Kitabı oxu: «Le meurtre de la vieille rue du Temple»
Édouard Cassagnaux
Le meurtre de la vieille rue du Temple

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066328481
Table des matières
L’Ecolier de l’Université.
Le Page et la Dame.
La Vision des Célestins.
La Rencontre.
La Maison
Le Juif Négromant.
La Scène Magique.
Le Duc de Bourgogne.
Louis d’Orléans et la Juive.
Les Routiers.
La Réconciliation.
Les deux Cousins.
Les Courtisans d’alors.
Le Cabinet
Vengeance.
La Délibération Nocturne.
Le Père et la Fille.
Le prix du sang.
La Hache d’armes.
La Sécurité.
Préludes.
Le Piége.
Le Moment.
Le Meurtre.
Une haine d’homme,
Le Convoi.
Scènes de rue.
La Fin.
Court Epilogue.
ESQUISSES.
Un Oisif Fashionable.
Un Joueur.
Le Parricide.
FAUTES A CORRIGER.


L’Ecolier de l’Université.
Table des matières
— Monsieur, vous avez une chambre à louer. —Monsieur est dans le commerce? — Du tout, je suis étudiant en.....—Ma chambre est louée, Monsieur!
( Un épicier de la rue Saint-Jacques,
garde national marié.)
LE 17 novembre de l’année 1407, il faisait déjà nuit; deux hommes cheminaient dans la rue Champ Fleury, tous deux étaient jeunes, c’était des écoliers de l’Université ; l’un vêtu d’une longue cape brune, d’étoffe grossière, semblait évidemment une pauvre capette de Montaigu; l’autre pouvait encore, à la vérité, se tenir sur les jambes, mais ses gestes, sa démarche annonçaient qu’il était digne de faire nombre parmi ceux-là dont on disait qu’ils étaient tellement ivrognes, qu’ils iraient boire au baril d’un lépreux. Les deux écoliers, après avoir pataugé quelque temps dans la boue, entrèrent à la fameuse taverne où se réunissaient, pour boire et disputer, les professeurs de la savante fille de Charlemagne.
— Holà hé, maître Paul, cria en jurant la capette de Montaigu, holà donc, vieux coquin!
— Honneur à l’université ! s’écria son compagnon en frappant de son poing sur une lourde table de chêne noirci.
La face rouge de maître Paul se montra enfin, comme un soleil d’avril, dans la chambre enfumée.
— Que demandez-vous, messires, dit-il, en fronçant le sourcil gris qui ombrageait son œil de même couleur?
— Du vin, vieux juif, répondit la capette.
— Oui du vin, entends-tu, ajouta l’autre; mais un moment pourtant: François d’Asignac, le courtier, devait m’attendre ici, je crois; où diable est-il?
— Dans l’autre chambre, messire Cordelant.....
Les écoliers passèrent dans l’autre pièce, et tandis que la capette buvait, Cordelant approchant du courtier, le prit à part et lui dit en le quittant peu après: ainsi donc, la maison de l’Image Notre-Dame m’appartient pour un an, moyennant ces écus d’or..... les voilà..... et maintenant buvons..... et il se mit à crier à tue tête:
Duc de Bourgogne,
Dieu te maintienne en joie.
— De la prudence, messire écolier, de la prudence!
— Bah!.... ta maison est privilégiée, c’est la taverne de l’université. Crains-tu donc que les gens d’Orléans s’amusent à ta carcasse!.....
— Il paraît, interrompit maître Paul, que vous êtes devenu riche, Jean Cordelant..... Les beaux écus que vous avez baillés à maître d’Asignac!.... Vous avez donc besoin d’une maison maintenant.
— Que t’importe, vieux chien, s’écrie Cordelant furieux! veux-tu donc que ceci s’ébrêche sur tes os? et il montra une longue et large dague.
— Allez-vous donc commencer encore votre tapage?
— Oui, si tu ne nous amènes à l’instant deux femmes du clapier voisin!
— Oui, oui, des femmes, hurla la capette en jetant de toute sa force son gobelet à terre, des femmes, par Aristote et le diable!
— Mais songez....
— Tiens, fit Cordelant, en lui lançant au nez deux angelots d’or, tiens et dépêche-toi, ou par Satan, je te brise comme ceci: il porta de toute sa force un pot d’étain vide contre la muraille.
Le tavernier avait mis prudemment les angelots dans son escarcelle, quand il dit: les clapiers sont déserts, le couvre-feu est sonné.
— Ah! s’écria Cordelant, si la petite Amelotte était ici!.....
— Et qui nous empêche, Jean, de briser la porte d’un clapier, ou celle d’un bourgeois, si l’envie nous en prend? Est-ce que nous ne sommes pas écoliers de l’université, heim?
— Par ma dague, tu dis bien, corps de dieu; allons et gare à ceux que nous allons rencontrer!
— Oui, oui, répondit la capette...... et ils sortirent en jurant et chantant à tue tête:
Duc de Bourgogne,
Dieu te maintienne en joie.
Maître Paul se hâta de fermer sa porte en disant: les enragés!

Le Page et la Dame.
Table des matières
Le bois le plus funeste et le moins fréquenté,
Est au prix de Paris un lieu de sûreté.
Monsieur BOILEAU DESPRÉAUX.
Elle aperçoit son page.
MARLBOROUGH.
.... Où diable sommes-nous, demanda Jean Cordelant à son camarade qui, s’étant laissé choir dans un trou punais, en sortait avec peine, couvert d’une boue fétide.... quelle heure pourrait-il être?... il y a long-temps que nous errons dans ces chiennes de rues.....
La nuit était sombre et froide; on n’entendait guère d’autre bruit que celui de la bise qui semblait se déchirer parmi les flèches des églises et les criardes girouettes des maisons: le ciel était d’un noir!....
Comme les deux aventuriers nocturnes cherchaient à reconnaître l’endroit où ils étaient, une pâle lueur glissa tout à coup le long d’un mur non loin d’eux, et un flambeau parut.
— Ah! nous sommes derrière l’hôtel d’Anjou, dit Cordelant...
— Paix, répondit l’autre, voyons cela: vite, en embuscade, blotissons-nous ici. Mordieu..... les voilà !
Un valet de pied éclairait un jeune homme couvert d’une casaque brune et d’une toque de velours noir.....
—Où va-t-il donc à cet heure, le beau jouvencel? dit Jean Cordelant, en montrant tout à coup au jeune homme sa figure décharnée et pâle de débauche, tandis que l’aspect hideux de la capette, sale et couverte d’une fange puante faisait reculer le porteur de flambeau.....
Le jeune homme n’hésita nullement, il tira son épée et se mit en défense; mais le valet se remettant a dit d’une voix forte: Place au page de monseigneur d’Orléans!
— Ah! le ribaud!... au diable le bâton noueux! vive Bourgogne et l’université !
— Ribaudaille, répondit le jeune homme, hors d’ici ou par ma dame je.....
— A toi donc, beau page! interrompit Cordelant, en lui portant un coup de son lourd bâton.
