Kitabı oxu: «Fêtes et spectacles du vieux Paris»
Edmond Neukomm
Fêtes et spectacles du vieux Paris

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066329907
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE DEUXIÈME
CHAPITRE TROISIÈME
CHAPITRE QUATRIÈME
CHAPITRE CINQUIÈME
CHAPITRE SIXIÈME
CHAPITRE SEPTIÈME
CHAPITRE HUITIEME
CHAPITRE NEUVIÈME
CHAPITRE DIXIÈME
CHAPITRE ONZIÈME
CHAPITRE DOUZIÈME
CHAPITRE TREIZIÈME
CHAPITRE QUATORZIÈME
CHAPITRE QUINZIÈME
CHAPITRE SEIZIÈME
CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

FÊTES ET SPECTACLES DU VIEUX PARIS
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
Les Fêtes traditionnelles.
Un quatrain. — Nos pères. — Le 1er janvier. — La Fête des Fous. — La Fête de l’Ane. — Les Rois. — Redevances aux Voyers. — La Reine du Roi. — Le Carnaval. — Origine du Bœuf-Gras. — Henri III et ses mignons. — La Danse Macabre. — La Course au cochon. — Carême-prenant. — Les aboyeurs du Palais. — Les processions. — Les possédés. — Pâques. — Fêtes locales.
Un bel esprit a dépeint, en ces quatre vers, le goût, très passionné, de nos pères pour les spectacles:
Il ne fallait au fier Romain
Que des spectacles et du pain.
Mais au Français, plus que Romain,
Le spectacle suffit sans pain.
En sorte que l’histoire du peuple, prise à un certain point de vue, nous apparaît à travers une succession non interrompue de réjouissances, folles le plus souvent, originales toujours, et de nature très diverse; car il faut bien admettre que nos ancêtres se montraient fort éclectiques en matière de distractions. Pourvu que leurs yeux fussent agréablement impressionnés, ils se déclaraient satisfaits, et prenaient un aussi grand plaisir à la chevauchée d’un cortège royal, à la représentation d’un Mystère ou bien à la parade d’un bateleur politiquant sur un tréteau, qu’au défilé d’une procession menant ardoir un juif, qu’au supplice d’un criminel écartelé ou roué vif en place de Grève, ou simplement qu’au spectacle d’une fille-mère courant toute nue par les rues, poursuivie par les huées de la foule.
De ces derniers divertissements nous ne parlerons pas; la liste des fêtes proprement dites est assez longue pour que nous y trouvions ample moisson.
Les fêtes fixes, les fêtes traditionnelles, occuperont tout d’abord notre attention.
Nous sommes au premier jour de l’an. La nuit s’est passée le ventre à table; les brocs ont circulé depuis la veille, et les têtes alourdies s’inclinent sous le poids de l’ivresse. Mais à peine le jaune soleil de janvier a-t-il percé la brume, que de toute part le son des cloches éclate. Arrière, le sommeil! Arrière, l’ivresse! C’est le signal de la fête par excellence, de la fête populaire entre toutes, de la fête religieuse, renouvelée du paganisme, dans laquelle s’incarne toute une époque: c’est la Fête des Fous; la Fête des Cornards; la Fête des Innocents.
Avant le jour, les chanoines et les ecclésiastiques ont été arrachés de leur couche et conduits, dans un état complet de nudité, à Notre-Dame, où on les a aspergés d’eau. Après quoi ils ont été autorisés à s’habiller, mais d’une façon grotesque et bouffonne. Puis ils ont élu, de bonne volonté, parmi les clercs et les sous-diacres, un évêque, un archevêque, voire un pape des Fous, qu’ils ont confirmé dans sa dignité par des cérémonies burlesques
Alors a commencé la messe. La foule, accourue au son des cloches, a pu contempler les traits du prélat improvisé. Il trône dans le. chœur, à la place habituelle de l’évêque, revêtu de tous les insignes de son titre, avec la croix pastorale sur la poitrine, la mître en tête et la crosse à la main. On l’encense avec du boudin et de la saucisse, et aussi avec de vieux souliers qui empoisonnent l’air. Sur l’autel, on mange et on boit, sans s’inquiéter de l’officiant. Proche les piliers, on joue aux dés ou à d’autres jeux. Et, dans la nef, les clercs et les sous-diacres, masqués, barbouillés de moût, vêtus en fous, en bêtes monstrueuses, en batteleurs, en hommes dissolus, conduisent des rondes au milieu des nefs et sautent et courent par toute l’église, en faisant des contorsions étranges et en hurlant des paroles mal sonnantes.
Mais ce n’est là que la première partie de la fête. Quand la messe a été dite, la foule, mêlée aux prêtres et aux clercs, dans les transports de sa joie et de son ivresse, a profané l’église d’une manière plus criminelle encore. La licence n’a plus de bornes. On s’excite aux plus grandes extravagances. L’église, en ce moment, ne le cède à aucun mauvais lieu sous le rapport de l’immoralité. Puis, quand on est las de ces joyeusetés, on sort du temple pour se livrer à de nouvelles insanités. Les sous diacres sont juchés sur des tombereaux pleins d’ordures, d’où, vêtus en baladins ou en femmes, ils jettent des immondices à la populace qui s’empresse autour d’eux. De distance en distance, le cortège fait halte, et l’on peut voir à la lueur des torches, — car la nuit est venue, — ces personnages de caractère sacerdotal montés sur des théâtres, dressés exprès pour leurs folies, où ils renouvellent leurs parades lubriques.
