Kitabı oxu: «Souvenirs de la duchesse de Dino publiés par sa petite fille, la Comtesse Jean de Castellane»
Dorothée de Dino
Souvenirs de la duchesse de Dino publiés par sa petite fille, la Comtesse Jean de Castellane

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066084097
Table des matières
PRÉFACE
I
II
III
IV
V
AVANT-PROPOS
SOUVENIRS DE LA DUCHESSE DE DINO
INTRODUCTION
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
APPENDICES
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
PRÉFACE
Table des matières
Parmi les femmes du XIXe siècle, la plus Européenne peut-être fut celle qui s'appela d'abord princesse Dorothée de Courlande, puis comtesse de Périgord, enfin duchesse de Dino et de Sagan. Courlandaise d'origine, élevée en Allemagne, mariée en France, elle appartint par le sang, par le goût, par le devoir, à trois nations différentes. Dès l'enfance, elle eut à Berlin un renom de petit prodige, mais ces rayons d'aube ne présagent pas toujours l'éclat du jour, et, au début du XIXe siècle, les réputations nées hors de France semblaient des gloires de province. À seize ans, elle acquit chez nous droit de cité; son mariage lui donna pour oncle l'arbitre le plus difficile et le plus sûr des élégances intellectuelles et sociales, le prince de Talleyrand. En 1814, le prince, après avoir étudié sa nièce, voulut se parer d'elle au congrès de Vienne. En cette ville tous les souverains tinrent quelques mois leurs cours, et non seulement les traités, mais même les modes mondaines, commencèrent les revanches de l'Europe victorieuse contre l'hégémonie française. Talleyrand, ambassadeur de notre défaite, et soucieux d'effacer son passé révolutionnaire, ne pouvait présenter à la vieille société, qui imposait de nouveau ses principes et ses exclusions, la princesse de Bénévent. Il se tira d'embarras et soumit à une redoutable épreuve sa nièce, en faisant faire par elle les honneurs de l'ambassade. Dans cette élite de la politique, de l'aristocratie, de l'esprit, de la beauté, tout était splendeur, et grâces, et séductions, mais tout était curiosité, calculs, pièges, nulle imperfection ne pouvait échapper à tant d'yeux si pénétrants, et il fallait plaire à tous pour réussir! À ce congrès qui élevait et abaissait souverainement les puissances, celle de la jeune femme fut consacrée. Son succès à Vienne accrédita dans la société polie de toute l'Europe cette beauté intelligente, qu'on ne connaissait pas toute en la voyant, qui devenait plus séductrice quand elle parlait, qui savait écouter et se taire, dont le tact suppléait l'expérience, et qui, même aux côtés d'un tel ambassadeur, ne fut pas effacée.
Leurs mérites se complétaient et ne se séparèrent plus. Désormais elle partagea la vie publique où il gouvernait les affaires, et la retraite d'où il les épiait. Elle fut non seulement la grande dame qui perpétuait pour le plus raffiné des grands seigneurs tous les charmes de l'ancienne société, mais une confidente pour l'intelligence et une collaboratrice pour les travaux du politique. Lui mort, l'attache qui la retenait à la France fut brisée. Elle y gardait de vraies affections, elle leur réserva quelques visites et des lettres nombreuses, mais rentra comme d'exil dans la chère Allemagne de son enfance. Là elle n'avait pas pour ennemis les ennemis de M. de Talleyrand et retrouvait les fidèles sympathies des Hohenzollern; là surtout son influence fut visible, son prestige populaire et, en 1862, sa mort pleurée.
Les grands acteurs de l'existence mondaine sont un peu comme ceux du théâtre. Avec leurs gestes et le son de leur voix finit la vie de leur gloire, qui bientôt tient toute en leur nom. Le souvenir de madame de Dino allait s'évaporant comme un parfum, lorsqu'un honneur plus durable lui fut rendu. Les Mémoires, récemment publiés, de M. de Barante, contenaient toute une correspondance de la duchesse. Ces lettres, par l'élévation, la tendresse, l'éloquence dépassaient singulièrement la facilité naturelle aux femmes dans leurs causeries écrites. Les bons juges furent unanimes à reconnaître un penseur, un écrivain, et à souhaiter qu'il se survécût en d'autres œuvres, dignes de celles-là.
