Kitabı oxu: «Le Bâtard de Ravaillac»

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Édouard Montagne

Le Bâtard de Ravaillac


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066306199

Table des matières

LE BATARD DE RAVAILLAC

I COMMENT LE ROI HENRI IV FUT ASSASSINÉ

II LES AMOURS SACRILÉGES

III DEUX RENCONTRES NOCTURNES

IV UNE PAIRE D’AMIS

V L’HOROSCOPE

VI LE DOCTEUR RUGGIERI

VII PASQUIN ET MARFORIO

VII LE TENTATEUR

IX LA TRAHISON

X LE RENÉGAT

XI LES BANDOULIERS DU CAPITAINE CARREFOUR

XII PLUS COUPABLE QUE CAÏN.

XIII LE SERMENT D’ANGEL

DEUXIÈME PARTIE L’IDIOT DES CARRIÈRES

I LE CAPITAINE ANGELO SPADA

II CE QUI DEVINT LES CATACOMBES.

III UN MYSTÈRE HISTORIQUE

IV PRÉCIEUX ET RAFFINÉS D’HONNEUR

V ROI DES LARRONS ET LE GÉNÉRAL DES BANDOULIERS

VI LE DÉLÉGUÉ DU COMTE DE SOISSONS

VII LE DÉMON DU TALION

VIII LE REVENANT

TROISIÈME PARTIE LA FAVORITE

I LES DÉCOUVERTES DE PETIT-JACQUES.

II UN CŒUR DE JEUNE FILLE

III UN DRAME RÉTROSPECTIF

IV UN ÉTRANGE COUPLE.

V UN HÉRITIER DE DON JUAN

VI LA POULE AYANT COUVÉ UN AIGLE

VII LE BILLET ANONYME

QUATRIÈME PARTIE LE MENDIANT ET LE ROI

I DANS LES BOIS DE BAGNEUX

II LE PIÉGE ROYAL

III JUDAS PAR AMOUR

IV DEUX VIEUX AMIS

V DUEL A QUATRE

VI A SAC, CARREFOUR!

CINQUIÈME PARTIE AUX HAINES MORTELLES, CHATIMENTS DIVINS

I LE PLUS GRAND PÉRIL DU CARDINAL DE RICHELIEU

II UN VRAI FILS DE ROI

III LA COURONNE D’ÉPINES

IV TROIS AMOURS AUX PRISES

V TOUS AU RENDEZ-VOUS

VI UNE MÈRE AUX ABOIS

VII LA JUSTICE DE BRUTUS EST CONDAMNEE DE DIEU

VIII LA VENGEANCE EST. IMPIE

SIXIÈME PARTIE LES EXPIATIONS

I LE CASTEL ABANDONNÉ

II AUX PIEDS DU ROI

III PERPLEXITÉS

IV L’HOSPITALIÈRE ET LE RENÉGAT

V LE CONFESSEUR DES CONDAMNÉS

VI LES DEUX ROUTES

VII DOUBLE IMMOLATION

VIII ENTRE L’INONDATION ET L’INCENDIE

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS,


LE BATARD DE RAVAILLAC

Table des matières

I
COMMENT LE ROI HENRI IV FUT ASSASSINÉ

Table des matières

Dans la soirée du13mai1610, une lampe de forme lorentine, mystérieusement cachée dans le recoin ’une salle basse du vieux Louvre, éclairait, à la Remrandt, un groupe étrange de trois personnages

C’était d’abord une femme de petite taille, vêtue de soie, à l’espagnole, dont la figure sèche, brune et marquée de petite vérole offrait un mélange de laideur spirituelle et énergique des plus saisissants. Des yeux percés en trous de vrille, scintillants comme des diamants noirs, ajoutaient encore au cachet presque diabolique de cette bizarre physionomie, qui réalisait le phénomène d’être séduisante et répulsive à la fois.

Cette femme causait presque bas, quoique de l’air le plus-animé, avec un grand et beau cavalier au type italien, portant le costume des gardes suisses. Mais certains signes physiques juraient avec son accoutrement militaire. La peau fine de son visage et d’une de ses mains, , sortie de son gant de buffle, appartenait à un courtisan et non à un simple soldat.

Auprès de la lampe, une autre femme s’asseyait, tout habillée de noir comme la première, mais aussi belle que sa compagne l’était peu.

Rappelez-vous la Fornarina, la voluptueuse maîtresse de Raphaël, immortalisée par son divin pinceau, et vous connaîtrez cette splendide créature.

Ajoutons toutefois qu’elle différait, par un trait frappant, de l’inspiratrice ardente du roi des peintres. Une pâleur mate donnait à ses traits quelque chose de l’aspect du marbre blanc. L’immobilité de son attitude la faisait plutôt ressembler à une statue qu’à un être vivant

–Ainsi, disait âprement l’interlocutrice du cavalier déguisé, ainsi ce misérable fou recule encore!… Et l’autre va bientôt partir pour envahir l’Allemagne, car il est assiégé de pressentiments sinistres à Paris!…

–Et son couronnement d’aujourd’hui ne servira à rien, pour notre souveraine adorée, au cas probable où… l’autre s’empare de cette maudite princesse de Condé, dont l’enlèvement de France par son mari est une des causes de la guerre.

–Un double divorce donnera au barbon royal son adolescente Dulcinée!

–On renverra à Florence, dépossédée de la plus noble couronne de la terre, celle qui nous aime assez… pour nous confier à nous seuls, le soin de soutenir ce diadême sur sa tête, si elle le porte jamais comme régente du royaume…

–Ah! demonio! que ne puis-je, sans perdre aux yeux de la postérité Marie de Médicis, poignarder moi-même cet exécrable galantin, qui, malgré ses cheveux gris, prostitue à d’autres une tendresse dont notre reine est digne… au point d’en emplir mon âme, à moi. son esclave.

–Du calme Léonora, interrompit le faux garde suisse très-inquiet. Parlez moins haut, je vous en conjure! si l’on nous entendait, ce serait notre perte à tous deux.

–Et qui pourrait nous entendre. Ne me suis-je pas glissée en cachette, avec ma cousine Paula, dans cette pièce au prestige effrayant, pour attendre votre retour? Qui donc ose, au Louvre, errer la nuit, seulement autour de la salle historique d’où sort ce spectre d’homme rouge, dont l’apparition prédit la mort imminente des rois de France!… Concino! mon mari Concino!… si je pouvais voir se dresser à l’instant le sanglant fantôme.. dussé-je en être foudroyée!

Le cavalier se signa en frissonnant.

La femme assise conservait toujours sa pose d’effigie sépulcrale.

Ici nous pouvons dévoiler complétement l’incognito, déjà à demi déchiré, du trio qui ouvre notre sombre drame.

L’homme, c’était Concino Concini, plus tard maréchal d’Ancre et ministre tout puissant du jeune Louis XIII, qui se débarrassa de ce parvenu étranger à l’aide du coup de pistolet de Vitry.

La femme aux paroles terribles, c’était Léonora Galigaï, mariée à l’aventurier florentin, fille de la nourrice de Marie de Médicis, camériste et favorite de celle-ci, véritable reine occulte quand la veuve d’Henri IV devint régente de France, enfin brûlée– comme sorcière après l’assassinat du maréchal.

La belle personne au maintien taciturne se nommait Paula Dori; elle était la cousine germaine de la Galigaï.

Attachée comme elle au service de chambre de l’héritière du grand-duc de Toscane, quand la princesse épousa le chef de la maison royale des Bourbons, elle avait tout à coup perdu l’expansion juvénile qui la caractérisait à l’époque lugubre de la décapitation du duc de Biron.

En vain l’éloigna-t-on alors de la cour, sans doute pour tâcher de guérir, au pays natal, cette inexplicable mélancolie.

Au bout de trois mois la Dori revînt près de Léonora, mais plus morne, plus accablée, parfois plus égarée que jamais.

Cet état navrant durait depuis bientôt huit années, sans altérer visiblement les charmes de Paula, quoique sa raison passât généralement pour y avoir succombé.

–Pourquoi le père Cotton nous a-t-il désigné ce François Ravaillac comme un fanatique du genre de Jacques Clément, reprit la Galigaï avec rage. Si nous n’avions pas compté entièrement sur le pronostic de ce jésuite, nous eussions probablement trouvé un bras plus capable de ramasser le couteau échappé par fatalité à Jean Châtel et à Barrière!

–Eh! per Bacco! qui sait! répondit Concini. Dix-huit tentatives pareilles n’ont-elles pas échoué?

–Oui, mais je ne les inspirais pas, moi qui possède le mauvais œil. Oh! le lâche bigot qui recule au moment suprême. Et donne-t-il au moins une raison plausible de sa trahison?

–Pour se décider à agir, il attend une vision qui ne vient pas, dit-il. Quand je l’ai prévenu ce soir, à son auberge, de la visite certaine de l’autre à l’Arsenal pour demain, il m’a répondu que l’Ange l’ayant envoyé d’Angoulême devait se rendre palpable et visible la nuit d’avant la grande extermination. En vain j’ai essayé de l’exalter avec le moyen ordinaire, en lui affirmant qu’il s’agit de sauver notre Saint-Père le Pape, menacé dans sa tiare et dans sa vie par le huguenot relaps. Ce grossier mensonge n’a rien produit cette fois sur l’esprit fébrile de l’ignorant catholique. Saint Jacques Clément, m’a-t-il répété, a appris, d’une illustre princesse, où et comment il fallait frapper l’impur Henri III; à moi la voix m’a promis d’incarner son essence céleste pour m’indiquer la place de la blessure mortelle à ouvrir au flanc de son infernal successeur.

–Quel est donc l’âge de cet homme? fit rêveusement Léonora. Quel a été son genre d’existence jusque-là?

–François Ravaillac dépasse la trentaine. Il fut successivement clerc, valet de chambre, maitre d’école et solliciteur de procès dans sa ville natale. Pendant un voyage à Paris, il a pris l’habit de frère convers chez les Feuillants. qui le renvoyèrent au bout de six semaines comme visionnaire. Il retourna à Angoulême, d’où il est revenu dans la capitale, sur le bruit que. l’autre allait déclarer la guerre au Pape, et parce que sa Voix l’y poussait impérieusement.

–Mais sa vie, son. tempérament?

–Un sang enflammé et une conduite d’ascète.

–Il est donc sobre… et.., et… chaste?

–Comme un solitaire de la Thébaïde. Cependant, jugez de la démence de ce songe creux!Lui qui rougit quand l’effleure une robe de femme, il m’a confié à quelle marque infaillible il reconnaîtrait l’heure venue d’immoler l’infâme hérétique. «Son ange inspirateur, se faisant chair, l’enivrera d’ineffables voluptés, pour le récompenser, par avance, des tortures affreuses que lui vaudra son action digne de Judith.» Car il a la conviction de ne point échapper au suplice horrible des régi.

–Ah1interrompit de nouveau la Galigaï avec un intraduisible éclair dans ses yeux noirs, c’est une nouvelle duchesse de Montpensier qu’il nous faudrait pour transformer ce Ravaillac en Jacques Clément.

Elle s’arrêta haletante et parcourut d’un long regard sa cousine Dori, touj ours immobile sur son siège, superbe et concentrée comme une image de Vesta, la féconde déesse.

–Si j’étais belle autant que ce corps sans âme, murmura-t-elle en baissant malgré elle le front sous l’impudique audace de sa pensée.

Léonora avait à peine articulé ces paroles.. Cependant l’impassible Paula parut les avoir entendues, car elle se leva lentement et marcha droit au couple Concini, qui recula stupéfait.

–Où est située l’auberge de ce François Ravaillac? proféra-t-elle d’une voix résolue, dont le riche timbre devait avoir à sa volonté d’irrésistibles séductions.

Concino demeurait muet. La Galigaï considérait sa cousine avec une sorte d’effarement qui la traversait comme une révélation subite.

–Le nom de l’hôtellerie!… et un mot de vous à l’aubergiste pour être introduite dans la chambre de Ravaillac sans qu’il s’en doute? reprit froidement la belle Dori.

–Y songez-vous? balbutia le futur maréchal d’Ancre.

–Si j’y songe! s’écria-t-elle avec un éclat de rire strident qui pénétra la moëlle des os de ses deux auditeurs. Depuis que la tête de mon amant, Charles de Gontaut, duc de Biron, est roulée du billot de la Bastille, depuis le20juillet1602, je songe à faire expier par le talion de l’assassinat, ce crime juridique au roi infâme qui a abdiqué son droit de grâce, la plus sublime prérogative du souverain, lorsqu’il s’agissait de sauver son meilleur ami1.

» En vain les intègres magistrats ont-ils affirmé que l’infortuné Biron était coupable; qu’ingrat envers son prince, qui le comblait de faveurs, il avait tramé un complot avec l’Espagne et la Savoie pour démembrer la France; que, pardonné une première fois, il avait repris ses intrigues, et que le monarque l’eût grâcié encore devant un aveu sincère de sa haute trahison.

«Quand même1Henri ne devait pas prendre la vie de celui qui avait préservé la sienne en risquant ses jours au combat de Fontaine-Française; quand même! le héros d’Arques, d’Ivry, d’Aumale, aurait dû conserver sur ses épaules sa tête superbe!… En la prenant, le royal bourreau ne se souvenait donc plus de ses propres paroles au père de la victime: «Armand de Gontaut, il faut que vous portiez votre main à ma couronne pour l’assurer sur mon front!…» Et le baron de Biron eut lui-même le chef emporté par un boulet aux côtés de ce maître sans entrailles, qui n’a pas empêché la hache infâme de s’abattre sur l’héritier du sublime décapité!»

Pantelante d’émotion, Paula Dori s’arrêta, suffoquée par les souvenirs qu’elle évoquait, crispant sur son onduleuse poitrine ses mains, pour comprimer son cœur prêt à éclater.

–Que le roi qui l’avait tant grandi, punît son ambition démesurée en le déprimant, soit! continua-t-elle bientôt avec un redoublement de vehémence. Ce n’était ni le maréchal, ni l’amiral de France, ni le gouverneur de Bourgogne, ni le duc et pair, ni l’ambassadeur près la reine Elisabeth que j’aimais en mon Charles.. c’était lui-même!…

«Je fus a lui en vous dissimulant mon invincible passion, moi, naïve enfant de seize ans à peine, parce que, malgré ses quarante années, il me semblait le plus beau, le plus noble de toute la cour. presque un Dieu!

«Oui, Henri pouvait le dégrader et le proscrire, que je l’eusse béni, car je me serais attachée aux pas du banni comme son chien fidèle. Mais ravir cette existance adorée. Ah1Bourbon damné, voilà ce que je voudrais te faire expier au prix de mon salut éternel; voilà ce que je ne te pardonnerai jamais, même mort par moi, dussé-je par ce pardon me racheter de l’enfer!»

Léonora et Concino restaient pétrifiés devant cette explosion, d’autant plus inattendue qu’ils croyaient eux aussi, l’intelligence éteinte dans cette magnifique forme de femme.

–Le couperet de ce roi maudit a ricoché sur ma vie, recommença la maîtresse de Biron en retrouvant un calme plus effrayant que son désordre de tout à l’heure. Charles vivant eut couvert le fruit de nos amours de sa puissante protection. Vous, quand je vous ai avoué ce que vous appeliez ma honte, vous m’avez contraint à aller cacher ma grossesse dans le Comtat Venaissin, chez l’une de vos créatures. 11ne fallait pas que même une pauvre suivante restât à la cour, comme un témoignage animé de tendresse pour la victime du despote!…

«Puis quand j’eus donné le jour à un fils, vous me contraignîtes de revenir à Paris, et d’abandonner là bas mon enfant qui selon vos expressions, resterait pour moi comme s’il n’était pas né.

«Je me suis résignée à votre volonté. parce que je plaçais avant tout autre sentiment la vengeance du père. et que je ne pouvais la trouver loin de vous, dans le pays où m’appelait mon devoir maternel.

«Aujourd’hui est venue l’occasion si longtemps guettée par moi, dans la feinte torpeur du serpent Mon âme, concentrée en son unique et noir pensée, s’y est plus corrompue que celle d’une courtisane dans ses cyniques excès. Je me sens assez pervertie, assez avilie pour jouer, auprès de ce misérable Ravaillac, l’impure comédie que rêvait Léonora. si le sang d’Henri en sort tout entier pour laver ma souillure et mon ignominie!

–C’est du délire, protesta Concini. Nous ne permettrons pas que notre parente.

Sa femme lui coupa la parole par un geste impérieux.

–Ce qu’à fait une grande dame comme la sœur de l’illustre Balafré, articula-t-elle sourdement, une fille de rien déshonorée par une première chute, ne saurait être blâmable de le tenter. La Bible glorifie la meurtrière d’Holopherne. qui n’arriva à ses fins héroïques que par un moyen analogue au dévouement proposé par Paula.

Moi, la fille perdue, balbutia la Dori avec un frisson d’horreur, je ne considérerai pas mon immonde sacrifice comme une réhabilitation, s’il procure le triomphe à ma haine contre l’assassin de Biron. Dieu me soit témoin, aussitôt cette récompense savourée, je purifierais mon corps en m’arrachant la vie. si notre sainte Eglise catholique, apostolique et romaine ne représentait le suicide comme la plus sacrilége des impiétés. Mais au moins, après mon abandonnement à l’impudicité, j’en demanderai le reste de mes jours pardon au Seigneur, à genoux sur les dalles du plus rigoureux de ses cloîtres.»

On s’étonnera peut-être du singulier mélange de fureur, de dévotion, de cruauté et de dépravation que révèle l’entretien dont nous avons consigné les principales phases. Mais qu’on lise l’histoire de France sous Je dernier Valois et le premier Bourbon, et l’on jugera si le caractère des Italiens francisés, mis par nous en scène, n’est pas moulé sur le vif de la réalité.

Sans ce préambule, nous n’oserions ajouter que, complètement dominé par son altière moitié, Concino consentit, quoique avec répugnance, à conduire la délirante Paula au logis habité par Ravaillac. Nous n’oserions révéler qu’il prescrivit à l’hôtelier, un de ses espions, l’obéissance passive en tout ce que lui demanderait la mystérieuse visiteuse.

Pendant que son mari sortait secrètement et nuitamment du Louvre avec la Dori, la Galigaï demeura une seconde fois à l’attendre, dans la salle basse à la réputation légendaire.

Absorbée par ses sombres et ambitieuses spéculations, elle ne remarqua pas d’abord que sa lampe menaçait de s’éteindre, faute d’huile.

Tout à coup, un fort crépitement de la mèche charbonnée fit involontairement lever la tête à la lugubre rêveuse.

Alors elle vit ou crut voir une chose inouïe.

En face d’elle, dans le mur fantastiquement ouvert en fournaise comme une gueule de l’enfer, apparaissait une figure extra-humaine, aux yeux d’escarboucles, à tout l’aspect d’un rouge de sang.

Cette évocation supernaturelle étendit sa main ardente vers un écusson où brillait le chiffre doré d’Henri IV… et les royales initiales disparurent.

Mais ces mêmes doigts se dirigèrent ensuite vers Léonora. qui se trouva aussitôt entourée d’une auréole pareille au flamboiement d’un bûcher.

Malgré toute son énergie, la Florentine défaillit à cette hallucination prophétique… et, quand elle reprit ses sens, l’obscurité était complète autour d’elle.. Le lumignon vacillant avait rendu sa dernière étincelle.

Cette nuit-là, un homme d’une trentaine d’années se tordait, sur une vraie couchette de cénobite, en proie à une fiévreuse insomnie au dernier étage d’un logis banal des environs des Halles.

La chambre qu’occupait cet homme dépendait évidemment d’un appartement à pièces communiquant entre elles, mais dont on avait condamné certaines portes, pour diviser l’ensemble en petits locaux particuliers, selon les besoins d’une auberge.

Celui qu’agitaient en frénétique ses délirantes pensées, entrecoupait de phrases saccadées les soubresauts pendant lesquels il mordait les draps de son lit; il montrait alors sous la clarté de la pleine lune, tombant d’une fenêtre en tabatière, son buste velu et ses traits contractés; il y avait à la fois du martyr et du démon dans cette tête livide, aux cheveux roux, dont les yeux phosphorescents exprimaient une exacerbation sans nom.

–Malédiction! hurlait-il. Ainsi il me faut résister à la tentation de tuer le Béarnais hérétique et relaps!… Ainsi, je suis venu encore une fois pour rien à Paris!… Ainsi je ne te sauverai pas, Saint-Père, vicaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, héritier de l’apôtre Pierre contre lequel ce païen va prévaloir!… Ainsi, il arrachera la tiare de ton front sacré, sans rencontrer mon poignard pour paralyser son bras sacrilége!

