Kitabı oxu: «Les pilotes de l'Iroise»

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Edouard Corbière

Les pilotes de l'Iroise


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066087630

Table des matières

1832.

1

Trouvaille en Mer .

2

Le Baptême par précaution.

3

Ouessant.

4

Voyage à Brest.

5

Première Prise.

6

Course, capture, baraterie du Patron, avant-goût de piraterie.

7

Le Renégat.

8

Appareillage pour courir bon-bord.

9

Courses, Combats.

10

Crainte, dégoût, trame homicide, fuite, rencontre.

11

Londres, reconnaissance, contrariété, passagers, préparatifs de départ, départ.

12

Amour, jalousie, duel, délire, remords, désespoir, retour à Ouessant, fin.

1832.

Table des matières


1
Trouvaille en Mer.

Table des matières

Un jour que la brume d'automne, chassée par un vent d'Ouest assez fort, commençait à s'étendre sur les flots qui s'agitent presque continuellement entre l'île d'Ouessant et le terrible Raz-des-Saints, une petite barque de pilote, surmontée d'une misaine et d'un taille-vent, tournoyait au milieu des lames, dans le passage de l'Iroise, attendant les navires qui voudraient entrer à Brest ou relâcher à Camaret.1

Note 1: (retour) Les navires qui entrent à Brest y arrivent par une des trois passes suivantes: celle du Raz-des-Saints, formée par la côte du Sud-Est et l'île des Saints; celle de l'Iroise, comprise entre l'île des Saints et Ouessant: c'est la plus large et la moins dangereuse; et enfin celle que forme Ouessant et la terre du Conquet: cette dernière se nomme le Passage du Four.

En courant ça et là des bordées, tantôt au Nord-Nord-Ouest, tantôt au Sud-Sud-Ouest, le vieux patron du bateau s'entretenait gravement, la barre en main, avec les deux marins qui composaient son équipage. C'étaient tous trois de ces hommes simples, moitié cultivateurs, moitié matelots, comme la plupart de ces braves gens qui naissent sur les îlots et les rivages de la Basse-Bretagne. L'île d'Ouessant, posée avec son phare célèbre, à sept lieues de Brest, en sentinelle avancée de l'Océan, était la patrie du pilote Tanguy et de ses deux compagnons. La conversation qu'ils avaient entamée en bas-breton, en courant leurs bordées, roulait sur différents objets, monotone et inconstante, comme les vagues qui battaient la petite barque.

—Maître Tanguy, dit l'un, des jeunes matelots, vous allez souvent à Brest, vous, n'est-ce pas? Pour moi, je ne l'ai encore vu ce fameux Brest, qu'en traversant le Goulet. On dit que c'est une bien belle ville.

—Superbe, répond Tanguy à son élève Jean-Marie. Il n'y a rien de plus beau que le spectacle; mais ce qu'il y a de plus joli, c'est le bagne, où l'on garde huit mille forçats habillés en rouge de la tête aux pieds.

—Qu'est-ce que c'est que ça, le spectacle?

—La comédie, fichue bête! Borde six pouces de ton écoute de misaine, et tiens bon dessous!

Jean-Marie, après avoir exécuté l'ordre que vient de lui donner son patron, reprend ainsi le fil de l'entretien.

—Vous disiez donc que le spectacle de Brest est une bien belle chose?

—Comment, je te demande un peu, ça ne serait-il pas beau? C'est un grand magasin tout doré en dedans, où de belles dames et des messieurs ne parlent qu'en musique, et où on brûle trente-six mille chandelles en plein jour dans l'été... Pare-toi à filer ton écoute en grand; voilà un grain qui va nous tomber à bord.... Tu ne vois donc plus les grains, toi, à présent?...—Le grain passe, le dialogue continue.

—Mais comment vous, maître Tanguy, qui étiez chef de pièce à bord d'un vaisseau de 74, avez-vous pu quitter Brest pour venir vivre chez nous? Je suis bien sûr que si vous étiez resté au service, vous seriez à présent second maître canonnier au moins; qu'est-ce que je dis? maître-canonnier, peut-être bien....