Ces Souvenirs n'obtiendront pas une moindre faveur. Ils furent écrits en 1822, et la duchesse y raconte son enfance. Dès la première page, une des plus jolies, elle dit comment lui vint l'idée de ce travail. Un de ses amis surprend dans ses yeux des larmes, la devine malheureuse, lui conseille des distractions ordinaires: «Allez dans le monde.—J'en suis excédée.—Les spectacles, la promenade?—Me fatiguent.—Les voyages?—M'éloignent de ce que j'aime.—Essayez de la coquetterie.—Je l'ai épuisée.—De la dévotion.—Je l'ai traversée.—Eh bien, écrivez.—Et quoi?—Vos Mémoires.—Quelle folie!» À la réflexion, elle jugea cette folie sagesse, elle eut raison. D'abord les Souvenirs sont tout vivants de faits, et de faits qui mêlent sans cesse l'histoire d'une enfant à la grande histoire. Les lettrés aimeront une simplicité qui ne songe jamais à étonner, mais où il y a de la force épandue, une abondance de pensées, de sensations, d'images, qui, amenées et entraînées par le cours du récit, glissent comme entre deux eaux, sans s'attarder jamais à se mettre plus en lumière, un instinct de laisser inachevé plutôt que de revenir pour parfaire, un don de trouver l'excellent par rencontres non cherchées, un art de ne pas s'appliquer, une façon naturelle de tenir la plume, comme une grande dame cause, se vêt et se meut, avec une distinction presque distraite où rien n'est métier et où tout est race. Enfin ces Souvenirs nous apprennent ce que fut l'éducation de l'enfant, comment se préparait une destinée brillante et incomplète, et par quoi effort de conscience la femme dut parfaire seule l'œuvre de ses maîtres et peu à peu s'élever aux sentiments qui furent l'ascension morale de sa vie.
I
Table des matières
Si ces Souvenirs avaient été publiés au moment où ils furent écrits, et que, selon la mode d'alors, on eût voulu expliquer l'œuvre par le titre, celui-ci méritait d'être choisi: «Dorothée ou le malheur des trop grands biens.»
Le pays des fortunes les plus soudaines et les plus extraordinaires fut, au XVIIIe siècle, la Russie. L'autocratie créatrice du jeune empire n'avait pas voulu se limiter, même par une loi qui réglât la transmission du pouvoir. Le tsar désignait à son gré son héritier. Mais s'il mourait sans avoir rien dit, force était de suppléer à ce silence, les principaux serviteurs du souverain défunt choisissaient le souverain nouveau: l'excès de l'omnipotence aboutissait à abandonner aux sujets la création de l'autorité. Gela arriva dès la mort de Pierre le Grand. Remettre la couronne à sa veuve Catherine parut au conseil de l'empire garder le pouvoir pour lui-même: ainsi commença le règne des impératrices. Cinq se succédèrent sur le trône durant les trois quarts du XVIIIe siècle. Mais le bénéfice ne fut pas pour ceux qui les avaient élevées. Ces souveraines ne se trouvèrent pas faites pour le veuvage qui leur avait valu le trône. L'expérience des vieux serviteurs avait trop de rides, les impératrices préférèrent les mérites que le temps enlève aux mérites que le temps apporte. Toutes-puissantes, elles ignoraient les obstacles accordés d'ordinaire comme sauvegardé à la vertu tentée, et il leur suffisait de désirer pour avoir déjà obtenu. Des sujets jeunes et beaux rendirent le service d'état que leur demandait l'amour, et l'amour prêta ses ailes à leur fortune. À défaut de vertu, l'orgueil chez ces souveraines souffrait de leurs faiblesses: il précipita la prodigalité des titres, des honneurs, des richesses, entassés comme pour amoindrir la distance entre elles et leurs favoris[1]. Rien n'était obstacle dans un État qui avait pour seule constitution la constitution de ces voluptueuses. Ainsi se forma une aristocratie contraire à la structure normale de la noblesse, qui est fille du temps. Cette noblesse d'origine fut, en Russie, dominée par de jeunes envahisseurs qui usurpaient d'un coup les plus hautes dignités, certains encore peuple par les rudesses primitives, les énergies solitaires, les férocités impitoyables qu'une aristocratie traditionnelle dissout dans l'élégance de ses mœurs et la solidarité de ses intérêts. Ces audaces cruelles trouvèrent leur emploi contre Pierre III, Paul Ier, et la vie amoureuse des impératrices prépara la mort tragique des empereurs.