Le misérable eut une nouvelle convulsion de rage qui lui coupa la parole.

–Et cela, reprit-il avec le ton de la déception la plus amère, parce que tu ne me parles plus, voix séraphique qui m’appelait pour venger Dieu et son représentant sur la terre! Parce que tu ne t’incarnes pas selon ta promesse, pour me montrer où il faudra le frapper. Malheur!… malheur!… sans ton indication suprême, j’échouerai dans mon entreprise. Je le sens… j’en suis sûr!… Et si mon fer ne le foudroie pas, ce Moloch! nul, ne l’atteindra. Tous les imitateurs de Jacques Clément auront l’échec de Jean Chàtel. Il prospérera, il mourra chargé d’années, de gloire mondaine… et d’offenses redoublées au Tout-Puissant!

Ravaillac,–on l’a reconnu,–retomba dans un de ses accès terribles, où son gosier serré ne rendait plus qu’un rugissement inarticulé.

Ce paroxysme passé, il retrouva des expressions pour continuer son terrifiant monologue.

–Oui, exclama-t-il moi seul je suis prédestiné pour abattre le colosse d’impudicités, parce que je suis chaste. parce que j’ai comme un charbon qui me brûle les entrailles à la vue de la femme, ce monstre inspiré par les Enfers pour notre perdition éternelle!… Oh! la femme! la complice du serpent.. qui lui a donné sa fatale fascination. son nom seul est un dissolvant pour la pureté. Prions prions, afin que ne m’obsède pas son image.

Il sauta de sa couche et tomba à genoux devant, une table grossière, sur laquelle se dressait un crucifix de bois noir ayant à ses pieds un grand coutelas,

Mais tout à coup il interrompit son oraison.

–Ce couteau!… ce couteau!… répéta-t-il, ce couteau m’attire malgré moi. La voix m’avait ordonné de le voler, pour accomplir mon dessein sacré quand elle me le marquerait. Eh bien, cette lame me donne le vertige ainsi affilée. Je n’aurai pas la patience d’attendre la manifestation angélique, cette pointe semble toujours ainsi avoir soif d’entrer au cœur de l’apostat. Brisons-la..–avant de repartir demain pour Angoulême!

Il émoussa le coutelas entre deux dalles du carrelage. Mais en se redressant, il poussa un cri étouffé et demeura comme pétrifié, l’œil hagard. Contre la cloison de sa chambre, une forme blanche se dessinait nettement sous la lumière lunaire: la légère draperie qui l’enveloppait tout entière permettait de distinguer, à travers le tissu vaporeux, les courbes d’un corps plus neigeux encore; le visage même de cet être aux apparences idéales, adorablement beau, avait comme la translucidité, de l’albâtre.

–L’ange! murmura enfin le visionnaire en contemplant avec un mélange d’adoration, d’admiration et de convoitise indéfinissable l’apparition, dont son esprit malade ne voulait pas reconnaître la nature terrestre.

–Alors, c’est pour demain? interrogea-t-il.

L’enivrant fantôme lui fit signe que oui.

Il se mit à refaire avec ardeur la pointe de son couteau sur le pavé, puis quand il eut terminé cette tâche homicide:

–Tu dois m’indiquer la place où frapper, adorable messagère, articula-t-il d’une voix frémissante.

La femme voilée de gaze s’approcha lentement, sans qu’on entendit son pas, de Ravaillac toujours à genoux, et, écartant le col déjà ouvert de sa chemise, elle lui appuya sous le sein gauche son index à la peau moite et satinée.

Cet attouchement produisit un effet foudroyant sur le fanatique. Son teint, de livide, devint pourpre; son regard lança des flammes, sa poitrine bondit; il saisit dans les siennes la main qui l’effleurait, il y colla ses lèvres brûlantes:

–Les délices promises! râlait il entre chacun de ses baisers corrosifs. L’escompte en voluptés éthérées des tortures de mon martyre certain!… Tu me les dois!… La bible dit: «Les anges eurent commerce avec les enfants des hommes.» Moi, je suis digne de ses faveurs ineffables. Jamais un amour charnel ne m’a souillé. Tiens ta promesse!… Enivre-moi de l’avant-goût du paradis.

Il avait enlacé dans un de ses bras de fer Paula Dori, qui, prise au dernier moment d’une insurmontable horreur, se débattait en désespérée pour lui échapper. Mais son cerveau bouleversé ne s’expliquait pas la signification de cette résistance. Il avait le delirium aveugle des sens trop longtemps mâtés, se révoltant dans une explosion irraisonnée de bête fauve. Il froissait et déchirait les voiles, pétrissait et meurtrissait les chairs, fou, effréné, n’ayant plus que l’instinct de l’assouvissement brutal.

Sa proie poussa soudain une exclamation déchirante; elle chancelait sous l’assaut désordonné!… Son beau corps tomba rudement sur le sol, entraînant Ravaillac avec lui.

Une heure après, le visionnaire sortit d’un anéantissement indescriptible, qui lui avait ôté toute connaissance de lui-même et l’avait laissé étendu sur le carreau, auprès de la table disposée en ce bizarre autel.

Il était seul, mais, s’il avait cherché minutieusement dans sa chambre, il aurait remarqué que la tenture grossière de la cloison se marquait de déchirures singulières, traçant comme les lignes du rectangle d’une porte.

Au lieu de se livrer à cet examen, il se traîna au pied du crucifix noir, et y finit la nuit dans une sorte d’extase, interrompue parfois par des baisers à la froide lame de son grand coutelas.

Le vendredi14mai1610, après son dîner, le roi Henri IV, tourmenté par les plus sombres rêveries, ordonna qu’on «le tirât du Louvre» et qu’on le conduisit à l’arsenal, où il avait à converser avec Sully.

Maintenant, écoutons l’histoire:

«Il monta en carrosse avec les ducs d’Epernon, de Roquelaure, Monbazon, Lavardin et la Force.

«Les rues étaient embarrassées par les apprêts de l’entrée solennelle dans Paris de Marie de Médicis, couronnée reine la veille à Saint-Denis.

«Au coin de la rue de la Ferronnerie, fort étroite alors, un surcroît d’encombrement, occasionné par des voitures de vin, obligea les gardes de se disperser et le carrosse à s’arrêter.

«Dans ce moment, François Ravaillac, qui suivait le roi depuis le Louvre, sauta sur la petite roue du véhicule et porta à Henri IV deux coups de couteau dont un lui perça le cœur.

«Si le régicide eût jeté son arme et se fut confondu dans la foule, jamais on n’aurait pu découvrir l’auteur du forfait, il resta près du carrosse, son coutelas à la main, comme un homme ayant la conscience que sa vie devait payer celle dont il avait consommé le sacrifice.

«Deux valets de pied le saisirent; les gardes accourant, l’épée haute, voulurent se jeter sur lui pour le massacrer. Le duc d’Epernon les contint et fit mettre Ravaillac en lieu de sûreté

«Les chevaux tournèrent bride, et on reporta tristement au palais le corps sanglant du grand Henri.»

Deux femmes regardèrent entrer le cortège funèbre par cette même croisée, dominant le guichet du Louvre, d’où le jeune Louis XIII devait approuver plus tard le meurtre du maréchal d’Ancre.

L’une d’elles, Léonora Galigaï, était sombrement radieuse. L’autre, Paula Dori, le visage visiblement flétri, les paupières plombées, murmurait avec ardeur le nom de Biron. peut-être pour conjurer déjà les remords du triomphe!

Le27mai suivant, François Ravaillac fut tenaillé et écartelé sur la place de Grève.

Quatre mois plus tard, la maîtresse de Charles de Gontaut disparut de nouveau de la cour, où sa cousine arrivait pourtant à une influence quasi-souveraine, grâce à sa sœur de lait, la reine régente, Marie de Médicis.

Elle ne revint à Paris en avril1611, que pour entrer aux Filles-Dieu et prononcer des vœux éternels, quand ces hospitalières envoyèrent un essaim de leur maison-mère fonder une succursale à Amiens.

II
LES AMOURS SACRILÉGES

Table des matières

Durant l’hiver de1621, il n’était bruit, dans tout Avignon, que de l’incomparable Guzla, qui, par son chant merveilleux, enthousiasmait la cité aux goûts artistiques, alors le second joyau de la tiare des papes.

A son talent sublime de musicienne, à son extrême jeunesse., à son angélique beauté, se joignait sa propre histoire, ressemblant à un conte arabe, pour lui créer une réputation en quelque sorte prestigieuse.

Cette fille adorable était de sang impérial, et celle que le théâtre entourait de ses pompes menteuses eût pu, sans des circonstances fatales, vivre et mourir dans le palais des sultans.

Son père, Achmel Ier, vaincu par la révolte des pachas d’Asie en1610, avait vu, une nuit, leurs hordes sauvages surprendre sa résidence d’été de Sentari.

Contraint de fuir à l’improviste, ses trésors et son harem furent livrés au pillage.

Un pauvre esclave, demeuré fidèle à son maître, s’élança dans cette nuit de meurtre et de sang, au milieu du sérail incendié, et, des nombreux enfants du padischah musulman, parvint à sauver seulement la petite Guzla.

Chargé de son précieux fardeau, l’eunuque s’enfuit vers le port et se réfugia sur un chebeck algérien, en partance pour son nid de forbans.

Il y fut presque aussitôt massacré, couvrant une dernière fois de son corps la princesse, trop jeune alors pour s’expliquer son illustre origine. Plus tard, quand ses souvenirs la lui prouvèrent en se coordonnant, Mustapha Ier avait remplacé sur le trône son frère Achmet. Or, Allah sait si les hautesses encore barbares de cette époque se souciaient de la descendance de leurs prédécesseurs, sauf pour lui envoyer le cordon homicide, au cas où elle leur portait quelque ombrage. Avec les décombres du séjour des sultanes de son père, s’anéantirent donc à tout jamais, pour Guzla, les conséquences ordinaires d’une naissance royale.

Le patron du bateau pirate, qui laissait froidement égorger sous ses yeux un homme implorant sa clémence, vendit à des zingari, dans un relâche en Sicile, l’enfant ainsi recueillie, et ses nouveaux maîtres l’exploitèrent en la faisant chanter sur les places publiques d’Italie.

Après quelques années aventureuses pendant lesquelles la fillette eut à supporter plus d’une fois d’outrageantes punitions, où, plus d’une fois, aussi, la misère et la faim s’appesantirent sur sa frêle et délicate personne, elle fut amenée à Venise. Elle avait alors de treize à quatorze ans. Remarquée tout d’abord par le célèbre organiste de Saint-Marc, Claude Monteverde, maëstro aussi athée qu’enthousiaste, elle fut rachetée, adoptée et lancée au théâtre par ce créateur des bases de la musique moderne d’opéra, pour le duo et le récitatif Le compositeur admiré d’Ariane et d’Orphée devint pour elle le plus désintéressé des protecteurs. Ses débuts furent triomphants. Au milieu de son étrange existence de bohème, par un de ces hasards improbables dont la Providence a seule les secrets, la petite chanteuse des rues avait gardé une innocence primitive, immaculée, aveugle. Elle la conserva en passant presque subitement grande artiste.

Quand elle eut quitté Venise, théâtre trop restreint pour son vaste talent, elle n’en obéit pas moins avec une soumission filiale aux ordres que son père adoptif lui transmettait de sa retraite. Devenu impotent, mais avide de rendre cosmopolite la gloire de son élève, le vieux Monteverde l’avait envoyée à Avignon, en la recommandant au cardinal Mafféo Barberini, un de ses amis d’enfance, alors vice-légat du saint-siége, gouverneur des possessions pontificales en France, et postulant lui-même la papauté.

Restée mahométane par indifférence en matière de religion, ou plutôt parce que, dans sa vie si courte et déjà si agitée, personne ne lui avait appris qu’il y a diverses manières d’adorer Dieu, la Guzla vivait seule avec une vieille gitane qui s’était soudainement attachée à elle, lors de son achat par les bohémiens, et ne l’avait plus quittée depuis. Cette sorte de sorcière lui servait de chaperon maintenant qu’elle se trouvait livrée à elle-même.

L’excentrique duègue qui répondait au nom de Fohé, veillait sur la jeune fille avec une sollicitude jalouse et superstitieuse, car la cartomancie la lui avait mystérieusement désignée pour les plus hautes destinées, à la seule condition de ne pas céder aux communes tentations du monde, ainsi qu’à ses vulgaires hommages.

La conversion de la musulmane devait être, pour les prélats avignonais, d’une trop grande importance pour qu’ils n’essayassent pas de la tenter. Amener la cantatrice déjà si célèbre à renier la foi de ses pères, lui faire épurer par le baptême le sang de Mahomet qui coulait dans ses veines, fut pour le représentant du Pape une tâche à laquelle il s’attacha tout spécialement. Pour y mieux parvenir, le cardinal Barberini envoya d’abord à Guzla son secrétaire intime, un novice de l’ordre des Dominicains, dont la précoce éloquence promettait un prédicateur d’élite à l’église, et dont l’austère dévotion offrait autant de garantie, contre les faiblesses de la chair, que si son cœur eût battu sous une triple enveloppe d’airain.

Fra Angel avait pour mission de pressentir la jeune fille sur les intentions religieuses du prince de l’église à son égard.

Celle-ci, frappée de la beauté de l’intermédiaire, émue d’un sentiment inconnu par l’émouvante parole du frère prêcheur, se montra disposée à s’instruire dans la religion chrétienne,

Les événements ainsi préparés, et quelques mois s’étant écoulés, il convient d’introduire nos lecteurs chez la Guzla, pour qu’ils soient juges de la façon imprévue dont le jeune ascète devait la convertir.

La maison qu’habitait la cantatrice avait sa façade dans une des rues les plus désertes d’Avignon. La nuit touchait à son terme,–une nuit noire et tempétueuse. Dans une pièce faiblement éclairée était mollement étendue, sur une longue pile de coussins, une femme d’environ dix-sept ans, résumant toutes les beautés de ce type géorgien, qui est celui de la Vénus grecque, avec des cheveux de jais et un teint plus doré.

Devant elle se tenait un personnage en costume laïque, mais sévère presque un adolescent, au visage sans trace de barbe, régulier et énergique comme le profil de certains Césars sur les médailles de l’époque Antonine, tous deux semblaient absorbés par des pensées pénibles.

–Guzla, dit enfin le jeune homme, le jour va poindre, il faut nous quitter.

La jeune fille leva les yeux.

–Oui, fit-elle comme sortant à regret d’un rêve caressé, bientôt va paraître le soleil, ce soleil radieux du midi, que je maudis parce qu’il me prive de ta chère présence. Car, en t’éloignant d’ici, tu vas redevenir l’austère religieux, l’homme de marbre, le blanc novice que je redoute,

Le jeune homme tressaillit.

–Tais-toi! répondit-il avec un effort, en dégageant une main que la Guzla couvrait de baisers, ne cherche pas à me retenir. Je n’ai pas un instant à perdre. Grâce à ton or, j’ai pu gagner l’un des portiers du palais des papes, mais il me faut rentrer avant que la domesticité du légat ne s’éveille. Si mon absence était remarquée par le premier majordome, ce simple incident, ce rien, si tu veux, suffirait pour briser le fil qui suspend notre frêle bonheur au-dessus du gouffre de l’adversité.

En même temps, il se baissa vers sa maîtresse et effleura son front brûlant d’un baiser presque chaste. Puis, prenant sur un siège une large cape, il fit un pas vers la fenêtre.

–Eh quoi? partez-vous donc ainsi? s’écria impétueusement l’impérieuse cantatrice. Que signifient ces craintes? Sont-ce déjà les résultats de la satiété, du dégoût? Ah! s’il en est ainsi, malheur à vous! Je suis encore mahométane, et si vous ne m’aimez plus.

–Eh bien? fit le novice, d’un air plutôt triste que froissé.

–Eh bien, reprit la Guzla avec une bouillante énergie, eh bien, la vie d’un prêtre, d’un moine chrétien vaut moins pour Mahomet que celle du chien qui hurle dans la rue.

Angel toisa froidement son interlocutrice.

–Signora, dit-il en pesant chacun de ses mots, votre colère me laisse impassible, car la mort qui se glisse dans votre menace, la mort avant la perte de votre amour, la mort donnée surtout par vous, me délivrerait surtout d’un supplice incessant; elle serait pour moi presque un bonheur, une expiation, elle sauverait peut-être mon âme. Adieu!

L’exaspération de Guzla tomba subitement devant l’attitude ferme et mélancolique à la fois de son amant. D’un bond, elle s’élança vers le jeune homme et de ses deux bras se suspendit à son cou:

–Pardonne! murmura-t-elle, pardonne, mon Angel, j’ai tort. Si je suis méchante et dure pour toi; c’est que je t’aime, oh, crois moi, je t’aime1et je doute de ton amour. Comprends-tu, douter de toi, c’est douter de ma vie, de mon bonheur, de mon avenir, de moi-même. Pourquoi, aussi cette froideur?… Pourquoi ce front pâle et soucieux? Pourquoi par instant, ta bouche fuit-elle la mienne? Dis-moi ce que présage ce changement? J’aime mieux un malheur écrasant que cette incertitude. J’aime mieux le brasier qui dévore que la glace qui pétrifie. Parle! oh! parle!

Le novice cherchait à s’arracher à ses étreintes passionnées.

–Ah! continua-t-elle, tu frissonnes encore, tu ne me réponds pas, Angel! Angel! un mot. un baiser qui me rassure. Ne me laisse pas ainsi. Je sens qu’il s’agite en toi quelque chose de ténébreux, de funeste.

Et comme le dominicain avait enfin dénoué les bras qui l’enlaçaient:

–Ah1fit-elle en allant tomber sur une ottomane, le malheureux me rendra folle!

Angel à son tour faiblit:

La glace apparente de sa retenue se fondit à la flamme de sa maîtresse.

–Guzla, remets-toi, ma bien aimée, dit-il en se laissant glisser aux genoux de la cantatrice. Oui, je souffre horriblement, tu l’as deviné. mais je ne veux, ni ne dois t’expliquer la cause de ma souffrance!…

Puis avec amertume et plongeant ses yeux dans ceux de la femme:

–Car vous la ressentiriez plus poignante que moi, madame, continua-t-il, ou vous me haïriez de ne savoir la guérir. Moi aussi, je vous aime!…. et je ne veux ni de votre douleur, ni de votre haine.

–Angel, reprit la Georgienne qui commençait à comprendre, sous sa feinte douceur, ta parole est aigüe comme un poignard, et c’est mon cœur qu’elle vient chercher. Ce malheur, cette angoisse morale qui te déchire, j’en suis la cause, n’est-ce pas?

Le jeune homme baissa la tête.

–Eh! ne vois-tu pas que toutes les réticences sont autant d’épines sur lesquelles tu roules mon âme? Réponds!

Angel balbutia quelques mots inintelligibles.

–Tu hésites! poursuivit l’emportée artiste. Angel, tu vas mentir; Angel, tu es lâche.

–Lâche!

–Oui, lâche, car tu me tortures1Lâche, car tu tues lentement une pauvre créature qui t’adore. 0Seigneur! fit-elle en élevant ses mains vers le ciel, pardon de m’être donnée sans lutte, avec joie, à cet homme, car il ne me méritait pas! Moi qui m’étais conservée pure, malgré les ardeurs de mon sang oriental, malgré les séductions de la vie de théâtre, malgré les offres éblouissantes des puissants de la terre, moi je me suis jetée en pâture à cette machine humaine dont le cœur est absent!… Pardon, Allah! pardon encore, moi que tu douas si précieusement, moi femme, moi belle, moi jeune et aimante; prends moi en pitié, car j’ai osé chercher sous un froc de moine un être qui ne soit pas de pierre et qu’anime une âme!

Cette injurieuse prière exaspéra le novice. Son sang à son tour bouillonna, et le regard en feu, les traits contractés:

–Ah! s’écria-t-il violemment, c’est trop d’insultes, et vous êtes bien cruelle, vous qui m’avez perdu1

La Guzla le regarda d’un œil étincelant de colère.