Le combat commenca, mais le valet avait fui jetant là son flambeau, et le page, appuyé contre le mur, se défendait avec peine contre les bâtons et les dagues de ses deux adversaires..... Fort heureusement pour lui qu’un galop se fit entendre et que la clarté rouge de plusieurs torches annonça les hommes du guet..... Ils vinrent, et on eût dit des fantômes à les voir ainsi vêtus de noir et de blanc au milieu de la sombre fumée des torches....
Les priviléges de l’université ! s’étaient écriés tout fuyant les deux écoliers.....
Encore de ces enragés, dit le chef du guet!.... On les poursuivit, mais la nuit les favorisait, et puis le guet se rappelait leurs priviléges et Hugues Aubriot: ils échappèrent..... le page s’était fait connaître; donc, au nom de la reine et du duc d’Orléans, on s’était empressé de lui céder une torche, et c’était à sa lueur qu’il continuait sa marche vers l’hôtel Barbette. Il y arriva sans plus d’encombre, et ouvrit une petite poterne qui donnait sur un préau désert et peu fréquenté. Il fallait qu’il connût bien l’hôtel, le jeune page, car il n’hésita pas un instant; mais par un passage obscur et secret, il parvint dans une galerie de bois sculpté..... Une faible lumière s’échappait par l’ouverture que laissait une porte demi-close, ce fut dans cette chambre qu’il entra.....
Vêtue d’une sorte de robe de chambre d’étoffe à fleurs, elle était assise près d’un prie-dieu; de longues tresses du plus beau châtain tombaient sur un cou plus blanc que l’hermine du surcot jeté nonchalamment sur le prie-dieu..... Elle leva ses yeux bruns sur le jeune homme à genoux et tremblant d’un doux émoi.
— Jacob, vous venez tard, j’étais inquiète, enfant..... Ses lèvres roses s’appuyèrent sur le front du jeune page...... Qu’il a chaud, d’où vient-il? Seigneur Dieu, c’est du sang! Jacob, vous êtes blessé ?
— Non, madame....
La dague de Cordelant avait effleuré le bras droit du page.....
— Vous vous êtes battu.....
— Deux ribauds de l’université ont voulu m’arrêter, ils insultaient monseigneur, et....
— Cher enfant!....
— Mais je pensais à vous, je pensais à ma dame, à ma dame par amour, et bien certainement j’aurais été le vainqueur, n’était le guet.....
— Langue dorée que vous êtes! on voit bien qui vous hantez..... Mais on devrait bien châtier cette engeance de la rue du Fouarre.....
S’ils vous avaient tué, mon Jacob!
— Ne m’auriez-vous pas regretté, madame?.....
— N’importe, petit page, dit-elle; et ses lèvres roses se posèrent encore sur le front du gentil Jacob; n’importe, vous avez oublié, dans cette rencontre, que les princes, au grand plaisir de madame la reine et de la France, vont enfin se réconcilier; ils doivent bientôt communier ensemble aux Augustins, et se jurer paix et amitié éternelles: il fallait laisser passer les ribauds.....
— Ah! madame, je ne puis entendre mal dire de monseigneur.... Alors ma lame sort d’elle-même de son étui, et puis je porte vos couleurs.
— Vous l’aimez donc bien votre maître, Jacob?
— Je donnerais ma vie pour lui, noble dame.
— Mais ne l’aimez-vous pas mieux que moi?
— Oh! non ça, je vous aime d’amour.....
Ici les beaux bras de madame de Qévrain enlacèrent doucement le jeune homme.
..... Jacob s’était assis aux pieds de la belle femme; elle achevait de panser son bras.
— Je tremble vrai, gentil page, que vous n’aimiez assez votre maître pour l’imiter..... C’est le plus grand déhaucheur de femmes!
— L’imiter, moi! oui dans sa courtoisie, science et clergie, mais non dans son amour..... Et puis vous êtes trop belle.
— Petit flatteur!..... Mais dites-moi, est-ce toujours la dame de Canny qui captive Monseigneur?.... Quelques nouveaux portraits n’ont-ils, depuis peu, été placés dans le cabinet?
— Je ne sais, madame, si.....
— Voyez donc le beau page discret!
Le page était discret, mais pourtant si timide auprès de la dame de Qévrain!.....
— Allons, petit page, il faut nous séparer.
— Déjà ?....
— Déjà, comme s’il n’était pas temps!
— Oh! la belle écharpe..... dit-il en montrant une riche étoffe qu’était en train de broder la dame.
— C’est pour vous, page discret, quand vous serez chevalier, elle est à mes couleurs.
— Fasse le ciel, répondit avec feu Jacob, que ce fût demain, et qu’il y eût tournoi! je serais sûr de déposer le prix à vos pieds....
— Adieu, mon Jacob! et quand vous reverrai-je?
— Dam!.... madame la reine ne sortira guère que dans cinq ou six jours.
— Mais, monseigneur viendra la voir
— Nous y réfléchirons.
Le bruit d’un baiser fit mollement retentir la galerie, et la porte fut refermée doucement... Oh! bien doucement!
— Allons, se dit Jacob, maintenant hâtons-nous de gagner le couvent des Célestins, où monseigneur fait une retraite, une drôle de retraite vraiment! puisque je vais encore.....

La Vision des Célestins.
Table des matières
La mort alors se lève,
Se lève et fait luire sa faux!
Traduction d’YOUNG.
LES Célestins s’élevaient sur le quai Morland, à l’entrée des cours de l’Arsenal; Charles V avait posé la première pierre de leur église; sa statue et celle de la reine, sa femme, en décoraient le portail; les moines l’avaient ainsi voulu par reconnaissance des pieuses libéralités du sage roi.
Matines étaient sonnées.
Un religieux traversait le dortoir pour aller à l’église..... quand tout à coup il s’arrête, tressaille, veut parler, et ne peut qu’étendre le bras comme s’il eût voulu montrer quelque chose..... La mort? Oui, il ne se trompe point, la mort est là, devant lui, enveloppée dans un linceul blafard, qui laisse entrevoir à demi ses ossemens hideux..... Ah! c’est bien la mort! Voilà sa faux terrible, voilà cette main puissante qui glace le cœur qu’elle a touché ! Juvenes ac senes rapio! et elle fuit, légère comme une vapeur nuageuse, et va se perdre dans l’ombre..... Le célestin demeura semblable à une des statues de pierre qui s’élevaient au portail. Ses cheveux s’étaient hérissés, une sueur froide mouillait sa blanche figure:
Le père Poquet, dit-il, d’une voix creuse, le père Poquet, qu’on m’amène le père Poquet!....
Et il courait vers l’église, quand Jacob parut.....
— Ah! c’est toi, Jacob.
— Oui, monseigneur.
— Eh bien, que me veux-tu? qu’y a-t-il donc?
— Je dois vous remettre ce bouquet et cette lettre.
— Ah!.... donne, donne vite....
Il prit le bouquet, et y déposa un baiser!..... Il lut la lettre: cette pauvre Mariette qui s’ennuie!..... et la reine, Jacob?
— Elle est hors de danger, monseigneur, et bientôt à Notre-Dame elle ira faire ses relevailles.