Des favoris, le premier par la date, la durée, l'éclat et les éclipses de sa fortune fut Jean de Biren. C'était un petit compagnon, né en Courlande. Cette contrée, unie à la Pologne par un lien fédératif, vivait libre sous des ducs nationaux. Un d'eux, au début du XVIIIe siècle, avait épousé une nièce de Pierre le Grand, Anne, et mourut le jour de ses noces, laissant le duché à sa veuve. Jean occupait à la chancellerie de Mittau un emploi modeste; une affaire de service lui donna un jour accès près de sa souveraine, à celle-ci la rencontre inspira, une bienveillance bientôt passionnée. Biren gouvernait depuis dix ans le duché et la duchesse, quand elle fut, en 1730, à la mort de Catherine, appelée au trône de Russie. Biren la suivit en maître. Dans ce pays, aux mœurs encore asiatiques, le pouvoir donnait la richesse, avec les présents des protégés et les dépouilles des adversaires: vingt mille exils en Sibérie et douze mille exécutions pourvurent avec surabondance à la sûreté de l'État et à la fortune de Biren. De la souveraineté il ne lui manquait guère que le titre. L'impératrice, renonçant pour lui à la Courlande, le fit élire par la diète de la province: en 1737 il devint duc de Courlande. Enfin, libérale pour lui jusque dans la mort, Anne lui confia par testament la régence de la Russie, c'est-à-dire le pouvoir absolu durant la minorité de Pierre III, alors au berceau. Mais en 1741 il est surpris par une conspiration de palais, et, de tout ce qu'il possédait, rien ne lui est laissé que la vie. C'était assez pour qu'il recommençât, étape par étape, son retour vers ses biens perdus. Il mit à les recouvrer le même temps qu'il avait mis à les conquérir: vingt-trois ans. En 1762, son épée, la même qui lui avait été prise en 1741, lui fut rendue, et l'année suivante la Courlande. Mais ce qui ne pouvait lui être rendu c'était la confiance et la joie. Il avait trop éprouvé la fragilité des choses. Ce que l'amour lui avait offert, la haine le lui avait ôté, l'arbitraire le lui restituait, un nouveau caprice pouvait le lui reprendre, et tout lui serait ravi par la mort, déjà proche derrière la vieillesse. En 1769, il abdiqua en faveur de son fils aîné, et en 1772 acheva sa vie, ayant trouvé au fond des prospérités la tristesse.