–Perdu! ne dit-il pas que je l’ai perdu!… Ce qui t’a perdu, Angel, reprit-elle avec plus de calme, c’est ton ambition, ton orgueil ascétique; ce qui te perd encore, c’est ta faiblesse enfantine. Naguère tu te fiais à ta chasteté, à ta réputation de savoir et d’éloquence; tu cherchais quelque conversion éclatante à accomplir, un miracle, que sais-je! Tu avais hâte d’échanger la bure de frère prêcheur contre la pourpre de cardinal; quoique bien jeune, tu la voyais dans un avenir presque prochain, tu aspirais à l’instant propice d’y accrocher la serre de l’aiglon!… C’est alors que vint à Avignon la Guzla, cette cantatrice merveilleuse, cette colombe du sérail tombée du nid saccagé d’un sultan, cette royale artiste, dont on racontait des choses si étranges, et tu entrepris de la convertir, elle, la princière musulmane! Les prélats avignonais voyant là un motif de redorer et d’encenser leur culte déchu, approuvèrent ton projet et celui de Barberini. Rome elle-même fit des vœux pour l’entreprise du prédicateur favori de son légat. de Fra Angel, le pur et l’éloquent. La cantatrice, déjà blasée par les triomphes et les fêtes, se prêta elle-même à ton succès. Elle te trouvait si beau, si noble! Ta voix était si douce, ton regard si enivrant! Que lui importait sa religion d’ailleurs, à elle jetée par sa situation bizarre hors de toutes les sociétés, hors de toutes les croyances? Ce que lui importait, c’était de te voir souvent, Angel, car elle avait senti près de toi un sentiment inconnu; une flamme invisible avait parcouru tout son corps, son corps ardent qui palpitait depuis longtemps déjà de désir sans objet, car le cœur ne les guidait pas.

Ici la Georgienne regarda hardiment son amant qui courbait le front, lui.

–Si bien, reprit-elle, que tu crus à ton triomphe, que tu répandis partout que la cantatrice musulmane tendait ses deux bras vers l’Eglise, qu’elle allait renoncer au monde, qu’elle renonçait déjà aux pompes, aux ovations du théâtre; qu’elle demandait le baptême!… C’était vrai.

–C’était vrai, répéta machinalement Angel.

–Mais tu ne disais pas que ton sang bouillonnait dans tes veines auprès d’elle, qu’il refluait vers ton cœur quand ta main touchait la sienne! Tu prenais cela pour l’enivrement idéal de la victoire. Tu oubliais tes vingt ans, car les prêtres, ici, ne doivent plus avoir d’âge. Si bien qu’un jour.

–Oh! tais-toi! supplia le novice sortant enfin de sa prostration. Ne réveille plus ce cruel et doux souvenir.

La Guzla ne l’écoutait pas. Elle poursuivit:

–Si bien qu’un jour, jour d’orage au ciel et dans nos. âmes, oubliant ma pudeur, les sens affolés par l’amour, je me jetai pantelante à ton cou, Angel, en te disant: Je t’aime! à toi mon être! Oublions tout, même ton dieu, s’il m’arrache à toi.»

Et tu oubliais tout, même Dieu!

Angel se voilait la face de ses mains crispées:

–Dis? est-ce ainsi que je t’ai perdu? Est-ce en liant ma vie à la tienne? en sacrifiant le Créateur à la créature? en m’offrant en holocauste à ta félicité Oh! si tu me le reproches, je suis bien malheureuse, et c’est moi qui suis perdue, moi que tu n’aimes plus, que tu n’aimas jamais, moi qui n’ai su qu’égarer tes sens sans gagner ton cœur1

Enfin, domptée par les poignantes émotions de cette scène étrange, la cantatrice donna tout à coup un libre cours à ses larmes trop longtemps contenues. Ce que les reproches ou les menaces n’avaient pu faire, la douleur le provoqua. Ce fut l’explosion subite des effluves d’amour, emprisonnes par le remords dans le cœur du moine:

–Grâce! ma Guzla bien-aimée! balbutia-t-il d’une voix navrée. Ne pleures pas? Ne doutes plus de moi! Ne sens-tu pas que je t’aime, que je t’adore toujours à me damner! Mais comprends-tu, Guzla, ce que c’est que d’être élevé dans cette religion si menaçante pour les fautes du cœur?…. De ne pouvoir arracher de son esprit ces idées qui y ont germé depuis l’enfance, d’entendre chaque nuit une voix intérieure qui vous crie «sacrilége!» d’être obligé de mentir, même au sacré tribunal, quand on croit surtout que le mensonge vous dévoue à une éternité de tourments?… Oui, je rêvais une sainte gloire quand je te vis, et ce ne fut pas l’ambition seule qui m’attira vers toi. Une force que je croyais céleste me poussait à sauver ton âme, fût–ce en perdant la mienne. Hélas! religion, ambition, chasteté, tout fondit comme neige au souffle de ton amour qui, maintenant, est tout pour moi, qui fait que, en ce moment, je ne regrette rien près de toi de ce qu’il m’a ravi. Ah! cette flamme que je sens se rallumer, je paierai sa conservation pour embellir mon existence terrestre. de mon enfer dans l’autre vie!

–Mon Angel! mon Angel! je te retrouve enfin, murmura la jeune fille en pressant son amant contre son sein.

Mais, tout à coup, elle le repoussa comme effrayée:

–Qu’y a-t-il? demanda le novice.

–L’aube! fit-elle. J’entends Fohé s’agiter dans cette chambre qui commande la mienne. Fohé qui prétend me garder comme un muet du harem!

–Le sort en est jeté, répondit Angel A ce soir. si j’ai le bonheur d’éviter les dangers qui m’attendent.

Il embrassa une dernière fois sa maîtresse, et, pour le coup, avec une sorte de frénésie. Puis, jetant sur son épaule gauche, sa grande cape,–ou plutôt le manteau de son ordre,–il enjamba l’appui de la fenêtre et s’engagea sur les échelons d’une échelle de corde qui se balançait dans l’espace.

III
DEUX RENCONTRES NOCTURNES

Table des matières

Le logis de la Guzla, ainsi que nous l’avons dit, était loin du centre populeux d’Avignon. Bien qu’elle eût pu habiter le plus somptueux hôtel de l’ex-cité des Papes, la Géorgienne avait préferé vivre dans le plus obscur, afin d’échapper à la curiosité publique, dont elle commençait à se lasser. La rue déserte, étroite, encore plongée dans l’ombre, devait permettre au novice d’effectuer une heureuse retraite. Il en conserva l’espoir en n’apercevant aucune silhouette dans le rayon restreint que pouvait embrasser sa vue. Mais au moment même où, croyant mettre le pied à terre, il s’apprêtait, à lâcher l’échelle, quelque chose de vivant, en ondulant sous sa semelle, le fit soudainement trébucher.

–Per Bacco! fit une voix avinée avec un fort accent italien; vous ne pouvez donc regarder au-dessous de vous, quand vous tombez du ciel?… Ai-je, ou non, une épaule démise?

Et l’ex-dormeur à la belle étoile se palpait dans tous les sens d’une façon grotesque. Fra Angel ne crut pas devoir répondre à cet opportun vagabond, et s’éloigna prompte ment pour regagner le palais des Papes. Mais un pas lourd, que répercutait l’écho de la rue, à peine large d’une toise, lui fit juger prudent de s’arrêter pour se débarrasser du quidam pouvant devenir un espion:

–Que voulez-vous? demanda-t-il à l’ivrogne visiblement pénétré d’une idée fixe.

–Des excuses, répliqua celui-ci en titubant.

–Eh bien! recevez-les, et laissez-moi continuer ma route.

Les deux mains crochues de l’inconnu s’étaient aggripées au manteau du frère prêcheur.

––Je les accepte, rien de mieux, répartit-il, parce-que vous me les adressez sans hésiter; pourtant, avouez que je suis bon diable! Per Bacco! je pourrais vous garder rancune, vous demander raison. On ne prend pas ’ainsi le corps d’un chrétien pour marche-pied, per Cupido! Eh bien! non!… D’abord, suis-je chrétien?… Et puis, la bataille, ce n’est pas dans mon caractère… Pour preuve de sincère réconciliation, je veux, avec vous, vider à l’instant un flacon de vin d’Arbois. pourvu que vous le payiez. Connaissez-vous une taverne par ici, vous?

Angel fit un effort pour échapper à ce Silène. La poigne qui le retenait était solide et ne lâcha point. Dépité de ce contre-temps, qui menaçait de le compromettre dans ses intérêts les plus chers, le jeune dominicain comprit qu’il fallait à tout prix se délivrer de l’intrus.–

–Soit! dit-il, essayant d’abord de la conciliation, je consens à ce que vous proposez, mais. pas sur l’heure. Je suis pressé, très-pressé. Plus tard, je reviendrai vous prendre.

–Non, sans délai, reprit le buveur chez qui l’idée fixe s’augmentait de toute la résistance de son adversaire. Pas de bourde! ou je me fâche per Bacco!… Je hurle le guet pour qu’il s’informe par quel toit vous descendiez de la lune!…

Le jeune homme comprit enfin qu’il n’obtiendrait rien d’une argumentation raisonnable. Il se décida à repousser la force par la force, car son adversaire se cramponnait à lui. A l’improviste, il lui imprima une poussée si vigoureuse que le quidam, déjà peu solide sur ses jambes, alla donner de la tête sur l’angle d’une borne. Alors, et sans retourner la tête, Angel s’enfonça rapidement dans le dédale tortueux des rues qui s’enchevêtraient comme des replis de couleuvres et précipita sa marche vers le Rhône.

Mille angoisses diverses agitaient en ce moment le novice, dont la pensée endolorie retraçait vaguement, comme au travers d’un brouillard, les scènes de la nuit écoulée, et la possibilité de leurs conséquences funestes. Car le jour grandissait de plus en plus et ne lui laissait guère d’espoir de pouvoir rentrer secrètement chez le légat, son patron. Cependant il marchait toujours. Mais bientôt, son esprit secoua sa torture anxieuse au choc d’une impression physique: de nouveau, il lui sembla que quelqu’un le suivait obstinément, presque sur ses talons.

Il se retourna, et se trouva en effet face à face avec un inconnu, qui le regarda fixement. Le moine l’envisagea à son tour. A première vue, celui-ci avait l’air d’un enfant tant il était petit. Il paraissait avoir douze ou treize ans. Mais, en s’arrêtant à chacun de ses traits, assez agréables, malgré leur expression railleuse; à la virilité surtout de ses mouvements, il était facile de prévoir que c’était bien réellement un homme d’au moins vingt années, parvenu à tout le développement auquel il pouvait prétendre:

–Pardon, mon révérend, fit-il sans hésitation. –bien qu’Angel ne portât du dominicain que le manteau. retourné.–Voulez-vous m’accorder un moment d’entretien?

–Vous me connaissez? demanda le moine, dissimulant une vive contrariété.

–Très peu, mais je vous ai vu.

–Où cela?

–Sur la place de l’Estrapade.

–Et quand?

–Hier, dans la matinée.

–A l’exécution d’un criminel?

–Justement! Vous consoliez à ses derniers momoments celui que la justice avait bel et bien condamné à être pendu jusqu’à ce que mort s’en suivit.

Le novice se signa.

–Que me voulez-vous? fit-il.

–Peu de chose! que vous me fournissiez le moyen d’enlever le cadavre du supplicié si c’est possible.

Angel parut surprit de la demande.

–Rien n’est impossible, répondit-il, quand les motifs sont louables, mais je ne vois pas.

–Quel intérêt je puis avoir dans l’affaire, n’est-ce pas?

–Justement.

–Eh bien, mon révérend, l’homme qu’on a pendu haut et court est mon propre frère, et que ce soit respect des morts, superstition ou dernière preuve d’amitié… je voudrais soustraire ses pauvres dépouilles à l’affront des fourches patibulaires, où on l’attachera aujourd’hui pour être la proie des corbeaux!

Certes, celui qui s’exprimait ainsi était loin, bien loin de porter tous les signes d’une vertu précoce. Dans chaque pli de sa narquoise figure, déjà ravagée, semblait se cacher un vice. Pourtant il y eut, dans son intonation suppliante, un attendrissement si réel, que le dominicain s’en sentit les entrailles toutes remuées.

–Me promettez-vous, dit-il, si j’accomplis votre désir, en contrevenant à la loi, de garder là-dessus un si profond silence que personne au monde ne le sache jamais?

–Je vous le jure.

–Suivez-moi donc.

Ce fut en compagnie de cet être étrange, et en plein jour, qu’Angel se présenta quelques instants plus tard, à l’un des guichets du palais des Papes, où résidait son illustre patron, le vice-légat Barberini. A sa vue le portier laissa échapper un soupir de satisfaction.

–Je vous ai cru mort, dit-il.

Et, sur un signe perplexe du moine:

–Oh! ne craignez rien, ajouta-t-il, si l’on vous avait demandé j’aurais répondu que vous étiez sorti dès l’aube, pour entendre la messe de l’aurore à Notre-Dame des Doms.

Rassuré sur ce point, le novice prit un trousseau de clefs qui pendait dans un angle de la loge, puis, toujours suivi de son bizarre compagnon, contourna extérieurement les fortifications du château. Bientôt il s’arrêta devant la porte basse de l’une des tours crénelées, la moins en vue du dedans et du dehors. Il l’ouvrit et fit passer devant lui le frère du supplicié. Il entra lui-même et referma soigneusement l’huis. La salle assez petite dans laquelle ils se trouvaient, n’était éclairée que par deux étroites meurtrières, qui laissaient filtrer un jour blafard. Du plafond, composé de lourdes poutres, pendaient comme des franges énormes, de longues toiles d’araignées qui donnaient à ce lieu déjà sinistre, un aspect presque fantastique. Sur les dalles noires s’étalaient trois cadavres.

–Choisissez! dit le dominicain.

L’homme se baissa sur chacun des morts.

–C’est celui-ci, fit-il d’une voix rauque en reconnaissant le dernier, dont il embrassa le front livide.

–Prenez-le donc.

L’inconnu regarda le moine avec stupeur.

–Que vous manque-t-il? demanda Angel.

–Ce cadavre est nu, mon révérend; en l’emportant ainsi, je ne ferai pas quatre pas dehors sans être arrêté, et j’ai des motifs. sérieux pour agir autrement.

–N’est-ce que cela.

Le moine leva le couvercle d’un coffre, et prit un large sac.

–Voici, dit-il, le cercueil auquel ont droit ceux auxquels la miséricorde du légat évite le suprême châtiment des fourches patibulaires. Cela vous suffit-il?

–Oui, si vous voulez bien me prêter assistance, car la besogne est difficile. et je craindrais de ne pouvoir l’accomplir avec mes seules forces.

Le frère vivant frissonnait en touchant au frère mort. Sans proférer un mot, Angel se mit à l’œuvre. Au bout d’un instant, le cadavre avait revêtu sa dernière enveloppe.

–Merci! fit le jeune homme en chargeant sur ses étroites épaules le fardeau pesant. Merci, mon père. Souvenez-vous de Petit-Jacques, et si vous avez besoin de lui, d’ici peu, venez à la gorge du Ventoux, à cinq lieues d’Avignon, près Carpentras. C’est là que se tient en ce moment la bande de Carrefour. Tirez de minute en minute trois coups de mousquet: c’est le signal de reconnaissance.

–Et quoi, se récria Angel, vous êtes donc?…

–Un brigand comme celui qui s’est laissé prendre. et pendre hier, parbleu!

Sans attendre de réponse, le bandit qui venait de ; e révéler sortit, emportant la pieuse proie, devenue pour lui presque aussi légère qu’une plume, grâce au ressort de son dernier sentiment: la charité fraternelle.

IV
UNE PAIRE D’AMIS

Table des matières

C’était pourtant un rude adversaire que cet ivrogne terrassé par Angel non loin du balcon de la Guzla. Plutôt que de trépasser subitement de l’énorme horion qu’il s’était octroyé en tombant sur l’angle de la borne, il ne songea même pas à s’évanouir, comme eût fait décemment tout autre à sa place. Il y a un Dieu pour ces gens-là, assure-t-on. Sa chute cruelle n’eut pour conséquence que de le dégriser complètement. Il passa sur son front ensanglanté une main noire et velue, puis rassembla ses esprits égarés précédemment dans l’esprit de vin

–Per Bucca! Quelle poigne! dit-il d’abord, préparant les éléments divers d’un soliloque en règle. Quel gaillard! Il n’y va pas de main morte avec ceux qui cherchent à être de ses amis… Comment diable alors raite-t-il les autres? Il est vrai que je l’ai dérangé dans ses ébats gymnastiques, mais aussi, par Escuape, mon païen patron! on respecte les dormeurs. D’où dégringolait-il, en somme?

A cette pensée, le buveur leva la tête, et, au jour naissant, il ne vit qu’un seul balcon sur les murs nus, celui de Guzla.

–Per Cupido! le drôle est un rival, se récria avec dépit le quidam. En sortant de la taverne où j’avais fêté hier soir mon heureux retour à Avignon, j’étais venu rêver sous la fenêtre de la divinité pour laquelle mon cœur palpite. Ce rêve énivrant avait fini pas faire tout tourner autour de moi. J’étais tombé au pied de la muraille et la diva reposait au-dessus de ma tête!… Plus de doute! l’insolent descendait de chez elle. sur moi! Mais comment?… en vrai chai sauvage. Quelle mesquinerie!

L’échelle de corde avait en effet disparu prestement aux premières clameurs de l’ivrogne.

–J’approfondirai ce mystère, conclua-t-il, d’autant plus qu’il m’a semblé vaguement connaître le séducteur. Bien certainement je l’ai vu quelque part, je ne sais où? C’est une revanche à prendre.

Tranquillisé par cette pensée toujours consolante de la vengeance, le drôle passa volontiers à un autre ordre d’idées.

–Ça, voyons, se dit-il, après le plaisir les affaires. Songeons à la visite que je dois à messire Isaac de Laffémas.

Là-dessus, il abandonna sa rue favorite, sa chambre à coucher d’une nuit, après avoir exhalé néanmoins quelques soupirs langoureux sous le balcon de son inhumaine. A la première fontaine qu’il rencontra, le maître buveur s’offrit le bien-être de l’ablution, chose éminemment nécessaire, mais qui ne semblait pas occuper dans son existence une place trop considérable d’ordinaire.

–Que c’est bon, la propreté, s’avoua-t-il sans trop de conviction, et comme ça vous relève un homme.

Puis il prit presque la même route qu’avait suivie Angel. A quelque distance du palais des Papes, il s’arrêta devant un hôtel confortable, logis habituel du sieur Isaac de Laffémas. Ce Laffémas, qui devait successivement arriver aux plus hautes fonctions de la magistrature, n’était pourtant, à cette époque, qu’un simple mais retors avocat au Parlement de Paris. Ce qui lui donnait, à Avignon, une certaine importance aux yeux même du pape Grégoire XV, c’était sa position d’agent en titre de Richelieu.

L’ambitieux évêque de Luçon n’était pas encore le ministre omnipotent du faible Louis XIII et le vrai roi de France. Il ne venait de se réintégrer que tout récemment dans les faveurs de la reine mère, Marie de Médicis, rentrée elle-même en grâce près de son fils, dont l’avaient longtemps séparée le sang de Concini et la cendre de Léonora Galigaï. Mais il sentait sa destinée grandir, et il voulait la pourpre romaine, peut-être déjà en prévision des taches rouges qu’il aurait plus tard à essuyer sur les échafauds des derniers rejetons de la féodalité, tranchés par son implacable justice.

Richelieu savait le légat Barberini tout-puissant près du Saint-Siège, et devant infailliblement remplacer un jour ou l’autre le vieux Grégoire XV, qui s’obstinait à refuser le chapeau au trop habile évêque; il lui fallait donc quelqu’un toujours prêt à entretenir la bonne volonté du futur souverain-pontife en sa faveur. Cet ambassadeur au petit pied, Isaac de Laffémas, pouvait d’ailleurs servir Richelieu plus avantageusement que tout autre. L’avocat possédait, en effet, une grande fortune qu’il devait à son alliance avec une bourgeoise avignonaise, et la considération qui résulte fatalement de la possession de beaucoup d’or. Moins que scrupuleux, du reste, il ne s’était empêtré dans les chaînes du mariage que pour en tirer le plus de profit possible, se souciant peu ou prou de sa femme, qu’il avait reléguée dans une de ses terres, du côté d’Apt, sous le prétexte assez spécieux de «raisons de santé». Au moment où l’inconnu se présenta à son hôtel, le sieur de Laffémas dormait à poings fermés.