—Si j'avais voulu, j'aurais été ce que je ne suis pas, je le sais bien; mais jamais je n'ai eu d'ambition, moi. J'aime mieux manger ma bouillie de blé noir avec des loups comme vous autres, que de vivre dans les grandeurs.... File ton écoute de misaine en grand! Attrape à amener le taille-vent en double!... Chien de grain qui m'a surpris pendant que vous êtes là à me faire conter un tas de bêtises!...

—Le grain est crevé, ne vous fâchez pas. V'là l'éclaircie qui se fait dans l'Ouest. Faut-il rehisser le taille-vent et la misaine, maître Tanguy?

—Oui, rehisse tout, parce que nous allons pousser notre bordée jusqu'en vue de l'île des Saints, d'autant que j'ai rêvé la nuit dernière qu'il y aurait un grand navire à aborder dans le Sud.

—Vous avez rêvé, dites-vous? racontez-nous donc cela un peu.

—Oui, tout de suite, n'est-ce pas? comme si je rêvais tout exprès pour vous conter des histoires? Les songes sont des choses que vous ne pouvez pas comprendre, mes amis; et d'ailleurs, vous êtes trop superstitieux, dans votre pays, pour qu'on s'amuse à vous mettre un tas de balivernes en tête. Un rien vous fait trop de peur; mais ce n'est pas de votre faute: la superstition, comme on dit, sera toujours la superstition. Voyons, prends ton écuelle, et vide un peu la cale de ce bateau.

—Pardieu, ce n'est pas comme vous, qui n'avez peur ni de Dieu ni du diable!

—Quand tu en auras vu autant que moi, mon garçon, tu ne seras pas plus malin peut-être, mais tu seras au moins un peu plus déluré. En attendant, continue toujours à être aussi borné que tu l'es; c'est ce que tu peux faire de mieux.

—Combien de combats avez-vous bien eus dans votre vie?

—Tiens, il me demande cela avec son air nigaud, comme si dans mon temps on comptait les combats!

—Ah! c'est vrai, que je suis bête! Avez-vous été blessé quelquefois, maître Tanguy?

—En voilà encore une meilleure que l'autre! Il voit que j'ai un sabord de crevé, et il me demande encore si j'ai été blessé! Pourquoi donc prends-tu un écubier de la figure, enfoncé avec la pointe d'une hache d'armes?

—C'est encore vrai, vous avez perdu un oeil, et je n'y faisais pas attention dans le moment actuel... Ce que c'est pourtant que d'avoir servi! Je suis bien sûr que vous verriez des morts plein votre bateau, et des bras et des jambes coupés comme des chiques de tabac, que vous n'y feriez pas plus d'attention...

—Moi! ah bien, oui! j'ai bien autre chose à faire! Quand ma femme Soisic, mes cinq enfants et tout Ouessant, seraient écrasés à mes pieds par le tonnerre de Dieu, je fumerais ma pipe, vois-tu, aussi tranquillement sur leurs cadavres, que quand tu danses au son du biniou. On est un homme ou on ne l'est pas, quoi! En attendant, hache-moi ce bout de tabac, et allume-moi ma pipe, non pas au feu du canon, mais au feu de ton briquet, puisque tu ne connais que celui-là.»