Son fils aîné Pierre recueillit l'héritage, mais non le désenchantement. Il avait les aptitudes d'un prince médiatisé, n'aimait pas le travail qui vole du temps au repos, se plaisait aux honneurs sans obligations et à l'inconstance des joies. Le mariage même ne l'avait pas fixé: après deux unions courtes, stériles et rompues par le divorce, il épousa, en 1779, une de ses sujettes, la comtesse de Médem, que désignaient à son choix «sept cents ans d'une noblesse sans tache». Sept cents ans de noblesse sont jolis à voir dans un visage de vingt ans, et, cette fois, le duc avait trouvé la compagne de sa vie mondaine. Mittau, quoique placé sur la route de Berlin à Pétersbourg, et bien fourni de nouvelles, était à l'écart des amusements. Malgré la loi qui interdisait aux souverains de quitter le duché, le couple princier prit son vol vers le soleil, passa en Italie les années 1784 et 1785, et se prépara en Allemagne un établissement. Le duc acheta en Silésie le fief de Sagan, qui avait été à Wallenstein; en Bohême, en Saxe, en Prusse de grandes terres; à Berlin, le palais que Frédéric II avait bâti pour sa sœur Amélie. Ses séjours dans ses domaines ne lui laissaient pas le temps de rentrer dans ses États. Il vivait heureux loin de ses sujets, passionné pour les objets d'art. Les plus beaux à ses yeux étaient les quatre filles que lui avait données sa troisième femme, et qui grandissaient autour de lui. La dernière, née le 24 août 1793, était Dorothée.
Il était temps qu'elle vint au monde pour naître fille de souverain. On touchait au dernier partage de la Pologne et Catherine II voulait la Courlande. Le duc fut heureux de vendre ce qu'il ne pouvait conserver. Un capital de deux millions de roubles, soit huit millions de francs, une pension de vingt-cinq ducats, soit deux cent cinquante mille francs, lui payèrent l'abandon de sa principauté, et dès lors il ne fut plus qu'un oisif de marque, certain d'avoir gagné à accroître sa richesse en diminuant ses devoirs. À Berlin, l'existence des Courlande demeurait presque royale; les égards que leur témoignait la maison régnante de Prusse étaient devenus de l'amitié; la reine Louise s'était liée avec la duchesse; le prince Louis-Ferdinand, qui devait finir à Iéna, était le compagnon des filles aînées; sa sœur, la princesse Radziwill, avait voulu être la marraine de la petite Dorothée. Mais la résidence principale des Courlande était Sagan. Le domaine était immense, le château magnifique, digne de Wallenstein et de ses rêves. Quelques meubles du grand homme rappelaient son passage, qui avait laissé à cette demeure la majesté de l'histoire. C'était de l'histoire aussi que «toutes ces curiosités de l'Asie qui avaient été offertes à mon grand-père durant sa régence», et qui, «avec les tableaux et les marbres apportés d'Italie par le prince Pierre», remplissaient de «magnifiques inutilités» les appartements nombreux et tous habités. De Silésie, de Berlin, de Prague, de Dresde, les visiteurs se succédaient, mêlant leur va-et-vient au groupe des gentilshommes qui vivaient à demeure dans la familiarité du maître. Des demoiselles d'honneur, escorte permanente, entouraient aussi la duchesse. Les grandes chasses, les longs repas, les redoutes et les bals étaient pour le travail; pour le repos «une troupe de comédiens assez passables, des chanteurs italiens et de bons musiciens attachés à la maison de mon père». C'était à peu près l'existence qu'on menait dans les petites cours d'Allemagne. Mais celles-ci, pauvres pour la plupart, étaient réduites à un mince apparat de surface; l'on enfonçait à Sagan dans une profondeur d'opulence, qui, inférieure aux ressources, était encore de la modestie.
Cette splendeur fut pour Dorothée la première vision, et laissa dans ses yeux un éblouissement; il lui parut avoir commencé par vivre un conte de fée. Elle y jouait son rôle, et était elle-même pour la compagnie le plaisir d'un instant lorsque, habillée et parée, elle passait de mains en mains et de caresses en caresses. C'est alors qu'elle rencontrait sa mère. Celle-ci se devait à ses hôtes, à leurs plaisirs où elle trouvait le sien; elle n'avait pas de temps pour cette petite fille dont elle connaissait moins l'âme que les toilettes. Telle est la misère de la richesse: l'or sépare ceux qu'il comble. L'oisiveté, plus que le travail, dissocie les familles; souvent leur vie commune est ruinée à proportion que s'accroît leur fortune, et les enfants les plus abandonnés ne sont pas toujours ceux des pauvres. Malgré tous les privilèges du rang et du luxe, au foyer de cette fête perpétuelle et de cette hospitalité attentive pour tous, la petite princesse grandissait, solitaire, oubliée, aux mains d'une vieille Anglaise.