— Ah! bon.
— Mais j’oubliais, monseigneur, de vous annoncer que ce matin, monseigneur de Berry et monseigneur de Bourbon viendront vous voir; ainsi que vous me l’avez ordonné, je crois devoir vous le dire.
— C’est encore, sans doute, pour cette réconciliation avec Jean le Simple: ennuyeuse conférence! Ne suis-je pas en retraite? pourquoi venir m’y troubler?... Ha! ha! continua-t-il en riant, la réconciliation! comme si je pouvais haïr Hannotin de Flandre!!
Un moine entrait alors..... le duc rougit en le voyant, et il se hâta de serrer dans son sein le bouquet et la lettre.
— Père Poquet, dit-il, et son air redevint sérieux, père Poquet, je désirais vous voir... mais allons d’abord aux matines, ensuite nous passerons dans votre cellule, car j’ai besoin, mon père, de vos consolations.
— Elles vous sont dues, monseigneur, à tous les instans du jour, répondit le célestin en s’inclinant profondément.
— Jacob, tu peux repartir, je retourne à l’hôtel aujourd’hui.... Et il alla chanter matines avec les religieux.....
— Par le bâton noueux, dit le jeune page, en regardant aller le prince, je ne l’aime guère de la sorte, affublé d’un capuce de moine; il est mieux dans un bal, ou chantant une romance sur la mandore..... Mais il revient aujourd’hui à l’hôtel, et avec lui les plaisirs, et puis nous irons chez la reine..... Allons, le cabinet va recevoir de nouveaux portraits..... Ha! ha! ha! que monseigneur était drôle en habit de célestin, baisant le bouquet d’une juive: voyez un peu le bon moine!
Mais, tranquille et avec joie, le frère de Charles VI chantait au chœur: là seulement, se disait-il, je suis vraiment heureux; ah! qu’ils sont préférables aux plaisirs des cours, cette paix, ce calme bienfaisant du cloître!
La Rencontre.
Table des matières
Nous pouvons aller renouveler connaissance au cabaret?
— De tout mon cœur, je ne refuse jamais des parties d’honneur.
RÉGNARD.
DANS la grande salle de l’hôtel d’Artois, un homme se promenait pensif. Sa haute taille, ses traits plus sombres encore que pâles, lui donnaient quelque chose de remarquable et de peu commun, il est vrai, mais qui faisait mal.
— Je me vengerai, se disait-il, oui; n’importe, j’y sacrifierai ma vie s’il le faut, au moins aurai-je le plaisir de lui plonger ma dague dans le cœur.... C’était bien à lui, vraiment qu’il appartenait de me..... oui, il m’a chassé..... chassé de l’hôtel du Roi!.... Lui, m’accuser de malversations! lui, qui dévore chaque jour la substance du peuple; lui, qui pille à loisir le trésor; lui, l’amant de la grande Gaupe, de la femme de son frère! de cette Allemande capable de ruiner dix royaumes par son luxe et son goût effréné des plaisirs!.... Mais, patience.... Ah! si Moïse Mousque me seconde! et il me secondera... je ne connais pas d’animal plus vindicatif; si pourtant... il se prit à sourire.... Comme on les mène tous ces prétendus hommes puissans!.... Le diable excepté... oui, je ne connais que deux hommes, deux hommes selon mon cœur, le Juif et Jean-Sans-Peur Sans-Peur.... ce surnom lui va mal, car il tremble cependant, et qui le fait trembler? un faible débauché, un moine, le duc d’Orléans!.. eh! mais, il est aimable, et la duchesse... ce pauvre duc de Bourgogne!... Je me vengerai!
Jean Cordelant, l’écolier de l’université, vint interrompre l’espèce de monologue du sire d’Octonville.
— C’est toi, eh bien?
— Ils n’y sont que depuis hier, et déjà ils s’impatientent et jurent.... C’est pour quel jour?
— Je ne sais, rien n’est encore arrêté.
— Mais cependant....
— Je te donnerai des ordres quand il le faudra; que vous manque-t-il? vous avez du vin, des dez et de l’or.... tais-toi donc, et recommande-leur surtout de prendre garde de se montrer aux fenêtres, car j’ai une excellente hache d’armes.
— Est-ce que c’est abandonné ?
Raoul ne répondit pas....
— Corps-de-Dieu! je vous engage à vous hâter, autrement les oiseaux pourront bien s’envoler, et moi-même j’avoue que j’aimerais à entrer en danse. Foi d’écolier de l’université, je n’aime pas le repos.
— Va-t-en, et porte ma hache d’armes chez l’armurier, afin qu’on la repasse....
— Bon cela! donc à bientôt la fête, et au diable la réconciliation!...
D’ailleurs Jean Cordelant n’était point fâché d’aller au marché aux pourceaux, près la porte Saint-Honoré ; un faux monnoyeur y devait être boullu, c’est-à-dire plongé dans une cuve d’eau bouillante, et l’écolier aimait cela autant que l’immense populace qui encombrait le marché, et que des sergens frappaient alors de leurs longs bâtons, appelés boulaies, pour avoir de la place, et faire en sorte que les bourreaux pussent vaquer à leur office. Cordelant aurait bien voulu y mener Amelotte, la petite chapelière de la rue des Rosiers; il y comptait presque, mais le père Lavelle, homme brusque, passablement brutal, et qui n’aimait pas l’université, avait souffleté la jeune fille et chassé l’écolier, jurant, maugréant à faire tomber les murailles, et criant le refrain obligé : la violation des privilèges. Il aurait peut-être fait un mauvais parti au père d’Amelotte, si Henri Prieur, valet de l’hôtel de Rieux, n’était venu avec plusieurs de ses camarades au secours du chapelier. Cordelant rengaina donc, et, jurant de plus belle, prit la route du marché anx pourceaux.
.... Quelle était bigarrée cette foule qui s’écoulait satisfaite! Que de bourgeois il y avait, que de villageois, que de femmes! des moines aussi dont les vêtemens de couleurs diverses tranchaient et faisaient bien sur la masse sombre du peuple! Là, des bourgeois vêtus d’une sorte de robe longue et de grands bonnets de feutre; plus loin, des hommes d’armes couverts du jacque de guerre et du petit chapeau de fer.... et ces deux ou trois femmes, avec leur haute coiffe en pain de sucre, d’où tombe un voile qui ne pend que jusqu’aux épaules; et ces robes mi-parties de rouge et de blanc; et ces chapeaux fourrés à queue pendante! Ici des mendians couverts de haillons, la besace sur l’épaule, le barillet sur la poitrine, le chapelet à la main; là des Juifs, mais déguisés, à cause des ordonnances qui les proscrivent. Cette femme à la ceinture dorée et au bonnet pointu, où sont attachés les armes du roi des ribauds, c’est une fille, folle de son corps, qui se rend à son clapier, car l’heure ordonnée par les statuts s’avance, et elle ne peut tarder: cet autre? c’est un sorcier de magie blanche, on le reconnaît à son chapeau pointu, à son vêtement noir à bandes bleues et à son petit bâton courbe.... Ah! le supplice est certainement fini, car voilà le procureur du roi au Châtelet et le lieutenant-criminel, qui vont au cabaret dîner ensemble.