Qu’on ne nous accuse pas d’exagération. Le souffle de Dulaure, historien consciencieux, court à travers les lignes qu’on vient de lire; et dans la pierre en saillie des vieux monuments, les artistes contemporains de ces mœurs étranges se sont chargés d’écrire, à coups de maillet, la relation des scènes auxquelles ils avaient assisté.
Aussi bien, nous trouvons, à peu de jours de distance, — car elle personnifiait la solennité - de l’Epiphanie, — la Fête de l’Ane, qui, bien qu’offrant moins de tableaux, indécents que la précédente, n’en présentait pas moins des images marquées au coin d’une aussi grotesque apparence.
Ce jour-là, maître Aliboron, en souvenir des services rendus par son ancêtre à la sainte famille, était reçu par le clergé, solennellement, à l’entrée de Notre-Dame.
Alors commençait un office inénarrable. On allumait un fourneau au milieu de l’église, et devant ce fourneau l’on faisait paraître: six juifs; les gentils; Moïse, cornu et barbu; Aaron, tenant une fleur à la main; Amos, avec un épi, ainsi que Daniel; Isaïe, le front ceint d’une étoffe rouge; Jérémie, portant un ruban; Habacuc, boiteux et couvert de feuillages; enfin, Balaam. Le prophète, perché sur son âne, donne à sa monture de grands coups d’éperon, tandis qu’un homme, armé d’une épée, l’arrête, et qu’un autre se jette sous le ventre de l’animal pour prononcer les paroles du Rituel à sa place. Viennent ensuite: David, vêtu somptueusement; Jonas, la tête chauve, et plusieurs prophètes, tous très barbus; Elisabeth, en blanc, et paraissant enceinte; saint Jean-Baptiste, les pieds nus; et, pour clore le cortège, la Sybille, vieille femme couronnée de feuillage.
La procession terminée, l’âne prend place près de l’autel, du côté de l’Évangile, et la messe commence. Mais, pendant l’office, la foule braille des mots confus, vides de sens, et se livre à des grimaces de toutes sortes. De son côté, le clergé ne demeure pas en reste avec la disposition générale: l’Introït se termine par le cri hi-han! et, après l’Ite missa est, le prêtre dit trois fois hi-han! Le peuple répond Deo gratias, hi-han!... On chante ensuite les vêpres, qui sont terminés par un motif, dont les paroles excitent les assistants à beaucoup crier, boire, manger et rire.
Ces recommandations peuvent paraître superflues; car on criait, on buvait, on mangeait et on riait dru le jour des Rois, malgré qu’on en eût contre les voyers (agents chargés de l’entretien de la voie), dont c’était la fête, par privilège spécial, et qui, ce jour-là, avaient droit à une infinité de redevances. C’est ainsi que les fromagers du Marché-aux-Poirées devaient donner au voyer chacun un fromage; les pâtissiers des halles, chacun un gâteau à la fève; les herbiers de la grève, de Saint-Innocent, de Saint-Séverin, de la voie du Tiroir, chacun deux gerbes d’herbes. En un mot, tous les marchands et tous les artisans, et tous ceux qui étaient dans les rues et places à l’époque de cette fête, devaient quelque chose au voyer. Il n’y avait pas jusqu’aux duellistes qui ne fussent tenus de lui fournir de l’argent pour la place où il leur plaisait de se battre; — et l’on se battait beaucoup, après boire, autrefois.
Ceci pour les seigneurs, car, sous le toit à pignon du noble, comme dans la maison du bourgeois, comme à la taverne, comme partout, on avait coutume de tirer les Rois en joyeuse compagnie; et le roi de France, lui-même, ne se serait point exempté de cet usage.
On lit, à ce sujet, dans le Journal d’Henri, que, le jour des Rois de l’an 1578, la demoiselle de Pons, marquise de Guercheville, reine de la fève, fut «par le roi désespérément brave, frisé et godronné, menée du château du Louvre à la messe, en la chapelle de Bourbon, étant, le Roi, suivi de ses jeunes mignons, autant ou plus braves que lui».
Le Roi, dans ces circonstances, présentait à l’offrande trois boules de cire, couvertes, l’une d’une feuille d’or, l’autre d’argent, et la troisième enduite d’encens, en mémoire des présents que les mages avaient faits à l’enfant divin.
Ainsi, l’on avait commencé l’année gaiement. Il ne s’agissait que de la continuer de même: c’est à quoi s’entendaient fort bien nos pères.
Après les Rois, le carnaval! C’était le couronnement des fêtes et des festins qui s’étaient succédé, sans interruption, dans les familles, depuis l’Epiphanie jusqu’au Carême. Et c’était aussi un dernier adieu à la chair; car des lois rigoureuses forçaient, «à peine de vie» , les bouchers à fermer leurs boutiques jusqu’à Pâques.