Cette gouvernante avait pour principes que la santé se fortifie par l'eau froide, et l'intelligence par le fouet; tour à tour, elle trempait et fessait son élève. L'eau froide que l'élève jugeait barbare est aujourd'hui réhabilitée. Le fouet le sera peut-être à son tour. Il se trouvera des novateurs pour élever ce châtiment à la dignité de sport, combattre la superstition de l'épidémie intangible, flétrir la barbarie qui emprisonne et courbe sur d'inintelligents pensums les jeunes corps faits pour le grand air et l'exercice, et préférer le châtiment court, inoffensif et sain, grâce auquel le sang circule plus vite. Mais l'Anglaise, fille d'une race insatiable, battait sans mesure. Et ce traitement cruel déconcertait comme un illogisme la petite princesse. Elle se sentait une part vivante et inséparable de la puissance sociale qu'elle voyait chaque jour consacrée par les empressements et les respects unanimes. Et elle était livrée à des subalternes, maltraitée sans qu'en sa personne nul de ses proches se sentît atteint, sans que surtout sa mère connût les humiliations infligées à sa fille. Les jeunes ont une divination infaillible de ce qui leur est dû. Sans l'avoir appris de personne, la petite victime savait que la présence des mères est un droit pour leurs enfants s'ils souffrent. L'absence de la mère fut à la fille l'épreuve qui blesse l'ordre naturel des choses, la douleur qui vient d'où l'on attendait la joie, la surprise où il y a de la trahison. Quelle plainte secrète dans ces lignes: «Si, tout en aimant beaucoup ma mère, en rendant justice à ses rares qualités, en la prisant bien haut, en la mettant bien à part, je ne suis jamais arrivée avec elle à des relations précisément filiales, j'en attribue la première cause à ce temps d'oppression dont ma jeune tête lui faisait intérieurement quelques reproches.» Cette déception n'a pas seulement tari la source des confiances sans réserve entre la fille et la mère. Si la plus parfaite des tendresses est indifférente et lointaine, qu'espérer des autres affections? Une défiance universelle désenchante cette âme d'enfant. L'oiseau noir de la mélancolie ramené d'exil par Jean de Biren, et qui n'a pas trouvé où se poser sur les agitations bruyantes du duc Pierre, habite la chambre de Dorothée oubliée, et assombrit de la même ombre les derniers jours de l'aïeul et les premières années de la petite-fille. Mais en celle-ci, non assouplie encore par la discipline des désillusions, les instincts de justice et de bonheur se dressent en révolte. Elle oppose aux mauvais traitements sa mauvaise volonté, pousse en sauvageon, n'écoute rien, n'apprend rien. À sept ans, elle ne connaissait pas l'alphabet et savait seulement désobéir en trois langues, «le français que, dit-elle, j'avais attrapé au salon; l'allemand, qui m'arriva par l'antichambre, et l'anglais, que j'apprenais à travers les gronderies et les coups».
II
Table des matières
En 1800, le duc Pierre mourut. Ses filles, qu'on regardât la dot ou le visage, prenaient rang parmi les superbes partis de l'Europe. Moins de six mois après, les trois aînées étaient pourvues.