— Quelle drôle de grimace il faisait, disait Jean Cordelant à son inséparable ami la Capette, inséparable d’autant plus qu’il savait des angelots dans la pochette de son déterminé compagnon, qui louait des maisons, et hantaient depuis quelque temps les meilleurs tavernes et clapiers.
L’écolier de Montaigu ne répondit que par un gros rire.
Cordelant, qui était en verve, allait continuer ses dires plaisans; mais la venue d’un personnage, qui lui frappa vigoureusement sur l’épaule, l’en vint empêcher.
— La Rescousse! s’écria-t-il alors tout joyeux, tu viens on ne peut plus à propos, mon brave écorcheur!...
La Rescousse, ancien tard-venu, étaitun drôle de six pieds, fortement découplé, aux cheveux blanchissans et à la main aguerrie; il portait encore un chaperon de fer rouillé, et une épée de même métal pendait à sa ceinture; mais son jacque qui tombait en lambeau, et le reste de son accoutrement, annonçaient que depuis long-temps un écu d’or n’avait dansé dans son escarcelle.
— Par mon saint reliquaire, dit-il, en touchant la croix du chapelet qu’il avait au cou, je suis aise de te rencontrer, Jean!
— Sans doute, car te voilà à moitié certain, vieux pécheur, de dîner aujourd’hui dans une bonne taverne; mais il paraît que tu n’es guère plus avancé que lors de notre dernière rencontre au clapier de la rue Tire-Boudin, mon digne bâtard; c’est un mauvais temps que le nôtre pour les hommes d’armes?
— Je t’en réponds, mon fils, et cette maudite réconciliation, dont le diable, je crois, est l’auteur, va nous mettre tout-à-fait à la besace, corps de Dieu!
— Où est le temps, heim, où vous voliez sur les routes?
— Ah! c’était un bon temps, celui-là.
— De l’argent et des femmes, du vin et des dez.
— Et de bons coups de lances et de sabres.
— Sur les ribauds, et voire même sur les moines.
— Oh! non je n’ai pas cela à me reprocher, Cordelant, j’ai toujours respecté la tonsure.
— Et les nonnes, n’est-ce pas? Il est bon, le tard-venu!
— Par ma sainte relique, que l’enfer m’engloutisse si je n’ai pas toujours été bon chrétien!
— Oui, car ça n’empêche pas de rôtir des enfans et de manger de la chair humaine.
— Pas plus que de violer, et de brûler les villages, ajouta la Capette, bien-aise de placer quelques paroles.
— Par ma lame! je m’en suis confessé et en ai reçu l’absolution, et je dis encore que c’était un bon temps, mes beaux clercs, et celui-là qui dira que non, je suis en mesure de lui ouvrir le ventre avec ma Fidèle.
— Allons donc, vieux routier, tu n’es pas sur une route, et tu oublies que tu parles à des écoliers de l’université !.... mais, n’importe, viens dîner à la taverne, et ensuite je te montrerai la maison que j’ai louée.
— Toi, louer une maison, dit la Rescousse étonne?
— Oui, mon brave, pour un an, j’ai loué la maison de Robert Fouquier, sergent d’armes, et maître des œuvres de charpenterie du roi.... et, qui plus est, j’ai trouvé le moyen de gagner de beaux écus d’or tout en buvant et m’ébaudissant dans les tavernes.
— Corps de Dieu, le beau secret! aurais-tu donc découvert le grand œuvre, mon petit Cordelant?
— J’aurais plutôt fait un pacte avec Satan. Je te dirai tout cela après le dîner, dans ma maison.
— Mais, interrompit la Capette, par le diable! quand donc me la montreras-tu ta maison? Tu n’as pas encore voulu m’y mener, moi, pourquoi donc?
— Parce que je trouve que tu as la langue un peu longue, et parce que je n’ai pas envie de te fourrer ma dague dans le gosier pour t’empêcher de dire... mais, au surplus, tu seras bientôt satisfait, je t’y mènerai aujourd’hui aussi, seulement je te préviens que tu pourras trouver le temps que tu y passeras un peu long. Mais allons tâter d’un potage au chenevis.... ça nous remettra d’autant plus, que le tavernier a d’excellent vin de Bourgogne, de Bourgogne entends-tu, la Rescousse?.. je ne bois que de celui-là moi.... du vin de Bourgogne!
Ils entrèrent dans une hôtellerie renommée.
On les conduisit dans une salle boisée qui était ornée, en outre, d’un crucifiement, où l’on voyait un bon larron dont l’ame était reçue par un ange, ressemblant comme deux gouttes d’eau à un diable, tant on l’avait fait enluminé, et un mauvais larron dont l’ame était vertement fouettée par un composé de griffes, de cornes et de queues horribles, puis du rouge et du noir, c’était probablement Satan. On voyait encore dans l’appartement les douze mois de l’année poétiquement représentés, l’un faisant la moisson, l’autre taillant la vigne; celui-ci égorgeant un cochon, celui-là s’asseyant devant une bonne table. Au plafond étaient suspendus des rameaux desséchés, et de la paille fraîche jonchait le sol.
Les trois dignes amis s’assirent sur des escabelles de bois de chêne bien luisant, et, après s’être consultés, ils demandèrent un potage au chenevis.
— Oui, dit la Rescousse, va pour un potage au chenevis; c’est un jour maigre, sans cela j’aurais préféré le potage aux tripes ou à la chair pilée.
— Le potage au chenevis, répondit Cordelant, est préférable, car c’est celui des chanoines.... Notre hôte, c’est du vin de Bourgogne qu’il nous faut.
On apporta du vin de Bourgogne, et l’on servit des noix, des pistaches et des nèfles, et le potage au chenevis dans de belles écuelles d’étain poli; puis des œufs rôtis à la broche, une arbalète et un pâté de poisson, un civet d’huîtres, un brochet à l’eau bénite; puis encore une tarte aux herbes et une tarte au riz, un plat de crème aux grains de fenouil et des fruits confits au pîment; enfin des pâtes au sucre et des pâtes confites, représentant les choses les plus obscènes; des confitures et des oublies.
— Tu nous traites comme des princes, mon brave Cordelant, s’écriait à chaque plat la Rescousse en avalant une coupe de vin.... il est impossible que ce ne soit pas le diable qui paie, ajoutait-il en posant avec bruit sa vaste coupe d’étain sur la table retentissante.
— Qu’importe, buvons et mangeons, balbutiait la Capette déjà plus d’à moitié ivre....
— A la santé du duc de Bourgogne! dit Cordelant.
— Tope, mon fils, c’est un brave, bonne lance, par ma foi!
— Oui, et qui vaut mieux que l’amant de la grosse Allemande.
— Ah! celui-là c’est plutôt un moine qu’un guerrier, témoin sa belle expédition de Guyenne.
— Par la châsse de saint Martin, tu dis vrai, la Rescousse, c’est un moine!