Pendant cet entretien, qui n'avait rien de bien piquant pour ceux qui le prolongeaient, la petite barque faisait de la route vers l'île des Saints, avec la brise qui fraîchissait. L'île des Saints! nom terrible pour les pêcheurs même qui l'habitent; langue de terre hérissée de redoutables rochers, et couchée au niveau des flots comme pour surprendre et briser les navires qui viennent se perdre corps et biens sur les rescifs qui l'entourent! A l'approche de cette île imperceptible, au milieu des vagues qui se déroulent sur elle, nos trois pilotes firent, comme d'habitude, le signe de la croix. Tanguy commença un pater, son bonnet à la main; et Jean-Marie, agenouillé sur l'avant, dans le fond de l'embarcation, posa dévotement ses mains jointes, sur l'étrave. Mais en relevant les yeux, qu'il avait tenus religieusement baissés pendant sa prière, quel objet frappe ses regards? Un grand navire couvert de voiles lui apparaît à travers la brume, devenue moins épaisse, courant largue dans le Raz-des-Saints! Les trois pilotes, à cette vue, poussèrent un cri d'effroi: ils savaient que ce bâtiment allait s'abîmer sous les eaux, en poursuivant quelques minutes encore la route funeste qu'il avait prise. Il aurait fallu voir la promptitude que mirent nos trois Ouessantins à larguer, pour faire plus de route, un des deux riz qu'ils avaient pris auparavant dans leurs voiles! Rien n'égale leur impatience, si ce n'est la vivacité avec laquelle ils agissent; c'est un navire qu'ils ont à sauver: une minute de retard, et tout un équipage est perdu. Ils crient tant qu'ils peuvent, comme si à bord du bâtiment qu'ils hêlent en hurlant, on pouvait les entendre. Maître Tanguy frappe du pied, s'arrache les cheveux: Jean-Marie et son autre compagnon prient la sainte Vierge, en étarquant leurs drisses à bloc. Leur barque, chargée de voiles, risque à chaque instant de chavirer; mais ils ne font attention ni à la brise, qui les couche sur le flanc, ni à la lame, qui les couvre en déferlant par le travers. Le ciel secondera leur empressement, et comblera leurs voeux: ils touchent presque au navire, qui a dû les apercevoir. Un moment encore, et ils lui feront changer de route: une seule minute, et ils arracheront son équipage à la mort..... Vain espoir! la brume, qui pendant quelque temps s'est dissipée, s'épaissit de nouveau: on ne voit plus qu'à peine les hautes voiles du bâtiment que les regards des pilotes cherchent avec avidité dans le nuage qui les environne; il disparaît..... Et comment encore? Est-ce au sein de la brume ou dans l'abîme des flots? Quelle anxiété pour ces malheureux, dont le coeur palpitait à l'espoir d'une bonne action!..... Leur barque glisse impunément sur les bancs de roches que recouvrent à peine trois pieds d'eau: elle semble chercher dans l'épaisseur du brouillard, le bâtiment à l'endroit où ils l'ont perdu de vue il y a encore si peu d'instants. Rien ne s'offre à leurs regards, errant avec anxiété autour d'eux. Mais une éclaircie va se faire, et ils pourront bientôt peut-être arracher au naufrage les infortunés pour lesquels ils exposent leur vie avec tant de dévouement et de simplicité....

L'éclaircie se fit en effet, mais plus de navire! Nul doute qu'il venait de s'engloutir... Quelques débris s'offrent aux regards consternés des pilotes: ce sont des planches, des morceaux de pavois et des bouts de mâture, entraînés par la violence du courant, qui bouillonne autour d'eux avec un bruit effroyable. La barque de Tanguy court incertaine, en tournoyant, au milieu de ces débris, qui n'attestent que trop le naufrage du bâtiment que les pilotes n'ont pu sauver. Pas un homme ne flotte sur les vagues, pas un cri ne les appelle: les remous de la marée ont tout enlevé en bouillonnant au-dessus de l'endroit où le navire a péri. Jean-Marie, le premier encore, croit apercevoir une embarcation: un cri de joie s'échappe de sa poitrine oppressée; c'est peut-être un des canots du navire, dans lequel des naufragés auront réussi à se soustraire à la mort. À cette vue, nos pilotes se dirigent sur l'objet que leur indique leur camarade. Mais en l'approchant, cet objet ne présente plus la forme d'une embarcation: c'est une cage à poules; ils s'en emparent avec vivacité: elle deviendra au moins pour eux un indice. Mais ô surprise! sous les barreaux de cette espèce de nacelle, abandonnée aux flots, qui la submergent à chaque mouvement, ils croient distinguer un paquet enveloppé avec soin: des cris aigus sortent de ce paquet qu'ils ont déjà dégagé de la cage à poules, hallée à leur bord. L'étonnement des bons pilotes redouble lorsque, tout palpitants d'espoir, ils retirent d'un manteau encore tout trempé d'eau de mer, deux petits enfants à moitié évanouis. Une croix en bois, garnie d'or, se trouve cachée dans les vêtements dont ils débarrassent les deux jeunes naufragés. On ne peut se faire une idée de l'attendrissement du patron Tanguy, à l'aspect d'un petit garçon qui lui tend ses deux bras transis de froid. Jean-Marie s'est déjà emparé de la petite fille, et Tanguy, qui, quelques minutes auparavant, aurait vu, disait-il, sans la moindre émotion toute sa famille périr à ses côtés, se prend à fondre en larmes, en réchauffant sous sa grosse capote les frêles créatures qu'il vient d'arracher à la mort.2

