvenir.
JAUBERT à son frère.
Au mouillage d’Aboukir, le 20 messidor an VI.
Nous voici, mon cher Jaubert, sur les côtes de l’Egypte; nos braves ont entamé son territoire, et tout nous promet qu’avant peu de temps, au despotisme imprévoyant des mamelouks, et à l’apathie des Égyptiens, auront succédé un gouvernement créateur et une émulation jusqu’à présent inconnue parmi les habitants.
Nous sommes maîtres d’Alexandrie: nos troupes ont occupé en passant Aboukir, ont pris Rosette, et ont conséquemment en leur pouvoir une des principales bouches du Nil. Je suppose que tu as sous les yeux la carte et le Voyage de Savary, ou de quelqu’autre.
Le 13 messidor, à six heures du matin. nous étions à six lieues d’Alexandrie. La frégate la Junon eut ordre d’aller à l’entrée du port remettre au consul français une lettre ostensible, mais avec mission expresse d’emmener le consul et tous les Français qui se trouveroient dans la ville. Tout y étoit en combustion: depuis deux mois on parloit de la descente des Français; on s’y étoit mis en défense à la manière des Turcs.
L’apparition qui avoit eu lieu le 10 d’une escadre de 14 vaisseaux, que le gouverneur d’Alexandrie s’obstinoit à regarder comme français, avoit redoublé les alarmes de la ville et rendu de plus en plus critique la position des habitants français. Le consul obtint cependant trois heures pour se rendre à bord de la Junon; cette frégate l’amena sur l’Orient. On sentit la nécessité d’agir promptement, soit pour arracher Alexandrie aux Anglais, soit pour mettre notre escadre à couvert d’un combat qui eût été très-inégal dans le désordre d’un premier mouillage sur un fond inconnu.
La flotte anglaise a joué de malheur; elle nous a manqué sous la Sardaigne; elle a manqué ensuite le convoi de Civita-Vecchia, composé de 57 bâtiments, et portant 7,000 hommes d’Italie. Elle n’est arrivée devant Malte que cinq jours après que nous avons quitté cette île; elle est arrivée devant Alexandrie deux jours trop tôt pour nous y rencontrer. Il est à présumer qu’elle est montée jusqu’à Alexandrette, croyant que c’est là que doit s’opérer le débarquement pour la conquête de l’Inde. Nous la verrons enfin; mais nous sommes mouillés de manière à tenir tête à une flotte double de la nôtre.
Telle a été pourtant la position critique où nous nous sommes trouvés le 13 au matin, que, quelque prompt que fût le débarquement, nous pouvions être surpris par les Anglais au milieu de l’opération. Aussi, dès quatre heures du soir, le général en chef étoit-il sur une galère avec son état-major, environné des canots et chaloupes des bâtiments qui avoient envoyé des détachements pour la descente.
Le 14 au matin, le débarquement s’est opéré sur le fort appelé le Marabou, à deux lieues à l’ouest d’Alexandrie. Point de résistance! pas un canon au Marabou! La troupe s’achemine par pelotons vers la ville; les traîneurs ou ceux qui s’écartent sont attaqués par des partis d’Arabes et de quelques mamelouks qui voltigent çà et là. Il y a des combats particuliers où nous perdons quelques hommes. Arrivés à la ville, nos braves éprouvent de la résistance. Des canons de 3 et 4 (et nous n’en avions pas encore), des carabines, des pierres, tout annonce la résolution de se défendre. Le général Kléber est blessé à la tête; le général Menou, en plusieurs endroits. Mais à onze heures nous étions maîtres d’Alexandrie, et les tirailleurs qui se défendoient par les fenêtres étoient ou cachés ou tués. Les mamelouks et une grande quantité d’Arabes s’étoient réfugiés dans le désert. Restoit une partie des habitants, fort étonnés qu’on ne leur coupât pas le cou, et lisant avec extase la proclamation que le général en chef avoit fait imprimer en arabe, et que vous lirez sûrement dans les papiers publics.
Cette proclamation a donné lieu à deux singularités remarquables. La veille, nous avions pris quelques Turcs et Arabes que nous avions retenus à bord: il s’agissoit de calmer leur imagination, et d’en faire des apôtres. Ce fut un prêtre maronite de Damas (chrétien comme nous) qui fut chargé de les leur lire, et d’y faire un petit commentaire. Quand vous verrez la proclamation, vous jugerez comme ce rôle lui alloit.
Le jour de la descente, le contre-amiral turc, qui étoit dans le port d’Alexandrie avec la caravelle (gros vaisseau du Grand-Seigneur) destinée à percevoir les tributs de l’armée, envoya à bord de l’Orient le capitaine de pavillon avec un présent de deux moutons, pour s’informer des projets de l’armée navale. On lui donna à lire la proclamation: il s’en excusa sur ce qu’il ne savoit pas lire l’arabe; on y suppléa. Chaque passage qui traitoit de l’insolence des mamelouks le faisoit bondir de joie. Il demanda des proclamations pour les répandre, et assura que le contre-amiral qui représentoit le Grand-Seigneur donneroit à chacun l’ordre de bien accueillir les Français; enfin il se retira très-satisfait, après avoir pris le café et mangé la confiture. La caravelle est encore dans le port avec son pavillon de commandement.
Le 16, je descendis à Alexandrie avec l’amiral: ce qui avoit resté d’habitants, ainsi que les Arabes de la campagne, me parurent assez bien remis de leur frayeur, et assez confiants. On voyoit dans le bazar (marché) des moutons, des pigeons, du tabac à fumer, et surtout force barbiers, qui mettent la tête du patient entre leurs genoux, et qui semblent plutôt prêts à la décoller qu’à lui faire sa toilette. Ils ont cependant la main fort légère. Je vis aussi quelques femmes; elles sont affublées de longs vêtements qui cachent absolument leurs formes, et qui ne laissent découverts que les yeux, à peu près comme les habillements des pénitents de nos provinces méridionales.
Cette ville, où l’on dit qu’il reste 10,000 habitants, n’a de l’ancienne Alexandrie que le nom, encore les Arabes l’appellent-ils Scanderia. Les traces de son enceinte annoncent qu’elle étoit fort grande et qu’elle a bien pu contenir les 300,000 ames que les historiens lui donnent. Mais le despotisme, l’abrutissement qui l’a suivi, et enfin la découverte du cap de Bonne-Espérance, l’ont successivement réduite à l’état misérable où on la voit.
C’est un amas de ruines où l’on voit telle maison bâtie de boue et de paille, adossée à des tronçons de colonnes de granit. Les rues n’y sont pas pavées: l’image de la destruction ressort bien davantage à la vue de deux monuments qui seuls ont traversé intacts. les siècles qui ont tout dévoré autour d’eux. C’est la colonne de Pompée, et qui a été élevée par Sévère; je ne l’ai vue qu’à une certaine distance, mais j’ai vu de près et mesuré de l’œil l’obélisque appelé l’aiguille de Cléopâtre; il est d’une seule pierre de granit très-bien conservée: il m’a paru avoir 72 pieds de hauteur, 7 à sa base, et 4 vers le sommet; il est surchargé d’hiéroglyphes sur ses quatre faces. On voit cà et là quelques dattiers, arbres tristes qui ressemblent assez de loin au pin dont la tige a été dépouillée jusque vers le sommet.
Pulsuz fraqment bitdi.