— Le vin cuit, ajouta Jean Cordelant transporté, le vin cuit!... Je suis charmé, mon digne écorcheur, mon digne mangeur d’enfant rôti, que tu penses comme cela; j’aime ce dire, et comme je connais ta lame nous serons bientôt d’accord.... ouvre ton escarcelle, les angelots y vont pleuvoir. Vive Dieu! encore un coup, et partons pour l’image Notre-Dame.... à Jean-sans-Peur, mes dignes amis! Partons.

La Maison
Table des matières
de l’Image Notre-Dame.
On y entendait des soupirs, des plaintes, des cris aigus, des pleurs; mille langages divers, les gémissemens de la douleur, les accens de la rage et du désespoir, des hurlemens horribles, des clameurs épouvantables, des sons sourds et con fus, un bruit continuel, une cacophonie bruyante et tumultueuse qui se prolongeait en retentissant.
DANTE.
LA maison de l’image Notre-Dame était située en face de l’hôtel de Rieux, dans la vieille rue du Temple, entre la rue des Rosiers et celle des Poulies; la porte de cette maison était surmontée d’une image de la Vierge, en plomb, placée dans une niche à couverture gothique qui s’avançait en saillie.
Dans une salle nue, sale et obscure, du premier étage, sont une vingtaine d’hommes à figures farouches: les uns jouant aux dez, d’autres assis autour d’une grosse table placée au milieu de la chambre, buvant à même de grandes outres pleines d’un vin qui semblait leur plaire; quelques-uns étaient restés gisans, ivres morts; plusieurs dormaient étendus sur un banc grossier qui régnait tout au tour de la muraille noircie par la fumée des torches. Une grosse chandelle de suif puant éclairait à peine cette espèce d’antre, et sa fumée se déroulait et s’échappait à travers le grillage de la croisée, encore assombrie par un auvent de toile que la bise agitait et faisait comme gémir. Des vivres sont entassés dans tous les coins, des armes de toutes les sortes sont pendues aux murailles, quelques-unes jettent des lueurs ternes et sinistres, d’autres projètent une ombre vacillante et bizarre, qui se mêle aux silhouettes allongées de ceux-là d’entre ces hommes qui jouent ou se promènent d’un air ennuyé. On n’entendait dans ce hideux repaire que des juremens et des blasphèmes, que des vociférations et des chansons obscènes, ou bien des récits affreux de guerre et de pillage, de meurtre et d’expéditions de grands chemins.
Cependant tout-à-coup le silence a régné : on a frappé trois coups à la porte de la rue.
— Va ouvrir, Guillaume, dit une voix.
Bientôt on entendit monter l’escalier, et la voix bien connue de Cordelant se fit ouïr. Il reprochait aigrement à Guillaume de l’avoir fait attendre. Mais à peine est-il entré avec ses deux compagnons, qu’un de ceux qui jouaient à croix ou pile se levé joyeusement, et s’avançant vers la Rescousse:
— Quoi! te voilà, mon brave, par saint Polycarpe, tu nous manquais!
— Jean de la Motte! corps de Dieu, la rencontre est heureuse!
— Les honnêtes gens se connaissent tous, fit observer l’écolier.
— Sois le bien-venu, la Rescousse, murmurent alors cinq ou six voix rauques.
— Oui, et vidons une outre à sa bienvenue, dit Guillaume.
— Non pas une, mais deux, s’écria Cordelant: compagnons, imitez-moi, et il avala un pot de la divine liqueur.
— Ces écoliers, comme ça boit, fit observer de la Motte, et il s’empara d’une outre qu’il ne quitta qu’après l’avoir aux trois quarts vidée. La Capette, qui déjà ne pouvait plus guère se soutenir, voulut imiter le Routier, il saisit l’outre d’une main peu assurée.
— Soutiens donc l’honneur de l’université, lui cria son camarade d’un voix tonnante... il le voyait faiblir: animal, bélitre...
La Capette, ranimé par ces paroles, fait un dernier effort, il vide l’outre.. mais ce fut son dernier exploit; il tomba, et roulant sous la table, s’endormit profondément.
— Vous aurez soin, braves amis, de veiller sur ce drôle, dit Cordelant, surtout qu’il ne puisse pas sortir avant...
— Avant quoi, demanda Guillaume de Courteheuse?
— Je m’entends, cela suffit.
— Ah ça, continua Guillaume, puisque nous en sommes sur ce chapitre, parlons un peu d’affaires, Jean, crois-tu donc que nous avons envie de rester long-temps enfermés dans ce trou? pour moi je commence furieusement fort à me lasser de cette vie de moine; nous sommes habitués à vivre en plein air.
— Aussi y mourrez-vous.
— Qu’est-ce que le sire d’Octonville veut de nous? par la mort de Dieu! qu’il se dépêche, qu’il parle.
— Est-ce qu’il n’a pas parlé, imbécille? patience, encore un peu de patience, te dis je, et les écus au soleil pleuvront sur vous comme la grêle en hiver et la pluie en été ; d’ailleurs vous avez du vin, et l’on vous promet de l’or, que vous manque-t-il? vive Dieu!
— Des femmes, grogna un routier, des femmes, par la hart qui doit un jour me serrer le cou; j’ai perdu jusqu’à mon dernier parisis avec ce lépreux que l’enfer confonde.
— Pas de blasphème, s’écria Courteheuse, pas de blasphème; ne peux-tu parler en chrétien?
— Oui, oui, des femmes, dirent en chœur les routiers, des femmes et du vin.
— Silence donc, vous m’empêchez de jouer, leur cria Jean de la Motte.
— Va au diable, lui répondit-on, des femmes, oui des femmes!
— Une idée, par le grand Aristotelès, une idée lumineuse; eh! qu’est-ce qui nous empêche, compagnons, de faire venir, n’importe comment, deux ou trois ribaudes, pourvu qu’en suite nous les gardions toutefois, nous les empêchions de sortir, de retourner à leurs clapiers: qu’en dites-vous?
— Il a raison, l’écolier, il a raison, des femmes!
Malgré tout ce que put dire Guillaume, qui prétendait que c’était profaner l’image Notre-Dame, des femmes furent amenées, et une orgie épouvantable commença; les uns juraient, les autres chantaient, tous buvaient; c’était un bruit, des cris, des hurlemens; en vain Courteheuse assurait-il que les voisins pourraient prendre l’éveil, que le prévôt pourrait être averti:
— Le prévôt! s’écria Cordelant, le prévôt, je me moque du prévôt, moi, je suis écolier de l’université ; je veux rire, je veux chanter, qu’est-ce qui m’en empêcherait? le prévôt! qu’il vienne donc dans la rue du Fouarre, lui et ses argoulets, qu’ils viennent! et on leur brisera les côtes; ah! bien oui, le prévôt... d’ailleurs la maison est à moi, et j’y puis faire ce que je veux; le prévôt! nous sommes sous la protection immédiate du duc de Bourgogne, mes braves... est-ce clair cela? donc que pouvons-nous craindre?... Allons, à Monseigneur de Bourgogne, vieux sanglier!
— Oui, répondit la Rescousse, à Monseigneur de Bourgogne! Sang de Dieu, celui-là qui refuse de boire, je lui brise les dents avec la monture de ma lame.