Pour l'aînée, Wilhelmine, un projet s'était préparé de lui-même où semblaient réunis le bonheur et l'éclat. La familiarité d'enfance entre la jeune fille et le prince Louis-Ferdinand de Prusse, «tous deux jeunes, beaux, doués de qualités semblables», était devenue un sentiment très tendre. La sœur du prince, marraine de Dorothée, «désirait vivement cette alliance qui, à la première ouverture, parut convenir également au roi de Prusse, notre tuteur». Mais les mariages des princes sont affaires d'État et l'État a des raisons que le cœur ne connaît pas. Les collatéraux que leur naissance place près du trône sans chance de s'y asseoir sont un peu les suspects des races royales. Les dons brillants du prince Louis rejetaient dans l'ombre le terne équilibre où s'immobilisaient les mérites du roi. Le prince était riche et le paraissait plus encore par comparaison avec les maigres ressources de la famille régnante. Tandis que le roi semblait embarrassé par l'épée du grand Frédéric et ami de la paix, le prince, chef idolâtré des jeunes officiers, considérait la guerre contre la France comme un devoir d'ambition pour la Prusse, et condamnait la tactique déjà vieillie qui paralyserait l'armée dans la tâche nouvelle. Unir à Wilhelmine ce prince était accroître sa fortune d'une fortune égale, son ambition d'un orgueil non moins impérieux, sa hardiesse d'une énergie plus tenace: alors celui qui était seulement un embarras pouvait devenir un danger. Aussi les conseillers de la couronne s'opposèrent-ils au mariage. Le prince, affirment les Souvenirs, eut «de longs regrets» qu'il étourdit par des dissipations. Elles ne laissèrent pas à cet homme si bien doué le temps de mûrir sa tête, comme dit Clausewitz. Il ne fut que le roi des mauvais sujets et sa bravoure ne lui prépara qu'une mort inutile. Wilhelmine, blessée de ce qu'elle appelait «les torts de la cour de Berlin», saisit la vengeance préférée des jeunes filles et voulut prouver l'absence de ses regrets par sa promptitude à accepter un autre époux: ce fut le prince Louis de Rohan. La seconde, Pauline, choisit un prince de Hohenzollern-Hechingen, chef de la branche aînée de Brandebourg, la troisième, un Italien, le duc d'Acerenza, des princes Pignatelli. On crut que la duchesse allait suivre l'exemple de ses filles et les dépasser par la splendeur de l'alliance. Un oncle du roi Gustave de Suède, le duc d'Ostromanie, offrit sa main à la veuve, jeune encore et toujours belle. Mais elle n'avait pas fui la neige de Mittau pour la retrouver à Stockholm. Elle objecta que le climat de la Suède serait trop rigoureux pour la jeune Dorothée. Celle-ci, dans ses Souvenirs, juge d'un mot les époux de ses sœurs, acceptés pour leur «naissance», leur «jolie figure» ou leur «importunité», et condamne ces consentements si légers dans «la seule grande question de la vie des femmes». Au moment de ces mariages elle n'en aperçut que les fêtes, un peu voilées du deuil si proche, et, sous des couleurs plus sombres et avec des personnages nouveaux, s'était continuée sa vie de pompes princières et de secrète indigence.
Il fallut, pour changer les choses, que, par hasard, un ami de la maison interrogeât cette petite fille farouche, jaune, maigre, et dont les yeux immenses semblaient tout le visage. Surpris qu'elle fût tout inculte, «il voulut s'assurer lui-même si cette ignorance tenait à de la mauvaise volonté, à de la stupidité ou à quelques défauts dans la manière d'enseigner». Il commença à apprendre l'alphabet à l'enfant qui, en huit jours, sut lire «comme une grande personne». Il conclut de l'épreuve que l'élève manquait seulement de bons maîtres et qu'elle leur ferait honneur.