Mais ces derniers prenaient gaiement leur parti de cette interdiction. Le jour qui précédait Carême-prenant, ils conduisaient en grande pompe chez le roi et chez les premiers magistrats du Parlement le bœuf viellé, — ainsi nommé par ce qu’il marchait au son des vielles, — lequel était couvert de housses, de tapisseries et de feuillages. Sur son dos était assis un enfant nu, avec un ruban bleu en écharpe, tenant un sceptre d’or dans une main et une épée nue dans l’autre. C’est là l’origine de la promenade du Bœuf-gras.
Tout le monde était donc en liesse pendant le temps qui précédait le Carême. Le masque, importé par les Médicis, vint donner un nouveau piquant à ces réjouissances: dès lors, la licence se mit de la partie, au point que les rois eux-mêmes se firent, ces jours-là, remarquer par leurs extravagances:
«Le jour de Carême-prenant 1583, raconte L’Estoile, le Roy avec ses mignons furent en masque par les rues de Paris, où ils firent mille insolences, et la nuit allèrent rôder de maison en maison, faisant lascivetés et vilénies avec ses mignons frisés, bardachés et fraisés, jusqu’à six heures du matin du premier jour de Carême, auquel jour la plupart des prêcheurs de Paris le blâmèrent ouvertement, ce que le Roy trouva fort mauvais.»
Aussi, loin d’être convaincu, Henri III se montra-t-il disposé à recommencer la joyeuse partie, ce qu’il fit dès l’année suivante.
«Lors, — continue L’Estoile, — lors le Roy et Monsieur allèrent de compagnie, suivis de leurs mignons et favoris, par les rues de Paris, à cheval et en masque, déguisés en marchands, prêtres, avocats, et en toutes sortes d’états, courant à bride avalée, renversant les uns, battant les autres, à coups de bâtons et de perches, singulièrement ceux qu’ils rencontraient masqués comme eux, pour ce que le Roy seul voulait avoir le privilège d’aller par les rues en masque; puis passèrent à la foire de Saint-Germain, prorogée jusqu’à ce jour, où ils firent mille insolences.»
Le même jour était l’occasion d’une mascarade, dont le souvenir est également l’une des incarnations du moyen âge, et qui avait pour théâtre le charnier des Innocents. Dans une action fantastique appelée Danse macabre, des individus des deux sexes, appartenant à toutes les conditions, défilaient devant la Mort qui écoutait impassiblement leurs plaintes. Ils demandaient tous un sursis à leur fin: ceux-ci, pour réaliser leurs projets d’ambition; ceux-là, pour jouir de leur fortune nouvelle; qui, pour saisir une proie poursuivie durant le cours de son existence; qui, pour un sac d’or; qui, pour une chimère. Mais la Mort, après avoir raillé les suppliants, les faisait tous passer au fil égalitaire de sa faulx.
C’était un spectacle délectable; mais il y en avait de plus haut goût, à la même date: telle la course au cochon, dont les péripéties avaient le don de passionner la foule. Vers le milieu du jour, on allait quérir aux Quinze-Vingts quatre aveugles, qu’on menait processionnellement à l’hôtel d’Armagnac, où se trouvait une enceinte dans laquelle on lâchait un cochon. On y faisait entrer les quatre aveugles, armés chacun d’un bâton, en promettant la bête à celui qui parviendrait à la tuer. Alors commençait une poursuite insensée: les aveugles se précipitaient vers l’endroit où ils entendaient courir le cochon et se meurtrissaient réciproquement de coups de bâton; c’étaient des cris de douleur auxquels répondaient les hurlements du porc, mais que couvraient les éclats de rire des spectateurs.
Ah! ce spectacle de la course au cochon! Le soir encore, au dernier festin, avant carême, on s’entretenait des émotions qu’il avait procurées. Et les rires d’aller leur train! Et les pots de vin de succéder aux pots de vin! Et les victuailles de s’engouffrer dans les estomacs, qui allaient être privés de chair pendant quarante jours!
C’est que, — nous l’avons déjà dit, — on n’entendait guère raillerie sur la non-observation du carême, en ce temps de fanatisme intransigeant. Dans les commencements, on mettait à mort les gens convaincus d’avoir mangé de la viande en ce temps prohibé ; mais, avec l’adoucissement progressif des mœurs, ce châtiment, jugé excessif, fit place à des mesures plus clémentes. C’est ainsi que Charles V, ayant entendu raconter qu’en Pologne on arrachait les dents aux impies coupables du crime de lèse-carême, s’empressa d’introduire cette coutume en France, ce qui lui valut, avec quelques autres réformes semblables, un grand renom de clémence et de sagesse.
Cette première nuit de carême offrait, d’ailleurs, un exemple non moins remarquable de mansuétude. Jusqu’à Charles V, les calomniateurs avaient été condamnés à des amendes en argent: sur l’ordre de ce monarque, ils en furent quittes, dorénavant, pour se mettre à quatre pattes dans la cour du Palais et y aboyer pendant toute la nuit de Carême-prenant.