— Vive le duc de Bourgogne! dirent les routiers tout d’une voix, et les outres circulaient, et les dez retentissaient sur les bancs et la table. Tout-a-coup Jean de la Motte furieux s’est écrié :
— Tu as un sort, sur mon ame, et c’est de la magie.
— Tu mens, répond l’autre en fureur, et saisissant un pot, il le brise sur la figure de de la Motte.
— Par l’ame de mon père, tu mourras, dit celui-ci, et frémissant de rage, il a plongé son poignard dans le cœur de son adversaire. Au même instant les amis du mort se lèvent, exclamant de furie; ils saisissent les premières armes qui leur tombent sous la main, et s’élancent sur le meurtrier; d’autres, et la Rescousse à leur tête, se précipitent à leur rencontre; les sabres se croisent, les masses d’armes se choquent, le tumulte va devenir sanglant... Les femmes poussaient des sanglots qui, se mêlant au choc des armes, aux vociférations et aux blasphèmes, formaient une harmonie digne d’un pandémonium; mais Guillaume avait conservé son sang froid, et jeté au milieu de la mêlée, il s’efforçait de rétablir la paix, aidé de l’écolier qui, sentant par un reste d’instinct qu’il fallait, n’importe comment, appaiser ce tumulte, pérorait au nom de Raoul d’Octonville et du duc de Bourgogne. L’ivresse vint à leur secours; comme la plupart des combattans pouvaient à peine se maintenir debout, ils parvinrent enfin à les séparer. Des horions seuls avaient été échangés; par ainsi ceux qui le purent se remirent à l’orgie, et les autres s’endormirent comme des porcs surchargés de nourriture. Fallait-il donc nous égorger pour un corps mort, fit judicieusement observer Cordelant, en poussant le cadavre du pied? Cette réflexion parut si profonde, qu’après avoir jeté le corps sur l’escalier, on se remit à boire et à chanter.... et la nuit se passa.

Le Juif Négromant.
Table des matières
C’est un homme de conséquence,
Rempli d’esprit et de science.
Les Almanachs.
Si un Juif outrage un Chrétien, quelle est la modération de celui-ci? la vengeance. Si un Chrétien outrage un Juif, comment le Juif doit-il le supporter? d’après l’exemple du Chrétien, en se vengeant.
SHAKESPEARE.
LE Juif Moïse Mousque habitait une petite maison, vieille et retirée, et l’on disait qu’il travaillait depuis long-temps au grand œuvre, dans une cave profonde. Ce qu’il y avait de certain, c’est que sa maison était pleine de cornues, fourneaux, charbons et soufflets. Il s’adonnait aux sciences occultes, était profondément versé dans les mystères de la cabale, et passait pour bon astrologue. Il était aussi médecin, et guérissait les plaies et maladies par philtres et paroles. Avait-il fait un pacte avec le diable? Il était protégé par plusieurs seigneurs de la cour, l’avait été puissamment par madame Valentine, et espérait l’être bientôt par le duc de Bourgogne. Seulement on ne savait pourquoi, mais les plus fortes sommes ne l’avaient pu décider à entreprendre la maladie du Roi; et pourtant il aimait l’or, il est vrai qu’il n’en était jamais dépourvu; du reste, il ne sortait que la nuit, et cela quand il ne travaillait pas dans son souterrain. Moïse n’avait guère plus de quarante ans, on aurait pu lui en donner cinquante, tant sa figure était déjà vieillie, et ses cheveux d’un roux jaune, blanchis par les travaux auxquels ils s’était assidûment livré. Il était grand, olivâtre et d’une maigreur repoussante. Rien qu’à voir sa longue figure aux traits larges et profondément gravés, ses deux petits yeux noirs, creux et luisans, ses sourcils épais, hauts et arqués à l’orientale, on eût dit: c’est un Juif. Il avait laissé croître sa barbe; elle était courte, rase, et se terminant en pointe aiguë, allongeait encore cette figure si singulièrement remarquable; elle accompagnait bien le sourire perfide qui jaillissait de ses lèvres minces et profondément rentrées. Moïse Mousque était toujours vêtu d’une robe noire, fendue sur la poitrine, de manière à laisser voir une sorte de rationnal de soie rouge, richement brodé de caractères d’or; une ceinture de cuir, sur laquelle une main habile avait dessiné en laiton les douze signes du zodiaque, serrait cette longue soutane recouverte d’une grande casaque de drap à manches pendantes. Sa coiffure consistait en un turban rouge roulé jusque sur les sourcils, et surmonté d’un gros saphir entouré de perles.
Ce personnage était tranquillement occupé à lire un vieux manuscrit de parchemin enfumé, dans un petit cabinet obscur, construit dans le grenier de la maison, et rempli d’instrumens de chimie, de manuscrits et de livres; il était là dans un vieux fauteuil, sur le dossier duquelétaient perchés deux hiboux qu’on eût pu croire morts, tant ils étaient immobiles, et tant leurs grands yeux d’or restaient fixes. Deux gros chats noirs demeuraient accroupis sur la lourde table, et leur nombreuse progéniture jouait dans un coin avec des peaux de crapauds desséchés.
Moïse Mousque semblait profondément à sa lecture, cependant il jetait de temps en temps un coup-d’oeil sur la porte, et chaque fois ses sourcils se rapprochaient, comme s’il eût été impatienté de ne pas voir entrer quelqu’un d’attendu. A la fin, son oreille attentive entendit monter le petit escalier, et un sourire diabolique se dessina sur ses lèvres sèches; mais il se remit soudain à lire, de telle sorte qu’il semblait comme pétrifié, ou plutôt comme une statue sur un tombeau..... la porte s’ouvre, et Raoul d’Octonville entre, et la referme soigneusement; mais le Juif ne bougeait.... les hiboux poussaient des cris, battaient des ailes, voltigeaient de tous côtés, les chats miaulaient, roulaient dans l’ombre leurs yeux verts et flamboyans, et un ours énorme sortant de dessous la table, où l’avait caché jusqu’alors un large tapis rouge, vint se dresser devant le sire d’Octonville qui recula, un moment effrayé.... le Juif sourit, fit un signe, l’ours docile vint se coucher à ses pieds, et tout rentra dans le silence; mais Moïse ne voulut point encore s’interrompre, il montra une escabelle au confident du duc de Bourgogne et reprit sa lecture. A la fin, Raoul, impatienté et frappant du pied, s’écria:
— Messire Mousque, je ne suis pas venu pour voir un ours et des chats seulement!....
Mousque ne répondit pas.
— Chien de Juif, murmura Raoul! puis: Maître Mousque, au nom du diable ou du ciel, parlerez-vous aujourd’hui? L’ours gronda et les hiboux crièrent.
— Ne parlez ici ni du ciel ni de l’enfer, sire Raoul, dit enfin le Juif en roulant son manuscrit.
— Pourvu que nous parlions, peu m’importe! je t’apporte deux cents moutons d’or, car nous viendrons cette nuit. Tu peux tout disposer.