Il ne fallut rien moins, pour le tirer de son sommeil, que la persistance de son valet de chambre qui toussa discrètement pendant un léger quart d’heure.

–Qu’est-ce? qu’y a-t-il? demanda subitement l’avocat tiré enfin de sa léthargie momentanée, et allongeant une figure chafouine, aux yeux faux, à la barbe veule, qui portait dix années de plus que son âge réel de trente-deux ans.

–Monsieur, déclara le serviteur en s’excusant par l’humilité des poses, c’est un visiteur qui veut absolument vous parler, et qui prétend même être attendu impatiemment par vous,

–Son nom?

–Réné Ruggieri.

–Qu’il entre.

Le nouveau venu n’attendait évidemment que cette parole pour pénétrer dans le sanctuaire de Laffémas, car il s’y précipita comme un cheval emporté, au risque de culbuter les meubles et les sièges.

–Salut, gloire et prospérité à messire Isaac, prononça-t-il avec emphase.

Mais l’avocat l’accueillit avec une froideur évidente.

–Ah! ah! c’est vous! fit-il. Asseyez-vous et causons.

Messire de Laffémas d’un geste congédia le valet de chambre.

–Vous venez d’Apt, demanda-t-il?

–En ligne directe, répliqua Réné, que la sèche réception de son hôte ne paraissait guère émouvoir.

–Comment se porte madame de Laffémas?

–Fort bien, grâce à Dieu.

–Sa grossesse?

–Se dessine. Vous serez père dans quelques mois.

L’avocat soupira d’aise,

–Excellente nouvelle, n’est ce pas, et qui vous comble d’allégresse? formula Ruggieri avec une pointe de raillerie. Que voulez-vous! pour être riche et ambitieux, on n’en est pas moins homme. On a des enbrailles, per Bacco!

Isaac fronça le sourcil.

–Çà, maître drôle, dit-il rudement, tâchons, s’il se peut, de conserver nos distances et de parler comme il convient à des gens de conditions très différentes: vous en valet, c’est-à-dire respectueusement, et moi. moi comme il me plaira vis-à-vis d’un vaurien de votre espèce.

–Vous ai-je donc manqué, signor?

–Je n’aime pas les épigrammes. Et puis, par vos façons d’aujourd’hui, vous semblez oublier ce que vous me devez et ce que j’ai bien envie de vous rappeler céans.

–Ce serait parfaitement inutile, répliqua le chenapan, se piquant à son tour et retroussant encore la moustache ébouriffée qui se joignait à sa chevelure érissée et rousse, pour donner à sa tête déjà vieillotte, aux prunelles verdâtres, une ressemblance frappante vec celle d’un angora mal soigné. Parfaitement inutile; ce que je vous dois, messire Isaac, est peu de hose en raison des services que je vous rends, et puisque vous en parlez, per Pluto! coulons à fond cett affaire, une fois pour toutes…

Voyons, dans un moment de gène, il m’est arriv de… me tromper de signature, de trouver la votr au bout de ma plume… une horrible signature, soi dit en passant… et de l’apposer au bas d’un bon toucher sur votre argentier, à Apt… ce que les gen de chicane appellent un faux, tranchons le mot.

Je ne veux pas chercher ce qu’il y a de vrai dans la qualification; j’aime mieux constater, c’est à votr avantage,–que, plutôt que d’envoyer ramer aux galères un homme intelligent, vous avez préféré fer mer les yeux de la loi sur mon erreur de paraphe…… c’est bien!…… j’ajouterai même: c’est grand! Je crierai si vous voulez–pour la galerie–c’est généreux

Pourtant, je vous le dis entre nous, humblement, messire de Laffémas, était-ce, au fond, pur désintéressement? Non… entre nous, toujours! La vertu n’est pas dans vos mœurs… Oh! ne vous agitez pas, elle n’est pas non plus dans les miennes… Mais vous ne pouvez pas m’empêcher de constater ce fait: en m’arrachant au désagrément d’une visite indéterminée et forcée dans les présides pontificales, avec des bracelets gênants… aux chevilles, vous comptiez utiliser à votre profit, les précieux talents dont la nature pro digue m’a libéralement gratifié… Malgré le culte de Bacchus, de Mercure et de Cupidon, qui me dérange trop de celui d’Esculape, je n’en suis pas moins, en dehors de mon mérite de… calligraphe, mire, savant médecin, chimiste, alchimiste, chirurgien, chiromanicien, physicien… que sais-je! Tout ce qu’était mon grand-père, le célèbre, l’unique Côme Ruggieri, l’astrologue de l’incomparable Catherine de Médicis Comme lui je possède certains remèdes uniques, vrais secrets de famille, dont je donnerai la recette à mes petits-fils, s’il m’arrive d’avoir d’abord des fils. Ouf!

Il s’arrêta, l’haleine lui manquant.

–Est-ce tout? fit l’avocat d’un ton bourru.

–Non, non, reprit le goguenard sacripant, je n’ai parlé que de mon infime personnalité et je désire un peu discuter la vôtre, si cela ne vous contrarie pas trop.

Or, donc, vous vous êtes marié, messire Isaac., . recevez-en mes compliments, car madame de Laffémas est une plantureuse personne, pleine de vie et de santé, une femme enfin qui vivra cent ans pour votre bonheur, si. les astres contraires ne s’y opposent pas. De plus, elle est riche, oh! mais riche à ce point qu’elle en est avare jusqu’à ne vous laisser manger que ses propres revenus!

N’essayez pas de la défendre, l’avarice est patente, bien qu’elle se cache derrière un semblant de scrupule honorable. Feu son père, le marchand de soie, a frustré tous ses autres héritiers en faveur de cette grosse avignonaise, qui prétend, en cas de décès, ne vous assurer sa fortune personnelle que s’il naît un fils ou une fille de vous deux; sinon, non!

Veuf sans hoir, vous n’avez plus, pour vivoter, que votre charge au Parlement, puisque le papa Laffémas, le valet de chambre du feu roi, a croqué au brelan tout son bien avant de décéder. Moi, au moins, j’ai partagé le mien entre le cornet. et le gobelet. Mais passons. Est-ce exactement votre position, messire?

Eh bien, quoi! l’enfant s’élabore qui me permettra de ne plus conjurer les influences saturniennes, bien capables d’envoyer la mère… ad patres… et de vous priver, hélas! d’une épouse économe, tenant les cordons de la bourse conjugale par contrat spécial, vous. permettant d’y puiser, mais, trop peu, selon vous, en raison de sa profondeur! voilà. Ai-je tout retracé, si gnor, et reste-t-il quelques points obscurs que j’aie à éclaircir?

–Non! répondit sourdement l’avocat, dont le visage s’était rembruni en perdant son air insolent.

–Et rien n’est changé jusqu’ici? interrogea l’empirique.

–Rien?

–Alors que parliez-vous de maître et de valet, d’honnête et de coquin, messire Isaac? Il n’y a ic que deux égaux, deux complices, car, s’il arrivait à l’un de parler, de trahir, non pas une, mais deux têtes rouleraient sur le même échafaud.

–Vous avez indiscutablement raison, Réné, e je n’étais qu’un sot, répondit Laffémas en pinçant ses lèvres minces, sous prétexte de sourire cordial. N’attribuez ma brusquerie de tout à l’heure qu’à la subite interruption d’un sommeil dans lequel j’étais trop absorbé. Et pour vous bien prouver qu’il n’y a réellement aucune distance entre nous, faites-moi l’amitié d’accepter à déjeûner, ici, à, l’instant même.

–Messire, répartit le cynique coquin, il y a deux choses que je ne refuse jamais une mauvaise action et un bon repas. Déjeunons.

L’avocat agita le cordon d’une sonnette et toul aussitôt un valet de chambre se présenta:

–Le couvert! commanda Isaac.

Un instant après, les deux adversaires réconciliés s’attablaient joyeusement en face l’un de l’autre. Tous deux faisaient honneur au repas, mais dans des conditions différentes: l’avocat mangeait beaucoup, le médecin buvait d’avantage. Les deux convives se regardaient souvent à la dérobée; mais aucun d’eux ne se souciait de reprendre la conversation au point où elle était restée. D’ailleurs, il semblait qu’ils avaient tout épuisé, malgré qu’au fond ils eussent encore mille chose à se dire. Après un temps relativement long, et quand Laffémas crut s’apercevoir, à certains clignements répétés des yeux que l’ébriété regagnait de nouveau Réné:

–Parbleu! fit-il, je vous admire, mon cher Ruggieri, vous entonnez comme une futaille; mais, ne buvez pas trop, de grâce, votre main va s’alourdir comme vos paupières, et vous ne serez plus assez maître de vous pour me rendre un service important.

Le faussaire releva la tête avec un mouvement d’orgueil burlesque.

–Ne craignez rien, répondit-il, je puis boire ainsi, toujours, sans rien perdre de mes facultés. De quoi s’agit-il?

–Oh! de peu de chose.

–Mais encore?

L’avocat du parlement déplia lentement un papier qu’il posa sur la table.

–Voici, dit-il, une lettre confidentielle autant qu’amoureuse, que j’adresse à la plus charmante, à la plus adorable femme qu’il y ait, non pas seulement en cette ville, mais peut-être par toute la terre. Seulement pourra-t-elle la déchiffrer? J’ai beau m’appliquer, impossible d’écrire deux lignes sans retomber dans les maudits hiéroglyphes qui ont cours dans la chicane, mais que les belles prennent d’ordinaire pour de l’hébreu.

L’ivrogne saisit la missive que lui tendait son complice et l’examina dans son ensemble.

–Le fait est, avoua-t-il, qu’elle est écrite comme on dit vulgairement, avec les pattes d’un chat trempées dans l’encre Et vous voulez, je parie, que je la recopie?

–Justement.

–C’est facile. Eh1per Cupido! reprit-il bientôt après avoir lu les premières lignes, il s’agit de la signora Guzla! Cette sirène-là fait donc tourner toutes les têtes?

–Ferait-elle tourner la vôtre, par hasard.

–Pas autant que cet excellent vin, répondit Réné après avoir vidé un plein verre d’Alicante, et avec la franchise inconséquente de l’ivresse; mais assez pour que moi aussi, j’aie lancé mon poulet sous la porte de la diva, cette nuit, à mon retour d’Apt, où son souvenir m’enflammait!

Le sieur de Laffémas se prit à rire si largement que son compagnon resta décontenancé.

–Qu’y a-t il d’étonnant à cela? demanda-t-il enfin.

–Ce qu’il y a d’étonnant? tout! répliqua l’avocat, depuis votre figure jusqu’à vos habitudes, en passant par votre gueuserie, cher ami.

L’amour est aveugle, objecta résolûment Ruggieri.

De votre côté surtout. Allons, puisque j’ai la male-chance de vous posséder pour rival, rendez-moi cette lettre, car je vois bien que vous vous refuserez à ne servir de secrétaire.

Et Laffémas allongea son bras.

–Non pas! formula Réné, je suis amoureux, je vous l’ai dit; mais cela ne m’empêche pas d’être magnanime. D’ailleurs, en toutes choses, je combats a armes égales. Donnez-moi du vin.

Le maitre du logis satisfit généreusement aux exigences de son hôte et plaça près de son verre une écritoire et une bouteille.

Le chimiste opta d’abord pour la bouteille, qu’il vida jusqu’à la dernière goutte.

–Maintenant, les affaires, déclara-t-il en s’attelant à son métier de copiste.

Sa tête dodelinait complaisamment, allourdie par les vapeurs d’un vin capiteux, tandis que sa main, s’égarant parfois sur la nappe, allait y tracer des fragments de lignes incompréhensibles. La besogne, ainsi terminée, le scribe essaya, mais vainement de se relire:

–Pourtant, j’ai tout mis, s’écria-t-il.

–Oui, répliqua Làffémas, vous en avez laissé sur la table. Allons, la Guzla bénéficiera d’un autographe de mon indigne main. Elle n’en aura que plus de mérite à me comprendre.

Ceci dit, il plia sa lettre, la cacheta et sortit pour la remettre à son valet de pied, avec des instructions spéciales qu’il ne se souciait pas de laisser ouïr à Ruggieri. Quand il rentra, quelques instants plus tard, il trouva son digne second égouttant les flacons dans son verre et roulant des yeux étonnés.

–Que faites-vous donc, cher ami? demanda-t-il.

–Vous le voyez, je cherche si vos bouteilles ont des fonds. dignes de vos richesses. Hein? fameux le concetti?

–A votre aise. Moi, je vous quitte.

–Bah! déj à? Où allez-vous, sans indiscrétion??

–Chercher moi-même la réponse à ma missive. j

–Chez la Guzla? Per Bacco! que ne le disiez-vous! Je vous accompagne, Per Cpuido!

Laffémas regarda Réné et jugea de l’imprudence qu’il venait de commettre, Il connaissait admirablement le caractère de son hôte: il n’ignorait pas la tenacité des idées du buveur trop gris. Aussi n’essaya-t-il pas de le dissuader.

–J’en serai quitte, pensa-t-il, pour achever ce Bacchus en route, et laisser le fâcheux inerte, comme une outre pleine, dans quelque taverne.

V
L’HOROSCOPE

Table des matières

Le soleil était presque à la moitié de sa course quand la Guzla reparut dans ce petit salon où nous l’avons entrevue déjà. Plus éclatante encore après quelques heures de repos, la jeune fille reprit place sur les coussins, où elle semblait se complaire dans le farniente des races orientales, si favorable à la méditation. Perdue au fond de ses réveries, elle n’entendit point entrer une femme qui, par sa laideur, par sa vieillesse et par ses difformités, semblait à côté d’elle comme un repoussoir habile, capable de satisfaire toutes les coquetteries. Aux haillons près, remplacés par des oripeaux bizarres, cette personnification des sorcières de Macbeth s’approcha lentement de la cantatrice et lui toucha l’épaule. A ce contact, la Guzla tressaillit et se leva vivement à demi:

–Ah! c’est toi, Fohé, prononça-t-elle en se remetant aussitôt. Que viens-tu me dire?

La vieille contempla d’abord sans répondre, mais avec des yeux avides et bienveillants, sa jeune maîresse.

–Rien que tu ne saches, dit-elle enfin. Je ne puis que te répéter ce que j’ai tant dit déjà: tu es jeune, Delle et heureuse.

–Heureuse! répéta la Guzla comme un écho plaintif.

–Oui, heureuse, puisque le bonheur de la jeunesse féminine est dans la beauté, s’attirant tous les hommages.

Or, ne suffirait-il pas d’un signe de toi, sultane i’amour, pour qu’à l’instant le plus beau, le plus noble d’entre tes innombrables adorateurs tombât à tes pieds pour y passer sa vie.

–Folle! murmura la jeune fille.

La duègne secoua la tête.

–Pas si folle, continua-t-elle, et, si tu le veux, ô ma Guzla! tu sais conjurer une influence néfaste, crois-en ma mystérieuse science: soit par toi, soit par une autre, née de toi, soit sacrée par leur Dieu comme les reines, soit consacrée par Vénus comme les sultanes, tu contracteras, tôt ou tard, une alliance royale, digne du sang qui coule dans tes veines!

La Géorgienne devint un instant sérieuse et pensive; mais elle secoua bien vite sa superstitieuse et ambitieuse impression.

–Prends garde, Fohé, fit-elle en riant, tu t’occupes un peu trop des choses cabalistiques; on y laisse parfois sa raison.

–Ce sont les ignorants qui le disent, reprit la chiromancienne en s’emparant d’une des mains de sa jeune maîtresse; mais ceux qui sauront lire dans les plis heurtés de cette jolie main y découvriront comme moi, les preuves matérielles de ta grandeur à venir, si tu choisis bien, ..

–Tais-toi, l’interrompit Guzla, en se soustrayant à l’analyse de la gitane. Il n’est pas nécessaire, pour la satisfaction de mon orgueil, que tu me prédises de hautes destinées. Qu’on m’aime si j’aime, voilà tout ce que souhaite à présent mon cœur.

La vieille femme se recueillit.

–Ma Guzla, ma fille bien-aimée, reprit-elle au bout d’un instant, laisse-moi t’adresser une prière, peut-être indiscrète, mais que mon dévouement justifie.

–Laquelle?

–Reçois moins souvent ce jeune dominicain, le secrétaire du cardinal-légat, dont les assiduités me paraissent compromettantes.

La cantatrice rougit légèrement.

–Tu me demandes justement la seule chose à laquelle je ne puisse condescendre, fit-elle en détournant la tête. Ce saint novice est l’intermédiaire nécessaire de ma conversion au christianisme.

–Prends garde, Guzla, cet homme sombre, malgré sa jeunesse, offre en lui le caractère de la fatalité. Ces gens-là portent malheur à ceux qu’ils touchent.. Prends garde1

Les deux femmes furent arrachées à l’embarras croissant de leur entretien par l’arrivée subite d’une camériste. Celle-ci déposa sur un guéridon le plateau qui contenait les lettres journalières adressées à l’ Étoile d’Avignon.

–Tiens! ma bonne Fohé, fit la jeune fille en reprenant tout son enjouement, voilà ce qui constitue la plus grande partie de ce que tu appelles mon bonheur. Des lettres amoureuses par douzaine! Place-toi là, à mes côtés, et prête-moi assistance pour écheniller ces trop nombreux bouquets à Chloris!

Sans répondre, la vieille poussa du pied une grande corbeille en filigrane dont la destination n’était pas douteuse. Dans ses flancs devaient se perdre chaque j our les flots de rhéthorique passionnée, quintessenciée bien inutilement par les raffinés et les muguets avignonnais La Guzla ouvrait consciencieusement chacune des épitres qu’elle passait presque aussitôt à la duègne.

–Toujours le même style, toujours la même déclaration, répétait-elle en hâtant sa besogne. Protestations pour la vie, dévouements sans bornes, désespoirs, folies! Au panier!

Elle en prit une sur laquelle elle s’arrêta davantage.

–Un nomnouveau! dit-elle, Ruggieri! connais-tu cela?

Fohé fit un signe de négation.

–Lettre empestée et vulgaire. au panier1Allah! quelle est cette écriture illisible: De Laffémas! Lui aussi!

Et Guzla lut la lettre.

–Celui-ci est plus audacieux. Sa richesse est fastueuse, presque princière. à ce qu’il prétend. 11est marié. et trop impertinent alors!… Ah! sa femme est atteinte d’une maladie mortelle. si je voulais attendre, il ne reculerait pas devant une légitime alliance! Dans ce cas, il vivrait à Paris, où Richelieu, son protecteur, lui réserve un poste important. si ce grand politique devient jamais… premier ministre!

A ce dernier trait, la vieille Fohé leva vivement la tête.

–Que t’en semble! demanda la cantatrice.

–Il faut le recevoir, se hâta de conseiller la bohé– mienne.

–Tu crois à ces sornettes, toi?

–Je crois à tout ce qui peut te rapprocher du plus beau trône de la terre!

Mais la Guzla n’écoutait plus. Il y avait après la signature d’Isaac ce post-scriptum qui la fit tressaillir:

«Je sollicite instamment l’honneur et le bonheur d’être reçu par vous. J’attache le plus grand prix à cette faveur, et, si vous me la refusez, vous qui êtes si bonne, je devrais naturellement m’en prendre à la présence presque continuelle, dans votre demeure, du frère Angel, le favori du légat. Votre rigueur me l’indiquerait assez pour un rival dangereux, et, par juste représaille, il me faudrait user de mon influence sur l’esprit du cardinal Barberini pour obtenir le renvoi du novice dans un couvent cloîtré.»

Après cette lecture accablante, la cantatrice laissa tomber l’écrit et se renversa à demi sur son ottomane avec un douloureux soupir.

–Qu’as-tu donc? demanda Fohé toute anxieuse

–Rien… ou presque rien… une de ces courtes défaillances. auxquelles je suis sujette depuis un mois. C’est passé.

–Alors… que décides-tu… au sujet de la dernière lettre?

–Eh bien, répéta Guzla prenant tout à coup une résolution énergique, j’approuve ton conseil. Je recevrai messire Isaac de Laffémas qui peut, ainsi que tu le dis, pousser à la roue de ma fortune.

Puis elle ajouta en à parte:

–Et nous verrons ce que sera son astuce devant ma coquetterie. C’est trop peu d’un diplomate de hazard pour délier les nœuds réunissant deux cœurs comme le mien et celui d’Angel.