C’en était donc fini des plaisirs de la table, et des mascarades, et des grimaces dans les églises. Mais les spectacles n’en étaient pas, pour cela, supprimés: ils avaient changé de caractère, voilà tout. Maintenant, c’était le tour des processions: processions de toutes sortes et de toutes compositions: Pénitents blancs, Flagellants, Madelonnettes, Blancs-battus,... se succédaient sans interruption par les rues et par les carrefours. Quelques-unes de ces manifestations sont demeurées légendaires.
C’est d’abord la procession consacrant l’édit de François Ier par lequel il était fait défense d’imprimer aucun livre en France. Des milliers de huguenots venaient d’être incarcérés; et lorsque le saint cortège passa sur le Pont-au-Change, la volée fut donnée à une nuée d’oiseaux auxquels on avait attaché de petits billets portant ces mots de sinistre augure: Ipsi peribunt, tu autem pernaberis (Ils mourront, mais tu resteras).
Cet ascétique, qui s’avance, bien sanglé dans son pourpoint de velours, sur lequel tranche le collier de l’ordre, c’est Henri III, suivi de ses mignons, toujours. Devant chaque reposoir, il s’agenouille et récite cinq Pater et cinq Ave, sans compter les psaumes de la Pénitence: c’est touchant! — Puis il y a les processions blanches des ligueurs, «l’un portant une lance, l’autre une arquebuse, et l’autre une arbaleste, le tout rouillé par humilité catholique.»
Entre temps, le soleil a reparu, chassant les brumes du carême. Une dernière nuit de pénitence, cependant: celle où les possédés du diable se livrent, dans la Sainte-Chapelle, à un affreux charivari, mêlé de cris et de contorsions. Quand ce vacarme est à son comble, le grand chantre apparaît, montrant un morceau de la vraie croix. A son aspect, tout rentre dans l’ordre: les possédés sont délivrés; et, pour que le diable ne les revienne point troubler, on les asperge d’eau bénite.
Puis c’est Pâques, radieux, qui, sur les tables, vient remettre blanches nappes, autour desquelles prennent place les amaigris, auxquels les privations des jours écoulés ont allongé les dents.
Le reste de l’année ne sera pas trop long pour faire oublier la maigre chère du carême. Les fêtes se suivront sans interruption: fêtes populaires, pour tous; fêtes d’obligation, périodiques; fêtes de hasard, toujours les bienvenues; sans préjudice des réjouissances propres à chaque contrée, qui méritent bien une mention particulière.
Dans diverses villes on promenait, à certaines époques, des dragons et des chimères représentant une légende locale, tels: la Gargouille, à Rouen, le Graouilly, à Metz, la Chair salée, à Troyes, le Monstre, à la Biène, la Grand’ gueule, à Poitiers, le Dragon de Saint-Bienheuré, à Vendôme, la Tarasque, à Tarascon.
La Tarasque! Ah! Tartarin ne nous pardonnerait pas de ne point faire halte à ce nom. A Tarascon donc, le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille promenait par la ville une espèce de Tortue-Dragon qui frappait, avec une grande queue formée d’une poutre et mue par des hommes cachés dans le corps de la bête, les passants, les chevaux, les voitures, les maisons, tout ce qu’elle rencontrait, en un mot. Cette apparition causait, comme on pense, de grands désordres. Les cris d’angoisse et les éclats de rire se mêlaient, jusqu’au moment où, après une longue pérégrination, la Tarasque arrivait à l’église, où elle était censée périr sous des aspersions d’eau bénite.
Mais continuons la nomenclature des fêtes locales:
A Évreux, la Procession noire était une occasion de toutes sortes d’extravagances: on jetait du son dans les yeux des passants; on faisait sauter les uns par dessus un balai; on faisait danser les autres. De même, il y avait: à Chalon-sur-Saône, la Danse des Chanoines et le Gaillardon; à Reims, la Procession des Harengs; à Châlons-sur-Marne, le convoi de Carême-prenant et la Procession verte; à Jumièges, la fête du Loup- Vert; à Avranches, la Crosserie; à Coucy, les Rissoles; à Dieppe, les Mitouries et Gringalet; à Chaumont, la Diablerie, à Dijon, la Mère folle; à Provins, la danse de Saint-Thibaut, et celle de Saint-Cuiriace; en Flandre, les Béthléems, à Briançon, le Bacchaber; à Montluçon, les Chevaux-Fugs; à Guillestre, la Frairie; à Besançon, la Bergerette; à Vienne, les Noircis; à Marseille le Branle de Saint-Elme et la Course du cheval de Saint-Victor; à Carcassonne, le Roitelet; à Toulouse, la Malebeste; à Pezenas, le Poulain; enfin, à Bayonne, la Pamperruque; à Châtillon, la Bachelette, et à Toul, l’Enterrement de l’Alleluia.
On peut le dire: un immense réseau de réjouissances publiques enveloppait la France ancienne. Nous n’avons esquissé, dans ce premier chapitre, que quelques points de ce côté très typique de notre histoire. Dans les suivants, nous passerons en revue les spectacles dont nos pères se montraient particulièrement friands.
CHAPITRE DEUXIÈME
Table des matières
Le Théâtre primitif.