Note 2: (retour) Dans le naufrage du navire le Pégase, sur les côtes de Normandie, l'équipage, voyant qu'il n'y avait plus d'espoir de sauver les passagers, plaça deux jeunes enfants confiés au capitaine, non dans une cage à poules, comme les orphelins de mon histoire, mais dans l'enveloppe en bois d'un philtre de bord. Ces deux jeunes infortunés furent trouvés noyés au fond du meuble dans lequel la prévoyance des matelots avait cru pouvoir les soustraire à la mort.

Ce n'est pas tout encore, dit-il à ses deux amis: après avoir sauvé ces petits êtres que le bon Dieu nous a envoyés, il faut essayer avant la nuit de porter secours à d'autres naufragés, qui nous élèvent peut-être leurs bras vers nous, sur ces chiennes de lames tournantes que Dieu confonde!

—Oui, oui, maître Tanguy, répondent les deux autres pilotes: courons encore quelques petits bords au milieu de ces épaves. Mais au nom du bon Dieu, ne jurez pas tant contre cette mer, qui est bien mauvaise, il est vrai, mais qui nous fait vivre, avec la protection de la sainte vierge Marie et du bon Jésus, son fils.

Et puis Tanguy élève vers le ciel la petite croix qu'il a trouvée dans les vêtements des deux enfants. Chacun des pilotes, à l'exemple de leur chef, baise avec respect ce signe révéré, et la barque continue à courir entre les débris qui couvrent la mer.

Toutes les recherches furent vaines: la nuit voilait déjà les flots; les vents d'Ouest semblaient en mollissant vouloir passer au Sud-Ouest. À onze heures du soir, ils hallèrent en effet le Ouest-Sud-Ouest, et puis après ils tournèrent au Sud: désespérés de ne rien trouver sur les vagues qu'ils avaient battues pendant plusieurs heures, nos pilotes se décidèrent à gouverner sur Ouessant, où leurs familles devaient s'inquiéter de ne pas les avoir vus rentrer à l'heure accoutumée. Ils orientèrent en larguant le ris qu'ils avaient encore conservé, de manière à rentrer chez eux sans perdre de tems. Ce fut après avoir fait leur petite manoeuvre, qu'ils purent examiner enfin en repos la trouvaille précieuse qu'ils venaient de faire.

Le petit garçon, que Tanguy avait enveloppé dans sa capote, pouvait avoir dix-huit mois ou deux ans; la petite fille, dont Jean-Marie s'était emparé, paraissait plus jeune encore que son frère, car à la ressemblance parfaite qu'ils avaient entr'eux, il n'était guère permis de douter que ce ne fussent le frère et la soeur. Leurs cris perçants pendant le trajet déchiraient le coeur de ces pauvres gens. Je sais bien ce qu'ils demandent, répétait Tanguy: ils veulent téter; mais avec la meilleure volonté du monde, nous ne pouvons pas leur servir de mère. Une fois à la maison, ce sera différent. Ta femme nourrit, à toi, Jean-Marie, eh bien, elle aura un nourrisson de plus, et la mienne, un beau gros garçon en supplément.