VI
LE DOCTEUR RUGGIERI

Table des matières

Au moment où la Guzla se décidait à une entrevue avec Laffémas, le bruit du heurtoir, sur la porte bâtarde de la rue, se répercuta par toute la maison. La cantatrice eut un secret pressentiment de la visite qui s’annonçait ainsi par un coup sec ressemblant à un défi.

–Va voir, Fohé, dit la Géorgienne. Si c’est M. l’avocat au Parlement, introduis-le dans cette pièce, et qu’il attende; car ce n’est pas encore un maître, et ce sera peut-être un esclave.

La duègue ordonna à la camériste courant ouvrir, de lui abandonner ce soin. Elle enfila les corridors en donnant à ses allures une vivacité extraordinaire pour son âge vénérable. Elle n’arriva pourtant pas assez tôt pour empècher qu’un second coup, plus retentissant que le premier, n’indiquât l’impatience du visiteur.

–. Doucement donc, dit-elle en ouvrant difficilement la porte de la rue, doucement nous avons entendu de reste!

La Guzla ne s’était pas trompée. L’homme qui se présentait aussi cavalièrement n’était autre que le riche avocat, tout vêtu de satin noir. Mais l’empressement qu’il apportait à s’introduire en ce moment n’avait pas pour excuse l’amour délirant retracé dans sa lettre. Ce qu’il craignait le plus c’était d’être retrouvé, saisi, accaparé par son ennuyeux complice. Il venait fort heureusement de s’en débarrasser quelques instants plus tôt en le lançant dans une querelle de portefaix. Aussi poussa-t-il un soupir de satisfaction en voyant l’huis s’ouvrir à demi devant lui.

–Allons, dit-il, jetant un regard furtif à droite et à gauche de la rue, le drôle a trouvé son maître et me laissera la paix pour aujourd’hui.

Puis il entra. Devant lui se tenait l’impassible Fohé, qui l’examinait d’un œil scrutateur:

–Eh bien, ma bonne, prononça d’un air enj oué messire Isaac qui comprit l’intention, suis-je de votre goût?

–Oui, si vous venez ici pour augmenter la splendeur de Guzla, comme vous l’avez écrit.

–Vous savez donc à qui vous parlez?

–Suis-je pas devineresse?

–Alors, conduisez-moi auprès de votre maîtresse.

–Tout à l’heure, montez toujours, répondit la duègue en lui montrant un escalier d’une main, tandis qu’elle cherchait de l’autre à refermer la porte encore ouverte.

Mais une force contraire à la sienne poussait le panneau du dehors.

–Qui donc est là? demanda-t-elle d’un ton aigre, jugeant toute nouvelle visite importune.

–Eh! per Bacco! moi, donc! répondit une voix avinée qui fit reculer Fohé.

L’intrus profita de cette victoire facile pour péné; rer au cœur même de la place; mais plein de prudence, afin de s’y maintenir, il adressa par derrière, à la porte, un magistral coup de pied,–qui la ferma sous le choc.

–Vous! vous! grommela de plus belle la suivante le Guzla; ce n’est pas un nom cela, et si vous n’avez aucune mauvaise intention je vous somme de décliner vos titres et qualités.

–Oh! per Cupido! tout de suite. Je suis il signor illustrissime doctor René Ruggieri. Si cela peut vous satisfaire, ôtez-vous de là, mon cœur, et laissez-noi passer.

–Non pas! répliqua Fohé en s’arcboutant obliquement dans le corridor et formant un obstacle naturel qu’un homme bien élevé ne se serait pas hasardé à franchir. Il ne s’agit pas de donner son nom, les titres même, pour s’introduire dans une honnête maison quand on y est étranger: il faut encore déclarer ce qu’on y vient faire.

–Mais, que ne le disiez-vous, cher auge, fit l’efronté vaurien, en tapotant de sa main calleuse et noire le menton barbu de la vieille. Il ne m’en coûte pas de le révéler. D’autres auraient prétendu qu’ils se glissaient céans pour vous courtiser, pour vous séduire, pour vous enlever, que sais-je! Mais moi qui suis franc et vertueux, j’aime bien mieux confesser la vérité toute nue. Donc, je pénètre chez vous, à la suite de mon noble ami, messire Isaac de Laffémas, et j’y viens pour l’assister dans la délicate mission qui l’y a conduit.

Devant l’étrangeté de cette déclaration, ou peut-être à cause d’un baiser trop alcoolisé que lui détacha, l’ivrogne, la gitane reprit tout à coup sa posture verticale, ce qui permit à René de forcer le passage:

–Vous dites donc, ajouta-t-il, que je trouverai ce; cher maître?

–Je dis, fit Fohé, que si vous ne sortez à l’instant, j’appelle à l’aide dans la rue, et que je vous é fais jeter dehors et arrêter comme un larron que vous e êtes.

A ce moment, la voix de Laffémas, intervint dans a le débat. Tout étonné de n’être point suivi par la duègue, après une courte station dans l’antichambre, Isaac était retourné sur ses pas: il avait reconnu les tapageur Ruggieri.

–Laissez passer cet homme, dit-il, non sans une dépit marqué; ses paroles sont exactes; il est de ma connaissance.

Cette déclaration n’empêcha pas la vieille des jeter sur l’empirique un regard empreint de malveil lance.

–Drôle de compagnon! murmura-t-elle tout en dirigeant les deux hommes qu’elle intruduisit bientôt dans le buen retiro de la diva.

Seul avec son médecin, l’avocat lui reprocha amèrement son acharnement à le suivre dans un état si peu présentable.

–Bah! repartit le drôle, pour échapper aux crocheteurs furieux j’ai tant couru. que j’en ai cuvé la moitié de mon ivresse. Je ne suis plus qu’entre deux vins. C’est l’état qu’il faut pour faire chanceler avec soi. la vertu des dames!

Avant que Laffémas, eut répliqué la Guzla se présenta, rayonnante sous un échaffaudage habile de dentelles et de diamants.

–Pardon, monsieur, de vous avoir fait attendre, dit-elle à Isaac, mais.

Elle s’arrêta surprise, à la vue d’un second visiteur à la tenue plus qu’hétéroclite, et ses regards interrogèrent curieusement celui qu’elle attendait.

–C’est à moi, madame, commença l’avocat, vexé et embarrassé tout ensemble, c’est à moi de m’excuser d’avoir, sans vous prévenir, amené mon médecin, un homme instruit, inappréciable, et que je vous présente. J’ai pensé qu’il vous serait utile. si les indispositions opiniâtres dont vous souffrez, et dont s’inquiète toute la ville, peuvent se dissipper par des soins, non pas seulement intelligents, mais dévoués.

A chacune des épithètes flatteuses dont Isaac l’accablait à regret, l’empirique saluait par un mouvement automatique aussi plaisant que ridicule, accompagné d’un sourire béat qui contrastait singulièrement avec la malice diabolique de ses yeux. La diva, malgré l’explication, n’en resta pas moins intérieurement étonnée de cette singulière façon de venir escorté à un tête-à-tête. Elle remercia pourtant d’un geste gracieux son nouvel adorateur.

–Il est trop vrai, messire, répondit elle en acceptant la conversation sur le terrain imprévu où son interlocuteur la plaçait; oui je souffre parfois, sans que mon mal indéfinissable soit bien cruel; mais pour vous prouver combien j’attache de prix à votre attention délicate, je suis prête à accepter les services d’un aussi habile praticien que monsieur.

René s’inclina de manière à compromettre son équilibre, encore mal reconquis.

–Puis-je, sans indiscrétion, continua-t-elle, vous demander comment s’appelle votre rival d’Hippocrate?

–Votre esclave, il signor René Ruggieri, beauté à nulle autre pareille, se hâta de lancer l’éhonté buveur.

A ce nom qui lui rappelait une burlesque et récente déclaration, la diva eut quelque peine à étouffer une forte envie de rire.

–Eh quoi! fit-elle en luttant toujours contre l’hilarité envahissante, vous seriez ce soupirant que.!

Et, n’y tenant plus, elle rit franchement avec des éclats argentins.

–Vraiment, monsieur, put-elle enfin articuler, vous n’êtes pas seulement un docteur célèbre, mais un amoureux redoutable. J’ai là une lettre de vous. si j’avais deviné qu’en acceptant de m’unir à votre sort, je serais devenue… doctoresse… j’aurais regardé à deux fois avant de la dévouer aux flammes. mais, à présent, il est trop tard… doctoresse!… et, de plus, sans doute, barbière. et apothicairesse, selon la tradition I.

Et la belle railleuse se prit à se tordre sans se soucier autrement de la contenance plus que gênée de ses deux interlocuteurs. Une fois son accès de nerveuse gaieté passé, elle daigna enfin s’excuser.

–Pardonnez moi, de grâce, dit-elle; mais j’étais si peu préparée à voir sitôt monsieur, que je n’ai pu me maîtriser.

Puis, s’adressant directement à Ruggieri, tout à fait dégrisé par son succès de bouffon:

–Voyons, docteur, parlons raison. Comment espérez-vous me traiter? Ces spasmes m’ennuient.

–Cela dépend, madame, du mal que vous avez, dit-il avec une circonspection rancunière. Si vous voulez me permettre de vous interroger; nous irons peut-être plus vite que vous ne l’espérez vers une guéri son rapide.

En même temps, il dardait sur la diva des yeux tout à la fois haineux et curieux.

–Où souffrez-vous?

–Faut-il vous répondre sérieusement?

–Je vous en prie.

–Et bien! docteur, un peu partout, pour ne pas me tromper.

–Mais en dehors du malaise général, qu’éprouvez-vous?

–De courts évanouissements.

–Le pouls a-t-il de la fréquence.

–Voyez vous-même.

Et la Géorgienne tendit à l’empirique un bras rond et potelé que celui-ci serra longuement à la naissance du poignet.

–Eh bien? demanda la patiente.

René semblait triompher. Sans se hâter de répondre, un sourire sardonique retroussait ses lèvres moustachues tandis que ses yeux, tout à l’heure éteints, jetaient des lueurs fauves.

–Eh bien? répéta la Guzla impatiente.

–Eh bien, madame, et Ruggieri articula complaisamment le mot, je penche pour une maladie très-naturelle, souvent peu grave, bien qu’elle doive durer un certain temps.

–Vous m’effrayez! N’en pouvez-vous prévoir le terme! Etes-vous bien sûr d’avoir découvert la nature exacte de mon mal?

–J’en serai certain, signora, par un autre renseignement que vous me permettrez de solliciter de votre franchise. Recevez-vous ici beaucoup de visites du genre de la nôtre. avec une personne de moins toutefois.

Nous l’avons déclaré, malgré sa vie aventureuse et ses dix-sept printemps, Guzla avait certain côté de l’esprit aussi naïf qu’une fillette de douze ans, élevée derrière les grilles d’un monastère.

–Je ne vous comprends pas, monsieur répondit-elle, en ouvrant démesurément ses grands yeux de gazelle.

–Recevez-vous, répéta l’audacieux Réné, accueillez-vous en tête à tête des personnes. d’un autre sexe que celui de votre trop aimable duègne?

L’implacable ignorance de la jeune fille ne devina pas encore où l’astucieux médecin voulait l’amener.

–Sauf le frère Angel, secrétaire de son éminence le légat, et qu’il m’envoie pour m’instruire dans lareligion catholique, déclara-t-elle avec une franchise aveugle, aucun homme ne pénètre seul près de moi.

Mais, presque aussitôt cet aveu échappé, les yeux de la Géorgienne se dessillèrent et elle rougit extraordinairement.

Ce fut une lumière pour René que le nom du jeune dominicain, proféré par la cantatrice. Il se rappela, sur l’heure, sa rencontre du matin, et les traits du novice, embrouillés jusque là dans son es– prit, lui revinrent distincts. Du même coup il pouvait se venger d’un rival heureux, et d’une femme qui l’avait baffoué. C’était trop tentant pour un Italien. Il jeta sur la jeune fille tremblante le regard de l’oiseau de proie fascinant l’alouette.

–Je veux vous croire, dit-il avec une ironie croissante; nul autre que le charmant prédicateur ne penètre intimement chez vous. Alors, votre maladie est de celles qu’explique l’intervention du Saint-Esprit. Attendez sa guérison. à l’exemple de la Vierge Marie, pleine de grâces. Amen.

Sur ces mots, il éclata de rire et sortit laissant , a catéchumène stupéfaite et Laffémas ébahi.

VII
PASQUIN ET MARFORIO

Table des matières

Les événements qui, le matin de ce jour-là, avaient etardé la marche d’Angel devaient avoir de fatales conséquences. Après sa fatale rencontre avec Réné Ruggieri, après son arrêt forcé avec le bandit Petit Jacques, le novice, en dépit de la rassurante réponse lu portier gagné par lui, redoutait de pénétrer dans e château des papes, quoiqu’il eût dûment revêtu son manteau religeux. Pourtant il s’y décida, en recommandant à son affidé de se bien garder de dire qu’il avait pris les clefs de l’espèce de morgue des exécutés. Il l’avait laissée ouverte pour faire croire à l’effraction par quelque voleur de cad avres, soldé par un anatomiste, selon les us de l’époque.

–A la grâce de Dieu! murmura-t-il en franchissant les dégrés du palais, le cœur tout serré.

Vers le milieu de la cour d’honneur, quelqu’un l’accosta avec une humilité de mauvais augure.

–Permettez à un infime laïque de vous souhaiter le bonjour, mon frère! prononça-t-on sournoisement.

Angel leva les yeux et tressaillit en reconnaissant le premier majordome du cardinal Barberini. Il y avait entre ces deux hommes à cause de la faveur du légat qu’ils partageaient également, comme une sourde animosité, qui devait éclater un jour ou l’autre. Le secrétaire intime n’en rendit pas moins le salut très-courtoisement.

–Vous rentrez trop tard, ou trop tôt, continua le majordome: trop tard si, comme on l’affirme, vous avez passé la nuit dehors; trop tôt si, comme vous allez le prétendre, vous êtes déjà sorti pour matines.

Angel envisagea son interlocuteur. Il vit dans ses yeux louches un éclair joyeux qui le prévint de se tenir sur ses gardes.

–Je suis perdu, pensa-t-il, si j’avoue la scandaleuse vérité. ou s’il peut la prouver!

En effet, comme punition de ses inexplicables et injustifiables courses nocturnes, le plus doux châtiment qu’il pût espérer, c’était d’être réintégré dans la couvent cloîtré. Ou chose plus horrible encore, si on venait à découvrir ses relations coupables avec Guzla, son incarcération à perpétuité dans un in ce lui paraissait certaine. C’était surtout ce marbre que redoutait le jeune homme qui, déjà, se voyait englouti vivant au fond d’une oubliette, et vidant ses forces en fureurs impuissantes, en désirs devorants; en terreurs infinies. Il fallait mentir pour chercher à éviter l’horrible perspective.

–Sire majordome, dit-il en payant d’audace; rien 3ce qu’on vous a conté n’est vrai. N’étant pas sorti puis hier, je n’ai pas eu la peine de rentrer. D’ailleurs, si j’en avais agi ainsi, ce n’eût été que par un paint motif, et je n’aurais à rendre compte de mes actions qu’au seul homme qui puisse souverainement m’interroger; à son Eminence le vice légat, votre maître et le mien,

L’officier du palais s’inclina:

–Aussi, répliqua-t-il, est-ce Monseigneur lui-même que je compte informer de la rumeur publique a le priant de mettre un terme à des bruits compromettants pour votre ordre tout entier.

–A votre aise! répondit Angel qui resalua et continua sa route vers le perron conduisant aux appartements du délégué pontifical.

A ce moment, un suisse de service le pria de se rendre auprès de l’Eminence, qui le faisait mander.

–Déjà! pensa le novice de plus en plus troublé. serait-ce un interrogatoire qui se prépare? Oh! non1 Barberin doit tout ignorer encore. N’importe! à quelque prix que se soit, il faut nier, nier quand même.

Et plein de cette résolution, il affronta le représentant du Saint-Père qui l’attendait.

–Vous m’avez fait demander, Excellence, balbutia-t-il.

–Oui, mon enfant, répondit le vieillard avec un spirituelle bonté, j’ai voulu savoir de vous-même de nouvelles de notre chère idolâtre, dont le salut sera votre œuvre, plus encore que la mienne, puisqu je ne puis à cause de ma goutte, l’entretenir que rarement. Hèureux les bons jarrets pour aller ouvrir les portes du ciel.

Angel considéra rapidement le prince de l’Eglise pour juger de la sincérité de ses paroles.

Le légat était calme et souriant.

–Monseigneur, dit-il, votre protégée n’a qu’un but: entrer le plus tôt possible dans le giron de notre Sainte Eglise: c’est son vœu le plus cher Elle voit supplie de ne plus retarder l’heureux moment de sa conversion et dépouillera, dans le baptême, toute les erreurs de sa religion réprouvée.

–La croyez-vous suffisamment préparée?

–Je le crois, fit Angel, en blêmissant, de son assertion sacrilége.

–Bien, mon fils, reprit le cardinal. Il en sera ainsi que le désire la catéchumène., et vous pourrez puisque cette nouvelle doit la combler d’une joie céleste, lui annoncer aujourd’hui qu’elle recevra solennellement le baptême dans notre cathédrale de Dons, à l’Epiphanie prochaine.

–Aujourd’hui, a déclaré votre éminence?… Mo infime intermédiaire sera inutile, puisque vous daignéz recevoir la postulante dans quelques heures.

–Je l’espérais, mais de nombreuses dépêche arrivées de Rome et qui exigent de promptes réponses, me forcent à retarder cette réception… Allez mon enfant, rendez-vous auprès de la convertie; continuez, par de sages conseils, à guider dans les sentiers éternels son âme, si facilement ouverte aux lueurs célestes.

Fra Angel sortit plus vivement impressionné qu’auparavant. Les paroles onctueuses et saintes du prélat tombaient sur son cœur comme autant de remords, tant semblaient ironiques les louanges qu’elles renfermaient à son adresse. Dans l’antichambre, il se croisa avec le majordonne. Les deux ennemis se toisèrent avec une assurance perfide qui laissait percer leur haine.

–Au plus fort! semblaient-ils dire.

Une fois hors du palais, le dominicain retomba dans ses réflexions perplexes, perdant à chaque pas un peu de l’espérance qu’il avait puisée dans la réception du légat. Ce fut dans des transes mortelles qu’il arriva, presque sans s’en douter, sur la grande place d’Avignon.

Quand les papes, chassés de Rome, avaient transporté le Saint-Siège dans la capitale du Comtat Venaissin, ils avaient traîné à leur suite beaucoup des coutumes de leur primitive résidence. Après le retour des souverains pontifes au sein de l’ancienne reine du monde, Avignon, peut-être par regret et envie, conserva longtemps la plupart de ces traditions romaines. Ainsi, à l’imitation du Pasquin et du Martorio ces critiques en marbre de la cité sacro-sainte, sa rivale d’un siècle avait aussi ses deux énormes statues mutilées, d’origine antique, sur les torses desquelles s’exerçait, au crayon blanc, la verve critique des Juvénals avignonais. Jusqu’à la fin du règne de Louis XIII existèrent ces interlocuteurs de pierre que l’écriture transformait parfois en véritables diffamateurs. Ils occupaient un coin de la grande place.

Lorsque Angel approcha de ce forum moderne, un grand bruit attira son attention, jusque-là absorbée en lui-même, et lui fit relever la téte. Le peuple était attroupé autour des pamphlétaires granitiques et, dominant les têtes, apparaissait, le visage masqué, un personnage assez débraillé. Angel s’arrêta comme les autres, mais il regarda de loin, sans se confondre avec la foule. Le masque, ayant escaladé le socle de briques commun aux grands débris des deux statues, s’appliquait à calligraphier, avec un morceau de craie, sur leurs vastes poitrines, de gros caractères très-lisibles à distance. Sur Pasquin se lisait déjà: «La mulsulmane Gruzla va devenir une vierge Marie; qui a fait l’Annonciation?» Marforio répondait par le même procédé: «Le novice Angel; malgré ses aîles angéliques, il est tombé de la fenêtre de la susdite vierge, sur la tête d’un de mes amis, à cinq heures du matin» Puis, c’était à Pasquin de reprendre: «Marie-Guzla, ayant subi la Salutation et la Visitation, arrive à l’Incarnation. Qui est son Saint-Esprit?»

Le dialogue s’arrêtait à ce passage, mais le dominicain n’avait pu dépasser la phrase où se lisait son nom.