Les Ménestrels. — Origine du Théâtre. — Les Entremets. — Les Tragédies latines. — Le Public privilégié. — Les Confrères de la Passion. — Les Mystères. — Proclamation publique. — La Mise en scène. — Les Animaux parlants. — La Représentation. — Le Public. — Le Théâtre. Intermèdes. — Les Moralités. — Un Scénario primitif. — Une Sottie. — Les Bazochiens. — La Farce du Badin qui a fait le coup. — L’origine de la censure — Imploration de Clément Marot.
Les ménestrels Jehan Bodel, d’Arras, Adam, de la Halle et Rutebœuf, contemporains de saint Louis, sont les auteurs les plus connus de petites pièces où l’on trouve déjà tous les éléments du théâtre et dont quelques-unes sont parvenues jusqu’à nous; telles: une pastorale pleine de grâce et de fraîcheur: Robin et Marion; une farce: le Jeu du Pèlerin; deux drames à spectacle: le Miracle de Théophile et le Jeu de Saint-Nicolas; enfin, deux pièces morales: le Mariage ou le Jeu d’Adam et la Dispute du Croisé et du Décroisé.
Avant la représentation, l’un des acteurs racontait la pièce. Ainsi, le Jeu de Saint-Nicolas est précédé d’un prologue conçu en ces termes:
«Seigneurs et dames, écoutez-nous: Nous voulons vous entretenir aujourd’hui de Saint-Nicolas, le confesseur, qui a fait tant de beaux miracles qui sont vrais...»
L’analyse de l’ouvrage suivait. Puis l’acteur terminait ainsi:
«... Voilà, nobles seigneurs, le beau miracle qu’on lit dans la vie du saint dont, demain, se célèbre la fête; nous allons vous la représenter; tel est le sujet de notre jeu.
«Faites silence!
«Nous commençons.»
Dans le même temps, la mode fut aux Entremets, sorte de pantomimes ou actions théâtrales à machines, qui étaient le complément obligé des représentations organisées par les trouvères.
En 1237, aux noces de Robert, frère de saint Louis, on vit, pendant le repas, des ménétriers montés sur des bœufs caparaçonnés d’écarlate et un homme à cheval marcher sur une corde tendue. Mais ce n’était là que l’enfance de l’art: Pendant un festin dans la grande salle du Palais de justice, auquel assistèrent le roi Charles V et son oncle l’empereur Charles IV, on représenta un Entremet qui avait pour sujet la conquête de Jérusalem par Godefroy de Bouillon. On y voyait «un vaisseau peint de mille couleurs, ayant châtel devant et derrière, garni de tous ses agrès, lequel, au moyen de machines mises en jeu par des hommes placés dans son intérieur, partit du côté droit de la salle et vint à gauche, où était figurée Jérusalem avec ses tours, son temple et ses murailles couvertes de Sarrazins; les chrétiens abordèrent, donnèrent l’assaut, et, après un combat, plantèrent leur bannière sur la plus haute tour».
Aux noces de Charles le Téméraire et de Marguerite d’York, on représenta les travaux d’Hercule: une baleine de soixante pieds de longueur et d’une hauteur proportionnée fut ensuite amenée au milieu de la salle par deux géants; de son gosier sortirent deux sirènes et douze chevaliers, qui dansèrent au son d’une musique guerrière exécutée dans le ventre du monstre. Après le divertissement, la baleine engloutit de nouveau toute la troupe; puis elle s’en alla comme elle était venue.
A citer encore les Entremets qui accompagnèrent le festin offert à Marie d’Angleterre, femme de Louis XII, lors de son entrée à Paris. On y vit un phénix «qui se battait de ses ailes et allumait le feu pour s’y brûler», puis un Saint-Georges à cheval «qui conduisait une pucelle»; les quatre fils Aymon venaient ensuite, sur un grand cheval. Enfin, il y eut un coq et un lièvre en une broche, qui joutaient l’un contre l’autre.
Faut-il parler de la mode très suivie qui fut aux tragédies latines, vers le milieu du XIIe siècle? Ah! quelles tragédies! Et quel latin! Dans l’une d’elles, Virgile, associé aux prophètes, vient avec eux à l’adoration du Messie, et chante un long benedicamus rimé, par lequel finit la pièce.
Mais toutes ces productions n’avaient en elles que l’embryon du théâtre, quelque chose comme la comédie de paravent, à la portée de quelques délicats. On se figure ces représentations, dans les vieilles salles de pierre fouillée, avec des vitraux aux fenêtres, tamisant la lumière, bleue, rouge et jaune, de ce jaune qu’on n’a point retrouvé, sur une foule parée de velours et de tissus éclatants; «les galants, dessinant leurs formes dans leurs jaquettes de Bohême, avec des chausses collantes et des manches flottantes jusqu’à terre» ; les femmes, mises au goût de la reyne de Bavière, femme du roy Charles sizième, à qui l’on donnait «le los d’avoir apporté en France les pompes et les gorgiasités pour bien habiller superbement et gorgiasement les dames».
Le théâtre, ce délassement si français, n’existait-il donc point en ce temps-là, dans les classes populaire?
Eh! si, vraiment: Dans les Mystères!
Qu’était-ce qu’un Mystère?
L’origine en remonte aux pèlerins.