—Oh! pour ce qui est de ça, maître Tanguy, je vous promets bien que je ne laisserai pas aller à d'autres cette chère enfant. Ce que le bon Dieu nous envoie est toujours bien reçu chez nous. Et puis, voyez-vous, j'ai dans l'idée que ces enfants-là nous porteront bonheur.

—Mon embarras à moi, tu ne le sais pas, toi, Jean-Marie, parce que tu n'as pas l'esprit assez ouvert pour ces sortes de choses-là: mon embarras donc, c'est de savoir à quelle nation ces deux petits particuliers appartiennent.

—Mais à la nation des enfants trouvés.

—Encore une bonne! Comment tu ne comprends pas que je veux dire, s'ils sont anglais ou français?

—Mais le petit garçon dit à chaque instant da da. Est-ce anglais ou français, vous qui parlez toutes les langues?

—Allons, imbécile, étarque ta misaine, et amarre-moi ferme ta drisse, qui a molli déjà de plus d'un pied. Tu ne comprends pas plus ce que je yeux te dire, que le pater noster que tu rognones à tout bout de champ, bord à bord avec notre curé.»

Pendant cette conversation, qui ne jetait pas un grand jour sur l'origine des enfants qu'ils venaient de sauver, nos pilotes avaient fait de la route, et le feu de leur île bien-aimée brillait déjà vivement à leurs jeux. Quelle joie ils se promettaient, en déposant dans le sein de leurs familles leurs deux nouveaux hôtes! Avec quel plaisir Jeanne, la femme de Jean-Marie, et Soisic, la femme de Tanguy, recevront le cadeau que leurs époux leur destinent! Nos pilotes n'étaient pas riches, tant s'en faut; l'un avait déjà deux enfants, et l'autre cinq; mais un marmot de plus ou de moins ne fait pas grand'chose pour les pauvres gens. Il n'y a que les riches qui s'affligent, en comptant avec eux-mêmes, de voir leur famille s'augmenter. Où il n'y a rien le partage est bientôt fait. C'est là ce que disaient nos trois Ouessantins.

L'arrivée du bateau pilote était impatiemment attendue dans l'île: le vent avait été fort et le temps brumeux pendant la journée; on commençait à avoir des inquiétudes sur le compte de nos trois chercheurs de navires. Tanguy passait pour ambitieux, et pour vouloir tenter trop souvent de faire des rencontres, quand ses autres confrères relâchaient prudemment. Déjà on l'accusait de s'être engagé trop témérairement dans de mauvais parages; mais quand on vit sa barque rentrer d'un air triomphant, avec quelques épaves de ce navire, qu'il avait inutilement cherché à sauver, on ne lui adressa plus que des félicitations. Sa femme lui sauta au cou; le syndic des gens de mer l'accabla de questions. Pour toute réponse il mit son petit garçon dans les bras de son épouse, en lui disant: En voilà un autre de ma façon; et au syndic des gens de mer il se contenta de dire en quelques mots, que lui, syndic, en savait tout autant que lui-même sur ce qu'il lui faisait l'honneur de lui demander.

Pour Jean-Marie, il avait déjà fait cadeau à sa femme du marmot, avec lequel il n'avait fait qu'un saut du bateau au rivage, en accostant à terre.