La duchesse, tout à coup, s'éprit du devoir que son deuil lui laissait le temps d'accomplir. On lui atteste l'intelligence de la petite sauvage: il faut en faire une merveille, pour le plus grand honneur de la famille. La duchesse cherche dans ses souvenirs les modèles les plus parfaits de l'éducation qu'elle souhaite. Huit années auparavant, un conflit du duc Pierre avec sa diète de Courlande, qui ne pardonnait pas à son prince d'être toujours voyageur, était soumis au suzerain Stanislas-Auguste, roi de Pologne, et avait amené la duchesse à Varsovie. En ces Polonais, civilisés depuis des siècles et rattachés par leurs croyances à l'Occident, elle avait enfin vu ce que sa délicatesse cherchait: une aristocratie dégagée des lourdeurs allemandes et des barbaries cosaques, affinée par toutes les souplesses de la race slave, et, sous le plus faible des gouvernements, la plus brillante des sociétés. Là une jeune fille avait paru à la duchesse l'emporter sur toutes, et, de l'avis général, les dons naturels de mademoiselle Christine Potocka devaient leur perfection à l'habileté de son institutrice, mademoiselle Hoffmann. Un homme aussi avait semblé à la duchesse supérieur aux autres; c'était l'abbé Piattoli, un Florentin, d'âge mûr, de visage noble, de belle prestance: ces avantages extérieurs n'étaient que la parure de dons plus essentiels, un caractère loyal, une nature généreuse, une intelligence vive, qui s'était chargée sans fatigue d'une vaste érudition, et avait, par préférence, approfondi les sciences exactes. Il eût voulu ne vivre que pour apprendre: il lui avait fallu, pour vivre, enseigner. Confiée à ses soins, l'éducation du prince Lubomirski avait instruit même le précepteur, qu'elle initia aux épreuves et aux espoirs de la Pologne déjà amoindrie, mais vivante encore. Le Florentin s'était senti le cœur polonais. Sa tâche auprès de son élève terminée, il mit son zèle au service de la nation, et, collaborateur des patriotes les plus actifs, devint le secrétaire de Stanislas-Auguste, auprès de qui la duchesse l'avait trouvé. Il s'était employé efficacement pour la noble solliciteuse. Depuis, la Pologne avait subi le dernier partage, et la ruine de la nation changé bien des destinées. Piattoli, traité en rebelle par la Russie, avait subi une dure captivité, jusqu'à ce que la duchesse, reconnaissante, obtînt son élargissement et lui offrît asile. Mademoiselle Christine Potocka, pour partager le sort de son père, otage à Pétersbourg, avait laissé mademoiselle Hoffmann sans élève. Sans élève! Elle peut donc instruire Dorothée! Et la duchesse, toute affaire cessante, s'assure les soins de l'incomparable institutrice. Mais quand Piattoli sut qu'il y avait un petit prodige à former, il voulut s'acquitter envers la fille de ce qu'il devait à la mère, déclara qu'il se sentait le goût de finir par son premier métier: et la personne de sept ans qui venait de naître à l'attention maternelle eut à la fois une institutrice et un gouverneur.
Que mademoiselle Hoffmann, Allemande protestante, eût commencé par suivre en France un jeune Français, que la mort de celui-ci eût devancé leur mariage, que, pour partager du moins sa foi et le mieux pleurer, la presque veuve se fût convertie au catholicisme et à la vie religieuse, que, sur le point de prononcer ses vœux, elle eût abandonné son couvent, et traversé deux religions pour y dépouiller toute croyance, la duchesse ne s'en était pas inquiétée. Pour l'abbé Piattoli, malgré son titre, il était laïque, un peu libertin et tout à fait incrédule. Sa foi se bornait à une idolâtrie de la métaphysique encyclopédiste. Et tandis que mademoiselle Hoffmann, «passionnée pour l'Émile», appliquait à son élève l'hygiène de Rousseau, Piattoli «estimait Condillac un guide plus sûr que l'Evangile». Mais comment la duchesse eût-elle été assez en retard sur la mode pour garder les scrupules déjà éteints dans son monde?