Ces-pieux vagabonds ne se réunissaient nulle part en plus grand nombre qu’à Saint-Maur-des-Fossés, près Vincennes, alors lieu favori des excursionistes parisiens. On sait que ces pèlerins vivaient exclusivement d’aumônes, et qu’ils étaient dans l’usage de solliciter la bienveillance publique en psalmodiant de longs cantiques sur la vie et la mort du Christ, le martyre et les miracles des saints. Un jour, ils eurent l’idée de profiter de leur réunion pour accomplir en corps ce qu’ils exécutaient isolément, et transformèrent en action dialoguée leurs interminables monodies.
Ainsi naquirent les Mystères, qu’on représenta, d’abord, dans les cathédrales, puis, sur les parvis, et enfin, sur les places publiques.
Le premier mystère qui nous soit parvenu est du XI° siècle. Il a pour auteurs lesdits pèlerins, qui fondèrent la confrérie de la Passion, à laquelle on accorda le monopole de ce genre de spectacle.
Le répertoire habituel des confrères comprenait principalement: le mystère de Saint-Martin, le mystère de Saint-Crépin, le mystère de Sainte-Barbe, le mystère des Saints-Apôtres, et surtout la grande Trilogie de la Passion, qui ne renfermait pas moins de 67,000 vers et passait en revue tout le Nouveau-Testament et une partie de l’Ancien.
Or, ce n’était point une petite aventure que la représentation d’un mystère. On le préparait de longue date; dès longtemps avant, on en parlait, à la veillée, sous le manteau de la grande cheminée, et sa proclamation, fiévreusement attendue, donnait lieu à un véritable cérémonial. On en a la preuve dans ce fragment extrait du cry et proclamation publiques, pour jouer le mystère des Actes des Apôtres, en la ville de Paris, le seizième jour de décembre, Van 1540, par le commandement du roy nostre sire, François Ier de ce nom, et monsieur le prévost de Paris.
Dans le cortège qui fit l’annonce par la ville, on remarquait six trompettes royaux, le trompette de la ville, le crieur juré, nombre de sergents et archers du prévôt de Paris, plus encore d’officiers, de sergents de ville, deux hommes commis pour faire la proclamation, les deux directeurs du mystère, rhétoriciens, l’un ecclésiastique et l’autre laïque, les quatre entrepreneurs du mystère, quatre commissaires au Châtelet, et un nombre infini de marchands et de bourgeois, tout ce monde à cheval.
A chaque carrefour on s’arrêtait, et le boniment commençait:
Venez, cité, ville, université,
Tout est cité, venez, gens héroïques,
Graves censeurs, magistrats, politiques,
Exercez-vous au jeu de vérité.
L’on y semoud poètes, orateurs,
Vrays précepteurs d’éloquence, amateurs,
Pour directeurs de si saincte entreprise,
Mercuriens et aussi chroniqueurs,
Riches rimeurs des barbares vainqueurs,
Et des erreurs de langue mal apprise.
L’heure est précise où se tiendra l’assise,
Là sera prise, au rapport des tragiques,
L’élection des plus experts scéniques,
En geste et voix au théâtre requise.
La Trilogie de la Passion fut représentée, pour la première fois, en 1402, à l’hôpital de la Trinité, près la porte Saint-Denis. On y faisait paraître «des choses étranges et pleines d’admiration ». Ici, Jésus-Christ se rendait invisible; ailleurs, il se transfigurait sur la montagne de Thabor... L’éclipsé, le tremblement de terre, le brisement des pierres et les autres miracles advenus d’après la légende, à la mort du Christ, y furent représentés.
Une véritable misé en scène accompagnait ce genre de spectacles. Voici comment l’auteur du Mystère de la Résurrection recommande de représenter le paradis:
«Paradis terrestre doit être faict de papier au-dedans, duquel doit avoir branches d’arbres, les uns fleuris, les autres chargés de fruitz de plusieurs espèces, comme cerises, poires, pommes, figues, raisins et telles choses artificiellement faites, et d’autres branches vertes de beau may et des rosiers, dont les roses et les fluers doivent excéder la hauteur des carneaux (créneaux), et doivent estre de fraiz coupez et mis en vaisseaux plains d’eau pour les tenir plus freschement.»
Le paradis devait, en outre, avoir des dimensions très étendues. Il contenait un orgue, quelquefois un orchestre de musiciens cachés derrière les acteurs, et neuf ordres d’anges rangés circulairement autour du trône du Père-Éternel.
Quand le texte l’exigeait, on faisait parler les animaux qui figuraient dans l’action, mais en leur choisissant des monosyllabes en rapport avec leur accentuation habituelle, — tel ce passage du mystère de la Nativité :
UN COQ, d’une voix claire et brève.
Christus natus est!
UN BŒUF, mugissant.
U... bi!
UN AGNEAU, bêlant.
Bée... thleem.
UN ANE, brayant.
Iamus (pour Ea... mus).
Le cadre de ces représentations primitives n’est pas moins curieux.
Lors de la représentation du Mystère de l’Incarnation et de la Nativité, pendant les fêtes de Noël de l’an 1474, «estaient les establies assises en la partie septentrionale ou neuf marchié, depuis l’Hostel de la Hache couronnée jusqu’en l’hostel où pend l’enseigne de l’Ange. Estoit vers orient, paradis terrestre...» Vient ensuite l’indication de vingt-deux scènes différentes, dont la dernière, représentant l’enfer, se trouvait à l’extrémité occidentale.