Dans son état de prostration, amené à la longue par l’insomnie et l’inquiétude; la cervelle étourdie par les cris et les rires de la populace, il crut être un instant le jouet d’un rêve. Il ne lui semblait pas possible qu’un homme fût assez audacieux pour traîner ainsi sa réputation de chasteté et de sainteté dans la boue des brocards populaires. Il ne comprenait au dialogue métaphorique et insultant des statues, qu’une chose: sa faute devenait publique, il était perdu! Il tressaillit horriblement: son nom reparaissait une deuxième fois dans la dernière réponse à Pasquin.

–«Touj ours le dominicain Angel» venait de repliquer Marforio.

Puis, l’écrivain masqué disparut.

Le novice chercha alors a s’expliquer clairement les quatre inscriptions. Que signifiaient ce mélange de profane et de sacré, dont il ne savait découvrir le sens? Car il faut bien le dire, pour lui comme pour Guzla; quoique la raison se refuse presque à le croire: élevé depuis sa sixième jusqu’à sa seizième année à l’ombre sépulcrale des arceaux de son cloître, Angel ne savait rien de l’humanité vivante, pas plus que de ses lois de reproduction. Il était arrivé à ses vingt ans en regardant toujours au ciel et jamais sur la terre; de là son ignorance: il avait trébuché dans les bras de la Géorgienne sans deviner les conséquences possibles de sa chute. Aussi, les phrases symboliques qu’il avait vu tracer continuèrent-elles à n’exprimer pour lui que la fatale dénonciation de ses relations sacrilèges avec la musulmane. Tout à coup des cris, des huées se firent entendre,

–C’est lui, le voilà!

Le jeune homme se redressa.

Des hommes, des femmes, des enfants couraient vers lui en masse compacte.

–Honte au frère Angel! Haro sur le séducteur enfroqué de l’infidèle! hurlaient mille voix.

Quelques pierres furent lancées, l’une d’elles l’atteignit à l’épaule. C’était à lui qu’on en voulait1Le moine vit alors qu’il était perdu sans remède: le dialogue de Pasquin et de Marforio se confirma de la constatation de ses sorties nocturnes par le majordome du légat, et la voix du peuple serait bien la voix de Dieu, pour affirmer sa dégradation honteuse, ses désordres impies! Fou de terreur et de remords il s’enfuit comme un cerf traqué, poursuivi par la multitude qui ne cessait de répéter:

–Sus au frère Angel! sus à l’amant de la Guzla!

VII
LE TENTATEUR

Table des matières

Demeuré seul avec Guzla, après l’étrange départ de Ruggieri, Laffémas s’était mis à peser toutes les chances qui lui restaient de séduire la jeune fille. Les allusions de l’empirique à la position physique de la Géorgienne, étaient assez claires, pour un homme dépravé comme Isaac. Seulement, l’avocat connaissait l’esprit exagérateur de son digne affidé, quand il s’agissait pour lui de se venger, en distillant une bonne grosse calomnie. Que Guzla eût Angel pour amant, cela ne paraissait guère douteux au soupirant enragé de jalousie; mais que la chute de la diva dût avoir un résultat. vivant, cela lui paraissait au moins douteux devant la contenance de la cantatrice.

En effet, celle-ci avait démêlé, dans les railleries du docteur éconduit, qu’il soupçonnait, grâce à sa science, l’infraction commise par elle à la sagesse. Mais son intelligence, restée encore d’une ignorance enfantine, car la sauvage candeur du novice n’était certainement pas faite pour l’éclairer; cette intelligence innocente dans un corps ayant cessé de l’être, arrêtait là des découvertes du docteur… parce qu’elle même n’eu n’avait pas davantage.

La jeune femme se redressait donc hautaine, prête hier, pour sauvegarder ses secrètes amours, ce qui, on elle, ne pouvait se prouver. Cette attitude en imposa à Laffémas, qu’une passion tumultueuse et apure devorait réellement. Puisqu’il n’avait point aspiré, avant tout autre, cette fleur d’Orient, à tout dix il lui fallait l’arracher à son premier possesseur, pour satisfaire sa haine envieuse et aussi ses désirs effrenés, irrités plutôt que refoulés par l’idée du bonheur charnel de son rival. Sa ligne de conduite fut hacée en une minute, car c’était un homme subtil et rompt dans le mal.

–Ce misérable Ruggieri est ivre ou fou, s’écria-t-il. ordonnez-moi de vous l’avoir amené, madame, je dis m’en punir, s’il le faut, en me privant moi-même votre radieuse vue.

–Non, restez, répondit résolument la Géorgienne, et insolent personnage est insensé, en effet. Mais votre intention était bonne en me le présentant: pourquoi vous en punirais-je?

–Faut-il accepter comme un heureux augure, fit juteleusement Isaac, le tête-à-tête que vous semblez accorder, divine signora?

C’était, de son côté, une créature vigoureusement rempée que la diva; en ce moment, elle n’avait qu’un but, se débarrasser d’un adorateur menaçant pour angel, en le contraignant, à force d’audace, de croire pronéesses suppositions et celles de Réné sur le novice.

–Le tête-à-tête sera court, articula-t-elle froide ment, et ne vous est toléré que pour vous en évitez d’autres.

–Vous avez lu ma lettre, cependant, madame répliqua l’avocat, et votre sévérité a lieu de m’étoner.

–J’ai lu, en effet, votre épitre. Les proposition que vous m’y faites, messire, sont assez brillante pour éblouir. si elles n’épouvantaient pas. Vous basez votre alliance sur une tombe!

–Eh! qu’importe, s’écria Laffémas avec un fougue qui n’était peut-être pas feinte. Qu’importe pourvu que je tienne mes promesses. Je vous le jure Guzla, vous serez ma femme. Ni le ciel ni l’enfer n’empêcheront que cela soit!… Je vous le répète de vive voix, j’éprouve pour vous la seule affection qui jamais bouleversé mon âme… Soyez à moi… et, contre votre possession, je vous apporterai une fortune donner de l’envie aux princes! A force de talent d’intrigue, je m’approcherai assez du trône de Fran pour vous faire asseoir sur ses marches!… Tout ce pour votre amour. L’aurai-je?

–Non répondit l’intrépide jeune fille.

L’avocat s’oublia dans un moment d’irrésistible fi reur.

–Prenez garde! gronda-t-il. Ces bonnes grâce que vous me refusez, si l’on établissait que vous prodiguez à quelqu’un.. qui appartient à Dieu. serait sa ruine. et la vôtre! Vous, l’honneur d’Avi gnon. Vous en deviendriez la risée. Une dout captivité, peut-être.

–Des menaces! interrompit Guzla. Vous vous ifaites maintenant l’écho des mensonges que vous de-vouiez tout à l’heure. et vous me menacez comme ans votre calomnieuse épitre. A votre tour de prene garde, messire. Vous avez été bien imprudent s à vis de moi!

–Que voulez-vous dire?

–J’ai bien envie de porter la lettre que vous m’asssâtes ce matin au représentant du Saint-Père, au rdinal-légat dont vous êtes le suj et, par votre maage et votre établissement dans cette ville, et de lamer sa protection contre vous!

Le perspicace Laffémas se rappela certains termes son message et vit de suite le parti que la musulne saurait en tirer à sa charge. Il maudit intérieunent son imprudence, et se jura de ne plus rien ire de compromettant à l’avenir. «Avec deux lignes n homme, je le ferais pendre, déclarait plus tard alter ego Laubardemont.

–Eh bien, signora, que résulterait-il de votre inrète communication à son Éminence! demanda-en payant d’effronterie.

–Il résulterait d’abord, répartit-elle, que messire Sac de Laffémas passerait pour un époux. suspect, spécule sur la mort probable de sa femme, trèsimportante, pour séduire une jeune fille Il résulte-nt, ensuite, que monseigneur Barberini, voulant beaucoup de vertu, au moins apparente, dans les personnes qui l’approchent, renverrait immédiatement et honteusement en France l’agent de M. de Richelieu, avecune note à l’évêque de Lucon, bien capable de goûter celui-ci d’en faire désormais son second. Il alterait, enfin, que Mme de Laffémas, prévenue des declarations trop… vives de son mari à son héritage, s’arrangerait pour lui épargner même la préoccupa tion de l’espérer..

L’avocat demeurait stupéfait. Cette orientale, naïve sur certains points, était, aussi rusée que lui pour contreminer les attaques prétendant l’enlever son amant.

–Bah? fit-il avec une légèreté affectée. Malgré son manie de réformer les mœurs, le vice-légat ne réussie pas à empêcher la moitié des monsignori que lui en voie Rome, d’avoir des maîtresses cachées. Pourquoi n’en rechercherais-je pas une, moi, gentilhomme laque, en définitive?

–Soit, reprit la Géorgienne, mais serai-je u amante ordinaire aux yeux des prélats? La religion de Mahomet est encore la mienne. Le rigorisme catholique, indulgent pour vous si vous commette quelque scandale avec une courtisane avignonaient ne vous pardonnerait pas d’avoir convoité, pour l’atttacher à vous avant son baptême, l’infidèle Guzla la La délégation de l’inquisition romaine n’a-t-elle Il condamné, dernièrement, pour adultère, le capitaine Méran et sa complice, l’un à l’exil, l’autre à la récession perpétuelle… parce que cette dernière et juive?

Isaac pensa qu’il pouvait retourner cette citat d’une manière terrible contre le novice dominiez et sa catéchumène. Mais une autre inspiration t versa soudain son cerveau. Pour le coup, il avait trouvé le joint de l’armure dont se couvrait celle qui convoitait.

–Hélas! oui, murmura-t-il d’un ton pénétré sais combien l’intolérance fait des progrès ici. Mais pourquoi me menacer à mon tour de ses rigueur Guzla, moi qui, au fond, en dehors des passagères colères que me cause votre dédain, ai surtout en vue de vous sauver de l’abîme creusé sous vos pas par le fanatisme même.

–Expliquez-vous plus clairement. Et si vous m’en imposez pour m’effrayer, sachez à l’avance que, comme votre saint Thomas, je ne crois point sans preuve!

–Pauvre enfant, vous ne sentez donc pas dans quel péril occulte vous jette votre bizarre désir de conversion?… Non, vous ne sauriez prévoir, dans votre jeune loyauté, que nos prêtres, sombres araignées, tissent des trames invisibles où vous autres, frèles papillons, et folles mouches, vous finissez toujours par embarrasser pour jamais vos ailes.

Guzla, devinezce qui arrivera après votre baptême?… Le prince de l’Église, qui vous servira de parrain, vous gardera, de gré ou de force, près de lui, sous prétexte qu’il répond de votre salut sur le sien, qu’il est devenu votre père spirituel, qu’il doit diriger vos actions désormais et vous sauvegarder des embûches du démon Puis, deux ou trois semaines plus tard, sur un bref du pape, on vous enfermera dans quelque couvent bien rigoureux de Trappistines ou d’Ursulines. où vous passerez le reste de vos jours.

L’habile Isaac touchait juste Ce que l’élève des Zingari mettait au-dessus de toutes choses,–peut-être même de son amour,–c’était sa liberté. Comme un rossignol adulte qui ne vit pas en cage, il lui fa]– lait, à sa volonté, pouvoir prendre possession de l’air et de l’espace. La déclaration de l’avocat lui causa d abord un affreux serrement de cœur. Mais, presque aussitôt, elle se souvint qu’il avait des raisons majeu res pour tenter de lui faire perdre la tête.

–Non, non, répéta-t-elle, ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible, une telle machination serait trop odieuse!

–C’est l’exacte vérité: la belle Guzla portera, au lieu de soie, la bure grossière, sa peau satinée si marbrera sous la haïre; la discipline mâtera les ardeurs de son sang généreux: le jeûne étiolera se ravissants appas; elle usera ses genoux sur les froide; dalles des sépulcres. et, ridée, cassée, méconnaissable à quarante ou cinquante ans, si elle n’est pas folle ou morte, elle deviendra. peut-être supérieure des bénédictines réformées de Sainte-Marie, ou des Carmélites déchaussées de Sainte-Thérèse.

Laffémas avait esquissé ce sombre tableau avec tant de conviction apparente, que la Géorgienne sentit l’effroi la ressaisir à la gorge plus violemment que jamais.

–Mais je résisterai, je me révulterai, balbutia-t-elle d’une voix étranglée, je n’accepterai pas sans lutte cette abominable contrainte. J’en appellerai à la j ustice souveraine!

–Si la néophyte résiste, quelque caveau monacal domptera sa rébellion et ses clameurs par le froid, la faim et la soif

–Ah! taisez-vous, exclama-t-elle. Vous mentez. pour égarer ma raison. pour me contraindre à me jeter dans vos bras comme en un unique refuge!

–Lisez, dit froidement Isaac en tirant un papier de dessous son pourpoint. Hier, mandé par le légat, j’ai dû l’attendre seul dans son cabinet. J’y ai trouvé cette note à la signature pontificale. et je l’ai dérobée pour vous désiller lez yeux, insensée!

C’était exact, et l’agent de Richelieu risquait son va-tout sur cette pièce. Le cours de l’entretien l’avait ’amené au plan arrêté par lui dès la veille, pour arriver à déterminer la cantatrice à quitter Avignon avec lui; car, la veille aussi, il avait reçu de l’évêque de Luçon un message lui annonçant la mort du connéssable d’Albert de Luynes, favori du roi, et par conséquent la rentrée triomphale aux affaires de Marie de Médicis, dont le prélat était alors l’inspirateur politique. Mais dans sa missive le futur cardinal-duc laissait percer la quasi-certitude de devenir bientôt premier ministre, plus puissant que la reine-mère, que le roi lui-même, et il appelait de suite à Paris, près le lui son envoyé,–un de ces instruments indisplensables aux ambitieux supérieurs pour creuser leurs gapes.

Comme Laffémas voulait à tout prix s’assurer l’iritante et voluptueuse conquête de la fille des sultans, l’avait, par une manœuvre frauduleuse, approprié la note de Grégoire XV à l’effet qu’il espérait en tirer. Voici ce que lut Guzla toute frémissante: «Hâtez la conversion de la cantatrice infidèle. Ce sera d’un bon exemple pour le monde profane, mais il faudrait.qu’il fut complet: Employez la force et non l’éloquence pour faire confiner la néophyte dans quelque saint monastère.» Les initiales et le sceau au souverain pontife authentiquaient ces lignes. Seulement l’avocat, qui griffonnait si indéchiffralement pour son compte, avait profité des leçons du aussaire Ruggieri pour falsifier, au besoin, un mot u deux dans les écrits des autres.

«La force de votre éloquence,» avait tracé le Saint-Père… «La force et non l’éloquence» avait rectifié, après rature imperceptible, Laffémas.–

Si bien que le conseil émis par le Pape se transformait en avis impératif, pour l’intéressée qui le parcourait d’un œil égaré.

–C’est infâme! s’écria-t-elle enfin, éperdue, pantelante; je veux fuir. fuir à tout prix!–

Et, pour la première fois, elle accusa amèrement, dans son for intérieur, le fatal amour d’Angel de l’avoir plongée dans un tel gouffre d’angoisses.

–Vous fuirez, Guzla, insinua doucement le tentateur, vous fuirez.. pour briller à Paris, plus triomphante que jamais… même sur le théâtre, si vous l’exigez1!

–Que faire! que faire! répétait-elle. *

–Ecoutez, lui murmura-t-il à l’oreille en l’enveloppant d’un regard de serpent: à la chute du jour mon carosse de voyage s’arrêtera au coin de cette maison. Venez m’y rejoindre. et nous quitterons Avignon. pour la fortune, pour le bonheur!

Il l’entraînait au balcon, afin de lui montrer l’en droit où attendrait sa voiture. Elle se rejeta violemment en arrière: au bout de la rue elle avait aperçu u le novice dominicain accourant en désordre.–

–Malédiction!le moine maudit! blasphéma Isaac qui, lui aussi, avait vu.

Mais la Géorgienne, l’âme bouleversée par toute les mauvaises incitations des terreurs paniques, 1 calma par ces mots saccadés.

–Cette fenêtre. Guettez-la du dehors Si elle s’ouvre. venez. me prendre!… Si elle reste fermée.. Adieu!

L’avocat débauché, contempteur juré de la vertu féminine, supposa son triomphe presque assuré en entendant les paroles arrachées au découragement momentané de Guzla. Dans un transport irréfléchi, il tomba à ses pieds, en couvrant de baisers une main que la prostration de la jeune fille qui abandonnait. Au même instant, la porte s’ouvrit avec fracas, Angel, à qui la poursuite du peuple avait donné des ailes, s’arrêta sur le seuil, pétrifié de stupeur, blême de rage jalouse.

IX LA TRAHISON

Table des matières

A cette apparition inattendue, un cri s’échappa de la poitrine de la jeune femme. Laffémas se releva tranquillement, salua d’un geste d’intelligence la Géorgienne, passa devant le moine avec un sourire tonique et sortit. Les deux amants restèrent seuls. but d’abord, Angel, suffoqué, par la surprise, la douleur et l’indignation, ne put que se laisser tomber sur un siège où la tête appuyée sur ses deux mains, et resta comme anéanti. Sa maîtresse, à genoux devant lui, le regardait avec un effroi que domptait aduellement, pourtant, son foncier orgueil. Bien-si elle eut reconquis assez de sang froid pour tenir se à l’orage.

–Angel! murmura-t-elle.

Celui-ci se releva menaçant.

–Taisez-vous, infâme! exclama-t-il.

La rude apostrophe qui cingla l’amour-propre de se Géorgienne, comme le fouet pique la cavale, provoqua en elle cette froide colère des femmes insultées, même légitimement, qui se traduit en ironie aigüe.

— Qu’avez-vous dit, mon ami? demanda-t-elle. J’ai: mal entendu, n’est-ce pas?

–J’ai dit, ou plutôt je dis, madame, que l’homme assez fou pour sacrifier sa vie, sa dignité, son âme à une créature aussi indigne que vous, mérite les plus grands malheurs, et qu’il n’a plus qu’à courber! front sous sa honte.

–Décidément vos injures s’adressent à moi. E quoi donc les ai-je méritées, s’il vous plaît?

Cette audace exaspéra le novice.

— Pourquoi ce Laffémas abhorré était-il a vos pieds, tout à l’heure ? Pourquoi ces lèvres abjecte vous touchaitent-elles ? proféra-t-il d’une voix tonnante.

— Vous êtes bien curieux aujourd’hui, repondit en souriant la cantatrice. n’irritez pas la haine qui

–Oh! ne raillez pas!… n’irritez pas la haine qu soulevée en moi l’action inouie de ce pervers. Q vous Que faisait-il ici. où, jusqu’ lors, vous n’aviez jamais reçu en tête à tête… que me

–Est-ce que le frère Angel deviendrait. ja ou fit la Géorgienne, s’acharnant d’autant plus dans! cruelle comédie qu’elle y gagnait la preuve redoublement de passion de son amant.,

–Oui, gémit-il, oui, je suis jaloux! le moine jaloux!… jaloux à te tuer, Guzla, pour les– que tu te laissais ravir par cet homme. Entre tou les tortures que je te peignais cette nuit. je caché la plus horrible!;

–Mais j’en suis flattée, ravie même: la jalousie prouve l’amour, selon le dicton populaire.

Ce dernier sarcasme accabla le malheureux au lieu de l’irriter encore; l’allusion au peuple lui rappela la poursuite à laquelle il ne s’était que difficilement dérobé.

–Qu’avez-vous donc à me harceler ainsi? articula-t-il presque plaintivement. Ne suis-je pas assez infortuné déjà? Ne savez-vous point que je suis irrémédiablement perdu?… Non, c’est vrai. La rage où m’a plongé ce corrupteur surpris à vos genoux m’a fait oublier de vous révéler même le terrible danger qui nous menace.

Toute la morgue d’emprunt de la jeune fille s’évanouit à ces dernières paroles. Un douloureux pressentiment pâlit ses traits.

–Un danger. qui nous menace! répéta-t-elle en se rapprochant vivement d’Angel. Parle. parle vite!

Il lui raconta la scène de la grande place d’Avignon, les épigrammes de Pasquin et de Marforio, confirmant seulement selon lui, la dénonciation probable, par le majordome du légat, de ses échappées nocturnes et caractérisant leur but caché!…

–Non, termina-t-il, non Guzla, je n’accourais pas ici pour t’épier, pour surprendre la traduction exagérée d’une galanterie banale à ton adresse. Je profitais de mes derniers instants de liberté pour venir te crier: Il faut fuir ensemble! Mon parti est pris… J’ai vaincu les scrupules de ma conscience tim morée! Je déchire la robe. dont je suis indigne.. Fuyons. cette nuit!