L'enseignement laïque, en effet, date du XVIIIe siècle et fut inauguré dans toute l'Europe par l'aristocratie. La France donna le signal: là, plus qu'en aucun autre pays, une royauté usurpatrice de toutes les forces sociales avait gâté les classes les plus proches d'elle, par les tentations de ses exemples et les mauvais conseils de l'oisiveté. La décadence des mœurs avait préparé celle des croyances et la philosophie du XVIIIe siècle était née de cette corruption. Il devenait si commode pour ceux à qui on n'avait laissé d'autre tâche que le plaisir, de se faire une morale conforme à leurs penchants, de se rendre ainsi la vie facile et la conscience légère. Il était si flatteur pour chacun de croire à la bonté naturelle du genre humain, au progrès continu de la raison dans les cœurs purs. Il était si logique de rejeter, comme des fables injurieuses pour cette raison, les croyances gênantes pour cette joie de vivre et négatrices de cette bonté native. Et comme tout ce qui venait de nous faisait alors autorité, nos mauvaises doctrines avaient, par le crédit de notre langue, envahi l'Europe. Loin que les gouvernements étrangers tentassent de fermer leurs pays à la contagion, les plus absolus des souverains, Catherine et Frédéric, furent les plus hospitaliers. Flatter les philosophes était être célébré en retour par ces entrepreneurs de renommée, favoriser l'empire des sens était dissoudre les énergies dangereuses des sujets, la politique et la vie de ces princes leur faisaient importune l'idée d'un juge à qui rien ne demeure caché et que rien ne fléchit, être délivrés de lui supprimait la grande borne de leur pouvoir. La solidité de leur autocratie rassurait, à son tour, leurs sujets sur les conséquences de cette nouveauté française, et l'élite de leur noblesse s'amusa aux doctrines encyclopédistes comme aux jeux innocents de l'esprit. Le plus signalé service à rendre aux enfants de bonne maison fut de leur découvrir un maître philosophe, de poursuivre leur éducation en Occident et de la parfaire à Paris, où les jeunes gens suivraient les dernières modes de l'intelligence. Veut-on saisir, sur le fait, ce mélange des élégances aristocratiques et des doctrines révolutionnaires: qu'on lise l'ouvrage publié récemment, par le grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch, sur le comte Paul Stroganov[2]. Le père de celui-ci, un grand seigneur, ami de l'impératrice Catherine, cherche au fond de l'Auvergne, pour précepteur, Romme, le futur montagnard, le futur supplicié de Prairial, un mathématicien qui mettait la politique au nombre des sciences exactes, et adorait, pour être suprême, l'humanité. Romme entreprend l'éducation du jeune Paul en Russie et l'achève à Paris quand la révolution commence. Dans la ville où tous les étrangers de distinction se trouvent chez eux, Stroganov et son maître ont été précédés par Piatoli et Lubomirski, son élève. Ce dernier a été rejoint par son cousin, le prince Adam Czartoryski, et, dans ses Mémoires, le prince Adam parle de ce qu'il dut à la sagesse de Piattoli. Romme, plus philosophe encore, ne veut pour Stroganov que des relations pures: c'est pourquoi il le conduit chez Théroigne de Méricourt et l'affilie à la société des jacobins. Quand le vieux Stroganov trouve, enfin, que c'est trop de principes, il choisit, pour ramener en Russie le jeune Paul, un parent sage, Novossilltzov, qui, à Londres, étudie les institutions et adopte les libertés anglaises. Koutchoubey qui, avec Stroganov, Novossilltzov et Czartoryski, jouera bientôt un rôle dans la politique russe, s'est acclimaté, non loin d'eux, en Suisse, aux idées républicaines. Eux-mêmes les petits-fils de Catherine, Alexandre, héritier du trône, et son frère Constantin ont pour maître le Suisse et républicain Laharpe, qui croit tenir de son compatriote, Jean-Jacques, la minute préhistorique du Contrat social. Quand des hommes d'expérience et des souverains choisissaient ainsi les maîtres de leurs enfants, faut-il s'étonner si l'exemple imposait à une femme superficielle, et persuadée qu'avec de bonnes manières on ne saurait avoir de mauvaises doctrines?