Une joie satanique brilla dans les petits yeux de Mousque:
— Vous êtes donc décidés?
— Tu sais si je le suis, Juif, répondit Raoul d’un air sombre, et mordant sa lèvre dédaigneuse.
— Et votre maître?
— Il l’est depuis long-temps... et grâce âmes soins, il frappera bientôt.... d’ailleurs, tu l’as dit, les astres sont pour nous.
— Oui, ils sont toujours pour les ames fermes.... Ainsi la réconciliation?...
— C’est un acte politique; d’ailleurs il dépendrait de toi de l’empêcher.
— Le duc d’Orléans est donc mort, s’écria brusquement le Juif en s’élançant de son siège! et ses traits prirent une teinte de férocité, telle que d’Octonville lui-même en fut stupéfait. Mais les traits de l’Israélite se remirent peu à peu, et il se tint immobile, ses yeux perçans fixés sur Raoul..... Celui-ci, se levant brusquement:
— Ainsi donc à minuit?
— Un moment, un moment.... j’exécuterai tout ce dont nous sommes convenus, oui, mais à une condition.
— Tout n’est-il pas convenu?
— Je ne promis rien.
— Quoi, dit Raoul en colère! mais s’arrêtant soudain: Allons, c’est encore de l’argent, combien te faut-il?
— Je méprise ton or.
— Que te faut-il donc?
L’Hébreu garda quelque temps un silence terrible... puis, d’une voix sourde:
— Il me faut de sa chair! il me faut de la chair de l’infâme débauché ! de la chair du duc d’Orléans!
— Eh! qu’en voudrais-tu faire, demanda Raoul, ne pouvant s’empêcher de frémir?
— Eh! tu parles de te venger, répondit Mousque avec mépris!... Au surplus, cela doit peu t’importer, ajouta-t-il froidement... c’est ma condition.
— Eh bien donc! qu’à cela ne tienne; comme tu dis, cela doit peu m’importer, j’y consens.... Il sortait, mais le Juif:
— Un moment.... jure, foi de chevalier, de me donner de sa chair.
— Je le jure.
— Un moment encore; jure-le sur ce livre: il tira d’une petite cassette de bois de cèdre un livre à fermoirs d’or et à couverture de soie brodée.
— Jure encore sur ce livre sacré de me donner de sa chair.
— N’as-tu pas ma parole de chevalier, Juif?
— C’est ma condition.
— Qu’est-ce que ce livre?
— Les Livres de la loi.
— Moi, jurer sur ce livre payen! non.
— Aime-tu mieux jurer sur ton ame?
— Misérable!... mais allons, puisqu’il le faut, je jure sur Dieu et sur mon ame de te donner de sa chair.
— Et les cinq cents écus d’or.
— Et les cinq cents écus d’or.
— Je vais donc achever de préparer tout.
— A minuit, Juif.
— A minuit! les astres sont pour nous.
Raoul sorti, Mousque se hâta de serrer les deux cents moutons d’or qu’il avait reçus; et, les traits enluminés d’une joie digne du prince de l’abîme: J’aurai donc de sa chair!.. je me vengerai donc... ces chrétiens qu’ils sont lâches et faibles!.. Ah! continua-t-il, riant affreusement, il ne se doute guère, ce superbe Bourguignon, ce stupide Octonville, qu’ils ne vont être que les vils instrumens d’un Juif, d’un être qu’ils détestent, qu’ils haïssent, qu’ils méprisent, qu’ils appellent chien! qu’ils regardent comme un animal immonde!... et toi, infâme et perfide débauché, je vais donc t’atteindre! je ne t’aurai donc pas maudit sept fois le jour en vain! je montrerai donc de ta chair à cette Lia que tu as entraînée dans le crime, à cette Lia qui t’a préféré à moi! puis après je la jeterai aux chiens et aux pourceaux, cette chair immonde!... J’aurais dû demander son cœur... pourquoi n’ai-je pas demandé son cœur?... A cette heure peut-être il est près de Lia... Il ne se doute pas que sa mort approche, et que c’est un Juif, un misérable, moi, qui la prépare.... qui va.... la préparer.... Je le hais.... Il ne pourra que mourir après tout.... Ah! si je pouvais le torturer moi-même!!!..
Moïse Mousque vit alors devant lui son valet, le fidèle Josué.
— Ah! Josué, réjouis-toi; Lia, cette Lia, la honte de la tribu, elle va être punie, la main de Jehovah va s’appesantir sur elle; depuis long-temps elle est maudite.
— Je venais vous dire, maître, que Daniel est revenu, il a exécuté vos ordres.
— Bien, Josué, bien, réjouis-toi, les chrétiens vont bientôt encore s’entredéchirer.... Le Bourguignon est né pour leur être fatal!...
— Je lui ai dit, maître, de descendre dans le laboratoire.
— Tu as bien fait, Josué ; mais réjouis-toi, il va bientôt mourir celui-là que j’ai sept fois maudit, celui-là sur qui j’ai appelé la lèpre et les plaies, sur qui j’ai dit depuis long-temps raca, celui-là que nous aurions dû lapider comme Achan, et couper par morceaux comme la femme du lévite, il mourra, et de la main d’un chrétien!...
Mousque resta quelques instans encore, les yeux fixés sur les ongles retors de son ours, sur ses dents larges et blanches.
— Allons commencer nos préparatifs.... S’arrachant comme à regret à cette douce contemplation: Viens, Balaam, dit-il à l’ours.... Josué, n’oublie pas le Talmud, et surtout la poudre magique.
Ils sont sortis, suivis de l’ours qui gronde, des chats et des hiboux qui miaulent et crient.
La Scène Magique.
Table des matières
Oh!.....
CALDERON.
Un miracle! c’est un fait dont on ne peut se rendre compte, une fantasmagorie, ou une assiette cassée par une cuisinière.
Un Casuiste.
A l’heure de minuit, deux hommes descendaient l’escalier de la cave de l’Hébreu, précédés de Josué qui tenait un flambeau dont la lumière rendait affreusement livides les objets qu’elle allait découper.
A sa haute taille qui se projetait informe sur les pierres de la muraille suante, on reconnaissait le sire d’Octonville; l’autre était bref, mais robuste, son visage plein, sombre et sévère, annonçait la vigueur et la force, et ses yeux d’un bleu pâle, encore que petits, n’en lançaient pas moins un regard ferme et menaçant. Il ne portait point de barbe, et ses cheveux noirs et longs étaient surmontés d’un chaperon noirâtre. Une cotte hardie de drap brun qui cachait une chemise de maille, une robe de drap sombre et fort ample, tel était son costume. Ils entrèrent dans le souterrain du Juif, après avoir franchi un assez long corridor plus ténébreux encore qu’humide.