2
Le Baptême par précaution.

Table des matières

Le lendemain de l'arrivée du bateau de Tanguy, la curiosité publique se trouva très-vivement excitée à Ouessant, par la nouvelle de la trouvaille que venait de faire notre maître pilote. Tous les insulaires voulurent voir les deux jolis petits enfants sauvés si miraculeusement. Le commandant de place rendit visite aux nouveaux hôtes de la femme de Jean-Marie et de celle de Tanguy. Le juge de paix et le syndic de la marine se déplacèrent même pour féliciter ces deux bonnes mères de famille, sur l'hospitalité qu'elles avaient accordée à leurs infortunés nourrissons. Et puis arriva le curé du lieu, la pipe à la bouche, le bonnet brun sur la tête et les sabots aux pieds. Il examina attentivement la croix trouvée sur les deux naufragés; il fit ensuite un petit sermon sur le miracle opéré en faveur des deux enfants par la vertu de ce signe de rédemption; et, après avoir conclu que les petits naufragés devaient être nés dans la religion catholique romaine, il ajouta qu'il ne serait peut-être pas mauvais de les baptiser, au risque de leur administrer une seconde fois le sacrement de vie. La parole d'un curé est sacrée en Basse-Bretagne, surtout quand il s'avise d'entremêler deux ou trois mots à peu près latins, aux exhortations qu'il fait, ou aux sentences qu'il prononce en langue celtique. Quid benè non défuit, dit le pasteur, et il fut annoncé qu'on ferait administrer au plus tôt le baptême aux deux petits orphelins.

Le juge du canton voulut verbaliser avant tout; l'agent maritime fit son rapport au commissaire-général de la marine, à Brest, et Tanguy se prépara à la solennité fixée au lendemain par son gros curé.

La cage à poules, ce berceau flottant, dans lequel avaient été trouvés les enfants, donna lieu, ainsi que quelques débris ramassés par les pilotes, à plus d'une longue dissertation parmi les marins de l'île. Les uns soutenaient que la peinture verte qui la couvrait et la forme des barreaux, indiquaient assez que cette cage appartenait à un bâtiment anglais. Les autres prétendaient que le linge fin et le manteau qui enveloppaient les deux orphelins, étaient d'étoffe française; les femmes d'Ouessant, dont les connaissances en fait de toilette sont assez bornées, pensaient que les petites chemises n'avaient pu être cousues, et taillées que par une main étrangère. Enfin survint un pauvre cordonnier qui avait été marin, et qui soutint que les souliers des jeunes naufragés avaient été confectionnes aux Colonies, tant ils étaient mal cousus et de mauvaise qualité. Le curé à ce propos voulut lui appliquer le ne sutor ultra crepidam. Le cordonnier fit la grimace au curé, qui riait de ne pas être compris, et la discussion en resta là. Mais un fait sur lequel tout le monde tomba d'accord, c'était la ressemblance prodigieuse qui existait entre la mignonne petite fille et le joli petit garçon. Plus de doute, c'étaient le frère et la soeur. Malheureux enfants! s'écriait-on: ils n'ont ni père ni mère, et Tanguy alors de répondre, en montrant sa femme:—Pour qui donc nous prenez-vous, vous autres? Voyons, qu'on leur donne vite le baptême en double ration, et que tout cela finisse!

Le baptême arriva. Deux pilotes et deux grosses paysannes servirent de parrains et de marraines aux néophytes. Tanguy et Jean-Marie devinrent leurs pères adoptifs. L'un, pendant la cérémonie, se tenait dans un coin de l'église, impatienté de voir le curé prodiguer le sel et l'eau aux deux pauvres enfants qui criaient de toute la force de leurs petits poumons. Le brave homme ne concevait pas bien que l'on fit souffrir autant d'aussi faibles créatures, pour leur mettre sur les lèvres une vilaine eau salée, quand il venait de les retirer à moitié noyés du milieu de la mer. Le meilleur baptême qu'ils aient reçu, disait-il en lui-même, c'est celui d'avant-hier: ce petit garçon-là sera marin, ou que le diable m'emp—!

—Et quel nom lui donnez-vous, maître Tanguy? demanda le curé.

—Mais le mien d'abord, et puis un nom de circonstance, puisqu'il ne peut avoir un nom de famille.

—Quel nom de circonstance, encore?

—Et ma foi, appelez-le... ma foi... appelez-le Cavet, puisqu'il a été trouvé en mer3.

Note 3: (retour) Cavet signifie trouvé, en bas-breton.