Cette résolution, qui épargnait peut-être à la can-1 tatrice une odieuse trahison, la remplit de joie: les tentatives de Laffémas s’anéantirent devant le prestige du véritable amour.

–Partons. partons tous deux Angel, s’écria-t-elle avec entousiasme; partons. pour rester unis jusqu’à la mort. Moi-même, je sais qu’une trame sans nom se tisse contre ma liberté dans cette cité hypocrite. Fohé va organiser nos préparatifs de départ, nous procurer discrètement une voiture.

–Impossible! l’interrompit-il. Ce serait donner l’éveil. Il faut que nous sortions du Comtat Venaissin à pied, presque en mendiants.!

Les délicatesses de la sensuelle orientale se révoltèrent à cette décision.

–Je suis souffrante depuis un mois, objecta-telle. Mes forces ne me permettront pas d’accomplir ainsi un trajet de dix lieues. Prenons au moins deux chevaux. ou remontons le Rhône en barque, jusqu’aux limites du Languedoc.

–La garde cavalière du légat ne tarderait pas à nous atteindre, répliqua son amant. Ses courriers porteront notre signalement sur toutes les frontières du Comtat et de la principauté d’Orange. mais qui reconnaîtra, sous des haillons l’aristocratique Guzla, le blanc dominicain Angel?… La lenteur même de notre marche sera une protection de plus.., Nous rôderons dans les villages intermédiaires, jusqu’à ce qu’on nous ait presque oubliés, quand nous essayerons de gagner Nyons en Dauphiné.

–Pour nous échapper par cette voie, risqua timidement la jeune fille, ne faut-il pas suivre la route du Ventoux. où l’on affirme qu’est cantonnée la horde de Carrefour?… Ce bandit passe pour impitoyable. S’il nous arrêtait?…

Les objections de sa maîtresse réveillaient le doute et l’irritation au cœur du moine.

–Eh! ne vaut-il pas mieux, se récria-t-il, périr sous le poignard des brigands que sous la discipline des inquisiteurs?… Voilà bien des craintes pusillanimes, Guzla!… Mon amour a vaincu les miennes: que devient la vaillance du tien? Est-ce à moi de te rejeter à la face l’accusation de lâcheté dont tu m’accablais ce matin?

–Je suis prête à partir, déclara la Géorgienne, froissée et domptant ainsi sa secrète peur des dangers et des fatigues du chemin.

–Merci!… ô merci! ma bien aimée, dit-il en la serrant sur son sein avec transport. Mais où irons-nous?

–A Paris!… Marie de Médicis y protège l’art lyrique, selon les traditions de sa famille N’est-ce pas sa parente Catherine qui y amena les Gelosi, ces chanteurs bouffes de Venise? Elle-même n’appela-t-pas, aux fêtes de son mariage, la célèbre Isabelle Airéini pour jouer l’Euridice de Coccini! Et l’actrice incomparable n’a pu être arrachée que par la mort à l’idolâtrie de ces Parisiens, enthousiastes de tous les talents. Sa place reste encore à conquérir… et je la prendrai1. Je t’envelopperai dans ma renommée, Angel, et ma tendresse te traduira en bonheur chacun de mes triomphes!

Mais une sombre tristesse avait subitement plissé le front pur du jeune homme.

–Guzla, articula-t-il sourdement, je ne veux pas de ta gloire banale. Ne m’as-tu pas entendu?… Je suis jaloux de toi. Jaloux de tout et partout. Jaloux de ces regards hardis qui te parcourent sur la scène, de ces bravos qu’on te prodigue. de ces sourires dont tu les paies. Je suis jaloux de l’acteur qui est ton amant dans les fictions scéniques. Jaloux du public tout entier à qui tu veux plaire, à qui tu offres parfois, demi-nues, ces beautés que je voudrais sceller, pour tout autre œil que le mien dans une châsse inviolable comme des reliques saintes. Non! non1pas de theâtre, pas de cette prostitution à la célébrité.., qui m’assassinerait moralement à coups d’épingle!

La diva demeura un instant atterrée.

–Que ferons-nous, alors? murmura-t-elle; comment vivrons-nous?… Imprévoyante que j’ai été, j’ai dissipé, en folles somptuosités, presque tout le gain produit par mes succès. Depuis la retraite imposée par ma conversion, je vis ici des libéralités du cardinal-légat. Je ne possède rien, sauf mes bijoux, dont la vente ne saurait soutenir notre existence au-délà d’une couple d’années, je suppose.

–Nous nous retirerons dans quelque modeste ville de province, déclara Angel. Là, les sciences, que m’ont permis de cultiver les loisirs du cloitre, subviendront à nos besoins. Je me consacrerai à l’enseignement.

–Mais c’est, au moins pour longtemps, presque la misère qu’un pareil sort. et je ne l’accepte pas, prostesta la cantatrice révoltée. Pourquoi rej eter follement l’aide de mon talent. Si ma splendeur doit t’assassiner, ton obsburité sinistre me tuera, moi. Je suis comme le papillon: il me faut les fleurs les airs et les rayons.

–Mon affection ne te tiendra-t-elle pas lieu de tout cela?

Il y avait un bouillonnement de colère dans le ton sardonique du novice. La Géorgienne passa de l’aigreur à la supplication.

o–Je te le répète, mon Angel, fit-elle avec son organe le plus enchanteur, je ne pourrai exister dans cette ombre que tu rêves. La rose s’étiole faute de soleil, mon soleil à moi, c’est l’art. c’est la gloire!

–Ce matin, ton soleil, c’était ma tendresse, et nulle gloire ne valait mon amour!

La parole du dominicain devenait tout à fait mordante; elle changeait en froid raisonnement l’entraînement de sa maîtresse, qui trouvait ce jaloux égoïste de plus en plus capable de faire leur malheur à tous deux.

–Votre projet de fuite pénible et de retraite cénobitique est-il irrévocable? lui demanda-t-elle avec raideur.

–Il est immuable comme ma passion pour toi!

–C’est bien.

Dans ces deux mots, il y avait quelque chose de si glacial qu’Angel en éprouva comme la sensation d’une pointe d’acier au cœur.

–Comme vous me dites cela! s’écria-t-il.

–Comment m’avez-vous dit, riposta-t-elle, ces arrêts condamnant à mort ma jeunesse et mon intelligence, bourreau de mon âme?

–Ah! comédienne Vous ne m’aimez plus. Vous ne m’avez jamais aimé! l’apostropha-t-il. Vos sens vous ont entraîné vers moi. comme ils vous poussent, sans doute, à présent, vers ce Laffemas. dont vous receviez les baisers!

L’exaspération féline envahissait de nouveau la diva: d’un seul trait, elle rendit au décuple la blessure de l’injure reçue.

–Peut-être! dit-elle en allant s’accroupir nonchalamment sur les coussins.

Un transport de fureur enflamma le sang d’Angel.

–Prenez garde! Ne tentez pas Dieu1rugit-il.

–Vous mêlez touj ours le sacré au profane, fit-elle railleusement. C’est ainsi que vous avez su concilier vos voluptés mondaines avec votre froc monacal. L’avocat Isaac n’a pas besoin de ces compromis hypocrites, lui!

–Malheureuse! râla le forcené. Un moine comme moi., un maudit comme moi. pousse tout à l’extrême. Vous êtes en même temps mon enfer et mon paradis. et je ne veux pas vous perdre. Oh! ce Laffémas?… Tu resteras à moi, sirène. J’empêcherai bien ce col de cygne de se rougir sous les lèvres d’un autre1

Il avait marché à elle tout trébuchant, mais en la fascinant sous l’éclat mortel de ses prunelles dilatées. Il lui crispa autour du cou ses doigts nerveux. Elle poussa un cri étouffé de douleur et se débattit pour échapper à l’étreinte qui l’étranglait. Mais celle-ci cessa presque aussitôt. La souffrance peinte sur le visage de son amante, rendit à lui-même le frénétique Angél. Il tomba prosterné devant sa victime et fondit en larmes.

–Grâce!… Pitié! Pardon’!…. sanglotait-il. Je suis un misérable un barbare. un monstre? Ou plutôt, non!… J’ai eu un instant de folie1Oh! que je souffre!… Quelle lutte, quelles craintes me boule-–versent!… Pars.. mais sans moi, ma bien-amnée… Abandonne moi à l’inquisition, aux tortures, à l’inpace. Je suis indigne de toi!

Il se traînait à genoux. Il maculait, de sa bouche humide, le bas de la robe de Guzla. Il eût attendri un rocher. La Géorgienne céda à un magnanime mouvement.

–Va apprêter notre fuite, lui dit-elle en effleurant de son souffle embaumé ce front humilié.

Il se releva radieux, illuminé, transfiguré.

–Tu es un ange!… Tu es ma vie!… s’écria-t-il. Comment mériterai-je jamais la sublime rédemption?… Car sans toi, sans ta présence, ma damnation était consommée dès cette heure. Mais plus un instant à perdre. Son Eminence Barberini va sortir de sa retraite quotidienne de l’après-midi. et on lui apprendra tout. et il donnera sans doute l’ordre pour mon arrestation.. J’ai à peine le temps de me procurer nos déguisements.

–Cours. et reviens me chercher; je te suivrai partout.

Le novice enivré ouvrit ses bras. La Guzla s’y précipita palpitante et recevant, heureuse, les caresses dont la couvrait l’homme étrange auquel elle s’était donnée.

–A bientôt!… à toujours!… dit Angel rayonnant d’espérance, de courage et de foi. Avant une heure, je serai de retour.

La cantatrice le dévorait des yeux. Mais au moment où le bruit de ses pas allait s’affaiblissant, elle regarda cette fenêtre sous laquelle Laffémas attendait le signal convenu. Avec la disparition de son amant, ses défaillances féminines lui revinrent. Elle sentit son col encore endolori et il lui rappela cette farouche jalousie qui la placerait toujours, sans doute, entre la vie et la mort! Elle mit fatalement en parallèle ses destins avec Angel et ceux que lui avait promis une demi-heure plutôt le riche agent de Richelieu. L’amour exclusif et défiant du premier l’épouvanta, en raison même de sa puissance dominatrice sur son cœur. L’odieuse perspective de la misère avec ce maître sombre, fantasque et violent, effaroucha de nouveau ses instincts de luxe et de vanité. Tandis que l’autre lui promettait la gloire et le bien-être. et lui promettait davantage encore! Cependant elle domptait la tentation, elle s’éloignait du balcon fatal. Lorsque, tout à coup, la tapisserie qui masquait un petit cabinet se souleva, et la gitane Fohé, repoussant sa maîtresse interdite, se précipita à la croisée qu’elle ouvrit toute grande.

–Qu’as-tu fait, malheureuse? s’écria la Géorgienne en voulant s’élancer pour refermer la fenêtre.

Mais la duègne la retenait dans ses bras secs comme en une pince de fer.

–Sinon pour toi, au moins pour l’avenir splendide de ton enfant, abandonne cet amant funeste, lui disait-elle impérieusement. N’as-tu donc pas compris comme moi, qui t’espionnes depuis deux heures, les allusions de ce docteur Ruggieri, éclaircies par le dialogue .des statues? Tu as trompé ma surveillance et mes espérances, Guzla. et tu portes en toi la preuve vivante de ta dégradante faiblesse. Mais mon royal pronostic se reporte alors à l’être qui naîtra de toi. Il ne faut plus que le moine obscur entrave l’intermédiaire qui te rapprochera d’une couronne. Non, il ne le faut pas!

La jeune femme ne résistait plus. Le voile se déchirait soudainement pour elle. Le nuage de sa candeur presque obtuse fondait sous une foudroyante intuition-L’énigme de ces malaises, dont le lévite ignorait le mot, c’était l’incarnation de leurs amours, c’était sa maternité.

X
LE RENÉGAT

Table des matières

Est-il besoin de le répéter après elle, la chiromancienne Fohé, poussée par son étrange dévouement à s a maîtresse, s’était glissée en cachette dans le réduit contigü au buenretiro pour écouter Isaac. Elle avait épié aussi Angel; elle avait deviné enfin la signification de l’interrogatoire médical de René Ruggieri. En un mot, elle connaissait tous les secrets de la Géorgienne et s’en servait en ce moment pour la diriger au profit de ses croyances païennes. Aussi la contemplait-elle, sans pitié pour son abattement, prête à la dompter par la force, si quelque retour de tendresse, quelques remords timorés venaient réveiller sa fidélité amoureuse. Telle n’était pas la pensée de Guzla. Les paroles de sa duègne l’avaient subitement convaincue. La tendresse de la maternité l’avait envahie soudain, et, du même coup, avait refoulé la passion de l’amante. C’est dans ces dispositions que la trouva Laffémas, quand il entra un instant après.

–Merci, lui dit-il en s’inclinant devant elle, Vous comblez mes plus chers désirs; je saurai reconnaître une telle confiance par les soins incessants, par un éternel amour.

La Guzla cachait son visage qui s’inondait de larmes. C’était la dernière agonie de son cœur.

–Souvenez-vous pourtant, monsieur, dit-elle en domptant enfin sa poignante émotion, oui, souvenez-vous que si je consens à vous suivre aujourd’hui, je ne prends aucun engagement pour l’avenir Je me réserve de me détacher librement de vous, si mon cœur finit par me l’ordonner sans réplique. car avant tout je suis franche. je ne vous aime pas. encore!

–Soit! acquiesça l’avocat présomptueux qui prit cette déclaration pour les dernières réticences de la pudeur avant sa capitulation. J’attendrai tout du temps, de votre volonté et de l’adoration que j’ai pour vous. Maintenant je suis à vos ordres; mon carrosse de voyage, une excellente voiture, où vous serez moëlleusement bercée, nous attend sous vos fenêtres comme je l’avais commandé en quittant mon hôtel.

Ce détail, quoique vulgaire en apparence, décida définitivement la diva, de nouveau chancelante au souvenir d’Angel.

–L’être frêle que je porte dans mon sein, s’avoua-t-elle, périrait sûrement dans le rude pèlerinage que me proposait. son père. tandis que cet homme, par sa fortune considérable, m’assure un voyage facile et ta conservation, ô mon enfant à naître!

En raisonnant ainsi, Guzla rendit à son esprit égaré un peu de sérénité

–Hâte-toi de fuir! lui dit tout bas la gitane.

–Encore une minute ou deux, demanda-t-elle, il me reste un dernier devoir à remplir.

–A vos ordres, madame, répondit le cauteleux Laffémas, qui séchait pourtant d’impatience et de crainte.

La jeune femme s’approcha d’une table, prit une ume et se mit à tracer fièvreusement quelques lignes r un parchemin.

–Que fais-tu là? interrompit Fohé en se penchant r son épaule.

–Je lui écris une dernière fois.

La bohémienne saisit irrespectueusement la main sa maîtresse et l’enleva du papier.

–Pas même cela, dit-elle; c’est inutile et dangeux. Fuyez! Tu me marqueras à Paris où il me faua te rejoindre.

La Guzla regarda la duègne comme pour lui demander compte de son audace. Mais devant le regard ame et profond qu’elle interrogea, ce fut elle qui fut obligée de céder.

–Oui, fuyons, ajouta l’avocat, en enlaçant sa taille cherchant à l’entraîner.

La Géorgienne se laissa faire. Au moment où le stuple descendait l’escalier, le bruit d’un pas précisé retentit à leurs oreilles. Instinctivement, ils s’effacèrent dans le renfoncement d’un palier obscur, quelqu’un qui montait les frôla sans s’en apercevoir, sans se douter de leur présence, et ils se hâtèrent de scendre le plus doucement possible. Angel, c’était lui continua à monter sans défiance. Il dissimulait dans son manteau les haillons dont il comptait affuler sa maîtresse et lui-même.

–Me voici, dit-il en entrant dans le boudoir, assez donné d’avoir trouvé les autres pièces ouvertes. Mais son œil interrogateur n’aperçut que Fohé qui, sorte absorbée, regardait dans la rue, penchée sur le balcon. Le moine s’approcha vivement de la fenêtre. un jour n’était pas encore tout-à-fait tombé. Il distingua a la cantatrice installée déj à dans un carrosse; puis un homme s’assit près d’elle. La lourde voiture s’ébranla et partit.

–Qu’est-ce que cela, demanda-t-il en secouai vivement la bohémienne. Où va ta maîtresse?

–Ah! c’est vous? répondit froidement la vieille Eh bien, vous le voyez, elle part.

–Elle part! c’est impossible! où donc?

La duègne avait disparu. Le jeune homme laiss tomber le paquet dont il était chargé et, du revers de sa manche essuya la sueur qui perlait à son front.

Elle part, répéta-t-il machinalement.

Alors il fit le tour de la pièce, cherchant sans dout un indice pour lui ouvrir cette impasse au fond de laquelle se brisait sa raison. Les yeux s’arrêtèrent par hazard sur la table.

Il vit une lettre inachevée, s’approcha et lut avide ment le peu qu’elle contenait, .

Guzla expliquait son enlèvement par la terreur qui lui inspirait son amant; elle fuyait pour échapper son joug de plomb,» et «pour préserver la vie de notre enfant de mortelles fatigues,» avait-elle voulue achever. Mais l’implacable Fohé ne lui permit par cette revélation suprême.

Angel se croyait le jouet d’une hallucination Pour tant ces lignes étaient là, toutes fraîches encore de l’encre qui les avait tracées, et cette maîtresse pour laquelle il avait perdu son âme, pour laquelle il eu donné son sang, sa vie.., venait de l’abandonner et frontément à côté d’un rival. Il n’y avait plus douter.

Le jeune homme poussa un rugissement de lion blessé à mort; ses doigts fouillaient sa poitrine comme pour en arracher son cœur qui battait à se rompre.

–Malédiction! laissa éclater enfin son gosier, desché par une horrible fièvre de désespoir et de rage. alheur sur moi! Elle fuit. elle fuit avec ce Lafmas infernal. et j’avais des pistolets à ma ceinture.. je les ai vus ensemble. et je ne les ai pas tués tous eux! Ah! brute stupide que je suis!

Il eut un rire strident, un vrai rire de damné. Sous un manteau, en effet, brillaient les canons de deux ’mes qu’il avait achetées pour rassurer sa maîtresse, propos de la rencontre possible de quelque bandouer.

–Mais que fais-je ici? reprit-il. Volons. comme la tort!… Je rej oindrai leur carrosse1

La force lui manqua. La foudroyante déception lui coupait littéralement les jarrets. Il se cramponna à la episserie pour ne pas rouler sur le parquet. Alors un turbillon de malédictions roula dans son cerveau comme une lave ardente dans le cratère d’un volcan.

Il maudit Guzla, l’odieuse sirène, le vampire de son cœur. Il se maudit lui-même, lui, le lâche aux scrupules imbéciles. Il maudit son froc grossier qui avait infecté de préjugés idiots et l’avait sans doute né par le ridicule, dans l’esprit de sa maîtresse. Il maudit sa mère, dont il ne connaissait même pas le nom, qui l’avait abandonné, à peine né, aux soins mercenaires d’une nourrice, en faisant jurer à celle-de le vouer au cloître dès sa seconde enfance; sa mère, à tout jamais ignorée de lui, qui l’avait sans doute sacrifié au minotaure de sa conscience bourrelée.. Il maudit jusqu’à Dieu qui n’usait pas de son tonnerre pour broyer dans leur fuite l’infâme Laffénas et la musulmane se prostituant à lui.

Et comme si ce suprême sacrilége de sa pens épandait en lui la vigueur indomptable des ang rebelles, sa faiblesse physique se dissipa rapidemen Bizarrerie psychologique, l’idée de sa mère inconm domina un instant celle de son amante infidèle.

–Eh bien! se dit-il, pourquoi serais-je moins r goureux pour elle que ce Dieu qu’elle craignait? N’ étais-je une créature vouée à la vie que pour prendre une place dans la tombe du monachisme? Mille fois non que ses fautes et les miennes retombent sur elle. Mais je me délivre du faix de l’expiation. Je renie les vœu que j’allais prononcer; je jette aux buissons cet robe que j’ai profanée, je brûle ce que j’ai adoré… te défie, ô Tout-Puissant!

En prononçant ces mots terribles, Angel regardai menaçant, le ciel alors éclairé de lueurs étranges. le voyait comme au travers d’un prisme de sang. Sc front s’illuminait de toutes les audaces de Satan. I séraphique lévite se transformait, plein de blasphême et d’indomptable rébellion, en émule du roi des téne bres. Tout à coup il se rappela la direction prise un quart d’heure auparavant par le carrosse de l’agent de l’évêque de Luçon.