Pour la commodité des spectateurs, des écriteaux attachés au-dessus de chaque échafaud, les instruisaient des localités qu’ils contenaient. C’est ainsi que dans le prologue, l’acteur s’adressant aux spectateurs:
Présent des lieux vous les pourrez connoistre
Par l’escript tel que dessus voyez estre.
Ce Mystère dura deux jours, comme on peut le voir par ces vers de l’épilogue de la première journée:
Cy linons pour ceste journée;
Demain sera à fin menée
La matière parfaictement.
Mais ce n’est point à Paris, dit Morice, auteur d’un très curieux Essai sur la mise en scène, ce n’est point à Paris qu’il faut, pour s’en former une juste idée, étudier la mise en scène des mystères. Là, les confréries n’eurent jamais qu’un théâtre circonscrit, une scène rétrécie. C’est à ces représentations magnifiques, exécutées dans les principales villes de province, et qui, nécessitant parfois des années entières de préparatifs, rassemblaient les populations de toute une contrée; c’est là qu’il faut se transporter en idée pour saisir dans tout son développement la vaste machination de cet étrange spectacle. Là, la scène, assise dans une plaine, sur une place publique, à l’extrémité d’une rue spacieuse, s’étendait ad libitum en hauteur et en largeur, suivant la multiplicité des lieux où devait se passer l’action. Là, tout endroit d’où l’on pouvait apercevoir le théâtre était propre à recevoir des spectateurs. Une enceinte réservée, garnie de bancs, ou de sièges que chacun se faisait apporter, rassemblait l’élite de la contrée; au delà, la terre jonchée de paille et de feuilles, les fenêtres tapissées, l’intervalle des pignons aigus, regorgeaient de spectateurs.
Voilà pour le côté du public. La scène n’est pas moins intéressante: on devait, en effet, y représenter à la fois une foule de lieux divers, paradis, enfer, temples, habitations, palais, chaumières, places publiques, campagnes et déserts. «Le moyen le plus simple de réaliser ce cadre dramatique, c’était de disposer toutes ces décorations sur une seule ligne, comme les tableaux divers composant une galerie. Mais les proportions démesurées de cette forme de théâtre et la nécessité, pour l’intérêt du sujet aussi bien que pour la commodité des spectateurs, de concentrer l’action dans l’espace le plus restreint possible, firent que, généralement, on adopta la division par étages de galeries superposées, en retraite les unes des autres, ou perpendiculaires, s’élevant à une grande hauteur. Chaque étage était affecté à une ville ou à une province, telle que Rome, Jérusalem, la Judée, et se subdivisait au moyen de cloisons, en un plus ou moins grand nombre de scènes partielles qui représentaient les diverses localités, telles, par exemple, que le temple, le prétoire, le palais d’Hérode, etc. Qu’on se figure une maison, haute de cinq à six étages, subdivisée en un grand nombre de pièces, et dont la façade, totalement enlevée, laisse voir du haut en bas tout l’intérieur diversement décoré, on aura une idée exacte de la forme de théâtre que nous venons de décrire.»
Naturellement, au cours de ces représentations, il y avait des pauses, qui se passaient soit en musique, soit en parades; et au milieu du spectacle une grande pause pour aller dîner. Il y en avait aussi qui n’étaient que des suspensions de l’action, et qui, probablement ménagées pour donner quelque relâche aux acteurs principaux, étaient remplis par des intermèdes plaisants. Tantôt ce sont des argotiers qui disputent, des aveugles, des niais; souvent aussi ce sont des scènes infernales, des branles dansés par des diables. «Hic staltus loquitur (ici commencent les bélistres)» disait le programme.
Les Mystères commencent à disparaître dans le XVe siècle; ils furent formellement interdits à partir de 1545, à cause du mélange de plus en plus inconvenant de religion et de bouffonnerie qu’ils offraient aux spectateurs,
Alors la parole fut aux Moralités.
L’analyse sommaire d’une de ces pièces en résumera l’esprit.
Quatre joyeux compères, Sans-Eau, Mangetout, Lasoif et Bois-à-vous, sont invités à. dîner par Banquet, «gros et gras amphitryon» ; plusieurs dames sont de la partie, entre autres Gourmandise et Friandise. On se met à table; tout va bien d’abord; mais voilà qu’au beau milieu du festin, la salle est envahie par Lacolique, Lagoutte, Esquinancie, Hydropisie, etc., etc., lesquels sautent à la gorge et aux jambes des convives. Le plus grand nombre reste sur le carreau. Quelques-uns trouvent un refuge dans les bras de Sobriété, qui appelle Remède à son secours. Quant à Gros-Banquet, l’amphitryon, Expérience le condamne à mort, et ce sera La-diète qui l’exécutera.
Telle était la Moralité, qui fit bientôt place à la Farce et à la Sottie, plus mouvementées et mieux proportionnées, au point de vue scénique.
Les Sotties avaient pour auteurs et pour acteurs les Enfants Sans-Souci, qui donnaient leurs représentations sur les places publiques, à l’exemple des confrères de la Passion.