La salle souterraine était séparée en deux par un grand rideau noir, et n’était éclairée que par deux longues flammes bleues et jaunes qui s’élançaient d’une sorte de trépied. Moïse restait non loin, entouré de ses chats et des hiboux aux yeux étincelans; l’ours lêchait ses pieds nus. A droite, était un grand tableau de bois, peint de noir, entouré d’un long chapelet de chauves-souris et de serpens séchés, que surmontait une tête de mort d’un blanc éblouissant, tant elle avait été bien polie. En face du tableau on avait placé un grand coffre de bois; les deux étrangers s’y assirent, et Mousque fixa son œil de lynx sur la figure du plus petit, que la flamme magique revêtait alors d’une nuance verdàtre: le Juif sourit lentement, et à ce sourire long et progressif, les cheveux des deux hommes se mouillèrent de sueur.
— Que voulez-vous de moi, dit-il enfin d’une voix brusque? Il y a du sang sur vos poignards et vos mains. Raoul répondit:
— Tu dois savoir ce qui nous amène.
— Oui, la mort du duc d’Orléans!... l’homme bref tressaillit.
— Cette mort s’accomplira-t-elle, demanda-t-il d’un air sombre?
— Elle est tracée au ciel, répondit le Juif.... un long silence suivit.
— Explique-toi, Juif: que t’ont découvert les sciences mystérieuses, que te disent les cieux? Balaam se prit à hurler, les chats à gémir et les hiboux à battre des ailes.
— Silence, et laisse faire à ton maître, a répondu le négroman. Alors les flammes s’éteignent, et le rideau noir s’agite violemment; une obscurité profonde règne dans le souterrain.
Mais bientôt, non ce n’est point une illusion, le tableau noir s’éclaire peu à peu, et un fantôme s’y dessine; c’est le feu duc de Bourgogne, il s’avance lentement, pâle, immobile.
— Mon père! s’écrie l’homme au sombre chaperon, le fantôme a disparu.
Tenez, voici une salle de l’hôtel d’Artois, maintenant plusieurs seigneurs y sont assemblés; ils tiennent conseil, je crois; celui-ci, c’est encore le feu duc; cet autre, c’est son fils, le comte de Nevers: oh! quel est celui-là ? et qui pourrait-ce être, sinon le beau duc d’Orléans! voyez plutôt sa bonne mine, ses manières gracieuses et courtoises; mais l’on discuste, je crois,.... Oui, paix!... tous les personnages se meuvent et semblent se quereller; la dispute, elle est vive.... Dieu! le duc d’Orléans s’avance; il donne un soufflet au comte de Nevers! oui, un soufflet; Nevers veut tirer son épée, mais son père, le prudent Philippe de Bourgogne, l’en empêche. Il a bien fait, oui, c’est agir sagement.
Alors que le fantôme du duc d’Orléans avait donné le soufflet, un cri terrible, un cri de rage, pareil au hurlement de Balaam, avait fait retentir la voûte.
— Par le sang de Dieu, dit le petit homme en s’élançant vers le tableau....
— Calmez-vous, Monseigneur.
— Raoul!.. Le tableau s’éteignit...
Cependant voilà qu’une troisième scène surgit, se déroule, brille et paraît. On entend aussitôt les chants d’une viole, on est au bal, on danse, on rit, on s’ébat. Quelle est cette belle et noble dame assise à l’écart, écoutant les tendres propos de ce beau seigneur? c’est madame Marguerite, l’épouse du duc Jean, dont vous voyez plus loin la figure sombre et sévère... La dame semble hésiter, mais enfin elle cède et se laisse doucement entraîner par le duc d’Orléans derrière la tapisserie...on entend le bruit de leurs baisers.
— Tu mens, s’écrie, furieux, Jean de Bourgogne; tu mens, jamais Marguerite ne s’est livrée à l’infâme!...
— On l’a dit pourtant, répond une voix.
Repoussant Raoul, le duc s’élance vers le tableau; mais le tableau recule, s’efface, et la main du duc ne touche que la froide tête de mort.... au même instant, des caractères de feu se dessinent et étincèlent. Au bas Raoul lit:
Conteret brachium peccatoris!
— Il écrasera le bras du pécheur, dit encore la voix.
— Le pécheur, c’est lui, murmure Jean-sans-Peur.
— Duc de Bourgogne, regarde ces lettres, décompose-les; qu’y trouves-tu? Novembre MCCCCVII, il écrasera le bras du pécheur! Novembre 1407! Duc de Bourgogne, est-ce assez t’en dire?
Alors le rideau s’écarte violemment, et le souterrain s’illumine; vingt tètes bizarres qui semblent vomir des flammes, mêlent des lumières rouges à celles du trépied, et le Juif reparaît vêtu d’un costume de pourpre rehaussé d’or; il tient une verge d’une main, un livre de l’autre, et devant lui sur une table d’acier scintille un long poignard....
Le duc de Bourgogne sourit amèrement.... Le Juif lui montra le ciel. Un immense soupirail avait été ouvert, et laissait voir les cieux où quelques étoiles alors étincelaient.
— En ce moment placée sur ce poignard, vois-tu cette pâle étoile qui semble se mourir? c’est celle du duc d’Orléans;... cette autre, si brillante, qu’on la prendrait pour une petite flamme; c’est la tienne; elle s’avance vers son ennemie, guidée par l’astre imperceptible, qu’il n’est pas donné aux yeux du vulgaire de pouvoir contempler.... Après demain cette brillante étoile aura dévoré celle qui correspond au point milieu de ce poignard....
— Tu es un habile négromancien, Juif, dit le duc après quelques instans de silence....
Le Juif ne répondit pas, mais il laissa tomber sur Jean-Sans-Peur un regard dédaigneux.
— Raoul m’a répondu de ta discrétion: Moïse s’inclina.
— Tu peux compter sur ma protection. Elle est puissante, bientôt vous allez être maître de ce royaume!
— Comment?
— Un seul homme vous en empêchait... La figure de Jean-Sans-Peur devint aussi sombre qu’une nuit d’orage...
— Tu devrais employer ton art à guérir le Roi de la cruelle maladie qui l’obsède.
— Je ne le puis, et ne le pourrai jamais.
— Pourquoi?
— Les destinées s’y opposent, et mon art a des bornes.
— Il est vrai que la duchesse d’Orléans est grande magicienne, dit-on?
Le Juif regarda le duc, et dit:
— Elle est chrétienne....
Raoul tira de dessous sa casaque, une lourde bourse de cuir et la posa sur la table d’acier.
— Le prix du sang... murmura Moïse.
— Adieu, Juif, fit le duc, mais ajouta-t-il d’un air menaçant, oublie ma visite...
— Je te reverrai, Moïse, a dit Raoul, lorsqu’il mit le pied dans le corridor.
— Oui, et souviens-toi que je veux de sa chair....
Quelle différence y a-t-il donc entre ce duc et Balaam, se demanda Moïse, quand ils furent partis; mon ours du moins est apprivoisé, mais ce Bourguignon! tient-il plus du boucher que du bourreau.... du bourreau, il en fait l’office... sans le savoir.... Orléans, je t’ai condamné, et le duc et son valet Raoul vont exécuter ma sentence!... Enfin!... Les traits du Juif s’allumèrent soudain, ses membres tremblèrent, la fureur brilla dans ses yeux creux: Il est sans doute à cette heure près de Lia, pensa-t-il tout-à-coup... mais j’aurai de sa chair!!!...

Pulsuz fraqment bitdi.