–C’est la route de Paris par Carpentras quela voiture a joint en suivant cette rue, pensa le renégat.

Il réfléchit pendant quelques secondes

–Carpentras! la gorge du mont Ventoux! le bandit Petit-Jacques! s’écria-t-il bientôt comme inspiré par une idée diabolique. Je tiens ma vengeance!

Il sortit du boudoir, descendit l’escalier comme un avalanche et s’élança dans la rue.

–Doucement! arrêtez1lui intima une voix habiuée au commandement.

Le fugitif leva la tête, et vit, autour de lui, une , ouble haie de gardes suisses avec leur barrigel à heval. Il ne douta pas un instant que ces soldats, la charge du légat, ne vinssent pour s’emparer delui.

–Que me voulez-vous? demanda-t-il au chef de ’escouade.

–Savoir d’abord, répondit celui-ci, si vous êtes le novice Angel.

–Et dans ce cas?

–Je vous inviterai à me suivre?

Le jeune homme toisa de toute sa hauteur l’officier les suisses.

–Je suis celui que vous cherchez, dit-il, mais je refuse d’obéir.

–Alors, de gré ou de force, je vous arrête comme accusé de relations criminelles et impies avec la nahométane Guzla, laquelle est chassée du territoire renaissin, avec défense d’y rentrer jamais, sous peine de réclusion perpétuelle. Ordre de son éminence le vice-légat, représentant notre Saint-Père le Pape!

Le chef des sbires, après avoir défilé ce chapelet, rompit l’investissement formé autour d’Angel pour le saisir d’une main, tandis que de l’autre il le menaçait de son épée nue. Le jeune homme était dans l’heure des résolutions que rien n’ébranle.

–Place1dit-il, il n’y a plus de novice Angel, il y a un homme capable de conquérir à tout prix sa liberté.

Rends-toi. ou je te tue! proféra le brutal officier, en lui portant la pointe de sa rapière à la gorge.

Mais, avec une rapidité léonine, bondissant en arrière, l’amant de Guzla tira un pistolet de sa ceinture et le déchargea sur son adversaire, qui roula à ses pieds. Puis, profitant de la stupeur dont ce coup hardi avait glacé les soldats, il sauta d’un bond sur le cheval du mort, lui enfonça ses talons dans le flancs, le cingla furieusement de sa propre bride, et fut emporté par lui comme sur les ailes de l’ouragan.

XI
LES BANDOULIERS DU CAPITAINE CARREFOUR

Table des matières

Dans sa course vertigineuse, Angel, qui n’avait jamais dirigé de chevaux, faillit plus d’une fois être jeté désarçonnné sur le pavé de la rue; Mais il dut à sa hardiesse, à sa témérité plutôt, à la force d’impulsion qu’il avait surtout, d’éviter cette catastrophe qui pour lui eût été la mort. La maison de Guzla était située dans un quartier excentrique, non loin de l’enceinte fortifiée enveloppant Avignon de son ovale presque parfait. Le fuyard eut la chance de franchit une des poternes une minute avant la fermeture de nuit. Bientôt il galopa sur la route de Carpentras

Retrouver la voiture de Laffémas et la dépasser tel était son premier but. Malheureusement, il avait beau pousser sa monture, aussi loin que la nuit, devenue profonde, lui permettait d’apercevoir, aussi loin que son ouïe lui permettait d’entendre, il ne voyait que le morne défilé des arbres de la route n’entendait que le bruit du vent dans leurs feuilles, lors il fouillait plus vigoureusement de ses pieds le ventre de son cheval, qui hennissait de douleur et redoublait de vitesse. Tout à coup, au détour subit du chemin, il distingua dans l’éloignement comme un point lumineux; un bruit presque insaisissable de grelots parvint à son oreille.

–Si c’étaient eux!

En cinq minutes il franchit l’espace qui le séparait d’une voiture aux lanternes allumées. Quelle ne fut pas sa joie ferouche en reconnaissant le carosse de l’agent de Richelieu. Au bruit qu’il fit en le dépassant, une tête, celle du ravisseur, se montra par la portière. Mais Isaac n’eut que la vision d’une masse sombre et rapide, et, sur les cailloux du chemin, celle des étincelles que soulevait un galop désordonné. Vers minuit, la route que suivait le cavalier se rétrécit, devint abrupte, s’étrangla entre des rochers escarpés que dominait toujours, sur la droite, une masse gigantesque, plus noire que le ciel obscur, qu’elle semblait relier obliquement au sol.

Angel atteignait les gorges du mont Ventoux avec au moins une heure d’avance sur l’équipage de l’avocat. Il s’était croisé, à environ une demi-lieue de là, avec une assez nombreuse troupe équestre, au milieu de laquelle il avait passé comme une trombe, malgré les sommations récidivées d’arrêter. Mais, son deuxième but presque touché: aller demander à Petit-Jacques l’exécution de ses promesses de gratitude, un misérable obstacle vint se jeter à la traverse. Le signal, on se le rappelle, consistait à tirer, de minute en minute, trois coups de mousquet; l’amant de la Guzla n’avait plus qu’un pistolet chargé. Le novice risquait donc deux choses, ou de ne point rencontrer les bandits, ou bien de tombe dans leur avant-garde et d’y être massacré, avant même de pouvoir s’expliquer.

Cependant le temps pressait; à tout hasard, il se mit à battre l’estrade avec précaution, car un côté de la route s’effondrait au précipice. Heureusementle croissant de la lune, en se levant, lui indiqua à temps ce nouveau péril. Rien ne se montrait. Il poussa d’instants en instants, quelques hurras sonores. Tout à coup, un homme surgit d’un buisson:

–Halte! cria-t-il. Qui vive?

C’était ce que voulait Angel.

–Ami? répondit-il aussitôt.

–C’est ce que nous allons discuter, foi de Pallioly! reprit le guetteur en s’approchant à quelques pas au cavalier, qu’il couchait en joue avec une espingole. Commencez par descendre de cheval.

Angel obéit.

–A présent, mon gentilhomme, dites-moi ce que vous faites ici, seul, et si bien monté?

–J’y viens chercher le capitaine Carrefour, répondit froidement le novice.

–Connais pas! fit le brigand, sans cesser de garder l’offensive, et je regrette de ne pouvoir diriger vos recherches. Cependant, comme toute peine mérite salaire et que, sans vous être utile, vous m’avez cependant dérangé, veuillez me solder ma petite consultation. Je vous donnerai volontiers quittance contre une bourse assez bien garnie. et l’abandon de votre monture qui, ma foi! sort d’une bonne écurie.

–Prenez ce cheval, s’il vous convient, répondit le jeune homme, c’est tout ce que je possède; mais il aut à l’instant, vous entendez, à l’instant, que je sois onduit à votre chef.

–Mon chef? Je n’en ai pas, je suis libre comme l’air. et de plus, inventeur d’une poire bien agréable pour m’éviter les discours ennuyeux: la poire d’angoisses. On la fourre dans la bouche du bavard, on pousse un ressort. et, crac! elle devient une chataigne en fer, dont les pointes paralysent les mandi– oules.

–Allons pas de menaces, pas de détours! si j’insiste, c’est que j’ai des renseignements positifs. Malheureusement, je ne puis donner le signal.

–Vous connaissez un signal!

–Trois coups de mousquet, à une minute d’intervalle.

Le détrousseur de grand chemin envisagea Angel.

–C’est donc sérieux? demanda-t-il.

–Serais-je venu d’Avignon, ventre à terre, la nuit, au risque de tuer ma monture et de rouler moi-même dans quelque fondis, si des affaires du plus haut intérêt ne m’eussent guidé?

–Alors, c’est différent, grommela Pallioly qui siffla d’une façon particulière.

A son appel, deux de ses compagnons, perchés sur un bloc de granit, au revers du chemin, se laissèrent glisser jusqu’auprès du voyageur mystérieux.

–Conduisez-cet homme au capitaine, ordonna le supérieur qui les avait appelés, et, s’il tente de s’échapper, tuez-le.

Angel suivit sans la moindre appréhension les gardiens redoutables qui l’escortaient. Ils escaladèrent une pente accidentée. A quelques centaines de pas les deux voleurs, lui désignant une fissure dans le rocher, le prièrent sans trop de politesse de passer] premier.

Angel obéit et se trouva tout à coup dans un grotte assez vaste éclairée à peine par une torche fumeuse. Un certain nombre de bandits formaient un groupe vers le centre de la caverne: ils jouaient et buvaient. Le novice s’approcha d’eux.

–Lequel de vous est le capitaine Carrefour? de manda-t-il.

A cette interrogation, les hommes accroupit tournèrent la tète vers celui qui troublait leur réunion, et l’un d’eux, se levant, répondit d’un toubrusque:

–C’est moi!

Carrefour, puisqu’il se baptisait ainsi lui-même paraissait être âgé de quarante ans. Tout en lui décelait la force et la résolution. Sur un cou de taureau sa tête énorme se dressait énergique; l’œil était perçant, presque fulgurant. Son nez crochu lui donnait un peu l’aspect d’un oiseau de proie.

La taille haute, les épaules larges, un peu voûtées cet homme devait, en dépit d’un léger embonpoint supporter admirablement la fatigue et donner à sa bande, l’exemple si nécessaire du courage, de la vigueur et de l’adresse. Il ne manquait pas non plus d’une certaine élégance de manières, car ce n’était pas un bandit ordinaire que cet historique Car refour, dont nous pouvons tracer ici une courte biographie.

Né à Montigny-sur-Armaison, près de Sainte Reine, et fils d’un riche boucher, il avait préferé la profession des armes à celle de cultivateur, que lui proposait son père.

Elevé pour ainsi dire dans le sang des animaux se sentait invinciblement poussé à en verser de ble, avec gloire, croyait-il alors.

Passionné pour l’équitation il était devenu bientôt son des premiers cavaliers de la Bourgogne, et sa latence hippique, jointe à sa bonne position de forme, l’avait mis en relations amicales avec presque dans les gentilshommes du pays, qui trouvèrent le main assez caché sous le centaure ferré d’argent, pour l’admettre dans leur aristocratique companie.

Ils le marièrent même à l’une des leurs, Mlle de Autel, de Bagarre-les-Auxerre, fille d’un seigneur assez pauvre, mais considéré comme un personnage dans la contrée. Il fut quelque temps fort honnête ! reste.

Il avait acheté une jolie maison, près du Pont de ailly, et s’y était retiré avec sa nouvelle épousée, eature parfaite en tous points. Ses puissants amis lui permirent pas de mener une existence paisible obscure; ils éveillèrent ses instincts batailleurs l’envoyèrent à la cour du duché de Lorraine, pour le gendarme de la compagnie du duc, sous les ordres du lieutenant de la Rochebaron, qui le condissait depuis longtemps.

Cet abandon du foyer conjugal, quoique justifié, en détermina pas moins la perte du bouillant jeune homme. Il chercha à se distraire, par tous les moyens, le chagrin que lui causait sa séparation d’avec sa charmante femme. Dans les armées d’alors, la licence était complète; il devint pillard forcené et joueur insatiable.

Bientôt il corrigea la mauvaise chance avec tant d’adresse, et des subtilités telles, que nul n’avait pris sur sa bourse. La connaissance approfondie de tout les rubriques du picaro, sa souplesse à escroque lui valurent de ses camarades le surnom de Bohémien. M. de la Rochebaron, averti des actes coupables de son gendarme, et craignant quelque affront cause de lui, le manda en son château de Rochetaille, non loin de Langres, et l’accablant de reproches, lui remit son congé:

–Je vous chasse à tout jamais de ma compagne couclut-il.

–J’en lèverai une pour mon compte, lui répon Carrefour, blême de fureur.

Cet affront mérité, pour un être irascible, c’était un dernier poids jeté sur le plateau du mal, dans balance de sa vie; le bien ne l’emporta plus jamais Il réunit une douzaine de vagabonds et battit tous la Lorraine, volant et massacrant jusqu’aux port de Nancy.

Puis il passa en Franche-Comté, en Bourgogne en Dauphiné, augmentant le nombre de ses bas douliers, rêvant l’héritage du compère Guillery, bandit-roi… Mais, traqué par .toutes les maréchausées françaises, il avait été enfin contraint de réfugier dans le comtat Venaissin. Ses exaction duraient depuis assez de temps pour lui permettre de mener un train de gentilhomme, au moment de nous le rencontrons:

–C’est moi1fut-il obligé de répéter à Angel qui considérait avec surprise, tout confondu de trouver un vrai capitaine d’aventure, alors qu’il croyait rencontrer un grossier sacripant. Qui êtes-vous? que me voulez-vous?

–Mort-Diable! la chose est vraiment curieuse, fit en se levant à son tour une sorte de nain. Cet homme est le dominicain Angel, le même qui m’a remis ce matin le cadavre de mon frère. Votre main mon révérend, continua Petit-Jacques, votre main à votre dévoué et obligé serviteur.

Le novice réprima le sentiment de dégoût que lui causait cette réconnaissance trop démonstrative et tendit la main. Le lieutenant de Carrefour la baisa respectueusement.

–C’est donc vrai? interrogea le Bohémien.

–Cet homme ne vous en impose pas, répondit Angel; mais ce qu’il ignore, ce qui me force à recourir à votre intervention, c’est que pour cette action si simple, presque louable, je suis dénoncé à la délégation inquisitoriale: me voilà menacé de l’in pace.

Le capitaine Carrefour envisagea son interlocuteur. La trahison de Guzla complétait son effet démoralisateur: il mentait maintenant sans rougir.

–Voulez-vous donc, en échange du service rendu à mon lieutenant, dit en goguenardant l’ancien gendarme, que j’aille, mes hommes et moi, exterminer le légat?

–Je ne réclame pas l’impossible. Daignez me prêter un instant d’attention, et vous verrez que ma vengeance est plus facile et tout à votre profit.

–Parlez1

–Mon dénonciateur est l’opulent avocat Laffemas. C’est lui qui m’a placé sous le coup d’un châtiment terrible, en prévenant Monseigneur Barberini. Or, que ce soit l’effet du hasard ou de la Providence, le misérable est en route pour Paris, chargé d’une mission secrète à l’adresse de l’évêque de Luçon. D’un instant à l’autre, ce richard bourré d’or va s’engager dans les gorges, sans autre escorte que son cocher et un domestique. Je suis accouru vous le dire. Arrêtez-le, pillez-le, massacrez-le. dussai-je, une arme à la main, vous suivre et vous imiter.

Le chef des bandit partit d’un éclat de rire qui décontenança tant soit peu l’apostat.

–Eh!eh! fit-il, pas si mal pensé! pas si mal agit de la part d’un homme qui doit pardonner les injures.

Angel rougit cette fois.

–Mais, je ne veux pas discuter la question; vous avez servi l’un de nous, nous vous servirons tous, afin d’être quittes les uns les autres.

Et se tournant vers ses hommes:

–Qu’on se prépare! ordonna-t-il.

A ce moment, d’un des angles de la grotte, se détacha un nouveau personnage qu’Angel n’avait pas remarqué jusque là.

–Permettez! fit-il avec un accent qui décelait son origine britannique, au moment de vous voir entamer une lutte, permettez-moi de réclamer. un pion.

Celui qui s’exprimait ainsi formait, à côté du capitaine Carrefour, un bizarre contraste. Il était long et maigre, ses cheveux ainsi que sa barbe étaient d’un roux tellement éclatant qu’ils eussent donné à sa physionomie une apparence grotesque, sans l’air de noblesse native dont elle était empreinte.

–Quelle est votre réclamation, mylord de Montaigue? demanda brusquement le capitaine, qui paraissait n’aimer que médiocrement l’opposition.

–Gentlemen, répondit l’insulaire avec une raideur automatique, en livrant une escarmouche, même légère, vous risquez de perdre quelques-uns de vos hommes.

–Ne suis-je pas le seul juge et le seul maître à cet égard?

Pas positivement, puisque vous avez accepté mes offres, lesquelles consistent à n’employer désor mais, pendant six mois, vos bandouliers qu’en faveur de mon but politique. D’ailleurs je vous ai payé des arrhes.

–Je suis prêt à vous les rembourser, répondit sècbenent Carrefour.

–Mais moi, je les refuse. Il faut que vos gens allient au complet, d’ici huit jours, les forces que j’ai déjà recrutées. Elles attendent, dans les Cévennes, le moment d’agir au profit du calvinisme français, dont l’Angleterre anglicane soutient fraternellement la cause avec sa richesse et par mon entremise. Donc c’est l’exécution de votre enrôlement que je réclame. et non pas votre argent.

f–Alors, laissez-moi faire et taisez-vous. L’attaque dont il s’agit est insignifiante; elle ne me coûtera la vie d’aucun des miens. Une livre de poudre pour le décuple d’or, voilà le problème.

L’Anglais ne crut pas utile d’insister. Les bandits l’apprêtaient à la lutte avec une joie vraiment féroce, fourbissant leurs armes à la hâte et caressant de l’œil celui qui leur procurait cette aubaine imprévue.

Tandis que tout s’agitait dans le cercle de la caverne en prévision d’événements prochains, lord Monta gu, en apparence résigné, s’approchait in-sensiblement d’Angel, cherchant un prétexte pour lui adresser la parole. La difficulté qu’il éprouvait à s’exprimer en français lui rendait la tâche assez ingrate. Profitant du bruit qui s’élevait graduelle ment à ses côtes, et de la préoccupation des bandouliers, il prit une détermination subite.

–Permettez, dit-il en frappant légèrement sur l’épaule du moine: un mot, s’il vous plaît.

Le jeune homme étonné suivit l’Anglais dans l’angle obscur qu’il paraissait affectionner.

–Je suis à vos ordres, répondit-il.

–Gentlemen, articula lentement le noble insulaire arrivant droit au fait, j’ai tout à l’heure en tendu les propositions que vous avez faites à ce mercenaires. J’y ai vu non pas la satisfaction d’une vengeance mesquine, mais la preuve d’un caractère vigoureusement trempé. Vous devez avoir une haine profonde contre ces institutions barbares, opression de la liberté humaine et de tous ses instincts généreux contre ce monachisme stérilisant, dont vous avez répudié récemment la robe ou plutôt la livré de bure. Oh! n’essayez pas de me donner le change continua-t-il devant un geste négatif de son interlocuteur. J’ai l’expérience qui devine les hommes sans cela, serais-je le diplomate favori de mon ami le duc de Buckingham, premier ministre du roi Jacques?

–Où voulez-vous en venir, monsieur? demanda le renégat. Oui, j’ai jeté le froc aux orties. Après?

–Devant la franchise que vous me prouvez poursuivit le lord, je veux être franc moi-même Je suis Anglais, vous le savez, et protestant enthousiaste. J’ai déjà dit en votre présence que les réfor més français ont l’Angleterre pour auxiliaire dans la révendication de leurs droits méconnus; je vous répète que je leur recrute des adeptes militants, par horreur du catholicisme, et pour la plus grande confusion de l’évêque de Luçon, ce Richelieu qui rentre, prétend-on, aux affaires à Paris, et dans lequel je révois un terrible ennemi de mes coreligionnaires de France. Or, n’avez-vous pas à vous plaindre une âme damné de cet ambitieux? N’êtes-vous pas persécuté par le fanatisme catholique?… Eh bien! revenez mon bras droit, et je vous jure qu’il ne se reposera qu’après l’écrasement de Richelieu et de tous ses adhérents, qu’après la destruction du culte romain dans le royaume des lis. Voulez-vous? L’amant de Guzla eut comme un éblouissement à ses propositions, qui ouvraient une large voie à toutes ses rancunes. Mais, au moment où il allait y réjoindre, la voix retentissante du Bohémien se fit enendre.

–Aux armes! criait-elle.

En un clin d’œil tous les bandits eurent évacué la averne. Angel et l’Anglais les suivirent. Au loin, ur la route, les lumières de l’équipage de Laffémas, apparaissaient comme deux étoiles scintillantes:

–Allons, goguenarda le rédoutable chef de bande n s’adressant à lord Montaigu, taisez-vous, monsieur ’insulaire, et surtout cachez-vous si vous voulez conserver à la réforme une peau qui peut lui être hère.

Puis se tournant vers l’apostat et lui tendant un m ousquet:

–Pour vous voici de quoi vous défendre, si le cœur vous en dit.

Pulsuz fraqment bitdi.

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