On nomma la petite fille Jeannette, comme la femme de Jean-Marie, sa mère adoptive.

Le soir de la cérémonie, tout Ouessant était dans la joie et dans l'ivresse, mais dans l'ivresse du vin, car dans ces pays on boit pour célébrer chaque solennité. Les peuples auxquels sourit sans cesse un beau ciel, peuvent bien se passer de ce véhicule de gaîté que les Bas-Bretons vont puiser au fond d'un verre, et quelquefois dans les flancs d'un tonneau rempli de lie. Mais au milieu de ces rochers sauvages, toujours battus par la mer, et recouverts d'une froide et brumeuse atmosphère, comment se trouver assez de gaîté naturelle dans le coeur, pour rire au milieu d'un festin, et pour danser au bruit des vagues sur un rivage aride! Ne faut-il pas que les Bas-Bretons oublient tout ce qui les entoure, quand ils veulent se réchauffer l'imagination et se créer d'heureuses illusions? Vous trouvez que leur joie est brutale et leur rire frénétique, au sein des orgies qui les rassemblent; mais plaignez plutôt la destinée qui les force à ne jouir que d'un délire factice, et à n'éprouver que des plaisirs qui s'envolent, hélas, si vite avec ce délire d'un jour que le vin allume dans leurs sens.

Tous les instants du festin, auquel présidait maître Tanguy, ne furent pas cependant consacrés à une stupide joie: le sentiment, qui inspire quelquefois les buveurs, eut son tour. L'un des convives proposa, au sein de l'enthousiasme général, de se rendre en grand cortége autour de la barque des trois pilotes, pour procéder à une nouvelle inauguration du bateau, et clouer solennellement sur son étrave la petite croix qui passait pour avoir été le palladium des deux enfants trouvés. Cette proposition fut accueillie avec une faveur unanime par la joyeuse assemblée, qui se mit en marche, autant qu'il lui fut possible. De longs manches de gaffe, au bout desquels brûlaient des morceaux de toile à voile goudronnés, servirent de flambeaux à cette procession d'un nouveau genre. Le curé marchait en tête, car il était de la partie. Les pilotes chantaient des cantiques et des couplets à boire. On arriva au bateau, qui se trouvait à sec sur le rivage, à cet instant de la marée; et tous les assistants se mirent à danser autour de cette nouvelle arche sainte, pendant que le curé, muni de quelques longues pointes et d'un marteau, clouait avec respect la croix garnie d'or, sur l'étrave du bateau de Tanguy.—«Au nom du père, du fils et du saint Esprit, s'écria le pasteur, en s'adressant à l'embarcation, je te nomme la Croix-du-bon-Dieu!» et depuis ce temps-là, le bateau des trois pilotes ne fut connu à Ouessant, que sous le nom de la Croix-du-bon-Dieu. Le syndic des gens de mer prit note de la nouvelle appellation de la barque bénie, pour que le commissaire-général eu fût informé, afin de demander à son excellence le ministre de la marine, qu'elle voulût bien autoriser un changement de nom, qui s'était fait, et très-bien fait même, sans l'intervention de l'autorité maritime.

Le curé d'Ouessant était, au reste, un excellent pasteur, jouant aux quilles avec ses paroissiens, buvant avec eux et mieux qu'eux; les battant quelquefois, mais les aimant tous comme ses propres enfants.

Après l'orgie de la consécration du bateau de maître Tanguy, tous les assistants s'endormirent pêle-mêle, les femmes à côté des hommes, les enfants couchés sur les vieillards, et monsieur le curé entre la robuste moitié de son bedeau et celle d'un débitant d'eau-de-vie.

Partout ailleurs, on en aurait beaucoup médit le lendemain. Les pilotes ne songèrent seulement pas à s'en égayer, quand vint l'aurore, et que chacun se leva pour retourner chez soi, ou pour s'embarquer dans les bateaux que la marée bruyante faisait déjà flotter.


3,95 ₼
Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
21 yanvar 2025
Həcm:
220 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
4064066087630
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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