Le scénario suivant donnera une idée de la tolérance qui présidait à ce genre de spectacle.
Huit personnages prennent par à l’action:
LE MONDE
ABUS
SOT DISSOLU
SOT GLORIEUX
SOT CORROMPU
SOT TROMPEUR
SOT IGNORANT
SOTTE FOLLE
Au début de l’action, le Monde se plaint de ce que sa puissance diminue chaque jour, Abus qui a écouté ses lamentations, lui donne le conseil de suivre dorénavant Plaisance mondaine, et lui dit qu’il s’en trouvera bien. Il l’invite en même temps à tâcher de dormir.
— Vous me semblez fatigué, lui dit-il d’un air patelin! Dans le repos vous retrouverez les forces qui vous manquent.
— Mais, qui prendra soin de mes affaires, si je me livre au sommeil?
— Soyez sans inquiétude, je veillerai à votre place.
Le Monde se laisse persuader et s’endort. Aussitôt Abus appelle Sot dissolu, Sot glorieux. Sot corrompu, Sot trompeur, Sot ignorant et Sotte folle. Cette joyeuse bande entre en poussant des exclamations de joie, et Sot dissolu, dès qu’il aperçoit Abus, adresse à ses compagnons ces paroles:
Ribleurs, chasseurs, joueurs, gormens,
Et autres gens pleins de tormens.
Seigneurs dissolus, apostates,
Ivrognes, napleuz, à grand hastes
Venez, car votre prince est né.
Sotte folle, après avoir examiné le Monde, qui dort, demande à Abus quel est cet homme-là. Il lui répond que c’est le Vieux Monde. Sotte folle propose alors de le tondre, pour passer un moment agréable. Cette proposition est acceptée et exécutée sans-tarder.
Ils réveillent alors le Monde et le chassent, en déclarant que jamais tête tondue ne fut plus laide. Alors on entreprend de construire un Nouveau Monde, qu’Abus propose d’établir sur Confusion, qu’on affermira sur les piliers que chacun désignera à sa fantaisie.
Sot dissolu se présente le premier, et dit:
Ne suis-je pas le sot d’église?
Or sus, qu’on fasse mon pilier.
On essaie de placer pour pilier du clergé Dévotion; mais, comme il ne peut convenir, on y substitue Hypocrisie, qui s’ajuste à merveille. Sot glorieux veut placer à côté Chasteté, mais alors Sotte folle lui dit:
Que chasteté et gens d’Eglise
Ne se cognoissent nullement.
Chasteté est donc remplacée par Ribaudise, sur la présentation de Sot glorieux, et Sotte folle ajoute:
C’est le vrai armet de l’Eglise.
Par Saint-Jean! ah! tu es bon homme!
On continue le pilier du clergé, et, pour achever la pyramide, on y place encore Apostasie, Lubricité, Simonie et Irrégularité.
Les autres piliers s’élèvent de la même manière et avec les mêmes plaisanteries. Le roi lui-même n’est pas à l’abri des traits mordants des Enfants-sans-souci; c’est ainsi que lorsqu’on élève le second pilier, on y place Avarice au lieu de Générosité, pour faire pièce à Louis XII, bien que ce roi fût présent à la représentation.
Lorsque le Nouveau Monde est entièrement construit, les Sots se disputent et finissent par en venir aux mains. Dans la bagarre, l’édifice s’écroule. Alors le Vieux Monde reparaît et la pièce finit par une longue dissertation morale sur le sort des Sots.
Voilà pour la Sottie. La Farce n’était pas moins railleuse.
Celle-ci avait pour parrains les clercs de la Basoche, auxquels on était déjà redevable des spectacles précédents.
On désignait sous le nom de Basoche — de Basilica, salle d’audience — la corporation des Clers du Palais. Cette Société jouissait de privilèges fort étendus, qui lui avaient été conférés par Philippe le Bel. Les Bazochiens avaient une juridiction spéciale; leur roi portait une toque semblable à celle du roi de France, il avait son chancelier, ses maîtres de requête, son procureur général; de plus, la Basoche avait son drapeau et une cocarde tricolore: les couleurs de la corporation étaient le jaune et le bleu, auxquelles chaque capitaine ajoutait une couleur spéciale qui servait de ralliement à la compagnie. A certains jours de l’année, les Basochiens organisaient de superbes revues; ils formaient des cortèges marchant au son des tambours et des trompettes; ils allaient ainsi faire des plantations d’arbres, et donnaient des représentations théâtrales.
Au hasard, quelques titres des Farces les plus connues:
Farce nouvelle, contenant le débat
d’un jeune homme et d’un beau
gendarme, par devant le dieu
Cupidon, pour une fille
fort plaisante et
récréative.
Farce joyeuse et récréative
d’une femme qui demande
des arrérages à
son mari.
Farce joyeuse et récréative du Badin
qui a fait le coup.
Cette Farce commence ainsi:
Il estoyt une fillette
Coincte et joliette,
Qui voulait scavoir le jeu d’Amours...
Le badin fait des propositions déshonnêtes à la chambrière, mais celle-ci refuse, non par vertu, mais par crainte que la chose soit découverte par sa maîtresse.
Pulsuz fraqment bitdi.